Introduction
REMONTANT AUX ÉVÉNEMENTS OE 1787, RELATION HISTORIQUE «E LA RÉVOLUTION BELGE DE 1830 ET DU RÈGNE DE S. M. LÉOPOLD T", OUVRAGE RÉDIGÉ d'aPBÊS LES NOTICES ET COMPTES RENDIS DE l'ÉPOQUE, LES RAPPORTS, DISCOURS ET DOCUMENTS OFFICIELS, LES DÉTAILS BIOGRAPHIQUES, ETC., ET APPUYÉ DES PIECES DIPLOMVTIQUES OU AUTRES LES PLUS IMPORTANTES; lu p. GUSTAVE OPPELT, Viih-ur tic* l.-i Relation historii/ue des Solennités Nationales qui ont eu lieu en Belgique de 1853 à 18Ssi; Chevalier de l'onlre Impérial de la Légion d'honneur, dceorc de la CroíTE de Mérite, rie Tordre de la Rranehc Ernesline de S.i\c, etc. BRUXELLES, M. IIAYEZ, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE rue de l'Oran&erie. IB. 1861. HISTOIRE GÉNÉRALE ET CHRONOLOGIQUE DE LA BELGIQUE, DE mp -A 4860. CEI OUVRAGE SE TROUVE CHEZ LES LIBRAIRES SUIVANTS : A Bruxelles, chez Muquardt, Decq, Bruylandt-Christophe, Flatau, Kissling et Vancaclaert ; à Paris , chez Lacroix et chez Borani et Droz ; à 1-ondres, chez Hebert's; il Berlin , chez Schneider et Cie ; à Tienne, chez Gerol'd et fils; à Gênes, chez Beuf; à Berne, chez Halp; ù Llsboone, chez Silva Junior et C", et chez tous les autres principaux libraires de la Belgique et de la France.
Déposé selon le vœu de la loi et conformément aux conventions internationales des 22 août 1852 et 12 août -1854. Droits de reproduction et de traduction réservés. Tout exemplaire est revêtu de la signature de fauteur HISTOIRE GÉNÉRALE ET CHRONOLOGIQUE DE LA BELGIQUE, DE 1830 A 1860, AVEC UNE
INTRODUCTION.
REMONTANT AUX ÉVÉNEMENTS DE 1787. RELATION HISTORIQUE DE LA RÉVOLUTION BELGE DE 1830 ET DU RÈGNE DE S. M. LÉOPOLD T", OUVRAGE RÉDIGÉ D'APRÈS LES NOTICES ET COMPTES RENDUS DE l'ÉPOQUE, LES RAPPORTS , DISCOURS ET DOCUMENTS OFFICIELS, LES DÉTAILS RIOGRAPHIQUES, ETC., ET APPUYÉ DES PIÈCES DIPLOMATIQUES OU AUTRES LES PLUS IMPORTANTES; P\TÎ GUSTAVE OPPELT, Auteur de la Relation historique des Solennités Nationales qui odI eu lieu en Belgique de 1853 á 1896; Chevalier de Tordre Impérial de la Légion d'honneur, décoré de la Croix de Mérite, de Tordre de la Branche Ernestine de Saxe, etc. BRUXELLES, M. HAYEZ, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE rue de l'Orangerie > ''• 1861. HOMMAGE A£îA<<c c/e A?ía/»n/. o'HloOll.SCUTllCUt, // y a quatre ans, j'eus l'honneur d'être admis en Voire présence pour mettre sons les yeux de Votre Altesse Royale ma Relation historique des Solennités Nationales qui ont eu lieu en Belgique de 4855 à 1856, composée dans un sentiment de pro fonde reconnaissance pour Votre Noble Famille, et dont j'ai fait respectueusement hommage à notre bien-aimé Souverain, Votre auguste père.
