Read here

Le Monde vu par les artistes. Géographie artistique. ... Ouvrage orné d'environ 600 gravures et cartes

René Ménard · 1881 · Scanned text

257,698 words · about 18 h 3 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
René Ménard
Language
French
Published
1881
Length
257,698 words · about 18 h 3 min
Sections
17 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (17)
  1. Front matter about 35 min
  2. Chapitre II about 42 min
  3. Chapitre IV Le Sol about 18 min
  4. Chapitre V Le Travail De L'homme about 47 min
  5. Chapitre VI Les Divisions Du Monde about 51 min
  6. Chapitre I about 31 min
  7. Chapitre III about 24 min
  8. Chapitre IV about 1 h 11 min
  9. Chapitre V Tunis Et Tripoli about 8 min
  10. Chapitre VI about 3 h 42 min
  11. Chapitre VII La Turquie Et about 5 h
  12. Chapitre VIII La Russie about 37 min
  13. Chapitre IX Austro-hongrie about 14 min
  14. Chapitre X La Suisse about 10 min
  15. Chapitre XI Allemagne about 1 h 4 min
  16. Chapitre XIII Belgique about 10 min
  17. Chapitre XIV La France about 1 h 38 min

Continue:

Front matter

s w I. m r, ■a i s »j r S LE MONDE VU PAR LES ARTISTES GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE S732 70. C.onnRU.. — Typ. rt Stér. I.rété . PAR ty Si siEOGRAPHIE % ARTISTIQUE PAR KENÉ MÉNAK1) OUVRAGE ORNÉ D'ENVIRON 600 GRAVURES ET CARTES PARIS U B HAI III K CH. UELAGKAVK 15, rue Soufflot, 15 1881 Tous droits réserve?. Les parties du monde. (Groupe de Carpeaux.) LE MONDE VU PAR LES ARTISTES ASPECT DU MONDE CHAPITRE PREMIER LA PLAMÈTE La terre dans l'espace. — Le jour. — La nuit. — Le crépuscule. — Les saisons. a terre dans l'espace. — La terre a la forme d'une sphère qui mesure en viron 40,000 kilomètres de tour. Sus pendue sans point d'appui dans l'espace. la terre tourne sur elle-même en vingt quatre heures. Outre ce mouvement de rotation, elle se déplace dans le ciel et décrit autour du soleil une immense ligne courbe de forme ovale : il lui faut un peu plus de 365 jours pour accomplir cette évolution.

Considérée comme planète, la terre n'appartient pas au domaine de l'art; mais les anciens peuples, en la personnifiant, lui ont donné divers attributs qui servent à la faire reconnaître. Pour les peuples orientaux, elle s'identifie avec la nature productrice, et reçoit divers noms et divers emblèmes, suivant les localités. La Diane d'Ephèse est. parmi les représentations de ce genre, celle qui est la plus complète comme expression symbolique (fig. 1). Une triple rangée de mamelles indique la fécondité de la déesse, dont la tète nimbée est couronnée de tours. Les signes du zodiaque ornent son collier, les lions qui couvrent ses épaules indiquent sa force, et son corps en forme de gaine exprime la fixité : des rangées de taureaux, de cerfs, de chevaux décorent la partie antérieure de cette Kaine dónt les côtés sont ornés de femmes ailées, d'abeilles et de fleurs. ' La statue du Vatican, qui offre cette représentation, paraît être 1 imitation d'un type extrêmement ancien, et la multiplicité de ses emblèmes indique son origine orientale.

Comme conception religieuse cette Diane Fig. 1. — La Nature. — Diane d'Ephèse. répond à la mème pensée que l'Astarté de Phénicie, que la Cybèle de Phrygie, que la Militta des bords de l'Euphrate. La Grèce a reçu de l'Asie son culte avec sa civilisation, mais en les transformant conformément à son génie propre. Dépouillant à la fois la surcharge des emblèmes et la raideur hiératique de l'ensemble, elle a personnifié la Terre sous les traits d'une femme aux formes puissantes dont la tête est couronnée d'épis : Déméter ou Cérès. A ces deux types on reconnaît le génie de deux races différentes, qui dans l'art se traduit pour l'une par un symbolisme ornemental et qui chez l'autre aboutit à la statuaire (fig. 2). Le Jour. — Par suite de la rotation de la terre qui présente successi vement au soleil tous les côtés de sa surface, l'heure de midi arrive dans la partie éclairée, en même temps que l'heure de minuit dans la partie sombre ; mais le jour qui nous éclaire vient toujours de la lumière du soleil, que le ciel soit ou non chargé de nuages.

