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Histoire d'Abbeville et du Comté de Ponthieu jusqu'en 1789

François César Louandre · 1844 · Scanned text

276,834 words · about 19 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François César Louandre
Language
French
Published
1844
Length
276,834 words · about 19 h 23 min
Sections
21 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (21)
  1. Front matter about 4 min
  2. Chapitre I about 15 min
  3. Chapitre II about 7 min
  4. Chapitre III about 27 min
  5. Chapitre IV about 20 min
  6. Chapitre V about 25 min
  7. Chapitre I about 44 min
  8. Chapitre II about 41 min
  9. Chapitre IV about 46 min
  10. Chapitre I about 3 h 3 min
  11. Chapitre II about 30 min
  12. Chapitre III. Organisation about 47 min
  13. Chapitre IV about 56 min
  14. Chapitre I about 44 min
  15. Chapitre II about 4 h 54 min
  16. Chapitre III. Organisation about 22 min
  17. Chapitre V about 15 min
  18. Chapitre VI about 18 min
  19. Chapitre VII about 41 min
  20. Chapitre VIII about 20 min
  21. Chapitre 1 about 2 h 42 min

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Front matter

HISTOIRE nu COMTE DE PONTHIEU. Abbeville. — Typographie Jeunet, rue Saint-Gilles, HISTOIRE D'ABBEVILLE ET DU COMTÉ DE PONTHIEU Jusqu'en 1789 Par F.-C. LOU ANDRE Correspondant du ministère de l'instruclion publique pour les travaux historiques. L'histoire de la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule où notre ame s'attatbe par un intérêt patriotique ; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives , dignes d'admiration , mais elles ne louchent pointde cette manière. Aug. THIERRY. Lettres sur V Histoire de France TOME PREMIER PARIS Joubert , rue des Grès , U J. Labitte, quai Voltaire, 3 ABBEVILLE T. JEUNET, Imprimeur-Editeur, rue Saint-Gilles, 108 MVCCCXLIV « II serait à désirer, a dit Nicole dans ses pensées , qu'on ne considérât les premières éditions des livres que comme des essais in formes , que ceux qui en sont les auteurs proposent aux personnes de lettres pour en apprendre leurs sentiments ; et qu'ensuite, sur les différentes vues que leur donneraient ces différentes personnes , ils y travaillassent tout de nouveau pour mettre leurs ouvrages dans la perfection où ils sont capables de les porter. » .u Cette remarque, qui devrait servir de règle dans tous les travaux de l'esprit , s'applique surtout aux livres d'érudition , et je la rapporte ici pour expliquer le motif qui m'a fait entre prendre de nouvelles recherches sur notre histoire locale.

Les documents qui conservent la mémoire des évènements et des hommes sont tellement dispersés, tellement incomplets et quelquefois tellement contradictoires , que , lors même qu'on se renferme dans un cercle restreint , on reconnait vite qu'une vie tout entière d'études et de recherches suffit à peine pour éclairer ce passé qui nous émeut et nous attache par son obscurité mème. Le hasard , autant que l' étude, met quelquefois en lumière des faits oubliés sur les lieux où ils se sont accomplis ; et, depuis la publication de mon premier travail, d'obligeantes communications, le classement des archives locales , le dépouil lement exécuté par mon fils des diverses collec tions relatives à l'histoire de Picardie, qui sont conservées dans les bibliothèques de la capitale ; les nombreuses publications historiques qui ont été faites récemment , m' avaient fourni tous les matériaux d un supplément qui n'eût pas formé moins d'un volume : mais il fallait scinder les faits en les isolant dans un ouvrage séparé , JJJ et, par cela mème, affaiblir l'intérêt.

