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Voyage en Russie, au Caucase et en Perse, dans la Mésopotamie, le Kurdistan, etc

T. M. Lycklama a Nijeholt · 1872 · Scanned text

287,637 words · about 20 h 9 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
T. M. Lycklama a Nijeholt
Language
French
Published
1872
Length
287,637 words · about 20 h 9 min
Sections
10 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (10)
  1. Front matter about 58 min
  2. Chapitre II about 1 h 16 min
  3. Chapitre III about 1 h 6 min
  4. Chapitre IV about 57 min
  5. Chapitre V about 1 h 12 min
  6. Chapitre VI about 1 h 21 min
  7. Chapitre VII about 1 h 16 min
  8. Chapitre VIII about 57 min
  9. Chapitre IX about 57 min
  10. Livre II La Perse Chapitre Premier about 10 h 9 min

Continue:

Front matter

VOYAGE EN ORIENT PAR LA RUSSIE Propriété de l'auteur E 5 VOYAGE EN RUSSIE, AU CAUCAS i:t EN PERSE DANS LA .MÉSOPOTAMIE, LE KURDISTAN, LA SYRIE LA PALESTINE ET LA TURQUIE EXÉCUTÉ PENDANT LES ANNÉES 1866, 1867 et 1868 PAR T. II. Chevalier LYGKLAMA A NIJEHOLT TOME PREMIER PARIS AMSTERDAM ARTHUS BERTRAND LIBRAIRE - ÉDITEUR CL. VAN LANGENHUYSEN LIBRAIRE - ÉDITEUR 21 , rue Hautefeuille, 21 MDCCCLXXII A MA MÈRE C'est vous, Ma Mère, ma seconde providence, qui par vos tendres soins avez guidé mon enfance; c'est vous qui avec tant de sollicitude avez présidé à mon éducation ; c'est vous encore qui m'avez initié à la connaissance des langues étrangères, que vous possédiez, et m'avez ainsi procuré les moyens d'entre prendre ces voyages lointains dont vos récits m'avaient inspiré le goût. Si le Ciel vous eût conservée à ma tendresse, c'est donc à vous, Ma Mère, que j'eusse dédié ce livre, comme un témoignage bien dû de gratitude, de tendresse et de respect.

C'est votre nom que je veux inscrire ici : que votre souvenir protège mon œuvre comme il a été jusqu'ici ma force et ma consolation. Recevez cet hommage d'un fils qui conservera, toute sa vie, votre chère image gravée dans le plus profond de son cœur. PRÉFACE Au commencement de 1865, je quittai Paris pour exécuter dans l'Orient, en passant par la Russie, un voyage depuis longtemps médité. Rentré en Hollande, ma patrie, vers la fin de 1868, j'ai dû d'abord m'occuper à transcrire et à coordonner mes notes, soigneusement prises jour par jour, plus souvent au crayon qu'à la plume, pendant ma longue et, je puis dire, pénible pérégrination. Ce n'est qu'après ce travail préparatoire qu'il m'a été permis d'entreprendre la rédaction du récit de mon voyage. J'ai fait cboix, pour cela, d'une langue dont l'universalité, quoique jalousée, n'est point atteinte, et que j'aime, bien qu'elle ne soit pas la mienne; car, parmi celles qui m'ont été apprises dès mon enfance, c'est la X langue française qui m'a procuré mes meilleures jouis sances, par la lecture habituelle et préférée de ses grands écrivains du dix-septième siècle.

Dans ce livre, je n'ai eu qu'une prétention : c'est de raconter avec simplicité, avec vérité, mes impressions et mes observations. Lorsqu'il y a six ans, je me dirigeais vers l'Orient, objet de mes études et de mes rêves, je n'avais nul projet d'entreprendre une excursion exclusive ment politique, ou scientifique, ou historique. Simple touriste, en possession d'une fortune qui me donnait le goût et les moyens de voyager, surtout désireux de m'instruire, j'ai voulu voir par moi-même et comparer, avec la réalité des choses, les relations déjà publiées par les nombreux Européens qui, depuis trois siècles, ont parcouru les mêmes lieux. Le lecteur trouvera donc ici un peu de tout. J'ai, en effet, relevé avec soin, et comme un voyageur curieux et ami de la vérité peut le faire, ce qui concerne l'histoire, les traditions, la situation présente, l'organisation, les coutumes et les mœurs des nations visitées par moi.