Chapitre II

L'ATMOSPHÈRE La voûte céleste. — Les nuages. — La pluie. — La neige. — Le brouillard. oûte céleste. — Tous les anciens peuples ont fait du Ciel un personnage divin, mais l'art ne Fa jamais personnifié d'une manière signifi cative. Dans FOlympe grec, Zeus représente, il est vrai, la voûte céleste : il est P assembleur de nuages, et le maître de la foudre. Mais il est complètement distinct du soleil, de la lune et des astres qui peuplent le firmament ; on ne saurait donc le regarder comme une personnification du Ciel dans son ensemble. Les premiers chrétiens, considérant toute la nature comme l'œuvre d'un Dieu unique, ont esssayé de traduire leur pensée dans un symbolisme qui se prête peu à l'art. Une lampe chrétienne (sig. 35) montre le Ron Pasteur avec sept étoiles au-dessus de sa tête et le soleil et la lune sur les côtés.

On trouve un symbolisme analogue sur les bas-reliefs mithriaques, où le soleil et la lune assistent ensemble à la scène d'im molation du taureau (fig. 36). Toutes ces représentations sont très incomplètes, même symboliquement, car, si on y voit le soleil, la lune ou les étoiles, on n'y voil pas la voûte céleste proprement dite. La calotte bleue qui pour notre œil recouvre Fig. 35. — Le Firmament sur une lampe chrétienne représentant le Bon Pasteur. entièrement le sol jusque derrière l'horizon n'a été, dans Fantiquité, le sujet d'aucune représentation même emblématique. L'art moderne lui-même, malgré ses prétentions au naturalisme, a LATMOSPHÈRE. 39 bien rarement pu rendre d'une manière satisfaisante le bleu intense et profond du ciel d'été à l'heure de midi. Cherchez dans vos souvenirs et vous verrez combien peu de tableaux indiquent cette heure et reproduisent un ciel sans nuages.

Belly, dans sa Caravane allant à la Mecque. a bien donné Fidée de la vibration aérienne d'un ciel bleu par une grande chaleur. Les ciels de Fromentin séduisent toujours, mais ils sont rarement d'un bleu intense. Decamps a fait des échappées de ciel bleu, en appelant à son aide un mur blanc ou des tuiles d'un rouge orangé qui donnent au bleu un Fig. 3C. — Le Soleil et la Lune (sur un bas-relief mithriaque) accent plus intense. Jules Dupré a peint des forêts dont le feuillage se détache sur un ciel bleu d'une surprenante limpidité; mais ce que ni Decamps ni Jules Dupré n'ont fait, c'est un ciel bleu dont aucun accident ne vienne rompre la monotonie. Huysmans, de Malines, le seul peintre des Pays-Bas qui ait abordé le bleu dans ses ciels, ne Fa pourtant em ployé qu'à très petite dose dans une trouée de forêt ou entre deux nuages.

Je ne connais aucun ciel bleu de Corot; je n'en connais qu'un seul de Troyon, et ce n'est pas un de ses meilleurs tableaux. Les nuages. — « La merveilleuse diversité de leurs formes fait de l'ensemble des nuages une des grandes beautés de Fatmosphère, dit Élisée Reclus {La Terre). Parmi toutes les images, ou formidables ou gracieuses, que peut rêver la fantaisie de l'homme, il n'en est pas une qui ne se retrouve dans les vapeurs de l'espace ; par leurs contours fugitifs, les nuées ressemblent à des volées d'oiseaux, à des aigles aux ailes éployées, à des groupes d'animaux, à des géants couchés, à des monstres comme ceux de la Fable. D'autres nuages sont des chaînes de montagnes aux cimes neigeuses ; d'autres encore figurent des villes immenses aux coupoles dorées. Les poètes voient dans ces groupes des archipels lointains où se trouve ce bonheur tant cherché qui n'existe pas sur la terre ; les peuples superstitieux, poursuivis souvent par la terreur de leurs propres crimes, y voient des faisceaux d'armures, des chevaux de guerre, des batailles rangées et des massacres.

