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ESSA.I SUR LES BASES ET LES DÉVELOPPE MENS DE LA MORALITÉ. i ♦,- • $ Se trouve aussi : A CAEN, CHEZ TOUS LES LIBRAIRES; A LA CHARITÊ-SUR-LOIIiE, CHEZ USQBIltf, LIBRAIRE. IMPRIMÉ CHEZ PAUL RE^OUAIiD, kue gaban<:ière, n° ESSAI SUR LES BASES et LES DÉVELOPPEMENS DE LA MORALITÉ, PÂE m,. A. CHABffiZÂ, ANCIEN ÉLÈVE DE l'ÉcOLE NORMALE, TROFESíETR PE rHÍLOSOmiE A LA FACULTÉ DMS LETTti.ES DE CAfcW PARIS. LTI'RAIRIE CLASSIQUE ET ÉLÍMENTAIRE DE L 1UCHETTE , ÍLtVK DE LICOLS If' BUE PIERRE-SARRASIN, N. 12. 1834. VRBI CHARITATI AD LIGERIM J VXTA NIVERNVM SITAE EXLMIAE QVA OLIM ADOLESCENTVLVM EXCEPIT FOVIT IMPVLIT BENEVOLENTHE MEMOR MVSAE PHILOSOPH1CAE PRMITIAS D. D. D. AVCTOR. DEVOTISSLMVS. AVERTISSEMENT. La philosophie professée à la faculté des lettres de Caen depuis i83o a été cette année et est en core , au moment où j'écris , attaquée avec tant de vivacité et d'acharnement dans des brochures expresses et surtout dans un journal du départe ment, que je me vois contraint, malgré toute ma répugnance, à présenter à mes lecteurs quelques observations rapides qui les mettent à même d'apprécier la valeur et la portée de ces accusations.
Quand on se constituejuge d'une doctrine, c'est, à ce qu'il semble, pour le critique qui veut pronon cer en connaissance de cause, un indispensable de voir, de se rendre, si cette doctrine est quelque part vivante et personnifiée, aux lieux où elle se montre à découvert et parle à haute voix. Avouer qu'on s'en fie, quand on eût pu voir de ses yeux, entendre de ses oreilles, à une image dont la ressemblance n'est jamais qu'imparfaitement garantie, à un retentissement affaibli et toujours plus ou moins infidèle, juger le maître d'après les rédac tions informes de quelques-uns de ses élèves, ne viij AVERTISSEMENT. pas même prendre la peine de s'assurer, avant de passer outre, si le professeur est prêt ou non à si gner tel ou tel compte-rendu de son cours, n'est-ce pas enlever à son jugement toute espèce de gravité, n'est-ce pas d'avance déconsidérer son arrêt ?
Une accusation qui accepte si légèrement ses bases , mériterait qu'on la renvoyât sans lui ré pondre à de nouvelles et plus amples informations. Voyons cependant les principaux griefs qu'elle élève. La philosophie professée à Caen est aux yeux du parti qui la repousse de tous ses efforts coupable de matérialisme , d'athéisme et, ce qui d'un mot dit tout cela et bien plus encore, d'éclectisme. Cette doctrine est-elle matérialiste? Qu'un lecteur impartial voie et juge. Le matérialisme n'admet qu'une source d'idées , la sensation : avec et d'après ses maîtres , le professeur refuse à la sensibilité le pou voir d'introduire dans l'intelligence , non-seulement les notions que nous pouvons acquérir soit du monde divin, soit de nos modifications internes, mais encore celles que nous nous formons tous les jours de Téten due et des corps.
Section I. De La
VOLONTÉ. CHAPITRE PREMIER. De ('éducation et de ses élémens. — Importance hypothétique de la volonté. Nul être actif ne se plaît à dépenser en pure perte une partie de sa force ; nul ne se donne , comme une aimable distraction , le spectacle de son impuissance. Ne demandez pas d'effort à la vo lonté , si préalablement vous n'avez fait luire aux yeux de Tintelligence quelque chance de réussite, soit prochaine, soit éloignée. L'agent, quand il sort de son repos , croit plus ou moins , mais croit nécessairement à la vertu de son acte ; et c'est le plus i . souvent avec une foi aveugle, toujours avec quelque confiance , que la cause attend son effet. II en est ainsi généralement de tous les êtres animés et spécialement de Thomme : c'est une loi de la nature vivante , à laquelle notre espèce ne se dérobe jamais.
