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INFLUENCE D E L'HABITUDE SUR LA FACULTE DE PENSER. INFLUENCE D E L'HABITUDE SUR LA FACULTÉ DE PENSER. Ouvrage qui a remporté le prix sur cette question, proposée par la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national : Déterminer quelle est V influence de l'habitude sur la faculté de penser ; ou, en d'autres termes , faire voir l'effet que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles, la fréquente répétition des mêmes opérations. Par P. MaiheJBiram. A PARIS, Cher HENRICHS, rue de la Loi, n°. I23l. ( Ancienne Librairie de Du Pou T. ) AN (^UELQU'ENCOURAGEANS et hono rables que soient les suffrages de la classe qui a décerné la couronne à ce Mémoire, j'avoue cependant que je ne me détermine à le publier , qu'avec ce sentiment de méfiance et de crainte , si naturel à un auteur qui , sans avoir éprouvé ses forces , se soumet , pour la première fois , au jugement sévère et toujours re doutable du public.
Lorsque je commençai ce Mé moire , je ne pensais pas qu'il fût destiné à voir le jour : sans viser à la gloire littéraire , je voulais seu lement occuper les loisirs de ma retraite ; et employer à étudier mon intérieur , le tems que les circonstances particulières où je me trou vais , jointes à une santé débile , ne me permettaient pas d'utiliser d'une autre manière. a nj VJ En notant les observations que je faisais sur moi-même, je cherchais alors surtout à rii'entendre avec ma propre pensée ; il me semblait n'é crire que pour moi seul. Lorsque je me déterminai ensuite à offrir le tribut de mes méditations à la société savante qui m'en avait fourni le sujet , je crus encore qu'il suffisait de me bien entendre , pour être parfaitement compris ; je négligeai des développemens inutiles pour des juges éclairés , des ornemens super flus pour des juges sévères ; je partais de principes convenus entr'eux ; je parlais une langue qui leur était fa milière; j'avais donc plus rarement le besoin de démontrer ou de définir.
En adressant mon ouvrage au public, je me trouve aujourd'hui dans une situation bien moins favorable. Je ne me dissimule point tout ce que j'ai à craindre , et du dégoût presque VI} général qu'inspirent les ouvrages de ce genre , lorsque la sévérité du sujet n'y est pas tempérée par les formes agréables du style , et de la rigueur avec laquelle on les juge , sans vou loir souvent se donner la peine nécessaire pour les entendre ; et des préventions à la mode contre ce qu'on appelle la métaphysique; et des préjugés de quelques sa vans, qui con sidèrent ces sortes de recherches comme inutiles , et de l'opposition des ennemis de la philosophie , qui veulent les faire considérer comme dangereuses ; enfin des critiques fri voles ou amères des uns , comme des accusations graves des autres. Sans doute lorsqu'on a cherché la vérité de bonne foi , avec pureté d'in tention , et qu'on a pour soi , outre le témoignage de sa conscience, le suf frage d'un petit nombre d'hommes sages et éclairés , on peut se con- Vil) soler de toutes les oppositions ; mais peut-être valait-il mieux encore ne pas s^y exposer.
Introduction
. fSsuL ne refléchit Thabitude , a dit un homme célèbre ( Mirabeau , Conseils à un. jeune prince , etc. ) ; rien de plus vrai ni de mieux exprimé que celte courte sentence. La réflexion, au physique comme au moral, demande un point d'appui , une résistance .• or l'effet le plus général de l'habitude est d'enlever toute résistance , de détruire tout frottement ; c'est comme une pente où l'on glisse sans s'en apercevoir , sans y songer. Réfléchir l'habitude!... et quiest-ce qui peut ou veut faire cette première réflexion? Comment soupçonner quelque mystère dans ce que l'on a toujours vú , fait ou senti ? De quoi s'enquérir, douter, s'étonner ? Les graves tombent , le mouvemnt se communique; les A astres roulent sur nos têtes ; la nature étale à nos yeux ses plus grands phénomènes : quel sujet d'admiration , quel objet de con naissance peut-il y avoir dans des choses aussi familières ?
