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Recherches sur la nature et les lois de l'imagination

Carl Victor von Bonstetten · 1807 · Scanned text

122,384 words · about 8 h 34 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Carl Victor von Bonstetten
Language
French
Published
1807
Length
122,384 words · about 8 h 34 min
Sections
22 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (22)
  1. Front matter about 4 min
  2. Chapitre II about 4 min
  3. Chapitre III about 4 min
  4. Chapitre IV about 3 min
  5. Chapitre V about 5 min
  6. Chapitre VI about 6 min
  7. Chapitre VII about 6 min
  8. Chapitre VIII about 7 min
  9. Chapitre IX about 5 min
  10. Chapitre X about 5 min
  11. Chapitre XI about 1 h 33 min
  12. Chapitre XII about 52 min
  13. Chapitre I ,' Imagination. 225 about 37 min
  14. Chapitre II about 8 min
  15. Chapitre III about 5 min
  16. Chapitre IV about 31 min
  17. Chapitre VI about 4 min
  18. Chapitre VII about 8 min
  19. Chapitre VIII about 10 min
  20. Chapitre IX about 4 min
  21. Chapitre X about 1 h 46 min
  22. Chapitre XI about 1 h 48 min

Continue:

Front matter

TOME PREMIER. Cet ouvrage se trouve aussi chez B u I s S o N, Libraire, rue Gît-le-Cœur, n.°*o, ainsùque le suivant du méme Auteur. Voyage sur la scène des six derniers livres de l'Enéide , suivi de quelque observations sur le Lalium moderne, in-8 , cartes, 4 liv. 10 s. Par Ch. Victor De BONSTETTEN, Ancien Baillis de Nion ; de P Académie Royale des Sciences de Coppenliague , et de la Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève, TOME PREMIER. A GENÈVE, Chez J. J. Paschoud , Imprimeur-Libraire. 1807. LES LOIS ET LA NATURE DE L'IMAGINATION. PREMIÈRE PARTIE. LES LOIS DE L'IMAGINATION. T O E commencerai cet ouvrage par exposer, sous le nom de lois , les phénomènes les plus saillans et les plus réguliers de l'imagination. Ces faits poses , je ferai, dans la seconde partie , l'analise de l'imagination , en e'tablissant la différence qu'il y a entre Sentiment et Idée , et en exposant ce qu'on doit entendre par Y Action de ces deux agens l'un sur Vautre.

A CHAPITRE PREMIER. Les lois de l'imagination ne sont point connues encore. Premier aperçu sur la nature de cette faculté. § i. Les philosophes modernes ne séparent pas nettement l'imagination de la mémoire. § 2. La psychologie n'est point encore arrivée à la connoissance du cœur humain. § 5. // faut qu'une théorie de P imagination embrasse tous les nombreux phénomènes de cette faculté. J >A the'orie de l'imagination est si peu connue, que la plupart des modernes ne voyent dàns cette faculté' que le pouvoir de se représenter les objets absens ; et J'ad— mirable naturaliste Bonnet (i) , ne voit de (i) Essai analytique, § 780. Haller, dans ses Elémens de physiologie (ch. 19, § 548), dit : « L' imagination a lieu chaque » fois qu'à l'occasion de quelque image, qui est en dépôt dans » le cerveau, il s'excite dans l'àme les mimes pensées, que celles » qui seroient produites , si le nerf lui-même soufïroit le chan » gement que cette image a fait naître. — Et § 54g. On appelle x> mémoire cette faculté de l'àme par laquelle quelque pensée .» ou que'-me image de l'objet extérieur , conservée dans cette » partie du cerveau qui sert à la sensation , excite quelque l'imagination. 5 différence enlre l'imagination et la mémoire , que dans une plus grande intensité qu'il attribue à l'imagination.

Si les idées, que je vais donner , sont justes, on cessera de confondre deux facultés absolument distinctes , et aussi différentes entre elles que l'or et l'argent contenus dans un coffre , le sont de l'usage qu'on en peut faire. § 2. II faut distinguer les auteurs qui re cueillent les faits , de ceux qui ne font que les analyser. Les premiers nous donnent les fruits précieux de l'expérience , tandis que les autres ne nous fournissent que les résultats de leur analyse. Ouvrez l'admirable recueil des observations de La Bruyère : à chaque page il parle du cœur humain, que toujours il distingue de l'esprit. Lisez ensuite les livres » ception dans l'âme. Cette perception est d'ordinaire plus » foible que l'imagination , et paroît simplement dépendre de » certains signes arbitraires que l'âme a unis avec cette idée daus » la première perception; car à peine la mémoire représente-t » elle à l'àme les portraits des choses, mais à peu près les mots, » quelques attributs et le gros des idées. » Cette définition ne rend aucune raison des mouvemens de l'imagination.

