Introduction
L'ancien régime, même dans notre temps de démocratie, n'a rien perdu de son prestige. La vieille société française a péri ; elle n'a pas été remplacée. Nos salons et nos clubs, nos théâtres et nos assemblées politiques, notre littérature et nos modes ne font pas oublier le dix-huitième siècle. On dirait même que plus cette époque s'éloigne de nous, plus elle s'impose à nos méditations et à nos sympathies. En fait d'art, nous nous passionnons pour le style Louis XVI. En fait d'histoire, notre curiosité ne se lasse pas, quand il s'agit de faire connaître dans ses détails la vie intime d'une aristocratie dont les nouvelles couches sociales auraient tant de peine à égaler les séductions. Heureusement, il existe encore parmi nous bien des gens qui peuvent nous servir de guides dans nos recherches, et dont les souvenirs servent de trait d'union entre la société contemporaine et Tancienne société.
Nous rencontrons chaque jour des personnes qui ont vu, qui ont connu, qui ont servi les frères de Louis XVI, ce comte de Provence et ce comte d'Artois, qui se sont appelés, l'un Louis XVIII, l'autre Charles X. Nos mères nous ont élevés dans l'horreur des crimes de la Révolution. Nos premières larmes ont été pour Marie-Antoinette. Enfants, nous ne contemplions point sans effroi cette place fatale nommée, par antiphrase, la place de la Con corde. Nous avons autrefois causé avec des pages de Louis XVI, avec des femmes qui, dans les appartements de Versailles, avaient
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2 eu l'honneur d'être présentées à la reine martyre. Nous avons fré quenté quelques salons, hélas ! bien rares, où se perpétuaient les traditions de courtoisie, d'élégance, d'esprit de bon aloi qui floris saient chez une Madame Geoffrin ou chez une marquise du Deffand. Les travaux publiés depuis une vingtaine d'années sur la fin du dernier siècle font le plus grand honneur aux progrès de Thistoire, de Thistoire qui, maintenant, unit au charme de Tart la précision de la science. Jamais le respect de la vérité, le goût de Texactitude, la passion du détail, la recherche des autographes, les procédés de Tanalyse n'avaient été poussés si loin. Aussi qu'arrive-t-il? C'est qu'une source qu'on croyait tarie jaillit tout à coup à grands flots. Ce ne sont point seulement des épis que Ton glane, on recueille des moissons immenses.
II y a sur cette époque, dangereuse et séduisante comme la sirène de la fable, tant de mémoires, tant de documents ; la reconstruction s'opère chaque jour d'une manière si complète qu'à certains moments nous nous faisons Tillusion que nous y avons vécu nous-mêmes. A force de contempler les portraits de Marie-Antoinette, de visiter ses palais et sa prison, ses jardins et son calvaire, il nous semble que nous Tavons connue, que nous avons admiré son visage et entendu le son de sa voix. Ses bourreaux nous font fré mir d'indignation, et, quand nous relisons le récit de son supplice, on dirait, tant nous sommes émus, que le crime n'est commis que d'hier. En étudiant à fond toute une période historique, on double, pour ainsi dire, son existence, et Ton s'habitue à vivre simultané ment dans le présent et dans Je passé.