Chapitre II

Saint-Pêtei-stoom-g- Je partis de Riga le 20 juin 1865 et repris Tembran chement du chemin de fer qui devait me ramener à Dunabourg, situé, comme je Tai dit, sur la grande ligne de Berlin à la capitale de Tempire russe. Revenu à la gare de Dunabourg, qui se trouve à une petite distance de la ville, que baigne la Duna, je n'eus, pas plus qu'à mon premier passage, Tenvie de m' arrêter dans ce chef lieu de l'ancienne Livonie polonaise. Sa population ne dépasse pas aujourd'hui sept mille habitants, généralement logés clans des huttes en bois bordant de longues rues non pavées, c'est-à-dire pleines de boue et de cloaques pendant les deux tiers de Tannée. Je me con tentai du coup d'œil que la ville offre de la gare, et je puis dire que, dans tout mon voyage, je n'ai rien vu de plus triste ni de plus laid.

En comparaison, Riga et Mittau sont, au choix, Londres ou Paris. J'employai à me réconforter Theure qui devait s'écouler jusqu'à Tarrivée du train de Berlin. Le buffet de Dunabourg me raccommoda avec cette disgracieuse station, et je le recommande aux voyageurs qui, comme moi, s'y arrête ront à Theure du dîner. Nous montâmes en wagon à la nuit close. Grâce au parfait aménagement des chemins de fer russes, où toutes les aises et commodités ont été admirablement prévues, je passai une excellente nuit, et, le lendemain matin, j'entrais dans la gare de Saint- Pétersbourg. Je m'y trouvais transporté comme par enchantement; en revanche, je n'avais rien vu d'une route dont les anciens voyageurs en chaise de poste donnent d'intéressantes descriptions. Je fus accueilli dans la vide de Pierre-le-Grand par un froid fort vif, qui me surprit et m'affecta même un peu, car, depuis la fin de mars, j'avais été habitué à une tem pérature d'une douceur exceptionnede.

Pourtant les arbres commençaient à être couverts de feudles, et Tap proche de Tété se faisait sentir. La gare d'arrivée est loin d'être belle et ne répond pas à la grandeur d'une telle capitale. Je fus paredlement surpris de la piteuse apparence des véhicules destinés au transport des voya geurs et de leur bagage. Ces véhicules sont de deux sortes, les fiacres, les vrais fiacres, comme on les voyait autrefois en France, et les droschka, petites voitures à un cheval, d'invention russe, montées sur quatre roues et ne pouvant recevoir, outre le cocher, que deux personnes, et encore à grand'peine. Les deux bras du brancard sont reliés, à chaque bout, par un arc de cercle garni d'une clochette, qui surmonte et encadre la tête du cheval et maintient les rênes relevées. Les cochers russes con duisent avec une grande habileté, et les accidents de voiture, soit pendant la belle saison, soit pendant la saison de la neige et des glaces, sont rares à Pétersbourg.

Ils ont un costume uniforme et qui indique leur profession. II se compose d'une longue capote en drap bleu, formant pardessus, qui leur descend jusqu'aux pieds; cet ample vêtement, serré à la taille par une ceinture de laine, forme par derrière de nombreux plis et laisse voir, sur la poitrine, la chemise de grosse flanelle rouge portée généralement par le peuple. La coiffure des cochers est des plus disgracieuses : c'est un béret avec de très-larges bords et une bande rouge autour de la tête. N'ayant le choix, à la station de la gare, qu'entre un droschka, dont le meilleur me paraissait exécrable, et un de ces fiacres auprès desquels ceux de Paris sont des voitures de luxe, je me décidai pour le fiacre, qui m'offrait une sorte d'impériale pour mon bagage, et c'est dans cette espèce de coucou que je fis mon entrée dans la splendide capitale de toutes les Russies.

