Front matter
LA KABYLIE ET LES COUTUMES KABYLES. PARIS, CH ALLA M EL AÎNÉ, LIBRAIRE. RUE DES BOULANGERS, 30, ET RUE DE RELLECHASSE, 27. ALGER, JOURDAN, successeur de BASTIDE, LIBRAIRE. LA KABYLIE ET LES COUTUMES KABYLES, r au A. HANOTEAU, A. LETOURNEUX, GÉNÉRAL DE BRIGADE, CONSEILLER A LA COUR D'APPEL D'ALGER , CHEVALIER DE LA LEGION D'HONNEUR, COMMANDEUR DE LA LEGION D'HONNEUR ET DU NICHAN 1FT1KHAR DE TUNIS, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DE CLIMATOLOGIE DFF1C1EB DE L'OBDRE DE LEOPOLD DE BELGIQUE, ANCIEN COMMANDANT DE LA SUBDIVISION VICE-PRESIDENT DE LA SOCIÉTÉ HISTORIQUE D'AU; El MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ BOTANIQUE DE FRANCE lE DELL Y TOME II PARIS IMPRIMÉ PAR AUTORISATION' DR M. LE GARDE DES SCEAUX À L'IMPRIMERIE NATIONALE M DCCC L XX LA KABYLIE ET LES COUTUMES KABYLES SECONDE PARTIE. LES COUTUMES KABYLES. PREMIÈRE SECTION.
ORGANISATION POLITIQUE ET ADMINISTRATION. CHAPITRE PREMIER. OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. L'organisation politique et administrative du peuple kabyle est une des plus démocratiques et, en même temps, une des plus simples qui se puissent imaginer. Jamais, peut-être, le système de seìs-government n'a été mis en pratique d'une manière plus com plète et plus radicale ; jamais administration n'a compté un nombre aussi restreint de fonctionnaires et n'a occasionné moins de dépenses à ses administrés. L'idéal du gouvernement libre et à bon marché , dont nos philosophes cherchent encore la formule à tra vers mille utopies, est une réalité depuis des siècles dans les mon tagnes kabyles. Là, en effet, le peuple est tout et suffit à tout; le gouvernement, .'administration, la justice, ne coûtent absolument rien à la communauté.
Cet état de choses n'est pas, comme on le devine sans peine, le résultat de combinaisons savantes, dont sont incapables des tribus à demi barbares ; il est la conséquence naturelle de l'esprit d'association et de solidarité qui, à l'état d'instinct, anime ces populations. Toute la société kabyle est constituée d'après les principes qui émanent de cet esprit; partout on retrouve, à ses divers degrés, l'association solidaire, aussi bien dans les moindres intérêts de la vie privée que dans les relations de la famille, du village et de la tribu. Les institutions kabyles, quelque rudimentaires et imparfaites qu'elles soient, méritent donc, à plus d'un titre, de fixer l'attention. Notre domination a tout intérêt à les bien connaître, et, s'il ne peut venir à la pensée de les offrir comme modèle dans leurs procédés d'application , elles peuvent au moins fournir un curieux sujet d'études à l' observateur sérieux.
Chapitre II. Organisation
GÉNÉRALE. L'unité politique et administrative, en pays kabyle, est le village (thaddarl). C'est un corps qui a sa vie propre, son autonomie : il nomme ses chefs, fait ou modifie ses lois, s'administre lui-même et peut, s'il est assez fort, se passer de ses voisins '. L'ensemble de deux ou plusieurs villages unis par certains liens d'affinité'2 constitue la tribu (ârch)3. La réunion de plusieurs tribus forme la thak'ebilt1', que nous 1 Plusieurs villages, celui d' Ir'il Imoula (la crête des forêts), de la confédération des Igouchdal, par exemple, sont isolés et ne se rattachent à aucune tribu. 2 II s'agit ici de liens politiques ou administratifs, et non de ceux qui peuvent résulter d'une communauté d'origine , le plus souvent fort difficile à établir. 3 C'est le mot arabe «jí'jC, «tribu». " Thak'ebilt ost la forme kabyle de l'arabe *.Jua3, qui veut dire «ligue». appellerons confédération.