J'étais loin d'ailleurs de me dissimuler les imperfections de VHistoire d'Abbeville et de son arrondissement, et j'ai cédé volontiers aux conseils des personnes savantes qui veulent bien s'intéresser à mes recherches, en refondant l'ouvrage tout entier. Dans le travail que je publie aujourd'hui, j'ai donné une plus large part aux localités secondaires, villes, bourgs ou villages qui se trouvaient compris au moyen-âge dans le comté de Ponthieu. J'ai étendu à toute la circonscription de ce fief le récit des évènements, et, en suivant de plus près les textes, en procédant sur tous les documents par voie d'analyse exacte , j'ai élucidé, complété dans le détail, l'histoire politique et militaire. Tout ce qui se rattache aux institutions municipales , à la féodalité , h la jurisprudence , à l'organisation ecclésiastique, au commerce , aux mœurs et aux usages , peut être considéré comme un travail entièrement neuf; enfin, j'ai cherché à approfondir, autant qu'il était en moi, et toujours au point de vue de l' érudition locale, toutes les questions qui ont appelé la curiosité de la science moderne.

Chapitre I

Géographie ancienne. — Epoque gauloise. Epoque gallo-romaine. La région de la basse Picardie qui se trouvé comprise entre la Bresle et la Canche, l'Océan et l'Amiénois, et qui répond dans les circonscriptions modernes à l'arrondissement d'Abbeville et k une partie des arrondissements de Montreuil et de Doullens , est désignée du VIe siècle au XIIIe sous les noms latins de pag us Pontivus (I), Pontium , Ponticum , provincia Pontiva (2) , et sous les noms romans de Pontiu (3) et Pontif {i) . C'est le comté de Ponthieu , le plus ancien fief héréditaire du royaume des Francs (5). Dom Grenier a cherché l'étymologie du nom de Ponthieu dans le mot Pontes de l'itinéraire d'Antonin, le village de Ponches sur l'Authie, à trente-six milles d'Amiens , trente-neuf milles de Boulogne , où les Romains avaient construit un pont pour la grande chaussée de l'Empire (6); Cenalis , évêque d'Avranches (7), le géographe Orthelius et le P. Ignace dans la multitude de ponts, a multitudine pontium, élevés par les habitants au milieu des marais et sur les nombreux cours d'eau du pays ; d'autres savants enfin dans le mot latin pontus , qui peut signifier, par ex- (1) Acta SS.

Ord. S. Bencd. Venetiis, 1733, t. II, p. 297 et 543. C'est eette édition qui sera eitée dans le eours de notre travail. (2) Ibid. t. II, p. 179. (3) Rer. gallie. et franeic. seript., t. VI, p. 580. Il) En Some en Pontif arrivèrent. { Wace, Rou, v. 968 .} (5) La plupart des pays ou pagi ayant constitué des comtés de mème nom et presque toujours de mème étendue , la division par romtés, sans abolir la division par pays, la remplaça très-souvent ou fut en usage concurremment avec elle. Le pagus formait d'ordinaire une subdivision diocésaine telle que l'archidiaconé ou le doyenné, et lui donnait son nom. (M. Guérard, Cartul. de St.-Père de Chartres, prolèg. VII et VIII.) (6) Biblioth. du roi, Départ, des mss. fonds St. -Germain, mss. de dom Grenier, 21* paquet, n° 1 v Áuthie. O) Historia galliea, 1381, in-f", lib.

II, g 3. tension , contrée située au bord de la mer ( 1 ) ; mais ce ne sont là que des conjectures. II est difficile de déter miner exactement k quel peuple de la Gaule septentrionale , mentionné par les géographes ou les historiens de l'anliquité , il faut rattacher la filiation des habitants du Ponlhieu. Sanson croit reconnaître en eux les Rri tanni, qui abordèrent les premiers en Angleterre et s'y multiplièrent au point de donner leur nom k l'île en tière (2). Sanson prétend qu' Abbeville est le chef-lieu de leur nation, J'antique Rritannia, l'une des plus florissantes villes des Gaules suivant Pythéas , et dont le père de Scipion l' Africain aurait demandé des nou velles aux députés de Marseille. Mais on sait que Py théas , ce navigateur phocéen qui , vers le milieu du IVe siécle avant Jésus-Christ , s'aventura sur les pas des Phéniciens dans l'Océan , n'a souvent raconté que des fables.