Et noire existence ? les phé nomènes de la sensibilité, de la pensée? cette foule de modifications qui se succèdent , d'opérations qui se répètent et se cumulent depuis Torigine ? ce moi , qui s'échappe à lui-même dans la prétendue simplicité , et la facilité extrême de ses propres actes , qui se fuit sans cesse et se porte par-tout ? . . . comment réfléchir ses habitudes , les plus intimes et les plus profondes de toutes ? La première réflexion est en tout le pas le plus difficile : il n'appartient qu'au génie de le franchir. Dès que le grand homme qui sait s'étonner le premier , porte ses regards hors de lui , le voile de l'habitude tombe ; il se trouve en présence de la nature , l'interroge librement, et recueille ses réponses ; máis, s'il veut concentrer sa vue sur lui-même , il demeure toujours en présence de Thabi tude , qui continue à voiler la composition et le nombre de ses produits, comme elle dérobait auparavant jusqu'à leur existence.
Le premier coup-cTceil que nous jetons sur notre intérieur ne nous découvre en efl'et , pour ainsi dire , que des masses : c'est Timage du chaos ; tous les élémens sont confondus ; impressions ,, mouvemens , opérations , ce qui vient du dehors , ce qui est propre à Tindividu , tout se mêle , se com bine en un seul produit résultant, infiniment complexe , et que Thabitude nous fait juger ou sentir comme s il était simple. Point d'o rigine , de génération, ni de succession ; c'est un cercle qui roule sur lui-même avec une extrême rapidité; on n'en distingue pas les points , on sait à peine s'il roule Lorsqu'une première réflexion a décou vert un composé , et qu'un commencement d'analyse en a détaché les parties les plus grossières , cette analyse s'arrête encore à des masses , comme aux derniers termes de décomposition possible; veut-elle avancer, elle trouve toujours dans Thabitude même plus de résistance , plus de prestiges et d'erreurs.
Ce fut donc la même cause qui , dans Tordre des connaissances humaines , assigna le dernier rang à la science de nos idées, A a et dans cette science même , à la découverte de ses premiers et véritables élémens. Ainsi Tartifice du raisonnement était connu , ses diverses formes analysées , ses méthodes pratiquées avec succès dans plusieurs genres, tandis que les produits immédiats de la sensibilité , les plus simples résultats de l'exercice des sens , Torigine évidente de toute faculté , demeuraient oubliés , inaper çus , et voilés par leur simplicité , leur fami liarité même ; tant il est vrai que la lenteur et la difficulté de nos connaissances , se proportionnent presque toujours à la pro ximité , à Tintimilé de leurs objets , à la fréquence ou à la continuité des impres sions qu'ils nous occasionnent.
L'analyse avait peut-être usé déja son instrument propre contrel 'agrégat de Tha bitude , lorsqu'elle songea heureusement à Tatteindre par une voie opposée comme le chimiste forme de toutes pièces , par la puissance de son art , un mixte semblable à celui qu'il ne pouvait dissoudre, mais dont il soupçonnait les élémens ; des métaphy siciens observateurs, remontant d'abord jus qu'à des suppositions ou des faits premiers très-simples , et placés hors de la sphère de Thabitude , entreprirent de récomposer ou d'imiter ses produits pour les connaître. A mesure qu'ils combinaient les élémens de leur création, ils comparaient les propriétés de leurs résultats hypothétiques avec les produits complexes réels , et mesuraient ex actement sur leur propre ouvrage des pro portions qu'ils n'auraient jamais pu recon naître dans Tceuvre de Thabitude (i); c'est ainsi que Ton parvint vraiment à réfléchir cette habitude ; c'est ainsi que les facultés et les opérations de Tentendement se démê lèrent peu à peu , et sortirent du chaos : mais la manière détournée dont le génie fut obligé de s'y prendre prouve quelles étaient la diffi culté du travail et la puissance de la cause qu'il fallait combattre.
