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L'Ancien Régime dans la province de Lorraine et Barrois, d'après des documents inédits, 1698-1789

François Désiré Mathieu · 1879 · Scanned text

128,397 words · about 8 h 59 min to read

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About this book

Author
François Désiré Mathieu
Language
French
Published
1879
Length
128,397 words · about 8 h 59 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)
  1. Front matter about 57 min
  2. Chapitre II about 26 min
  3. Chapitre III about 32 min
  4. Chapitre IV about 1 h 6 min
  5. Chapitre VI about 43 min
  6. Chapitre VII about 28 min
  7. Chapitre VIII about 58 min
  8. Chapitre IX about 1 h 3 min
  9. Chapitre X about 33 min
  10. Chapitre XI about 45 min
  11. Chapitre XII about 34 min
  12. Chapitre XIII about 39 min
  13. Chapitre XIV about 16 min

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L'ANCIEN RÉGIME DANS LA PROVINCE DE LORRAINE ET BARROIS NANCY TYPOGRAPHIE G . CRÉPIN-LEBLOND Grand'Rtie ( Ville -Vieille ), H L' ANCIEN RÉGIME DANS LA PROVINCE DE LORRAINE ET RARROIS D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS (1698-1789) PAR L'abbé D. MATHIEU L OC TE U B ÈS-LETTRKS, l'ROFKSSEUR u'HISTOlRT PARIS HACHETTE ET Gie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN. 1 879. PRÉFACE. Je me propose cT étudier Tétat politique et social qu'on est convenu d'appeler Y Ancien Régime, tel qu'il a existé en Lor raine, depuis le traité de Rysvick qui ramena les ducs jusqu'à la Révolution, c'est-à-dire pendant tout le dix-huitième siécle, sous les règnes de Léopold, de François III, de Stanislas et par ticulièrement sous Tadministration des Intendants de Louis XV et de Louis XVI. J'ai entrepris ce travail pour m'eelairer sur un sujet qui est chaque jour discuté avec passion dans la presse et dans les con versations, mais qui provoque plus de controverses ardentes que d'investigations précises.

Les quatre-vingt-dix ans qui nous séparent des commence ments de la Révolution ont vu s'accomplir dans nos idées, dans nos institutions, dans notre manière de penser et de vivre, plus de changements, peut-être, qu'il nes'en était produit en France depuis la chute des Carlovingicns jusqu'en 1789. Les hommes de notre temps, fiers de ces changements, dont plusieurs sont d'admirables progrès, ont voué au passé tant de mépris, et une telle colère rétrospective qu'ils le condamnent par acclamation, sans vouloir l'ctudieren détail, et Ton peut dire que, chez nous, TAncien Régime est ignoré à force d'être haï. On ne cesse néan- ■—II — moins d'en parler; et un fait d'observation journalière, facile à vérifier , c'est que toute discussion politique aboutit presque infailliblement à une discussion sur TAncien Régime, et que toute discussion de cette nature dégénère en controverse philosophique ou religieuse , tant il est vrai que nos contemporains ont engagé dans ce débat leurs intérêts les plus chers, leurs convictions les plus profondes, et, pour ainsi dire, leur âme tout entière !

Mais si nos polémiques sur ce sujet sont ardentes , que nos renseignements sont encore incomplets ! Que d'assertions tran chantes et hasardées, que de métaphysique vague en place de laits positifs et quelle invasion du système dans Thistoire ! Ne sont-ce pas toujours, d'un côté, les mèmes tableaux sombres présentés pour justifier les mèmes thèses, Tinégalité des conditions, toutes les charges pesant sur les mèmes épaules, les droits exorbitants des seigneurs, une noblesse privilégiée et oisive , des moines corrompus et le paysan écrasé par la dime '! Puis à ce chaos et à ces désordres on oppose triomphalement la Déclaration des droits de l'homme, et on prononce la sentence avec une éloquence indignée. A l'ardeur inconsidérée de T attaque répond, d'autre part, la hardiesse des apologies. De braves gens, animés des intentions les plus droites, ne sont pas loin de s'imaginer que les abus ont été inventés par la perfidie des ennemis du trône et de Tautel , que le peuple n'avait pas tant à se plaindre, que la vie était à bien meilleur marché que de nos jours, l'instruction primaire plus répandue et que les droits des seigneurs n'ont existé que dans les mélodrames.

