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La Révolution de Thermidor. Robespierre et le Comité de Salut Public en l'an II, etc

Charles d' Héricault · 1876 · Scanned text

153,256 words · about 10 h 44 min to read

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About this book

Author
Charles d' Héricault
Language
French
Published
1876
Length
153,256 words · about 10 h 44 min
Sections
4 reader sections
Text
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (4)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 2 h 9 min
  3. Chapitre II Les about 47 min
  4. Chapitre III Robespierre Et Le about 7 h 48 min

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Front matter

LA RÉVOLUTION DE THERMIDOR Paria. — B. DE Soyiî et FlLS, imprimeurs, place du Panthéon, '». DU MÊME AUTEUR OUVRAGES D'HISTOIRE ET D'ÉRUDITION Essai sur l'origine de l'Epopée française et son histoire au moyen-âge 1 vol. in-8°. Nouvelles Françoises en prose du XIIIe siècle 1 vol. in-16. Nouvelles Franroises en prose du XIVe siècle. ... 1 vol. in-16. Le Livre de l'Internelle Consolation, XVe siècle. 1 vol. in-18. Les Poésies de Charles d'Orléans, XVe siècle.. . 2 vol. in-16. Les Œuvres de Guillaume Coquillart, XVe siècle. 2 vol. in-16. Les Œuvres de Pierre Gringore, XVI" siècle. ... 1 vol. in-16. Les Œuvres de Roger de Collerye, XVIe siècle. . 1 vol. in-16. Œuvres de Clément lUarof 1 vol. in-8°. Vies de huit vénérables veuves, XVII" siècle... 1 vol. in-12. Maximilien et le Mexique 1 vol. in-12.

Histoire nationale des Xaufragrs 1 vol. in-12. La France guerrière 1 vol. grand in-8* et k vol. in-12. LA RÉVOLUTION ut: THERMIDOR ROBESPIERRE ET LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC EN L'AN II D'APRÈS LES SOURCES ORIGINALES ET LES DOCUMENTS INÉDITS PAU CH. D'HÉRICAULT PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET O LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 1876 Réserve de tous droits . L

Introduction

ROBESPIERRE Lu révolution du 9 Thermidor an II présente, au premier aspect, un caractère assez rare, de mystère, d'imprévu et de spontanéité. La plupart des catastro phes historiques procèdent à la façon des grands sièges de ville. On voit les escarmouches préliminaires, et les premières approches; on peut suivre les progrès de chacune des parallèles ; on constate les assauts succes sifs ; et les défenses de la puissance assiégée tombent l'une après l'autre devant nos yeux. Ici, rien de tout cela. Nous ne voyons qu'un coup demain, un engage ment d'un instant, qui paraît être amené par le pur hasard et qui suffit pour enlever le pouvoir le plus formidable. C'est là ce qui saisit le premier regard jeté d'un peu haut et d'un peu loin sur cette période de la Révo lution, et c'est l' impression qui reste obstinément clans l' esprit mème des historiens qui n'ont pas fait là-dessus de recherches spéciales. Pourtant cet événement n'a pas échappé à la loi générale. II a été bien et longuement préparé; seulement

INTRODUCTION.

le travail a été entièrement souterrain. Au lieu d'être un siège ce ne fut qu'une mine. Les approches, les circonvallations ont été faites silencieusement; les assauts ont été donnés non aux créneaux mais aux fon dations. Le dernier et suprême combat fut le seul qui eut lieu au grand jour. La terreur, qui enveloppait alors toute la France, ne permettait de communiquer à personne ce que l'on savait ou soupçonnait, et faisait même craindre de le confier au papier. L' espionnage, la délation, la défiance, devenus devoirs patriotiques, étaient entrés dans les mœurs françaises et augmentaient d'autant la prudence ordinaire aux conspirateurs. Le silence redou table qui s'étendait d'une frontière à l'autre du pays, s'appesantissait plus effrayant encore sur la Conven tion, plus absolu encore autour des Comités de Salut Public et de Sûreté Générale, les trois endroits juste ment où avait lieu le principal travail d'attaque.