Je demandai qu'on me conduisit dans un bon hôtel. Sans doute, pour les cochers de place, en Russie comme en bien d'autres pays, les meilleurs hôtels sont ceux qui, pour chaque voyageur amené, leur donnent le plus fort pourboire. Jetait fort mal tombé. Celui où je fus conduit, comme, au reste, la plupart des hôtels russes, était déplorablement tenu et misérablement installé; je me crois généreux en ne donnant point ici son nom. Les domestiques y étaient d'une malpropreté révoltante, et, quoique très-mal servi, tout s'y payait à des prix d'une exagération ridicule. Je n'y fis pas long séjour. On m'avait indiqué un Français qui tenait une maison garnie sur la promenade appelée Newshi-Prospect , vis-à-vis du grand Bazar ; je pris un appartement chez liai, peu luxueux, mais propre et décent, et j'eus lieu de m'en féliciter par les ressources que je trouvai clans mon hôte, homme d'une obligeance achevée et, de plus, très au courant de la vie et des usages de Saint-Pétersbourg.

Dès le lendemain, je com mençai à parcourir cette immense ville, que je m'étais proposé de visiter dans ses plus grands détails. L'impression que produit Saint-Pétersbourg ou, comme on dit plus communément, Pétersbourg sur ceux qui le voient pour la première fois est un sentiment d'admiration provoqué en même temps par la splendeur du panorama que Ton a sous les yeux et par la réflexion qui vous vient qu'à la même place, au commencement du siècle dernier, on ne trouvait encore qu'une plage déserte, coupée par d'impraticables marais. La volonté d'un seul homme, au prix de travaux inouïs et d'incroyables dépenses, fit sortir de terre, en quelques années, cette cité digne d'être la capitale d'un grand empire. La fondation de Pétersbourg a été racontée bien souvent; les voyageurs de toute nation ont payé, à cet égard, leur tribut à la mémoire et au génie de Pierre-le-Grand .

Je ne veux pas refaire cette histoire bien connue, qui a surtout été résumée avec autant d'élégance que d'intérêt par un voyageur français, M. Xavier Marinier, dans ses Lettres sur la Russie, véritable vade-mecum du touriste dans le Nord de TEurope (1). Mais je veux, à mon tour, dire un mot très-bref sur ce sujet, qui s'impose ; je tâcherai d'éviter les redites et les détails oiseux. Pierre Ier était à peine âgé de trente et un ans lorsqu'il (1) Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne, par X. Marmier. Paris, 1843; librairie de Garnier frères. jeta, sur les bords de la Neva, les fondements de la ville gigantesque dont il avait le plan tout entier clans sa tête avant qu'elle apparût aux yeux de son peuple étonné et incrédule. II régnait déjà depuis 1682, sept années conjointement avec son frère aîné Ivan, qui lui abandonna le trône en 1689, et quatorze ans seul, vénéré et craint par un peuple qui voit à la fois dans le czar son souverain et le chef de sa religion.

Dès lors, Pierre Ier avait manifesté son génie politique, administratif et guerrier. Réformateur hardi et tenace, il prétendait faire une nation, comme il allait faire une capitale, et pour cela, avant d'instruire son peuple, il avait voulu parcourir TEurope, demandant des lumières et une expérience précoce aux nations qui marchaient en avant de la sienne. En voyant Tœuvre colossale de Pierre-le-Grand, ce Pétersbourg qui est au moins autant un grand port de commerce et un grand centre industriel qu'une capitale d'empire, je me rappelai, non sans fierté, que ce fut à mon pays, la Hollande, que ce tout-puissant souverain de vingt-quatre ans vint de préférence demander des leçons dans Tart des constructions maritimes et la science des institutions commerciales. II doit mètre permis de reproduire un tel souvenir.