Chapitre II

Les couvents et la vie religieuse en Lorraine. L'Eglise possédait en Lorraine une richesse qu'un juge compétent (1) estime au cinquième du revenu total du sol, et qui consistait principalement en biens-fonds, en redevances seigneuriales, en dîmes. La proportion était certainement plus forte dans le Toulois, où l'évêque, les chapitres et les couvents disposaient de la majeure partie des produits de la terre à titre de seigneurs, de décima teurs ou de propriétaires privilégiés. Cette richesse de TEglise lui était venue par les dons spontanés des souverains, des nobles, des bourgeois, des simples paysans, et avait été longtemps considérée com me un bien et une sorte de gage de la protection céleste pour le pays tout entier. Elle est aujourd'hui un des grands griefs de Topinion contre TAncien Régime, et un des points sur lesquels la raison des jurisconsultes de nos jours s'entend avec les passions de la foule.

II est impos sible de s'orienter en pareil sujet, si Ton ne remonte aux origines de la propriété ecclésiastique, pour considérer ensuite quels abus s'étaient introduits dans sa répartition et son emploi, et quels changements s'étaient faits dans les idées. C'est le seul moyen de comprendre comment le (1) Le jurisconsulte Thibaut. peuple qui avait enrichi TEglise, en est venu à la dépouiller, et comment des institutions, respectées pen dant des siècles, ont succombé en un jour sous une répro bation qui ne pouvait être totalement imméritée. Trois grands propriétaires, âgés de plus de mille ans, trois de ces personnes morales qui « ne confisquent ni ne meurent » dit la coutume de Lorraine, se partageaient les richesses de TEglise: le couvent, le chapitre, la cure. Je commence par le plus opulent des trois, le couvent, c'esfr-à-dire le clergé régulier d'une part, et de l'autre, les ordres religieux de femmes.

I. Le clergé régulier comprend tous les clercs qui ont prononcé les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et qui vivent en commun sous des règles spéciales, les uns surtout appliqués à chanter les louanges de Dieu et à se sanctifier dans la solitude, ce sont les Contem platifs, Bénédictins, Cisterciens, Chartreux, tous anté rieurs au XIIe siècle ; les autres, de création moderne, qui aident les séculiers dans les soins du ministère et forment, à côté d'eux, comme une armée de secours, ce sont les Ordres Actifs : Jésuites, Oratoriens, Lazaristes, Rédemptoristes, etc. ; d'autres enfin qui s'efforcent d'unir Taction à la contemplation, ce sont les chanoines réguliers de Saint-Augustin auxquels se rattachent les Prémontrés, établis au XIP siècle, et les Mendiants, Dominicains et Franciscains, qui datent du XIII*,et dont les derniers sont subdivisés en plusieurs branches, Capu cins, Tiercelins, Cordeliers, etc.

Les femmes, admises dès les premiers siècles du christianisme aux vœux de religion, forment, comme les hommes, des ordres contemplatifs, dont le plus ancien est celui des Bénédictines; des ordres actifs, tous récents et dévoués, soit à Tinstruction, soit au soulagement des malades (1), et des ordres mixtes comme les Visitandines qui vivent cloîtrées, tout en donnant Tinstruction. En 1789, on comptait dans les trois diocèses de Toul, Nancy et Saint-Dié, cent quatre-vingt une maisons reli gieuses, cent dix d'hommes et soixante -onze de femmes, auxquelles il en faut ajouter un certain nombre d'autres situées en Lorraine, mais dans le diocèse de Metz, celui de Trêves, ou les diocèses adjacents. Les plus anciennes et les plus riches étaient trente deux abbayes fondées, du VIIe au XIII* siècle, par les quatre ordres les plus répandus dans la province au moyen-âge : Cinq abbayes bénédictines d'hommes: Saint-Léon et Saint-Mansuy de Toul, Saint-Léopold de Nancy, Senones et Moyenmoutiers dans les Vosges.

