Introduction
L'histoire des îles du canal de la Manche est si indis solublement liée à celle de France et d'Angleterre, qu'il nous a paru impossible de l'en détacher. Tout événement important, accompli d'un côté ou de l'autre du détroit, a influé sur l'état matériel, politique et religieux de l'archipel, et il ressent, aujourd'hui comme autrefois, le contre-coup des crises ou des révolutions des deux peuples voisins. Isolée, l'histoire des bailliages ou républiques insulaires n'offre qu'un médiocre intérêt local, tandis qu'elle se généralise et brille d'un éclat réel sous la vive lumière de l'histoire de France et d'Angleterre. Les îles de la Manche ont suivi exclusivement la for tune de la France occidentale jusqu'à la fin du dou zième siècle, sous les trois formes : domination romaine, rois francs de Neustrie, Rollon et ses successeurs, ducs de Normandie, feudataires de la couronne de France.
En 1204, Philippe-Auguste s'empare de la IVormandie et de l'archipel, annexe du duché. Le vainqueur est exigeant ; il demande l'abandon des usages gallo-romains et des privilèges des insulaires. Ils s'insurgent contre le roi a
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. VI de France et suivent la fortune du duc Jean, qui, pour conserver cette charmante parcelle du berceau de sa race, peut tout promettre et beaucoup donner. C'est ce qui explique pourquoi les îles se placent alors, par libre choix, sous le protectorat du vaincu, qui s'empresse de confirmer des privilèges, coutumes et libertés, que le vainqueur devait supprimer. Dès lors , les îles se meuvent dans l'orbite de l'Angleterre. Une lutte gigantesque s'allume entre les deux nations. Les îles, prises et reprises, décimées et pillées, portent leur croix, souffrent leur passion de trois siècles ; mais au prix du sang de leurs citoyens, elles obtiennent toujours de la couronne d'Angleterre la confirmation des droits acquis, qui constituent leur autonomie réelle. L'Angleterre succombe au quinzième siècle, abandonne la France, et les insulaires suivent encore une fois la fortune du vaincu, qui, en retour de tant de fidélité, et pour conserver un souvenir de sa glorieuse origine nor mande, assurera définitivement la neutralité et l'indépendance des deux petits bailliages.
Les rois et les reines d'Angleterre s'honoreront désormais de recevoir Y hommage ducal des insulaires normands. Les hommes qui ont dirigé la politique de l'archipel pendant des siècles sont pour la plupart inconnus, leur œuvre obscure; le théâtre des événements est petit , mais le résultat est grand et renseignement lumi neux. L'amour de la liberté et la volonté de la posséder à tous risques ont créé et consolidé le gouvernement démocratique d'une poignée de Gaulois séparés de la mère patrie; par une résistance séculaire, ce petit peuple a mérité le respect de la France sa mère, et il a su im-
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. VII poser à l'Angleterre sa tutrice l'obligation d'un protec torat honorable et onéreux. Nous diviserons YHistoire des îles du canal de la Manche en trois parties. La première, de César à Jean Sans terre, est fort obscure en ses commencements, et les historiens ne lui ont consacré que quelques pages. Nous essayerons cependant de donner un tableau de l'état probable des îles, en nous basant sur les faits relatés par l'antiquité , en les appuyant des inductions tirées des légendes et des chroniques. Nous montrerons la race insu laire armoricaine succombant sous César, mais acceptant l'administration, la loi et la civilisation romaines; nous rapporterons la victoire des Francs, la constitution du royaume de Neustrie, la conversion au christianisme, les envahissements des Saxons et des Danois, dont la terreur a exagéré le nombre.
Nous déduirons des origines ibériques et kymriques la source mystérieuse des institutions démocratiques insulaires, qui leur per mirent de servir d'asile inviolable à un consul de Rome sous la domination romaine, à un archevêque de Rouen sous la terrible Frédégonde. Après Charlemagne, Rollon et son épopée nous montreront la constitution du duché de Normandie et de l'archipel. Guillaume fera la conquête de l'Angleterre; ses successeurs perdront la Normandie. Durant cette période, ménagées par les rois et les ducs, méprisées par les hauts barons, dédaignées par les hobereaux normands, les îles gardent les coutumes romaines, prennent des libertés, et, grâce à leur isole ment, traversent cette longue suite d'invasions, de mas sacres, de famines, de despotisme et de révoltes féo dales dans un calme relatif.