Sanson se trompe lourdement d'ailleurs en soutenant que Pythéas fut contemporain de P. Scipion , consul l'an 218 avant notre ère; il a été induit en erreur par un passage de Polybe dont il n'a pas pris le sens, et son opinion n'a pas été admise (3). (1) D'après l'auteur d'une savante dissertation sur le Portus Ilius, ce port aurait été situé entre la Canche et l'Authie, et le nom de Ponthieu serait la traduction de Ponius Itius, mot à mot Pont lticu, et par contraction Ponthieu. (Dissert, sur le Portus Itius, par M. Morel de Campennelle, dans les Mém. de la soc. d'émul. d'Abbev.. 1834-35, p. 31.) (2) Britannia ou rech. de l'antiquité d'Abbeville, 1636, in-8", p. 5(1. (3) Cf. Dict. de Bayle, aui mots Abbeville et Pythéas.— Mém. de l'acad. des inscrip., 1" série, t. XIX, p. 147 et sui\. Malbrancq ( 1 ) place dans la Morinie toute la partie du comté de Ponlhieu comprise entre la Somme et l'Authie , et il la borne à lest par une ligne droite tirée de Picquigny à Doullens.

Sur la carte générale qui se trouve en tète du premier volume de cet annaliste , Abbeville est désigné par ce signe : Castellum cum Vico (2). La Somme , dans cette même carte , est nommée et avec raison Phrudis, d'après Plolémée, et, en effet , « les mesures anciennes ramenées à leur valeur intrinsèque et appliquées sur la carte moderne , en suivant les côtes depuis l'embouchure de la Seine jusqu'à Ault, et ensuite Tancien rivage tracé par les collines de Brutelles jusqu à Saint- Valéry, font reconnaître le fleuve Phrudis dans la Somme. L ancien nom de ce fleuve paraît s'être conservé dans celui de Froise, village placé au milieu des marais du Marquenterre (3). » Mais Malbrancq , et après lui Dom Devienne (4) et Devérilé (5) se sont trompés en disant que le comté de Ponlhieu appartenait au territoire des Morins.

Pto lémée (6) distingue positivement les Moritti des Ambiani (1) De Morinis. 1639, in-4", t. I, p. 6. (2) Le chef-lieu de chacun des pagi dont se composait la cité, portait le nom de Caslrum. Au VIe siècle, castellum signifiait un petit bourg fortifié. (M. Ampère, hist. littér. avant le XII« siècle, t. II, p. 337.) (3) Mém. de l'aead. des inscript., nouv. série, 1. 1, p. 149. (4) Hist. d'Artois. 1785-87 in-8 , t. I, p. 13. (5) Hist. du Coraté de Fonthieu , 1767, in-12, t. I, xxxj et suiv. (6) I.iv. (dont la capitale était Amiens). Pline (1), descendant du Nord au Sud , en partant de l'Escaut , nomme d'abord les Menapii (2) , puis les Morini et les Oromansaci (3) ; ensuite les Britanni, les Ambiani et les Bellovaci (4). D'Anville distingue également les Ambiani des Morini , et il les sépare par le cours de l'Authie.

Ainsi, d'après les textes que nous venons de citer , et suivant l'opinion des plus célèbres géographes modernes , les Ambiani habitaient cette partie de la Picardie que l'on appelle aujourd hui le département de la Somme , et occupaient avec les Atrebates (5) et les Bellovaques la subdivision de la Gaule Belgique que l'on désignait sous le nom de Belgiutn (6). Nous ferons remarquer aussi que « la plupart des divisions diocésaines de la France représentaient encore assez, fidèlement , sous Louis XVI, les divisions civiles de la Gaule sous les Romains (7). » II faut donc placer le Ponthieu dans la cité des Ambiani, représentée par l'ancien diocèse d'Amiens. Quant aux Britanni , que d'AnvilIe marque dans le Ponthieu , le P. Hardouin et (1) Liv. IV. (2) Peuple de la Gueldre du duché de Clèves, etc.