Une idée fixe de Pierre Ier, idée née de bonne heure, était de posséder une marine en même temps militaire et marchande, en vue des destinées qu'il rêvait pour la Russie. II avait fait plusieurs essais pour doter son pays de navires de guerre, essais infructueux qui lui firent sentir la nécessité d'aller acquérir au loin les connais sances nécessaires à de semblables travaux. Arrivé en Hollande au mois d'août 1697, après avoir parcouru TAllemagne, le czar, ayant renvoyé sa suite, se présente au vdlage de Saardam, situé à deux lieues d'Amsterdam, où se trouvaient les principaux chantiers et magasins d'une marine alors célèbre entre toutes, et s'enrôle dans la compagnie des charpentiers, sous le nom de Baas Peter Mikhaïlof, c'est-à-dire Maître Pierre, fils de Michel. II vécut là plusieurs mois, d'abord inconnu, puis repoussant tous les hommages lorsque, malgré ses précautions, son incognito eut été trahi, habillé et vivant comme un simple artisan, ardent à la besogne, et bientôt devenu l'un des plus habiles ouvriers et des meilleurs pilotes.

En même temps, il prenait des leçons d'anatomie et de physique expérimentale. Après avoir fait partir pour Arkhangel, le seul port très-insuffisant de la Russie, sur la mer Blanche, un navire auquel il avait travaillé et qui reçut le nom de Saint-Pierre, le czar, au mois de février 1698, quitta la Hollande pour passer en Angle terre, où d compléta son éducation nautique. De Londres il se rendit à Vienne ; mais là d se vit forcé d'interrompre son voyage, rappelé brusquement par la révolte des Strélitz, qui venait d'éclater à Moscou. Pierre eut bientôt étouffé dans le sang cette rébellion d'un corps de janissaires russes. En repos de ce côté, et plein de la pensée qui Tobsédait de rendre la Russie une puissance maritime, il déclare la guerre à la Suède, qui possédait les ports de la Livonie, de TEsthonie et de la Finlande, et que gouvernait alors le jeune Charles XII, cligne héritier de Gustave-Adolphe.

Cette guerre ou plutôt cette campagne non interrompue de quatre ans est une glorieuse préface à la fondation de Saint-Péters bourg. En novembre 1700, le czar commence les hostilités par le siège de Narva, sur le golfe de Finlande. Charles XII accourt et fait éprouver aux Russes une défaite complète. Ceux-ci prennent leur revanche Tannée suivante, et, au mois de septembre 1701, Pierre bat les Suédois en Livonie, près de la ville de Derpt. Même succès à Pernof, dans le courant de 1702. Cette victoire fut suivie de la prise de Marienbourg, sur les confins de la Livonie. C'est là que fut faite prisonnière la belle Catherine, née de parents pauvres et femme d'un simple soldat suédois, que Pierre Ier prit d'abord pour maîtresse, ensuite pour épouse, et dont il fit, enfin, une impératrice appelée, après lui, à régner sur la Russie.

La conquête de Marienbourg fut décisive dans la politique de Pierre le-Grand. Ede entraîna, le 14 octobre suivant, la prise de Notenbourg, ville située dans une île, au milieu de la Neva. Maître, par là, du cours de cette rivière et du fleuve Ladoga, le czar fit fortifier cette place et changea son nom en celui de Schlusselbourg ou Clef de la Bal tique. L'hiver interrompit le cours de ses succès. Mais, dès le printemps de 1703, d se remet en campagne, et, le 1er mai, il s'empare de Nientchantz ou Kantzi. Son vœu le plus ardent était accompli. II possédait enfin un port sur la Baltique, Tavenir maritime de la Russie était décidé ; Pierre allait pouvoir communiquer, par mer, avec les grandes puissances commerçantes de TEurope, et, par la Manche, TOcéan était ouvert à ses flottes. Seize jours après, il posait la première pierre de Saint- Pétersbourg et lui donnait son nom, changeant ainsi Taxe de son empire et tournant la face de la Russie vers TOccident, d'où allait lui venir la civilisation.