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. VIII En changeant de patrie, en se donnant à l'Angleterre sous condition, les insulaires ont sacrifié leur repos; les îles ont été le théâtre étroit mais illustre d'une guerre impitoyable. Ayant à souffrir également de la défaite ou de la victoire des deux grands champions qui se les disputaient, elles ont montré la vigueur et le courage d'une race toujours prête à verser son sang pour con server l'autonomie. Cette seconde partie (1204-1453) estl'époque héroïque de l'histoire des îles. Malheureuse ment, les chroniques, les romans, les archives de France et d'Angleterre, lescartulaires des abbayes n'offrent pas à l'historien cette précision et cette méthode que notre temps réclame, et ces événements ont encore l'apparence vague des récits légendaires. Les questions que notre curiosité suscite n'ont probablement pas préoc cupé les contemporains des treizième, quatorzième et quinzième siècles, et les détails qui nous intéresseraient le plus manquent absolument.
Une seule chose ressort avec une lumière éclatante , c'est l'administration démo cratique des îles. A cette époque de despotisme féodal et royal, on ne saurait trouver une similitude que sur les sommets des Pyrénées, chez les Basques, de même origine ibérique. La troisième partie comprend toute l'histoire mo derne. L'introduction de la réforme dans les îles, défi gurée parles passions religieuses, présente des difficultés d'exposition d'autant plus grandes, que l'historien n'a pour guide que de rares documents. Avec Marie, tout est remis en question, le catholicisme triomphe momenta nément, même dans les îles profondément calvinistes, et la réaction sanglante justifie le nom de cette reine.
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. IX Élisabeth la Grande fixe la question religieuse, et s'ap plique à lancer l'Angleterre dans la voie de Tordre, de l'industrie, et à créer une marine nationale; les îles lui doivent plus qu'à tous les souverains ses prédécesseurs. Les Stuarts montent sur le trône. Jacques et Charles I" reconnaissent les privilèges et l'autonomie des îles; et cependant, sans que rien ait été mis en cause dans les bailliages, ni les coutumes, ni les lois, ni les privilèges, ni l'autonomie, les insulaires se pro noncent pour le Parlement contre le roi d'Angleterre, leur suzerain, le duc de Normandie ! Le Parlement n'a pas de marine, elle est restée fidèle au Roi; la cause du Parlement ne peut se décider qu'en Angleterre ; qu'importe! les châteaux sont au Roi, les soldats irlandais les défendent; Charles Ier envoie son fils pour ramener à lui les égarés; la flotte anglaise enveloppe les îles, ravitaille les châteaux; qu'importe! la lutte con tinue.
Le Roi promet l'oubli, le pardon aux révoltés; Jersey, que le Parlement ne peut défendre, succombe ; Georges de Carteret s'en empare au nom du Roi Charles II, après la mort de son père, y est proclamé roi de France et d'Angleterre; vains succès ! Si Guerne sey n'a pas fléchi pendant dix ans de luttes, Jersey n'a pas accepté la cause royale malgré sa défaite, et les deux îles sœurs triomphent enfin avec le Parlement, après avoir subi dix ans de violences, d'arrestations, de confiscations, d'exils et de gibets. L'amour de la liberté, de l'autonomie, et la foi calvi niste, étaient les passions dominantes des insulaires ; elles expliquent la résistance au Roi. La victoire de Charles I"
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. X sur le Parlement, c'était le retour au catholicisme, ou pour le moins le triomphe de l'épiscopalisme détesté; c'était le double despotisme politique et religieux. Les îles se donnèrent au Parlement, qui représentait leurs inté rêts, leur foi, leur liberté. C'est ainsi qu'elles avaient abandonné la France et Philippe-Auguste pour ne pas se donner un maître, et que, françaises par la langue et le sang, elles s'étaient données à l'Angleterre une seconde fois, au quinzième siècle, pour avoir la liberté et l'indépendance. II n'y a dans cette conduite ni inconséquence ni déloyauté, car les peuples ne sont pas voués à une fidé lité aveugle à une famille royale. A la restauration, Charles II, se souvenant de ses més aventures de prétendant à Jersey, confirmera l'autonomie des îles, espérant faire oublier ainsi qu'il les avait offertes à la France, pour un peu d'or, au moment même où il résidait à Jersey.