La lumière, jouant dans ce monde fantastique des nuages, en accroît encore Fétonnante variété ; sur ces corps flottants brillent toutes les nuances imaginables, depuis le blanc de neige jusqu'au rouge de feu ; le soleil les colore successivement de toutes les teintes graduées de l'aurore, du jour et du crépuscule; les prairies et les forêts s'y reflètent par des tons verdâtres, et la mer elle-même s'y reproduit vaguement par une couleur d'éclat métallique, rappelant celle du cuivre ou de l'acier. » Pour les peintres de paysage, les nuages forment presque toujours la note déterminante de Feffet. Le ciel joue un rôle spécial dans les efforts de nos paysagistes modernes pour traduire la nature dans ses réalités les plus fugitives. Quelque beau et quelque fin que puisse être le ciel dans les maîtres hollandais, on peut remarquer qu'ils procèdent tous du même principe de forme et semblent ne donner que des variantes d'un thème charmant, mais sans cesse répété.

Les nuages aériens et légers de leurs tableaux se détachent de la voûte céleste par flocons arrondis, et Ruysdaël lui-même, qui aime tant à faire souffler le vent sur les gros nuages orageux, accentue toujours le modelé du nuage par des formes qui s'enroulent majestueusement l'une dans l'autre, mais qui se déchirent rarement et qui ne s'éclaboussent jamais. C'est peut être la forme la plus fréquente que présente le ciel dans les pays du Nord; mais les paysagistes du dix-septième siècle s'y sont maintenus un peu exclusivement et n'ont pas mis dans leurs recherches toute l'audace des maîtres modernes. Troyon est dans FÉcole française l'artiste qui a su donner le plus de profondeur et de limpidité à ses ciels, et c'est à coup sûr celui qui a le mieux exprimé la forme et le caractère des nuages.

La figure 37 représente un effet du matin ; quelques nuages légers et vaporeux passent devant le soleil dont les rayons, qui s'échappent par le bas, inondent la plaine de lumière. L'ATMOSPHÈRE. 41 Théophile Gautier a donné la description suivante de cette superbe Fig. 37. — Le Ciel. — Les Bœufs allant au labour. (Tableau de Troyon.) peinture, qui, depuis la mort de Fartiste, a pris place dans les galeries du Louvre. « L'aube vient à peine de naître; des clartés blanchissantes commencent à percer les brumes laiteuses du matin ; la sueur froide de la nuit perle encore en gouttes de rosée sur les herbes d'un vert glau que; la terre mouillée se nuance de teintes brunes; Fattelage, courbé par le joug, se présente de face et marche pesamment sous l'aiguillon d'un bouvier à moitié endormi ; les bêtes aux mufles carrés, les fanons pendants, les genoux cagneux, Fencolure épaisse et lourde des braves bêtes qui vont ouvrir le sillon où germera le pain de l'homme, et qu'on récompensera par la boucherie, tout cela est rendu avec une largeur et une simplicité magistrales ; des naseaux luisants des bœufs sortent de longs jets de fumée, car la matinée est froide, et leur respiration se condense en brouillard.