Tout avait donc forcé les efforts des assaillants à rentrer sous terre ; et ainsi se trouve caché le début de l' affaire aux premiers regards de l'historien. II est incontestable qu'il y a du mystère ; toutefois, on peut l' éclaircir; et le secret, quoique gardé par la Ter reur, se laisse pénétrer. Une seule chose est inattendue, c'est le résultat de cette évolution. La victoire, le vain queur, les conséquences du triomphe sont surprenants, et je n'ai pu jusqu'ici les expliquer complètement sans l' intervention spéciale d'un pouvoir supérieur à la logi que ordinaire. Mais les préparatifs de la lutte suprême peuvent être rendus évidents ; on retrouve la série et la contradiction des efforts; on peut, non pas, je le répète, en prévoir le résultat, mais en montrer toute la suite. On doit dire du 9 Thermidor que c'est le couronne ment naturel de toute Fhistoire tle Fan II.

Cet an II est la grande année, F année politique, ROBESPIERRE 3 F année gouvernementale de la République '. La Ré volution atteint le plus haut point de la puissance; elle présente le double caractère de la force et maté- 1 II y a deux sortes d'an II. On décida une première l'ois que l'an Ict commençait le 22 septembre 1792, et l'an II partait du 1" janvier* 1793. Mais on trouva bientôt insuffi samment révolutionnaire cette habitude de mettre le début de Tannée au 1" janvier. Le 5 octobre de cette mémo année 1793, la Convention décréta que la première année de la République avait com mencée à minuit le 22 septembre 1792, la deuxième à minuit le 22_ septembre 1793, et que le début de chaque année aurait lieu à minuit, commençant le jour où tombe l'équinoxe vrai d'automne. D'après cette nouvelle loi, l'an I" allait donc du 22 septembre 1792 au 22 septembre 1793; l'an IIe commençait à cette dernière date et Unissait le 21 septembre 1791.

C'est ainsi que nous voyons un premier an II q ni va de jan vier 1793 au 21 septembre de cette même année, et un second an II, allant du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794. D'après le nouvel almanacb, chaque année était composée de douze mois égaux, de trente jours chacun, divisés en trois décades ou portions de dix jours. Pour maintenir les coïn cidences de tannée civile avec les mouvements célestes, et arriver au nombre de trois cent soixante-cinq ou trois cent soixante-six jours, cinq, ou six jours quand Tannée était bis sextile, furent ajoutés à la fin du douzième mois. On les nomma tantôt jours complémentaires, tantôt sans-culottides. Deux autres décrets de la Convention complétèrent cette réforme de Talmanach. Comme on les retrouvera souvent dans cet ouvrage, je rappelle Tordre des douze mois : Vendémiaire an II, 22 septembre 1793; Brumaire 22 octobre; Frimaire 21 novembre; Nivôse 21 décembre; Pluviôse 20 janvier 1794; Ventôse 19 février; Germinal 21 mars; Floréal 20 avril; Prairial 20 mai; Messidor 19 juin; Thermidor 19 juillet; Fructidor 18 aoùt; les cinq jours complémentaires commencent le 17 septembre.

Je rappelle encore que le 9 Thermidor an II correspond au 27 juillet 1794. Je m'esforcerai du reste de tenir toujours la date du calendrier grégorien en présence de la date que je devrai donner du calendrier républicain. Je n'ai pas besoin de dire que Tan II dont il va être question pendant le cours de cette histoire est celui qui com nipnce le 22 septembre 1793. [introduction 4 rielle et morale : elle terrifie ses ennemis, et enthou siasme ses amis. Elle repousse F Europe et soumet la France. Nos frontières, entamées de toutes parts, sont défen dues, puis reconstituées et nous nous préparons à prendre une offensive désormais triomphante. Elle conquiert la moitié de la France qui s'était ré voltée contre la domination révolutionnaire, les provin ces de F ouest, au nom de la liberté de conscience, la Gironde et les provinces du midi, au nom de la liberté républicaine.