Ils sentirent donc bien cette puissance , les premiers maîtres , qui , remontant contre ( I ) La Psychologie , l'Essai analytique de Bonnet , le Traité des sensations, de Condillac-, ne procèdent guère autrement; nous examinerons mieux dans le cours du mémoire , pourquoi cette marche était la seule que l'on pût adopter. A la pente de Thabitude, trouvèrent Torigine de nos facultés, Tordre de leur génération, qu'elle avait obscurcis ou confondus ; ils Tont encore mieux appréciée , ces philo sophes , qui ont agrandi le champ de la science , et pénétré plus avant dans les se crets de la pensée : toutes leurs découvertes ne sont-elles pas autant de conquêtes arra chées à Thabitude, autant de preuves de ce qu'elle peut, lant pour étendre nos facultés, perfectionner et compliquer nos opérations, que pour en voiler l'exercice ?
Que man que-t-il donc maintenant à la détermination précise de cette cause générale de nos pro grès d'un côté , de notre aveuglement de l'autre ? Qu'y a-t-il encore à découvrir sur un sujet qui a donné lieu à tant de recherches , à tant de travaux imposans ? Que reste-t-il à dire enfin après les maîtres? La manière dont leur ouvrage a été commencé et continué peut nous fournir à cet égard quelques indications. En étudiant et composant de nouveau Tentendement humain , il fallut d'abord s'as surer de la nature , du nombre et de Tes pèce des matériaux qui concourent à le former : cette recherche importante et la borieuse ne permettait pas sans doute d'observer en même tems, comment, dans quel ordre et par quelle suite d'actes ces divers élémens avaient pu se réunir, quelle était, pour ainsi dire , la force d'agrégation , le degré de persistance dont chacun d'eux jouissait , soit par sa nature propre , soit par la fréquence de ses répétitions.
En s'occupant de la génération de nos facultés , les analystes se sont attachés à connaître d'abord comment elles naissaient toutes d'une première , qui se transformait pour les produire ; mais , préoccupés de leur ordre de filiation , ils n'ont pu examiner avec assez de détail quel était le mode du développement individuel de chacune d'elles; quels étaient les effets de la répétition de leur exercice , si ces effets étaient constans ou variables; comment la sensation (faculté unique par Thypothèse ) pouvait , en se répétant , taniòt s'obscurcir , s'affaiblir , ou s'exalter, tantôt s'éclaircir , se distinguer , ou rester dans le même état; comment Tha bitude pouvait être ainsi tantôt mobile de perfectionnement, tantôt principe d'altéra- A4 tion; comment enfin Tanalogie ou la con trariété de résultats , dans Taction d'une même cause , pouvait jeter un nouveau jour sur Torigine des facultés mêmes , et montrer les liens qui les unissent comme les diffé rences qui les séparent.
L'influence que Thabitude exerce sur la faculté de penser est donc encore une question importante, susceptible d'être en visagée sous plusieurs nouveaux points de vue : pour la traiter avec toute Texactitude désirable , peut - être faudrait - il se transporter au point d'où partirent les créateurs de la science, les suivre dans leur marche, refaire avec eux toutes ces habitudes dont se compose notre entendement , en insistant sur les diverses considérations qu'ils ont été forcés d'omettre ; ce plan serait trop vaste pour ma faiblesse. Les philosophes qui ont proposé le pro blême en ont mesuré Tétendue ; ce sont eux-mêmes qui Tont conduit , en quelque sorte , à son point de maturité; ils en ont fourni les données et préparé la solution ; si celle que j'essaie d'en donner est bonne , c'est à eux quelle appartient ; les erreurs seules, s'il y en a , viendront exclusivement de mon propre fonds.
L'énoncé de la question suppose comme connues , les facultés et les opérations de Tentendement ; et en effet il faut bien con naître la nature , le nombre , la dépendance ou la subordination réciproque , soit des facultés entr'elles , soit des opérations con sidérées par rapport aux facultés , pour dé terminer comment la répétition de l'exercice des unes peut influer sur les autres , ou les modifier. La solution est même contenue implicitement dans ces données réelles ou supposées : elle devra donc resssortir de leur discussion, et servir ensuite à leur plus grand éclaircissement; les fortifier comme principes , les confirmer ou les redresser comme hypothèses. C'est dans cet objet que j'ai cru devoir rappeler , d'abord séparément , et réunir dans cette introduction , tout ce que j'ai puisé , soit dans les ouvrages de mes maîtres , soit dans mes propres réflexions , sur Tanalyse de nos facultés intellectuelles ; et comme il est bien reconnu qu'elles dé rivent toutes de celle de sentir ou de recevoir des impressions , je vais m'atlacher d'abord à démêler scrupuleusement les caractères spécifiques de ces impressions diverses , ou à étudier les différentes manières dont nous sentons ; je déduirai de là , la distinction des facultés , et Tordre de distribution de mes recherches ultérieures.