(3) Peuple du Boulonnais et du territoire de Térouanne, de Sainl- Omer, etc. (4) Peuple du Beauvoisis. (5) Les habitants de l'Artois. (6) Voy. index géographique des commentaires de César. Lemairc, class. latins, t. XXXIII, p. 182. (7) M. Guérard, Loc.cit. VII. — Walckenacr, Géog. anc. desGaules, 1839, in-8', t. 1", p, 430 en suiv. Dom Grenier les placent entre la Canche et la Somme, avec cette restriction que peut-être , dit ce dernier , ils ne passaient pas l'Authie , et il révoque complètement l'opinion de Sanson et de Labbe (1). Dans une ordon nance de 835, relative au partage de J'Empire , Louis le-Débonnaire cède à Pépin, roi d' Aquitaine, l'Amiénois et le Ponthieu jusqu'à la mer, Ambianensis et Pontium usque in mare (2) , et à Louis , roi de Bavière , le Bou lonnais et le Quentovic ; et comme la Canche formait et forme encore la limite dn Boulonnais , on est en droit de conclure que le Ponthieu s'étendait jusqu'à cette rivière.

Adrien de Valois , au mot Augusta (3) , cite un passage de la vie de Saint-Sauve, évêque d'Amiens, où il est question A' Augusta, villa Ambianorunt in pago vinemaco posita, que Thèodoric, roi des Francs, donne à Saint-Sauve. Ces Ambiani, dont César admirait le courage, prirent part au dernier effort tenté par les Gaulois pour secouer le joug romain ; mais la cause de la liberté fut perdue, et César, pour prévenir de nouvelles révoltes, s'établit dans le Belgium avec trois légions. Depuis la conquête romaine jusqu'à l'invasion des Francs , le Ponthieu resta sous la domination des empereurs. An- (1) Pharus Galliaantique, 1644, in-12. (2) Rer. gall. et franc, script., t. VI, p. 413. (3) Lc village d'Aouste près la ville d'Eu, suivant les uns, et le bourg d'Ault," selon d'autres. tonin, Marc-Aurèle, Constantin, Gratien , Valentinien et plusieurs autres Césars résidèrent à Amiens.

On trouve à Liercourt, sur les monts de Caubert et à Saint-Valéry, de vastes camps retranchés destinés sans doute à défendre les rives de la Somme contre les attaques des Belges septentrionaux et à protéger les transports des vivres et des munitions que les Romains effectuaient généra lement par la voie des rivières. Le camp situé sur la côte de Liercourt est surtout remarquable par son étendue et sa conservation, la force de son assiette et l' élévation de ses remparts. 11 comprend 46 hectares 20 centiares , près de 182 arpents romains , et, suivant M. d'AIlonville , il aurait pu renfermer quatre légions à la fois avec la cavalerie, l'infanterie légère et les équipages. Le camp prétorien, marqué par une enceinte circulaire de trente mètres en tous sens, est placé dans le bois de Duncq. Des fouilles y ont fait découvrir des fragments d'armure et une médaille de Marc-Aurèle.

On pense que ce camp doit être attribué à Jules César , et qu'il a servi à contenir l'armée que ce grand homme conduisit contre les Bellovaques et leurs alliés, dans la huitième et der nière campagne de la guerre des Gaules (1). Le retranchement de dix pieds de hauteur environ , qui existe sur les monts de Caubert , est coupé par une ouverture appelée vulgairement Cren de porte , et défi) Cf. Dissert, sur les camps romains du départ, de la Somme, píir M. d'AIlonville, 182S, in-K signé sous ce nom dans un acte de 1283, qui a pour objet les bornes de la banlieue d'Abbeville. Le camp , que le retranchement divise en deux sections , occupe une vaste étendue. II est placé , comme la majeure partie des camps romains , à la pointe d'un angle que forment deux vallées entre elles , l'une sèche et l'autre garnie d'eau.

L'étendue de la section qui touche au faubourg Rouvroy est de 127 arpents. II n'est pas aussi facile de déterminer celle de la seconde section vers Caubert, parce qu'elle a subi des altérations que la première ne pouvait éprouver. Ajoutons, comme une chose digne de remarque et comme un autre témoignage de la présence des troupes romaines sur ce point culminant , qu'il y avait jadis à l'extrémité du faubourg de Rouvroy , à cinquante marches du rideau du camp, une ancienne porte appelée Porte de Rome (1), et que le nom de ce monument s'est conservé sur les lieux jusqu'à nos jours. Le pont qui en était voisin se nomme encore Pont de Rome. L'établissement romain , situé près de Samt-Valery , s'étend depuis la falaise du cap Hornu jusqu'à la ferme de Rossigny. II dominait aussi la Somme et formait une espèce de presqu'île fortifiée par des marais et des falaises.