Caria Révolution en même temps qu'elle bat ses ennemis, bat ses tuteurs, et elle corrige la Con \ention quand celle-ci n'est pas docile. Au 31 mai et au 2 juin 1793, elle en a chassé plus de cent députés; elle a pris soixante-treize de ceux-ci pour les empri sonner, elle a guillotiné ou proscrit le reste. Elle ne reproche pas à ces proscrits, aux Girondins, d'être de mauvais républicains. Elle sait qu'ils sont les véritables pères de la République, mais ce sont des républicains classiques et doctrinaires, des républicains de collège et de formules. Elle ne leur reproche pas non plus d'être des fripons et des scélérats, — les deux mots qui vont retentir jusqu'à la fin du siècle. — Elle sait que ce sont les plus intelligents, les plus dignes, les plus sincères, les plus respectables parmi tous ceux qu'elle a poussés en haut.

Mais c'est pour cela même qu'elle lésa fait disparaître. C'est parce qu'ils ont des formules et qu'elle veut être sans tutelle, sans guide, livrée à son génie et libre en toutes ses expériences. Elle lésa proscrits parce qu'ils croyaient que la morale, la liberté, la souveraineté nationale étaient supérieures à la démocratie parisienne, et que la Révolu tion reconnaissait dans cette démocratie la meilleure partie de son esprit et de son âme et sa seule inspira tion. Elle les a proscrits surtout, parce que, disions-nous, ROBESPIERRE 5 elle ne veut dans ceux mêmes qui paraissent être les chefs que des serfs. Nous ne voyons plus, en effet, à partir du 31 mai 1793 et pendant tout le courant de l'an II, à la tête de la démocratie qu'une espèce particulière de maîtres-esclaves, espèce tout à fait caracté ristique de cette époque.

Ce sont eux que nous trouverons en ordre de bataille et se disputant ce servage impérieux , à la veille du 9 Thermidor. Ils peuvent se diviser en trois classes : les ambitieux, audacieux ou peureux, et les philosophes. Les premiers trouvaient agréable de continuer la destruction ; les se conds se sentaient menacés par cette continuation ; les troisièmes voulaient tout détruire pour tout recons truire. A laquelle ou auxquelles de ces catégories apparte nait l'homme qui, après avoir joué le principal rôle dans Forganisation de la démocratie révolutionnée , dans la conduite du gouvernement révolutionnaire, après avoir tenu le premier rang dans toute l'histoire de Fan II, se retrouve encore et le premier et le principal, dans tous les préparatifs comme dans toute la conduite de la ré volution de Thermidor?

Qu'était au fond ce Robespierre qui a laissé une renommée si équivoque, qui est pour quelques-uns un martyr et pour presque tous un monstre ? C'est ce que nous devons rechercher avant d'arriver aux faits qui tiennent, non pas plus particulièrement, mais plus immédiatement au sujet de notre livre. I Le 9.3 août 1792, Robespierre vient à la barre de F Assemblée législative. II ordonne, au nom de la Com mune de Paris, l' abolition la plus prompte du Direc-

INTRODUCTION.

toire du département de Paris. On murmure, on s'in digne, et... on obéit '. Comment en était-il arrivé là, ce petit avocat, homme de fief de la salle épiscopale d'Arias 3, dont les premiers discours à la Constituante avaient excité la risée générale ! Comment celui qui semblait si grotesque, avec sa prononciation artésienne, qu'on le surnommait — par opposition à Mirabeau , le Flambeau de la Provence, — la Chandelle d ' Arras! comment en était-il venu à imposer sa volonté à cette assemblée assez puissante pour avoir renversé la royauté fran çaise? Les temps étaient-ils changés? la France était elle tombée bien bas, ou l'homme était-il monté bien haut? Maximilien Robespierre 3 présentait -il cette apparence énergique, fière et majestueuse qui ravit les foules? Son caractère avait-il cette noblesse, cette grandeur qui s'impose aux instincts élevés d'un peuple?