Encouragé par la sympathie avec laquelle cet ouvrage a été partout accueilli, j'ai entrepris depuis une Histoire générale et chronologique de la Belgiqie, de 1850 a 1860, précédée d'une In troduction remontant à 4787 , dans le but de payer un modeste tribut à mon pays, et de présenter aux populations belges l'esquisse rapide d'un règne respecté, riche en sages et salutaires leçons pour le présent, riche aussi en utiles enseignements pour l'avenir. Je me suis efforcé de vaincre, autant qu'il élait en moi, les nombreuses difficultés d'une telle tâche, et, jaloux d'obtenir l'au guste approbation de Votre Altesse Royale, j'ose prendre la li berté de Lui offrir V hommage de mon travail, espérant qu'Elie daignera y voir un nouveau témoignage de mon dévouement à un Prince qui, lui aussi, place la splendeur du trône dans l'abité gation de toute autre pensée que celle du bonheur du peuple, à un Prince sur lequel noire pairie fonde, par conséquent, les plus légitimes espérances.
En donnant, à cette occasion, une sorte de sanction encore à V œuvre glorieuse de 1850, qui fut le véritable berceau de la Belgique régénérée, Votre Altesse Royale accorderait à l'aitteur une preuve de sa haute bienveillance et de sa royale sollicitude ('). J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monseigneur , de Votre Altesse Royale Le très-obéissant serviteur, Gustave OPPELT. Bruxelles, le 15 janvier I8GI. (<) Par dépêche du 22 lévrier 1861 , S. A. R. Monseigneur le Duc de Brabant a fait informer l'auleur qu'elle acceptait son hommage. PRÉFACE. Ftdeliter et corihtatiter ! Rien n'est plus difficile à traiter que l'histoire con temporaine; néanmoins il n'est pas de sujet sur lequel on a écrit davantage, et cela parce que le développe ment toujours progressif des intérêts matériels porte l'esprit à suivre et à faire une étude approfondie des événements qui se pressent de toutes paris en Europe.
L'apprécialion de ces événements varie donc selon les sympathies, les tendances, les convictions ou les convenances personnelles de Pécrivain. Chacun est tenté déjuger à son point de vue les faits qui s'accomplissent journellement sous ses yeux ; de sorte qu'au milieu de tant de versions contradictoires, il devient embarrassant d'asseoir une opinion impartiale sans heurter des inté rêts privés, ou sans éveiller des susceptibilités d'amour propre chez l'un ou l'autre des personnages groupés autour de celui dont la plume doit retracer ces déchi rements, ces tergiversations, ces métamorphoses qui sont le prélude de toute situation nouvelle et le pro logue inévitable de toute révolution. D'un autre côté, le moindre oubli est accusé de faiblesse , la moindre lacune est qualifiée de réticence in téressée, quelquefois même la moindre vérité provoque une inimitié que le droit du penseur, comme l'a dit M. Dupin aîné, ne parvient pas toujours à désarmer.
Pour éviter ce double écueil, et néanmoins atteindre mon but, il m'a paru préférable de faire de cet ouvrage une relation aussi exacte que possible des événements, sans autre prétention que d'avoir résumé l'œuvre con sidérable de mes devanciers. Afin d'éclairer le lecteur par des principes généraux plutôt que par des théories particulières, parfois dou teuses, et presque toujours combattues, je laisse au temps le soin de soulever le voile qui recouvre encore certains faits que je n'ai pas voulu passer sous silence, ni mettre trop en relief, et dont l'analyse n'était d'ail leurs pas indispensable : il suffisait de constater l'exis lence de ces faits et de les noter pour en conserver le souvenir; d'autres pourront les développer plus tard. Adoptant cet ordre d'idées, j'ai intitulé mon livre : Histoire générale et chronologique de la Belgique , de 4850 à 4860.