Avec Guillaume d'Orange, le cycle des révolutions est fermé, la paix est assurée désormais ; elle ne sera troublée qu'une fois en deux siècles. La défaite dubaron de Rullecourt terminera par une action glorieuse l'histoire des îles de la Manche, commencée par les batailles livrées contre les Romains, cinquante ans avant Jésus-Christ. Jusqu'au siècle dernier, les deux bailliages de Jersey et de Guernesey, quoique toujours indépendants l'un de l'autre, n'ont eu qu'une seule politique, un seul cœur; l'émulation et l'entente ont cessé avec le péril, et depuis lors, chaque bailliage isolé suit sa voie. Les îles de la Manche sont plus libres que l'Angle terre; le pouvoir n'y est pas personnifié. La loi règne, et les lois et les mœurs politiques y sont, comme l'admi-
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. XI nistration des affaires publiques, plus libérales qu en au cun autre pays ; les paroisses ou communes s'administrent, émettent du papier-monnaie garanti par la propriété, nourrissent leurs pauvres, surveillent leur culte, perçoivent gratis l'impôt, font leur police, leurs chemins ; elles élisent leur connétable (maire), les offi ciers de police, les gardiens des temples, les députés, les juges de la cour royale. Les communes votent leur part de l'impôt fédéral, s'imposent proportionnellement à leurs besoins, coopèrent à la milice, ont leurs arsenaux, et quelques-unes des ports. Dans les îles de la Manche, hommes et choses entrent et sortent librement; ni douanes ni gendarmes; les ports sont francs. La liberté de la presse y est complète comme le droit de réunion et la liberté des cultes.
Toutes les opinions politiques et religieuses y ont leurs temples et leurs clubs, s'impriment et se prêchent, même en plein air. Tout commerce est affranchi de taxes, et, en réalité, l'impôt général est si minime, que tel insulaire le paye rait en totalité sans se ruiner. La justice est gratuite, les juges non payés, et sauf quatre, toutes les charges publiques sont honorifiques. Ces républiques heureuses ignorent donc la plaie du fonctionnarisme. Le pouvoir législatif réside dans une assemblée unique dont le président, qui est aussi président des tribunaux, cour royale et assises, est désigné sous le nom de bailli. Cette assemblée se compose pour les trois quarts d'éléments électifs. Les députés, les connétables sont nom més pour trois ans; les juges ou jurés-justiciers, qui forment les cours et tribunaux, sont nommés à vie; seuls, non soumis à l'élection, les recteurs des paroisses
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. XII siègent de droit. Cette assemblée prend le nom d'états, qu'elle portait déjà au treizième siècle. Les deux grandes îles forment deux bailliages distincts. La composition des états et les attributions de la cour présentent quelques différences à Guernesey. Mais dans les deux bailliages, la religion, la justice, l'administration des paroisses ou communes sont représentées aux états, qui forment une sorte de congrès fédéral des paroisses, faisant les lois et dirigeant les affaires géné rales. La couronne d'Angleterre paye un avocat général, un procureur général ainsi qu'un gouverneur militaire. Celui-ci s'assied auprès du bailli, sur un siège moins élevé, cédant arma togœ, et comme le procureur et l'avocat gé néral, il n'a pas droit de vote. Le gouvernement anglais se réserve, il est vrai, un droit de veto dont il n'a été presque jamais fait usage.