Chapitre II

C'est par la connoissance des effets de la sensibilité qu'on arrive à la connoissance de l'imagination. § i. Lia mémoire de l'imagination est différente de la mémoire de l'intelligence. § 2. Un sentiment moteur des idées est le grand mobile de l'imagination. § 3. Le sentiment ne doit pas être confondu avec le mouvement. § 4. Le sentiment est diffèrent de l'idée. § 5. Ce qu il faut entendre par les différentes facultés de l'âme. § i. jLí, y a long-tems que j'avois remarqué que l'imagination avoit une mémoire capri cieuse et inconstante. En effet, se rappelle t-on les cent mille rêves que l'on a faits tout éveillé , tandis que les pensées réfléchies de l'intelligence paroissent acquérir une permanence qui, déjà, annonce un autre ordre d'idées. J'ai cherché les lois de l'inégalilé de la mémoire des différentes facultés de notre être , et j'ai aperçu que les souvenirs de l'imagination tenoient tous à quelque sentiment.

J'ai fait un pas de plus , et j'ai vu que le même sentiment qui conserve les images, avoit fait naître ces images, et qu'un sentiment éteint , semble congédier les idées qu'il avoit mises en mouvement , comme un Général d'armée congédie , après la victoire , les soldats rassemblés pour le combat. II y a donc , me suis - je dit , une liaison entre les sentimens et les idées. En effet, un homme en colère ne parle pas comme un ami paisible. L'amour a son langage j Y avarice a le sien 5 chaque appétit chaque passion, a son assortiment d'idées , son rythme , sa marche , son mouvement , son allure , enfin ses images favorites. Changez de sentiment et vous aurez un air différent , une musique différente , des idées et des mouvemens différens. Ce qui est très-évident dans les passions , est encore apercevable dans les plus petits mouvemens de la sensibilité; et, s'il est vrai, que l'homme ne puisse agir que par un motif, ce motif , ne pouvant être que senti , toutes les actions humaines se trouvent dès lors soumises aux loix de l'imagination.

Chose admirable ! au milieu de tous ces i, 'imagination. 7 mouvemens si souvent irréguliers et tumul tueux, la raison ne laisse pas que de conserver son empire partout où elle se montre. Car , quoique la sensibilité soit le grand ressort des actions humaines , toutes les fois qu'un sentiment vient à agir sur des idées réfléchies bien combinées , les mouvemens , qui en résultent , deviennent réguliers , comme ceux d'une montre , dont tous les rouages auroient été construits et adaptés au but qu'on se propose. § 2. Ces observations à la main j'ai par couru l'empire de l'imagination , et j'ai vu partout un sentiment moteur des idées , et des idées mues par ce sentiment. J'en ai conclu , que l'imagination étoit le mouve ment des idées, produit par V action de la sensibilité. § 5. II faut au premier pas s'arrêter à l'idée de sensibilité , en apparence motrice des idées , et prévenir les conséquences que des esprits irréfléchis pourroient tirer du mouvement appliqué aux idées.

La sensibilité a sans doute son origine dans les organes , mais attribuer de la sensibilité aux organes mêmes, est une erreur semblable à celle de croire le feu chaud et la glace froide. Certaines affections des organes produisent constamment certaines sensations dans l'àme; mais celte correspondance des phénomènes ne me permet point de les confondre ; et , quelque constante que puisse être l'harmonie qui se trouve entre les mouvemens des organes et les sentimens correspondans dans l'àme , il faudra toujours placer le mouve ment dans les organes , et le sentiment dans cc moi simple et mystérieux , où tout le multiple de l'âme va se réunir comme dans un point unique , sans néanmoins s'y con fondre jamais. Qu'on me permette donc d'avoir une âme, et de l'appeler immatérielle , jusqu'à ce qu'on m'ait fait voir l'identilé de la matière connue avec la pensée qui réside dans ce moi , dont émanent les seules vérités évidentes et irréfragables.

