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La Route du Tchad. Du Loango au Chari. Ouvrage illustré, etc

Jean Dybowski · 1893 · Scanned text

113,745 words · about 7 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean Dybowski
Language
French
Published
1893
Length
113,745 words · about 7 h 58 min
Sections
15 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (15)
  1. Front matter about 32 min
  2. Chapitre II about 22 min
  3. Chapitre III about 28 min
  4. Chapitre IV about 19 min
  5. Chapitre V about 24 min
  6. Chapitre VI about 14 min
  7. Chapitre VII about 23 min
  8. Chapitre VIII about 48 min
  9. Chapitre IX about 24 min
  10. Chapitre X about 33 min
  11. Chapitre XI about 27 min
  12. Chapitre XII about 47 min
  13. Chapitre XIII about 48 min
  14. Chapitre XIV about 48 min
  15. Chapitre XV about 41 min

Continue:

Front matter

LA ROUTE DTî TCHAD TÎPOGKAPHIE F1RMIX-DIDOT ET C"\ — MESNIE ÍECCE). JEAN DYBOWSKI. JEAN DYBOWSKI LA ROUTE DU TCHAD DU LOANGO AU CHAÏU OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 136 DESSINS INÉDITS \> A R M PAULE CRAMPEL, MM. E. LOEVY, MONTAOER , CLEMENT ET BINETEAU d'apiiÉs le PHOTOGRAPHIES, DESSINS, AQUARELLES EE L'AUTEOR, ET LES DOCUMEXTS RAPPORTÉS PAR LUI PARTS LIBRAIRIE DE FI R MIN- D I DOT ET C IMPRIMEURS DE I.'lNSTITUT, RTJE JACOB, 56 1893 Traduction et reproduction réservée.-. DU LOANGO AU CHARI CHAPITRE PREMIER Les origines de la mission. — Départ de France. — La côte occidentale d'Afrique. — Recrutement des tirailleurs. — Libreville.— Arrivée au Loango. — Organisation des caravanes. — Mœurs et coutumes des Loangos. C'était au début de Tannée 1891. Mue par un élan nouveau, la France se portait vers les vastes entreprises coloniales.

L'opinion publique tout entière était favorable aux expéditions loin taines. On semblait avoir compris enfin qu'il importait à toute nation puissante de se créer un empire colonial, qui serait l'en trepôt de toutes les matières premières destinées à alimenter nos industries, en même temps que le débouché le plus assuré pour l'écoulement des produits manufacturés. Qu'on le veuille ou non, le temps est proche où le solde de la prospérité commerciale de toute grande nation européenne se fera sur le terrain colonial. Dans la lutte acharnée que se font les peuples combattant à i ROUTE Dt TCHAD. coups de traités de commerce, celui-là sera le plus puissant qui' sera le plus indépendant, qui pourra songer à ses propres ressources avant d'être tributaire de celles de ses voisins. Et toute cette jeunesse instruite, brillante, qui ne demande qu'à dépenser son savoir et son énergie, se lancera dans les en treprises hardies, et contribuera à faire la France forte chez elle, grande et respectée au dehors.

Chacun ajrant compris tout cela, les vas\,es conceptions trouvaient faveur. Et puis, l'on savait que le moment du grand partage du Conti nent noir était sonné. II importait de prendre d'emblée une place qui nous ferait, plus tard, lors d'une nouvelle convention poli tique européenne, une position prépondérante. Les routes par courues par les explorateurs, les traités signés par eux donnent, en effet, aux nations qu'ils représentent des droits imprescriptibles. Depuis une année bientôt, Crampel était parti. II avait conçu le plan de réunir, en les faisant pénétrer plus avant dans le cœur de l'Afrique, nos colonies du Sénégal au Congo par le Soudan, et du Congo à l'Algérie par les régions inexplorées qui s'étendent entre l'Oubangui et le Tchad. Projet grandiose, dont la concep tion seule faisait honneur à son auteur, et dont la réalisation lui eût assuré le premier rang parmi les explorateurs africains.