Dans les bailliages, pas d'aristocratie comme en Angle terre, pas de Chambre haute ; l'égalité est absolue comme la liberté. La mainmorte n'existe pas; toute terre est susceptible de mouvance; elle est si accessible, malgré des lois de succession arriérées, qu'elle est morcelée à l'infini et donne des produits fabuleux. Les îles sont de vastes jardins, des vergers productifs, ce qui n'exclut pas l'élevage en grand des bestiaux, une des plus riches sources de la fortune agricole, plus considérable dans les îles qu'en tout autre pays d'Europe. La richesse qui s'étale dans les recoins les plus cachés , plonge dans l'étonnement le voyageur émerveillé de tant de luxe, de tant de propreté, et il est vite convaincu que les habitants de ces Éden poétiques y vivent aussi heureux qu'il est donné de l'être sur cette terre.
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. XIII L'instruction primaire est générale, largement dis tribuée par les états et les paroisses, multipliée par une foule d'établissements particuliers, car les écoles com merciales sont nombreuses; le pays entretient une école industrielle. Les collèges Victoria et Élisabeth, de Jer sey et Guernesey, procurent seuls l'éducation du second degré, mais d'une manière incomplète et sans méthode, quoique à grands frais. Les établissements particuliers ou écoles supérieures sont rares et tendent à diminuer en nombre et en valeur, par suite du peu de goût des insulaires pour les études classiques et scientifiques. Les banques sont nombreuses, peuvent émettre des billets; le commerce est actif, et certaines maisons très importantes, malgré la concurrence acharnée. L'industrie agricole est très-florissante; les établissements de charité et de bienfaisance, hospices, asiles , sont suffi sants; les associations mutuelles libres se multiplient chaque jour.
La marine était, il y a dix ou vingt ans, très-considérable; un navire pour cent habitants! Elle a diminué de plus de moitié, par suite de la transformation de la marine à voiles en marine à vapeur. H y a trente ans, deux cents bateaux, trois mille marins suffi saient à peine à la pêche des huîtres entre Cancale et les îles; c'est une industrie éteinte. Les pêcheries de Terre- Neuve, si florissantes naguère, passent petit à petit aux mains des Américains. Malgré cette décadence, la vie commerciale, agricole, maritime de ce peuple de cent mille âmes, indique une énergie et une force d'action dont il faut tenir compte, car partout où l'on pêche, où l'on trafique, où l'on cultive, où l'on navigue, dans les deux hémisphères, on retrouve les insulaires.
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. XIV C'est un spectacle étrange et peut-être unique, que celui de ce petit peuple isolé, toujours renouvelé par une immigration constante de Français, et restant toujours indépendant de la France. La langue française est la langue nationale, officielle, car la population des îles est aujourd'hui tout aussi gauloise de sang qu'il y a vingt siècles. Les îles absorbent, comme le pourrait faire un grand pays, tout Français, de Bretagne ou de Norman die, et le forcent à devenir insulaire par la douceur des mœurs, par la liberté complète garantie par les institu tions, comme par l'aménité du climat. L'élément anglais n'entre dans la population indigène que pour un ving tième. En résumé, il n'existe probablement pas un pays plus riche, plus libre, plus égalitaire, plus heureux, car il vit dans le bien-être le plus large, sans être contristé par la vue de la misère.
Tel est le résultat obtenu par le tra vail, la persévérance et le courage des ancêtres. Les générations actuelles ont hérité de tous ces biens; qu'en ont-elles fait? Après le puissant effort révolutionnaire de l'Angle terre et de la France, les deux grandes nations ont déployé une activité fiévreuse pour conquérir le bien être, la richesse, par le travail. Les îles de la Manche, exploitant tour à tour les malheurs comme les chances heureuses des deux rivales, ont accumulé des trésors. Mais la fortune est le grand dissolvant; elle amène l'amour des plaisirs, du luxe, et conduit bientôt à l'égoïsme. Par la fortune, les vertus perdent ce que les vices gagnent, et si l'homme se sauve matériellement, le citoyen succombe presque toujours.