L'on compare les vivantes aux mortes, et Ton essaie de tirer de cette comparaison des ensei gnements salutaires, des réflexions philosophiques, des conclu sions chrétiennes. Mais, pour cela, il faut se pénétrer de son sujet, habiter avec ses héroïnes, méditer dans les endroits où elles ont vécu, où elles ont rêvé, où elles ont souffert, se mettre religieuse ment en communication avec leurs âmes, et les invoquer sinon comme des saintes, du moins comme des martyres. Quelle curieuse galerie que celle des femmes de la cour de Louis XVI ! Auprès de Marie-Antoinette se groupe Madame Éli sabeth, ange de douceur et de pureté ; Mesdames, filles de Louis XV, chaste descendance d'un père voluptueux ; la comtesse de Pro vence et la comtesse d'Artois, types un peu effacés et cependant
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3 dignes d'observation ; Thonnète et sympathique duchesse de Chartres, la touchante princesse de Lamballe, la séduisante du chesse de Polignac, et, à leurs côtés, le bon Louis XVI, le caute leux comte de Provence, le sémillant comte d'Artois, le vertueux duc de Penthièvre, le duc de Chartres qui s'appellera bientôt Philippe-Égalité, et toute la société du Petit-Trianon, Thabile Besenval, le chevaleresque Fersen, le Lauzun, Taimable prince de Ligne ! Nous n'avons pas la prétention de refaire la biographie de ces personnages tous connus. Ce que nous voudrions essayer ce serait d'en retracer à grands traits les esquisses, et surtout de montrer la société où ils jouèrent leur rôle. Appartements de Versailles, joies champêtres du Petit-Trianon, bals de la cour, jeux de pharaon, courses de cheval et promenades en traîneaux, querelle des gluckistes et des piccinistes, bals de TOpéra, nous voudrions rani mer tous ces plaisirs, toutes ces scènes, puis montrer le tableau qui s'assombrit, la révolution qui envahit tout comme une marée montante, Tagonie de la royauté qui commence, lugubre, pathétique, douloureuse.
Ah! pourquoi chercher la fiction, quand la réalité offre de tels enseignements ? Romanciers, renoncez à vos rêves ! Lisez et relisez Thistoire. Y eut-il jamais poème plus grandiose et drame plus mouvementé ? Vos imaginations, si fécondes qu'elles soient, ne pourront jamais atteindre Tintérêt de semblables péripéties. II y a dans Thistoire pour qui sait Tétudier, pour qui sait la comprendre, une somme de pitié, d'émotions, de surprises, une série d'incidents et de contrastes que jamais vous n'égalerez, malgré tous vos efforts. Si admirables que soient vos inventions, il y aura toujours une lumière qui les fera disparaître, comme le soleil, au matin, chasse les ombres. Cette lumière, c'est la vérité ! Qu'elle éclaire donc les héroïnes dont nous allons tenter d'évoquer le souvenir ! On dirait que Tancien régime pour se faire regretter, s'incarna dans un certain nombre de femmes dont Texistence, avant d'être la plus lugubre des tragédies, fut un roman, une pastorale, et qui par leurs nobles qualités, peut-être aussi par leurs gracieux dé fauts, ont un charme et un attrait exceptionnels.
Avant d'être détruites par Torage, les fleurs apparaissent au soleil avec leurs plus brillantes couleurs, et répandent leurs plus doux parfums. Les dernières fêtes de Versailles sont aussi éblouissantes que celles
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4 de Louis XIV, mais avec quelque chose de plus aimable, de plus séduisant. Les femmes de la cour de Louis XVI ont je ne sais quoi d'attendri, de touchant, de sentimental. Élevées à Técole de Jean- Jacques Rousseau, plus qu'à celles de Voltaire, elles aiment la nature, la campagne, la simplicité, se plaisent dans les fermes et dans les bergeries prennent pour blason les houlettes croisées d'Estelle et de Némorin, admirent les mélodies de Grétry et les tableaux de Greuze, préfèrent aux diadèmes un chapeau de paille, aux pierreries un bouquet de fleurs des champs, et quittent volontiers les étoffes de velours, de soie et de brocart pour une robe de percale ou de mousseline blanche. Ces femmes, si agréables, sont la parure d'une société qui, malgré ses travers, fut une combinaison exquise de ce que Tesprit a de plus fin et Télégance de plus charmant.
