Preface
. II peut paraître étonnant que, aussitôt après la publication de VEistoire sommaire et chronologique de Rouen par M. Nicétas Periaux , j'aie fait paraître celle que j'avais commencée déjà depuis plusieurs années. Je n'ai certes pas eu la vaine prétention de faire ainsi concurrence à cet habile écrivain; mais, en étudiant ses livraisons, au fur et à mesure de leur apparition, il m'a semblé que, à côté de son travail, mine féconde et précieuse de renseignements de toute sorte, il y avait place encore pour une relation suivie de tous les évènements qui concernent notre ville. Mon seul but a été de réunir et de mettre à la portée de tout le monde les docu ments épars qui existent à ce sujet, car je sais combien il est difficile parfois de coordonner des renseignements partiels, dispersés dans des recueils divers.
On peut me reprocher d'avoir empiété souvent sur l'his toire générale de notre province, même sur celle de la France. Rouen ayant été la capitale du duché, le siège de l'Echiquier d'abord, puis du Parlement de Normandie, je n'ai pas cru devoir limiter son histoire à la seule relation des faits qui se sont passés dans l'enceinte de' ses murs ; j'aurais craint de faire moins bien comprendre la succession des événements dont il a été témoin, de diminuer l'importance du rôle joué dans les annales de notre pays par la vieille cité normande. Si j'ai eu tort, si je me suis trompé dans quelques endroits, je recevrai avec la reconnaissance la plus sincère toutes les observations que l'on voudra bien me faire l'honneur de m'adresser. Désirant ne rien omettre de tout ce qui a pu contribuer à la gloire et à l'embellissement de notre antique cité , je me suis trouvé conduit à étendre mon sujet beaucoup plus que je ne me l'étais proposé d'abord.
C'est ainsi que, progres sivement, je suis arrivé à parler de toutes les industries qui ont illustré notre ville, la verrerie, la peinture sur verre, la céramique, entre autres; puis, à relater les transformations successives qu'a subies le vieux Rouen avant d'arriver au Rouen actuel. Mais il en est résulté que le volume est devenu trop fort ; c'est un inconvénient que je n'avais pu prévoir avec le pro gramme adopté tout d'abord. Aux personnes que cela pour rait contrarier, j'offre un moyen d'y obvier, c'est, à l'aide d'une feuille que je fais réimprimer, de scinder l'ouvrage en deux parties dont la première peut s'arrêter à la page 450 et la se conde contenir le reste. Malheureusement, je ne puis revenir sur la pagination établie déjà. II faut donc, contre tout usage, que cette pagination se continue d'un volume à l'autre.
J'en demande pardon à tous ceux qui veulent bien me faire l'honneur de me lire. Je ne terminerai pas sans m'excuser auprès de tous les auteurs aux ouvrages desquels je me suis permis de faire de nombreux emprunts. Je remercie tout particulièrement mon honoré maître, M. Chéruel, le vénérable M. Floquet, notre savant greffier-archiviste à la Cour d'appel, M. Gosselin, pour — III — Fautorisation qu'ils ont bien voulu m'accorder de puiser dans leurs œuvres. Les doctes écrits de M. Ch. de Reaurepaire m'ont également été d'un puissant secours. Si j'ai pu présenter, sur la céramique rouennaise, quelques simples aperçus, c'est grâce à l'extrême obligeance de M. Gustave Gouellain qui s'est empressé de me fournir toutes les données , tous les renseignements les plus utiles sur une branche de l'art que j'ignorais complètement.
Et vous, mon cher monsieur Héron, que ne vous dois-je pas pour le précieux concours que vous m'avez apporté dans tout mon travail par votre attention à revoir sévèrement et pas à pas mon manuscrit, par votre zèle à m'aider dans la correction des épreuves, par tous les documents que vous avez eu la patience de colliger pour moi, principalement sur les écoles et les établissements scientifiques et littéraires, sur le vieux et le nouveau Rouen ? J'ai trouvé sans cesse en vous un tout dévoué collaborateur. Ce sont là de ces souvenirs qui qui ne peuvent s'effacer. Rouen, septembre 1876. Henri Fouquet. V PARTIE. - MOYEN-AGE. CÍ1APITR!< Ier. ORIGINE. — EMPLACEMENT. — ÉTYMOLOGIE DU NOM DE ROUEN. Rouen est une des plus vieilles villes de France, une de celles dont fhistoire est la plus remplie et, en même temps, la plus instructive.