Écrite en dehors de tout esprit de parti , cette histoire s'adresse au monde politique et savant, aux historiens et aux gens de lellres, à l'armée, aux administrations de l'État, au clergé el aux institutions (l'instruclion publique ; elle semble dès lors une œuvre utile à tous et pouvant intéresser la nation belge tout entière. Pour la Belgique, 1830 et 1860 sont des" dates so lennelles ; ce sont aussi des dates d'événements dont un peuple ne perd le souvenir que s'il a cessé d'aimer sa patrie : car il y a, en effet, dans la vie d'une nation indépendante des jours décisifs, et en quelque sorte lumi neux, qui défient l'oubli el dont la passion politique est impuissante à ternir l'immortel éclat. C'est pourquoi en Belgique aussi, on est d'avis qu'il est bon en tout temps, mais principalement aux époques de trouble général el d'incertitude, quand ('atmosphère elle-même est imprégnée de vagues inquiétudes, quand la violence des opinions ne semble égalée que par leur mobilité , il est bon, dis-je, pour un pays, d'avoir un anniversaire que personne ne discute et qui reste comme un glorieux et patriotique héritage auquel chaque citoyen est heureux el fier d'avoir droit.
Ce livre comprend, par conséquent, dans son cadre, le récit clairement ordonné de tous les grands événements politiques , militaires , civils et religieux de cette intéressante période de notre histoire nationale, ainsi que les noms des hommes qui, en devenant les cou rageux champions d'une cause sainte et légitime, et en s'y engageant depuis le combat jusqu'à son triomphe définitif, ont laissé après eux des traces dans les annales les plus glorieuses de la Belgique. II renferme : 1° Une introduction, ou historique succinct des disférentes dominations étrangères qui ont existé en Bel gique de 1787 à 1830; 2° La révolution belge de 1830; 3° La Belgique indépendante, de 1830 à 1831, et 4" Le règne de S. M. Léopold Ier, de 183 1 à 1860 ; le tout formant trois parties distinctes , divisées en sections, chapitres et paragraphes, et permettant ainsi d'étudier, avec facilité, Tensemble complet de la période trentenaire accomplie depuis notre régénération poli tique, depuis la conquête de notre nationalité.
Avant tout, un pareil livre doit être belge, el, je le déclare, il est fait avec toute la sincérité d'un citoyen dévoué à son pays; en outre, il doit avoir pour conditions essentielles une impartialité absolue et une rigoureuse exactitude; sous ce double rapport encore, j'espère qu'il ne laissera rien à désirer. La difficulté de consulter, même dans les biblio thèques publiques, les collections auxquelles j'ai dû souvent recourir, la rareté des documents officiels et des pièces diplomatiques reproduites dans ce volume, feront, dans tous les cas, je pense, attacher une certaine valeur à un recueil de matériaux qui pourront être utiles aux hommes spéciaux et à ceux qui, plus tard, cherche raient un guide sûr pour écrire quelques pages nou velles sur notre histoire. Je crois ainsi avoir tenu toutes les promesses du pro spectus par lequel celte publication a été annoncée; néanmoins je n'ai pas la prétention d'avoir produit V un livre exempt de tout reproche.
J'accueillerai donc avec reconnaissance les avis bienveillants d'une critique éclairée. Mais, convaincu d'avoir, cette fois comme tou jours, suivi sans déviation une voie honorable, j'espère que mon ouvrage ne me suscitera aucun ennemi parmi les honnêtes gens, et dès lors je ne crains pas de répéter en terminant ces paroles d'une haute célébrité contem poraine : « Si quelques murmures envieux viennent de loin frapper nos oreilles, ne nous en inquiétons pas; il se briseront contre notre indifférence, comme les vagues de l'Océan expirent sur nos côtes. » 15 janvier 1861.
INTRODUCTION.
. (1787-1830.) Dieu cl la Liberté! Fin; T.AMKF.K.US, L' Avenir. SOMMAIRE. — I. Considérations générales sur les événements de 1850. — II. Situation polilique de la Belgique vis-à-vis de l'Europe à cette époque. — III. Coup d'oeil rétrospectif sur les disterentes phases traversées par la Belgique depuis 1787 jusqu'en 1815. — Domination autrichienne; réunion à la France; annexion à la Hollande — IV. Fondation du royaume -uni des Pays -Bas. — Politique intérieure de ce nouveau royaume. — Griefs de la Belgique contre le gouvernement néerlandais. — V. La révolution belge de 1850; son origine, ses causes, ses conséquences. I. Le 24 août 1830 est à jamais mémorable pour la Bel gique. Ce fut le jour où Forage révolutionnaire éclata sur Bruxelles. L'Europe, émue et inquiète, considérait avec un mé lange d'intérêt, de crainte et de respect, la lutte sanglante qui venait de s'engager entre un peuple opprimé et la po lilique anti-nationale de son roi; car, dès le principe, il élait facile de prévoir que de cette lutte surgirait un Etal noui veau, ayant pour égide l'indépendance . et pour soleil la liberté.