Chapitre II

Le départ du Loango. — L'administrateur Cholet. — La forêt du Mayombé. La veille de mon départ du Loango, j'eus la bonne chance de voir arriver M. Cholet, Texplorateur qui avait, le premier, remonté la Sanga. II venait prendre les fonctions d'administrateur du Loango. Je regrettai qu'il ne fut venu plus tôt, car il m'aurait certainement aidé dans le recrutement tant de mes caravanes que des porteurs qui devaient me suivre jusqu'au bout. La caravane qui m'accompagnait se composait d'hommes re crutés dans les conditions normales, c'est-à-dire engagés seulement pour aller jusqu'à Brazzaville, et d'autres qui resteraient avec moi. Ceux-ci étaient au nombre de quatre-vingts. J'avais de plus la promesse d'un très grand nombre de porteurs, qui avaient été précédemment envoyés, de s'engager avec moi à Brazzaville même, pour la durée de mon voyage.

L'administrateurdu Loango m'avait d'ailleurs affirmé que je trou verais facilement à engager à Brazzaville un grand nombre de Bacongos, hommes vigoureux et énergiques, qui me rendraient de plus réels services que les Loangos. II avait, disait-il, écrit dans ce sens, à M. Dolisie, administrateur principal de Brazzaville. J'étais donc rassuré sur ce point et j'espérais qu'il me serait aisé d'arriver au chiffre de deux cent cinquante hommes que je désirais atteindre et dont le nombre serait tout à fait suffisant pour ROUTE DU TCHAD. í la marche régulière, une partie des charges pouvant fort bien res ter en arrière, et n'être reprise que plus tard, lorsque des postes servant de base d'opération seraient établis par mes soins dans la région haute. Déjà, pendant notre séjour au Loango, mes compagnons européens avaient plus ou moins lourdement payé leur tribut à Taccli matement.

Mais celui qui de tous avait été le plus cruellement atteint était M. Bigrel : les accès de fièvre le secouaient souvent, prenant parfois un caractère de réelle gravité. J'avais donc prévu, au moment de notre départ, qu'il serait utile d'avoir un certain nombre de porteurs libres, afin de pouvoir, en cas de maladie, disposer d'un hamac, dans lequel pourrait s'é tendre TEuropéen souffrant. J'ai dit que, dans l'état actuel des choses, le Loango se compose seulementde quelques cases distantes les unes des autres et séparées par de vastes terrains que recouvrent de hautes herbes. C'est dans ces herbes maintenant, par un étroit sentier, qui dès l'abord se dirige vers le Nord-Est et serpente en des méandres aussi impré vus que non motivés, que nous prenons notre route. Nous ne ferons ce premiar jour qu'une petite étape, assez seulement pour nous éloigner du Loango et organiser Tordre de marche régulier.

Mes porteurs sont partis pendant le temps que nous déjeunions à Loango, car suivant leur coutume, il faut qu'ils s'en aillent faire leurs adieux dans les villages. Nous les prendrons en route. En effet, nous en retrouvons déjà une bonne part au premier petit village que nous rencontrons. Malgré les instances de mes porteurs qui auraient voulu borner là cette marche du premier jour, nous continuons notre route par le chemin qui serpente et nous arrivons dans la soirée au petit village de Moukoulim-bouali, dont le vieux chef vient m'offrir pour la nuit une case très propre et spécialement destinée à recevoir les étrangers. Elle est élégamment construite, cette case : le toit à deux pentes est recouvert d'un chaume régulièrement disposé. Les stancs sont couverts de ces nattes coquettement tressées dont j'ai parié.

Par une petite porte, j'ai accès dans deux pièces, aux DÉPART DU LOANGO. 27 parois faites de tresses plus élégantes encore qu'à Textérieur.-Tout cela est établi avec une coquetterie, une régularité qui étonnent. II Fig. ". — Départ de la caravane pour Brazzaville. y a là, cadeaux de quelques voyageurs de passage, une vieille table et de petits pliants. La case est petite, et c'est à peine si je pourrai y installer mon lit. Cependant, il y a là une autre pièce qui reste close. Je demande au chef de Touvrir. II y consent non sans peine, car c'est l'endroit où il dépose ses trésors : là se trouvent accumulés toute espèce d'objets européens démodés et déclassés. Sur une sorte de table, des poteries de tout genre, des ornements divers, et contre les murs de mauvaises glaces et quelques imageries, le portrait du général Boulanger! et la tour Eiffel!