Mais, pour comprendre la succession des faits qui s'y sont accomplis, la suite des développements qu'il a pris, il faut, selon la belle expression d'un historien, se reporter au temps où il n'était pas encore sorti du limon de la Seine ' ; il faut le voir, non pas naître, car son origine est enveloppée dans les ténèbres des temps, mais apparaître sous la domination romaine . grandir peu à peu sous les Mérovingiens et les Carlovingiens, commencer à se constituer sous les ducs Nor mands, arriver à un haut degré de puissance et de splendeur à l'époque de la commune, s'illustrer par sa résistance valeureuse à la domination anglaise et la subir ensuite noblement; puis, se fondant dans ce grand tout qui a formé f unité française, se transformer, s'étendre de plus en plus et devenir enfin ce qu'il est aujourd'hui, une des premières villes de France.
II est un fait constant en histoire, c'est l'influence de la situa tion géographique sur le caractère, les tendances, l'accroisse ment des peuples comme des villes. Pour les peuples, par exemple, si les Phéniciens ont été les plus grands navigateurs 1 M. Aristide Guilbert, Villes de France, page 3*6, in-í, ;>• vol. de fantiquité, c'est que, établis sur une longue et étroite bande déterre adossée au Liban, ils ne pouvaient prendre essor que pur la navigation. Si, à la fin du xv« et au commencement du xvi" siècle, les Portugais et les Espagnols ont été les premiers à faire les grandes découvertes maritimes du Nouveau-Monde, des Grandes-Indes, de f Océanie, c'est que, reculés à la limite extrême du sud-ouest de l'Europe, leur position géographique ne leur permettait de s'agrandir que par la mer.
Pour les villes, cette influence est la même. En dehors des capitales auxquelles les nécessités de la politique forcent par fois à donner une position aussi centrale que possible, toutes les cités devenues grandes par la suite ont été, dans le principe, fondées, en général, ou sur les bords de la mer, ou sur les rives de quelque fleuve assez grand pour les mettre en commu nication facile avec la mer. Ainsi sont chez nous, dans le premier cas, le Havre, Bordeaux, Marseille ; dans le second, Lyon, Nantes et Rouen. Or Rouen, d'après Femplacement sur lequel il fut créé, ne pouvait manquer d'être une grande ville commerciale. Ajoutons que nul site plus beau, plus favorable, ne pouvait lenter les premiers hommes qui sont venus se fixer dans notre région. Baigné au Midi par un grand et paisible fleuve qui, dès Fantiquité, était regardé par le géographe Strabon, contemporain de Fempereur Tibère, comme une des plus belles voies de commerce formées par la nature1, il est borné au Nord par une ceinture de collines qui viennent ensuite, sous forme de crois sant, s'abaisser insensiblement vers la Seine.
Dans l'espace intermédiaire, des rivières, dans leurs méandres capricieux, fertilisent le sol et semblent appeler Findustrie : à Fouest. un petit cours d'eau caché sous terre pour le perce ment de la rue Jeanne-Darc, le Roignon ou Reneau, plus tard la Renelle, sortant de la source de Galaor; à l'est, la Rivière Blanche, Albula, FAubette; entre-deux, le Roth-Bec, rivière de Roth ou Rivière-Rouge2, dont nous avons fait Eau-de- Robec. Plus loin, en regard des collines du nord : à l'est, la vallée de Darnétal, avec ses canaux irréguliers où serpentaient, à travers des terrains alors tourbeux, les eaux vagabondes de plusieurs M. Chéruel, Histoire dela commune de Rouen, Introduction, paire n. Idibid. ibid. petites sources; — sur la route de la mer, qui, dans des temps pré-historiques, a dû battre nos coteaux , et au-delà des collines de Fouest , une riante vallée où la rivière nommée depuis de Cailly, de Bapeaume ou de Maromme, traversait des bois, ar rosait des pâturages d'une luxuriante richesse, avant d'aller se réfugier dans le fleuve ' ; au sud, en face de l'arc de cercle formé par les collines du nord, la large et magnifique vallée de la Seine, se courbant de l'est à Fouest pour venir baigner le sol où devait s'élever la nouvelle ville , et laissant , entre les deux chaînes de hauteurs qui l'encaissent, de riches et vastes prairies.