Son intelligence possédait-elle ce génie devant lequel se courbent les plus sages tètes d'une nation? Séclui sait-il les yeux, conquérait-il les âmes, dominait-il les intelligences? Je demande son portrait aux contemporains, à ceux là mêmes qui s'indignent de sa puissance, et qui doivent chercher à Fexpliquer pour s'excuser de l' avoir subie. « II était d'une taille moyenne , avait la figure maigre, la physionomie froide, le teint bilieux et le regard faux, des manières sèches et affectées, le ton dogmatique et impérieux , le rire forcé et sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses vète- 1 Daunou. Mémoires pour servir à l'histoire de la Con vention. Didot 1863, in-18, p. 114. — 2 Almanach d'Ar tois, 1785. — 5 C'est bien de Robespierre qu'il faudrait dire et c'est ainsi que sa sœur signa jusqu'à la fin de sa vie.

On écrivit souvent Roberspierre, et le Vieux cordelier le .plaisanta là-dessus. ROBESPIERRE 7 ments, et il avait conservé la poudre lorsque personne n'en portait plus. Peu communicatif, il tenait toujours à une certaine distance les personnes avec lesquelles il avait le plus d'intimité. C'était une espèce de pontife qui avait ses séides et ses dévots, et dont l' orgueil se complaisait dans le culte qu'ils avaient pour lui '. » « Sa taille mal dessinée, sans justesse dans les pro portions, sans grâce dans les contours, étoit un peu au-dessous de la médiocre. II avoit dans les mains , dans les épaules, dans le col, dans les yeux un mouvement convulsif; sa physionomie, son regard étoient sans expression ; il portoit sur son visage livide, sur son front qu'il ridoit fréquemment, les marques d'un tempéramment bilieux ; ses manières étoient brutales, sa démarche tout à la fois brusque et pesante.

Les in flexions aigres de sa voix frappoient désagréablement F oreille : il crioit plutôt qu'il ne parloit. Le séjour de la capitale n' avoit pu vaincre entièrement la dureté de son organe ; dans la prononciation de plusieurs mots il laissoit deviner l' accent de sa province 2. » Au-dessous du front bombé, des longs cheveux châ tains, rejetés en arrière, de l' arcade sourcillière proé minente, que nous indiquent les portraits dessinés, mettons , sur de petits yeux toujours inquiets, des lu nettes vertes qu'on l' accusera d'employer sans besoin, mais uniquement pour dissimuler la trop grande viva cité de ses regards ; songeons à ce petit nez pointu, à ces joues toutes couturées des marques de la petite vé role, et nous aurons le portrait complet d'un homme peu fait pour séduire les masses par sa beauté.

Devait-il sa puissance à son caractère ? Nous le ver rons se développer dans le cours de cet ouvrage, mais 1 Thibeaudeau. Mémoires, I, 5. — 2 Histoire de la Conju ration de Maximilien Robespierre, par Montjoie. Paris, an IV, in-8°, p. 59.

INTRODUCTION.

les contemporains sont d'accord pour le résumer en ces termes: jaloux, orgueilleux, dur, opiniâtre, violent, lâche. Est-ce ce caractère qui lui avait conquis les âmes? Quand il parle de lui-même, il aime à dire qu'il est facile dans la vie privée, mais il n'ose nier qu'il soit ombrageux dans les affaires publiques '. Reste donc son intelligence. C'est elle surtout qui va nous fournir bien des occasions d'étude. Mais qu'en dit l'un de ceux qui en parlent avec le plus d'impar tialité, de bienveillance même ? « Robespierre n' avoit pas de talens supérieurs. Son éloquence n'étoit qu'un tissu de déclamations, sans ordre, sans méthode, et surtout sans conclusion. Nous étions obligés, chaque fois qu'il parloit, de lui demander à quoi il vouloit en venir. II se plaignoit, il se lamentoit, il gémissoit sans cesse des malheurs de la patrie, et jamais il n' avoit un remède à proposer.