Quatre abbayes bénédictines de femmes : Remiremont, Bouxières-aux-Dames, Epinal et Cousssy. Cinq abbayes de chanoines réguliers : Saint-Léon de Toul, Domèvre près de Blâmont, Belchamp près de Luné ville, Chaumonzeyet Autrey dans les Vosges. Six abbayes de Cisterciens, Ecurey, Vaux-en-Ornois, Lisle-en-Barrois, Beaupré, Clairlieu, Haute-Seille. Neuf abbayes de Prémontrés : Sainte-Marie de Pont-à- Mousson, Rieval, Rangéval, Jovillier, Jandeure, Mu reaux, Etival, Bonfey, Flabémont. (1) Sœurs de St-Vincent de Paul, de St-Charles, de la Doctrine chrétienne, etc. arrive souvent, de nos jours, que les adversaires et les amis des institutions monastiques se méprennent éga lement sur leur but et sur les intentions de ceux qui les ont fondées ou favorisées. Ceux rpui considèrent la Religion uniquement comme une nécessité sociale, et un service public formant un des chapitres du budget, s'écrient que tant de couvents n'étaient pas nécessaires aux besoins du culte (1).

La vérité, c'est qu'ils n'avaient nullement été établis pour subvenir aux besoins du culte, dans le sens où on Tentend, puisque, partout, les paroisses ont précédé les monastères. D'autre part, les apologistes des moines n'invoquent plus guère en leur faveur que les services qu'ils ont rendus à la civilisation, et semblent demander grâce pour eux, au nom des auteurs païens qu'ils ont transcrits, des forêts qu'ils ont défrichées, des vieux diplômes qu'ils ont conservés et des beaux bâtiments qu'ils ont cons truits. Je suis loin de contester la justesse de ce point de vue, le seul qui puisse être présenté à la plupart de nos con temporains. II est certain, qu'en Lorraine, les moines ont défriché une partie des Vosges, de la forêt de Haye et de beaucoup d'autres, qu'ils ont fondé Saint-Dié, Senones et (1) C'est l'idée exprimée par MM.

Thiers et Mignet et par la plupart des historiens de la Révolution. d'autres villes qui ne s'en doutent guère, qu'ils ont sauvé d'une destruction totale les lettres, les annales du passé et tous les germes précieux d'où sont sortis nos progrès, et que, sans eux, nous n'aurions point d'histoire. Cependant, ce n'est pas pour copier des manuscrits ni pour bâtir des écoles, ni pour sauver la civilisation, qu'ils sont venus à Senones ou à Moyenmoutier, et je ne suis pas sûr que s'ils revenaient en vie, tous comprendraient, bien les compliments qu'on leur fait. Enfin, les couvents n'étaient pas non plus, comme le veut Chateaubriand, autant d'Hôtels des Invalides ouverts aux grandes passions désabusées et aux cœurs malades, car ceux qui les ont peuplés y entraient presque tous jeunes, et méprisaient les joies de la terre avant d'en avoir éprouvé Tamertume.

Ce que voulaient les moines, c'est une chose absolument inutile aux yeux de Téeono miste et excessive à ceux du philosophe : procurer la gloire de Dieu et le salut de leurs âmes en chantant des psaumes, en imitant la vie mortifiée du Christ, et en re nonçant pour lui aux biens que sollicitent les plus ardents désirs du cœur, Tamour, la propriété, Tindépendance. Le mépris du monde, la prière prolongée, Teffort conti nu vers la perfection morale, tel était le fond commun qui persistait sous la différence des règles et des costumes. Telle était Tessence de la vocation religieuse comme Tentendaient les Bénédictins de Senones, les Cisterciens de Beaupré, les Chanoines réguliers de Domèvre, les Pré montrés de Pont-à-Mousson, et jusqu'à ces pauvres ermi tes, dont les oratoires, placés près de quelque source, à Tombre des bois voisins de Baccarat, de Lunéville et de Nancy, rappelèrent, jusqu'à la Révolution, le souvenir des Antoine et des Hilarion.