Après avoir embelli leur époque par leur grâce, elles Thonoreront par leur courage, et Ton s'étonnera, en voyant, à Theure des épreuves, tout ce qu'il y a d'élévation, de grandeur d'âme, de dévouement et d'héroïsme dans ces frêles et délicates natures. On est ému par le contraste qui existe entre la faiblesse matérielle de la femme et sa force morale. Sous ces fines et diaphanes enveloppes, il y a des cœurs d'or, des cœurs de diamant. Les héroïnes du luxe sauront souffrir la pau vreté et la persécution, la captivité et le supplice. Leur intrépidité n'aura d'égale que leur douceur. Les tableaux de Fragonard se changeront en tableaux d'église. Les bergères de Watteau et de Lancret deviendront des chrétiennes sublimes, et Ton sera tout surpris que des caractères autrefois si futiles aient atteint d'un seul coup les plus hauts sommets de la vertu.
La souveraine qui domine toute cette société est un type symbo lique. Ce n'est pas seulement la femme par excellence, la femme avec sa poésie et ses tristesses, ses joies et ses douleurs, son dé vouement et ses souffrances, c'est aussi la personnification de ce régime, dont elle représente non les vices, mais la grâce et les illusions. C'est la femme de son temps, imprévoyante, aimable, sentimentale, ayant, avec Thorreur de Tétiquette, le goût de la nature et de la liberté, la reine qui préfère les escaliers rustiques du hameau de Trianon aux fastueux degrés de Tescalier de marbre des grands appartements de Versailles. La ville du roi-soleil n'apparaît plus dans ce lointain radieux où elle étincelait comme illuminée par les lueurs d'une perpétuelle
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5 apothéose. C'est encore la capitale nominale du royaume ; mais la vraie capitale est Paris, Paris où Topinion publique trône comme une souveraine absolue, Paris qui distribue les couronnes de la renommée, Paris qui applaudit la reine comme il applaudit une actrice. On s'occupe plus des bals de TOpéra que des bals de la cour. Les grands seigneurs et les grandes dames ne quittent qu'à regret les salons parisiens pour aller présenter leurs hommages au roi et à la reine. Paris était jadis le serviteur de Versailles. Versailles est devenu le courtisan de Paris. Par son caractère, par ses goûts, par sa vivacité, ses engouements, son amour du luxe et des arts, du mouvement et des plaisirs, Marie-Antoinette, bonne, généreuse, grande par le cœur, mais avec un esprit un peu léger, un peu changeant, un peu frivole, Marie-Antoinette, au temps de sa radieuse jeunesse, n'est-elle pas la première et la plus attachante de toutes les Parisiennes?
C'est au moment même où éclate la fatale affaire du collier qu'elle joue le rôle de Rosine dans le Barbier de Séville. Comme les natures élevées, elle juge les autres par elle-même, et se refuse à croire au mal. Ce n'est pas elle, c'est toute la société qui sepromet Tâge d'or, quand Tâge de fer s'avance. Autour de la reine, on s'écrie : « Plus de guerres, plus d'injustices, plus de tyrannies, plus de'douanes, plus d'arbitraire! La régénération et le bonheur du genre humain, la suppression de Tignorance et de la souffrance par la philosophie et le magnétisme, par la science et la liberté ! » La noblesse, qui va bientôt mourir, s'imagine naïvement qu'elle vient de se retremper dans une fontaine de Jouvence. Le nouveau Prométhée se croit maître du feu du ciel. Icare se dit que, cette fois, nul rayon de soleil ne fera fondre la cire de ses ailes, et Ton est convaincu que les navires de Tair vont être dirigés comme les navires de l'Océan !