C'est le dernier terme de la série fédéra tive chez les Kabyles; il est très-rare que plusieurs confédérations s'unissent par des liens permanents; quand elles se liguent, c'est toujours dans un but de défense ou d'agression commune , et l'al liance cesse d'elle-même avec la cause qui l'a fait naître. En thèse générale, à mesure que le cercle de fédération s'é largit, les liens se relâchent. La guerre sainte a seule le privilège de rassembler dans un même esprit des gens de tous pays. Mais alors l'association perd le caractère kabyle pour devenir musul mane. Lorsque plusieurs hameaux rapprochés les uns des autres se sentent trop faibles pour rester isolés, ils se réunissent sous une administration commune : c'est ce qu'on appelle un toufik ', qui prend rang dans la tribu comme un village ordinaire.
Dans beaucoup de localités, le mot tousik n'est pas employé pour désigner ces sortes d'agglomérations; on les appelle simplement des vil lages. On donne souvent au toufik le nom du plus grand des hameaux qui le composent; ainsi, chez les Aït Yahia, la réunion des villages de Taka, Agouni, Isendelen, Lemekherda, Aït Si Ahmed et Bou Thetchour, forme le toufik de Taka. D'autres fois, il prend une dénomination particulière : Adeni, chez les Aït Iraten, comprend les villages de Eddjemâa, Thar'animt, Agadir, Bechchacha et Mestiga. Lorsqu'il n'est pas ainsi spécialisé, le mot toufik s'applique à l'ensemble des individus régis par la même administration. Le village se subdivise en fractions, nommées, suivant les localités, adroum, thàrift'2, thaklterroubt3. Nous emploierons , comme plus familier aux lecteurs algériens , 1 Toufik est arabe et vient du verbe TsT, qui, à la 6e forme, signifie sse mettre d'accord, convenir d'une chose". 2 Thàrift vient du verbe arabe e_s*c, qui, à la 6" forme, signifie ese connaître, être en relations".
Thàrift peut donc se traduire ici par tt réunion de personnes de connaissance". 3 L'arabe ju>^___., donl les kabyles ont lait thakherroubl , esl le nom de la gousse du caroubier. le dernier de ces mots, ou plutôt l'arabe kharouba, dont il n'est que la reproduction d'après les règles de la grammaire kabyle. Chaque kharouba se compose d'un certain nombre de familles , généralement de même origine et unies par des liens de parenté. Autour d'elles viennent quelquefois se grouper des ménages étran gers au pays ou des habitants du village qui n'ont plus eux-mêmes de parents. Souvent la kharouba est formée exclusivement des membres d'une seule famille. Aussi les Kabyles emploient-ils volontiers le même mot pour désigner la famille ou la fraction administrative à laquelle ils appartiennent. La subdivision administrative s'arrête à la kharouba.
Chez les Kabyles, en effet, la famille peut être considérée comme la véri table unité sociale; non pas que .'individu vivant isolé de ses proches et avec des intérêts distincts soit une exception; mais il reste uni à ces parents par des liens si étroits de solidarité, qu'il forme pour ainsi dire corps avec eux. La famille est le premier élément de l'association générale; elle comprend le père, la mère, les fils, leurs femmes, leurs enfants, petits-enfants, les oncles, les tantes, les neveux et cousins. Très fréquemment, et c'est un titre puissant à la considération publique , tous ces individus vivent de la vie commune. Les biens sont laissés dans l'indivision, et les revenus, employés à la nourriture et à l'en tretien de tous indistinctement1. La coutume, dans ses dispositions principales, notamment en ce qui concerne les mariages, les successions, les testaments, le droit de chefàa, a en vue de favoriser le maintien de la famille.
