Front matter
LA BULCxARIE DANUBIENNE El LE BALKAN PARIS. — IMPRIMERIE EMILE MARTINET, RUE MIGNON, LA BULGARIE DANUBIENNE et LE BALKAN ÉTUDES DE VOYAGE (1860-1880) P A K F. KANITZ ÉDITION FRANÇAISE M m 11. I SOUS LA DIRECTION DE L'AITTEUR Illustrée -de 100 gravures sur bois ET ACCOMPAGNÉE D'UNE CARTE PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 7 !, , n 0 l, L E V A R B S A I N T - G E K M A 1 N , 7 U
Preface
La Bulgarie, ce pays qui vit naître Alexandre le Grand, qui reçut de l'empereur Trajan la civilisation romaine et de Byzance la religion chrétienne, qui fut enfin soumis par les Turcs au règne du Croissant, est, de nosjours, le théâtre d'un étonnant spectacle. On y voit renaître un peuple, qu'une triste destinée avait, depuis des siècles, condamné à la mort politique. L'empire des Osmanlis tombe en lambeaux, car, pas plus en Europe qu'en Asie, en Égypte, à Tunis, la Porte n'a su créer à ses sujets des conditions favorables d'existence. Les territoires du Balkan, que l'aréopage des grandes puissances a séparés de la Turquie en 1878, attirent aujour d'hui l'altention générale, non seulement en raison des crises que leur nouvelle organisation ne pouvait manquer de provoquer, mais aussi en raison des intérêts politiques et commerciaux qui s'y débattent.
Ces intérêts touchent presque tous les États de l'Europe, car la Bulgarie et la Roumélie orientale sont situées sur le chemin qui mène à Constantinople et vers l'Orient. Ce volume a pour but de faire connaître au lecteur This toire, l'ethnographie et le pays des Bulgares. II a été extrait PRÉFACE. VI de l'ouvrage allemand, dont la seconde édition vient de paraître, sous le titre de Donau- Bulg arien und der Balkan. C'est aux soins réunis de Mme Marie Grotz, née Reclus, de MM. Emile Picot, consul honoraire, professeur à l'École des langues orientales vivantes, à Paris, et E.L. Grieszelich, à Vienne, que je dois de voir présenter au public français les principaux résultats de mes nombreux voyages en Bul garie, de mes dix-huit passages du Balkan et des études diverses auxquelles je me suis livré depuis vingt ans.
Je serais heureux si ce livre pouvait gagner au peuple bulgare, peuple doué d'excellentes qualités morales et in tellectuelles, autant d'amis que lui en a gagné l'original allemand. F. Kanitz. Vienne, Octobre CHAPITRE PREMIER HISTOIRE DES BULGARES JUSQU'A LA CONQUÊTE TURQUE De toutes les peuplades barbares qui, du troisième au sixième siècle, ont traversé le bas Danube, une seule, d'origine fìnno-oura lienne, a su fonder un État assez solide pour résister longtemps au choc des révolutions. Ce sont les Bulgares, qui dans leur marche vers l'ouest, au second siècle avant notre ère, paraissent avoir reçu d'Arzacès I" des territoires sur les bords de l'Araxe. Ils ont ensuite habité les régions de la Volga nommées, dit-on, de leur vaste fleuve, 4 Grande-Bulgarie » ou « Bulgarie Noire », d'où le nom de « Bul gares » resté aux sauvages tribus de ses rives.
L'appellation d'Ou nogoundours, par laquelle les Byzantins désignaient les Bulgares, dénote une parenté avec les Hounogari, les Oungari, les Outour gouri et autres tribus finno-ouraliennes qui, vers le neuvième siècle, ont inondé l'Europe orientale. Au cinquième siècle, les Bulgares commencèrent à franchir le Danube. Sans trouver de résistance sérieuse, ils ravagèrent la Mésie, traversèrent le Balkan, envahirent la Thrace et menacèrent bientôt Constantinople, qui se protégea par de longues lignes de défense. De 551 à 559, ils investirent Thessalonique, brûlèrent trente villes et parurent devant la capitale, qui ne dut son salut qu'aux exploits de Bélisaire. On rapporte qu'à cette époque les inva sions des Bulgares, des Antes et d'autres hordes barbares coù tèrent chaque année la vie et la liberté à près de 200000 hommes.
