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Dans le nord, se trouvent deux massifs montagneux, distincts par les caractères géologiques et par la végétation qui les couvre, formés par le prolongement des chaînes du Tell et du Sahara qui traversent de l'ouest à l'est toute la partie septentrionale de TAfrique. Les arêtes principales de ces deux chaînes de monta gnes sont dirigées du sud-ouest au nord-est, la plus septentrionale allant se terminer au nord du golfe de Tunis à la hauteur du cap ou Ras El Abiad, tandis que la plus méridionale se prolonge au sud du golfe de Tunis jusqu'au sommet de la presqu'île du de L.vnessan — Tunisie. cap Ron. Dans la partie occidentale de la Tunisie, ces deux arêtes principales sont réunies par des arêtes secondaires très nom breuses, de manière à former un massif en apparence unique, dont on ne peut aisément distinguer les deux parties consti tuantes que par les caractères géologiques, le grès dominant dans la partie qui sert de prolongement au Tell algérien, tandis que les roches crétacées caractérisent celle qui appartient à la chaîne saharienne et qui fait suite au massif algérien du Djebel Aurès.
Chapitre II
La situation de l'agriculture indigène Je parlerai d'abord de Tétat de l'agriculture tunisienne. C'est l'agriculture qui alimente le commerce et fait vivre l'industrie. C'est donc elle qu'il faut étudier en premier lieu, si Ton veut avoir une idée exacte de la situation économique d'un pays. II existe en Tunisie trois grandes cultures indigènes : celle des céréales, celle des oliviers et celle des dattiers, auxquelles il faut joindre celle que Ton appelle dans le pays « les jardins » : celle-ci comprend, avec les plantes maraîchères, une certaine quantité d'arbres et d'herbes qui fournissent des éléments à l 'alimentation de l'homme ou des animaux et qui exigent des soins spéciaux et un arrosage régulier. 1° Culture des céréales Sous le titre de culture des céréales, nous comprendrons surtout celle du blé dur et de l'orge.
Les centres principaux de ces cultures sont : dans le Nord, les plaines de la Medjerdah, parmi lesquelles il faut citer la vaste vallée qui s'étend entre Béja et Ghardimaou sur une longueur de plus de quatre-vingts kilomètres et une largeur moyenne de cinq à six kilomètres; celle d'Utique, au voisinage de Tembouchure du fleuve dans le golfe de Porto- Farina, les plaines de la Milianah, etc.; dans TEst et le Sud, toute la partie du pays qui s'étend entre la mer et les montagnes. Si toutes ces parties de la Régence recevaient régulièrement des pluies pendant Thiver, toutes se prêteraient également à la culture des céréales, parce que toutes ont un sol suffisamment fertile. Mais, ainsi que nous Pavons dit plus haut, les pluies ne sont régulières qu'au nord d'une ligne transversale joignant Sfax à Feriana.
C'est donc au nord de cette ligne que se trouve véritablement le grenier de la Tunisie. Mais je dois noter que ce grenier est aujourd'hui bien pauvre relativement à ce qu'il a dû être à l'époque de Toccupation romaine. Des gourbis en branchages ou des tentes en toile brune sont aujourd'hui les seules manifestations de la vie agricole que Ton trouve dans une foule de lieux où se dressaient jadis les mai sons en pierre des agglomérations romaines. Des surfaces immenses, des terres magnifiques ne portent que des chardons ou des broussailles ; quant aux parties cultivées en blé ou en orge par les Tunisiens, elles ne sont jamais fumées et ne reçoivent qu'un labour insignifiant. Après les premières pluies de l'automne, les indigènes font passer dans les champs qu'ils veulent ensemencer une charrue de très petite taille qui ne fait que racler le sol ; puis ils sèment le blé ou l'orge et ne s'occupent plus de la terre que pour faire la moisson dans le courant du mois de juin.