II y a des erreurs populaires qu'on a sans le savoir. On plaòe sans difficulté les idées dans f âme, mais les sentimens, surtout ceux qui tiennent immédiatement aux sens , on est tenté de les placer dans les sens mêmes , et l'on a tort : la sensation la plus sensuelle est aussi bien logée dans l'àme que l'idée la plus réfléchie. :l'ima*gination 9 § 4. Je puis néanmoins distinguer nettement tout ce que j'appelle sentiment ( c?est-à-dire tout ce qui me donne l'idée de plaisir ou de déplaisir ), de ce que j'aperçois froidement comme une chose que je puis simplement distinguer d'une autre chose^ et que j'appelle idée. Celte distinction entre sentiment et idée sera mieux développée dans la suite de cet ouvrage, et l'on ne pourra méconnoîlre dans l'âme deux points de développement parfai tement distincts , observés depuis long-tems sous les noms d'imagination et d'intelligence. § 5.

Distinguer plusieurs facultés dans l'êlre simple , c'est distinguer dans l'âme plusieurs classes de phénomènes réunies sous l'idée commune d'activité. C'est sous ce rapport que j'appelle l'imagination et l'intelligence des facultés actives. Leur activité appartient toute entière à l'âme. Voilà pour quoi Mallebranche et Leibnitz ont nié fin fluence réelle de la matière sur la pensée. En effet , si la sensation est l'effet de l'activité de. l'âme, que reste-t il à faire à l'organe de la sensation ? Je louche ici à une de ces questions insolubles , qui n'admettent des hypothèses que parce que leur véritable explication est hors de la portée de nos connoissances. Convenons, que nous ignorons absolument faction du corps sur l'âme , et de l'âme sur les organes. Savons-nous mieux comment le mouvement se communique d'un corps à l'autre?

Savons-nous, si cette communication est une transmission réelle ? II est bon de se dire quelquefois , qu'à telle et telle question on n'a pas de réponse à donner, parce qu'il n'arrive que trop souvent, qu'on fait reposer des assertions positives sur des faits qu'on ignore , ou sur des suppositions arbitraires. e'imagination. 11

Chapitre III

Ce qu'il faut entendre par imagination. § i. La bonne analyse résulte de la grande abondance des faits. § 2. La corìnoissance de l'imagination devoit échapper aux analyses prématurées. § 5. Définition de l'imagination. § 4-, Sur quoi elle' est J'ondée. § 5. L'imagination réside dans la faculté de sentir. § 6. L'imagination et l'intelligence ne peuvent être entièrement séparées que par abstraction. § i. |_Jn grand défaut des modernes , qui ont écrit sur la psychologie , est d'avoir isolé des faits qu'il falloit observer dans leur composition. L'on n'a pas toujours assez senti que la connoissance des rapports se dénature parla décomposition de ces rapports, comme la musique se dénature par l'isolement des sons. II faut étudier la vie dans la vie même, et , loin de se servir du scalpel , il faut , dans l'étude de l'homme , lui laisser la plus grande aisance dans tous les mouvemens qu'on se propose d'observer.

Ce n'est qu'après avoir recueilli une foule de faits , que l'on voit ces faits se séparer et se classer comme d'eux mêmes ; et c'est là la véritable analise. § 2. L'imagination suppose essentiellement les rapports de la sensibilité avec les idées , puisqu'elle n'est que l'action réci proque du sentiment sur les idées et des idées sur le sentiment. Voilà pourquoi les psycho- Jogistes , qui n'ont observé l'imagination qrre dans Je phénomène des idées , n'y ont rien compris. Le mot de l'énigme étânt hors des idées , ils n'ont trouvé d'autres caractères dans l'imagination , que des idées qui se réveillent l'une l'autre ; et comme les lois de ces réveils leur étoient inconnues , ils se sont vus forcés de faire de l'imagination une espèce de mémoire. Je crois voir un sauvage qui, ayant entendu jouer de l'orgue, épie le moment d'étudier cet admirable instrument.