M. Troyon a un talent particulier pour peindre les ciels; celui des Rœufs allant au labour est d'une vérité extraordinaire, ce sont bien là ces tons gris argenté, ces vapeurs diaphanes des matinées d'automne qui se résolvent en bruines ou que pompe le soleil plus haut monté. » Troyon qui, soit dit en passant, n'a jamais ou presque jamais représenté le ciel embrasé du soleil couchant, était au contraire un vrai ma gicien de la lumière, quand il pouvait promener sur le ciel ses beaux tons argentins ou faire surgir une lueur de beau temps entre deux averses. Son admirable tableau de la vallée de la Touque montrait un de ces ciels tourmentés où le soleil perce au travers des nuages que chasse un vent d'orage. Ces recherches sur le ciel, qui resteront le caractère distinctif des paysagistes français pendant la période qui s'étend de 1840 à 1860, avaient pourtant leur point de départ en Angleterre, et Constable peut être regardé comme leur chef de file sous ce rapport (sig. 38).

II a le premier abandonné la tradition, non pas erronée, mais étroite, dans la quelle s'étaient rigoureusement maintenus les peintres hollandais, et, en retraçant le mouvement des nuages dans ce qu'ils ont de plus imprévu dans la forme et de plus vivant dans le ton, il a ouvert la voie à toute une pléiade d'artistes qui ont aussitôt porté leurs efforts dans une direc tion analogue. Cet amour des peintres pour les grands effets du ciel, où les nuages s'enroulent, se déchirent, se poursuivent et s'entre-croisent sous Faction du vent, n'a pourtant duré que ce que peut durer une mode. Corot, dont l'influence est aujourd'hui dominante parmi nos artistes, était mû par un sentiment plus rêveur que passionné, et aux grands nuages fièrement articulés qu'aimait la génération précédente, il a substitué les vapeurs douces dont les formes indécises font comme une gaze qui voilerait ce que la voûte céleste peut avoir de trop ardent et de trop accentué.

La pluie. — Les nuages se résolvent en pluie ou en neige, et nous allons nous trouver en face de représentations d'un ordre tout à fait par- L'ATMOSPHÈRE. 43 ticulier. Disons d'abord que les gouttes d'eau que nous voyons tomber quand il pleut ne sont pas beaucoup du ressort de la peinture, et que Fig. 38. — Un Ciel orageux. (Tableau de Constable.) c'est seulement par un effet d'ensemble qu'un artiste peut traduire sur sa toile l'impression que nous cause la pluie. Les flaques d'eau éparses le long des routes, la teinte plus accentuée des herbes mouillées, le ton particulier du ciel, et surtout la tournure des personnages ou des animaux sur lesquels la pluie tombe, sont autant d'éléments dont l'artiste se sert pour accentuer sa pensée. Tout le monde connaît une composition d'Horace Vernet, intitulée: Chien de temps! on y chercherait en vain une goutte d'eau, et cependant on voit non seulement que la pluie tombe à torrents, mais encore que le vent la 'pousse en plein dans la figure des deux pauvres grenadiers, qui cheminent sur un terrain plus Fig. 39. — La Pluie.

(Tableau de Destrem.) humecté qu'une éponge, et en portant la tête en avant comme pour lutter contre Faverse. Dans le Ruisson, de Ruysdaël, Forage est imminent, mais la pluie ne tombe pas encore, tandis que dans la Tempête, du même artiste, on voit de l'eau partout, même dans le ciel. II pleut beaucoup dans le Déluge du Poussin, et il ne pleut pas du tout dans celui de Girodet: la draperie des personnages qui sortent de l'eau ne semble même pas avoir été mouillée Le drame se concentre exclusivement dans l'expression des phvsiono mies, mais le paysage manque absolument de vérité Plusieurs tableaux exposés à nos derniers salons représentaient la pluie dans nos rues de Pans, et il y a certainement à l'heure qu'il est plus d'un L'ATMOSPHÈRE. 45 jeune peintre qui cherche à traduire avec son pinceau Feffet qu'Alphonse Daudet a si bien décrit avec sa plume dans le Nabab: « La pluie depuis le matin, un ciel gris et bas à toucher avec les parapluies, un temps mou qui poisse, le gâchis, la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en traînées luisantes, au bord des trottoirs, chassée en vain par les balayeuses mécaniques, par les balayeuses en marmottes, enlevée sur d'énormes tombereaux qui Femportent lentement vers Montreuil, la pro mènent en triomphe à travers les rues, toujours remuée et toujours re naissante, poussant entre les pavés, éclaboussant les panneaux des voitures, le poitrail des chevaux, les vêtements des passants, mouche tant les vitres, les seuils, les devantures, à croire que Paris entier va s'enfoncer et disparaître sous cette tristesse du sol fangeux, où tout se Fig. iO Les Parapluies.