Enfin, la région n'était pas moins belle tout alentour, ni moins heureusement disposée. On y trouvait des plaines étendues, et les coteaux environnants étaient couverts de bois. Au nord, la Forêt- Verte occupait tout le terrain jusqu'au bas de notre rue du Champ-des-Oiseaux ; au nord-est, le bois de Bihorel descendait jusqu'à la place Beauvoisine actuelle ; à Fouest, le bois F Archevêque, ainsi nommé d'une maison de campagne qu'y posséda plus tard l'archevêque de Rouen, couvrait les collines qui s'allongent de Déville à Maromme. Là donc, tout semblait admirablement préparé pour la chasse et la pêche , cet unique moyen d'existence des premiers hommes; puis, dans des temps ultérieurs, pour la navigation, le commerce et Findustrie, quand le goût et le besoin devaient en naître. II y a plus mème, la nature semblait avoir tracé toute une ligne de défense pour la ville qui viendrait s'élever en ce lieu.
On pouvait renfermer entre le Roth-Bec, la Renelle et la Seine. — Puis, à l'est, se dressaient, comme deux sentinelles avancées, les deux hautes montagnes que nous voyons encore aujourd'hui : 1° celle qui fut nommée d'abord Mont-de-Rouen, plus tard côte de Sainte- Catherine; elle domine à la fois la vallée du Roth-Bec ou de Darnétal et la ville. Plusieurs siècles après, quand la cité se sera beaucoup étendue vers Forient, quand surtout Finvention de la poudre à canon et de l'artillerie permettra Fattaque de plus loin, cette montagne pourra devenir la clé de la ville pour l'en nemi qui aura su s'en emparer ; mais jusque-là Rouen en sera trop éloigné pour qu'elle puisse constituer un danger ; 2° celle de Thoringue, aujourd'hui côte de Bonsecours, surveillant le cours de la Seine et sa vallée. 1 M. Aristide Guilbert, V vol, p.igf 3j7.
Est-il donc étonnant qu'une peuplade gauloise se soit établie sur un territoire si heureusement disposé ? — Des colons celtes de la tribu des Vélocasses ont dû venir les premiers se poser sur la rive droite de la Seine, vers le lieu où, dans les âges futurs, devait s'élever notre cathédrale. Ils y ont sans doute construit quelques huttes, bâti quelques cabanes de bois et d'argile. Avec le temps, la bourgade grandit; plus tard, elle devint la capitale de ces mêmes Vélocasses à la tribu desquels appartenaient ses fondateurs. Mais, si le site général était magnifique, il n'en était pas de mème de Femplacement particulier où devait s'asseoir la ville ; il était loin surtout de ressembler à ce que nous en voyons au jourd'hui. Alors les eaux du fleuve n'étaient contenues par aucune digue ; elles se répandaient à Faventure sur ses rives incultes, et il en résultait qu'elles formaient un double bras.