Devant la valeur de tous ces objets précieux, j'arrête mon insistance, et je laisse le chef refermer soigneusement la porte de son trésor. L'hospitalité que m'a offerte lèches en me donnant cette case pour la nuit, et qu'il a complétée en m'apportant deux poules, toute cordiale qu'elle semble, n'en est pas moins très intéressée. On m'a prévenu, en effet, qu'il est d'usage que, quel que soit le blanc qui passe, le chef vienne se mettre à sa disposition et lui fasse un cadeau, mais il est bien entendu que celui-ci est offert clans l'espoir d'un présent en retour proportionné à la générosité de TEuropéen, et qui, dans tous les cas, doit représenter au moins le double de la valeur effective du présent qu'a fait le chef. Je le paie donc lar gement de ses poules et du dérangement que nous lui avons causé.

Le lendemain, dès Taube, nous nous préparons pour le dé part. Le chef vient alors à moi avec son fils Tati, un jeune garçon de 13 ou 14 ans, à la figure avenante et moins laid en somme que la généralité des Loangos. Le chef me dit qu'il veut me confier son fils pour que je Temmène avec moi pendant toute la durée de Texpédition et qu'il me servira fidèlement. Mais, me dit-il, il est in quiet de me voir escorté de tant de soldats et manifeste la crainte que nous n'allions faire la guerre. Je lui explique que j'ai beau coup de marchandises avec moi et que le très petit nombre de soldats qui m'accompagnent sont seulement suffisants pour assu rer la sécurité, puisque toutes les charges qu'il voit passer par son village par caravanes successives m'âppartiennent et doivent être transportées dans le haut.

C'est convenu, Tati partira avec moi en qualité de boy, aux appointements de quinze cortades par mois. Je donne ces indications pour faire voir quelle est la situation mo- LES CHEFS LOANGOS. 29 raie qu'il faut attribuer à un de ces indigènes que l'on décore parfois du titre pompeux de prince ou de roi, et qui ne sont en somme que de petits chefs de village, anciens contre-maîtres de caravane, n'ayant le plus ordinairement sous leur autorité que le groupe de quelques cases dans lequel ils habitent. J'aurai l'occasion de montrer d'autres exemples de l'infime puissance de ces petits chefs de la race Fiote. A partir de ce point, le pays prend un aspect plus caractéristique, plus particulier, et aussi infiniment plus pittoresque. Nous avions, depuis notre départ du Loango, marché sur une sorte de plateau herbeux et presque sans accidents de terrain, où la monotonie de la plaine qui se déroulait devant nous était seulement coupée par quelques arbustes assez rabou gris, par suite de l"in cendie méthodique des herbes qui est chaque année allumé.

Parmi ces arbustes, se trouve en grand nombre, une annonacée, dont les fruits à la saveur de Fig. 8. — Forêt de palmiers à huile, d'après une photographie. l'abricot, mais fort peu charnus, forment la nourriture de beaucoup d'oiseaux. D'élégants petits guêpiers, aux ailes d'un vert émeraude, sillonnent les airs et viennent se percher au sommet des grandes herbes, que leur poids fait fléchir en une courbe gra cieuse. Maintenant, le terrain devient plus accidenté. Fréquemment, des vallées se présentent à notre vue, toutes couvertes d'un boi sement intense, et là, soudain, sous nos pieds, le sol s'est effon dré, taillant une berge à pic, dont les flancs au sol ferrugineux se détachent en un rouge clair sur le fond sombre de la forêt. Et s'é lançant au-dessus du fourré, d'immenses palmiers à huile détachent leur élégant panache de feuilles gracieuses et souples, couronnant leur mince tige, hautes de quelques dizaines de mètres.