Cette société, si fière d'elle-même, si heureuse de ses découvertes, de ses progrès, de son audace, a cependant de temps à autre comme un éclair de sagesse, comme un vague et secret instinct des catas trophes imminentes. Mais elle écarte bien vite les sombres pensées, les mystérieux pressentiments, et, couronnée de fleurs à la manière des victimes antiques, elle s'écrie'avec Figaro : < Vive la joie ! Qui sait si le monde durera encore trois semaines ? » Meilleure que son époque, plus sérieuse que ses conseillers, plus chrétienne que son entourage, Marie-Antoinette n'attendra pas le cataclysme pour rentrer en elle-même et pour se préparer à
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6 lutter contre la tempête. Un instant, elle a cru, elle aussi, à la per fectibilité indéfinie de Tespèce humaine et aux rêves dorés des philanthropes. Elle espérait qu'elle serait la reine d'un royaume idéal, d'une terre bénie, d'un séjour de progrès et de lumières, de fraternité et de charité ! Mais hélas! le mirage a bien vite disparu. On se plaignait que les bergeries de Florian n'eussent point de loups. Maintenant les loups ne sont pas loin. Les grands seigneurs qui voulaient de la démocratie vont être servis à souhait. On va voir ce que devient une noblesse qui en veut au clergé, ce que vaut un trône quand on sape Tautel par la base, ce qu'il en coùte à une société d'expulser les jésuites, de célébrer Voltaire et de prôner Y Encyclopédie. La Providence prépare de cruelles leçons aux calomniateurs de Marie-Antoinette.
Du jour où on ne Ten toure plus d'hommages, cette bonne et charmante reine, honneur et ornement de la France, la société perd toute sa grâce. Adieu le bon ton, Tatticisme, Turbanité, l'élégance du langage ! Adieu cette cour brillante et chevaleresque ! Adieu ces beaux salons dont Téclat rayonnait sur TEurope entière ! Adieu ces traditions de bonne compagnie, de savoir-vivre qui faisaient de Paris une seconde Athènes ! Adieu ces soupers délicieux, ces conversations étince lantes, ces passe-temps littéraires que tous les peuples enviaient à a nation française ! La maussade, Todieuse, la haineuse politique a changé tout cela. Encore un peu de temps, et le bruit du tocsin couvrira celui du choc des verres. II ne doit point se réaliser, le pronostic du Brid'oison de Beaumarchais, si follement applaudi par une société en délire.
Tout ne finit point par des chansons. Désolée et découragée, Marie-Antoinette vient encore au Petit- Trianon se promener seule dans les allées, en évoquant, comme de gracieux, comme de mélancoliques fantômes, les images des joies évanouies. Le 5 octobre 1789, elle est assise dans une grotte du jardin, quand on vient lui annoncer que les bandes révolutionnaires approchent, et, à cette heure où, plongée dans des réflexions douloureuses, elle regarde tomber les feuilles d'automne, une voix secrète lui dit que la monarchie française tombera, elle aussi, comme ces pauvres feuilles desséchées, qu'emporte au loin le tourbillon. Hélas ! les terreurs des pressentiments ne sont rien devant la réalité ! Si, au début de la dernière guerre, un prophète de malheur, s'avançant au milieu de la foule, s'était écrié : « Toutes
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7 nos armées capituleront, malgré des efforts héroïques ; notre empereur, nos maréchaux, nos généraux, nos officiers, et avec eux tous nos soldats mangeront en Allemagne le pain de la captivité ; semblables à des gladiateurs antiques, les Parisiens se déchireront les uns les autres, pour Tamusement de leurs vainqueurs installés dans les forts, comme les Romains sur les gradins du Colisée. Notre seule cérémonie triomphale, ce sera le renversement de la colonne Vendôme, non par des mains prussiennes, mais par des mains françaises. On assassinera les prêtres. On livrera les monu ments aux flammes. Un hasard, ou plutôt un miracle empêchera seul Paris d'être brûlé... > Ah! si quelqu'un avait prononcé de pareilles paroles, il n'aurait même pas pu exciter la colère, car on Taurait traité de fou.