Point de mouvement humain, qui n'ait sa raison déterminante dans la perspective d'un résultat , sinon assuré , du moins probable ou possible. Retrancher de la sphère où se meut Thu manité , ici la certitude , là Tespoir du succès , c'est en retrancher Taction. Parmi les actes nombreux qui trahissent notre énergie native, il en est qui évidemment veulent, quel que soit d'ailleurs Tintérêt qui nous guide , exalter ou déprimer dans autrui les tendances de notre nature. Tous les jours on rencontre des hommes qui consacrent la meilleure partie de leur vie, qu'il y ait de leur part dévoûment ou orgueil, à refaire , d'après un plan qui leur est propre , ceux de leurs semblables sur lesquels il leur est permis d'agir. Que signifient ces conseils dont nous sommes si prodigues ? Pourquoi distribuer à tout propos l'éloge et le blâme ?
Ce n'est ceríes pas sans dessein que nos institutions se hérissent de menaces et s'embellissent de promesses. Les membres de la grande famille humaine échangent continuellement entre eux, tantôt par des voies douces et persua sives, tantôt par la violence et un commerce san glant, les fruits de leur expérience respective; et la société, envisagée sous ce point de vue, n'est qu'une vaste école d'enseignement mutuel : Thomme travaille journellement, à modifier Thomme : il croit donc à la possibilité de cette modification. Mais croire, est-ce savoir? La foi est-elle la me sure et le gage de la réalité? Si ce qui nous apparaît comme possible était impossible en soi! doute fac tice, que le philosophe ne parvient qu'à grand' peine à graver sur son front; que Thomme ne porte jamais au fond du cœur! doute impuissant, qui naît et meurt enfermé dans les limites de Timagination logique , et qui ne saurait aller, pour la soumettre à son influence, jusqu'à Tactivité!
Croire, quand nous avons fait de notre force intellectuelle un légitime usage, c'est savoir : un résultat mille fois obtenu, mille fois constaté emporte à bon droit, sur la so lidité du procédé qui le donne, Tassentiment de tous. Ce qui est vrai d'une des divisions de la durée, Test-il donc de toutes? Ce qui fut, doit-il être? A moins que les lois qui régissent le monde des esprits et le monde des corps, nesoientcomplètement boule versées, nous ne saurions admettre que la même force, au milieu des mêmes circonstances , aboutisse , en descendant à la causalité , à des effets divers : l'identité d'origine conduit nécessairement à Tidentité de nature : c'est ainsi du moins que marche notre lo gique , et il ne nous est pas donné d'en changer le cours. La vie n'est et ne peut être qu'une conti nuelle induction ; i! n'est pas un de nos gestes , pas une de nos pensées qui ne porte cette indélébile empreinte : vivre, c'est tendre vers Tavenir sur la foi du passé.
G PREMIÈRE PARTIE. Nous pouvons donc légitimement suivre la route dans laquelle se sont engagés nos pères, marcher à la lumière de la réflexion dans la voie où jusqu'ici nous nous précipitions sous le fouet d'un aveugle instinct. Nous pouvons hardiment, et sans rien sa crifier de notre besoin de succès , cultiver la nature humaine. Mais quelles sont les conditions et les lois de cette culture? En quoi nous est-il permis de contribuer au perfectionnement de Thomme? Que nous recevions, à chaque instant, ce qu'on appelle des leçons, d'une force distincte de la nôtre, c'est un fait que notre existence externe et interne met trop souvent en relief, pour qu'il nous soit pos sible d'en douter. II y a des instructions précises pour celui qui se Uvre aux caprices des mers, dans les symptômes précurseurs du calme et de forage; pour celui qui demande un tribut annuel à la terre, dans la succession des saisons; pour tous, quelle que soit la direction que nous imprimions à notre activité corporelle, dans ces mille accidens physiques, qui sont pour nous, selon les rapports que nous établissons entre eux et notre organisme , des auxiliaires de la plus haute importance ou des ennemis mortels : le monde entier est un livre rempli d'utiles aver tissemens pour qui les y sait voir, et de bienfai santes sollicitations pour qui veut y obéir : il nous enseigne et nous prêche toute une face de la vie.