D'abord, il y avait le bras principal qui suivait à peu près la direction actuelle ; mais, en plus, la Seine s'était creusé une sorte de canal jusqu'à la hauteur environ de notre cathédrale. Plusieurs îlots se trouvaient semés dans cet espace ; le principal était celui qu'on nommait le port Saint-Martin, à cause d'une petite église dont il était surmonté, Saint-Martin-de-la-Roquette ou de la petite roche. — II eut été plus juste de l'appeler Saint- Martin-de-1'îlot, car il n'y a jamais eu là de roche, on n'en a trouvé nulle trace quand on a creusé le sol pour y établir des caves. — Comblé beaucoup plus tard, sous le duc Rollon, il forme ce qu'on appelle aujourd'hui la cour Martin, au bas de la rue Grand-Pont. Vers l'est, les deux petites rivières FAu bette et le Roth-Bec, avant d'aller se perdre dans le fleuve, traversaient des marécages, des prés, des bois, des roseaux, et laissaient entre elles un vaste terrain nommé par la suite ile Notre-Dame.
C'est par le bras situé entre cette île et Fìlot de Saint-Martin-de-la-Roquette que Rollon, le fameux chef des pirates normands, aborda en face d'une des portes de la ville, au port Notre-Dame, nommé aussi port Morand ou portMorin, en 876. Plus à l'est encore, entre la Seine, le Roth-Bec et le Mont de Rouen, s'étendaient de vastes terrains tourbeux sans cesse sub mergés à la moindre crue du fleuve ; de telle sorte, dit un historien, que la pointe avancée du Mont-de-Rouen (Sainte- Catherine) se trouvait périodiquement transformée en présqu'île et avait les pieds baignés par les eaux. ' C'était ce qu'on appela plus tard le Pré-aux-Loups. Les marais etles fourrés de roseaux y étaient plus nombreux encore que dans File Notre- Dame ; à tel point que, au xviii** siècle, de 1770 à 1780, quand on voulut élever la caserne actuelle de Martainville sur Fempla cement des murs voisins de la porte du même nom, il fallut, après avoir détourné les eaux de Roth-Bec et de FAubette qui baignaient alors les remparts de cette porte, avoir recours ft la hache pour couper les touffes épaisses de roseaux qui en c >u vraient la surface, et, pour établir sur le reste du Pré-aux- Loups le Champ-de-Mars . en face de la caserne, jeter dessus un remblais de huit à dix pieds de hauteur, afin d'élever c* tte place à son niveau actuel.
Plus près de la ville, depuis l'église Saint-Maclou, au nord, laquelle se trouvera longtemps, comme l'abbaye de Saint-Ouen, en dehors des murs, jusqu'à la Seiue. au sud; — depuis l'endroit où s'ouvrira plus tard la rue Notre- Dame-des-Arpenteurs, aujourd'hui des Arpents, à l'est, jusqu'à celui où les ducs de Normandie se feront élever dans la suite un deuxième château, c'est-à-dire jusqu'à nos halles actuelles, à Fouest, s'étendait le Malpalu ou mauvais marais, Malapalus. Enfin, vers Fouest de la ville, tout le quartier actuel de la Madeleine, presque depuis Femplacement où s'ouvrira la rue des Jacobins ou Frères prêcheurs, aujourd'hui de Fontenelle, à l'est: depuis le prieuré de Saint-Gervais. bien en dehors des murs, au nord, jusqu'à la montée actuelle de Déville^à Fouest, et la Seine , au sud, tout cela était aussi couvert de marais. 11 était impossible qu'un pareil état des lieux ne laissât point beaucoup à désirer sous le rapport de la salubrité.
C'est là ce qui. joint à Fentassement des maisons dans des rues trop étroites nécessairement, puisqu'on manquait d'espace pour les faire plus larges, aide à expliquer ces pestes continuelles qui ont ravagé Rouen au moyen-âge. Recherchons maintenant l'origine du nom de Rouen; car, il est inutile de le dire, ce berger Rothomagus que l'on voit avec ses moutons sculpté sous la voûte de notre vieux beffroi est une simple création légendaire. Les savants ont accumulé conjectures sur conjectures au sujet de cette étymologie ; le nom même de la ville a varié souvent chez les écrivains: ils l'ap* 1 M. Aristide Guilbert, villes île France, vol. V, page 387. pellent tour à tour Rathumagus, Rothomagus, Rhodomo ou Rotomo, Rhodomum, Ritumagum. Plus tard, dans les traduc tions du latin en langue vulgaire, on la nomme successivement Rotoma, Rhoëm ou Roëm; enfin, un arrêt rendu au .xine siècle par Féchiquier de Normandie lui donne le nom de Roam. r La difficulté est de savoir l'origine de ces différents noms.