Ils coupent alors la partie supérieure seulement des tiges du blé ou de l'orge, laissant un chaume très haut qui servira de pâture aux bestiaux. Ils ne font ainsi que très peu de paille. Le dépiquage est fait avec un appareil qui parait dater de l'époque cartha ginoise. Avec une semblable culture, le rendement des terres ne peut être que très peu considérable. On Testime généralement à six hectolitres seulement par hectare. Aussi, la Tunisie fait-elle à peine assez de blé et d'orge pour la nourriture de ses habitants. LA SITUATION DE L'AGRICULTURE INDIGENE 15 Les terres à céréales n'appartiennent pour ainsi dire jamais à ceux qui les cultivent. Ces derniers ne sont que des locataires temporaires ou des métayers d'une sorte particulière, auxquels on donne le nom de i khammès » . Les locations ne sont faites d'ordinaire que pour un an, par fois pour deux ou trois années au plus.
Le locataire n'a donc au cun intérêt à améliorer la terre de son propriétaire ; son insou ciance à cet égard est si grande qu'il ne se donne même pas la peine d'arracher ou de couper les broussailles ; il les contourne avec la charrue, sans y toucher plus que si elles étaient sacrées. Si les broussailles sont formées de plantes que respectent les moutons, les bœufs et les chèvres, comme les jujubiers épineux et les lentisques, elles se multiplient à leur aise, envahissant chaque année une portion nouvelle du champ, qui ne tarde pas à être tout entier impropre à la culture. Beaucoup d'excellents terrains ont été ainsi perdus par la négligence des agriculteurs. Lorsque les locataires sont indépendants, ils possèdent la char rue et les bœufs nécessaires au labour ; ils payent au proprié taire une certaine somme pour la location du terrain, ensemen cent et récoltent à leurs frais et gardent toute la récolte.
Ces sortes de cultivateurs sont peu nombreux. La catégorie des khammès est beaucoup plus importante. Le khammès reçoit du propriétaire, pour la méchia de terre (environ dix hectares) qui lui est allouée , une paire de bœufs qu'il doit nourrir, entretenir en bon état, une charrue et la quantité de grain nécessaire à Tensemencement. II laboure le sol, le sème, fait la récolte avec le concours du propriétaire, dépique l'orge ou le blé, met la paille en meules et nettoie le grain. On prélève alors Timpôt, puis le propriétaire prend quatre cinquièmes de la récolte et en laisse un cinquième au khammès. Si Ton estime la récolte à six hectolitres par hectare ou soixante hectolitres par méchia de dix hectares et Timpôt au dixième (1), soit six hectolitres, la semence à un hectolitre par hectare, soit dix hectolitres pour la méchia ; il reste à partager entre le propriétaire et le khammès quarante-quatre hectolitres par méchia, dont le cinquième d'environ neuf hectolitres constitue la part du khammès.
A douze francs Thectolitre, le khammès retire de sa peine environ cent francs par méchia ensemencée. II est vrai que dans les bonnes années la récolte dépasse six hectolitres par hectare, et que le khammès peut cultiver pour son compte quelques légumes, s'il a de Teau à sa disposition. II est aussi propriétaire d'une vache, de quelques chèvres et de vo lailles qui vivent comme elles peuvent. Cependant, même dans les années de bonnes récoltes et en réunissant les conditions les plus favorables, son revenu est à peine suffisant. Aussi, quoique vivant de la façon la plus misérable, se trouve-t-il entraîné presque fata lement à devenir le véritable serf de son propriétaire. Lorsque la récolte est bonne, il se lire d'affaire, grâce à une sobriété et à une simplicité de vie dont il est difficile de se faire une idée quand on n'a pas observé les choses directement.
Son habitation est une hutte ou gourbi permettant à peine de se tenir debout et entouré d'un parc dans lequel est logé son bétail. Son lit est une natte ou une peau de mouton. Son vêtement se compose de loques et d'un burnous qui semble avoir servi à plusieurs générations. Les femmes sont vêtues d'une simple pièce de cotonnade bleue. Les enfants vont nus, ou peu s'en faut. Quant à la nourriture de la famille, elle se compose d'eau comme boisson, de galettes de semoule pétries par les femmes et cuites dans de petits fours en terre, d'huile rance dans laquelle on trempe légèrement le pain, et, une fois par jour seulement, de couscouss, avec, ou, plus souvent, sans viande. Celle-ci est (1) On verra plus loin que l'impòt dépasse souvent de beaucoup le dixième du revenu. LA SITUATION DE L'AGRICULTURE INDIGÈNE 17 représentée soit par des volailles maigres, soit par la viande, ou simplement les intestins frais ou séchés au soleil du mouton ou du bœuf.