Si, à f extérieur, la nature me conseille et me sti mule, à Tintérieur, sa voix ne se fait pas moins en tendre ; son action ne se fait pas moins sentir. Telle condition, au moment où j'acquiers une connaissance, a-t-elle été remplie? le souvenir se présente comme de lui-même et sans être appelé: cette con dition manque-t-elle? la mémoire défaille, et je réclame inutilement le dépôt que je lui ai confié. Ou vert sous certains auspices, mon travail intellectuel aboutit à son fruit légitime, à la vérité ; exposée à telle influence maligne , ma pensée meurt stérile, ou n'enfante qu'un monstre, Terreur. Ce n'est pas en vain, si je suis sage , que mes développemens inter nes, tantôt me conduisent sans fatigue à un terme qui me répugne , tantôt me traînent péniblement à une fin qui me plaît. Si mon existence matérielle a profité des enseignemens du corps, pourquoi les enseignemens de Tesprit seraient-ils perdus pour mon existence intellectuelle?
Cette face de la vie, que la nature éclaire, peut-elle, plus que celle que les sens constituent, être, sans dommage, abandonnée à Tarbitraire et livrée à Tirréflexion? La nature joue donc un grand rôle dans le per fectionnement de notre double existence; et , si no tre reconnaissance est juste , nous lui ferons ici une large part : mais quelle est cette part enfin , et que lui devons-nous? Quand la conscience on les sens déposent sous Tœil de Tesprit un fait physique ou in tellectuel, ne nous y trompons pas, il y a là pour nous simple connaissance; Tinstruction n'est pas en core ; ce témoignage du passé ne nous dit rien de Tavenir : jusque-là, il est purement historique; pour qu'il devienne didactique, il faut qu'une opération spéciale de Tintelligence le touche et le modifie : Tinduction, qui nous appartient en propre , que nul ne peut ni nous transmettre , ni nous enlever, Tin duction qui veille sur nous à notre entrée dans la vie et ne nous quitte qu'au départ , transforme, dès qu'elles apparaissent, les données de Tobservation.
Ainsi élaborée, Texpérience n'illumine plus seulement ; elle dirige : le dogme naît ; le précepte est conçu. Les accidens extérieurs ébauchent tout au plus la leçon ; c'est en nous et par nous qu'elle s a chève ; Télément pédagogique ne nous est point im porté du dehors , il croît, en nous, il est nôtre; à vrai dire, le moi n'a qu'un maître, c'est le moi. L'homme fait seul son éducation ; le précepteur, c'est le disciple. Cependant ces accidens extérieurs et intérieurs, qu'il métamorphose en maximes, n'affec tent-ils pas une disposition préalable plus ou moins favorable , plus ou moins contraire à cette transfor mation? Cette disposition ne nous place-t-elle pas, selon les circonstances, ici, sur le chemin glissant et large qui dérive vers Terreur et le mal, là, sur la voie étroite et raide qui aboutit au bien et à la vé rité?
Si , dans cette situation , nous n'avons à craindre ni à espérer aucune influence directe, ne sem blet-il pas que Ton puisse indirectement nous nuire ou nous servir? Isolé, solitaire, le travail définitif se place, qu'on me permette cette expression, hors de toute atteinte immédiate ; mais les travaux pré liminaires n'en sont pas moins abordables; une force extérieure y peut passer et laisser sa trace: le sanc tuaire de Téducation est impénétrable sans doute ; mais en traversant le parvis, en mettant le pied dans la première enceinte, on modifie encore, par un contre-coup nécessaire , l'œuvre mystérieuse qui se consomme au fond du temple et loin des profanes regards. Supposons donc un être ami ou ennemi, distinct du sujet dont Téducation est en cause ; donnons à cet être un pouvoir absolu, relatif, peu importe, sur les phénomènes de ce double monde où végète le corps, où s'exerce Tesprit; cette éducation ne trou vera-t-elle pas en lui un moyen ou un obstacle?
Existe-t-il en dehors de son idée, que toute in telligence conçoit une réalité infinie , éternelle , disposant ou pouvant disposer à son gré, dans un ordre plus ou moins utile à Thomme, les scènes que la nature physique et intellectuelle déroule sous nos yeux, c'est une question sur laquelle Thumanité n'a pas, aujourd'hui du moins, une solution arrê tée, universellement reçue; et comme nous vou lons, autant qu'il sera en nous, ne mettre partout en avant que des principes incontestables et incon testés, nous laisserons pour le moment ce problème dans Tombre ; mais ce que nul ne nie et ne peut nier, c'est que ce monde enferme des êtres, sous Taction desquels tombent ces deux séries de phénomènes. Au su et au vu de tous, Thomme déplace, or donne, bouleverse, dans certaines limites, les faits matériels qui se trouvent à sa portée; autrefois es clave de la nature extérieure , il en est aujourd'hui le roi ; il s'est fait un palais de ce repaire , un Eden de ces marais fangeux et infects; il a partout changé lo la boue en or; Tindustrie, qui tient le globe terrestre sous ses lois, et qui, quand il lui plaît, en re nouvelle la face, peut donc aider ou contrarier no tre éducation matérielle; nous dépendons par ce côté de ceux qui nous devancent dans la carrière où nous marchons, et qui préparent la lice où nous descendrons à notre tour.