Combien il était grand, sublime, majestueux, ee peuple qui, sans armes, sans discipline, sans unilé d'action, marchait contre la mitraille, dispersait les soldats, les ba taillons, les armées du despotisme. II n'a pas compté le nombre de ses agresseurs; il n'a pas demandé si la force, munie d'un grand attirail de guerre, entourée de toul le prestige de la puissance, pouvait être vaincue ou non par des bomrnes isolés, dépourvus de tout, mais riches de courage et de patriotisme : il marchait en avant. A cette époque fiévreuse la Belgique aussi a sainement compris el pratiqué la véritable philosophie politique de toute révolution, et cependanl on ne maîtrise guère plus aisément le premier élan d'un peuple qui a brisé ses chaînes, qu'on ne modère son enthousiasme pour la liberté. Quand un gouvernement en est venu à se montrer hostile et à tirer l'épée , il marche à une catastrophe.
En vain allèguera-t-on la nécessité, le soin de sa conservation : cette nécessité c'est lui qui l'a créée par ses fautes; et d'ailleurs, si celte nécessité se présenté éternellement, une victoire même ne fait qu'aggraver la situation : on a vaincu l'efset, mais on a sciemment laissé subsister la cause. Le sang alors appelle le sang: une fois qu'on a été sous le joug de la nécessité, on ne peut plus le secouer : la première en engendre d'autres. La révolution belge de 1850 avait un sens si net et si intelligible, qu'on n'a pul'empêcher de produire en Europe. simultanément avec celle de juillet, tous les contre-coups qu'elle devait exciter sur tanl de points : Tindépendance donl elle proclamait le principe, appartient à celte liberté moderne européenne, donl l'enfanleinenl s'opère et s'accomplil depuis nombre d'années dans le sang et les larmes de tous.
Par un heureux ensemble de causes, loutes les nations de l'Europe élaient intéressées à ce que la Belgique fût libre, indépendante, forte el heureuse. Elles devaient par conséquent garantir cette indépendance complète par des traités de paix, de commerce et d'amitié. L'intérèt des grandes puissances s'identifiait avec celui de la Belgique , mais les faits étaient encore plus favorables à ce pays. La Prusse était menacée de commotions intestines, et les provinces rhénanes ne subissaient leur joug qu'en frémissant. L Autriche, à cette époque déjà, ne pouvait répondre de la Lombardie, ni de la Hongrie. L'Angleterre élait entravée par sa dette, ainsi que par l'ïrlande cl par l'Inde, qui menaçaient de se soulever. La Russie était trop éloignée, la Pologne d'ailleurs était à la veille de s'insurger; son armée était mécontente, seule elle ne pouvait rien, et si elle s'élait liguée avec une autre puissance, le contre-poids d'une ligue contraire se serait montré à lins tant, et l'aurait réduite à Tinaction.
Mais ce qui protégeait la Belgique mieux encore que les embarras intérieurs de ces cabinets, c'était la France, c'était ce peuple généreux, éclairé, énergique, qui n'eût pas souffert la moindre violation du territoire belge. Le sort de la Belgique était donc parfaitement assuré et il devait Têtre; car Tévénement de juillet n'était pas un fait isolé. sorti du choc d'intérêts exclusivement français, ou sim plement un acte de justice nationale. Dans Tévénement de juillet, il y avait toute une période. Elle s'est développée , cette période de grandeur et de prospérité pour le genre humain; elle a déroulé tous les faits qui étaient contenus dans le fait primitif: et cette succèssion d'événements qui changea 1 organisation sociale et les rapports internationaux des peuples, fut rapide, glorieuse. féconde.