Parfois le peuplement de ces palmiers prédomine sur toute autre essence et forme une forêt spéciale venue là spontanément sans nuls soins de culture, et que les hommes n'ont qu'à exploiter pour en tirer Timportant produit. Nous descendons les pentes de ces vallées aux flancs couverts d'herbes, et rien n'est gracieux comme cette rangée de chéchias rouges, neuves encore, de nos tirailleurs qui donne une note claire dans tout ce paysage un peu gris et un peu sombre. Nous entrons bientôt clans un sous-bois, où la lumière pénètre à peine à travers la feuillée épaisse, et tout au fond coule un petit ruisseau aux eaux claires, cascadant sur des roches que d'élégantes fougères et des lycopodes disputent aux eaux. Dans Taprès-midi, nous traversons la petite rivière de N'Tombo, bordée d'un petit bois tellement serré que le soleil semble n'en avoir jamais éclairé le sol.

II y fait frais, presque froid. La petite rivière, grossie par des pluies d'orage, roule des eaux rougies par le sol détrempé qui s'y est mêlé. Tous nos porteurs, laissant un moment les charges, et quittant leurs pagnes, prennent un bain, au mépris des dangers que peut présenter cette immersion après la course que nous venons de fournir et qui les a couverts de sueur. Mais, quoi que Ton fasse, on ne les dissuadera jamais de se baigner ainsi toutes les fois que nous rencontrerons une rivière. Je ne sais si c'est à ce fait qu'il faut Tattribuer, mais les affections des voies respiratoires sont communes chez les porteurs loangos. Nous campons non loin de cette rivière, et de gros manguiers LA FORÊT DU MAYOMBÉ. 31 au feuillage touffu attestent la présence d'un ancien village aban donné. Cet arbre, qui croît dans presque tous les villages de la région du littoral, y acquiert souvent de très grandes dimensions, et donne chaque année d'abondantes récoltes de fruits, dont les indigènes sont friands.

Les graines jetées par eux servent à accroître d'année en année le peuplement. En dessous de chaque arbre, il y a une véritable pépinière de jeunes arbustes, repoussant de graines. On a proposé d'exploiter ce fruit pour en fabriquer un alcool qui est de très bonne qualité; mais dans l'état actuel des choses, on ne pourrait songer à se contenter d'exploiter les arbres existants; il faudrait commencer par faire des plantations et on ne pourrait, dans ce cas, compter sur des récoltes sérieuses qu'au bout d'une dizaine d'années. Après une nouvelle journée de marche, plus forte celle-là que la précédente, nous venons camper sur les bords de la forêt du Mayombé. Nos campements sont maintenant organisés régulièrement, sui/ant un ordre qui sera conservé jusqu'au bout. A peine sommes-nous arrivés à Tendroit de la halte, que nos tirailleurs vont chacun à ses fonctions.

L'emplacement où devront être établies les tentes leur étant désigné, ceux qui portent les sabres d'aba tis, procèdent immédiatement au débroussement. Ceux qui sont armés de haches, s'en vont couper le bois nécessaire à la cuisine et aux feux que Ton entretient toute la nuit. Enfin, les hommes munis de seaux sont chargés de rapporter une bonne provision d'eau. Les porteurs, comme les tirailleurs, ont des places désignées pour leur campement, ce qui est le seul moyen d'éviter, d'une part, qu'ils se dispersent, et de l'autre, qu'il ne s'élève de discus sion entre eux sur le choix de l'emplacement. Jusque-là notre marche avait un peu manqué de régularité : quelques porteurs s'étaient attardés dans leurs villages, et mes tirailleurs ne se font que peu à peu à Thabitude de porter le sac au dos.