II crioit éternellement à la calom nie, et ne cessoit de calomnier 2. » « L'art d'improviser lui fut étranger. Si l'on en excepte quelques occasions où ses affections vindica tives Finspirerent assez heureusement, tout ce qu'il disoit n'étoit qu'un tissu de déclamations sans ordre 3. » D'autres, comme Lacretelle, nous diront que c'est uniquement un froid rhéteur, à la fois révoltant et fas tidieux, et qu'à la Convention on répondait par des bâillements à ses froides fureurs *. « Ce petit homme sans grâce et sans vigueur dans son éloquence, écrit Durand de Maillane s. a Les vagues généralités de ses prédications n'abou tissaient pour Fordinaire à aucune mesure, à aucun 1 Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettans, n° 7. — 2 Meillan, Mémoire. — 3 Fantin Desodoards, Histoire de la Révolution, Paris, 1807, in-8°, t. V, 390. — 4 Lacretelle.

Dix années pendant la Révolution, Paris, 1842, in-8°, p. 30-40. — 5 Mémoires, p. 17. ROBESPIERRE 9 projet de loi. II combattait tout, ne proposait rien, et ce secret de sa politique s'accordait heureusement avec F impuissance de son esprit et la nullité de ses conceptions législatives. » C'est l' énergique Daunou qui parle ainsi, et il se trouve d'accord avec Marat qui disait de Robespierre, — de l'aveu même de celui-ci — qu'il n'avait ni les vues, ni Faudace d'un homme d'Etat '. Enfin Malouet résume bien l'opinion générale de tous les constituants en parlant du galimatias accou tumé de Robespierre, et il constate qu'il eut quelque succès pour la première fois le 30 mai 1791. Encore fut-il plutôt adroit qu'éloquent et n'eut-il que deux phrases, le reste retomba dans la pauvreté habituelle 2.

Voilà, non pas le jugement de l'histoire, qui demande, pour se prononcer, de plus amples renseignements, mais l'opinion presqù unanime des contemporains. Elle indique la nuance d'un mépris très-peu différent de celui qu'on avait pour Marat et pour Danton. A l' égard du premier, le mépris se mélangeait de dégoût, pour le second, d'admiration; quant à Robespierre, on le méprisait en le bafouant comme un type de médiocrité ambitieuse et condamnée irrémédiablement à végéter. II grandit pourtant et il devint le principal maître d'un des plus grands pouvoirs qui aient existé. Son succès n'est pas seulement, comme le dit Daunou, sur prenant au premier aspect, il Fest encore aujourd'hui, où l'on a étudié le personnage et où l'on continue de se demander quelle est la cause de son pouvoir. Elle paraît encore inexplicable, en effet, parce qu'on n'a pas trouvé un mot pour la définir. Ce mot, on ne pouvait F inventer aisément, Robespierre n'ayant rien 1 Lettres n" 3. — 2 Mémoires de iMalouet, Paris, 1874, in-8°, p. 135, t.

INTRODUCTION.

de caractérisé, rien de saisissant, rien d'un homme de génie. Or l'opinion ne s'asseoit définitivement en France que quand elle a une formule brève pour s'appuyer. Si Robespierre avait triomphé de haute lutte, par des coups bruyants, s'il avait été grand capitaine d'aventure, ou puissant tribun, cette formule eût été vite trouvée. Mais il paraît avoir gagné, la France, comme un procureur qui gagne son affaire, par des habiletés de procédure ; et là même, dans la procédure de Fintrigue politique, il ne montre ni du génie, ni même un talent de premier ordre. Médiocrité partout. C'est bien là ce qui frappe et ce qu'on rencontre au bout de toutes les recherches les plus persévérantes comme les plus impartialement faites pour découvrir la cause première de sa puissance. Dire, comme Font fait ses ennemis acharnés, qu'il est arrivé à force de médiocrité, ne paraît pas pourtant plus rationnel que de rassembler, comme Font voulu ses apologistes outrés, quelques lambeaux de phrases pour lui composer un génie et un caractère.