Un lieu de sépulture indique que ce poste militaire fut long-temps occupé. Les Romains , pour établir une communication entre les Amiénois et les peuples du pays de Caux , avaient (1) Voir le plan ligure d'Abbe\ille, par Robert Cordier, 1653. construit deux ponts sur la Breslc , à Gamaches , et ces deux passages sont encore indiqués, dit Dom Grenier, par des vestiges de chaussée. Une grande quantité de débris antiques ont été dé couverts dans les campagnes et même dans Tintérieur des villes. Nous citerons, parmi les monuments celtiques les plus remarquables , les buttes funèbres connues sous le nom de tombelles. Ces buttes , en forme de petites montagnes circulaires, ont dû nécessairement disparaître par leffet de la culture. Cependant on en connaît encore plusieurs , notamment trois près de Port , une autre dans ce village , trois entre Nôyelles et Phili beaucourt, une entre Bonnel et Ponthoile , plusieurs dans le bois de Vron , dans la forêt de Canlâtre , dans les bois de Vironchaux, beaucoup dans la forêt de Crécy.

Ces buttes ont attiré avec raison l'attention des archéologues. Elles rappellent d'une part les monticules de terre que les Germains élevaient sur leurs morts , sepulchrum cespes erigit (1), et les rites funèbres des nations de l'Asie et de l'Europe septentrionale, aux époques historiques les plus reculées (2). Legrand d'Aussy , qui a mentionné les collines funéraires de Nôyelles , fait remarquer que T absence d'objets en métal dans ces collines prouve qu'à Tépoque où elles furent élevées les Gaulois n'étaient point encore sortis (1) Tacitus, De mor. germ. cap. 27. (2) Legrand d'Aussy, Mém. sur les anc. sépultures nationales, dans les Mém. de l'institut, Sciences morales et politiques, an VU, t. II, p. 411. de létal sauvage. On y a trouvé des haches et des flèches en cailloux aiguisés. Les haches étaient dé pourvues de leurs hampes et les flèches de leurs tiges, mais sans aucun doute elles y avaient été déposées en tières et en état de servir.

Les tombelles de Port, dont une porte le nom de Martimont , Mont de Mars , con tenaient des urnes et des boîtes de bois pleines d'os sements brûlés d'hommes et de chevaux , et à côté de chaque urne , un silex taillé en arme offensive. L'un de ces silex représentait un petit sceptre surmonté d'une tête de coq, oiseau consacré à Mars. La tombe de Drucat contenait aussi des ossements brûlés. Ces os sements étaient placés sur des lits de silex plats, recou verts d'écorces d'arbres et accompagnés de petits silex taillés en pointe de flèche (1). La butte de Saint-Ouen , près de Noyelles-sur-Mer , renfermait un grand nombre de têtes humaines séparées du tronc et disposées en une sorte de cône (2). La tombelle de Crécy fut souillée en 1787 (3). On y trouva deux sarcophages composés de plusieurs pièces en argile cuite , et dont chacun contenait un squelette entier , mais aucun vestige de feu , point d'urnes funéraires , point de charbons.

Les deux morts avaient été ensevelis (1) Notice sur les tombes de l'arrondissement d'Abbeville, par M. Traullé, 1823, in-8". (2) Mém. de la soc. roy. d'émul. d'Abbeville, 1838-40, p. 275. (3) II existe entre Conchil et Waben un monticule funèbre, nommé le Ment d'Hère, qui n'a jamais été exploré. La tradition en fait la tombe d'un général romain. vêtus ; on ajoute même que l'un d'eux portait au doigt un anneau de cuivre et que son vêtement était attaché avec une agrafe du même métal (1). On a aussi trouvé à Port cinquante-et-un vases celtiques. Ces vases étaient placés dans la terre à une profondeur d'un mètre environ, et disposés par groupes de trois à six. Ils renfermaient des ossements humains calcinés et des os d'animaux, parmi lesquels on a reconnu des os de souris , de taupes , de musaraignes, de rats d'eau et de lérots.