Nous prendrons donc une journée de repos pour nous permettre de nous organiser mieux avant d'entrer dans la forêt du Mayombé. Nous sommes campés en lisière de cette forêt, sous Tombre de ses premiers grands arbres. Je mets cette journée à profit pour faire une excursion sous bois et voir ce qu'il peut y avoir d'intéressant dans les arbres et les plantes qui la composent. Le sol, recouvert d'un peuplement exceptionnellement intense, est accidenté ; il se creuse à tous moments en des ravins aux lianes rocheux, où s'accrochent les racines des arbres. Celles-ci cou rent sur le sol, contournées, tourmentées, prenant Taspect d'im menses serpents; Thumidité qui règne là à Tétat constant, leur permet de vivre ainsi d'une façon aérienne; des arbres nombreux d'espèces diverses laissent pendre de leurs branches des racines formant de véritables colonnes, qui atteignent bientôt la terre et s'y fixent solidement.

Certains de ces arbres ont un tronc immense, s'élançant tout droit vers le ciel et portant là-haut, au dessus de la feuillée intense du sous-bois, une ramure puissante qui s'étale librement au grand air. L'aspect de cette série de troncs robustes, majestueux, revêt un caractère d'étonnante grandeur; et c'est de toutes parts un emmêlement de branches, de lianes qui les enlacent étroitement et s'élancent, d'arbre en arbre, en des méandres élégants et bizar res. M'écartant du sentier battu pour pénétrer dans le sous-bois, je fus frappé de la présence de quelques petits pieds de vanille, dont la tige sarmenteuse s'enlaçait dans les buissons; et continuant mon chemin, je m'aperçus bientôt que ces pieds n'étaient pas là à Tétat isolé, mais que la plante était extrêmement abondante. Des arbres énormes en avaient le tronc absolument tapissé.

Je pus donc examiner des échantillons multiples et me convaincre que j'avais bien là affaire à la vanille aromatique. Elle n'était en ce moment ni en fleur ni en fruit. II est douteux, d'ailleurs, qu'elle doive, à Tétat spontané, donner de sérieux produits. On sait, en effet, que la vanille ne mûrit ses gousses qu'à la condition que la plante ait été soumise à des opérations culturales, qui consistent à pratiquer la fécondation artificielle. On est surpris de voir combien cette grande forêt est muette. C'est à peine si Ton entend le chant de quelques petits oiseaux LA F OR ET DU MAYOMBÉ. 33 pendant le jour. Ce n'est que lorsque la nuit se fait qu'alors des bruits retentissent de toutes parts. Ce sont des bandes énormes de perroquets gris qui viennent s'abattre tous sur le même arbre où ils ont élu domicile, qui va leur servir de perchoir pour la nuit Fig. 9. — Calaos de diverses espèces, d'après des spécimens empaillés. et qu'ils quitteront dès le matin pour aller chercher leur pâture dans les champs.

C'est encore parfois quelques calaos, qui s'enfuient en poussant des cris stridents. Et de loin, dans le fond du bois, on entend la voix gutturale de quelques gros singes, qui doivent être, d'après ce que m'ont dit les indigènes, des troglodytes. Je ne puis affirmer leur dire, n'ayant jamais pu arriver à les ap procher. ItOl'TE DC TCUID. Nous commençons, le lendemain, notre marche en forêt et mes porteurs, habitués à la route qu'ils ont déjà faite maintes fois, m'annoncent que nous ne verrons plus le soleil tant que nous n'en serons pas sortis. Cet immense territoire couvert d'arbres représentant une valeur considérable comme bois d'exploitation, malgré l'ombre intense qu'ils projettent et qui ne permet jamais au soleil d'arriver jusqu'à terre, n'est pas cependant complète ment inhabité. Dès le premier jour, nous arrivons au petit village de Doumanga.

Ce ne sont que quelques cases, placées au milieu d'une sorte de clairière, qui a été obtenue par l'incendie des arbres, dont les troncs brûlés restent encore çà et là debout et émergent noirs et tristes au-clessus de petits champs de manioc et de bananiers au feuillage vert clair. Dès que le chef a deviné notre venue, vite il s'est retiré dans sa case pour se parer de ses plus brillants atours. II vient maintenant à moi, majestueux et digne. II semble très surpris du mouvement de folle hilarité qu'il pro duit sur nous. Nous avons bien peine cependant à en retenir l'élan devant la singularité de son accoutrement. II est vêtu d'un pagne, au-dessus duquel flottent, tout raides, les pans d'une che mise en cotonnade neuve. Sa tête est couverte d'un grand chapeau haut de forme à bords plats qu'il met en arrière.