Les savants se sont livrés à cet égard à des discussions sans fin et surtout sans vraisemblance. L'opinion émise par M. Chéruel ' est la plus simple de beaucoup et la plus probable. Une grande métairie gauloise, à une époque fort reculée, est venue sans doute s'établir sur la rivière de Roth ou Roth-Bec. — On Faura nommée, en langue celtique. Roth-Mag, la maison de Roth. D'autres métairies, ou cabanes, ou huttes se seront agglomérées autour d'elle, et, par extension, aura été appliqué à la bourgade résultant de là le nom de Roth-Mag, devenu plus tard, dans la traduction latine, Roth-Magus. puis Rothomagus. — Plus tard peut-être, car on est toujours réduit aux conjectures pour cette étymologie, après la conquête de Rollon , nommé Rou dans les poésies du moyen-âge, le nom latin de Rothomagus aura été abandonné : on lui aura substitué celui de Rou-Ham, demeure de Rou, comme on a dit Rou-Mare. mare de Rou, etc.
Par corruption, Rou-Ham est devenu ensuite Ro-Am, Ro-Em, enfin Rouen, en langue moderne. Ce nom deRoth-mag, d'origine celtique, donnerait à notre ville une origine antérieure à la conquête romaine ; cependant Jules-César, le conquérant et le plus ancien historien de la Gaule, ne parle pas de Rhotomagus dans ses commentaires. C'est au second siècle de notre ère que le géographe Ptolémée en fait le premier mention. II dit : « Les Vélocasses, qui ha bitent sur les bords de la Seine, ont Rhotomagus pour capitale3. » 1 M. Aristide Guilbert, ibidem, page 388. ' M. Chéruel, Histoire de la commune de Rouen, inti*od.,page n. 3 M. Chéruel, ibidem, 111.
Chapitre II. Rouen Sous La Domination Romaine
— l'o ENCEINTE. Si les Romains n'ont pas été les fondateurs de notre ville, ce sont eux, du moins, qui, les premiers, Font entourée d'une ligne de fortifications, et pendant longtemps cette ligne fut conservée, même quand d'autres remparts plus étendus l'eurent environnée dans la suite. Elle ne comprit d'abord que deux ri les principales : l'une de l'est à Fouest. du pont de Roth-bec à la Renelle; l'autre, du nord au sud, depuis les environs de Fan cienne rue de FAumùne, aujourd'hui rues des Fossés-Louis VIII et de Géricault, jusque vers la rue du Petit-Salut.— Ajoutons-y plusieurs petites ruelles aboutissant à ces deux artères princi pales '. Aussi, l' enceinte tracée par les Romains n'avait-elle pas plus de 2,000 mètres de tour \ Appuyée sur le Roth-bec, la Seine et la Renelle, elle remon tait, à l'est, le cours du Roth-bec, depuis son embouchure dans le Malpalu, vers le haut de la rue actuelle "de ce nom, jusqu'au pont jeté sur le coude formé par cette rivière, c'est-à-dire jusqu'à Fancienne rue de FAumùne.
Au nord, elle suivait, de l'est à Fouest, une ligne tracée un peu au sud des rues de Géricault et des Fossés-Louis VIII, jusqu'à la rue de la Poterne, laissant en dehors ce qui devint plus tard le fossé des Gantiers, notre rue Ganterie. A Fouest, elle descendait du nord au sud. le long de la Renelle , dans la direction de la rue Massacre et de la rue des Vergetiers, jusqu'à la Seine, c'est-à-dire jusqu'à la rue appelée rue aux Oues (oies), aujourd'hui aux Ours. Enfin. 1 Lettres sur Y Histoire de Rouen, par M. Alex. L. s M. Aristide Guilbert, ibidem, p. 391. au sud, elle suivait la rive droite du bras supérieur de la Seine, le long d'une partie de la rue aux Ours, remontait jusque vers la hauteur de la rue du Petit* Salut, puis, continuait vers l'est , sur la berge septentrionale du fleuve; elle longeait le port Morand, dont Femplacement desséché plus tard a vu s'élever l'ancien hôpital de la Madeleine et s'ouvrir la place de la Calende, ainsi nommée sans doute à cause du séjour, sur ce lieu, d'une confrérie des Frères de la Calende dont il est fait mention dans une charte de 1280; elle se prolongeait dans la direction de notre rue des Bonnetiers, et rejoignait Fembouchure du Roth-Bec dans le Malpalu.