Je demande grâce pour les détails dans lesquels je vais entrer. Ils paraîtront sans doute d'a bord bien minutieux, mais on jugera peut être à la fin qu'ils n'étaient pas toutà-fait inutiles. [ 2V. B. Avant que d'aller plus avant,j'ai en core une grâce à demander au lecteur, c'est de se bien pénétrer que dans tout ce qui va suivre je n'ai d'autre vue que de rechercher et d'analyser des effets , tel qu'il nous est donné de les connaître , en infléchissant d'un côté sur ce que nous éprouvons dans l'exercice de nos sens et de nos facultés diverses , et en étudiant de l'autre les conditions ou le jeu des organes d'où paraît dépendre cet exercice. J'ai voulu essayer d'unir , par cer tains côtés du moins , Tidéologie à la phy siologie ; jetais conduit là par la nature de la question , qui appartient en même tems aux deux sciences ; j'ai pensé même que Tidéologie en général ne pouvait que gagner à cette alliance , et qu'il appartenait surtout à la physique de répandre un peu de jour sur quelques obscurités de Têtre pensant ; mais , dès qu'on adopte la marche da phy sicien , on doit , à son exemple , ne s'occuper que du rapport et de la succession des phénomènes , en laissant derrière soi , et sous le voile qui les couvre , les causes premières , qui nc sauraient jamais devenir pour l'homme ., objets de connaissances.
Nous ne savons rien sur la nature des forces. Elles ne se manifestent à nous que par leurs effets ; Tesprit humain observe ces effets ; suit le fil de leurs diverses analogies ; calcule leurs rapports , quand ils sont sus ceptibles de mesure : là sont les bornes de sa puissance. Etudier seulement dans la réflexion in time et dans les résultats (connus ou sup posés ) du jeu des organes , ce que la mé taphysique a longtems recherché dans la nature de Tame même , c'est donc aban donner une cause dont nous ne connaissons que le nom , pour nous en tenir aux faits d'expérience et d'observation qui sont de notre domaine propre ; c'est appliquer di rectement à Tidéologie Texcellente méthode de philosopher, pratiquée avec tant de succès et dans tous les genres , par les bons esprits et les génies qui honorent notre siècle.
Les exemples de Condillac , de Bonnet surtout ( i ) , que j'aime à citer , et qui m'a souvent servi de modèle , prouvent que Ton peut transporter la-physique dans la méta physique, sans vouloir porter atteinte à rien de ce qui est respecté et vraiment respec table ; sans ébranler aucune espérance , ni attaquer aucune de ces opinions consolantes qui servent de supplément au fragile bon heur de la vie , souvent de préservatif contre le vice et d'encouragement à la vertu. Mais , comme le dit si énergiquement Bonnet lui même dans sa préface de TEssai analytique: ( t ) Voyez ce que dit Condillac , particulièrement dans sa Logique, chap. 9, première part, sur la physique de la mémoire, de la conservation des idées et des habitudes; Bonnet, dans la Psychologie et l'Essai analytique de l'ame passiçc.
La vertu perdraitelle de son prix aux yeux du philosophe , dès qu'il serait prouvé quelle tient à quelques fibres du cerveau?] I. La faculté de recevoir des impressions (i) est la première et la plus générale de toutes celles qui se manifestent dans Têtre organisé vivant. Elle les embrasse toutes : nous n'en sau rions concevpir aucune avant elle ou sans elle, et qui n'en soit plus ou moins étroite ment dépendante. L'exercice de cette fa culté se modifle différemment dans chaque organe, en raison, soit de sa construction particulière , soit de la nature et de la ma nière d'agir des objets auxquels il est approprié. II y a donc autant de classes d'im pressions , qu'il y a de sens ou d'organes capables d'en recevoir. (i) J'entends par impression , le résultat de faction d'un objet sur une partie animée : l'objet est la cause quelconque , externe ou interne , de l' impression.