La médiocrité n'est pas une puissance; et la biographie d'un homme public ne se compose pas de dix mots choisis dans un million de phrases, ni des souvenirs vagues ou intéressés des domestiques de la maison qu'il habita, ou des parents qui lui survécurent. En dehors des pamphlets ou des oraisons funèbres, on essaya d'une méthode plus sage pour arrivera ex pliquer l' apparent mystère de cette situation histori que. On constata que Robespierre avait en lui une qualité de forte trempe, la persévérance, une persévé rance d'une espèce tellement vigoureuse, qu'elle savait fléchir sans jamais se laisser entamer, et reculer, sans jamais dévier. On constata encore, dans l'essence même de sa nature, quelques autres qualités, F envie, la jalousie, la haine, la dissimulation, et surtout la sécheresse d'imagination qui lui permettait de juger ROBESPIERRE 11 les choses abstraitement, de séparer mathématique ment les conséquences des principes, et de décider, par exemple, la suppression de tel obstacle sans s'arrêter à la pensée que cet obstacle se composait d'un million de têtes humaines.

Enfin, on put définir F es pèce d'étroitesse de son intelligence, et remarquer qu'il était aussi brillant dans Fart des déductions qu'incapable d'inventer. C'était ainsi un dialecticien très-remarquable avec des préjugés invincibles. Sa réflexion très-active s'arrêtait net à une certaine hauteur. II acceptait toutes faites certaines maximes qui s'accordaient bien avec F ensemble de ses défauts, il n'en sortait jamais, les considérait comme des vérités fondamentales et les exposait avec une grande logique. De tout cela 011 conclut que Robespierre était arrivé parla persévérance à exploiter sa jalousie et ses haines, à exterminer ses ennemis, et à répandre des sophis mes. Mais c'était trouver les instruments, les leviers de la puissance et non la cause, qui resta aussi obscure. Faut-il donc se résigner à ne pas la connaître?

Non sans doute. Seulement il ne faut pas la chercher en lui, où elle ne saurait être, mais hors de lui. Le tort des historiens a été jusqu'ici de commencer par regarder dans son cerveau ou dans son âme. Ce qu'il faut envisager, c'est le point du sol où il a mis le pied et où il se tient. Je voudrais me faire bien comprendre et je suis forcé de recourir à une image aussi compassée que si j'étais un de ses contemporains. Je compare donc la Révolution française à une éruption volcanique qui soulève brusquement une large portion de la terre. Le sol tremble, se crevasse ici, là s'exhausse. Les habitants surpris parce tremblement de terre se précipitent au hasard, ou sur un lambeau du sol qui s'effondre, ou sur une parcelle qui reste immobile, ou bien sur un rocher qui se brise, ou enfin sur un autre rocher qui,

INTRODUCTION.

soulevé par la force intérieure, se dégage de la terre en vironnante et monte, monte jusqu'à dominer, pendant un moment, tout ce qui est à l'horizon. L'homme réfugié sur ce rocher partage cette élévation : il do mine tout ce qui F entoure, sans autre mérite que de s' être accroché à cette pierre destinée, par une force inconnue et au nom de lois peu précises, à s'élever au dessus du reste. Tout au plus doît-on chercher si l'homme a pu pronostiquer, par F espèce de la pierre, qu'elle résisterait mieux au choc; s'il a eu des efforts vaillants à faire pour se maintenir sur le rocher et pour en précipiter tous ceux qui cherchaient à s'y accrocher, à son exemple. Robespierre est cet homme-là. Sa grandeur vient de ce qu'il se plaça, dès le début, au milieu de ce sol ac cidenté, sur la partie du terrain que le volcan révolutionnaire devait surélever.

II eut le grand mérite de s'y camper solidement et de ne pas trop chercher à s'en éloigner, d'y revenir prestement et de s'y cramponner plus énergiquement encore, après une ou deux hésitations qui le tentaient de sauter sur une pierre voisine. II eut surtout la science parfaite de ne souffrir personne sur le haut de son rocher, de ne jamais se lasser d'en précipiter tous ceux qui voulaient Fy rejoindre, et de n'admettre dans son voisinage que les humbles qui consentaient à rester tapis dans le bas. Quelle fut cette partie du terrain révolutionnaire dont le niveau devait s'élever au-dessus de tout? Quel fut le principe qui grandit plus que tous les autres? Ce fut l'Egalité. Robespierre domina parce qu'il fut égalitaire, parce qu'il fut le premier, le plus honnête, le plus habile, le plus en vue, le plus obstiné des égalitaires, et parce que la Révolution, après avoir essayé et usé deux des trois principes qu'elle avait mis dans son programme, après avoir vu s'évanouir le rêve de la Fraternité, après avoir emprisonné la Liberté jus- ROBESPIERRE qu'à la paix, fut forcée de se replier toute \ ers FEgalité et de la pousser jusqu'au bout pour avoir une raison de durer et de vivre.