Ce que Tindustrie a fait et peut faire dans le cercle des choses physiques , la science Ta fait et le peut faire dans le domaine intellectuel. Ce monde de pensées, d'émotions, de désirs, où la vie spiri tuelle se passe, a été soumis, exploité comme le monde de formes, de couleurs, d'odeurs, de saveurs et de sons dans lequel la vie corporelle s'écoule. Je puis , ce n'est pas sans de longs combats que nous avons conquis ces précieux avantages , or donner avec plus ou moins de bonheur les modifi cations sans nombre que ma conscience me pré sente; ce travail, non-seulement je Top ère en moi; je puis encore, grâce aux moyens de communica tion qui me permettent de passer de mon âme dans celle d'autrui, le répéter dans toutes les intelligen ces où je pénètre, où je m'établis ; ailleurs, comme chez moi , je compte les phénomènes que supporte le sujet pensant ; ailleurs , comme chez moi , je les distribue , je les groupe ; et par là je les rends plus propres à ce haut enseignement qui semble être leur but.
Au lieu de Tadresse et de la bonté que je m'accorde , supposez-moi de la gau cherie et de la malice; faites du maître, ce qu'il est trop souvent, le mauvais génie de Télève; me voilà I jetant le désordre au milieu de ces élémens; brisant, au lieu de Tachever, leur harmonie commencée par la nature; plaçant continuellement les cho ses sous un faux jour; les forçant à de perpétuels mensonges, et d'un moyen de bien-être faisant un instrument de misère. Dans le champ où nous nous sommes transpor tés, on le voit , le moi n'est plus abandonné à sa seule énergie; il trouve au-dehors des secours ou des entraves : Thomme concourt à Téducation de Thomme. Nous avons constaté les limites où s'arrêtait, dans le fait dont nous cherchons à déterminer Torigine, Tinfluence de la nature : ne nous abusons pas sur la portée de Tinfluence humaine.
L'homme ne fait pas le précepte; il ordonne les élémens naturels des quels Tinduction personnelle doit le tirer. Rendre plus facile et plus sûre Topération inductive , c'est là sa tâche ; son effort se tendrait en vain pour aller au-delà. Reconnaissons donc dans le travail complexe d'où sort toute éducation, trois facteurs distincts; le moi, Thomme et la nature; la nature donne le germe , Thomme le dispose , le moi le féconde. Que si Thomme veut conspirer avec la nature au perfectionnement d'autrui , qu'il n'oublie pas ce qu'il peut en pareille occurrence. Il ne doit songer qu'à ranger, dans Tordre le plus convenable, les accidens naturels dont Télève, en les pressant,expri mera des leçons. Les matériaux sont là; nous avons sous la main PREMIÈRE P\RTIE. I 2 le ciment qui les doit unir; il ne nous reste qu'à toucher, pour en faire un harmonieux ensemble, ces phénomènes épars et discordans; touchons-les donc.
Mais ici un obstacle imprévu nous arrête. Ces élémens que nous voulons ordonner, quels sont-ils? Où sont-ils ? Ce n'est pas , songeons-y bien , sur les objets de nos connaissances, c'est sur ces connaissances ellesr mêmes, que Tinduction opère : au fond elle ne sait que Tidée. Quelle que soit la nature des faits que nous prenions pour point de départ , physiques ou moraux, il les faut ramener, en dernière analyse, à des modifications intellectuelles; et c'est dans la pen sée de Télève, que Tordre conçu par le maître doit aller s'établir. Pour aborder une intelligence étran gère , la nôtre ne connaît qu'une voie, le symbole : nous disposons, à Textérieur, sous les yeux du corps, une série de phénomènes matériels; et il se trouve qu'à Tintérieur, sous les yeux de Tâme, se dispose, dans un ordre analogue, une série parallèle de phénomènes intellectuels.