Et, à la fin de Tancien régime, si Ton avait prédit les crimes qui se préparaient dans l'ombre, si quelqu'un s'était levé pour faire savoir dans quelles conditions le fils de Saint-Louis monte rait au ciel ; pour dire que la reine, la charmante, Téblouissante, la radieuse Marie-Antoinette n'aurait pas même une robe pour se présenter décemment à Téchafaud ; qu'elle serait alors obligée d'emprunter un vêtement à une pauvre comédienne ; que, dans une nation chevaleresque, il n'y aurait pas pour la défendre, cette belle souveraine, jadis si adulée, une seule épée qui sortirait du fourreau ; que sa dernière journée serait terminée par cette men tion : « la veuve Capet, pour la bière, six livres ; vingt-cinq livres pour la fosse et pour les fossoyeurs; » qu'un meurtre aussi infâme ne soulèverait pas une protestation ; que les théâtres regorgeraient de monde le soir même du crime : que la vie ne serait pas un instant suspendue dans la ville régicide, dans la ville sacrilège; oui, sans doute, qui aurait fait de pareilles prophéties n'aurait excité que les sourires et les haussements d'épaules.
Quand, le 6 octobre 1789, Marie-Antoinette quitte Versailles, pour n'y plus revenir, elle se sent déjà condamnée par la fatalité. C'est une victime qui est traînée au supplice. Captive de la déma gogie, la royauté agonisante commence dans les angoisses les stations de son calvaire. L'ombre de Louis XIV ne la protège plus. On dirait que toutes les gloires et toutes les grandeurs de la France suivent en pleuran le funeste cortège. Le sanctuaire de la monarchie absolue en de vient le tombeau, avant que le temps ait noirci ses marbres et ses
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8 dorures. Cette place d'armes, où naguère se déployait si majes tueusement Tappareil de la puissance royale, est maintenant le théâtre des humiliations suprêmes de Théritier du grand roi. Ce magnifique palais, qui, depuis cent sept ans était le centre de la France, et Ton peut même dire de l'Europe, va ressembler à une nécropole. On croirait déjà que la chapelle est un immense cata falque. Demain, un officier inconnu, gouverneur du château désert, se promènera, seul et muet, dans les salles vides et silen cieuses. Ne serait-on pas tenté de redire avec TÉcriture sainte que les pierres elles-mêmes ont une voix, qu'après avoir célébré les pompes et les splendeurs de la monarchie française, elles semblent, en ce jour, gémir sur ses débris, et ne croirait-on pas que Bossuet et Massillon sortent de leur sépulcre pour faire cette fois Toraison funèbre non d'un roi ou d'une reine, mais de la royauté ? i LA FAMILLE ROYALE EN 1774 Le règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette commença tristement.
La veille du jour où Louis XV rendit le dernier soupir, la famille royale était, le soir, prosternée dans la chapelle du château. On récitait devant le Saint-Sacrement les prières des quarante heures, quand tout à coup un horrible orage éclata. Des torrents de pluie battaient les vitres. D'innombrables éclairs faisaient pâlir la lueur des cierges de Tautel. Le tonnerre grondait avec fureur. Le jeune homme de dix-neuf ans et la jeune femme de dix-huit, que le ciel condamnait à régner, essayaient de fléchir Dieu par leur piété et par leurs larmes. Aucun prince n'était moins ambitieux que Thonnête homme par excellence qui allait s'appeler Louis XVI, il avait toujours regardé les grandeurs comme un fardeau qu'il ne portait que par résignation chrétienne. Le 20 novembre 1765, quand il venait de perdre son père, on Tannonça chez Louis XV sous son nouveau titre : Monsieur le dauphin.
A ce nom, "qu'on lui donnait pour la première fois, il pâlit et perdit connaissance. « Pauvre France ! s'écria Louis XV, comme s'il eût eu Tintuition de l'avenir, un roi âgé de cinquante cinq ans et un dauphin de onze ! » Celui qui avait frémi d'être dauphin tremblait, à plus forte raison d'être roi. C'était le 10 mai 1774. Trois heures de l'après midi venaient de sonner. Le vainqueur de Fontenoy paraissait devant le tribunal de Dieu. Sa mort avait été aussi sombre que celle de son prédécesseur avait été majestueuse. Abandonné de tous, comme un pestiféré, n'ayant au chevet de son lit funéraire que ses courageuses filles : Adélaïde, Victoire et Sophie, qui bravaient héroïquement la contagion, il n'avait pu faire à son successeur ses recommandations suprêmes. La cour, qui devait quitter Versailles dès que le moribond aurait rendu Tâme, n'attendait pas sans impatience le signal du départ.