(Croquis tiré d'un album japonais.) fond et se confond. Et c'est une pitié de voir l'envaliissement de cette souillure sur les blancheurs des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de pierre... » Un tableau de Destrem (sig. 39), qui figurait à l'Exposition de 1877, reproduit une impression analogue, seulementla scène, au lieu de repré senter Paris, se passe dans une ville de province. Dans un croquis japonais (fig. 40), on voit une petite foule abritée sous de nombreux parapluies dont Fensemble produit un effet assez piquant. Au reste, le prosaïque parapluie, le large et lourd parapluie de campagne, produit quelquefois une note pittoresque; dans les représentations de marchés, de foires, d'assemblées populaires, le parapluie joue toujours son rôle, soit qu'il se développe dans toute son envergure, soit qu'un paysan le tienne gauchement passé sous son bras.

Ce qui est plus singulier, c'est qu'il ait pu tenir dans une idylle ; Haffner. dans un tableau intitulé : Pluie et bon temps, montre (sig. 41) deux amoureux, trop heureux de recevoir une averse qui leur permet de cheminer sous lc mème parapluie et de se dire des choses que le lecteur devine aisément. Fig. 41. — Pluie et bon temps. (Tableau de Haffner.) La neige. — La neige, formée par des vapeurs d'eau congelées dans l'espace, couvre la terre pendant une grande partie de Fannée dans les L'ATMOSPHERE. 47 pays froids, tandis que sous la zone torride elle ne se montre que vers le sommet des plus hautes montagnes. En France, la neige est un accident qui n'est pas extraordinaire en hiver, mais qui se maintient rarement pendant un long espace de temps. Alfred de Vigny nous donne bien Fidée d'un paysage neigeux : Quand les branches d'arbres sont noires, Quand la neige est épaisse, et charge un sol glacé !

Quand seul, dans un ciel pâle, un peuplier s'élance, Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher, L'immobile corbeau sur l'arbre se balance, Comme la girouette au bout du long clocher ! Alfred de Vigny. La neige est un élément dramatique d'une grande puissance dans la Bataille d'Eylau de Gros, dans la Retraite de Russie d'Yvon, dans plu sieurs compositions sentimentales de Tassaert, etc. Les peintres des Pays-Bas Font représentée sous une forme purement pittoresque, cependant presque toujours ils ont reculé devant Fintensité du blanc : cela peut Fig. 42. — La Neige. — A l'heure. (Tableau de Loir. être un effet du temps, mais les ombres bleutées de la neige sont de cou leur bistre dans les tableaux hollandais. Des efforts nouveaux ont été tentés dans l'école contemporaine pour rendre la neige avec une vérité plus grande.

Lc tableau de Loir, que reproduit la figure 42, traduit avec une grande justesse Fimpression de la neige sur une route. Le brouillard. — L'humidité de l'air, lorsqu'elle n'est pas encore condensée en nuages, forme le brouillard, sorte de vapeur diaphane, qui semble sortir du sol, efface les contours, atténue les teintes et dérobe complètement la vue des objets lointains. II y a des brouillards d'hiver, froids, pénétrants, tristes, qu'Alphonse Daudet a décrits admirable ment. « Le brouillard était froid, mais blanc comme de la vapeur de neige... Là-bas, dans les quartiers populeux, resserrés et noirs, dans le Paris commerçant et ouvrier, on ne connaît pas cette joli brume matinale qui s'attarde aux grandes avenues ; de bonne heure l'activité du réveil, le va et-vient des voitures maraîchères, des omnibus, des lourds camions se couant leurs-ferrailles, Font vite hachée, effiloquée, éparpillée.