Un moine lorrain du onzième siècle, Schérus, le fonda teur de Chaumouzey, nous traduit la pensée de tous (1) : « Plusieurs de mes frères et moi, dit-il, sous Tinspira « tion de l'auteur de tout bien, excités par la voix du « Sauveur qui a dit : Venez à moi, vous tous qui souffrez « et je vous soulagerai, nous cherchions un désert pour « y fuir les naufrages du monde, y vaquer à Dieu seul « et conquérir \e repos éternel. » Le désert que cherchaient Schérus et ses pareils leur fut donné par des souverains comme Childebert et Dago bert, par des évêques comme saint Gauzelin et saint Léon, par des ducs de Lorraine, comme Mathieu Ier et Simon, par de grands propriétaires féodaux, dont les noms se trouvent en foule au bas des chartes de fondation, c'est-à-dire par les seuls personnages qui pussent disposer librement du sol et qui, admirant le sacrifice des moines, voulurent en partager le mérite.

Tous les fidèles, en effet, appartiennent, suivant le dogme chrétien, à une immense famille dont le Christ est le Chef, et dont les biens peuvent se communiquer d'un membre à l'autre. Ils croient à la vertu des intercessions mutuelles, des expiations de Tinnocent pour le coupable, et pensent que la prière du juste peut aller, jusqu'au delà de la tombe, soulager et délivrer les âmes qui n'ont pas été trouvées assez pures pour contempler immédiatement la face de Dieu. C'est cet article du symbole qu'on appelle la Communion des saints, qui a inspiré les donations faites aux monastères et aux Eglises, et qui, répondant aux instincts les plus profonds de Tâme hu- (1) Dom Calmet, Pièces justificatives, tome I. maine, leur assure, en dépit des lois, la persistante générosité des fidèles. Elever à Dieu des sanctuaires où sa louange retenti rait nuit et jour, assurer aux moines, par des donations, le loisir de la psalmodie sainte et des exercices spirituels, obtenir leur intercession pour cette vie et pour l'autre, et reposer après la mort sous les voûtes consacrées par leurs prières, telle a été Tambition de tous ceux qui du VII* au XVIII' siècle ont fondé ou favorisé les grandes ins titutions monastiques, des guerriers comme des évêques, de ce duc Raoul qui tomba à Crécy « le plus approuchè des Anglais et fut ramené à Beaupré, de ce Charles IV qui en 1632, au fort de sss aventures de guerre et d'amour, appelait les Chartreux à Bosserville, et enfin de toute cette foule de ducs, de prélats, de pieuses dames et de chevaliers dont les tombes, maintenant solitaires et pro fanées sont foulées aux pieds des chevaux, dans un si grand nombre d'églises transformées en écuries.

Ecoutons quelques-uns des plus anciens nous dire eux-mêmes leurs intentions. Voici le début de Tacte de fondation de Beaupré. « Des frères de Morimond qui ont ramené la vie reli « g-ieuse à sa fleur ancienne, sont venus dans nos pays, « comme de saintes abeilles, chercher un lieu pour y « déposer leur miel. Et comme ces pauvres volontaires « portaient dans leur corps les stigmates de Jésus cruci « fié, le comte Folmar voulut qu'ils rendissent visible à « tous les siècles T âpreté de leur pénitence, et il les éta « blit dans une vallée sauvage, au-dessous de Hériménil, « sur la rivière de Meurthe, afin que, là ou Toreille de « l'homme n'entendait que le hurlement des bètes fauves, « les oreilles des anges furent charmées par les psaumes, « les hymnes, les cantiques spirituels et la voix de la « louange divine. » (1) Ils énoncent leurs motifs dans un langage qui trahit parfois la tristesse des temps où ils vivaient, mais jamais Tégarement d'esprits troublés par des visions , et je ne puis voir en eux, malgré Tautorité de M. Taine, des gens qu'obsède la terreur continuelle d'avoir le cou tordu par le diable.

Ils ne parlent jamais d'apparitions ni de mira cles, et s'expriment du ton le plus calme, comme pourrait le faire un propriétaire de nos jours qui appellerait des Trappistes sur une de ses fermes. Ces hommes puissants et souvent violents, ont senti comme les autres, le poids de la vie : « Après avoir longtemps navigué sur Tocéan de ce « monde, dit Godfroy le Barbu, ancêtre de Godfroy de « Bouillon, après avoir été ballotté par toutes sortes de « vents et connu tour à tour le bonheur et Tadversité, « je crois qu'il est utile à mon âme d'invoquer la clé « mence de Dieu pour arriver au port. ... et j'ai songé « à réunir des moines, à leur donner des domaines et « des revenus, afin qu'en leur fournissant des biens « temporels, j'aie part à leurs biens spirituels. » Souvent une grande douleur est venue se joindre aux motifs ordinaires de la piété chrétienne.