Je vais enfin , se dit-il en ouvrant l'orgue , savoir ce que c'est qui m'a donné tant de plaisir. Ce philosophe-là finira par dire que la musique est une suite de tuyaux. C'est ainsi que les psychologistes ont vu l'imagination , sans penser au mouvement et à la sensibilité, hors de laquelle les phénomènes de l'imagination sont aussi inexplicables que le seroient les ans de l'orgue pour l'homme l5 qui en chercheroit l'explication dans la décomposition de l'instrument. § 3. Le jeu de l'imagination consiste dans l'action réciproque de la sensibilité sur ses idées , et des idées sur la sensibilité. Elle se compose donc : i.° du sentiment moteur ou excitateur des idées ; 2.0 des idées mises en mouvement par ce sentiment ; 3.° de la réaction de ces idées sur la sensibilité. § 4. Cette définition est fondée sur le fait, que tout sentiment produit dans l'âme un mouvement , qui donne l'iniliative à une série d'idées appropriées à la nature de ce sentiment.

Un autre fait vient à l'appui de cette défi nition, c'est que la mémoire de l'imagination dépend de la conservation du sentiment moteur. II faut ne pas oublier , qu'ici le souvenir embrasse , non-seulement une série d'idées , mais encore l'intensité et le mou vement de ces idées. En nous observant nous-mêmes , nous sentons , que le peu de souvenir de ce que nous avons senti, appartient à quelques réflexions , que les nations cultivées sont toujours dans l'habitude de faire , et qui ne peuvent appartenir qu'à l'intelligence. L'imagination même n'a de souvenirs que dans la sensibilité. Le premier reproche de l'amante abandonnée n'est-il pas celui d'être oubliée ? Elle en sait plus que tous les philosophes. § 5. La sensibilité est le siège, d'où émane une action perpétuelle sur les idées , suivant les lois invariables de l'être mixte.

J'appelle sentiment l'état de l'âme, affectée de plaisir ou de douleur ; et j'observe qu'à tout sen timent est attaché un principe d'action , qui tend à fuir l'un et à rechercher l'autre. Ces définitions se développeront et se modifieront dans la suite avec les faits. L'imagination présente deux grandes classes de phénomènes, d'une variété presqu'infinie. Quand la sensibilité dirige son action de préférence sur les rapports de ce qu'elle sent , elle produit le sentiment du beau , et donne à la partie spirituelle de l'imagination un développement indéfini , qui s'étend ou se resserre avec la richesse des idées qu'on possède , et augmente ou diminue avec la faculté de sentir. Quand le sentiment moteur , au lieu de réagir sur les rapports de ce qu'il éprouve, développe son activité sur les organes , nous en voyons naître les passions.

Ainsi l'action li' IMAGINATION. 15 de la sensibilité dirigée sur elle-même pro duit le sentiment du beau , et sa réaction drrigée sur les organes produit les passions. § 6. II ne faut pas oublier, que , quoique les phénomènes de l'imagination puissent être nettement distingués en deux classes , on les voit néanmoins presque toujours con fondus dans la réalité. II n'y a pas d'homme passionné qui n'orne de quelque beauté l'objet de son désir , et il n'y a pas d'artiste qui n'éprouve quelque émotion plus vive , que toutes celles que donne la simple con templation. Ce n'est que le plus ou le moins de réaction sur les organes, ou de développement dans les rapports , qui distingue les deux classes de phénomènes. Je ne fais ici qu'indiquer les principes , que je développerai dans la suite à mesure que les faits se présenteront.

Chapitre IV

Les rapports de préférence composent la première loi de l'imagination, qui est celle de l'invention. § i . II y a des rapports primitifs entre le sentiment et les idées. § 2. Chaque instant de la vie a quelque sentiment dominant. § 5. Le rappel des idées est le plus souvent occasionné par lè mouvement de l'imagination. § 4. La loi de pnéfèrence est la source de l'invention. Avant d'entreprendre aucune analise , je vais indiquer en peu de mots les lois de l'imagination. § x. Il y a des rapports primitifs entre la sensibilité et les idées , en vertu desquels chaque sentiment et chaque nuance de senti ment réveille telle idée de préférence à toute autre. De ces rapports originels de la sensibilité avec les idées résulte : Que chaque manière d'être de la sensibilité , chaque sentiment moteur a ses préférences pour telle idée plutôt que pour toute autre; ce qui établit le premier rapport li' IMAGINATION. 17 rapport entre le sentiment et les idées , que j'appellerai rapport de préférence.