F. Kanitz. Depuis le quatrième siècle, les Slaves, refoulés du nord-est de l'Europe vers le sud, s'étaient établis peu à peu à la place des popula tions thraco-mésiennes, que les invasions des barbares avaient détruites ou dispersées. Portés comme tous leurs congénères à Tagri culture, ces nouveaux arrivants s'attachèrent bientôt au nouveau sol et acceptèrent la suprématie de Byzance, qui désigna sous le nom de « Sclavinia » les territoires occupés par eux en Mésie, en Thrace et en Macédoine. Quant aux Bulgares, peu nombreux et ne connaissant que le métier des armes, ils eurent intérêt à ménager les Slaves. C'est sur ce fond slave qu'Asparouk établit, à la fin du septième siècle, le « royaume des Bulgares », dont l'importance ne tarda pas à devenir considérable et dont la capitale, Preslav, était située aux environs de Choumla.
Les vices invétérés et les désordres qui rongeaient l'empire romain d'Orient, et auxquels on a donné le nom de « byzantinisme », ne manquèrent pas de donner aux Bul gares de fréquentes occasions de s'accroître aux dépens de leur voisin dégénéré. Lorsque, à la fin du huitième siècle, une révolte eut précipité du trône la dynastie d'Asparouk, Kardam conduisit les Bulgares à de nouvelles victoires et força môme Byzance à lui payer tribut. Son successeur Kroum, guerrier habile et infatigable qui gouvernait son peuple avec une sévérité draconienne, fit alliance avec Charlemagne, et forma l'audacieux projet de s'emparer de Constantinople, dont il aurait fait le centre de son royaume, sauf à laisser à l'empereur franc la Carinthie et la Dalmatie, la Sirmie et la Slavonie. En 809, il s'empara de Sofia.
Deux ans plus tard il vainquit, près de Choumla, l'empereur Nicéphore, qui resta parmi les morts. En 813, il rem porta une autre victoire devant Andrinople et ravagea les faubourgs de Byzance. En 815, il se voyait, par la conquête d'Andrinople, près du terme de ses efforts, quand il tomba frappé d'une mort soudaine. Constantinople respira. Les successeurs de Kroum continuèrent avec des succès divers la guerre contre Byzance et ses nouveaux alliés, les Magyars, contre les Serbes et contre les Croates ; ils s'emparèrent même des sources de la Tisza , ou Theiss , dans le nord de la Hongrie. Le tsar Michel Boris adopta, en 864, le christianisme. Fatigué des luttes intestines qui résultèrent de sa conversion, il confia les rênes du gouvernement à son fils Vladimir, et, pour mieux vaquer à son salut, se retira dans un cloître.
II en sortit cependant bientôt pour déposer le nouveau roi, dont l'incapacité n'avait pas tardé à devenir notoire ; il mit à sa place son second fils Siméon, et rentra dans sa cellule pour y mourir en 907. Siméon (893-927) continua la lutte avec les Byzantins, dont il finit par anéantir l'armée, en 917, après avoir déjà, en 895, repoussé leurs alliés les Magyars. II ravagea le pays serbe, et sa puissance s'accrut de telle sorte, qu'il conçut le plan de s'emparer du trône de Byzance. LES F1NNO-BELGARES DEVANT CONSTANTINOPLE, EN 813. Le pape Formose lui reconnut le titre de césar (tsar) et décerna celui de patriarche à l'archevêque d'Ohrida. L'Église de Bulgarie entretint du reste de tout temps l'idée de maintenir son autonomie nationale et de s'assranchir de l'autorité ecclésiastique de Constantinople ou de Borne.
Siméon, qui portait le titre de tsar des Bulgares et des Valaques et de despote des Grecs, sut faire craindre ses armes des rives de la mer Noire à celles de l'Adriatique, et il obligea l'empereur Bomain Lécapène à se présenter en personne devant lui, sous les murs de Constantinople, pour implorer une paix chèrement achetée (924). Siméon passe pour avoir été le plus puissant et le plus intelligent des princes bulgares, et il est le premier écrivain royal de race slave. Cet homme si habile et si énergique eût mérité d'avoir un successeur plus digne de lui que ne le fut son fils Pierre. Celui-ci perdit de vue l'accomplissement des projets paternels : la substitu tion d'un jeune et puissant empire slave à Tempire croulant des Byzantins. Sur ces entrefaites, les Magyars, pénétrant comme un coin dans la masse slave, avaient dressé la barrière qui sépare encore aujour d'hui les Slaves du Nord de ceux du Sud.