Elle établit aussi une solidarité rigoureuse entre ses membres, non-seulement dans la plupart des affaires où il ne s'agit que d'in térêts pécuniaires, mais encore dans les cas où la vie des personnes est en jeu. Si l'un des membres commet un meurtre, chacun des autres, en vertu de cette responsabilité, peut être choisi pour vic time expiatoire par les parents de l'homicidé 2. Voir Droit civil : Associations de familles. Voir Droit peu al : Thamegueret' o» Rok'ba. Cette organisation si solide de la famille est la conséquence du besoin que nous verrons présider à toutes les autres institutions, celui de la défense contre les abus de la force. Elle est l'indice d'un état social encore dans l'cnfance, où l'autorité et les lois sont impuissantes à protéger les personnes. La substitution du pouvoir de la famille à .'individualisme, tel que l'admettent nos sociétés modernes, imprime à la démocratie kabyle une physionomie toute particulière : elle lui donne un caractère semi-patriarcal, que nous ne sommes pas habitués à rencontrer chez les peuples dont la constitution politique est basée sur la souveraineté populaire.
On ne devra donc pas s'étonner si les mots dont nous serons obligés parfois de nous servir, pour définir certaines choses, ne répondent pas toujours aux idées qu'ils re présentent chez les nations européennes. On devine aisément, par ce qui précède, que le village est la pierre angulaire de la société kabyle. On y trouve tous les élé ments qui la composent; c'est là qu'elle se développe et qu'elle vit; c'est là, et là seulement, qu'on peut l'étudier dans son ensemble et dans ses détails. Faire connaître le village, c'est donc faire con naître la société entière; ce qui nous restera ensuite à dire de la tribu et de la confédération ne saurait avoir qu'une importance secondaire.
Chapitre III. Du Village
(tHADDART) L'autorité dirigeante du village, la seule, à vrai dire, puisqu'elle possède, en même temps que les pouvoirs politique et administra tif, la plénitude, au moins en principe, du pouvoir judiciaire, est la tliadjcmâïth ou djemâa1, c'est-à-dire .'assemblée générale des citoyens. 1 Thadjemâïth est la forme kabyle de l'arabe «t*?-. Les Kabyles appliquent ce mot non-seulement à l'assemblée générale, mais aussi à un bâtiment public garni de bancs de pierre dans lequel la djemâa se réunit pendant les chaleurs ou les pluies, et qui, en temps ordinaire , donne asile à Ions les oisifs du village. Ses décisions sont souveraines, et elle les fait, au besoin, exécuter elle-même. L'initiativc, en tout ce qui concerne les intérêts généraux de la communauté, lui appartient, et les détails les plus intimes de la vie privée n'échappent pas toujours à son contrôle.
Autorité ombrageuse, souvent passionnée, elle serait exposée sans cesse à subir des entraînements irréfléchis, si elle n'avait, comme contre poids, son respect pour les usages consacrés par le temps. Ce culte des coutumes, qui honore le peuple kabyle, et qui a été jusqu'à présent la sauvegarde de ses institutions, ne va pas ce pendant jusqu'à l'entêtement aveugle qui condamne à .'immobilité. La porle reste toujours ouverte aux réformes reconnues utiles, et il n'est pas rare de voir une décision de la djemâa abroger des prescriptions surannées, pour leur substituer un règlement en harmonie avec les besoins nouveaux '. Cette disposition des esprits à accepter des innovations dans ' Les Aït Iraten, appelés par les Arabes et les Français Béni lìaten, ont conservé le souvenir d'une modification importante survenue dans la législation kabvle il y a cent vingt ou cent trente ans environ.
Avant cette époque, les femmes héritaient d'après les règles de la loi musulmane ; mais, pour maintenir intacts des usages auxquels ils n'avaient pu renoncer, les Kabyles faisaient consentir par la femme héritière une donation de tout ce qui lui était échu en partage, en saveur des hommes appelés par la coutume à recueillir la succession. Un acte, que nous avons entre les mains, prouve qu'en 1 737 il en était encore ainsi. Fatigués d'une supercherie qui violait la loi sans même sauver les apparences , les Kabyles résolurent de mettre ouvertement de côté la loi religieuse et de s'en tenir à leur droit coutumier. La confédération des Aït Iraten proclama solennellement cette décision dans une assemblée générale des tribus, qui eut lieu près du village d'Aguemmoun, au lieu ordinaire de ces réunions, appelé Thizra Ouguemmoun (les petits rochers d'Aguemmoun).