Après les Enthousiastes étaient venus les Libéraux, et après eux les Egalitaires. Naturellement leur chef, qui avait partagé toutes leurs fortunes, devint le chef du pouvoir qui leur arrivait. De cette façon toutes les particularités de la vie politique de Robespierre s'ex pliquent. On commence à comprendre cette rare situa tion d'un homme qui passe assez brusquement de la faiblesse à la puissance, et qui, au lendemain du jour où on n'avait pour lui que mépris, inspire l' effroi, sans passer par les intermédiaires de Festime, du respect ou de Fadmiration. Le moqué de la Constituante de vient le tyran de la Convention, sans grand travail ap parent. Robespierre, en effet, avait exactement suivi la con duite historique de cette partie du peuple dont il était le représentant : au début de la Révolution la petite bourgeoisie, en face de l' ancien régime, était aussi peu de chose que Robespierre en présence de cette masse de nobles et puissantes têtes que Fancienne France a\ait envoyées à la Constituante.

Mais après le 10 Août, les aristocrates suspects étaient devenus aussi misérables, en face des petits bourgeois furieux et pillards composant les comités révolutionnaires des sections parisiennes, que les grands hommes de la Constituante, les Barnave, les Malouet, les Cazalès, les Maury emprisonnés ou proscrits, en face du puissant Robespierre. Le jour où celui-ci eut trouvé le mot Egalité, avec les deux autres, Peuple et Démocratie, il fut donc en possession de tout son être politique, de son avenir, de son éloquence, de sa ligne de conduite. II n'en devait jamais grandement dévier, parce qu'il y était maintenu par ses défauts. C'est le second point qui domine la biographie de

INTRODUCTION.

Robespierre. L' intelligence, en effet, le génie même sommeillent parfois ; la réflexion se trouble ; les prin cipes ont des capitulations de conscience ; les vertus sont hésitantes ou paresseuses. Mais les vices sont toujours prêts et aux aguets; le tempérament dure; Finstinct est infatigable. Quand donc Robespierre eut rencontré la théorie qui donnait satisfaction au maître instinct de sa nature, F Envie, à ce tempérament irri table, vindicatif, haineux, à cette infatuation de soi, qui était le vice de son âme comme l' amour du so phisme était le vice de son esprit, on put prévoir qu'il ne F abandonnerait jamais cette théorie et qu'il en tirerait un parti très-supérieur à ce qu'on pouvait attendre de ses facultés intellectuelles. Nous devons conclure, dès maintenant, qu'il était sincère dans son amour de la démocratie, puisque toute son ambition reposait sur le triomphe de légalité, aux \ ices de laquelle correspondaient ses propres vices, et puisqu'il ne pouvait avoir d'autre intérêt que celui du bas peuple.

L' hypocrisie et la fourberie qu'on lui reproche généralement doivent s'appliquer surtout aux détails de sa conduite, aux exagérations de ses paroles, aux intrigues, aux arrière-pensées de son ambition, au développement excessif des sophismes. Ce fut de la dissimulation, de la prudence, de la faiblesse, de la démoralisation, exagérant et dénaturant un fond très-réel de conviction. Faisons donc la part de la sincérité, au début de sa carrière. II subit comme tout le dix-huitième siècle l'influence des théories de Rousseau. II s'enthousiasma, comme le firent les plus honnêtes gens, les plus grands seigneurs et Louis XVI lui-même, pour cette phraséologie sentimentale qui s'apitoyait sur le peuple et qui joua un si grand rôle dans la Révolution en désar mant Fautorité par la sensibilité factice et en rendant presque vénérables, au nom de la morale et de la phi- ROBESPIERRE 15 iOsophie, les plus \ ils démocrates.