II porte à la main une grande canne. II a évidemment mis, en notre honneur, tout ce qu'il avait de plus beau. Son accueil est cordial : il nous offre des poules et une chèvre, et, suivant la coutume à laquelle je m'habitue maintenant, il ne quitte pas ses cadeaux avant que je lui aie remis les miens qu'il soupèse et examine pour bien voir si leur valeur est suffisante. Satisfait, il se retire chez lui. Sur toute la route du Loango à Brazzaville, la langue fìotte des Loangos de la côte est comprise par les indigènes. Les contre maîtres, les boys, qui parlent tous un peu français, peuvent donc servir d'interprètes; mais il est bien utile de comprendre un peu leur langage, sans quoi ils abuseront certainement de la situation, et interpréteront toujours les paroles qui leur sont adressées dans le sens qui leur sera le plus favorable.

D'ailleurs, il faut bien le Fig. 10. — Igname bulbisére du Mayombé, d'à près un croquis de l'auteur. dire, sur tout ce parcours, on est absolument à la merci des chefs de cara vane qui vous conduisent, et suivant qu'ils auront intérêt à s'arrêter sur tel ou tel point, ils vous feront traverser tel village qui leur conviendra, au risque d'allonger la route. II serait aisé de remédier à cet état de choses, qui ne manque pas de présenter de très sérieux inconvénients, en plaçant çà et là quelques poteaux d'indication qui renseigneraient sur la lon gueur du chemin à parcourir et sur la position du village à atteindre. La traversée de la forêt du Mayombé ne se fait pas sans difficulté. Dès le second jour, nous escaladons les flancs à pic du mont .¥' Foungou. La montée est pénible; les pluies ont déirempé le sol.

Les pieds glissent et manquent à tout moment. II faut s'aider des mains, se retenir à toutes les petites branches qui se présentent, monter et monter encore, et tout cela dans une atmosphère chaude, humide, où la respiration manque sous un dôme intense de verdure qui vous écrase; et du sol, montent les exhalaisons des feuilles en décomposition dont Thumidité constante de Tatmosphère entretient la fermentation. Et lors qu'enfin nous redescendons le versant opposé, la marche est plus difficile et plus périlleuse encore. Seules, les énormes racines qui courent sur le sol donnent un peu de sécurité à nos pas; elles ont retenu la terre et forment des sortes de poches où Teau se mélange à la boue détrempée dans laquelle nous patau geons. Plus d'un homme glisse et tombe et sa charge dégringole entre les roches, où on a toutes les peines du monde à l'aller chercher.

Cette pénible descente est enfin terminée; mais alors nous nous trouvons en présence d'un torrent grossi par Teau qui a tombé toute la nuit et dont il nous faut suivre cependant le lit, car c'est là le chemin. Lorsque nous en sortons, c'est pour marcher maintenant dans un sous-bois envahi par les eaux, où nous enfonçons dans la boue jusqu'à mi-mollets, et toute la demi journée se passe ainsi dans une marche épuisante. La caravane est toute débandée maintenant. Chacun est préoccupé de Ten droit où il peut poser le pied, se retenir aux branches pour ne pas glisser et tomber dans cette vase infecte. De temps en temps, nous traversons des emplacements où de vaient exister des villages. Leur présence est signalée encore par quelques arbres fruitiers : manguiers et papayers. On rencontre très fréquemment des touffes de balisiers (Canna).