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. XV Cette conséquence de la richesse est un phénomène général, mais bien plus actif dans les petites îles que dans les grands États. La longue paix a amolli les âmes, l'animation de la vie publique a disparu, le scepticisme politique se montre dans les îles. On s'étonne de l'ardeur de quelque cœur haut placé, on traite de don quichot tisme tout sentiment de patriotisme ou d'abnégation; les gens riches, les plus instruits et les plus dignes, désertent les scrutins, refusent les charges honorifiques; le corps électoral inconscient se laisse marchander ses suffrages, sollicités seulement par l'ambition ou la médiocrité vani teuse. La presse ne défend aucun parti, et s'endort; l'opinion publique n'existe plus en dehors des intérêts matériels. A force de prêcher l'amour de l'argent, d'élever les jeunes gens seulement en vue du négoce, en donnant à la richesse une considération telle qu'elle peut tenir lieu de tout, on est arrivé à ce résultat déplorable de n'avoir plus qu'un objectif, qu'un Dieu, l'argent !
Cette idolâtrie a abaissé le niveau moral et intellectuel, amoindri l'indépendance des caractères. Les conservateurs sont seuls représentés aux états; en l'absence de tout parti, et n'ayant rien à craindre de l'opinion publique qu'ils dirigent, et de la presse qui leur appartient, ils gouvernent les bailliages sans con trôle. L'archipel est, de fait, aux mains d'une timo cratie qui règne sans conteste, car les états se divisent en comités, qui délèguent leurs pouvoirs à des sous comités, que les meneurs tiennent en laisse. II en est de même dans les paroisses. Ce système a porté ses fruits. L'indifférence et l'insuf fisance politique actuelle du corps électoral n'y peuvent
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. porter remède. Le mal a semblé si grand, en certaines circonstances fâcheuses, que des conservateurs, déses pérant de se sauver eux-mêmes en défendant l'autonomie et les privilèges insulaires, ont songé à la renon ciation de tout ce qui fait la patrie ! Ils demandent tout bas à l'Angleterre des juges d'abord, des officiers, des administrateurs, en attendant qu'ils lui demandent un maître. Ils se reconnaissent incapables ! Ces hommes libres aspirent à servir! L'Angleterre étonnée, attristée, a fait faire des enquêtes. Le pays s'est prononcé, un plébiscite a sauvé la situation une première fois (1865); aujourd'hui le mal est encore plus grave, et le remède n'est pas dans l'annexion. Certes l'Angleterre est une grande puissance, et de premier ordre ; tout peuple qui ne s'appartient pas pourrait être fier d'être Anglais ; mais les îles de la Manche ont tout à perdre à une assimilation qui diminuerait leur rôle et leur fortune, sans compensation possible.
Dans l'histoire de chaque peuple on constate des heures de langueur, de lassitude, d'abandon ; c'est l'état actuel des îles. La bourgeoisie luttait jadis contre la féodalité et la couronne, elle s'endort maintenant dans le bien-être; son dévouement d'autrefois s'est changé en égoïsme, sa vigilance en abstention, son courage en terreur. Les affaires, la clientèle, la parenté, ont enlevé toute indépendance de caractère. A l'aristocratie d'autrefois, la bourgeoisie opposa une force nouvelle, une intelligence plus développée, une ambition plus active ; elle conquit sa place bravement. Mais il paraît qu'elle ne porte pas en ses flancs une force de résistance et d'action suffisante, car l'exercice du pouvoir semble
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. XVII l'avoir épuisée, tout au moins fatiguée. II faut un sang nouveau pour rajeunir cette classe trop timide; le salut viendra du peuple, devenu capable et digne, par une accession rapide à l'instruction générale, à la politique. Dans ce but patriotique, il faudrait élever renseigne ment actuel, insuffisant pour des hommes libres appelés à exercer des droits et à remplir des devoirs civiques. Alors des hommes nouveaux, arrivant aux affaires, oseront abandonner ou réformer les vieilles lois, les antiques rouages et les formes usées de la procédure normande; ils sauront rejeter les entraves qui para lysent le progrès; ils changeront les bases de rensei gnement supérieur, relèveront les études historiques, philosophiques, du discrédit où le culte des intérêts maté riels les a laissées tomber.