Déjà les gardes du corps, les pages, les écuyers étaient à cheval. A quatre heures on voyait monter dans la même voiture Louis XVI, Marie-Antoi nette, le comte et la comtesse de Provence, le comte et la comtesse d'Artois. II y avait un second carrosse pour les tantes du nouveau monarque, et un troisième pour ses sœurs, Clotilde et Élisabeth. Au moment où les trois voitures, suivies par une nombreuse escorte, se dirigeaient vers Choisy, on arrêtait à trois heures Taiguille de Thorloge dominant le balcon de la cour de marbre. C'est là que se trouvait le véritable mémento mort. « Ce n'était pas, a dit Tauteur des Souvenirs d'un page \ un esclave qui rappe lait à nos souverains qu'ils étaient mortels, c'était un cadran dont Taiguille était arrêtée à Theure où le dernier monarque avait cessé de vivre.
Notre imagination, il est vrai, se fait à tout; cependant, il était impossible que les rois ne cherchassent pas souvent, dans leur solitude, à deviner la place que prendait après eux ce lugubre indicateur. Louis XV était mort le 10 mai 1774, à trois heures après-midi. J'ai laissé Taiguille à la place où je Tavais trouvée en écrivant à Versailles. Sa marche a cessé depuis lors, «. Souvenirs d'un page à la cour de Louis XVI, par Félix, comte de France d'Hézecques, 1 vol. chez Didier. LA FAMILLE ROYALE EN 1774 1 1 mais sa destruction n'a point fait oublier le crime qu'elle devait indiquer. » Depuis le 10 mai jusqu'au i" septembre, la cour habita successivement Choisy, la Muette, Marly, Compiègne. Le 6 juin, Louis XVI vint passer une journée à Versailles avec la famille royale, pour assister à la levée des scellés qui avaient été apposés sur les papiers de Louis XV, et le soir il dîna au Petit-Trianon, dont il venait de faire présent à Marie-Antoinette.
II passa tout le mois d'août à Compiègne. Le 1" septembre, il se réinstallait avec toute la cour au château de Versailles, laissant à son frère le comte de Provence (le futur Louis XVIII) les appartements qu'il avait occupés, comme dau phin, au rez-de-chaussée, près de Tescalier de marbre ' ; il prit pour chambre à coucher, au premier étage, la chambre où était mort Louis XV2, et Toccupa jusqu'au 6 octobre 1789. Séparée par une salle de la chambre de Louis XIV, qu'on appelait la chambre de parade, elle était meublée en bleu, avec un lit orné de plumes, de casques et de dorures. Une petite porte dérobée conduisait à des corridors très obscurs ménagés dans les entresols, et par lesquels le roi pouvait se rendre aux appartements de la reine, sans avoir à passer par la chambre de Louis XIV et par TŒil-de-Bœuf.
A la suite de la chambre royale se trouvaient plusieurs pièces, notamment un salon, un billard et une salle à manger. C'est là que, les jours de chasse, Louis XVI donnait à souper à quelques unes des personnes qui avaient eu Thonneur de Taccompagner. La cour des Cerfs était contigué à Tune des pièces de Tapparte ment royal. II y avait à tous les étages de cette cour, de petites salles, qui contenaient des cartes de géographie, des plans en relief, des modèles de vaisseaux, un observatoire, et cette fameuse L Salles nos 41 et suivants de la Notice du musée, par M. Eudore Soulié. Le comte et la comtesse de Provence logèrent dans ces appartements jusqu'en 1788, époque où ils furent habités par les Enfants de France. 2. N° 13b de la Notice du Musée. forge où le roi de France et de Navarre travaillait comme un simple ouvrier. « La promenade favorite du roi était dans les combles du château, parce qu'il pouvait y aller seul et sans la crainte d'y être troublé.