Près de chaque groupe de vases étaient des os de chevreuils , de sangliers , de bœufs et de moutons ; mais la présence d'un morceau de fer ayant la forme d'un clou, et l'absence de tout in strument en pierre assigne à ces débris funèbres une antiquité moins reculée que celle des tombes de Port (2). Nous mentionnerons encore la curieuse pirogue celtique découverte en 1834 dans le marais d'Estrebceuf, près de Saint- Valéry. Cette pirogue, faite avec le tronc d'un chêne de 30 pieds de longueur et de 20 pouces de largeur moyenne, ne présente sur ses bords ni trous ni échancrures qui aient pu servir soit à passer , soit à attacher des cordages ; mais l'emplacement d'un mât est indiqué dans le fond de la barque (3). (1) Magasin encyclop., t. IV, p. 329. (2) Ces vases ont été recueillis et décrits par M. Hecquet d'Orval.

Cf. Mém. de la soc. d'émul. d'Abbev., 1838-40, p. 285. (3) Ibid. 1834-35. p. 81. Voir sur une pirogue déterrée n Paris cn 1806, et faite aussi d'un seul tronc d'arbre (Mém. de l'acad. des in scrip., nouv. série, t. V, p. 91). Les haches de pierre sont cn grand nombre dans les tourbières et dans les plaines du Ponthieu. Ces haches , dit Mongez , ont été trouvées dans tant de contrées diverses et dans des sépultures si différentes, qu'il a été jusqu'ici très-difficile de décider avec certi tude quel fut le peuple qui s'en est servi le premier ou le dernier ; car si l'on s'en rapporte à un poème fran cique qu'on croit avoir été composé au VIIIe siècle de l'ère chrétienne, les deux héros de ce poème sont encore armés de haches de cette espèce , qui sont désignées sous le nom de staimbort , formé de staim (aujourd hui stein), pierre, et de bort, bart et bard, hache de pierre (1).

On a découvert à Abbeville, dans la tourbe , en creusant les fossés de la Portelette, une assez grande quantité de haches ; quelques unes étaient encore munies de leurs gaines en corne de cerf et de leurs manches en bois (2). Une épée gauloise en fer, trouvée à Long (3) et des meules à bras de quartz-agate-brèche, autrement de poudding, découvertes aussi dans les environs d'Abbe ville (4), ont donné lieu à de savantes dissertations. (1) Mém. de l'acad. des inscrip., nouv. série, t. V, p. 71. (2) Ces haches ont été recueillies par M. Boucher de Perthes. Cf. Mém. de la soc. d'émul. d'Abbev. 1834-35, p. 94.— Ibid. 1836-37. p. 224. (3) Cf. Mém. de l'institut (littér. et beau\-arts), fruct. an VII. t. V p. 317. (4) Ibid. (Classe d'hist. et de littér. ancien.) t. 111, p. 441. Ces petites meules, d'un pied environ de diamètre, et pesant chacune cinquante livres , ont dû servir aux Gaulois , dit Mongez, ou à ces essaims de Francs qui, pendant le IVe et le Ve siècle, firent si souvent des incursions dans les Gaules, surtout dans la Belgique ; mais le travail des tourbières en a fait déterrer d'autres attribuées aux Romains, qui se servirent également, on le sait, de petits moulins à bras.

Trois épées de bronze, trouvées près d'Abbeville, et d'autres armes découvertes dans les attérissements de la Somme, et que Mongez a fait aussi connaître dans plusieurs mémoires des recueils de l'institut (1) , doivent être mises au nombre des débris antiques les plus curieux recueillis dans le Ponthieu. C'est encore à Tépoque gallo-romaine et aux premiers siècles de la monarchie française qu'appartiennent les cercueils de pierre que Ton a déterrés au XVe siècle à Abbeville, sur la place Saint-Pierre, et de nos jours à Sailly-Brai, à Martainneville, à Buigny-TAbbé, etc. Les territoires d'Abbeville et de Montreuil sont traversés de Test au nord par la grande route romaine, dite aujourd'hui chaussée Brunehaut, qui allait de Lyon à Boulogne-sur-Mer, en passant par Amiens et qui, d'après le témoignage de Strabon, fut construite par ordre d'Auguste en continuation de Tune de celles qui, de Rome, conduisaient dans les Gaules.