Grâce à cette vie de privations constantes, lc khammès peut, quand la récolte a été bonne et s'il est industrieux, s'il sait, par exemple, ajouter à son revenu normal le prix d'un peu de beurre fabriqué par les femmes, il peut, dis-je, attendre la récolte sui vante. Mais lorsque Tannée est mauvaise, c'est-à-dire lorsque la pluie a été trop rare, il a vite consommé sa maigre part de grain; il s'adresse alors à son propriétaire, qui est tenu par la coutume de lui faire des avances, mais auquel, à partir de ce jour, il sera presque indissolublement lié. Comment, en effet, pourrait-il rembourser les cent ou cent cinquante ou deux cents francs qui lui seront donnés en acompte sur la récolte future ? Désormais le khammès est un serf; il ne pourra quitter le propriétaire auquel il doit et se lier à un autre qu'à la condition que celui ci rembourse au premier sa créance.
L'influence d'un pareil état de choses sur le régime économique du pays en général et sur son agriculture en particulier ne peut être que funeste. Le khammès n'ayant aucune chance de devenir propriétaire du sol, ne pouvant même pas caresser Tespoir de se libérer vis à-vis du propriétaire à Taide de la maigre part que celui-ci lui abandonne sur la récolte, le khammès, dis-je, ne fait aucun effort pour améliorer la terre et se laisse volontiers aller à ne faire que la somme de travail tout à fait indispensable pour assurer sa subsistance. Tout au plus, s'il est particulièrement laborieux, fera-t-il des efforts pour élever une vache, quelques chèvres et des volailles, et pour cultiver lc jardinet dont le propriétaire lui abandonne, d'ordinaire, la jouissance exclusive. D'autre part, comme le propriétaire retire de sa terre, sans efforts et à peu près sans dépense, un revenu relativement conside Lanessan. — Tunisie. dérable, il ne se préoccupe pas plus que le khammès des moyens d'augmenter le rendement du sol.
De là le mauvais état de la plupart des terres à céréales de la Tunisie, la négligence apportée dans le labour, Tabsence absolue de fumure et de sarclages ; de là, en un mot, la situation déplorable de l'agriculture dans un pays où sont réunies la plupart des meilleures conditions pour qu'elle soit très prospère. Nous rechercherons plus loin quels sont les moyens qu'il serait utile d'employer pour remédier à cet état de choses. 2° Culture des oliviers La seconde grande culture indigène de la Tunisie est celle de Tolivier. Les localités dans lesquelles les oliviers sont cultivés sur une vaste échelle sont : les environs de Tunis et de Bizerte, la partie inférieure de la presqu'île du cap Bon, le Sahel, les environs de Sfax, ceux de Gafsa, de Zarzis et Tile de Djerba. Nous ne citons que les lieux dans lesquels ils forment des cultures assez importantes et assez homogènes pour mériter le nom de bois ou forêts d'oliviers.
Mais ils sont cultivés, en moindre quantité dans un grand nombre d'autres localités, ou, pour mieux dire, au voisinage de la plupart des centres de population, sans pré senter toutefois des agglomérations comparables à celles que nous venons d'indiquer. Partout où les oliviers forment des bouquets ou des bois plus ou moins étendus, ils sont plantés à vingt ou trente mètres les uns des autres, souvent en rangées quinconciales ; ils ne sont pas entremêlés d'autres arbres, et on ne fait sous eux aucune culture ; i/ AGRICULTURE INDIGÈNE 19 le sol est soigneusement débarrassé des herbes et même labouré une ou plusieurs (ois par an. Quelques personnes estimenl à une dizaine de millions le nombre total des oliviers de la Tunisie, mais cette évaluation est purement hypothétique ; on ignore même le chiffre réel qu 'atteignent ces arbres dans les points où, comme le Sahel, Timpôt est perçu par pied d'olivier, parce que, souvent, dans les terrains de mauvaise qualité, les répartiteurs de Timpôt réunissent, pour la perception des droits , plusieurs arbres en un seul.