Parmi ces derniers, les Bulgares constituaient alors Torganisme le plus vigoureux; il leur eût été possible, avec plus de prévoyance, d'absorber pacifique ment les tribus serbo-croates, peu puissantes à cette époque, et de former ainsi un empire yougo-slave plein d'avenir. Mais, tout au contraire, le tsar Siméon s'était efforcé d'affaiblir, autant qu'il était en lui, ses voisins de la Serbie et de la Croatie. Ce fut une grande faute politique, à laquelle on peut faire remonter les divisions encore existantes entre les diverses populations yougo-slaves, une faute qui portait avec elle son châtiment. A la mort de Siméon, les Serbes et les Croates, qu'il avait subjugués, relevèrent la tête, et Pierre, que les Magyars menaçaient aussi de leur côté, se hâta de courir à Constantinople pour y conclure un traité d'alliance avec Tempereur romain.
Celui-ci, sacrifiant à la raison d'État les tradi tions de Tétiquette byzantine, donna sa petite-fille en mariage au tsar bulgare. Ainsi serré par les liens de sa parenté nouvelle, aveuglé par des concessions flatteuses, la reconnaissance de son titre de tsar et les distinctions prodiguées à ses ambassadeurs, Pierre subit peu à peu Tinfluence byzantine. Son autorité se transforma en molle servitude et en déférence honteuse pour Constanti nople, d'une part, et pour la Hongrie, de l'autre. Avec le long règne de Pierre (927-969) commença la décadence de TÉtat bulgare, dont, à diverses reprises, les Magyars traversèrent même impunément les campagnes pour porter la dévastation dans Tempire d'Orient. Les Bulgares, mécontents de la politique trop favorable aux Grecs de leur tsar, excitèrent des troubles dans le pays ; un boïar de Tirnovo, Chichman, en profita pour fonder en Macédoine et en Albanie un grand empire bulgare indépendant, dont il se fit couronner tsar.
En 963, un prince énergique surgit parmi les faibles successeurs de Basile le Macédonien. Nicéphore Phocas jugea que le moment était venu de s'affranchir du tribut que Tempire payait au « por teur de fourrures », comme on appelait dédaigneusement le tsar bulgare à la cour de Constantinople. II fit appel au varègue de Kief, Sviatoslav, et mit à profit les querelles des boïars bulgares; mais il acheta trop cher Talliance russe. Son œuvre sanglante accomplie, Sviatoslav refusa de quitter le théâtre de ses victoires; il se consi déra comme le maître de la Thrace et de la Mésie, et, pendant deux ans, ravagea indistinctement les territoires byzantins et bulgares. Le tsar Pierre était mort ; ses deux fils Boris et Domain, héritiers du trône, étaient retenus comme otages à Constantinople et Sviatoslav se croyait au terme de ses efforts, lorsqu'un adversaire inattendu se rencontra sur sa route.
Le valeureux empereur Jean Zimiscès rassembla autour d'Andrinople une vaillante armée, prit d'assaut Preslav, et assiégea Sviatoslav dans Silistrie. Après deux mois de siège, la ville ouvrit ses portes, et Torgueilleux varègue, obligé d'implorer la paix, se rembarqua honteusement en présence de Tempereur, au lieu même où naguère il avait abordé avec de si vastes desseins (997). La Bulgarie danubienne resta entre les mains du vainqueur, qui avait promis de lui rendre son indépendance. Preslav, l'antiquè capitale, prit le nom de Johannopol, et Tentrée triomphale de Jean Zimiscès à Constantinople donna aux Byzantins un spectacle dont ils avaient depuis longtemps perdu le souvenir. Sur un char richement orné avaient été déposés, au pied de l'image de la Vierge, la couronne et les insignes des princes bulgares.