En mémoire de cet événement, il fut dressé en cet endroit autant de pierres qu'il y avait de tribus dans la confédération. La délibération qui abolit le droit d'héritage des femmes , chez les Aït Belhroun (voir aux pièces justificatives), et eut lieu en 1 768 , est postérieure à la décision prise par les Aït Iraten à Thizra Ouguemmoun. Faisons remarquer, en passant, que cette habitude de dresser des pierres pour per pétuer le souvenir d'un événement remarquable, tend à faire croire que les monu ments de pierres, dolmens ou menhirs, qui sont si nombreux en Algérie, pourraient bien être l'œuvre des anciens habitants du pays et non, comme on l'a cru, de soldats d 'origine celtique venus en Afrique à la suite des armées romaines ou carthaginoises. ses usages est un des traits essentiels qui distinguent la race berbère des autres peuples musulmans.
Elle sera pour la mis sion civilisatrice de la France un avantage immense, et suffirait, seule, pour justifier la mesure prise, après la conquête, par M. le maréchal Randon, de conserver aux Kabyles leur organisation politique et leur droit coutumier. En principe, tout homme qui a atteint l'âge où il peut observer dans sa rigueur le jeûne du ramadhan est admis à faire partie de la djemâa. A ce titre, il jouit des droits du citoyen, en accomplit les devoirs et en subit les charges. II peut assister aux séances de l'assemblée et a voix délibérative. Nous dirons plus loin comment ce droit, absolu en théorie, se modifie dans la pratique, et com ment, sur la scène du forum kabyle, il y a, en réalité, plus de comparses que d'acteurs véritables. La djemâa , être collectif et, par sa nature même , inapte à veiller aux besoins journaliers de la vie sociale, choisit dans son sein un agent chargé de faire la police, d'assurer l'exécution de ses ar rêts, de veiller au maintien de Tordre et à l'exécution des règlements.
Cet agent n'est, à proprement parler, qu'un simple président que l'assemblée se donne elle-même. II n'exerce le pouvoir que par délégation, et, à part quelques menus détails de police municipale, il ne peut prendre de décision sur aucune affaire sans la sanction de la djemâa , qui n'abdique jamais ses droits de pouvoir souverain. On le nomme, suivant les pays, amek'k'eran (grand, chef ), amr'âr ' (vieillard, ancien), amin. Les deux premiers noms appartiennent à la langue berbère; le dernier est emprunté à l'arabe. C'est celui néamoins qui a prévalu dans la Kabylie du Jurjura, et, pour ce motif, nous l'adop terons. Une fois installé dans ses fondions par la djemâa , l'amin choisit lui-même, dans chacune des fractions du village, un homme chargé de lui venir en aide dans l'accomplissement de sa mission.
Le nom 1 Le mot am'rar correspond au cheikh des Arabes. de t'amen1 (caution, répondant), donné à cet auxiliaire, définit suffisamment la nature de ses devoirs. II est responsable, envers l'amin, de ce qui se passe dans sa fraction; il doit le prévenir des délits qui arrivent à sa connaissance; mais il n'a pas qua lité pour les réprimer; son rôle se borne à celui de surveillant sans autorité. La réunion de l'amin et des t'emman (pluriel de t'amen) constitue ce qu'on peut appeler le pouvoir exécutif, ou , mieux encore , le comité de surveillance du village. La djemâa nomme en outre : Un oukil de la mosquée, chargé de recevoir et de conserver en dépôt les revenus des biens de la mosquée; Un imam, marabout qui sert de secrétaire à la djemâa, appelle à la prière, la préside, procède aux cérémonies religieuses des mariages et des enterrements, et remplit, lorsqu'il y a lieu, les fonctions d'instituteur.