C'est en vertu de cette loi que chaque sentiment préfère telle idée, qu'il va prendre pour ainsi dire dans le trésor de la mémoire. Ne voyons-nous pas l'amour avoir son assortiment d'idées , différent de celui de l'ambition ou de l'avarice ? La colère a son langage ; la gaieté , la mélan colie , enfin chaque manière de sentir a son caractère et ses couleurs. Toutes les poétiques et la théorie des beaux-arts et des sentimens sont sondées sur cette observation. Que l'on s'observe soi-même , et l'on ne pourra méconnoître ce rapport de la sensibilité avec les idées , qui fait , qu'à mesure que nous changeons de sentiment , nous changeons pour ainsi dire de décoration dans notre âme. Toute la poésie atteste ce fait , d'après ce témoignage de tous les tems , de tous les goûts et de toutes les passions (1). § 2.

Ce que nous voyons avec évidence dans les passions , nous pouvons l'observer (1) Toute personne à imaginatiou qui raconte uu fait avec quelqu'émotiou , éprouve une tentation d'exagérer ce Tait dans le sens de l'émotion qu'elle éprouve. Cette tentation atteste un rapport naturel et une action réelle de la sensibilité sur lellss. et telles idées. B dans tous les momens de la vie , tous com posés de quelque petit mouvement de sensibilité. Chaque moment est monté au ton d'un sentiment suffisant pour produire les idées qui nous occupent. Ne voyons-nous pas nos pensées changer avec chaque nuance d'humeur? C'est partout un sentiment qui marche en avant , et qui conduit une suite d'idées proportionnée à sa puissance , à la mobilité et à la fécondité de l'esprit. § 3. Le rappel des idées ne peut avoir que deux causes, l'association des idées, et la sensibilité motrice.

II est même probable que l'association des idées tient son premier mouvement de la sensibilité , et que , dans cette vie , la sensibilité seule est en possession de l'initiative des idées associées. En effet , ne voyons-nous pas le nombre de nos idées associées être en raison de l'intensité du sentiment qui les anime? N'oublions pas qu'il est contradictoire de supposer que la volonté puisse jamais réveiller immédiatement une idée , puisque pour vouloir rappeler une idée, il faudroit déjà avoir celte idée présente à l'esprit. Comment supposer une volonté déterminée pour un objet que l'on suppose nconnu , et par conséquent indéterminé? l'imagination,1 19 Je ne fais qu'indiquer ici des idées qui ne peuvent trouver place avec quelqu'étendue que dans l'analise de la mémoire. § 4. On conçoit que l'invention n'a pas d'autre source psychologique que ce rapport originel entre la sensibilité et les idées , en verlu duquel chaque sentiment trouve naturellement les idées dirigeantes , destinées à nous mettre en état de satisfaire les besoins de notre être.

C'est par la sensibilité encore que la poésie arrive à cette vérité, qui n'est que dans le rapport intime qui se trouve entre les idées et le sentiment qui nous domine , vérité dont résulte la perfection de tous les beaux-arts. Remarquez que l'intelligence n'invente jamais : elle fait mieux , elle développe les idées que l'imagination a fait naître. L'imagination placée entre la sensation etla réflexion, donne le premier éveil aux idées , mais c'est rinteîiigence qui élève , étend et agrandit ensuite lapensèe, et nous instruit à connoître ce gage précieux de la grandeur future de l'homme.

Chapitre V

La loi des intensite's ou de Tordre des idées : seconde loi de l'imagination. § i. Le plus ou le moins de préférence produit le plus ou le moins d'intensité dans les idées. § 2. L' intensité donnée aux idées par l'imagination n'a rien de commun avec l'attention. § 5. Les idées s'associent selon Pordre de leurs intensités. § 4. Différence entre l'imagination vive et P imagination forte. § 5. Explication de la toi des intensités. § 6. Du tact considéré comme qualité sociale. § j. La loi des intensités est universelle. § i. J. 1 ous venons de voiries rapports de préférence , je dirai presque les affinités élec tives qui se trouvent entre le sentiment et les idées. Cette préférence de la sensibilité a ses degrés , et le sentiment se plaît davantage dans telle idée, ou dans telle sensation, que dans toute autre.