Bentré dans le palais, Tempereur intima au tsar Boris II, qui faisait partie du cortège, Tordre de dépouiller la pourpre royale. Nommé « magister » des armées impériales, le petit-fils du grand Siméon mourut plus tard de mort violente, et son frère Domain s'éteignit en Macédoine dans le plus douloureux abandon. Cependant le royaume bulgare allait refleurir. Samuel, quatrième fils du tsar Chichman, s'empara du trône de la Bulgarie occidentale (976). II fit crever les yeux à son père, mit à mort le seul de ses frères qui ne fût pas tombé dans les luttes précédentes, puis, libre désormais, il ouvrit la campagne contre Constantinople. Villes après villes tombèrent devant lui; il porta ses armes triomphantes de Belgrade à Thessalonique, d'Ohrida à Trébigne, de Raguse àDurazzo, dans la Serbie et le Péloponèse.
II se fit appeler « empereur de tous les Slaves », et orna Prispa et Ohrida, ses résidences, de con structions splendides. Mais son œuvre devait tomber par les mêmes causes qui Tavaient fait si rapidement prospérer, le meurtre et la trahison. L'empereur Basile II reprit pas à pas le terrain perdu, el Samuel mourut sous le coup de la colère et de Thorreur, au spec tacle de quelques milliers de prisonniers bulgares que le Byzantin lui renvoyait les yeux crevés (1014). Inébranlable dans son orgueil slave, jamais il n'avait consenti à négocier avec les Grecs. Sous aucun de ses prédécesseurs, Tempire n'avait eu, même passagèrement, des limites aussi étendues. Gabriel, fils et successeur de Samuel, demanda vainement la ces sation de la lutte; Basile ,Iui répondit par de nouveaux succès, et Tinfortuné prince fut tué dans une partie de chasse par son cousin Jean Vladislas, auquel il avait autrefois sauvé la vie.
Le premier acte de Tusurpateur, après avoir obtenu de Byzance la paix tant désirée, fut de s'emparer de Cattaro, gouvernée jusque-là par le gendre de Samuel, qu'il assassina lâchement. II se crut alors assez fort pour rompre soudain avec Constantinople, mais il mourut d'une blessure devant Durazzo (1018). Basile II fit de nouveau reconnaître la souveraineté byzantine jusqu'à la Save. Grâce à ce prince énergique, Tempire grec triompha de la confédération mal assise des Slaves. La Bulgarie fut divisée en provinces et gouvernée par d'avides stratèges. De son ancienne splendeur il ne lui resta plus rien que son Eglise autocéphale : encore cette église ne fut-elle pas constituée en patriarcat, mais placée sous la dépendance du métropolitain grec d'Ohrida. Les tentatives faites à plusieurs reprises par les Bulgares pour secouer le joug byzantin échouèrent.
Le prince serbe Constantin, proclamé tsar en 1073, ne put se maintenir, et le duc normand Ro bert Guiscard, qui, en 1081, débarqua en Albanie, essaya vainement de pousser les Bulgares orthodoxes à reconquérir leur indépendance. Pendant plus d'un siècle et demi, la Bulgarie ne fut autre chose qu'une province de Constantinople ; mais, quand les dissensions nées entre les Comnènes amenèrent Taffaiblissement du Bas Empire, deux boïars, les frères Joanice et Pierre Asen, levèrent Tétendard de la révolte. Après divers succès, Joanice fut couronné tsar des Bulgares (1186-1196). Le prince serbe Nemagna fut pour lui un allié, mais Frédéric Barberousse, qui traversa la Bulgarie en se rendant à la croisade, lui refusa son assistance contre le traître empereur Isaac. Dans ses combats victorieux contre Byzance, Joanice trouva dans les Cumans de braves et fidèles auxiliaires.
Cependant, au milieu de ses succès, ce restaurateur de Tempire bulgare fut assassiné par un boïar. Son frère et successeur, Pierre, eut le même sort (1197). Un troisième frère, Kaloyan, qui régna de 1197 à 1207, fut un prince énergique, mais cruel ; il témoigna aux Grecs une haine irréconci liable et fut pour Tempire latin un dangereux adversaire. Menacé au commencement de son règne par les Magyars et les Byzantins, il se rapprocha de Rome. Le pape Innocent III lui envoya par un cardinal légat les insignes royaux et consentit à élever Tarchevêque de Tir novo à la primauté de TÉglise bulgaro-valaque. En retour, Kaloyan offrit son appui à Tempereur Baudouin ; mais, celui-ci ayant eu l'im prudence de le refuser, le tsar bulgare, profondément blessé, se porta au secours des Grecs. L'armée de Baudouin fut écrasée à Andrinople (1205); le comte de Blois et une multitude de chevaliers restèrent sur le champ de bataille; c'est à peine si le doge Dandolo et l'historien Villebardouin purent -échapper à la mort.