L'inégalité des planchers, coupés de cheminées, de tuyaux, de toits, et où Ton avait pratiqué de petits escaliers pour aller d'un côté à un autre, ne pouvait donner à cette promenade un grand agrément ; mais la belle vue, Tair pur et le plaisir de voir, avec une lunette, tout ce qui arrivait à Versailles le dédommageaient de ces petites difficultés. C'était surtout le matin, après son déjeuner, que le roi prenait cette récréation... Ce fut là qu'un jour, regardant travailler des cou vreurs, il monta sur une échelle, qui cassa, et sans un des ouvriers qui le retint, il aurait pu faire une chute très dangereuse'. > La reine conserva les appartements qu'elle occupait comme dauphine, entre le salon de la Paix et Tescalier de marbre, au premier étage 2. Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie gardèrent leurs logements du rez-de-chaussée.
Le comte d'Artois (le futur Charles X) et sa femme occupèrent, dans Taile du midi, des pièces maintenant détruites sur Templacement desquelles on a construit en i836 la vaste galerie des batailles3. A Textrémité de la façade de Taile du midi, ayant vue sur la pièce d'eau des Suisses, se trouve actuellement une salle appelée salle de i83o', où Ton voit cinq grandes toiles qui représentent les principaux événements de la Révolution de Juillet. Du temps de Louis XVI, il y avait sur Templacement de cette salle plusieurs chambres qui formaient Tappartement de Madame Élisabeth. Monsieur de Beauchesne en a fait la remarque dans sa touchante histoire de la digne sœur du roi martyr5, « le visiteur qui s'arrête devant les scènes de la Révolution de Juillet, ne se doute pas que '. Souvenirs d'un page. 2.
Salle nos 1 1 5, 116, 1 17, 1 18 de la Notice du Musée. 3. N° 148 de la Notice du Musée. *. N° 149 de la Notice. 5. La Vie de Madame Élisabeth, par M. A. de Beauchesne, 2 vol. chez Pion. lâiBt Jisi^_iii wyojic ii iâ^tai LA FAMILLE ROYALE EN i774 13 le lieu où il les contemple a été sanctifié par la plus innocente victime d'une autre révolution. » Louis XVI, dont le seul défaut fut un excès de bonté, témoignait à toute sa famille une vive et sincère affection. « Je ne veux point, dit-il aux comtes de Provence et d'Artois, que vous m'appe liez ni roi, ni majesté ; je perdrais trop en renonçant au titre de frère. » Les trois princes, destinés tous trois à régner, avaient presque le même âge. Louis XVI était né le 23 aoùt 1754; le comte de Provence, le 17 novembre 1755; le comte d'Artois, le 9 novembre 1757.
Mais, de caractère ils ne se ressemblaient pas. Louis XVI, sous une écorce un peu rude, et sous des appa rences de brusquerie qui provenaient, non de Torgueil, mais de la timidité, cachait des trésors de bonté, de dévouement et de religion. Le comte de Provence était un bel esprit, pénétré de sa supé riorité, aimant autant le pouvoir que Louis XVI Taimait peu, habile homme, calculant toutes ses démarches, toutes ses paroles, prince diplomate, courtisant Topinion publique, se targuant d'une expérience précoce, et se croyant destiné à jouer un très grand rôle. Quant au comte d'Artois, ce n'était encore qu'un enfant, un enfant espiègle, étourdi, versatile, mais aimable, séduisant, plein d'entrain, de gaieté, d'imprévoyance, ayant déjà le caractère d'un brillant gentilhomme, d'un véritable chevalier.