Enfin un crieur public, mis à la disposition de l'amin pour faùe connaître les jours de réunion, les mesures de police et tout ce qui intéresse les habitants, complète la liste des fonctionnaires de tout ordre d'un village kabyle. Toutes les fonctions sont gratuites. L'imam reçoit cependant, quelquefois, un modique salaire en argent et, toujours, des ca deaux en nature. Mais c'est plutôt à titre de marabout qu'en qualité de fonctionnaire. Nous examinerons successivement les attributions de chacun des éléments dont se compose l'administration du village; mais, avant d'entrer dans ces détails , il convient de définir ce que les Kabyles appellent ços, mot arabe qui signifie k rang, ligne», et que nous avons traduit par «parti». L'influence du çof se fait sentir dans tous les actes de la vie publique et même privée des Kabyles; il est donc indispensable, pour bien comprendre le jeu de leurs institu tions, de savoir exactement en quoi consiste le çof, quels sont ses tendances et ses moyens d'action. 1 Tamen est l'arabe avec changement du en Ja, mutation très-fréquenle dans le passage de l'arabe au kabyle.
Chapitre IV. Des
ÇOF. Le mot parti est une des expressions dont nous avons parlé, qui, appliquées à la société kabyle, prennent un sens tout différent de l'acception que nous sommes habitués à leur attribuer. Chez nous, un parti est la réunion, dans une même pensée, d'un nombre plus ou moins considérable d'individus ayant pour but commun le triomphe d'une idée politique, religieuse ou sociale. Le but atteint, le parti n'a plus de raison d'être, et se dissout de lui même. Les noms des partis indiquent leurs tendances. Chez les Kabyles, rien de semblable. On ne trouve ni républi cains, ni monarchistes, ni orthodoxes, ni hérétiques. La forme du gouvernement n'est mise en question par personne; la religion est une, et le peuple est trop ignorant pour argumenter sur des dogmes dont il n'a qu'une idée très-confuse ; enfin l'état embryon naire du commerce et de l'industrie ne saurait fournir matière à des discussions d'économie sociale.
Les dénominations des partis témoignent de cette absence de vues morales. Elles sont empruntées, soit à la topographie locale, soit à la distribution des adhérents dans la tribu ou dans les quar tiers du village. Le plus souvent même, un parti n'a pas d'autre nom que celui de l'homme le plus en évidence parmi ceux qui le dirigent. On dira : le «çof de .'ouest» (ir'erbien) et le «çof del'est» (icherk'ien), chez les Aït Ouasif; le «çof du milieu» (ilemmasen) et le «çof des extrémités» (ikerniin), chez les Aït Boudrar; le «çof d'El-Hadj Boudjemâa» et le «çof d'Àmeur Naît Amara», chez les Iouadhien. Un çof kabyle n'est autre chose qu'une association d'assistance mutuelle dans la défense et dans l'attaque, pour toutes les éven tualités de la vie. Son but est assez bien défini par le vieil adage : Ouinnek a'ioun ith idhelem nir' medhloum, «aide les tiens, qu'ils aient tort ou raison. » On se donne, en effet, à un çof pour trouver, au besoin, aide et protection, et pour se ménager les moyens d'atteindre ses ennemis.
Quand ce parti cesse d'offrir un appui efficace, on passe dans un autre. Le Kabyle n'attache aucun point d'honneur à rester fidèle à son çof; il en change sans scrupule , s'il y trouve avantage, et si ce changement présente à ses passions ou à ses haines des chances de satisfaction. Aussi, rien de mobile comme un çof kabyle : tantôt faible, tantôt prépondérant dans le village, il subit toutes les fluctuations du caprice individuel. Pendant la paix, quand les questions débattues n'offrent qu'un intérêt secondaire, les çof conservent, en général, leur composition. Mais qu'il vienne à surgir une occasion de troubles, et que les hostilités paraissent imminentes, les intrigues alors se croisent en tous sens; chaque parti cherche à détacher de ses adversaires les hommes douteux qui ne sont pas engagés irrévocablement par leurs antécédents ou par des rela tions de famille.