Ils remettront en honneur le travail intellectuel, l'intelligence développée, seul moyen de pourvoir à la création d'une pépinière d'hommes capables de remplir dignement les charges publiques. II faut faire, pour un avenir prochain, des juges, des avocats, des notaires, des députés, des maires, des architectes, des recteurs, des négociants, des citoyens instruits, et non des hommes balbutiants et, sauf quelques exceptions, d'une médiocrité pénible. II faut, en vingt ans, que les générations nouvelles se montrent dignes d'une protection souvent difficile, que l'Angleterre serait heureuse de leur continuer en ce cas. La grande nation serait alors, à bon droit, glorieuse de montrer dans son écrin deux perles uniques, car les bailliages normands pourraient être présentés comme deux républiques idéales. Nous ne cédons pas au désir de faire une critique trop
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. XVIII facile; ce livre montre notre amour pour les îles, notre admiration pour leurs institutions républicaines, notre sympathie pour les habitants. Nous avons obéi au besoin de montrer le danger à ceux que nous aimons. A notre avis, rinsuffisance des classes supérieures et l'indifférence générale sont les deux grands dangers qui me nacent la prospérité matérielle et politique de l'archipel. L'éducation, l'instruction peuvent écarter le premier; pour le second, nous dirons, avec Montesquieu, que des peuples sont tombés, des plus hauts sommets de la civilisation, à la ruine et à la servitude, pour s'être abandonnés pendant deux générations. Rapporter les faits et gestes des chefs d'un pays petit ou grand, considérer les détenteurs du pouvoir comme le centre d'un système, et la nation comme un satellite effacé, ne saurait convenir à notre tempérament ni à la relation des événements insulaires, presque toujours impersonnels.
Montrer la nation en lutte contre ses chefs, les poussant dans la voie libérale, rarement poussée par eux; la faire revivre avec ses passions politiques, ses mœurs et ses usages de race ; montrer le citoyen de toute condition dans l'exercice de ses droits et devoirs," comme dans ses occupations agricoles, com merciales, industrielles, tel est le système que nous aurions adopté par goût, s'il ne s'imposait pour l'his toire des îles de la Manche. Ces démocraties n'ont été gouvernées que par des lois, des coutumes; les chefs sortent des rangs, y rentrent et s'effacent; il y en a d'in connus. L'histoire dupasse est la leçon de l'avenir. Cette formule étant considérée comme un axiome, Técrivain doit-il
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. XIX présenter cette leçon à son point de vue, ou laisser au lecteur le soin de la déduire? Cette question, inso luble en principe, a été tranchée en réalité, car tous les historiens ont laissé voir, plus ou moins, leurs opi nions personnelles, quelquefois même involontairement. L'impossibilité de garder une impartialité complète étant reconnue, il nous paraît bon que l'histoire soit écrite à des points de vue distincts, et que le lecteur, comme un juge, soit forcé d'entendre des plaidoyers différents, tirant des mêmes faits des conclusions opposées. Notre conclusion, la voici : L'autonomie des îles, compromise depuis peu par une bourgeoisie que la terreur conservatrice aveugle, que les intérêts matériels dominent, sera sauvée par le vote populaire devenu plus éclairé, plus indépendant. Le patriotisme une fois réveillé, la paroisse s'affirmera ; la fédération des paroisses maintiendra l'autonomie des bailliages normands , par des élections intelligentes et libres.