(1) Ibid. Classe de littér. et des beaux-arts, fruct. an VII, t. V. p. 496. Près d Estrées-les-Crécy cette route se bifurquait : l'embranchement le plus méridional conduisait au passage de la Somme à Abbeville et traversait la ville d'Eu. Entre ces deux villes, le nom de Tancienne chaussée subsiste encore à Saint-Marc-la-Cauchie (I). Les monuments de Tantiquité romaine sont nombreux dans le Ponthieu. On y trouve des médailles de toute espèce, des vases en terre rouge, grise et noire, des figurines, des ex-voto, etc. Deux belles amphores et un groupe en bronze d'une admirable exécution, représentant, le combat d'Hercule et d'Antée (2) ont été trouvés à Bellifontaine , à Long et à Cocquerel ; M. de Caylus a fait graver dans son recueil d'antiquités (3) un buste de Cybèle de six pouces de hauteur environ, déterré à Tours en Vimeu. « Ce buste, dit le savant archéologue, est le plus beau et le mieux dessiné que j'aie vu de fabrique romaine L'air de tête ne peut être plus agréable ni les cheveux mieux traités.

La coiffure indique de quelle façon les tours flanquaient et défendaient autrefois les murailles et les portes. » — Une mosaïque a été découverte, il y a peu de temps encore, sur le terrain de Tancienne abbaye de Sery ; on y a aussi déterré des vases et de très-belles tuiles à rebords, mais on a tout brisé. A Abbeville on a trouvé des médailles carthaginoises et un grand nombre de médailles de Postume sur (1) Mém. de l'acad. des inscript., t. XIX, p. 638. (2) Cf. Mém. de la soc. d'émul. d'Abb., 1834-35, p. 71. (3) T. V, pi. Templacement de Tancienne porte Comtesse, dans un vase de terre, au milieu d'un mur extrêmement épais, près duquel on découvrit des restes de vieilles tours profondément enterrées ; des médailles de Claude, de Trajan, de Commode, de Caracalla, de Constantin, de Constance et du Bas-Empire; des pierres sur les quelles étaient sculptés divers attributs constatant Texistence d'un monument expiatoire, et un très-beau vase qui a dû servir dans un therme.

L'incurie avait longtemps laissé disperser la plupart des monuments antiques découverts dans le pays ; aujourd'hui, un musée public a été ouvert à Abbeville, et les précieux débris que le hasard fera découvrir encore ne seront plus, nous l'espérons, perdus comme par le passé.

Chapitre II

Invasions frankes. — Etablissement des conquérants germains dans le Ponlliien. — Histoire chronologique des premiers comtes. Les barbares qui s'étaient établis en de-cà du Rhin, dés les premières années du Ve siècle, ne tardèrent point à s'avancer jusqu'à la Somme , qui formait alors la barrière de l'Empire dans la Gaule septentrionale. Les Romains se fortifièrent le long de ce fleuve et en gardèrent les passages (1 ) , mais sans pouvoir arrêter les invasions. Saint- Jérôme, dans une lettre écrite vers Tan 409, parle en ces termes de Tapparition des barbares dans TAmiénois : Ambiani, Atrebati extremique hominum Morini... Translati in Germaniam (2). « Du Rhin à la Somme, dit M. Aug. Thierry, les invasions sans cesse renouvelées pendant près d'un siècle , furent (1) Mém. de l'acad. des inscript., t. X, p. 446.

(2) S. Hieronymi opéra omnia, lut. par. 1623, in-f», t. 1, p. 96. désastreuses sans mesure , et les bandes de Francs incendiant , dévastant , prenant des terres chacune à part , se cantonnèrent une à une sans offrir aux indi gènes ni capitulation, ni merci (1).» Vers 437, Clodion s'empara de Cambrai ; malgré la défaite que lui fit éprouver Aétius, il étendit ses conquêtes jusqu'à la Somme , et , en 445, il établit le siège de son empire à Amiens, où il mourut. Sous le règne de Mérovée, son successeur, Attila , ravagea Beauvais , Amiens , Arras , toute la région du nord qui avait été comprise sous le nom de seconde Belgique. Et jàm, terrificis diffuderat Attila turmis In campos se, Belga, luos. dit Sidoine- Appollinaire en parlant de celte invasion. Attila, sans aucun doute, aura poussé des partis dans le Ponthieu.