Robespierre, comme tous les rhéteurs, comme tous les hommes dans le cerveau desquels les idées ne circulent pas vite, était plus que tout autre F esclave des mots. C'est là Fimpulsion irréfléchie et sincère qui ;le jeta sur ce point destiné à monter si haut. Mais c'est aussi toute la part qu'il faille faire à sa bonne foi. Ce grain de philosophie tombait en mauvaise terre. Si l'on ne peut supposer que Robespierre prévit de bonne heure tous les crimes qu'il devait commettre pour réaliser ses théories, et la puissance qu'il leur devrait, il ne faut pas non plus oublier son ambition. Elle avait paru dès la Constituante. Elle y avait frappé quelques-uns des esprits les plus sagaces. « Robespierre, disait Rarnave, cache son ambition et son pouvoir futur sous l' ennui qu'il nous inspire, mais il ne dit pas un mot qui ne forme un peuple sanguinaire tout prêt à lui remettre la hache. » « Mais, ajoute Lacretelle, au milieu des grands talents et des hautes renommées qui l' entouraient, on oubliait de le craindre '. » C'étaient justement ces grands talents, ces grandes renommées qui le rendaient redoutable et qui donnèrent l' élan et le caractère venimeux à son ambition.

Cette grandeur d'autrui développa son instinct principal, qui était, ai-je dit, la jalousie hargneuse, F envie furieuse contre tout ce qui lui était supérieur. Ne pouvant être grand parmi les grands, il le voulut être parmi les petits, et c'est à ce coup que son tempérament se trouva d'accord avec sa philosophie pour le pousser à l' égalité et à la démocratie. Seulement cette égalité, cette démocratie, il les voulut telles qu'elles pussent concorder avec son ambition et servir les défauts de sa nature. II prit un niveau très-bas afin d'être toujours 1 Dix années, page 35.

INTRODUCTION.

et sans grands efforts au-dessus de tous. Pour une raison semblable il donna au mot peuple son sens le plus bas. II vit, dans la démocratie, d'abord la populace qu'il pouvait enthousiasmer et dominer plus aisément, et plus tard, il n'y vit plus que cette partie de la populace qui était spécialement à lui '. Malgré son extrême prudence, il laissait parfois deviner le fond de ses idées. Quand Durand de Mail lane, nommé à la Convention par le département des Bouches-du-Rhône, vint à Paris, il fut, comme la plupart de ces législateurs provinciaux auxquels on supposait des tendances révolutionnaires , circonvenu par les principaux chefs de la Révolution. Robespierre ne fut pas des derniers à tàter le terrain. Mais il vit que le Provençal résistait à s'enrégimenter, et, qu'ayant conservé des illusions sur F indépendance nécessaire à un député, il voulait observer les divers partis. « Vous avez tort, lui dit Robespierre, le parti le plus sûr est celui qui a le plus de vigueur et le plus de force contre les ennemis de la liberté. » C'était là tout un programme.

C'était aussi un rayon de lumière pour pénétrer dans les replis, encore à demi cachés, de cette ambition, qui ne dit pas bravement et noble ment : le parti le plus digne ; mais tout ouvertement, effrontément et un peu lâchement : le parti le plus sûr. Du reste, nous avons mieux que ces paroles de Ro- 1 II ne faut pas Toublier. Les maitres-révolutionnaires ne donnaient pas aux mots le sens dans lequel nous les comprenons, et l'histoire de Tan II est absolument incom préhensible, si Ton ne commence par bien apprendre la langue du temps. N'oublions pas, dès maintenant, que le peuple, c'était cette portion restreinte de la nation qui gravi tait autour des Jacobins, que la liberté, c'était le droit pour ce peuple de dominer le reste du pays, que ['humanité, c'était le devoir pour la France de se courber devant toutes les fantaisies de ce peuple, et que le gouvernement, c'était la centra lisation de ce droit et la surveillance de ce devoir.

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