En effet, le septembre belge suivit de près le juillet français ; Toctobre suisse se rattacha immédiatement à ces deux commotions; le novembre polonais continua la chaîne de cette grande époque sociale; puis éclata le février italien, qui vint lier les premiers faits aux faits futurs, qui devaient plus tard s'accomplir dans le reste de TEurope. Pourquoi cette harmonie révolutionnaire, cette sympa thie universelle, cette exaltation unanime de tous les peuples à la vue d'un seul étendard, au cri d'une seule pensée? C'était le genre humain qui entrevoyait un meilleur avenir, qui entrait dans une nouvelle phase de son histoire, qui s'acheminait vers sa véritable destination. Que Ton était heureux d'assister à cet ébranlement de la civilisation; de voir marcher sur un même rang, du même mouvement, animés du même désir, et se dirigeant vers le même but, cent peuples différents , disséminés dans la vieille Europe.
La veille encore le génie du mal , pour mieux les asser vir, excitait ces masses d'hommes les uns contre les autres, distillait la haine dans leurs cœurs, les poussait au carnage, entretenait leurs inimitiés par de fausses idées d'intérêt et de gloire nationale. Mais le lendemain, le flambeau de la liberté projetait déjà ses rayons bienfaisants sur la terre de la civilisation; il échauffait les cœurs des peuples de ce saint amour de Thu manité, qui finira peut-être par réunir toutes les familles sociales dans une seule et même famille. La France marchait à la tête de ce grand mouvement régénérateur. C'est elle qui fit le premier pas, le pas le plus difficile, le plus périlleux dans la réforme sociale. Quatrevingt-neuf fut l'ère véritable de la nouvelle période humaine; les événements qui depuis se sont succédé, n'ont fait que renverser Tobstacle qui en arrêtait lc développement; Thumanité entière bénira la France dans la jouissance paisible de son bonheur, car elle a donné Texemplc, et les peuples Thonoreront toujours comme l'ainée de la nouvelle famille.
Est-ce à dire qu'autour de Louis-Philippe , de cc roi bon et loyal , auquel la France a pendant vingt années confié ses destinées , on ne se soit pas efforcé d'entraver un instant la marche de la raison des peuples; ou bien encore que, pour faire triompher un coupable système, on n'ait pas osé dire à la France glorieuse et à la Belgique libre : « Ar rêtez-vous ! » Le supposer serait une erreur. Mais ce n était pas pour demeurer stalionnaire et moins encore pour ré trograder, que la France avait de nouveau déployé la ban nière de la liberté , le drapeau de Fleurus , d'Arcole et des Pyramides, et que la Belgique avait eu, elle aussi, ses immortelles journées. II. Pour mieux faire apprécier quelle était alors la situation de la Belgique vis-à-vis des autres États de TEurope, il suffira de jeter un regard sur ce qu'était la politique géné rale de 1830 relativement à la politique d'autrefois, surtout en ce qui concerne la France, dont Tinfluence, en raison de Timportance de cette nation, exerçait naturellement une action directe sur les pays limitrophes, et sur la Belgique plus que sur tout autre.
La révolution française de 1793, qui a bouleversé la situation intérieure de tous les peuples, produisit un changement tout aussi considérable dans leurs relations mu tuelles. Elle renversa Tancien système européen, tel qu'il s'était développé après la ruine de la féodalité et la guerre de trente ans. Elle tua les traditions de la vieille diplomatie. et la diplomatie elle-même. Cet ancien système était fondé sur ce qu'on était con venu d'appeler Téquilibre des grandes puissances, dont cha cune avait son rang assigné, ses alliés connus, sa ligne toute tracée. Dans ce système, la France élait liée étroitement avec les puissances maritimes de second ordre, pour combattre ou limiter la suprématie de TAngleterre sur les mers. La Hollande, quand elle se gouvernait elle-même, quand elle échappait à Pinfluence du parti orangiste, tenait alors un rang distingué dans ('alliance française.