De ces deux momens, dont l'un commence, l'autre achève notre œuvre, le pre mier n'est pas celui qui nous effraie : tant que nous ne dépassons point les limites du monde physique, notre tâche est facile; les accidens matériels, que nous attaquons, ou cèdent sans combattre, ou n'op posent qu'une faible résistance; nous n'avons qu'à laisser errer notre méthode sur ces faits désordon nés; Tesprit de système, après avoir un instant plané sur ce chaos, le pénètre et le débrouille; la poussière se lie et s'organise; et, par un ineffable i3 mystère, l'unité sort de son contraire, de la multiplicité. Arrivé là , vous n'êtes point au but : c'est au second moment que la difficulté vous attend et se lève; en vain organisée, la matière est muette. encore, ou plutôt son langage est stérile. Vous par iez; mais qui vous assure qu'on vous écoutera?
Vous frappez à la porte de mon intelligence; qui vous dit qu'on vous ouvrira ? Qui vous répond , quand vous venez promener chez moi Téquerre et le niveau, que je vous laisserai et regarderai faire? La plante croît ou meurt sous le coup de certaines influences extérieures ; vous la pouvez toujours, et sans craindre qu'elle ne vous résiste, placer dans les circonstances qui la font vivre ou la tuent; et là nécessairement elle prospère ou dépérit : sa vie en tière est sous Tempire de la fatalité. Mais Thomme! ne nous semble-t-il pas tantôt se refuser avec colère, tantôt se prêter avec amour à une action étrangère? Ne le voyons-nous poin t par fois tendre au joug qu'on lui présente une tête docile, par fois se révolter obstinément contre la main téméraire qui le veut en chaîner ? Placée dans les mêmes circonstances , soumise aux mêmes penchans, sollicitée par les mêmes motifs, comment se fait-il que mon activité prenne des directions différentes, aboutisse à des résultats divers?
Que, sans raison apparente, le lendemain je donne à ma conduite de la veille un démenti formel ? Pour quoi , quand il est question du cours et de la marche des astres, ces prédictions si hardies, si confiantes? Pourquoi, au contraire, ces conjectures si humbles, si modestes, quand il s'agit de déterminer Torbite, PREMIÈRE PARTIE. que décrit la vie humaine? Les choses acceptent et parcourent la route qui leur est ouverte; Thomme aurait -il le privilège de s'ouvrir et de se frayer la sienne? Serait-il donc en nous une force particulière, qui, d'après ses lois propres, pourrait, selon les temps et les lieux , secouer ou recevoir, redoubler en s'y ajou tant, ou neutraliser en s'y opposant, Taction des forces extérieures? Ce n'est là qu'un soupçon; mais ce soupçon est sérieux. Admettez cette force spéciale, et aussitôt tout change autour de nous; notre tâche se complique ; notre point de mire se déplace.
C'est de cette puissance que dépendent les résultats probables de nos enseignemens; t Ile domine tous nos moyens d'influence; elle est comme le grand ressort de Téducation: c'est à elle, non à Tintelli gence, qu'il se faut adresser. II nous importe donc, il importe à toute doctrine, à tout système pédagogique, qui comprend sa mis sion et la veut dignement remplir, de s'assurer d'a bord, si cette force, que nous croyons entrevoir, existe; et, si elle est, d'en sonder la nature et d'en constater les lois. THÉORIE DE L/V VOLONTÉ. l 5
Chapitre II
Existence de la volonté. L'âme est-elle étendue ou inétendue? C'est un problème, que seules jusqu'à ce jour la passion et la poésie ont osé résoudre avec leurs aperceplions partiales ou légères : grave et désintéressée, la science ici ne se prononce pas. Mais esprit ou matière, Tâme est une sans contredit : la simplicité du moi, Tin divisibilité de la personne humaine, sont de ces vé rités triviales reconnues et consenties de tous. Autant le sujet pensant est identique et un dans son essence, autant il est multiple et divers dans ses manifestations. Loin de se concentrer en elle-même, et de s'enfermer stérile dans une sphère inabordable et silencieuse , cette unité féconde s'épanouit avec force sans se briser, se développe avec éclat sans se dissoudre ; et soit qu'elle dispose, comme en se jouant, les fantômes brillans de la nature extérieure, soit qu'elle noue et dénoue avec effort les fils subtils et serrés d'une trame métaphysique , qu'elle vive de joies ou de douleurs, dans le passé par le regret, dans Tavenir par Tespérance, elle projette sans cesse, i6 PREMIÈRE PARTIE. sous Tœil de la conscience, des phénomènes d'une richesse merveilleuse et d'une inépuisable variété.