Ces remparts devaient être percés de plusieurs portes; mais, à l'exception de celle du port Morand par laquelle entra Rollon, nous ne connaissons les autres que sous les noms qui leur ont été donnés postérieurement. C'étaient : à l'est, la porte du Roth-Bec, vers l'extrémité orientale de notre rue Saint-Romain, un peu au nord du commencement de la rue Gaquerel. Plus tard Fenceinte sera reculée deux fois de ce côté, d'abord jus qu'au Ruissel, où se dressera la porte du Pont-Honfroy ou simplement la porte Honfroy. puis, jusqu'à sa dernière limite. vers la rue du Pré , où sera placée la porte Martainville. Au nord, à l'endroit où se coupaient Fancienne rue de FAumône et celle du Pont-de-Seine, aujourd'hui des Carmes, et un peu plus bas que le carrefour de la Crosse actuelle, était la porte Sainte- Apolline; à Fouest, la porte Massacre, au carrefour formé par la rue de ce nom et celle nommée plus tard Courvoysier ou de la Courvoiserie , aujourd'hui rue de la Grosse-Horloge ; au sud, la porte de Seine , à la hauteur de la rue du Petit- Salut, — Deux portes secondaires existaient en outre : à Fouest, la Petite- Porte ou Poterne, ouvrant sur la route du pays des Calètes ou Cauchois; celle de Saint-Léonard , à l'opposé , vers l'est, dans la direction de la vallée de Darnétal.
Mais les Romains n'oubliaient jamais la question militaire ; ils devaient prendre toutes les dispositions pour pouvoir défendre leur conquête, en cas de besoin. Sur le haut de la côte de Thoringue (de Bonsecoursi, ils avaient établi un camp retranché Leurvallum mesurait cent cinquante mètres environ et présentait la forme d'un triangle'. Ils se trouvaient ainsi ' M Fallue, mémoire sur les travaux militaires antiques des bords de la Seine dominant en même temps la route de Lutèce (Paris), notre route d'en haut, laquelle devait passer, comme aujourd'hui. entre le Mont-ïhoringue et le Mont-de-Rouen (côte Sainte-Cathe rine); en mème temps la partie orientale de la vallée de la Seine. En un mot, ils surveillaient ainsi toute communication entre Rouen et Paris. Tel fut Fétablissement des Romains dans notre ville.
Malheu reusement nous ne savons plus rien de Fhistoire de Rouen à cette époque ; les invasions des Barbares surviennent et em portent presque tout souvenir historique. Rouen était loin d'abord d'avoir Fimportance de la capitale des Calètes, nommée par les Romains Juliobona, par nous Lille bonne. Mais les avantages de sa situation ne devaient pas tarder à lui donner la prééminence sur cette dernière ville. Juliobona était la station du luxe, du repos, des plaisirs ; elle avait des bains publics ou thermes, un amphithéâtre, des palais sans doute ; Rouen fut l'oppidum, la ville forte ; l'une n'était posée que sur une petite rivière où il était impossible de créer le moindre port; l'autre, assise sur un grand fleuve, avait un port naturel et vaste qui bientôt est devenu très actif. Aussi Rouen fut-il traversé par la voie Romaine qui allait de Lutèce à la mer1.