Quant à la valeur des arbres, elle est très différente dans les diverses localités. Les oliviers de la région de Tunis sont pour la plupart très vieux, en mauvais état et mal cultivés. Cela est vrai surtout pour ceux qui couvrent les collines entourant immédiatement la ville de Tunis. On fait remonter la plantation de la majeure partie de ces arbres à l'époque romaine, c'est-à-dire à plus de deux mille ans. Un grand nombre sont creux, réduits à la portion corticale du tronc et couronnés par un maigre bouquet de branches ; d'autres sont des repousses déjà centenaires de souches énormes. Tous ces vieux débris sont presque entièrement abandonnés à eux-mêmes ; on ne les taille presque jamais ; la récolte se fait sans aucun soin, souvent en brisant les branches les plus jeunes et les plus productives, afin d'économiser quelques moments plus ou moins précieux ; le sol n'est labouré que superficiellement et deux fois seulement chaque année ; il se montre presque partout couvert d'herbes qui attirent les chèvres , les pires destructeurs des arbres.
Ces oliviers d'un âge trop avancé donnent à peine une bonne récolle tous les huit ou dix ans. Ils occupent inutilement un sol fertile ; mais la négligence des propriétaires est telle qu'on les laisse mourir sur place plutôt que de faire les dépenses nécessaires à leur remplacement par des cultures rapportant davantage. Un espace considérable de terrain sur lequel de jeunes oliviers pousseraient admirablement, et qui conviendrait non moins bien à la vigne, se trouve ainsi, à proximité même de Tunis, occupé par une forêt d'arbres presque absolument impro ductifs. Dans le nord, notamment près de Bizerte, on trouve encore un assez grand nombre de ces très vieux troncs ; cependant, la plupart des oliviers de cette région sont en meilleur état que ceux dont nous avons parlé plus haut. Ils sont plus beaux encore dans les forêts assez étendues qui entourent les petites villes de Soliman, de Menzel-Bou-Zalfa, de Nebeul, de Menzel-Tennis, et de Kebilia, dans la presqu'île du cap Bon. iMais les plus jeunes, les plus beaux et les mieux cultivés de la Tunisie sont ceux du Sahel, c'est-à-dire de la région comprise autour des villes de Sousse, Monastir et Mahédia.
Les statistiques officielles indiquent dans le Sahel plus de trois millions deux cent mille pieds d'oliviers (exactement trois millions, deux cent trois mille, quatre-vingts), mais ce chillre est considéré comme très inférieur à la réalité ; les indigènes ont tout intérêt à en dissimuler le nombre exact, puisque Timpôt est payé à raison de tant par arbre et que les réparti teurs de Timpôt en font souvent payer deux, trois ou quatre pour un seul. Dans tout le Sahel, le sol des bois d'oliviers est labouré au moins trois ou quatre fois chaque année, la récolte se fait avec un assez grand soin et les arbres sont taillés régulièrement. Les meilleures dispositions sont prises pour qu'ils bénéficient de la plus grande quantité possible d'eau des pluies. Des levées en terre limitent des espaces à peu près quadrangulaires comprenant de quatre à six arbres, espaces dans lesquels toute Teau tombée s'accumule et reste enfermée jusqu'à ce qu'elle ait été absorbée par le sol.
Dans tous les points où le bois est voisin d'une colline inculte, ces levées de terre sont aménagées de façon à conduire au pied des arbres l'eau qui tombe sur la colline. Aux environs de Sousse, ces levées coupent les routes tous les vingt ou trente mètres et les rendent presque impraticables aux voitures. Bien qu'ils soient relativement jeunes, la plupart des oliviers du Sahel paraissent avoir une centaine d'années, mais ils sont en pleine production, très vigoureux et de grande taille. Les plus grands des environs de Nice pourraient à peine lutter avec eux pour les dimensions. Quant à ceux des environs d'Aix, ils paraî traient des pygmées à côté de ces géants aux belles et robustes formes. J'ai noté, en traversant le Sahel de Sousse à Monastir et à Mahédia et de Mahédia à El-Djem, quelques plantations récentes d'oliviers, mais je dois dire qu'elles sont peu nombreuses.