Ce dernier mot aura pour moi la même valeur générale que celui de sensation, dans Tacception ordinaire; on verra tout-à-l'heure pourquoi j'ai substitué l'un de ces termes à l'autre. On pourrait rapporter chacune de ces classes à des facultés particulières , ( comme on dit quelquefois, en effet , la faculté de toucher, de voirj d'entendre etc. ) et Ton serait peut-être d'autant mieux fondé dans cette distinction des facultés , qu'il y a plusieurs opérations qui ne dépendent quelquefois que de l'exercice d'un sens isolé , ou de deux réunis, sans avoir rien de commun avec les autres qui ont aussi leurs opérationsparticulières, essentiellement distinctes; ( les opérations de Yinstinct,]>ar exemple , ne se rapportent point aux mêmes organes que celles de la connaissance; ) mais les métaphysiciens n'examinant dans les organes que la propriété commune de recevoir des impressions , et dans Tindividu celle d'en être affecté ou modifié, comprirent tous les résultats quelconques de l'exercice des sens, sous le nom générique de sensations ; et la faculté de recevoir ou d'éprouver des sensations fut appelée faculté de sentir , ou sensibilité physique.
Ce mot sentira été étendu par la suite, à tout ce que nous pouvons éprouver, apercevoir ou connaître , en nous ou hors de nous, par Taction des objets externes, comme indépendamment de cette action , en sorte qu'il est devenu synonyme de cet autre mot conscience , employé par les pre miers métaphysiciens, pour désignerx celte sorte de vue intérieure par laquelle Tindi vidu aperçoit ce qui se passe en lui-même. Observons que Texpression sentir, en prenant cette généralité d'acception, n'en a pas moins conservé sa valeur proore et vulgaire qui s'applique spécialement aux mo difications affectives , et de là résultent souvent des doubles emplois du même mot(i), ( I ) En vertu de l'extension donnée à ce mot , on dirait également : je sens que je meus , que j'agis , que je raisonne , etc. Je sens que je sens : ici il est bien évident que les deux je sens , accolés l'un à l'autre , n'ont point la même signification ; le dernier exprimant la modification simple du plaisir ou de la douleur , tandis que l'autre désigne cet acte par lequel je me sépare en quelque sorte de ma modification , je reconnais mon moi comme existant hors d'elle ; mais , si cette modification était seule , je serais entièrement identifié avec elle ; je sentirais dans toute la force du terme , et cependant il n'y aurait aucun fondement au premier je sens , qui est l'expression d'un jugement. et peut-être un certain louche qui se répand sur les premiers principes de la science.
Si Ton se sert en effet du même terme sensation pour exprimer tantôt une simple modification affective , tantôt un produit Je sais que les analystes ne s'y trompent point , et qu'ils distinguent très-bien d'ailleurs les classes de phénomènes qu'ils rapportent à la sensibilité ou fa culté de sentir ; mais pourquoi ne pas consacrer ces distinctions si essentielles par le langage meme ? Sans doute il était nécessaire , dans le principe , de rappeler continuellement que la sensation était l'origine commune de nos facultés ; il fallait forcer la pensée à ne jamais perdre de vue cette origine , sur tout dans ces excursions lointaines , où elle est si sujette à l'oublier : mais nous n'en sommes plus aux premiers pas; nous ne pouvons plus aujourd'hui re connaître d'opérations ni de facultés antérieures à l'action des sens , indépendantes du jeu quelconque des organes : ce point essentiel convenu et bien arrêté , ne craignons pas de noter, par des signes dif férens , des phénomènes , qui , pour se rallier à la même source , n'en sont pas moins distincts entr'eux.