II en avait encore une autre qui, passant par le Mont aux-Malades, conduisait à Juliobona'. Enfin, au ni" siècle. quand Dioclétien partage la Lyonnaise en deux provinces, il donne à la seconde Rouen pour capitale. Cette ville devint ainsi la métropole de tous les pays qui formèrent dans la suite la Normandie, le Maine, FAnjou, la Touraine et la Bretagne 3. Un siècle plus tard environ, lors de la subdivision de la Lyon naise en quatre parties, Rouen resta la capitale du territoire dont on forma alors la nouvelle seconde Lyonnaise , c'est-à-dire à peu près de la Normandie actuelle \ Comme toutes les métropoles de Fempire romain, Rouen dut être le siège du gouverneur de la province, mais aucun document ne Findique. Tout ce que l'on sait, c'est que le commandant des Ursarii. soldats chargés de garder la deuxième Lyonnaise, y résida.
Enfin, au iv« siècle, Ammien Mircellin 1 M. Chéruel, ibidem, page in. 2 M- Licquet, histoire de Normandie, I" vol , pages 3 et 4. s et 4 M. Aristide Guilbert, ibidem, page 3'jO. - M. Ernest de Fréville, mémoire sur le commerce maritime de Rouen, p. 9. cite notre ville comme la gloire de la seconde Lyonnaise et l'une des principales cités de la Gaule'. Et cependant, on n'y a jamais trouvé trace de ces grands monuments qui attestent la puissance romaine, de thermes, d'amphithéâtres, commeàLillebonne; nous en avons vu la cause tout à l'heure. Tout ce que Fantiquairc peut découvrir en fouillant son sol, ce sont des tombeaux, des médailles, des fragments de poteries, quelques urnes, surtout des portions de Fancienne enceinte romaine, qui, par la profondeur où on les trouve, font reconnaître que le sol actuel de Rouen est à plus de sept mètres au-dessus du niveau primitif.
Sous la domination des Romains, Rouen dut avoir, comme toutes les grandes villes conquises par eux dans les Gaules, son municipe ou administration municipale, ses deux consuls ou duumvirs, ses sénateurs ou curiales. — II n'en reste aucune trace dans les historiens du temps. Les invasions des barbares, à la fin du ive et au v' siècle, ont fait disparaître cette constitution administrative. II est cependant à présumer que, sous les Francs, ces espèces de corporations d'arts et métiers données par les Romains aux Rouennais, dans les derniers temps de l' empire, ont pu être conservées2. Ces corporations, seules capables d'entretenir l'union entre les pauvres artisans, devaient leur être alors plus nécessaires que jamais pour se protéger les uns les autres contre la brutalité désordonnée des conquérants germains.
Les marchands , sous le nom de N au tes, formaient sans doute encore une association industrielle pour exploiter le commerce de la basse Seine. comme les Nautes de Lutèce s'étaient associés, depuis le règne de Tibère, pour la navigation de la haute Seine. C'est peut-être le vague souvenir de ces corporations et du municipe romain conservé par la tradition, qui, plus tard, vers 1150, amènera les Rouennais à songer à se constituer en commune pour résister au despotisme de la noblesse et du clergé. Sous la domination romaine, notre ville a eu un trafic com mercial assez étendu déjà; elle a été, s'il faut en croire Strabon. Fentrepòt du commerce qui, par la Saône, le Rhône et la Seine. se faisait alors entre l'Italie et File de Bretagne, FAngleterre 1 M. Chéruel, ibidem, in. id. ibid., n* actuelle. — A l'exemple des Calètes, déjà renommés pour leurs toiles, les premiers habitants de notre région avaient établi dans les campagnes des métairies et des fabriques. Pline le dit, et Strabon vante la quantité et la richesse de nos troupeaux '. ■ M. deFréville,ibid. p. 13.