L'Espagne, le Da nemark, la Suède, marchaient avec plus ou moins de suite dans la même voie. La France était également Talliée , la protectrice de tous les petits États d'Allemagne; elle secondait leurs besoins (Tindépendance contre l'esprit d'envahissement de TAu(ri che; elle influait autant que possible sur Télection des empereurs de la Germanie; elle faisait élire, quand elle le pouvait, un prince bavarois en opposition avec la maison de Hapsbourg, et créait à celte même maison, dans le nord de TAllemagne, une rivale puissante, en prêtant son appui aux électeurs de Brandebourg, devenus rois de Prusse. En Italie encore, la France avait ses alliés naturels. Le Pape, la république de Venise, la Lombardie, une foule de petits princes, se ralliaient au système français pour repousser la domination autrichienne, sauf à changer de bannière quand la France était victorieuse et voulait s'établir inoinenlanéinent dans la Péninsule, après en avoir expulsé sa rivale.
En Orient, la France avait pour alliée la sublime Porte, unie d'intérêt avec elle contre TAutriche, depuis que les rôles étaient changés, et que celte dernière, de menacée était devenue menaçante. La Pologne entrait dans ce sys tème avant le développement de la puissance russe. En opposition avec la France, on voyait figurer d'abord TAngleterre, cherchant à établir, puis à affermir sa force maritime et son immense système colonial en Asie et en Amérique; elle profilait des fautes du cabinet de Versailles pour abattre en Hollande, au profit du parti orangiste. le parti républicain, et alors les sepl Provinces-Unies marchaient avec elle; le Portugal était son allié constant, ou plutôt son vassal : elle cherchait sur le continent à ali menter Tinimitié contre la France, et appuyait les préten tions autrichiennes de toutes ses forces.
De son côté, TAutriche, forte de Talliance anglaise qui lui donnait Targent qu'elle n'avait pas. était constituée en ennemie perpétuelle de la France. Mélange bizarre de nations d'origines et de langues diverses, et ne pouvant se consolider qu'à force de s'agrandir, la monarchie autrichienne ne perdait jamais une occasion de parvenir à ce but. En Italie, elle avait des alliances de famille et des alliances d'intérêt. La maison de Savoie lui était dévouée, parce qu'elle redoutait la France, et pour la Savoie, pro vince essentiellement française, et pour le Piémont même, première barrière à ses projels sur TItalie. Quand la fortune favorisait les armes de la France, TAulrichese présentait comme protectrice, et ralliait à elle et le Pape cl les petits princes, ennemis du dernier dominateur quel qu'il fût.
La Bussie. dans la vieille politique, ne jouail point de rôle déterminé. Son apparition sur le grand théâtre des événements européens est toute moderne. Les successeurs de Pierre le Grand, continuant sa pensée, cherchaient à tout prix à se mêler des affaires de TOccident, d'abord par Tat trait qui pousse les Tartares vers les pays d'un climat plus doux, et dont la richesse tente la cupidité; mais en second lieu, afin d'accomplir plus facilement leurs desseins sur f Orient. Aussi, avant la révolution française, on vil la Russie s'allier tour à tour avec TAutriche contre la Prusse, puis avec toutes les deux, selon Tintérêt du moment ou le caprice du monarque régnant. Durant Texistenee du système d'équilibre , système tou jours menacé, système de jalousie continuelle des grandes puissances, la diplomatie devait jouer un grand rôle; l'art diplomatique naquit en quelque sorte avec ce système, pendant les longues négociations qui préparèrent la paix de Westphalie.
La paix ne pouvant être qu'un armistice pendant lequel on réparait ses forces , chaque cabinet cherchait à pénétrer les vues de ses adversaires, et à leur enle ver des alliés. Un diplomate était alors à la tête de vastes intrigues. A Rome, il devait mener le conclave ou gagner des hommes influents; à la Haye, soutenir le parti patriote contre le parti du stadhouder; en Allemagne, en Italie, la plus petite cour princière avait son importance. L'argent, Tcspionnage, Tintrigue de tout genre, pouvaient mener au but le diplomate habile , et servir à préparer ou à détruire une alliance. Alors le choix d'un ambassadeur était souvent plus sérieux encore que celui d'un général en chef. La révolution française détruisit le système d'équilibre avec tous les rouages d'alliances offensives et défensives.