Baudouin lui-même fut fait prisonnier et conduit à Tirnovo, où il fut mis à mort de la manière la plus cruelle, après onze mois de captivité. Presque toute la Thrace tomba aux mains de Kaloyan ; ses Cumans s'avancèrent jusqu'aux portes de Constantinople. Donnant libre coursa sa vengeance, il fit ruiner Philippopolis; mais, tandis qu'il assiégeait Thessalonique, il fut assassiné, à Tinstigation, dit-on, d'une Cumane qu'il avait épousée. L'usurpateur Boril (1207-1218) chercha vainement un appui dans ('alliance des Latins ; Phéritier légitime du trône, le fils du restaurateur de Tempire, Joanice Asen II (1218-1241), s'empara de lui et lui fit crever les yeux. Le nouveau prince put por ter à bon droit le titre de tsar des Bulgares et des Grecs. II domina depuis TAdriatique jusqu'à la mer Egée, depuis la mer Noire jusqu'à la Save, et sut donner la paix à ses sujets.
II embellit Tirnovo et fit reconnaître par le patriarche œcuménique Tautonomie de TÉglise bulgare. II maria ses filles à Tempereur Manuel de Thessalonique, au roi Vladislas de Serbie et à Théodore Lascaris, héritier du trône impé rial de Nicée. II arracha Philippopolis aux Francs, mais Constanti nople, qu'il assiégea de concert avec Tempereur Vatatzès (1236), fut délivrée parles Italiens. Joanice Asen II fut, après Siméon, le plus grand prince de la Bul garie; mais son fils Michel Asen (1246-1257) laissa retomber entre les mains des Byzantins les conquêtes paternelles. Les Latins s'em parèrent de Mesembria sur le Pont-Euxin. Michel périt misérablement de la main de son cousin Kaliman ; avec lui s'éteignit la dynastie des Asénides. Le nom d'Asen fut usurpé par le prince serbe Constantin, petit-fils de Nemagna,quifut élu tsar (1258-1277).
Celui-ci réunit sous ses drapeaux des Tatares et des Turcs, avec Taide desquels il soutint des combats malheureux contre la Honsrrie et contre Bvzance. Les Hon grois s'emparèrent de Vidin et s'avancèrent jusqu'aux portes de Tirnovo. Constantin étant malade, sa femme, la princesse byzantine Marie, s'empara du pouvoir. Ses intrigues affaiblirent Tempire, qui se trouva livré sans défense aux incursions des Tatares. Ivaïlo, qui de simple berger était devenu chef de bande et s'était rendu populaire par des succès remportés sur les Tatares, se fit proclamer tsar ; il épousa la veuve de Constantin et se fit couronner avec elle (1278). Ivaïlo défit le rival que les Byzantins lui opposaient, Joanice Asen III, mais il fut renversé par George Terteri, boïar d'origine cumane, qui s'était fait aimer du peuple par des actions d'éclat (1280).
II implora Tassistance de Nogaï-khan, chef des Tatares de la Horde d'Or, mais celui-ci fit couper la tête au « roi des pâtres et des paysans ». En 1285, la Bulgarie fut encore une fois envahie par les Tatares, qui ravagèrent tout sur leur passage. Terteri voulut en vain conjurer Torage en livrant sa fille à Tchoki, fils de Nogaï-khan ; il dut céder la place à un simple boïar que les Tatares mirent sur le trône et qui se reconnut leur vassal. Dans la Bulgarie occidentale, un prince qui descendait comme Terteri de la noblesse cumane, Chichman, T ancêtre des Chichmanides de Vidin, parvint, vers 1290, à se rendre indépendant. Après la mort de Nogaï, Tchoki se prévalut de sa qualité de gendre de Terteri pour réclamer sa succession. Avec Taide de son beau frère, Théodore Svetslav, il parvint à supplanter Smilets ; mais Théodore, se démasquant tout à coup, s'empara de Tusurpateur latare, le fit étrangler par des bourreaux juifs et monta lui-même sur le trône comme libérateur de la patrie (1295-1322).