On paraît presque se borner à remplacer les arbres disparus. II en est autrement dans les environs de Sfax et de Zarzis, où existent aussi de très belles plantations. Les environs de Sfax sont occupés, sur une région variable entre six à huit et dix à douze kilomètres autour de la ville, par des jardins formés en majeure partie d'oliviers auxquels sont parfois mélangés des figuiers, des amandiers, des grenadiers et quelques autres arbres fruitiers. Les plantations nouvelles sont assez nombreuses et paraissent gagner chaque jour du terrain en dehors des plantations anciennes qui sont les plus rapprochées de la ville et qui ont dû être également nombreuses autrefois, dans la vallée qui s'étend entre EI-Djem et Sfax. On trouve, en effet, tout le long de la route qui relie ces deux villes, de vieux oliviers épars dans la plaine ; ils sont aujourd'hui à peu près entièrement abandonnés, mais ils restent, avec les ruines romaines, abondantes dans cette région, comme les témoins d'une prospérité aujourd'hui disparue.
Les statistiques officielles indiquent dans toute la circonscription de Sfax 568,774 pieds d'oliviers en pleine production, plus 250 à 300,000 plantés depuis moins de dix ans et encore exempts d'im pôt. Ces chiffres sont probablement très inférieurs à la réalité. Autour de Zarzis, il existe une ancienne oasis de dattiers de deux à trois kilomètres de diamètre, aujourd'hui très négligée en ce qui concerne les dattiers, mais que les indigènes tendent à remplacer par des plantations d'oliviers. Les plus âgés d'entre ces derniers paraissent n'avoir pas plus d'une trentaine d'années, sauf un petit nombre de pieds qui ont survécu à la ruine d'anciennes cultures. En dehors des bosquets d'arbres en production, se voient un grand nombre de plantations nouvelles datant de trois, quatre ou cinq ans. Le gouverneur de TArad a pris sur lui, Tannée dernière, afin d'activer ce mouvement, d'ordonner la plantation de 60 à 80,000 jeunes oliviers.
Ses ordres ont été déjà, en partie, mis à exécution et tout permet de penser que dans quelques années les environs de Zarzis pourront rivaliser pour leurs bois d'oliviers avec ceux de Sfax. Dans Tìle de Djerba, ces arbres sont très nombreux; la plupart sont d'un âge avancé et les plantations nouvelles sont rares. Tout dans cette île, dont le climat est relativement agréable et où l'eau est abondante à une légère profondeur, tout, dis-je, semble indi quer une prospérité en décadence. Les dattiers ont dû autrefois couvrir Tìle ; ils sont aujourd'hui négligés, non sans raison, il est vrai, car leurs fruits sont, comme ceux de Zarzis et de Gabès, peu estimables; niais les oliviers, qui donneraient d'excellents pro duits sont beaucoup moins bien soignés que dans le Sahel et dans les environs de Sfax.
Ils sont mal taillés et le sol estencombré d'herbes nuisibles. Je ne sais à quoi tient cette décadence de l'ile de Djerba, mais elle m'a beaucoup frappé et je crois utile de la signaler ici afin que les personnes autorisées s'en préoccupent. Avec ses eaux abondantes et superficielles, sa température insulaire, c'està-dire relativement tempérée et exempte des variations brusques que Ton rencontre sur beaucoup de points du continent, Tìle de Djerba se prête admirablement à toutes les cultures riches, particulièrement à celles de Tolivier et de la vigne. Si Ton compare la surface relativement minime des terres plan tées en oliviers avec celle qui se prêterait à cette culture, si sur tout on compare leur état dans les diverses régions où ils se trouvent, on est naturellement amené à se demander pour quoi une culture à laquelle la majeure partie de la Tunisie est si favorable y est relativement aussi peu répandue et surtout pourquoi, dans certaines régions, les oliviers sont aussi négligés.