Ce plus ou moins de préférence est ce qui produit Yintensitè que chaque senliment moteur imprime à l'idée qu'U, a trouvé bon d'employer. Ces 2* rapports d'intensité résultent de la nature intime de l'être mixte , tout aussi bien que les premiers rapports , que nous avons appelés rapports de préférence. Nous avons vu que, d'après la première loi , la sensibilité choisit parmi les idées conservées dans la mémoire ; elle fait plus , elle donne à chacune de ces idées précisément le degré d'intensité qui convient à la nature du sentiment moteur. Etudiez l'accent de l'homme ému, et voyez comme il pèse sur les paroles qui indiquent les idées les plus fortement frappées. Diminuez le sentiment , et voyez comme les empreintes imprimées aux idées commencent à s'effacer; redoublez ce sentiment, etvoyezces empreintes devenir de plus en plus profondes.

Changez le registre de la sensibilité , faites agir un autre sentiment et toutes les images seront changées (i). (i) Leibniti est de tous les métaphysiciens celui qui a le mieux su réunir à l'esprit d'observa lion l'art de généraliser les idées , de voir le concret dans l'abstrait , et l'abstrait dans le concret , suivant la définition qu'il a lui-même donnée du génie. Dans son Essai sur F entendement humain il dit: «11 nous » vient des pensées involontaires en partie du dehors par les » objets qui frappent nos sens , et en partie du dedans à cause » des impressions précédentes qui continuent leur action et qui » se mêlent avec ce qui nous arrive de nouveau. — C'osl comme § 2. L'intensilé, imprimée aux idées par l'imagination, n'a rien de commun avec cette autre intensité imprimée aux idées par l'intelligence1, que nous appelons attention.

Plus l'homme ému sent vivement , moins il fait d'effort pour sentir, et moins il a la conscience de ce qu'il éprouve ; au lieu qu'il est de la nature de l'attention d'avoir éminemment la conscience des idées dont elle s'occupe. Dans l'imagination, le siège de l'activité est dans le sentiment moteur , tandis que l'intelligence se concentre toute entière dans l'idée même qu'elle fixe. Voilà pourquoi l'imagination , toute employée à sentir, est toujours stérile en connaissances , tandis que l'intelligence en est la source unique et intarissable. L'imagination crée, invente ; l'intelligence dispose , ordonne : la première féconde notre être , l'autre le développe. La perfection de l'homme est dans l'heureux mélange de ces deux facultés. » dans la lanterne magique qui fait paroìtre des figures sur les a murailles à mesure qu'on tourne quelque chose au dedans. » Ce quelque chose qu'on peut tourner au dedans, c'est le sentiment moteur qui fait paroìtre et disparoître les idées , «t donne de la régularité à leurs formes , selon l'inleusilé et la permanence de l'agent qui les anime, el selon la richesse et la mobilité que cet agent trouve dans la mémoire.

E' IMAGINATION. 23 § 5. La première loi de l'imagination est la source de l'invention , la seconde est la source de la disposition des idées trouvées par la loi première. On conçoit que les idées se rangent d'après leur rapport avec le sentiment moteur ; que les premières en intensité se placent à la tête des autres , de manière que l'ordre naturel des idées exprime exactement l'ordre de leurs intensités réciproques. Quand l'expression du sentiment fut devenu un art , le poëte et l'orateur eurent égard , non-seulement aux besoins de leur propre sentiment , mais plus encore aux besoins de celui des personnes qu'ils cher choient à émouvoir. § 4. On distingue deux sortes d'imagination , l'une vive, l'autre forte. L'imagination est vive lorsqu'un léger degré de sensibilité excite un grand nombre d'idées; l'imagination forte, au contraire, moins riche et moins mobile en idées , mais plus profonde en sensibilité , semble prendre ses conceptions plus avant dans l'âme , et leur imprimer une plus forte intensité.

La première tient un peu de l'intelligence , l'autre esl l'imagination par excellence. L'imagination vive vaut mieux pour le bonheur de qui la possède .j mais fimagination forte fait plus infailliblement le bonheur ou le malheur des autres. La per fection de cette faculté est dans le juste milieu entre ces deux points extrêmes. La loi des intensités, correspondantes a chaque degré de sentiment, est bien évidente dans la musique et dans la déclamation ; mais Cette loi existe dans tout le domaine de l'imagination. Si dans la conversation on s'arrête trop long-tems sur un même sujet , si l'on appuie trop sur une idée , on devient lourd, parce que , supposant aux autres le même sentiment qui nous anime , nous donnons aux idées que nous leurs présentons , une importance qu'elles ne peuvent avoir pour qui ne sent pas comme nous.