II conquit le pays qui s'étend au pied de THémus, depuis la Toundja jusqu'à la mer Noire, et régna longtemps en paix. La dynastie des Tertérides prit fin avec George Terteri II, fils et successeur de Svetslav (1323). Michel, qui dominait dans la Bulgarie occidentale, fut élu tsar. II avait obtenu Tassistance du roi de Serbie Miloutin, ce qui ne Tempêcha pas de répudier la fille de ce prince et d'épouser la veuve de Svetslav, fille d' Andronic le jeune. Or Andronic était en lutte avec son grand-père Andronic le vieux; Michel fut amené par suite de son alliance à se prononcer pour lui, tandis que le roi de Serbie, Étienne Ouroch, soutenait Andronic le vieux. Les Serbes gagnèrent, en 1330, à Keustendil, une grande bataille, dans laquelle Michel perdit la vie. Ils proclamèrent alors tsar de Bulgarie le fils que Michel avait eu de son premier mariage, Étienne ou Chichman II, et confièrent la régence à la princesse serbe naguère répudiée.
La régente ne parvint pas à se maintenir; elle fut chassée par les boïars, qui donnèrent la couronne à un neveu de Michel, Jean- Alexandre (1331-1365). Celui-ci maria sa sœur au tsar serbe Étienne Douchan, et lui-même épousa une fille du prince de Valachie. II s'as sura de la sorte des alliances contre les Magyars et les Byzantins. En treize campagnes, Douchan enleva aux Byzantins la Macédoine, la Thrace, TAlbanie, la Thessalie et TÉpire ; la Bulgarie même re connut sa suzeraineté. Le puissant empereur poursuivait un double but : le refoulement des Turcs et le renversement des Paléologues, quand il fut surpris par la mort sur la route de Constantinople (1356). L'empire serbe, qui avait atteint avec lui Tapogée de sa grandeur, fut morcelé en une foule de petites principautés. Ni la Serbie ni la Bulgarie ne produisirent un homme capable d'arrêter les Osmanlis dans leur marche irrésistible vers le sud-est de l'Europe.
Jean-Alexandre mourut, selon toute vraisemblance, en 1365, Tannée même où Andrinople, cette clef de la Thrace, que Grecs et Bulgares s'étaient disputée pendant 800 ans, devint la capitale du terrible sultan Mourad. II y eut alors en Bulgarie trois princes indé pendants : Jean Chichman, qui résidait à Tirnovo, possédait Silistrie, Nicopolis , Sofia et Diampolis ; Jean Stratsimir était maître de Vidin et du pays voisin; enfin Dobrotitch s'était créé un petit État sur le bord de la mer Noire. Ce morcellement fut fatal aux Bulgares. Le roi de Hongrie, Louis d'Anjou, s'empara de Vidin, et fit Stratsimir prisonnier (1365). Quelques années plus tard, Chichman se vit enlever par les Turcs les derniers morceaux de la Thrace. En 1388, il devint vassal du sultan et dut envoyer sa propre sœur dans le harem de Mourad.
Le knèze serbe Lazare chercha vainement à opposer une digue aux flots toujours montants des Osmanlis. Le 15 juin 1389, Tarmée chrétienne, dans laquelle figuraient, à côté des Serbes et des Bosnia ques, des contingents croates, albanais et roumains, fut écrasée par le sultan Bajazet dans la plaine de Kosovo. Cette terrible défaite décida du sort de la Bulgarie, qui, devenue impuissante, tomba, comme un fruit mûr, dans la main des Turcs. En 1393, Tirnovo, l'antiquè capitale des tsars, la résidence des patriarches, fut emporté par Tchelebi, fils de Bajazet, après trois mois de siège. Un an plus tard, le patriarche lui-même disparut. L'empire devint la proie des Turcs ; TÉglise celle des Grecs. Après la bataille de Nicopolis, où Tarmée des chrétiens occidentaux, conduite par le roi de Hongrie Sigismond, fut taillée en pièces par Bajazet Ier (1396), Touest de la Bulgarie, qui déjà payait tribut aux Turcs, fut traité par eux comme un pays conquis.