Je ne puis résister ici au plaisir de transcrire une page de la lettre consacrée par M. Marmier à Péters bourg, car je ne pourrais que redire, en moins bons termes à coup sûr, les circonstances de la fondation de cette ville. « Je comprends à présent, dit ce charmant voyageur, quelle surprise durent éprouver les confidents de Pierre Ier lorsqu'il leur avoua le projet qu'il avait conçu de déplacer la capitale de son empire et de la transporter du sanctuaire auguste du Kremlin sur les plages de la Neva. J'admire plus que jamais Tesprit de divination de ce grand homme, Tidée d'avenir qui lui donnait une noble audace, et Tinébranlable énergie avec laquelle il exécutait ses projets les plus téméraires. Qu'on se représente, à Tune des extrémités de la Russie, à la pointe du golfe de Finlande, une vaste plaine nue et froide, baignée par une rivière que les grands bâtiments ne peuvent remonter.

Quand Pierre Ier choisit cette plaine pour y jeter les fondements de sa future résidence, ce n'était encore qu'un marais fangeux et sans cesse exposé aux inondations de la Neva; mais il avait appris en Hollande comment on dessèche le sol le plus humide et comment on le garantit des ravages d'une onde impé tueuse. Ce qui semblait aux autres un labeur effroyable n'était pour lui qu'un obstacle facde à surmonter, et d se mit à Tœuvre. II commença par bâtir une forteresse pour défendre le cours de la Neva contre Tinvasion des Suédois. Avant d'entreprendre cette construction, il fallait affermir et exhausser le sol. Les ouvriers appelés de toutes les parties de Tempire à cette œuvre nouvelle n'avaient pas même assez de hoyaux et de charrettes ; ds portaient la terre dans les pans de leurs vêtements ou dans des nattes de paille.

Une maladie engendrée par le changement de climat, par les fatigues et Thumidité les décimait; mais rien n'ébranlait Tinflexible volonté du czar. La forteresse fut achevée dans Tespace de cinq mois. Les Suédois, inquiets de ces préparatifs, s'avancèrent avec une armée de douze mille hommes; Pierre marcha à leur rencontre, les défit et revint à son œuvre. Quelque temps après, il avait joint à la forteresse, inaugurée par une victoire, une double rangée de petites maisons en bois, une église, un arsenal, un corps de garde, une chancellerie, une pharmacie. La marine lui manquait encore. Pierre, qui était tour à tour soldat, ingénieur, architecte, matelot, qui enseignait par son exemple à sa nation ce qu'elle devait oser, s'en alla sur les rives du lac Ladoga élever un chantier et y construisit quinze bâtiments ; puis il des cendit jusqu'à Tembouchure de la Neva, et détermina la position où devait être bâtie la forteresse de Cronstadt.

L'année même où il avait entrepris et achevé tant de travaux, un bâtiment hollandais arriva jusqu'à la ville naissante; il fut reçu avec acclamation, et ses officiers s'en retournèrent comblés de présents (1). » Enfant de la Hollande, j'étais fier, j'ai le droit de le redire, de cette prédilection du grand czar pour mon pays. Dans sa passion imitatrice, au lieu d'établir sà capitale sur les hauteurs voisines, songeant surtout à Tavenir commercial de Pétersbourg, d semble s'être pro posé de calquer Amsterdam, avec ses nombreux canaux, qui forment autant de rues animées et commerçantes. II serait curieux et, à coup sûr, intéressant de suivre, (1) Marinier, Lettres s?<r la Russie, la Finlande et la Pologne, t. Ier, p. 243. pendant le reste du règne de Pierre Ier, c'est-à-dire pen dant vingt-deux ans, les progrès de sa création, qui résume, sur ce point choisi, sa mission de souverain initiateur; mais il faut savoir se borner.

D'ailleurs, en parcourant tout à Theure les monuments de Saint-Péters bourg, je retrouverai souvent sur mes pas le souvenir de ce grand homme, le plus grand qu'ait produit la Russie. Son plus difficile obstacle ne fut pas de vaincre la nature dans la réalisation matériede de son vaste plan, mais de faire accepter sa nouvelle capitale et ses institutions nouvelles par le vieux parti russe, ennemi de ses réformes et passionné pour les antiques mœurs. Pierre sut dompter toutes les résistances ; d attira de gré ou de force sur les bords de la Neva un peuple entier, qui y bâtit des maisons, en même temps que lui élevait des palais, qu'd n'habitait point, et des établissements utiles, auxquels d donnait tous ses soins. Dès le lendemain de mon arrivée, je me mis à visiter Pétersbourg, et, pendant douze jours, je parcourus dans tous les sens cette grande ville, qui compte aujourd'hui plus de 500,000 habitants, dont le dixième est allemand ou d'origine allemande.