L'argent est un puissant auxiliaire de ces défec tions : quelques douros, un sac de figues, une provision d'huile, un bon dîner même, suffisent souvent pour conquérir au çof un défenseur. Ces transactions honteuses sont réprouvées par l'opinion publique; aucun parti, néanmoins, ne se fait scrupule d'y avoir recours. La vénalité n'est pas restreinte, malheureusement, à ces cas particuliers : en général, chez les Kabyles, partout où la cor ruption est possible, elle existe; c'est un des plus mauvais côtés de leur caractère. Quel que soit, d'ailleurs, le parti qu'il embrasse, le Kabyle s'y donne tout entier. L'honneur et les intérêts du çof deviennent sa passion, sa préoccupation constante. Pour eux, il néglige ses affaires, brise les liens de famille, si sacrés pour lui, et s'expose volontiers à la mort.
Aucune mauvaise action ne lui coûte; il ne s'inquiète ni du droit ni de la justice. Si le çof a décidé de soutenir la cause de l'un de ses membres , il mentira pour lui avec impudence, portera de faux témoignages, et la peur de l'enfer ne le fera pas reculer devant les serments les plus solennels. S'il change de parti, il mettra la même ardeur au service de ses ad versaires de la veille. Le çof, de son côté, n'abandonne jamais ses adhérents. Si l'un d'eux meurt pour sa cause, ses enfants sont adoptés, nourris et entretenus à frais communs. S'il est seulement en danger, si ses intérêts sont menacés, s'il a une injure à venger, les secours de toute nature lui arrivent, sans qu'il les sollicite; il est assuré d'avance du concours spontané, ardent et dévoué de ses coas sociés. On comprend comment, avec une pareille disposition des es prits, des choses futiles en apparence peuvent avoir les conséquences les plus graves.
Qu'une rixe survienne entre deux hommes de çof opposés, lorsque les têtes sont déjà échauffées par des débats irritants, les amis des deux champions, sans même s'infor mer du sujet de la querelle, se hâtent d'accourir à leur aide, et la mêlée devient générale. La lutte, commencée à coups d'ongles, se continue à coups de pierres ; bientôt les fusils sortent de leurs étuis, les sabres, du fourreau, et la guerre civile éclate dans le village, quelquefois même dans le pays entier. Chose digne de remarque, les femmes restent presque toujours étrangères aux haines et aux querelles des partis ; c'est par elles seulement qu'on peut ariver à la connaissance de la vérité dans les questions qui passionnent les çof, les hommes mettant, des deux côtés, un égal acharnement à mentir. Les marabouts évitent aussi de se mêler aux discordes civiles, et cette abstention est une des causes principales de leur influence; il en est cependant chez lesquels les entraînements de la nature humaine sont plus forts que la raison , et qui se jettent avec autant d'emportement que les Kabyles dans les intrigues et les luttes des partis.
Chaque village est, à très-peu d'exceptions près, divisé en deux çof, qui sont rarement égaux en nombre et en moyens d'action. Dans cette société grossière, passionnée et toujours portée à abu ser de la force, le parti le plus faible, s'il était abandonné à lui même, serait sans cesse exposé à subir la loi du plus fort ou contraint d'abandonner le pays. Pour parer à ces dangers , il est amené naturellement à rechercher l'alliance de l'un des çof des villages voisins. L'extension du çof gagne ainsi de proche en proche, s'étend à la tribu, à la confédération et même aux tribus étrangères, dans un vaste rayon. Cette association n'a pas lieu cependant dans toutes les tribus indistinctement : il s'est formé, avec le temps, des groupes de tribus dont les partis se prêtent un mutuel appui; selon l'expression kabyle, ces tribus seules entrent réciproquement dans les çof les unes des autres.