Toutes deux filles de Victor-Amédée III, roi de Sardaigne, la comtesse de Provence, née le 2 septembre 1753, et la comtesse d'Artois, née le 3i janvier 1756, étaient mariées, la première depuis le 14 mai 1771, la seconde depuis le 16 novembre 1773. Ces deux princesses n'avaient rien de très remarquable. On ne pouvait louer dans le visage de la comtesse de Provence que ses yeux qui étaient expressifs. Quant à la comtesse d'Artois, elle avait une petite taille, un beau teint, mais un nez trop long, qui déparait sa figure assez délicate. La comtesse de Provence passait pour beaucoup plus intelligente que sa sœur, mais Tune et l'autre ne jouaient à la cour qu'un rôle effacé. LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE 14 Des sept filles de Louis XV, il ne restait plus que les quatre dernières, Madame Adélaïde, née en 1732; Madame Victoire, en 1733; Madame Sophie, en 1734; qui toutes trois habitaient ensemble dans le château de Versailles1, et Madame Louise, née en juillet 1737, qui, depuis 1770, était carmélite au couvent de Saint-Denis.
Aucune de ces princesses n'avait été mariée, et à côté de grandes vertus on trouvait en elles des défauts habituels aux vieilles filles. Leur esprit un peu morose, un peu chagrin, était porté à la critique. La fraîcheur et Téclat de leur jeunesse avaient disparu. Tout le monde les estimait, mais elles ne plai saient point. Les deux sœurs de Louis XVI, Madame Clotilde, née en 1759, et Madame Élisabeth, née en 1764, vivaient Tune auprès de l'autre, et s'affligeaient déjà de la pensée qu'elles seraient bientôt séparées, Madame Clotilde, que Ton surnomma Gros Madame, à cause de son embonpoint précoce, annonçait déjà les vertus admirables qui en ont fait une sainte. Mariée au prince royal, depuis roi de Sardaigne, elle partit en août 1775 pour sa nouvelle patrie, et Marie-Antoinette écrivait, le 10 septembre, à l'impératrice Marie-Thérèse : « Depuis son départ, je connais beaucoup plus ma sœur Élisabeth; c'est une charmante enfant qui a de Tesprit, du caractère et beaucoup de grâce ;, elle a montré au départ de sa sœur une sensibilité charmante et bien au-dessus de son âge 2 ; cette pauvre petite a été au désespoir, et a eu une attaque de nerfs très forte.
J'avoue à ma chère maman que je crains de m'y trop attacher, sentant pour son bonheur et par Texemple de mes tantes, combien il est essentiel de ne pas rester vieille fille dans ce pays-ci. > Les princesses de la famille royale passaient presque inaper çues à côté de Marie-Antoinette. C'est le détracteur de la royauté, c'est Monsieur Michelet lui-même qui Ta dit : <c Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV Thonnête, L Louis XVI donna à ses tantes le château de Bellevue. 2. Madame Élisabeth, née le 3 mai 1764, avait un peu plus de onze ans. LA FAMILLE ROYALE EN 1774 15 Texcellent jeune roi, et cette reine charmante. Qui n'eût tout espéré ? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illumi nait la scène. Et la reine en était le centre. Une seule femme semblait exister. » Les membres de la famille royale habitaient Versailles.
Quant aux autres princes du sang, les d'Orléans, les Condé, le duc de Penthièvre, ils continuaient à avoir des appartements au château, mais ils ne s'y montraient que par intervalle, dans les jours mar qués par Tétiquette. L'admirable discipline de famille à laquelle Louis XIV tenait si fortement la main, et que Louis XV avait longtemps fait respecter, tendait chaque jour à s'affaiblir. Les d'Orléans résidaient à Paris, au Palais-Royal, les Condé à Chan tilly, le duc de Penthièvre à Sceaux. Ils s'habituaient à vivre loin de Tœil du souverain, et le temps approchait où cette grande maison de Bourbon se condamnerait à la faiblesse, en éparpillant ses faisceaux. Versailles, qui autrefois était le centre de toutes choses, ne tenait plus une assez grande place dans les préoccu pations générales.
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