La multiplicité, dans le monde pris comme il est, n'est pas, indépendamment de l'unité, détachée de la substance; la forme n'est qu'un mot; le mode, c'est le sujet modifié, rien de plus : cependant pour les besoins de la science, dont une vue synthétique et concrète des choses entraverait la marche, Tintel ligence a séparé des faits inséparables en eux-mêmes; et le langage, en fixant ce divorce, est venu donner, en quelque sorte, de la consistance à des ombres, de la réalité à des abstractions. Ce procédé de Tesprit est légitime par cela seul qu'il est nécessaire ; et d'ail leurs les résultats, auxquels il conduit, ne présentent que des avantages, pourvu qu'on n'en perde pas de vue Torigine, et qu'on n'en dénature pas la valeur. Mettons donc de côté , en faisant ainsi nos réserves , l'unité du moi ; et n'envisageons que sa multiplicité.
Ces modifications, qui couvrent à-la-fois et révèlent le sujet pensant, se pressent en si grand nombre sur la scène où le moi se produit ; elles s'y présentent par momens dans des circonstances si défavorables à ('observation, si inconciliables avec Tanalyse, que la philosophie ne doit pas songer à en donner une description complète. La première enfance , Textrême vieillesse, la maladie, Tévanouissement, le sommeil, se prêtent peu à une enquête sévère : ces diverses phases de la vie intellectuelle, où nous ne pénétrons que sur la foi de vagues souvenirs ou d'a nalogies grossières, semblent condamnées par la THÉORIE UE LA VOLONTÉ. I 7 nature des choses à une éternelle obscurité; la con naissance exacte, minutieuse, achevée, de ces différentes situations ne sera jamais : il faut s'en tenir à des notions éparses, décousues; n'espérons ici que des fragmens.
L'état normal et habituel de nos développemens internes dans leur maturité sans contre dit oppose à Tobservateur moins d'empêchement; les faits qui le constituent sont plus faciles à enregistrer. Mais qu'on ne s'imagine pas qu'il soit possible d'arriver, même dans ce cercle restreint, à un inven taire satisfaisant. Quelle analyse apportera dans son œuvre assez d'exactitude, pour tenir compte de ces innombrables accidens; de précision, pour assigner leur date réelle à ces mille évènemens qui se succè dent, et que nous dirions contemporains; de finesse, pour démêler ces nuances qui se fondent, et saisir au milieu de ces élémens qui se touchent, se croisent, s'unissent, se combinent, s'enlacent, le point qui les sépare, le nœud qui les unit; de promptitude enfin, pour suivre, pour atteindre dans leur fuite ces phénomènes indécis qui glissent, sans s'arrêter, devant la conscience , et se précipitent , sans laisser de trace , dans Tabîme de Toubli?
Ici, comme partout, le sa voir humain péchera éternellement par omissiou et par confusion; il ne verra qu'un côté des choses, et il le verra mal; toute science est condamnée à Tin complet: c'est une règle générale, à laquelle la psychologie n'est pas destinée à faire exception. Et ne nous plaignons pas de cette imperfection des connaissances humaines ; c'est à ce défaut que tient la plus précieuse de leurs qualités. Nous ne i iS PREMIÈRE PARTIE. sommes certainement pas nés pour être des savans : nul de nous ne consentirait à prendre dans le grand drame de la vie universelle un aussi pauvre rôle : la science doit être un moyen, non un but ; faitesla complète, elle devient un but, elle cesse cesse d'être un moyen ; c'est une étude encore, mais c'est une étude pure , sans application , avec laquelle la vie positive n'a rien à voir.
Les modifications distinctes que le savant poursuivra dans leurs détails les plus variés, ne donneront que des souvenirs désordonnés et inutiles. Décrire dans leur diversité, dans leur originalité, ces accidens qui passent pour ne plus revenir; observer le côté incessamment changeant des choses ; voir surtout dans les faits les dissemblances qui les séparent; c'est détruire Tanalogie, et avec elle Tinduction; c'est étouffer en germe, au sein même de la durée qui fut, tous les enseignemens qu'on en pourrait tirer pour la durée qui doit être. Pourquoi user à des travaux oiseux notre force intellectuelle, que tant d'intérêts réclament? Une science superflue et futile convient-elle à la faiblesse et à la dignité de Thomme? La vie humaine serait-elle bien employée au spectacle gratuit et improductif d'un insignifiante fantasmagorie?