Je m'étais muni d'une sorte de calèche, si ce nom n'est pas trop ambitieux, que Ton loue à raison de vingt-cinq roubles par semaine ; on sait que le rouble vaut quatre francs vingt centimes. Assis sur les deux rives de la Neva, qui le traverse avec majesté, comme un bras de mer d'un demi-kilomètre de large, Saint-Pétersbourg offre un aspect colossal. Chaque souverain y a ajouté. C'est bien aujourd'hui la capitale de l'un des premiers empires du monde; le rêve de son fondateur est réalisé. La ville est sillonnée par de nombreux canaux, bordés de quais en granit, construits par Catherine II, sur lesquels les grands de Tempire ont successivement élevé des hôtels qui sont de vrais palais. Si de Tensemble, qui est grandiose et pompeux, on vient aux détads, il faut reconnaître que Tart russe n'existe pas.

Le luxe des matériaux est prodigué; le granit, le jaspe, le marbre de toutes les couleurs sont partout, à Textérieur comme à Tintérieur des monuments; colonnes, statues, sculptures, dorures surtout attirent les yeux de tous côtés ; mais Toriginalité et le goût sont trop souvent absents. C'est un mélange de tous les styles, grec, romain, byzantin, Renaissance, Louis XIV, Louis XV; parfois même on voit les écoles et les époques se con fondre dans un même monument. On y rencontre de tout, enfin, excepté un art russe, un goût russe, qui restent encore à former, principalement à Saint-Pétersbourg, car, à Moscou, nous serons obligés de reconnaître que la Russie possède au moins une architecture nationale, qui n'est pas sans originalité et surtout sans grandeur. Je n'ai passé que deux semaines à Pétersbourg.

C'est trop peu pour en connaître les mœurs, la vie intérieure et les habitudes sociales. J'y arrivais, d'ailleurs, en pleine morte-saison. C'est l'hiver, cet hiver sibérien dont Timagi nation s'effraye, qui est, sur les bords de la Neva, la saison des réceptions, des soirées, des fêtes, où la noblesse russe, sans parler de la cour, aime à offrir aux étrangers sa fastueuse mais franche hospitalité. L'été, le grand monde émigré, et c'est de préférence clans Tes îles de la Neva qu'on se retire pour y attendre le mois d'octobre, qui doit rouvrir les salons. Comme je ne veux rien dire de ce que je ne sais point et n'ai point vu par moi-même, je ne parlerai pas de la vie du monde à Saint-Pétersbourg. Je ne suis pas davantage autorisé à décrire les habitudes et les usages des autres classes de la société, auxquelles je n'ai eu aucune occasion de me mêler.

N'ayant que quelques jours à consacrer à la capi tale de la Russie, je ne pouvais avoir d'autre programme, pour mon agrément et mon instruction, que de faire une revue complète, à fond, de ses monuments, de ses divers établissements, de ses curiosités, et les plus attrayantes pour moi étaient naturellement celles qui se rattachaient au souvenir du créateur de la Russie moderne, dont ma patrie a reçu d'honorables marques de prédilection et d'estime. C'est donc ici une description purement maté rielle, un tableau externe, si ce mot peut s'employer, de Saint-Pétersbourg ; le lecteur voudra bien en excuser les détails en faveur de leur exactitude. Pour bien juger de Tensemble de la ville, d faut, comme le recommandent très-justement tous les livres spéciaux, monter sur la tour de TAmirauté. De là, en tournant le dos à la Neva, on a devant soi le panorama le plus complet de toute la partie située sur la rive gauche de la rivière, et qui est la plus habitée, la plus animée et la plus riche.