Les principaux sont : Le groupe des Aït Iraten, comprenant les Aït Iraten, les Aït Yenni des Zouaoua , une partie des Amraoua du haut de la vallée, les Aït Fraouçen, Aït Khelili, Aït bou Chaïb, Aït Yahia, Aït R'oubri, Aït Douala , Aït Mahmoud , Ait Ameur ou Faid et Maâtka; Le groupe des Zouaoua, formé des Aït Ouasif, Aït bou Akkach, Aït Boudrar, Aït At't'af, Ak'bil, Aït bou Yousef, Aït Menguellat, Aït Itsourar', Imecheddalen, Iouak'ouren; Le groupe des Illilten, Illoulen Oumalou, Illoulen Ousammeur, Aït Mellikech, Ait Idjer, Aït Ziki; Enfin , le groupe comprenant les Aït Djennad , Aït Ouaguennoun , le reste des Amraoua du haut de la vallée, les Iflissen el-Lebahar, Izer'faouen, Aït Flik et Iâzzouguen. La solidarité dans l'étendue d'un groupe n'est pas, à beaucoup près, aussi complète qu'entre les çof d'une même tribu ou d'un même village.
Lorsqu'une tribu est en proie à la guerre civile , les çof du groupe envoient fréquemment des contingents armés, pour soutenir leurs amis respectifs. Mais, si les causes de la guerre sont locales et n'intéressent pas directement les voisins, ces secours s'achètent le plus souvent à prix débattu. Les autres genres de secours, en argent, vivres et munitions, sont donnés, au contraire, avec une véritable libéralité, et si le sort des armes force un parti à s'expatrier momentanément, il est sûr de trouver chez ses amis un accueil empressé et une cordiale hospitalité. On n'attend pas que les « émigrés » (imegadjan) viennent eux-mêmes demander asile; on vaprocessionnellement à leur ren contre, musique entête etbonnières déployées; des montures sont fournies aux femmes, aux enfants, aux vieillards, et le cortège ramène ses hôtes au bruit de la fusillade.
Après un repas abon dant, chacun des émigrés choisit la maison où il veut s'établir avec sa famille. II y est toujours le bienvenu; le chef de maison qui refuserait d'accueillir un membre du çof dans le malheur soulèverait contre lui l'opinion publique, et serait puni d'une forte amende. A la paix, chacune des familles qui a reçu des émigrés donne en cadeau à ses hôtes des vêtements neufs pour les femmes et les enfants, des ustensiles de ménage, des provisions pour les premiers besoins . puis la même escorte qui a amené les fugitifs les reconduit triomphalement dans leurs villages. Si des maisons ont été incendiées, des moissons dévastées, des plantations détruites, les bras de tous les adhérents sont à la dis position des victimes; les habitations sont reconstruites, les champs labourés, les arbres remplacés, sans qu'il en coûte rien à leurs propriétaires.
Les fonds nécessaires aux besoins du çof sont fournis par des cotisations volontaires. Cet impôt est celui que les Kabyles payent le plus volontiers, et le seul qu'ils acquittent sans l'avoir consenti, sans chercher même à en connaître .'emploi. Lorsque les chefs ont besoin d'argent pour nouer des intrigues, acheter des consciences, préparer une trahison, négocier .'assassinat d'un ennemi dangereux, ils se concertent entre eux, contractent des emprunts, soldent les dépenses et ne font connaître à la foule que la somme à payer. Le secret reste entre trois ou quatre personnes au plus. Les dépenses plus avouables, et qui ne demandent pas de mystère, sont débat tues et contrôlées par le çof tout entier. Les chefs ou, comme disent les Kabyles, les «têtes de çof» (ir'faouen-n-eç-ços), sont nécessairement des personnages impor tants dans le pays.
Ils ne dirigent pas, il est vrai, toujours à leur gré les actes du parti, mais ils ont sur lui une influence con sidérable, et peuvent, à un moment donné, disposer de forces importantes. Ce sont des hommes qui se sont fait remarquer, soit par leur bravoure à la guerre, soit par leur finesse et leur habileté dans .'intrigue; ils appartiennent, d'ordinaire, à des familles déjà puissantes par le nombre et par la fortune. L'aisance est une condition indispensable pour figurer à la tête d'un parti : outre la considération qui s'attache à la richesse , en Kabylie comme par tout, elle procure les loisirs nécessaires à la mission d'un chef et les movens de faire face aux dépenses obligées de la position. Les occupations d'un homme investi de la confiance d'un çof sont aussi nombreuses que variées; c'est à lui qu'on a recours en toutes circonstances : il écoute les plaintes, se tient au courant des affaires du pays, donne des conseils, fournit des secours, doit s'occuper, en un mot, non-seulement des questions générales, mais encore des intérêts particuliers.