Voici comment le village de Lay-Saint-Christophe a été donné à Tab- (1) Tous les textes ici cités sont tirés des actes de fondation on de confirmation recueillis et publiés par D. Calmet, dans les pièces justificatives de ses deux premiers volumes. baye de Saint-Arnoul de Metz par une dame de la famille Carlovingienne : « Comme d'elle-même la condition humaine tend au « néant suivant la parole de Dieu : tu es poussière. . . « et suivant Toracle du prophète : la gloire de la chair « passe comme la fleur des champs, nous devons cher « cher à échanger les biens terrestres qui nous échappe « ront contre les trésors éternels. C'est pourquoi, mon « fils Ulrich et moi, nous avions résolu de donner quel « que chose de nos biens à la sainte Eglise. Un autre « motif, c'est la perte cruelle qui nous a frappés.

Mon « mari étant mort, il me restait dans mon veuvage, deux « fils, Arnulphe et Ulrich de qui, après Dieu, j'espérais « mon salut. Mais mes péchés empêchant qu'il en fût « ainsi, Taîné, Arnulphe, a été tué ; il était cependant « cher à tous , car il s'adonnait aux bonnes œuvres, et « protégeait les veuves et les orphelins. C'est pourquoi « les brigands et les ennemis de Dieu lui tendaient des « pièges pour le tuer, et ils Tont égorgé dans la première « fleur de sa jeunesse. » Et elle fait sa donation pour que son fils soit enterré dans Téglise de Saint-Arnoul, dont il descendait, et sauvé par les mérites de cet illustre ancêtre. Quelquefois, les fondateurs cherchent dans la prière des moines un secours qui les aide à porter le fardeau des affaires : « Simon, duc de Lorraine et marquis, à tous les fidèles; « salut et paix à perpétuité. «Mon père, Mathieu, duc de Lorraine, étant entré « dans la voie de toute chair et ayant pris congé de cé « monde, m'a laissé engagé dans un réseau d'iuuom- « brables soucis.

C'est pourquoi la raison veut que je « recoure aux prières de TEglise, et que je cherche dans « les suffrages des saints Tappui qui m'est nécessai « res. » (1) Ce qu'ils donnent, ils Tindiquent avec une précision parfaite, et plus d'un propriétaire de nos jours serait bien surpris de voir sa terre décrite dans un cadastre da XIIe siècle. « Moi, Mathieu duc de Lorraine, je te donne et je te « confirme, ô Richard, abbé de Sainte-Marie-aux-Bois, « à toi et à tes successeurs .... la vallée dans laquelle est « située ton abbaye, depuis la forêt de Sainte-Glossinde « jusqu'à la forêt de Saint-Etienne et jusqu'au sentier « qui, partant de la voie de Vendières, coupe la forêt et « passe à côté de la carrière de pierres, puis, se dirigeant « vers la Fontaine blanche, atteint la grand voie de « Viéville. » La richesse mobilière existant à peine alors, ils ne peuvent donner que la terre ou les produits de la terre, et ils en transmettent la propriété, avec tous les droits qu'elle conférait au moyen-âge sur les choses et sur les personnes, la pâture, la pèche, les chemins, les droits d'usage dans les bois, pour Tabbaye et les granges, et enfin les serfs employés à la culture (2).

(1) C'est le sentiment qu'exprimait encore Charles-Quint au XVIe siècle, quand, surpris, sur le rivage d'Alger, par une tempête qui menaçait de briser ses vaisseaux et de lui rendre le retour impossible, il s'écriait : Nous serons sauvés! Dans une demi-heure tous le» moines d'Espagne se lèveront pour l'office de nuit et prieront pour nous. (2) Per totum bannum Lunaris villa; pasturas, piscaturas, via» et usuaria ligna ad ignés abbatife et grangiaium. Becelin donne à Tabbaye de Saint^Epvre « tout ce « qu'il avait à Mazirolles en terres, prés, vignes et trois « hommes frères, Bozon, Abelin, Remy avec leur sœur « et leurs héritiers. » C'est ainsi que la propriété monastique suivit les vicis situdes de la propriété féodale, avec laquelle elle s'était forcément identifiée. Les moines reçoivent, outre les biens-fonds, la conces sion de nombreuses dîmes, que les évêques leur attri buent en leur qualité de dispensateurs naturels des biens d'Eglise, ou que les seigneurs restituent à TEglise après les avoir usurpées.