A Mérovée succéda Childéric, qui continua, dit-on, d'habiter Amiens comme ses prédécesseurs , mais on sait peu de chose de tous ces chefs barbares. Un d'eux, Ragnacaire, établit à Cambrai le siège d'un nouveau royaume qui s'étendait aussi jusqu'à la Somme. Clovis, voulant devenir seul maître de la Gaule , forma le projet de s'emparer de ses états , le défit dans une bataille et le tua d'un coup de hache. Après la mort de Clovis , ses fils divisèrent entre eux la France. Clotaire eut en partage le royaume de Soissons, et Ton prétend qu'il investit Alcaire , fils du roi de Cambrai (t) Récits des temps méroving., 1840, t. I", p. 216. assassiné par Clovis, du gouvernement des côtes maritimes depuis la Seine jusqu'à TEscaut. Alcaire s'intitula Dux Franciœ maritimœ seu Ponticœ ; fixa le siège de son gouvernement à Centule , aujourd'hui Saint- Riquier, et y établit un palais.

Après Alcaire parait Aymeric, comte de Boulogne, qui avait épousé en secondes noces la veuve de Ragna caire. Ce nouveau duc ou comte de la France maritime faisait, dit-on , sa résidence à Port-le-Grand , qui était alors une petite ville , comme le rapporte encore la tradition (1); mais ces données ne sont pas certaines. Aymeric n'administrait peut-être qu'en sous ordre une partie de la province : Saint-Honoré, évêque d'Amiens, était son fils. On trouve dans la vie de Saint-Josse (2) le nom d'un autre duc, Haymon, qui résidait à Maïoc , près du Crotoy (3). Ce duc y reçut Saint- Josse dans son château , le chargea de desservir sa chapelle , et fit construire , en 625 , près de Montreuil-sur-Mer, un monastère qui depuis porta le nom du saint. Saint-Fursy, que le Ponthieu compte ainsi que Saint- Josse au nombre de ses apôtres , passait à Maïoc , lorsqu'il entendit de grands gémissements dans la maison du duc Haymon, dont le fils unique venait de mourir.

L'homme de Dieu, dit la légende, s'offrit pour (1) Malbrancq, p, 337.— Hist. des Mayeurs d'Abbeville, p. 26. (2) Rer. gallic. et franc, scrip., t. III, p. 320 et 539. (3) Maïoc n'est plus aujourd'hui qu'un hameau. garder le corps pendant la nuit. Au point du jour, Haymon vint, avec sa femme et une foule nombreuse qui se lamentait, dans la demeure où priait le saint homme ; ils trouvèrent le fils du duc vivant, chantant et priant Dieu avec le saint qui Tavait rendu à la vie. Alors, Haymon joyeux, glorifiant Dieu, lui donua un domaine du nom de Macerias (1), et le supplia de ne jamais s'éloigner de lui. Haymon, suivant les chroniques, eut pour successeur Drochlric et Walbert. Drochtric, ayant voulu s'assurer si le corps de Saint-Josse s'était conservé sans se cor rompre, fit ouvrir son tombeau et y ayant porté ses regards, il s'écria : Ah !

Saint- Josse ! Aussitôt il devint sourd et muet, et, jusqu'à sa mort, il éprouva une grande faiblesse dans toutes les parties de son corps. La femme de ce duc, effrayée du malheur de son mari, éleva ses gémissements vers Dieu, et pour le salut de son âme, donna à Saint-Josse les deux villages de Crespiniac et de Netreville (2), Crispiniacum, Net re villa. Walbert ou Waldeberck , frère de Saint-Faron de Meaux, neveu du duc Haymon et petit-fils d'un chef sicambre de la race royale , à qui Clovis avait (1) Bollandus pense que c'était un château situé sur l'Authie au dessous de Doullens. Ce lieu fut plus tard, cn s'acroissant, divisé en deux villages, dont l'un, appelé Maseroëles (Méserolles), et l'autre> Forhem ou Forshem, en teuton la maison de Fursy, Fursci dom us, aujourd'hui Frohen. (Rer. gall. et franc, script., t. III, p. 539.) _ (2) Ordcric vital.

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