On ne sait, du reste, rien de certain sur la fin des deux derniers tsars bulgares. Chichman mourut, dit-on, en capti vité; son fils, Constantin, mourut en 14-22 à Belgrade. Ainsi périt TÉtat bulgare, sans avoir pu réaliser ses vastes projets de domination. II aspirait à succéder à la vieille Byzance, mais ce splendide héritage lui échappa chaque MONNAIE DU TSAR JOANICE I". fois qu'il essaya de s'en saisir. Les Bulgares avaient Ténergie surabondante de la jeunesse, mais leur force n'était que brutale et matérielle ; il leur manquait Tessor idéal, la moralité supérieure et le génie de Torganisation : leur épée a pu gagner des territoires, mais ils n'ont jamais été capables de se les assimiler. La conquête turque mit fin à Texistence nationale des Bulgares. Ceux qui ne se convertirent pas à Tislamisme ne menèrent plus qu'une vie misérable.
Tandis que Taurore d'un nouveau jour se levait pour l'Europe, lorsque Colomb, Luther, Copernic, Bacon, et Galilée inau guraient la « Benaissance », une nuit profonde, digne des temps barbares, s'abattit sur l'Orient et Tenveloppa de ses voiles.
Chapitre II Situation Politique Et Religieuse Des Bulgares, De
1829 A 1870 Jusqu'à la guerre russo-turque de 1828-1829, le rayah bulgare mena une existence d'ilote. La Russie, ayant déclaré dans son manifeste qu'elle ne voulait ni affranchir ni conquérir les pays du Danube et qu'elle se retirerait dès qu'elle aurait reçu satisfaction, les belliqueux habitants du Balkan se soulevèrent d'eux-mêmes et facilitèrent à Tarmée du tsar le passage de la montagne. La paix d'Andrinople (1829), imposée à Mahmoud II par Tempereur Nicolas, et les voyages accomplis par le sultan, en 1831 et 1837, dans ses provinces de Thrace et de Bulgarie, amenèrent quelques résultats bienfaisants. Mahmoud trouva dans Réchid-pacha un auxiliaire éner gique qui réorganisa Tadministration, essaya de mettre un terme à Tarbitraire et à la corruption des fonctionnaires,, et s'efforça de tirer parti de toutes les ressources de Tempire.
Mahmoud mourut le 30 juin 1839, laissant plus de regrets aux chrétiens qu'à ses sujets musulmans, qu'il avait froissés par ses réformés. Son successeur, Abdoul-Medjid, était un jeune homme de seize ans qui ne possédait rien de Ténergie paternelle. II fut donc le jouet du parti vieux-turc, mais Réchid-pacha, rappelé au pouvoir, lui fit signer et jurer publi quement, le 2 novembre 1839, une sorte de constitution restée célèbre sous le nom de hat-i-chérif de Gulhané. Cet acte solennel accordait à tous les sujets ottomans la sûreté de la vie, de Thonneur et de la propriété ; il promettait Tégale réparti tion des impôts, Tabolition des monopoles, des confiscations, de la ferme des contributions et de la vente des emplois publics. La peine de mort ne devait plus être prononcée en dehors des débats judi ciaires.
Enfin la conscription était régularisée, les musulmans ne devant plus servir que quatre à cinq ans et les chrétiens étant exemp tés du service militaire moyennant une légère redevance. Ces réformes soulevèrent la colère des musulmans ; ceux-ci se faisaient difficilement à Tidée de traiter désormais d'égal à égal avec le rayah, qu'ils avaient à peine jusque-là daigné regarder comme un homme. A Smyrne, à Andrinople, les populations se soulevèrent. La révolte des Albanais, en 1843, n'eut pas d'autre cause. Un nouveau hat-i-chérif, celui de janvier 1845, fut nécessaire pour vaincre les résistances des administrations récalcitrantes. Les notables de toutes les provinces furent convoqués à Constantinople. De leurs délibéra tions sortit une espèce de représentation provinciale. Déjà Mahmoud avait considérablement restreint le pouvoir, autrefois presque ab solu, des gouverneurs en leur enlevant le droit de vie et de mort, celui de lever des troupes à leur solde et de percevoir des taxes pour leur propre compte ; Abdoul-Medjid leur imposait maintenant la coopération des medjilis, conseils formés de notables turcs et chrétiens qui devaient exercer une influence marquée sur la justice et sur Tadministration.