Ils se sont naturalisés dans le pays et leur dissémination s'est opérée par le fait que la graine est employée pour faire des col liers. Certains de ces grains de colliers, quoique perforés, conservent Tembryon intact et peuvent germer. Le long des arbres grimpent les tiges volubiles d'ignames sau vages, portant des bulbes aériens. Les indigènes ne les consom ment pas, prétendant qu'ils sont vénéneux. Après avoir pataugé dans tous ces marais, nous aboutissons à LA FORÊT DU MAYOMBE. 37 la petite rivière Kaba, qui coule au pied du mont de ce nom. L'es calade de ses pentes glaiseuses, glissantes à l'excès, ne se fait qu'au prix d'une fatigue bien réelle. La montée est tellement pénible, que nous n arrivons à atteindre le sommet de ces pentes que corn - plètement trempés de sueur, au point que notre premier soin est de faire allumer de Fig. 11. — Maintenant le chemin, c'est le lit de la rivière D'après une photographie instantanée. suite de grands feux pour pouvoir nous sécher et nous réchauffer un peu, car nos vêtements se refroidissent maintenant et nous grelottons, et il fait 26 degrés, mais Tombre est toujours épaisse et pas un rayon de soleil ne vient jusqu'à nous.

La descente n'a pas été plus facile que n'était la montée. A tout moment le pied manque, et ce sont encore des charges qui dégrin golent dans les précipices se brisant sur les rochers. En bas de ces pentes, nous trouvons la petite rivière de M- Vouti qui suit un cours tellement capricieux, que pour continuer notre chemin et atteindre le village du même nom, nous traver sons ses méandres neuf fois de suite. L'eau en estclaire, des plantes superbes l'ombragent de toute part, mais le courant est violent. Le plus souvent nous n'avons de Teau que jusqu'aux genoux, cependant par deux fois il nous faut résolument nous engager complè tement dans Teau qui nous envahit jusqu'aux épaules. Sur un des coudes de la rivière, les indigènes ont établi un bar rage en une sorte de clayonnage coupant son cours et formant deux lignes aboutissant au centre qui seul est libre sur un faible espace.

Là sont placées des nasses et tout le cours étant ainsi ta misé, les poissons viennent s'y accumuler. Avant d'arriver au village de M'Vouti, nous traversons un petit cimetière et sur les quelques tombes qui le composent, les indi gènes ont déposé, en façon d'offrandes aux dieux, bon nombre de vases en faïence grossière de fabrication européenne : assiettes, pots à eau, cuvettes, qui tous sont percés d'un trou afin que les impies n'aient pas l'idée de se les approprier pour s'en servir. Le chef du village, avec des démonstrations d'une politesse exa gérée, m'apporte un bouc et un régime de bananes; puis il me donne quelques noix de kola accompagnant chaque cadeau de saluts jusqu'à terre. La noix de kola semble être en ce point le cadeau des tiné aux chefs; un indigène qui m'en a apporté s'est mis à genoux pour me l'offrir.

L'arbre qui produit cette graine (Kora Balletji) y est assez abondant. II ne s'en fait cependant pas de commerce qui ne trouverait d'ailleurs que de faibles débouchés , les indigè nes n'en étant pas très friands. De nombreuses cultures occupent les débroussements : ce sont des plantations de manioc, de bananes, de patates, de tabac. Au tour des cases, de grandes touffes de canne à sucre que les indi gènes cultivent pour en découper la tige par morceaux et en faire VILLAGES DU MAYOMBÉ. ;ì<j une boisson fermentée assez agréable. Les légumes sont représentés par des aubergines aux fruits d'un rouge minium et de grandes amaranthes, dont les feuilles à l'état jeune sont utilisées comme épinards. Cela constitue un légume agréable, que nous consommons volontiers. Dans tous les villages de la route de Loango à Brazzaville, on trouve en abondance des pieds de papayers ( Carica Papaya).

Cet ar buste qui, dans les meilleures condi tions, atteint 6 à 7 mètres de haut, por tant le plus souvent une tige simple plus rarement ramifiée, ter minée au som met par un bouquet de grandes et ** belles feuilles F'8' l2' — Le clief du villa8e de M'Vouti, un de ses fils et sa troisième femme, d'après une photographie. fournit une fructification extrêmement abondante. Ses fruits, de la grosseur et de la forme d'un petit melon oblong, enveloppent complètement la tige, pressés qu'ils sont les uns contre les autres. La chair d'un rouge orangé est sucrée, savoureuse et a le grand avantage d'être extrêmement digestive, à tel titre que manger une grosse papaye après son dîner n'encombrera pas l'estomac mais au contraire fera digérer plus facilement tout ce que l'on a ingéré. Comme la graine est abondante, elle se ressème partout et la plante s'esta demi naturalisée autour des villages.