Les intensités déplacées font de nos idées des caricatures. § 6. Ce que nous appelons le tact dans la société ( bien différent du goût qui ne fait qu'apprécier ce qui est beau ) nous enseigne à deviner dans chaque moment , non les idées qui occupent les autres , mais les sentimens qui, dans chaque instant, dominent ceux avec qui nous avons à vivre. Le tact est le premier élément d'harmonie dans la société, et, sous ce rapport, il s'élève presqu'au rang des vertus sociales qui font ï.' IMAGINATION. 25 le charme de la vie. On ne fait pas assez attention , que la connoissance des sentimens d'autrui tend à rapprocher l'homme de l'homme , et à aplanir la route aux vertus plus importantes de la société. II y a d'ailleurs dans l'harmonie de nos sentimens avec la sensibilité de ceux avec qui nous avons à vivre , un charme qui lient de l'harmonie musicale.

On trouve dans cette douce correspondance un développement d'idées qui , comme nous verrons , est inhérente à toutes les harmonies. C'est dans ce développement, du au tact , que consiste l'esprit de société , qui nous enseigne à donner à chaque chose l'importance qu'exige le sentiment qui domine les hommes avec qui nous avons à vivre , el à nous tenir, lorsque nous le voulons, en har monie avec leur sensibilité. La loi de l'intensité, imprimée par le sentiment aux idées ou aux images , règne dans tout l'empire de l'imagination. La peinture, l'architecture , la sculpture , la panto mime , la danse , la poésie , surtout la musique , tous les beaux-arts , en un mot , font ressortir telle image, tandis qu'elles ne font qu'en indiquer légèrement telle autre. La raison de toutes ces convenances , le motif de toutes ces intensités, n'existent que dans le sentiment moteur, et dans les rap ports intimes que la nature a fixés entre la sensibilité motrice et l'intensité des idées.

Chapitre VI

La loi des ide'es successives , ou des transitions d'une idée à une autre : troisième loi de l'imagination. § i. La succession des idées se fait d' après les règles de P imagination. § 2. Du principe de l'invention en poésie. § 3. Les idées successives sont réglées par le sentiment moteur. § 4. Importance de l'ordre dans les occupations. § 5. Le sentiment du tems a sa source dans l'imagination. $ l, «Je passe au troisième phénomène de l'imagination, et j'observe que chaque sen timent moteur préfère telle série d'idées à telle autre série. Les rapports du sentiment moteur aux idées successives ne sont pas moins réels que les rapports du même sentiment avec les idées coexistantes'. l'imagination. 27 Remarquez que , dans la musique comme dans la poésie ou dans la déclamation , lors qu'on a saisi le motif d'un air , une phrase suffit pour donner une suite de tons, de notes ou de mots.

Chaque sentiment semble agir par des coups successifs , suffisans à pro duire des suites d'idées plus ou moins éten dues , et il n'y a pas de musicien ni de poëte , qui n'achève de lui-même un couplet ou une phrase. La connoissance du motif de l'air , c'est-à-dire du sentiment moteur , suffit pour cela. II en est de même dans la grande aria de la vie , où l'étude de la pas sion dominante suffit pour donner la connoissance d'une suite d'actions, aisée à deviner pour qui en connoîl le motif. Ce qui plaît dans la société a le plus souvent sa source dans l'harmonie entre les sentimens moteurs. Chaque homme que je rencontre a , pour ainsi dire , son ton fonda mental , et f idée avec lequel je saborde lui sera agréable ou désagréable , selon l'accord ou la discordance qu'il trouvera de moi avec le ton auquel il est monté.

C'est là le tableau de la société humaine ; chaque instant de la vie est dominé par quelque sentiment , et chaque moment a une manière d'être qui décide si ce que l'on rencontrera va nous plaire ou déplaire. Loin de s'étonner de la variété des goûts, on devroit s'étonner davan tage de la possibilité de rencontrer jamais quelque harmonie parmi tant d'élémens de discordance. Le peu d'harmonie qui fait aller la sociélé, nous le devons à la raison, qui ramène peu à peu les hommes à des goûts universels et à des centres communs, qui, comme autant de points placés de distance en distance , dessinent les grandes lignes de l'ordre social. L'harmonie successive est bien évidente en musique ; mais elle existe dans tous les arts , même dans la peinture. Pour vous en con vaincre , supposez les murs d'un portique couverts de tableaux ; sans doute que le peintre aura assorti ces tableaux 'entr'eux.

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