Dégager les motifs de cet état de choses me paraît d'autant plus indispensable que c'est le premier pas à faire dans la voie des améliorations où la France doit entrer. Parmi les causes qui ont dû, jusqu'à ce jour, entraver dans une importante mesure le développement de la culture de Tolivier, je crois devoir citer, en premier lieu, et pour n'y plus revenir, la len teur avec laquelle cet arbre se développe et le nombre relativement considérable d'années qui s'écoulent entre l'époque de la plantation et celle de la production. On estime généralement en Tunisie qu'un olivier ne commence à rapporter quelques fruits que cinq ans après la plantation et que c'est seulement au bout de dix à douze ans qu'il entre en plein rapport. Pour un peuple indolent, ayant peu de besoins, encore moins de prévoyance, et ne pouvant disposer que de bien faibles capitaux, attendre dix ans une première récolte entièrement rémuné ratrice, c'est sans contredit une condition bien peu favorable à la culture, même la plus riche.
Cette première condition nous paraît avoir joué un grand rôle dans Tabandon dont les oliviers sont Tobjet depuis longtemps déjà de la part des Tunisiens. Les particuliers et le gouvernement lui-même ont cependant sait depuis quelques années des efforts importants dans le but de remédier à cette condition défectueuse, mais inévitable, de la culture de Tolivier. Dans les environs de Sfax (j'ignore exactement si cela se fait ailleurs), les propriétaires du sol ont imaginé une manière de procéder qui leur permet de faire des plantations sans avoir à débourser des sommes importantes. Un grand nombre des fortunes des indigènes résullent, m'a-t-on dit, de l'emploi de cette méthode. Le propriétaire met à la disposition d'un khammès ou m'garsi une surface déterminée de terrain à planter en oliviers, et lui fait une avance de fonds pour Tachât de chameaux et d'instruments aratoires et pour sa nourriture pendant deux ans environ.
Le khammès fait la plantation et la soigne jusqu'à ce qu'elle rapporte. A partir de la troisième année il sème des céréales sous les oliviers et le produit en est partagé entre lui et le propriétaire dans la proportion d'un tiers pour ce dernier, qui fournit un tiers de la semence, et de deux tiers pour le m'garsi. Lorsque les oliviers ont atteint l'àge d'une production moyenne, la propriété est partagée par moitié entre les deux parties contrac tantes. Cet état de choses se prolonge jusqu'à la fin de la douzième année , c'est-à-dire jusqu'à ce que les arbres soient en plein rapport, époque à laquelle le propriétaire rentre en possession de sa terre et la cultive à ses frais. Ainsi, grâce à une première mise de fonds d'environ cinq cents francs, le propriétaire se trouve au bout de douze ans en jouissance d'un revenu qui, dès la première année souvent, le rembourse de ses avances et qui désormais est pour lui tout bénéfice jusqu'au jour où il rentre en entière et absolue jouis sance d'une terre en plein rapport.
Dans un pays où le prix de la terre est très minime, un pareil système ne peut qu'enrichir celui qui Temploie. Ajoutons que, sans être aussi avantageux au khammès qu'au propriétaire, il est loin de lui être défavorable : le khammès, en effet, peut vivre en attendant les premières récoltes à Taide du travail qu'il a le loisir de faire en dehors de la plantation et à Taide des animaux qu'il élève pour son propre compte. A partir du jour où les oliviers commencent à rapporter, sa situation devient réellement bonne. II y à une quinzaine d'années, le gouvernement tunisien se préoccupa, de son côté, de favoriser la plantation des oliviers. Un décret de iMohamed Es-Sadok-Bey du 1er chaaban 1286 (5 no vembre 1869) dispense de Timpôt les oliviers et les dattiers plan tés dans les terrains oit il n'en existait pas précédemment, et cela pendant quinze années.