Quels étaient, en effet, les alliés de la France? Quels étaient les États qui Teussent aidée à rétablir l 'équilibre rompu à la sois en Italie el en Allemagne? H n'en existail pas un seul, tant les anciennes positions étaient changées, tant les intérêts s'étaient déplacés. La Prusse, qui dut cn partie son existence comme royaume à la politique française , afin de contre-balancer TAutriche dans le nord de TAllemagne, avait changé de rôle. Après avoir pris une part aux guerres contre la révolution française et contre TEmpire, la maison de Brande bourg se jeta entièrement dans Talliance russe ; ses posses sions sur la rive gauche du Rhin la constituèrent d'ailleurs en état d'inimitié et d'appréhension envers la France, quelle que fût la forme de gouvernement de celle-ci. Celte dernière cause agit également sur la Bavière et sur d'autres États secondaires de TAllemagne.
Tous, pressés entre TAutriche et la Prusse, étaient forcés, bon gré, malgré , de marcher dans une ligne hostile à la France , et n'au raient pu changer que si le drapeau français avait encore une fois flotté sur TInn et sur TElbe. En Italie, la domination autrichienne absorbait les an ciens alliés de la France. La Toscane, Modène et Parme, étaient gouvernés par des princes autrichiens : Venise, Milan , Mantoue, étaient provinces autrichiennes. Le Pape, quand même il lui fût venu des idées d'indépendance, n'eût disposé d'aucune force dans une alliance contre TAutriche. Le souverain de Naples, intimement lié par des alliances de famille avec la maison de Lorraine, ne se serait jamais exposé pour prêter secours à la France. Le roi de Sardaigne, un moment en péril , était raffermi plus que jamais dans Talliance autrichienne, el n'eut dès lors rien tenté qui fut de nature à Taltérer.
En Hollande, le parti républicain était entièrement abattu par les malheurs qui suivirent l'occupation française. La maison d'Orange-Nassau marchait d'accord avec la nation hollandaise dans Talliance contre la France. La Pologne était effacée, pour ainsi dire, de la liste des États européens. La puissance ottomane s'écroulait comme un édifice co lossal sans base: Tinfluence sur la Porte était acquise à la Russie, qui Ta tour à tour vaincue ou protégée. Enfin, depuis la révolution française, la Russie avait grandi d'une manière redoutable . et toutes ses forces, toute son influence étaient dirigées contre la France, qui se trouvait isolée sur le continent, où il ne lui restait alors que ses relations de bon voisinage avec les Belges. Toutefois, dans ces changements divers , il s'en élail opéré un seul favorable à la France : c'était celui de TAngle terre.
Dans ce pays, le pouvoir était sorti des mains des tories, ou aristocrates stationnaires, pour passer dans celles des whigs , ou aristocrates progressifs. Ceux-ci comprirent que Tintérêt de la Grande-Bretagne était lié avec celui de la France: mais ils ne pouvaient la seconder d'une manière efficace en cas de danger. La nation anglaise était arrivée à une situation tellement critique, qu'elle ne pouvait espérer de longtemps déployer aucune force imposante à Textérieur. Les tories le sentirent, lorsqu'en 1850, ils reculèrent devant une alliance contre la France; les whigs le prouvèrent par la faiblesse qu'ils montrèrent alors dans la question d'Orient. La France pouvait compter sur des dispositions de neutralité ou de bienveillance même au delà du détroit, et c'était un avantage; mais, en cas de lutte armée, elle était seule contre toutes les forces constituées du continent.