C'est là qu'est le salut. Et quel moyen meilleur de montrer à ces populations endormies la route qu'elles doivent suivre pour conserver leurs droits, leurs privi lèges, leur autonomie, que de les déduire de leur propre histoire? Les insulaires concluront comme nous; ils comprendront, parle récit des luttes du passé, qu'il faut aimer assez sa patrie, sa liberté, pour lui sacrifier une part de son temps et de sa fortune, et que l'accomplis sement intelligent des devoirs civiques conquis est le meilleur moyen de les conserver et de les accroître. II y aura toujours des progrès à réaliser, des réformes à faire, une meilleure direction à prendre; c'est la loi
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. XX fatale de l'humanité. II faut se résoudre à s'y employer : un peuple ne doit jamais s'arrêter dans sa marche ascen sionnelle, sous peine de décadence. Les loisirs de l'indifférence, l'hypocrisie de l'abstention, ne tentent que les hommes sans énergie, ne plaisent qu'aux faibles, et ces pratiques appellent un maître, qui fatalement les conduirait à la servitude. Les hommes de cœur préfé reront toujours les exigences et les périls de la liberté; c'est le bon combat que les ancêtres ont combattu. Pour inspirer aux insulaires ces résolutions viriles, nous avons fait tous les efforts permis à notre insuffi sance, afin que l'histoire dupasse soit pour eux la leçon de l'avenir. E. Pégot-Ogier. Jersey, 1881. PREMIÈRE PARTIE LES ILES FRANÇAISES HISTOIRE DIS ILES DE LA MANCHE UVRE PREMIER LES ILES ARMORICAINES CHAPITRE PREMIER L'ARCHIPEL AVANT JÉSUS-CHRIST Situation de l'archipel. — Cataclysme de 709. — Invasion des Ibères en Europe occidentale. — Les Gaulois repoussés des Alpes envahissent l'Occident (sept siècles avant J. C). — Les Ibères refoulés en Espagne. — L'Irlande, l'Ecosse, l'ouest de l'Angleterre. les iles, la Bretagne armoricalnc el le midi des Gaules sont celtibèrcs. — Les auteurs de l'antiquité ne connaissent pas l'origine orientale. — Aperçu ethnologique. — Mœurs, coutumes, usages, religion druidique, monumon's. — Décadence gauloise. — César.
Les îles du canal de la Manche, dont nous faisons le sujet de cette étude, forment un archipel qui comprend trois îles princi pales: Jersey, Guernesey, Aurigny; deux d'importance moin dre : Serck, Herm; enfin plusieurs îlots : Jethou, Brechou, Lihou, les Casquets, les Ecrehos, les Pater-IVoster, etc., etc. Cet archipel est situé dans la baie Saint-Michel, et sa population est d'environ cent mille âmes. La géologie démontre que, dans les temps préhistoriques, l'Europe se prolongeait jusqu'à l'extrémité occidentale de l'Irlande, lorsque, à une époque non déterminée par la science, un cataclysme créa le canal de Saint-Georges, isolant l'írlandr. i Un cataclysme postérieur, dont la tradition a persisté, donna naissance au canal de la Manche, isolant l'Ecosse et la Grande- Bretagne, Guernesey, la table de Serck, les Casquets, Herm, Aurigny.
Une immense plaine, traversée par un fleuve dont rembouchure était entre Aurigny et la côte continentale, se relevait insensiblement jusqu'à une haute table granitique qui comprenait une partie basse où les eaux de mer et fluviales formaient des marécages; vers le centre, un pays légèrement ondulé, cultivé et habité, et du nord au sud une grande forêt. Des golfes échancrés et profonds élevaient les marées á des hauteurs menaçantes, des détroits resserrés créaient des courants d'une violence extrême, qui lentement préparaient l'œuvre de la séparation d'avec le continent. Ce ne fut pas cependant le travail incessant et régulier de ces forces qui amena l'isolation , mais un cataclysme accidentel et probablement local. Durant le septième siècle de notre ère, une succession anormale de violentes tempêtes avait élargi les détroits, rongé les côtes, creusé les golfes, délité les terres, lorsqu'en 709, les grandes marées d'équinoxe, accrues par des tempêtes d'ouest formidables, séparèrent la table de Jersey du continent.
Ainsi furent engloutis avec leurs habitants les villages, les couvents, les hameaux (une ville peut-être), et la forêt de Scissiacum; l'immense plaine disparut sous les flots de l'Océan, qui creusa la baie de Saint-Michel. Les Minquiers, les Beuftins, les Ecrehos, Pater-Xoster et quelques rochers surnagèrent au milieu des bancs et des bas-fonds comme pour constater le désastre; dès lors l'archipel des îles de la Manche était formé. Le sol granitique et l'élcvation des tables insulaires semblent assurer leur avenir. Dans quelle catégorie de la famille humaine faut-il ranger les peuples qui habitaient les îles? L'origine de l'humanité, son enfance mystérieuse, se perdent dans une obscurité impéné trable. Les époques légendaires et historiques nous montrent l'Europe occidentale conquise par une race ibérique, environ .ìeux mille ans avant Jésus-Christ.