(1) Enfin, toutes ces donations sont irrévocables et perpé pétuelles, car la véritable personne à qui elles s'adressent, c'est le Christ, c'est la vierge Marie, c'est le saint sous le patronage duquel est placé le monastère. Maudits soient donc les violents et les rapaces de T avenir qui oseraient dépouiller le Christ, la Vierge et les saints ! « Si quelqu'un ose s'élever contre ce que j'ai faît, qu'il sache que je lui en demanderai compte au jugement et que saint Arnoul le traite en ennemi. » « Qu'il soit maudit par celui qui a maudit Sodome et Gomorrhe... Qu'il ait le sort de Judas qui trahit Notre Seigneur ! » Ces hommes espéraient que jusqu'à la fin des temps, les moines succéderaient aux moines, que jamais la tra- (1) Voir presque toutes les chartes de fondations, qui donnent aux abbayes de nombreuses églises, c'est-à-dire comme l'explique Ducange, le temporel et le revenu de ces églises. dition de la prière et du sacrifice ne serait interrompue et qu'ils avaient fondé pour Téternité. « Moi, Mathieu, j'ai partagé le territoire de Clairlieu, j'ai planté des bornes de pierre tout autour, pour que ma donation reste immuable jusqu'à la fin du monde. » Ces malédictions ont protégé pendant de longs siècles la propriété des moines, et lui ont assuré une durée que n'oserait se promettre la plus solide de nos institutions contemporaines.

II y soixante ans encore, elles inquié taient la conscience et troublaient le sommeil de plus d'un acquéreur de biens nationaux. Elles ont fini, toutefois, par se trouver impuissantes. Le duc Mathieu avait trop présumé de Tinstabilité des choses humaines, les bornes qu'il avait si bien plantées ont été arrachées, Clairlieu n'existe plus, et lui-même a été chassé du sé pulcre dont il avait joui pendant plus de six cents ans. Nous pouvons, dès maintenant, comprendre comment cela s'est fait, et à quelles attaques a été exposée cette propriété monastique dont nous avons vu se dessiner les principaux caractères. C'était une propriété fondée sur un dogme et sur lacon fiance qu'inspiraient les prières et les vertus des moines. Les philosophes, au XVIIIe siècle, détruisirent cette con fiance en niant le dogme, et ils furent aidés dans cette tâche par les moines eux-mêmes, dont un grand nombre menaient une vie qui n'était plus d'accord avec leur pro fession.

C'était une propriété féodale et privilégiée, devenue onéreuse pour les populations surchargées o* autre part. C'était une propriété inaliénable et indivisible, contre laquelle les économistes élevèrent les objections que fait naître la question de la main-morte et de la grande propriété. A ces causes, joignez Thostilité permanente que pro voquent dans la raison et le cœur de l'homme les idées et les institutions surnaturelles, les convoitises qu'éveil lèrent tant de beaux domaines chez ceux qui entrevirent la possibilité de les prendre, et vous aurez Texplication des grandes spoliations accomplies, au XVIe siècle, par Luther et Henry VIII, au XVIII* siècle, par TAssemblée Constituante, au XIXe, par les Parlements de la plupart des nations européennes. Les couvents de Lorraine avaient-ils mérité leur sup pression ?

Avant de répondre à cette question, jetons un rapide coup d'œil sur leur établissement dans la province, en nous tenant dans les limites de Tancien diocèse de Toul qui en a toujours été le centre. III. La Lorraine n'existait point encore et n'était pas séparée de la France mérovingienne, quand les moines s'établirent dans la vallée de la Moselle. Au VIT siècle, saint Epvre, évêque de Toul bâtit dans les faubourgs de sa ville épiscopale une église où son successeur plaça des frères qui vivaient en commun, sous une règle que Ton ne connaît pas avec certitude, mais qui, au IXe siècle, était celle de saint Benoit. Presque en même temps, les disciples de saint Columban arrivaient dans les Vosges, ce pays aujourd'hui si vivant et si peuplé, où les Romains n'avaient fait que passer et qui comptait à peine quelques habitants. « C'était, dit le chroniqueur de Senones, une région d'énormes rochers et de hautes montagnes, entre lesquelles s'étendaient des vallées profondes et des forêts de' sapins si sombres qu'elles inspi raient la terreur.