Apportons toute la clarté , toute la précision possibles dans les principes comme dans la langue ; et ôtons des armes aux ennemis encore trop nombreux de la science idéologique. composé composé d'une impression, d'un mouvement , d'une opération etc. , n'est-il pas à craindre que Tidentité d'expression ne déiermine sou vent à confondre des choses tout-à-fait diffé rentes , et ne serve à confirmer des illusions auxquelles nous sommes déja assez enclins ? Si Ton réunit sous un terme unique les divers produits de Taction de nos organes, avant d'avoir bien déterminé les caractères spécifiques de chacun d'eux , comment dis tinguera-t-on ensuite les opérations ulté rieures de la pensée qui ne peuvent se fonder que sur la différence de ces pro duits ? c'est ce dernier motif surtout qui m'a engagé à entreprendre une analyse un peu détaillée des impressions de nos sens, et à les ranger dans deux classes séparées.
II. Je distingue toutes nos impressions en actives et passives. Pour prévenir toutes les difficultés auxquelles ces vieilles déno minations pourraient donner lieu , voici d'abord sur quoi je fonde ma distinction : Que j'éprouve une douleur ou un cha touillement dans quelque partie interne du corps , et en général un sentiment de bien B ou mal-être, que je sois dans une tempe rature chaude ou froide , qu'une odeur agréable ou fâcheuse me poursuive, je dis que je sens, que je suis modifié d'une cer taine manière ; il m'est évident que je n'exerce aucun pouvoir sur ma modifica tion , que je n'ai aucun moyen disponible de Tinterrompre ou de la changer; je dis donc encore que je suis ou que je me sens dans un état passif. Je puis bien savoir par le raisonnement , que ce que j'éprouve n'est point un résultat mécanique de Taction exercée sur mes organes , ou d'une simple communication de mouvemens soumise à des lois nécessaires _, fixes , invariables , comme dans le choc de corps à corps ; qu'il y a une action réelle et propre à Torgane sensitif qui se dirige lui-même suivant des lois particulières , et donne le ton plutôt qu'il ne le reçoit...
Mais ce jeu purement interne, s'exécute en moi sans moi, et en n'envisageant le phénomène que dans la conscience que j'en ai , il me paraît que je ne serais pas autrement modifié , quand même mes organes seraient passivement soumis à Timpulsionqui les remue. S'il y il donc , comme onn'en saurait douter , une activité sensitive , je la distinguerai de Tac tivité motrice à laquelle je donnerai exclu sivement ce nom , parce qu'elle se manifeste à mon sens intime avec la plus grande clarté. Que je meuve en effet un de mes mem bres, ou que je me transporte d'un lieu à un autre, en faisant abstraction de toute autre impression que celle qui résulte de mon propre mouvement, je suis modifié d'une manière bien différente que dans le cas précédent: d'abord, c'est bien moi qui crée ma modification, je puis la commen cer , la suspendre , la varier de toutes les manières, et la conscience que j'ai de mon activité , est pour moi d'une évidence égale à la modification même.
Lorsque je suis borné aux sensations purement affectives, si Tune devient assez vive pour occuper toute ma faculté de sen tir , je m'identisie avec elle ; je n'en sépare pas mon existence , il me semble que mon moi est concentré dans un point , le tems et Tespace ont disparu , je ne distingue , je ne compare rien. Lorsque je me meus , mon être s'étend B au dehors; mais toujours présent à lui-même* il se retrouve, se saisit successivement ou à la fois , dans plusieurs points ; chaque mouvement, chaque pas fait, est une modification très-distincte qui m'affecte doublement, et par elle-même, et par Tacte qui la détermine; c'est moi qui meus, ou qui veux mouvoir , et c'est encore moi qui suis mu. Voilà bien les deux termes du rapport nécessaires pour fonder ce premier jugement simple de personnalité je suis.
Je ne crois pas qu'on pût retrouver le même fondement dans les impressions absolument passives , mais ce point délicat pourra s'é claircir ailleurs , autant du moins qu'il en est susceptible. Nous pouvons déja commencer à apercevoir que l'aclivité , comme la distinction du moi et de ses manières d'être, se rat tache immédiatement à la faculté de mou voir, (i) qui doit être distinguée de celle de ( i ) Le citoyen Deflut-Tracy est le premier qui ait clairement rattaché Torigine de la connaissance , de la distinction de nos manières d'être entr'elles, et du m«i qui les éprouve , du jugement enfin d'existenct sentir , comme on distingue un rameau principal du tronc de Tarbre, ou plutôt deux arbres jumeaux qui se tiennent et se confondent dans la même souche (1). réelle et de tons les autres jugemens qui en dérivent, à la faculté de mouvoir , ou à la motilité volontaire.