Dans cet étal de choses, quel obstacle a empêché le dé chaînement des inimitiés liguées contre la France, puissance riche et compacte, nation que ['étranger considère souvent, non comme Tinstrument civilisateur du progrès social, mais comme le foyer du volcan qui cherche à ébranler les trônes et les aristocraties? Est-ce la finesse, Thabileté des diplomates français? Mais l'art diplomatique est mort depuis 1789; l'intrigue peut quelque chose sur des individus, mais rien sur des systèmes, et la diplomatie rencontrait des systèmes partout. L'oligarchie qui gouvernait Tempire autrichien avait son système , auquel elle tenait d'autant plus, qu'elle n'en avait retiré qu'avantage; la noblesse prussienne, moins puissante , avait le sien, et marchait d'accord avec la famille royale. Là où il n'y avait pas de système, régnait la force des circonstances , qui étaient contraires à la France auprès des puissances de second ou de troisième ordre.
Le temps n'était plus où un ambassadeur français pouvait faire tester un roi d'Espagne de race autrichienne au gré de Louis XIV. Aussi, même en supposant que les hommes qui gouvernaient la France eussent eu des idées de prépondérance ou d'équilibre, ils n'eussent rien obtenu par les voies usées de la diplomatie. Les ambassadeurs, les ministres plénipotentiaires ne servaient à Télranger qu'en qualité d'agents de leur maître, dont ils pouvaient vanter les dispositions pacifiques et anti révolutionnaires: mais non négocier des traités d'alliance offensive et défensive. Ce n'est donc point la diplomatie qui valut à TEurope la continuation de la paix fondée sur les traités de 1815. L'Europe monarchique était décidée à marcher contre la révolution de juillet; les forces russes allaient s'avancer quand la révolution de la Pologne fit renoncer à la guerre.
Des mouvements éclatèrent successivement en Belgique, en Allemagne, en Italie, et la Sainte- Alliance, forcée de faire halte, chercha à reconnaître sa position. Elle vit que la France avait plus de force qu'on ne lavait présumé, que la nation entière s'armait avec un enthou siasme pareil à celui des belles années de sa première révolution; qu'il dépendait d'elle de se créer des alliés puissants. En organisant les proscrits espagnols sous Mina, en y joignant quelques bataillons français , elle n'avait plus rien à redouter du côté des Pyrénées ; elle pouvait révolu tionner TItalie, et la portion la plus éclairée de la nation germanique lui tendait les bras et se préparait à la secon der. Le moment était donc mal choisi pour lui déclarer la guerre, et Tarmistice fut prolongé jusqu'à un temps plus opportun.
Toutefois cet armistice ne fut point perdu pour la Sainte- Alliance. La Pologne fut soumise, TItalie vit s'appesantir ses fers , et Tordre régna également à Modène , dans la Ro magne et dans le Piémont. Des inquiétudes graves exis tèrent au sujet de TAllemagne; mais le pouvoir monar chique s'y raffermit dans le sang des vaincus. Telle était la situation politique de la France en 1850, cl telle étail aussi, à plus forte raison, la situation politique de la Belgique à cette même époque. Maintenant, peul-on supposer que la révolution belge de 1850 ait été fait à la légère; que les Belges, ingrats envers leurs bienfaiteurs, mécontents sans motifs, n'aient eu au cune raison de s'insurrectionner; qu'ils n'aient obéi en cela qu'à leur esprit turbulent; que le gouvernement néerlan dais fût bienveillant, paternel, et le roi Guillaume Ier le modèle des rois?
Soyons plus circonspects dans nos juge ments, et ne nous arrêtons point à la surface des choses; pénétrons-en la profondeur ('). (') Lettre sur la révol. belge, traduite de ('anglais j Lond. et Brux., 1831. Peut-on admettre qu'un peuple se révolte sans motifs, et que ce soit sans de fortes et grandes raisons qu'il brise tous les liens qui Tallachent à un ordre de choses existant, qu'il interrompe la marche de Tinduslrie, qu'il arrête Tessor du commerce, qu'il compromette ses richesses et son existence? Non. Une révolte partielle, un soulèvement local se peuvent expliquer par les passions d'un moment, et peuvent n'avoir pas pour cause un mécontentement national; mais une révolution, une révolution générale et inslantanée, est un remède si violent et si extrême, qu'il faut, avant d'y recourir, qu'un peuple ait épuisé toutes les voies de douceur et de conciliation.
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