Les pieds mâles, ceux qui ne portent pas de fruits, se couvrent en toute saison de grandes grappes de fleurs, répandant tout autour une odeur suave et pénétrante. Enfin, après une dernière étape dure et fatigante, mes guides m'annoncent que nous allons sortir tout à Theure de la forêt. En effet, les arbres diminuent de grandeur et soudain nous voilà arrivés en plein soleil; sa clarté nous inonde de toutes parts; et nos yeux se sont tellement habitués à la demi-obscurité qui règne dans la forêt, que nous sommes véritablement éblouis et que nous avons peine à nous faire à cet excès de lumière. Mais c'est avec joie que nous saluons cette fin de la marche sous bois qui a été tellement pénible. Chacun de nos Européens, et plus d'un de mes tirailleurs sénégalais, ont déjà payé un lourd tribu à la fièvre.

Celui dont la santé est le plus cruellement éprouvée est encore M. Bigrel, mon chef d'escorte. Dès Tentrée clans la forêt, il a été prisd'accès qui, résistant à toute médication, n'ontété qu'en s'aggra vant chaque jour. II me tarde d'atteindre le poste de Loudima, où il sera possible de lui faire prendre quelque repos, car bien que je Taie fait, depuis ces derniers jours porter en hamac , la course n'en est pas moins très fatigante, d'autant que plus d'une fois les che mins deviennent tels qu'on est bien forcé de mettre pied à terre. Le seul moyen de portage, en effet, consiste dans Temploi de ce qu'à la côte on appelle un tipoï. C'est un hamac dont les cordes sont fixées sur Aae très longue tringle de bois, portée par deux hommes vigoureux. Après un repos pris à un village, situé non loin du bord de la forêt, nous reprenons notre marche.

La joie que nous avions eue en quittant le Mayombé , et qui provena.it de l'espoir de voir les difficultés les plusgrandes terminées, fut bientôt déçue, car, pour être d'une nature différente, elles n'en restaient pas moins bien réelles. Ce ne sont plus ces pentes glissantes, ce ne sont plus ces arbres effondrés par la foudre, ces enlacements de lianes, ces marais; le terrain devient désormais presque plan , se relevant seulement çà et là en de petits monticules dont les pentes sont aisées à gravir; mais tout cela est recouvert par les grandes herbes. Des herlx - tellement hautes, tellement touffues , tellement impénétrables, que MARCHE DANS LES HAUTES HEliUES. 41 qui ne les a vues a quelque peine à se les figurer. Elles ont partout dans les vallées 3 et 4 mètres de haut, et lorsque la caravane s'y engage, elle y disparaît totalement.

C'est à peine si la marche successive de tous les porteurs qui font annuellement ce parcours a tracé dans ces roseaux un faible sillon. Lorsqu'on s'y engage, ce n'est qu'au prix d'une gymnastique continuelle qu'on arrive à s'y frayer un passage. Des brins brisés vous poignar dent, vous frappent la figure, vous aveuglent; des feuilles coupantes vous lacèrent les mains et a face, et la pous sière que laissent re tomber ces herbes vous enflamme les yeux. La caravane tout entière a disparu maintenant au milieu de l'herbe; marchant à la file indienne , on voit seulement l'homme qui est devant soi , et immédiatement le sillon se referme. Du sommet d'un mamelon où l'herbe est moins haute, je devine à peine dans la vallée, par l'ondu- „. ., „ , . , lation des chaumes, la présence de tout Fig. 13. — Marche dans les hautes r herbes, d'après un croquis ce long serpent de caravane qui y est de l'auteur. , .. r, _» . , . , englouti.

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