Les vaincus étaient-ils des Celtes, Gaëls, Kymris? on ne sait; il est permis de le supposer. Quoiqu'il en soit, tout le nord del'Afrique, l'Espagne ou Ibérie, — L'ARCHIPEL AVANT J. C 5 lesGaulesjusqu'auDanemark, l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande; l'Italie, la Sicile, la Corse et la Sardaigne; l'Allemagne jusqu'à l'Elbe, les rives du Danube, la Grèce, le nord de l'Asie Mineure, subjugués par les Ibères, constituèrent le plus immense empire qui ait jamais existé sur la terre. Vers le douzième siècle, les races celtibères furent refoulées d'Asie Mineure, des bords de l'Hellespont, sur le Danube et jusque sur les Alpes Xoriques par des peuples divers qu'on croit asiatiques, et qui arrivèrent en Europe par la Russie méridionale et le bas Caucase. Cette expulsion des Celtes, dont la légende est encore vivante dans le Pont-Euxin, le Danube, la mer Xoire, les Balkans et l'Olyrape, est très obscure.
Ce n'est que sept siècles avant Jésus-Christ que les Celtes-Gaëls entrent, sous le nom de Gaulois, dans la période historique. Sur les Alpes Xoriques ils luttaient contre les efforts des indigènes et les envahissements constants de barbares. Ces barbares s'allient aux populations indigènes , et dès lors les Gaulois reculent , se retirent par la basse Alle magne, par la haute Italie, passent le Rhin, franchissent les Alpes, et forcent les Ibères occidentaux à leur donner asile. Ces Gaëls, Galli, envahirent Fouest européen, des Pyré nées à la mer du Xord, occupant en outre la Suisse et le nord italique. Vers la fia du sixième siècle avant Jésus-Christ, ces Gaulois dominent les Ibères, après plus d'un siècle de combats. Bientôt vainqueurs et vaincus se confondent, s'amalgament, ce qui semble autoriser la supposition qu'ílsn'étaientquedeux branches d'une même famille, que l'histoire désigne dès lors sous le nom de Celtibères.
On ne constate entre ces deux familles d'une même race que le combat pour la domination, car elles ne s'exterminent pas, vivent sur le même territoire gaulois et ibérique, et ensemble envahissent de nouveau l'Italie, la Grèce; prennent Rome, pillent le temple de Delphes et s'établissent de nouveau en Asie Mineure. Les Ibères refoulés restèrent en Irlande, en Bretagne, et de la Seine à l'Èbre, ils possédèrent une partiedu sol gaulois jusqu'au deuxième siècle avant Jésus-Christ. Toute la baie de Saint- Michel, les iles et la côte normande de la Hague au Couesnon, paraissent être particulièrement ibériques; les noms : Agen, Auch, Gers, se retrouvent dans la ville de Ger, dans le mot Gers-ey , dans le mot Augia; le type brun aux yeux noirs abonde dans les iles comme à Grandville, et les relations com merciales avec l'Aquitaine ibérique sont historiques.
Peu à peu les Ibères descendent vers la Loire, puis vers la Charente, et de nos jours encore, ils dominent de l'Ébre à l'embouchure de la Gironde. César les trouva sur la rive gauche de la Loire environ cinquante ans avant Jésus-Christ. Ces peuples, Ibères, Celtes, Gaëls, Kymris, étaient-ils d'origine asiatique? L'Espagne, les Gaules, les iles de la Manche et de la Grande-Bretagne sont-elles peuplées d'Indo-Européens? La philologie l'affirme, mais l'histoire et la légende n'autorisent pas une pareille conclusion. Rien n'indique une invasion aryenne en Europe occidentale, si ce n'est quelques radicaux de prove nance douteuse invoqués par les linguistes. On ne saura jamais si l'espèce humaine n'a eu qu'un berceau unique, si le premier couple initial a paru en Asie, en Europe ou ailleurs. Ce qui est bien certain, c'est que les philosophes, les géographes, les poètes, les historiens de l'antiquité, quoi qu'ils connussent l'Asie, n'ont jamais fait la moindre allusion à une race aryenne ou autre, civilisatrice de l'Europe, à la quelle elle aurait donné sa religion, ses sciences, arts, indus tries et langage.
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