Chaque passant en emporte un peu dans un paletot râpé, un cachenez qui mon tre la trame, des gants grossiers frottés l'un contre l'autre. Elle imbibe les blouses frissonnantes, les waterproofs jetés sur les jupes de travail ; elle se fond à toutes les haleines, chaudes d'insomnie ou d'alcool, s'en gouffre au fond des estomacs vides, se répand dans les boutiques qu'on ouvre, les cours noires, le long des escaliers dont elle inonde la rampe et les murs, jusque dans les mansardes sans feu. Voilà pourquoi il en reste si peu en dehors. Mais dans cette portion de Paris espacée et grandiose, sur ces larges boulevards plantés d'arbres, ces quais déserts, le brouillard planait immaculé, en nappes nombreuses, avec des légèretés et des floconnements d'ouate. C'était fermé, discret, presque luxueux, parce que le soleil derrière cette paresse de son lever commençait à répandre des teintes doucement pourprées, qui donnaient à la brume enveloppant jusqu'au faîte les hôtels alignés, Faspect d'une mousseline blanche jetée sur des étoffes écarlates.

On aurait dit un grand rideau abritant le sommeil tardif.et léger de la fortune, épais rideau où rien ne s'entendait que le battement discret d'une porte cochère, les mesures en fer-blanc des laitiers, les grelots d'un troupeau d'ânesses passant au grand trot suivies du souffle court et haletant de leur berger... » L'effet du brouillard dans les villes a inspiré plusieurs de nos peintres contemporains, entre autres Nittis, qui a représenté quelques aspects de Londres d'une façon extrêmement remarquable. Les maîtres hollandais ont rarement montré le brouillard, quoiqu'on voie souvent des brumes dans leurs tableaux. Albert Cuyp a rendu avec un rare bonheur l'effet du soleil dans les brumes du matin, mais ce n'est pas encore absolument le brouillard. Troyon, le peintre attitré du soleil, a pourtant voulu peindre le brouillard, mais il Fa montré succombant dans sa lutte contre le soleil (sig. 43).

Le brouillard de Troyon est toujours rassurant : on sent qu'il se lève etqu'une heure après il fera beau. L'artiste en prend juste ce qu'il lui en faut pour noyer quelques détails, et pour permettre à l'œil d'entrevoir lc soleil, dont Féclat est tempéré par les vapeurs qui l'entourent encore. Le peintre anglais Turner a admirablement rendu L'ATMOSPHÈRE. 49 4 le brouillard de FAngleterre, brouillard intense à Fhabitude. mais Fig. 43. — Le Brouillard. — Retour du marché. (Tableau de Troyon.) qui produit des effets féeriques lorsqu'un rayon de soleil parvient à le percer. Nous empruntons à Élisée Reclus la définition scientifique du brouillard. « Lorsqu'une masse d'air humide, dit-il, reposant sur le sol dépasse le point de saturation, une certaine partie de la vapeur se con dense aussitôt en gouttelettes blanchâtres qui par leur multitude voilent ou cachent complètement les objets et ne laissent plus passer qu'une terne lumière : ces gouttes innombrables constituent les brouillards.

Ce sont des nuages encore attachés à la terre et rampant sur les campagnes ou sur les pentes des monts ; ils se forment surtout pendant les nuits à cause du refroidissement de Fatmosphère ; souvent aussi on les voit s'élever, le soir, des surfaces marécageuses et des prairies humides, enveloppant jusqu'à mi-hauteur les troncs des saules et des peupliers. Quand un vent froid descend des hauteurs de l'air et retient l'humidité dans les couches inférieures, le brouillard devient permanent et peut durer pendant des journées et même des semaines entières. Fréquem ment le ciel est pur à une faible élévation au-dessus de ces vapeurs, et, du haut d'un promontoire qui se dresse dans l'air libre, on peut alors contempler à ses pieds une grande mer blanche d'où les collines jaillis sent çà et là comme des îles.