De Thôtel de TAmirauté partent, en s'écartant progressivement, les trois principales rues : la Perspective Newski (Neivski-Prospect) , la rue aux Pois (Gorochowa-Oulitza) et la rue de la Résurrection (Wos nessenski-Prospect). Ces trois longues artères sont coupées, sur divers points, par trois canaux, le canal Moïka, le canal Catherine et le canal Fontanka, ainsi que par un grand nombre de rues dont je n'essayerai point Ténumé ration. Si maintenant on se retourne, portant ses regards sur la rive droite de la Neva, on a un coup d'œil d'un autre genre, non moins grandiose, mais, sans contredit, plus pittoresque. Cette partie de Saint-Pétersbourg est formée par les îles nombreuses que dessinent les divers bras de Tembouchure du fleuve; c'est dans les parties plus rapprochées qu'ont été élevées les premières con structions.

De Tobservatoire de la tour de TAmirauté, le spectacle est magnifique. II n'y a que Paris et Londres qui puissent offrir un coup d'œil plus imposant, et encore, dans ces deux villes, rien n'égale le tableau que forme Tensemble des îles de la Neva, depuis le centre de la ville jusqu'à la mer. Parcourons à présent Saint-Pétersbourg et commen çons par la Perspective Newski, le boulevard Italien de la capitale russe. Cette grande et longue rue, qui part de la place de TAmirauté, se prolonge, aux extrémités de la vdle, jusqu'au couvent d'Alexandre Newski, dont elle tire son nom. C'est une succession d'hôtels, de grandes et belles maisons, de riches magasins; on y voit le grand Bazar (Gostinoi-Dvor) , THôtel de Ville et le théâtre Alexandra. La Perspective Newski, comme quelques autres grandes rues de Pétersbourg, est pavée en bois, d'après un système de rondins plantés dans le sol les uns à côté des autres, ce qui, au début, est d'un bon usage et d'un assez agréable effet; mais bientôt le niveau disparaît, et les piétons, les chevaux et les voitures n'ont pas à se louer de ces surfaces raboteuses et glissantes.

Cette rue ou plutôt ce boulevard est la promenade habituelle du monde élégant, et le soir, aux clartés du gaz qu'on y a prodigué, et qui fait défaut clans bien des parties de la ville, on croirait parcourir l'un des quartiers les plus et les mieux fréquentés de Paris . Je n'ai nullement le désir de faire la description des autres rues de Pétersbourg, même les plus importantes. II en est un grand nombre qui le cèdent peu à la Pers pective Newski pour la largeur et la longueur. Ce qu'd faut remarquer, j'en ai déjà dit un mot, c'est la beauté des quais qui bordent non-seulement le cours majestueux de la Neva, mais les principaux canaux dont la ville est sillonnée, et qui lui donnent, clans certains quartiers, un aspect qui rappelle Venise. Les ponts ont été multi pliés sur ces canaux et sur les diverses branches du fleuve.

Je ne les ai pas comptés, mais la statistique porte leur nombre au chiffre de cent cinquante, sans doute en y comprenant les simples ponceaux ou passerelles qui permettent de franchir les canaux. Le bras de la Neva, qui partage la ville en deux, est traversé par quatre ponts : le pont de TAmirauté ou pont Isaac, le pont d'Été ou de Troïzki, le pont de la Liteinaia et celui qui porte le nom de l'empereur Nicolas, sous le règne duquel il a été construit. Les trois premiers sont établis sur des bateaux ou plutôt des pontons, en prévision de la formation et surtout de la rupture des glaces. Aux approches de l'hiver, on les détache de Tune des rives, sans les désagréger, et le courant les range le long de la rive opposée, d'où, à la belle saison, on les ramène dans leur position primitive. Le pont Nicolaï (Nicolas), inau guré en 1850, a été construit en fer; les arceaux portent sur des pilotis de granit d'une grande puissance, qui ont résisté jusqu'ici à tous les efforts de la débâcle annuelle de la Neva.