Entre Texactitude et Tinutilité d'une part, Tutilité et Tinexactitude de l'autre, dans Tétat actuel du monde, il ne nous est point permis de balancer. Une monographie complète de la partie formelle du moi est impossible à-la-foiset frivole : pour connaître Thomme et le servir , il le faut abréger. II n'y a pas dans le monde interne deux modifications qui ne se distinguent par quelque diversité; VOLONTE. UJ c'est un fait : mais il n'y en a pas deux non plus qui ne se rapprochent par quelque ressemblance; si cha cune d'elles nous offre des caractères particuliers, toutes nous présentent des caractères communs. Après avoir, par Tabstraction , détaché le phénomène de Têtre, je puis séparer dans le phénomène lui-même, par une opération analogue, de Télément de ressem blance Télément de diversité; et sans oublier que les choses ne sont pas absolument comme je les sais; que ma science est en partie fidèle, en partie men songère; je puis, après avoir d'abord négligé l'unité pour la multiplicité, négliger maintenant la multi plicité pour l'unité.
Quand je réunis sous un seul point de vue, sous celui de leur identité, tous les faits de conscience; quand, en étudiant l'un d'entre eux, je prends une idée de tous; quand chaque partie me donne Ten semble, chaque élément la combinaison , chaque pierre Tédifice, certes ma tâche est légère; ainsi simplifiée, la science est facile: mais sera-t-elle utile? Évidemment non, si elle s'arrête à ce premier tra vail. Ces hautes ressemblances décolorent les faits; elles les resserrent dans une trop étroite partie d'eux-mêmes, et ce qu'elles négligent, ce qu'elles laissent en-dehors, nuit plus, méconnu et oublié, que ne sert, connu et mis en ligne de compte, ce qu'elles considèrent exclusivement. Dans le phénomène, comme dans l'être, l'unité est oiseuse, et la vie n'en peut rien tirer. Ce que je veux connaître après tout, ce qu'il m'importe de comprendre, c'est la multiplicité; il me faut sortir i. PREMIÈRE PYRTIE. 2 O au plus vite de ces généralités qui la tuent; il me faut, autant que la science le permet, me rappro cher de la réalité sans Taborder, descendre vers Tin dividualité sans m'y perdre.
Laissons donc , à côté des caractères communs, poindre çà et là quelques caractères particuliers : créons des espèces dans le genre: mais, si nous ne voulons voir crouler sous nos pieds cet échafaudage élevé à grands frais, ne dérivons pas jusqu'à Tindividu. Ne remarquons -nous pas à chaque instant dans notre organisation corporelle des mouvemens, dans notre intelligence des pensées que nous attribuons nu moi , dont le moi est à nos yeux le principe et i'auteur? Physiques ou intellectuels, ces faits ne nous apparaissent-ils pas avec un caractère, qui leur convient à tous, et ue convient qu'à eux; qui les unit entre eux, et les sépare des modifications dif férentes; qui les groupe au-dedans, et les distingue au-dehors? Ces produits nous révèlent tous notre force productrice ; notre puissance causatrice se lit visiblement dans chacun de ces effets : sous ce rapport, Thomme est un agent; les symboles qui nous le figurent ainsi, se peuvent nommer phéno mènes actifs.
Il y a peu d'actes extérieurs ou intérieurs, qui ne présupposent et n'annoncent une modification d'une toute autre nature, une peine ou un plaisir. Ces joies et ces douleurs appartiennent encore au sujet pensant, mais non au même titre, que les mouvemens organiques, que les opérations intellectuelles; nous y apercevons Tempreinte d'une main étrangère; ces al choses se font en nous, sans nous, quelquefois malgré nous:dans celte situation, Thomme n'agit plus; il pâtit, il sent. Cesphénomènes sont passifs, ouplutôtsensitifs. Ces faits actifs et sensitifs supposent nécessaire ment, les premiers, une puissance habile à les pro duire ; les seconds, une propriété apte à les recevoir. De là, sous les modifications actives, une faculté que nous appelons activité; sous les modifications sen sitives, une capacité que nous nommons sensibilité.
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