Cette vaste solitude servait de repaire aux bêtes fauves plus que de séjour aux humains, et les hommes de ce temps-là Té visaient comme un labyrinthe inextricable. » Remiremont, la première colonie monastique de ce désert, doit son nom et son origine à un leu de de la cour d'Austrasie, Romaric, qui fut converti par Amé, disciple de Columban, et qui vint avec lui, vers Tan 620, fonder sur la montagne de Havend deux monastères, l'un d'hommes, l'autre de femmes, où la règle de saint Columban fut remplacée dans la suite par celle de saint Benoit, et dont l'un, celui de femmes, fut, jusqu'à la Révolution, une des abbayes les plus puissantes et les plus riches de l'Europe. Quelques années plus tard, Gondelbert, évêque de Sens ou des Senonais, quittant son évêché pour fuir le monde, vint s'établir dans « une vallée sans nom, qu'en souvenir de cette patrie qu'on n'oublie jamais il appela Senones (1) ».

Saint Dié, évê que de Nevers, imitant ce renoncement, bâtit au con fluent de la Meurthe et du torrent qu'on nommait le Rapide (2), un monastère autour duquel naquit la ville qui porte son nom. Leudin ou Bodon, évêque de Toul, construisit Bon-Moutiers et Etival, et enfin un autre transfuge de Tépiscocat, Hydulphe , archevêque de Trêves, se fixa sur une terre que lui cédèrent les cou vents de Senones et d'Etival et où il fonda celui de Moyenmoutiers (3), ainsi désigné à cause de sa position (1) Chronique de Senones, dans Dom Calioet. (2) Le Rabodeau. (3) Médium Monasterium. centrale entre Senones à Test, Saint-Dié au midi, Etival à Touest et Bon-Moutiers au nord. C'est ainsi qu'en cinq endroits symétriques, s'élevèrent, presque simultanément, cinq grands monastères qui for maient une croix mystique, célèbre dans les fastes du cloître.

Ces cinq monastères subirent dans les siècles suivants bien des vicissitudes et chacun d'eux mériterait une monographie détaillée. Bon-Moutiers, ruiné de bonne heure par la guerre, fut transféré successivement à Saint-Sauveur et à Domèvre près de Blâmont, mais en changeant de religieux et en passant de la règle de saint Benoit sous celle de saint Augustin. ' Saint-Dié fut possédé pendant 274 ans par des moines bénédictins, après quoi Frédéric Ier, duc de la Mosellane et beau-frère de Hugues-Capet, les en chassa à cause de leur mauvaise vie et y installa des chanoines séculiers, qui restèrent, jusqu'à la Révolution, seigneurs de la ville et du val de Saint-Dié. Movenmoutier et Senones gardèrent les Bénédictins jusqu'au XVIIIe siècle et ne cessèrent pas de jouir de biens considérables et d'une légitime renommée.

Mais les religieux de ce couvent de Senones, qu'illustrèrent au XVIIT siècle la science de Dom Calmet et le séjour de Voltaire, souffrirent beaucoup du voisinage des princes de Salm qui les dépouillèrent de leurs droits régaliens et qui, souverains d'une principauté allemande enclavée en pays français, tinrent près d'eux une petite cour pré tentieuse et tracassière jusqu'à la suppression commune du couvent et de la principauté. A Etival passèrent successivement des Bénédictins, des Religieuses, des Chanoines séculiers, et enfin des Prémon trés, qui s'y installèrent en 1140 et y demeurèrent. Le Xe siècle, qui voit s'élever Tabbaye de Saint-Man suy à Toul et les trois célèbres maisons d'Epinal, de Poussay et de Bouxières-aux-Dames, clôt Tère des gran des fondations bénédictines. Car si des abbayes nouvelles furent érigées bien plus tard, comme celle de Saint- Léopold à Nancy et de Saint-Remy à Lunéville (1), elles furent généralement dotées aux dépens de celles qui existaient déjà.