(Voyez les Mémoires de la classe des sciences morales et politiques , i". vol. an 4 , et surtout les Elémens d'idéologie que je regrette d'avoir connus trop tard , et lorsque mon mémoire était presqu'entièrement terminé ). Je n'ai guère fait que développer les premières idées de ce philosophe estimable, en cherchant dans les impressions et le jeu de chaque organe en particulier, les effets de cette cause ou faculté mo trice , dont il avait déja apprécié l'influence générale dans la formation de nos idées et la génération de nos connaissances. ( I ) Quoique les physiologistes reconnaissent bien aujourd'hui l'identité d'origine ou 1' 'unité primordiale des deux forces sensitive et motrice , ils n'en dis tinguent pas moins soigneusement les produits de ce» deux forces, dans les phénomènes de l'organisation auxquels elles concourent.
II m'a semblé qu en in troduisant la même distinction dans f/analyse philoso phique , on pouvait dissiper beaucoup de vague , et présenter les phénomènes de la pensée sous un point de vue plus lumineux ; la suite de ce mémoire fera. yoir si j© me suis trompé. B Mais telle est la nature de notre organisation; telle est la cOrrespondance immédiate , la connection intime qui existe entre les deux facultés de sentir et de mouvoir, qu'il n'y a presque aucune impression qui ne résulte de leur concours mutuel , et qui ne soit par conséquent active sous un rap port, et passive sous un autre. Otez la modification particulière qui résulte de l'exercice de notre loco-mobilité , et celles que nous éprouvons dans les af fections insolites des organes internes, nous trouverons que toutes les autres impressions de nos sens, ont un caractère mixte, et que Taction sensitive et motrice, le senti ment et le mouvement , s'y trouvent combi nés , dans des proportions très-différentes , il est vrai, puisque tantôt l'un prédomine sur l'autre , tantôt il lui est subordonné à son tour, tantôt enfin ils paraissent conserver entr'eux le plus parfait équilibre.
Lorsque le sentiment prédomine jusqu'à un certain point, le mouvement qui con court avec lui est comme nul , puisque Tin dividu n'en a point conscience, et Timpres sion demeure passive. Je conserverai à toutes celles de ce genre le nom de sensations. Si le mouvement prend le dessus , et en quelque sorte Tinitiative , ou même s'il est avec la sensibilité dans un degré d'équilibre tel qu'il n'en soit point éclipsé , Tindividu est actif clans son impression , il aperçoit la part qu'il y prend , la distingue de lui même, peut la comparer avec d'autres , etc. J'appellerai perception toute impression qui aura ces caractères. Examinons maintenant , dans l'exercice de chacun de nos sens , quelle est pour ainsi dire la part du sentiment et celle du mouvement. i°. L'organe du tact nous offre d'abord les deux facultés parfaitement réunies 3 mais faciles à reconnaître , à distinguer.
Que Ton applique sur ma main un corps dont la surface soit hérissée d'aspérités , ou polie , d'une chaleur douce ou d'un froid piquant , etc. , tant que le contact dure , j'é prouve dans cet organe une impression agréable ou douloureuse , qu'il n'est point en mon pouvoir d'augmenter, de diminuer ni de suspendre en aucune manière : voilà la part du sentiment; et quand même la B faculté motrice serait paralysée, il s'exeiv cerait de la même manière. C'est à des sensations de ce genre que le tact serait borné, s'il n'était pas doué de mobilité, et dans ce cas, il serait bien inférieur à plusieurs autres parties du corps recouvertes par la peau , mais dont la sensibilité est bien plus délicate , plus exquise. Dans ces impressions passives, toujours assez confuses, et dont il m'est très-difficile de démêler les degrés , les nuances fugitives, (même dans mon état actuel et avec toute mon expérience acquise ) , je ne vois rien qui pût faire distinguer le moi de ses modifications, ni ses modifications entr'elles, si elles étaient seules.
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