Dans les mers boréales, où s'opère le con flit entre les vents polaires et les courants équatoriaux, notamment dans le Pacifique du JVord, aux environs de Terre-Neuve, et dans les mers Britanniques, les brouillards sont parfois d'une telle épaisseur qu'ils deviennent ces espèces de « poumons marins », dont parle Pythéas de Marseille, et que les anciens bardes classaient parmi les éléments comme le feu, la terre, l'eau et Fatmosphère ; il est vrai qu'à ces forces primitives s'ajoutent aussi pour eux les plantes que gonfle l'humidité du brouillard et le vent du sud qui le disperse dans le ciel. »

CHAPITRE 111 LES EAUX

La mer. — Les côtes. — Les marées. — Les eaux courantes. — Les eaux stagnante a mer. — La surface du globe n'est pas unie : elle présente des parties creu ses et des saillies qui sont insignifiantes par rapport à sa masse, mais qui ont une très grande importance dans les re présentations artistiques: La mer occupe les parties creuses, tandis que la terre proprement dite, c'est-à-dire les con tinents et les îles, forme les parties saillantes. Les anciens, qui personni fiaient tout, n'ont pourtant pas su donner à la mer une forme bien détermi née. Neptune, le dieu des mers, est, il est vrai, caractérisé par son trident, qui est un engin de pêche ; mais, à part cet attribut, il ressemble assez exactement à Jupiter, et n'a rien dans sa personne qui puisse faire songer à la mer. En revanche, le cortège du dieu, qui est chargé d'exprimer le mouvement des eaux, ne laisse aucun doute sur les fonctions que la mythologie lui attribue (sig. 44).

Non seulement les tritons et les naïades sont presque toujours accompagnés de dauphins et de coquillages, mais leur forme mème se revêt souvent d'écaillés de poissons ou tout au moins de nageoires dans la partie inférieure de leur corps. C'est au milieu de ces person nages nageant et bondissant que les sculpteurs représentent Vénus sortant de Fécuine des vagues (fig. 45). Les artistes modernes, plus exacts observateurs des réalités, devaient naturellement abandonner les gracieuses fictions de Fantiquité, et étu dier la palette à la main les aspects sous lesquel la mer se montre à nos veux. t ì La mer, qui présente une beaucoup plus grande étendue que la terre n'offre pas moins de variété dans ses aspects. Sa surface, tantôt unie (■anbijup jaiioj-spq un sa^ide.fi) -sappiriu ap ia suoiiaj ap admod — -fy -3ij f-anhiiue jaiia.i-spq un sa.ulp,g) -sntipA ap ooiibssibsj — 'çr, -Sij tantôt tumultueuse, reflète dans une certaine mesure les teintes du ciel, et change d'apparence selon le temps et le mouvement des nuages.

La LES EAUX. 53 mer a en outre une couleur qui lui est propre, mais qui n'est pas toujours la même. C'est ainsi qu'à Fembouchure des rivières elle est d'un gris jaunâtre, comme on le voit sur la plupart des tableaux de l'école hollandaise, tandis que sur certaines parties de l'Océan, dans le golfe de Gascogne, par exemple, elle est souvent d'un vert très franc. La Mé diterranée, au contraire, est d'un bleu intense, et il est remarquable que Joseph Vernet, qui en a si admirablement rendu les côtes, ne soit ja- Fig. 4tì. — La Mer. — La Femme du marin. (Tableau de Butin. Salon de 1879.) mais arrivé à en reproduire la teinte. De nos jours, plusieurs artistes ont peint la Méditerranée; leurs tableaux ne présentent pas toujours le mème charme dans la disposition, mais ils se rapprochent davantage de la vérité sous le rapport du ton.

M. Mazure a fait en quelque sorte une spécialité du bleu de la Méditerranée, et si ses productions pèchent un peu par la monotonie, comme le montre chaque exposition, c'est qu'il aime avec passion les rives de la Provence et ne veut pas regarder autre chose. La mer ne nous offre pas seulement des couleurs variées, elle a aussi des formes, des formes mouvantes et changeantes, il est vrai, mais se modifiant suivant une loi implacable, qui provient de la double ac tion de l'eau sur le sol et du vent sur la surface de l'eau. L'action de l'eau sur le sol est surtout sensible dans le voisinage des côtes, où la vague rencontre à chaque instant des obstacles qui la brisent et la font écumes. Mais le flot obéit aussi à un mouvement déterminé, qui, même lorsque la mer semble calme, est bien visible à Fœil nu, surtout lorsque une barque ou un canot vient à sillonner la surface de l'eau.