C'est sans doute grâce à cette législation bienveillante que s'est produit le mouvement assez actif de plantation d'oliviers dont nous avons parlé plus haut à propos des régions de Sfax et de Zarzis. Si ce mouvement n'a pas été plus intense et si les forêts d'oliviers sont très négligées dans un grand nombre de points de la Tunisie, il faut, à mon avis, en chercher la cause dans un ordre spécial de conditions sur lesquelles je crois devoir insister, parce qu'elles figurent parmi celles qu'il importe le plus de modifier à bref délai si nous voulons donner à l'agriculture tunisienne toute la valeur qu'elle comporte. En premier lieu, la culture et l'exploitation des oliviers sont soumises à une réglementation aussi vexatoire qu'il est possible de Timaginer. II n'y a pas un seul des actes qu'elle néces site qui ne soit soumis au contrôle incessant et arbitraire de l'administration spéciale (Direction de la Gaba) et des fermiers.
La raison de cette législation est, d'après le texte du décret qui Ta créée (Décret d'Es-Sadok-Bey, du 17 sfar 1287, ou 19 mai 1870), « d'assurer le bon état de la forêt et la prospérité de ses arbres ». Or, ce sont précisément les localités auxquelles elle s'ap plique, c'est-à-dire les environs de Tunis, de Bizerte, etc., qui offrent les oliviers les plus défectueux et les moins bien tenus. Le labour, Témondage des arbres, le transport et la vente des bois qui en résultent, la récolle, la vente des olives, le paiement des ouvriers, etc., sont soumis à une réglementation qui, non seulement fait du propriétaire la chose de l'administration, mais qui encore l'entraîne à des frais pouvant être, sinon supprimés, au moins considérablement atténués, s'il jouissait d'une plus grande indépendance.
L'Administration de la Gaba n'est d'ailleurs pas la seule puissance dont le propriétaire ait à subir les vexations; il faut encore qu'il compte avec les fermiers, la perception de Timpôt sur les oliviers, dans les pays à dîme, leur étant livrée par adjudication. Leur action est malheureusement dans bien des cas plus intéressée que juste et modérée. Ajoutons à ces conditions le taux très élevé de Timpôt qui est prélevé sur la récolte dans les pays à dîme, sur les arbres eux mêmes dans les autres régions, et nous aurons suffisamment mis en relief les causes qui ont jusqu'à ce jour entravé la culture de Tolivier dans un pays qui peut rivaliser à cet égard avec les por tions les plus favorisées du midi de la France et de l'Italie. 3° Culture des dattiers La troisième grande culture indigène de la Tunisie est celle des dattiers.
Elle caractérise les oasis. Celles-ci ne sont autre chose que des bosquets plus ou moins vastes de dattiers sous les quels on fait souvent des cultures diverses dont nous parlerons ultérieurement à propos des « jardins ». On trouve des dattiers épars dans toute la région du Sud, mais il n'existe de véritables oasis de ces palmoës que dans trois points de cette partie de la Tunisie : Gabès, les Nefzaoua et le Djerid. L'oasis principale de Gabès est située autour des deux villages qui forment Tagglomération européenne et la ville de ce nom. Elle est arrosée par TOued-Gabès dont les eaux, habilement dis tribuées par de petits canaux, entourent et traversent chaque propriété. Sous Tombrage des dattiers, dont les troncs atteignent quinze et vingt mètres de haut, les indigènes ont planté des gre nadiers, des amandiers, des abricotiers, des pruniers, des vignes, dont les sarments s'enlacent aux arbres et forment entre eux d'énormes et élégantes guirlandes.
Le sol est couvert d'orge, de maïs, de légumes, de henné, de piments, de tomates, de toutes les plantes que mangent les hommes et les animaux, souvent entremêlées de rosiers et de géraniums. Au milieu du désert aride qui Tentoure, sur le bord de la vaste mer bleue qui baigne l'un de ses flancs et dont les dunes l'envahissent peu à peu, cette oasis toujours fraîche et riante produit sur le voyageur l'un des eflèts les plus séduisants que nous ayons éprouvés pendant le cours de notre voyage à travers la Tunisie. Malheureusement l'eau de TOued-Gabès n'est pas potable, les eaux des puits sont mauvaises, sulfatées ou saumâtres et la dy senterie décime les troupes que nous avons inutilement groupées dans le voisinage de cette séduisante mais malsaine oasis. On compte à Gabès de cent à cent vingt mille dattiers, en y comprenant les deux ou trois oasis plus petites et moins belles qui entourent celle dont nous venons de parler.
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