Le flot révolutionnaire de 1848 échoua aux frontières de l'empire turc sans commotion perceptible, bien que les réformes promises n'eussent été réalisées que dans une faible mesure et qu'en certains endroits la situation des chrétiens eût même empiré. Au début de la guerre d'Orient (1854), la Russie, qui avait pris sous sa protection les populations slaves orthodoxes de la Turquie, ses congénères et coreligionnaires, avait quelque droit de compter sur leur assistance. Mais les rayahs bulgares, façonnés au joug et inti midés par la répression atroce qui suivit les émeutes agraires de 1837, 1838 et 1841, restèrent sur une réserve pleine de prudence. L'Angleterre et la France, qui avaient sauvé la Turquie, exigèrent de la Porte, comme prix de sa réception dans le concert européen, des garanties pour Tamélioration de la situation des rayahs.
Par un hat-i-houmayoum, visé dans le traité de Paris (9 janvier 1856), le sultan assura de nouveau à toutes les populations de Tempire la liberté de conscience et Légalité politique. Le même acte contenait des dispositions de détail pour l'indépendance des Églises, la réforme des tribunaux, la juste répartition de l'impôt, la mise à Tentreprise des travaux publics, etc. Malgré les précautions prises par les diplomates européens pour faire accepter le hat-i-houmayoun, les fonctionnaires turcs persistè rent dans leur routine. Quant aux rayahs, ils ne semblaient pas plus SITUATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE DES BULGARES. 13 enthousiastes des réformes annoncées que les Vieux-Turcs eux mêmes. Si les musulmans, que les chrétiens, plus actifs, plus intel ligents, et, il faut le dire aussi, moins scrupuleux, avaient refoulés de Tindustrie et du commerce, ne pouvaient se résigner à céder la supériorité dont ils avaient joui jusque-là, les rayahs, de leur côté, ne croyaient guère à la sincérité de concessions obtenues par la pression des puissances qui avaient pris sous leur protection et Tem pire turc el Tislam détesté.
Le nouveau bat resta, comme les précédents, un document stérile. Cependant ce qui ne s'est point fait par les moyens officiels s'est accompli dans une certaine mesure de soi-même et par la force des choses. Les communications plus faciles ont mis la population, tant chrétienne que turque, en contact avec l'Occident, qui les a modifiées Tune et l'autre. L'esprit d'initiative et la richesse crois sante des chrétiens n'ont pas manqué d'imposer par degrés un certain respect à la classe dominante. Enfin les ambassadeurs et les consuls des puissances ont exercé un contrôle salutaire sur les procédés des administrations turques à Tégard des chrétiens, qui réclamaient en vain Taccomplissement des promesses d'émancipa tion que la Porte se refusait toujours à réaliser. De cette époque date le réveil national de la Bulgarie, qui, jusqu'alors complètement ignorée, vint tout à coup se placer au premier plan de la question orientale, lorsque le prince Gortchakoff, dans sa célèbre circulaire de mai 1860, réclama une enquête sur la situation insupportable des rayahs et la réalisation immédiate des réformes indispensables.
Pour se rendre compte de la situation, Abdoul-Medjid avait envoyé dans les provinces bulgares le grand vizir Keuprisli, qui jurait de « frapper tous les coupables sans distinction de rang ». II promettait une merveille: la justice! Des milliers de paysans se présentèrent avec leurs pétitions devant le vizir attendu comme le Messie. L'op pression des évêques, des pachas, des moudirs ', des defterdars 2, formait le gros des plaintes; la moitié environ des pétitions avaient pour objet des contestations relatives à la propriété entre les rayahs et les Turcs, ou Tarbitraire dans Timposition des taxes, dans les contributions prélevées sur les raisins, les noix, l'huile de rose, etc. Mais, ni Tenquête provoquée par le gouvernement turc, ni celle de I. Chefs de cercle. 2. Collecteurs d'impôts. Tambassade anglaise n'amenèrent d'améliorations sensibles dans le régime d'oppression que les pachas et les évêques du Phanar exerçaient sur les rayahs.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La Bulgarie Danubienne et le Balkan. Études de voyage, 1860-1880 ... Édition française publiée sous la direction de l'auteur. Illustrée, etc.