Revenons à Thôtel de TAmirauté, qui est, sur la rive gauche, le point central d'où partent les rayons de Timmense éventail dont cette partie de la ville offre Texacte configuration. L'Amirauté fait face à la Neva et n'en est séparée que par un large quai. Parmi les édifices affectés à la même destination, c'est, sans contredit, le plus monumental, le plus grandiose. II a deux façades, Tune avec deux ailes, du côté de la Neva, l'autre sur la vaste place qui, de ce monument, a reçu le nom de place de TAmirauté. Cette dernière est ornée, dans toute sa longueur, de colonnes, de statues, de figures symboliques, parmi lesquelles de colossales divinités, représentant la Mer et la Neva, se détachent dans un puissant effet. C'est là que siègent le ministère de la marine ainsi que toutes les administrations qui en dépendent.

On y a également réuni une précieuse collection d'objets, de modèles, de curiosités, d'instruments intéressant Tart nautique et les diverses sciences utdes au marin. L'Ami rauté de Saint-Pétersbourg est comme le sceau apposé à la création à la fois politique, maritime et commerciale de Pierre-le-Grand. Aussi autour de ce monument caractéristique se sont groupés la plupart des grands édifices de la capitale russe, et, le premier de tous, le splendide Palais d'Hiver. Le Palais d'Hiver est la résidence impériale, celle où le czar et la cour passent les deux tiers de Tannée. L'ensemble en est vraiment imposant. II n'y a que Versailles qui lui soit supérieur. II forme un immense quadrilatère, offrant sur la Neva, où est Tentrée, une façade de sept cents pieds de long. II faudrait un chapitre entier pour mentionner tout ce que son intérieur présente de remarquable, et j'épuiserais, sans en donner une description complète, le vocabulaire dont on se sert en pareille circonstance.

Qu'd me suffise -de dire que le Palais d'Hiver est digne du maître tout-puissant qui Thabite, ce redoutable czar qui, en dehors de toute résistance et de tout contrôle, dispose à son gré de la destinée de près de quatre-vingts millions d'hommes. Ses salles immenses offrent à la vue une profusion vraiment inouïe de marbre, de jaspe, de malachite, de dorures. L'ameu blement répond à ce magnifique encadrement. La peinture décorative, la sculpture y ont été prodiguées, et ce n'est pas la faute des czars si les chefs-d'œuvre n'y abondent point. En fait de tableaux anciens, on y voit quelques beaux Murillo et la célèbre Adoration de Berghem. Dans ces splendides appartements, je me contenterai de citer la salle Saint-Georges, où TEmpereur reçoit, à leur arrivée, les représentants des puissances étrangères; la salle des fêtes et des réceptions annuelles, toute blanc et or, ce qui lui a fait donner le nom de salle Blanche, et dont les murs sont décorés des armoi ries symboliques de toutes les provinces de Tempire ; la salle des Maréchaux, ornée, sur le modèle de celle des Tuileries, des portraits des hommes les plus illustres de la Russie; la chambre des Diamants, où sont conservés les joyaux impériaux, la couronne ornée d'une guirlande de chêne en brillants et le sceptre surmonté du diamant acquis par Catherine II, l'un des plus gros qu'on con naisse; Tappartement de Tlmpératrice, comprenant une serre remplie des plus belles fleurs exotiques, jardin féerique au milieu de la désolation des hivers russes ; et, cnfln, Tappartement dit de Pierre-le-Grand, en velours rouge et or.

On connaît le terrible incendie qui, en 1837, dévora la plus grande partie du Palais d'Hiver; dès 1839, l'empereur Nicolas avait entièrement réparé ce désastre, qui jeta dans la consternation et la douleur la population de Pétersbourg, habituée à vénérer à Tégal d'un sanctuaire ce siège pompeux de la puissance russe. A côté de cette principale résidence impériale, en remontant la Neva, se trouve TErmitage, ce palais où Catherine II réunissait, de préférence, sa cour brillante, galante et lettrée. Des galeries couvertes mettent en communication TErmitage avec le Palais d'Hiver. Sans égaler en magnificence la demeure impériale actuelle, l'ancienne résidence de Catherine présente tous les carac tères d'une habitation souveraine. La façade de Tentrée, située du côté opposé à la rivière, est grande et noble.

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