Chapitre III. Rouen Sous La Domination Des Merovingiens
— INFLUENCE DU CLERGÉ. — PRIVILÈGE DE SAINT-ROMAIN. Au milieu de tous les désordres amenés par les invasions des Barbares pendant le ive et la première moitié du V siècle, le commerce de Rouen a dû languir pendant un siècle et demi'. Mais, quand Fouragan fut passé, quand les Francs se furent établis dans la Gaule, Rouen ne tarda pas à se relever. Ce qui le prouve, c'est que, en 629, Dagobert parle deux fois de cette ville dans la charte où il organise, sous le nom de Forum indic tum, la foire de Saint-Denis, nommée ensuite, par abréviation. l'Indictum, puis, en langage vulgaire. l'Indict, enfin le Lendit'. Alors il accorde des franchises aux marchands de Rouen qui voudront se rendre à ce marché3. En effet, leurs transactions avaient pris à cette époque une grande extension. Le Midi leur envoyait différents produits, entre autres de Fhuile, de la garance, des vins , du miel ; les Nautes en transportaient une partie dans la Bretagne (Angleterre") et les pays septentrionaux, par Fintermédiaire de Quentowieh ou bourg de la Canche4; le reste était répandu par la voie de terre dans Fintérieur du pays. 1 M. de Fréville, ibid., p. 16. id. ibid., p. 26. 11 M. Chéruel, ibid., p. v. 4 M. de Fréville, ibid. 2fi.
Nous avons bientôt une autre preuve de la prospérité de Rouen à cette époque : En 840, Charles-le-Chauve trouve dans le port de notre ville vingt-trois navires qu'il remplit de soldats pendant la nuit, pour aller, sur la rive gauche , défendre son trône menacé par son frère Lothaire '. En 864, par Fédit de Pistes, il institue dans cette ville un atelier des monnaies , dépendant de celui de Quentowich. « La monnaie que l'on frappait dans ces deux villes avait un vaisseau pour symbole1. » Rouen a donc toujours été une ville importante, un grand port de commerce. Les dominateurs Francs se réservaient la puissance des armes ; le clergé gardait pour lui Finfluence morale et politique ; il ne restait aux Gallo-Romains , passés du joug de Rome sous celui des Francs, que le commerce pour assurer leur existence.
C'était une ressource bien précaire , au milieu des désordres et des violences de toutes sortes de cette époque ; mais toujours , malgré les revers , malgré tous les obstacles, Rouen, avec une indomptable énergie, a su mettre en œuvre les ressources que lui offrait sa position géogra phique. Après les premiers flots des invasions , les Francs de Clovis absorbent la domination romaine dans les Gaules. Sous les Mérovingiens et les Carlovingiens , ces deux races conquérantes que, aujourd'hui encore, nos petits traités d'histoire à Fusage des écoles considèrent comme faisant partie intégrante de la monarchie française , nous donnant comme des rois de France Pharamond, à l'existence presque légendaire, Clodion-le- Chevelu, Ghildéric, Mérovée, qui n'ont jamais occupé vérita blement notre pays, et qui, d'ailleurs, n'étaient que des chefs de guerre électifs , sous ces deux races presque entières Fhis toire de Rouen va se confondre avec Fhistoire religieuse de la contrée, jusqu'à la conquête de Rollon. — C'est le clergé qui va succéder à Finfluence de Fempire romain tombé sous les coups des tribus germaniques.
II se trouve alors naturellement chargé de la plus magnifique mission : s'interposer entre les Gallo- Romains vaincus et leurs terribles conquérants , ouvrir dans 1 M. Chéruel, ibid., p. vi. — M. de Fréville, ibid., p. 45. * M. de Fréville, ibid., p. 3i. ses églises un asile aux opprimés, parfois même élever le serf au-dessus des vainqueurs en F admettant aux ordres saints; et souvent on verra Févèque faire ployer Forgueil de ces farouches guerriers dont les fureurs ne s'arrêtaient que devant le caractère sacré du prêtre1. La tradition fait remonter au commencement du msiécle Introduction du christianisme à Rouen. Saint Nicaise y aurait été envoyé, vers Fan 202, par saint Denis, l'apôtre de la Gaule, et il serait mort martyr dans une île de l'Epte. Saint Mellon serait venu ensuite et aurait accompli dans cette ville de nombreux miracles.
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