II doit surveiller en même temps et déjouer les manœuvres du çof opposé, étudier avec soin les éléments de discorde qui s'y pro duisent et les faire tourner à son profit, en les envenimant. Sa tâche la plus délicate est le maintien de la bonne harmonie entre les membres de son parti. Tantôt deux plaideurs passionnent les esprits, tantôt une dette de sang jette la division entre deux kbaroubas et menace de dissoudre le çof. Le chef doit pourvoir à tout et, à force de patience, d'adresse et d'expédients, désarmer les colères, apaiser les haines et ménager des transactions. Tous ne réussissent pas également; mais beaucoup d'entre eux font preuve, dans ces luttes toujours renaissantes, d'une grande souplesse d'es prit et d'une véritable connaissance du cœur humain. Le sacrifice de son temps n'est pas le seul devoir imposé à un chef de çof : il est aussi astreint à des dépenses nombreuses.
Une hospitalité généreuse est de rigueur; elle est la base de sa puissance. Si le couscous est de bonne qualité, si le beurre et le miel n'y sont pas épargnés, les poètes chanteront ses louanges, et leurs vers, répétés dans le pays, entoureront son nom d'une inattaquable popularité. II contribue en outre largement à toutes les cotisations du çof; très-souvent même, pour ne pas refroidir l'ardeur des adhérents par des appels de fonds trop répétés , il supporte seul les dépenses. Ses revenus ne suffisent pas toujours à de telles charges; il y dissipe parfois son patrimoine. Mais ni lui ni ses parents ne songent à s'en plaindre : une famille kabyle saurait-elle payer trop cher riionneur qu'elle ambitionne le plus au monde, celui de voir un des siens à la tête d'un parti nombreux, uni et bien discipliné?
L'origine des çof kabyles et les causes qui les entretiennent ont été l'objet de nombreuses hypothèses. Ce n'est pas dans .'histoire politique, croyons-nous, qu'd faut rechercher cette origine, niais dans le cœur de l'homme. Les çof ont leurs analogues dans toutes les agglomérations humaines; ils ne se présentent pas partout sous le même aspect, parce que les sociétés où ils se produisent sont différentes. Si .'organisation so ciale eût offert en Kabylie une sécurité entière pour les personnes et pour les intérêts, les çof seraient réduits sans doute à l'humble rôle de coteries. On peut en dire autant des causes qui entretiennent l'esprit de parti. Pour les énumérer, il faudrait rechercher tous les motifs de division et de haine qui passionnent l'humanité. La liste serait longue, et, si l'on étudiait plus spécialement ceux qui agissent sur les Kabyles, on trouverait assurément qu'ils sont dus surtout aux mille rapports de voisinage forcé, suite nécessaire de .'entas sement des populations dans les étroites enceintes des villages.
II a existé autrefois des çof d'une nature différente, véritables ligues offensives et défensives, dans lesquelles les tribus entraient tout entières. Elles n'empêchaient pas l'existence simultanée des çof intérieurs que nous avons fait connaître; mais ceux-ci étaient beaucoup moins disposés que de nos jours à se faire la guerre, chacun sentant la nécessité d'une union intime contre l'ennemi du dehors. Jusqu'à la fin du siècle dernier, la Kabylie était divisée en deux grandes ligues, connues sous les noms de Çof Ousella (parti d'en haut) et Çof Bouadda (parti d'en bas). La tradition a plusieurs légendes pour expliquer l'origine de ces ligues. Voici la moins invraisemblable : A une époque que personne ne précise, mais qu'on s'accorde à dire antérieure aux événements dans lesquels le célèbre Sid Ameur el-K'adhi ' a joué un rôle, c'est-à-dire au xvie siècle, vivaient, chez les Aït Fraouçen, deux frères, nommés : l'un, Boukhet'ouch2 (l'homme à l'épieu); l'autre, Ourkhou.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of La Kabylie et les Coutumes Kabyles.