Au XIe siècle, en pleine querelle du Sacerdoce et de TEmpire,les chanoines réguliers de Saint>-Augustin fondent les abbayes de Domèvre, de Chaumouzey, de Saint- Léon de Toul et le prieuré d'Hérival. Mais c'est surtout au XIIe, qu'à la voix de Saint-Ber nard et de Saint-Norbert, surgissent les créations nou velles et que les âmes se précipitent en foule dans la vie religieuse. De Tabbaye de Morimond, quatrième fille de Clairvaux, partent des essaims de moines appelés tantôt Cisterciens, tantôt Bernardins, qui se multiplient à leur tour et peu plent successivement Beaupré, Haute-Seille, Lisle-en- Barrois, Clairlieu, Ecurey, Vaux-en-Ornois, tandis que les disciples de Saint-Norbert fondent Sainte-Marie-aux- Bois, Riéval, Flabémont, Jandeures, Jovillier, Rangé val, Mureau, Bonfey et ressuscitent Etival.

Autrey, Lu néville, Belchamp et Saint-Pierremont reçoivent les chanoines Augustins réformés ; les croisades donnent naissance aux ordres militaires et hospitaliers et aux cinq grandes commanderies de Libdo près de Toul, de Nancy, de Virecourt, de Robécourt et de Marbotte, et en moins d'un siècle, les moines acquièrent le dixième des (1) Toutes les deux au XVIIIe siècle. terres de la Lorraine. Avec les trente premières années du XIIIe siècle, où se fondent encore Sainte-Houlde et Be noite-Vaux par les Cisterciennes, finissent les grandes acquisitions territoriales des religieux. Jusqu'à la fiin de XVIIT siècle les Bénédictins, les Chanoines réguliers de Saint-Augustin, les Cisterciens et les Prémontrés furent les quatre ordres riches de la Province, les seuls qui, avec Tordre de Malte, possédas sent des dîmes et des seigneuries (1), les seuls qui fussent représentés aux Etats de Lorraine par les chefs des maisons les plus importantes, les abbés de Saint- Epvre, Saint-Mansuy , Senones, Moyenmoutier, Etival, Saint-Sauveur, Autrey, Belchamp, Chaumouzey, Clair lieu, Lunéville, Sainte-Marie-aux-Bois, et les prieurs de Breuil, Châtenois, Flavigny, Lay-Saint-Christophe.

Ces quatre ordres, sans s'interdire la prédication et les œu vres de Tapostolat, s'occupaient principalement de la contemplation (2), les ordres postérieurs furent surtout actifs. Les maisons fondées par ces ordres nouveaux dans les siècles qui suivirent, et généralement dotées en bien fonds atteignirent rarement à la richesse ; quelques-unes mèmes furent toujours pauvres et vécurent de la charité publique. (1) Je ne trouve guère que deux exceptions, l'une pour les Jésuites parce qu'ils reçurent les dépouilles d'ordres plus anciens, l'autre pour les Chartreux de Bosserville à qui Charles IV céda la seigneurie de plusieurs villages. (2) Au XVIIIe siècle, toutefois, les Chanoines Réguliers succédè rent aux Jésuites dans la plupart des collèges de Lorraine et les Bénédictins, à qui on reprochait leur inutilité, fondèrent plusieurs établissements d'instruction.

En voici une rapide énumération : Au XIIIe siècle arrivent à Toul les disciples de Saint- Dominique ; à Toul et à Neufchâteau, ceux de Saint- François-d'Assise, connus d'abord sous le nom de Cor deliers, mais bientôt divisés en plusieurs rameaux ou Observances. Les comtes de Bar et les ducs de Lorraine bâtissent à Lamarche, à Neufchâteau, à Nancy des mai sons pour les Trinitaires de la Rédemption des captifs. A la fin du XIV siècle les religieux hospitaliers de Saint- Antoine viennent à Bar-le-Duc et à Pont-à-Mousson. Au XVe reparaissent les Cordeliers à Mirecourt, Ligny, Rem bercourt, Raon-TEtape et à Nancy, où René II les charge de garder les sépulcres des princes de sa famille, Au XVIe siècle la Lorraine, placée sur les grandes routes que suit le protestantisme, soit pour pénétrer en France, soit pour aller de Genève dans les Pays-Bas, est menacée de perdre sa foi antique.

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