Ce mouvement que les flots impriment à tout ce qu'ils supportent a été traduit d'une manière bien lisible sur un tableau qui figurait à l'Exposi tion de 1879, et qui représentait simplement un petit canot conduit par la femme d'un marin (fig. 46). Tout le charme de ce petit tableau vient de ce que la nature a été prise sur le fait. Le mouvement de la femme est en rapport direct avec Finclinaison du canot, qui laisse voir à l'intérieur des paniers à poisson avec un petit enfant que le mouvement de la mer n'incommode nullement. Lorsque la mer est agitée, les vagues s'élèvent à une hauteur énorme pour retomber ensuite avec fracas. Bernardin de Saint-Pierre décrit ainsi une tempête à laquelle il a assisté : « Quand nous eûmes doublé le cap de Bonne-Espérance, et que nous vîmes l'entrée du canal de Mozambique, le 23 juin, vers le solstice d'été, nous fumes assaillis par un vent épouvantable du sud.

Le ciel étant serein , on n'y voyait que quelques petits nuages cuivrés, semblables à des va peurs rousses, qui le traversaient avec plus de vitesse que celle des oiseaux. Mais la mer était sillonnée par cinq ou six vagues longues et élevées, semblables à des chaînes de collines, espacées entre elles par de larges et profondes vallées. Chacune de ces collines aquatiques était à deux ou trois étages. Le vent détachait de leurs sommets anguleux une espèce de crinière d'écume où se peignaient çà et là les couleurs de l'arc-en-ciel. II en emportait aussi des tourbillons d'une poussière blan che qui se répandait au loin dans leurs vallons, comme celle qu'il élève sur les grands chemins en été... Ce qu'il y avait de plus redoutable, c'est que quelques sommets de ces collines, poussés en avant de leurs bases par la poussière du vent, se déferlaient en énormes voûtes qui se roulaient sur elles-mêmes en mugissant et en écumant, et eussent en glouti le plus grand vaisseau s'il se fût trouvé sous leurs ruines. » Dans un admirable tableau du Louvre, Buysdaël a représenté une Tempête sur le bord des digues de la Hollande.

Mais cette scène, qui re produit avec tant d'animation les flots agités d'une embouchure de rivière, ne donne aucunement Fidée d'une tempête en pleine mer. Jo seph Vernet a fait plusieurs scènes de naufrage qui se passent presque toujours sur des côtes rocheuses. Quoiqu'il possédât mieux que personne le dessin si particulier des vagues en mouvement, il aurait rendu bien incomplètement sa pensée, s'il n'avait fait intervenir des naufra gés, qui expliquent mieux encore que les flots la scène qu'il voulait représenter. Quant à un naufrage dans la haute mer, malgré les tentatives très Fig. 4*. — La Mer. — ttadeau do la Méduse. (Tableau de Géricault.) nombreuses qui ont été faites pour en traduire Fimpression sinistre, je ne crois pas qu'on en ait jamais représenté qui soient à la hauteur du sujet.

Aussi Géricault, dans son Radeau de la Méduse (sig. 47), a-t-il cherché l'expression dramatique dans le mouvement des personnages et non dans celui des flots. Ce n'est pas un naufrage qu'il a montré, ce sont des naufragés. On comprend, en les voyant, les dangers qu'ils ont essuyés, les fatigues qu'ils ont endurées, mais toute Féloquence du peintre est ici dans la figure humaine, et dans ce tableau, qui est certainement ce que la vie maritime a inspiré de plus beau dans les arts, la mer n'apparaît que sous une forme accessoire. La mer à Fétat calme n'a pas eu d'interprète plus sincère que Guil laume Van de Velde, un des plus grands maîtres de l'école hollandaise. Cet admirable artiste n'est jamais si fort que quand il peut dérouler une vaste étendue de mer, comme une nappe limpide que peuplent des navires et des barques placées à toutes les distances.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…