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- I - SSïv ■ histoire: DES CANADIENS DU MICHIGAN ET DU COMTE D'ESSEX, Ontario PAR T. ST-PIERRE MONTREAL: TYPOGRAPHIE DE LA "GAZETTE" Enregistré conformément a Pacte du Parlement, en 1895, par T. St-Pierre. PRÉFACE. JE publie ce livre pour remplir une promesse que je fis il y a quelques années devant plusieurs sociétés cana diennes' du Michigan. Cette promesse, donnée téméraire ment, je Texécute aussi bien que les circonstances me le permettent. Ma tâche était de réunir en un seul ouvrage le récit des exploits et des travaux de nos compatriotes dans une région où ils ont continuellement exercé leur influence depuis plus de deux cent cinquante ans. Cette partie de notre histoire n'avait pas encore été Tobjet d'aucune étude spéciale. Je me suis donc surtout efforcé de faire con naître les faits.
De là une abondance de matière par suite de laquelle j'ai été obligé de couper court aux dissertations sur les mérites de nos compatriotes. Les faits parleront par eux-mêmes ; et la hardiesse, la grandeur et l'utilité de Tceuvre accomplie par les Canadiens apparaîtront évidentes à tous les yeux. Je n'ai pas surchargé le tableau de belles couleurs ; on pourra peut-être même m'accuser d'avoir trop insister sur les défauts de nos ancêtres et sur les échecs qu'ils ont subis. J'ai voulu indiquer combien nous devons avoir confiance dans Tavenir, en faisant, voir que ceux qui nous ont conquis un si beau patrimoine, n'étaient pas des demi-dieux, mais des hommes exposés à toutes ces misères, dont nous sommes portés à exagérer T importance aujourd'hui. La force de nos pères, c'est qu'ils furent, des hommes de foi et de courage ; ils ne doutèrent jamais de la patrie ni de ses droits.
Imitons-les en cela. T. Saint-Pierre. TABLE DES MATIÈRES. I-AGE. Les premiers explorateurs 1 La France prend possession du Michigan 13 Les Missions des Jésuites 25 Les Coureurs-de-bois 37 De Lamothe- Cadillae 59 La Fondation de Détroit 75 Cadillae devient seigneur 89 La guerre des Eenards 103 Alphonse de Tonti 113 Formation de colonies agricoles 121 La fin d'un régime 131 Les ancêtres 145 Le Régime Anglais. 173 Le Régime Américain» 191 Période Critique 215 Un mouvement Annexioniste 233 Sociétés Nationales 247 Organisation Paroissiale 261 Quelques Contemporains 273 Conclusions 305 Appendice— Les Conventions Canadiennes aux Etats-Unis... CHATITRE I. LES PREMIERS EXPLORATEURS. C'est à Jean Nicolet que revient Thonneur d'avoir été le premier européen qui ait mis le pied sur le sol du Michigan.
Chapitre II La France Prend Possession Du Michigan
En 1665 la Nouvelle-France, jusqu'alors négligée par les compagnies de traite qui s'étaient engagées à la coloniser, et troublée par les divisions qui existaient entre les auto rités civiles et religieuses, reçut des renforts considérables tant de colons que de soldats, et, ce qui valait mieux encore, des administrateurs capables et désireux de remettre Tordre dans les affaires et d'assurer la paix aux habitants. Le nou vel intendant, Jean Talon, comprit que la colonie qui lui était confiée était susceptible de devenir l'un des plus beaux joyaux de la couronne de France. Prévoyant Tim portance future des immenses régions de l'Ouest, il voulut en assurer la possession à sa patrie. Le grand Colbert comprenait la valeur des colonies mieux que la plupart de ses contemporains ; pourtant il ne vit pas sans inquiétude les projets grandioses de son dis ciple au Canada.
Le 5 avril 1666 il écrivait à Talon : " Le Roi a approuvé que vous ayez fait poser ses armes aux extrémités de T étendue du Canada, et que vous vous prépariez en même temps à dresser aussi des procès-ver baux de prise de possession, parce que c'est toujours étendre sa souveraineté, ne doutant pas que vous n'ayez en cette occasion fait réflexion, avec M. de Tracy et les autres officiers, qu'il vaudrait mieux se restreindre à un espace de terre que la colonie sera elle-même en état de maintenir, que d'en embrasser une trop grande quantité, dont peut être on serait un jour obligé d'abandonner une partie avec quelque diminution de la réputation de Sa Majesté et de cette couronne." ' Chaque génération depuis le dix-septième siècle a produit des sages qui ont mis le peuple canadien en garde contre les dangers d'une trop grande extension, mais Texpérience n'a pas encore justifié leurs alarmes.
La vieille France, dans un moment de faiblesse honteuse, nous a retiré la protection de son drapeau, mais nous sommes restés sur les territoires dont nous avions pris possession, poursuivant toujours notre mission. Talon était devenu Canadien en touchant le sol de la Nouvelle-France. Loin cle se laisser détourner de ses projets par les conseils du ministre, il lui répondit quelque temps après qu'il allait, continuer de faire apposer les armes du roi partout où cela serait possible, car il était convaincu que si la chose n'était pas utile pour le présent elle le serait pour Tavenir. II ajoute que si ce n'est pas rendre les médailles du roi trop communes d'en donner à ceux qui s'illustrent par cle grandes découvertes, il désire rait en distribuer une douzaine à des personnes pour les quelles ces sortes de récompenses sont plus précieuses cpie 1 argent.
Voici du reste comment Talon s'expliquait sur ses plans : " Ce pays," écrit-il dans un mémoire cle 1670, " est disposé de manière que par le fleuve on peut remonter partout à la faveur des lacs. Ouvrant, le chemin du Nord et du Sud, c'est par ce même fleuve qu'on peut espérer cle trouver quelque jour Touverture au Mexique, et c'est aux premières de ces découvertes que nous avons envoyé M. de Courcelles et moi, M. de la Salle, cpii a bien de la chaleur pour ces entreprises, tandis que, par un autre endroit, j'ai fait partir le sieur cle Saint-Lusson, pour pousser vers l'Ouest tant qu'il trouvera de quoi subsister, avec ordre de rechercher soigneusement, s'il y a par lacs ou par rivières quelque 1 Margry, vol. I, pp. 77-7S. communication avec la mer du Sud qui sépare ce continent de la Chine ; après cependant qu'il aura donné sa première application à la découverte des mines de cuivre qui fait le principal sujet de sa mission et qu'il aura vérifié les mémoires cpii lui ont été remis à cet effet."
La recherche cle mines de cuivre et d'argent était en effet le principal but des Français cpii allaient vers les lacs Huron et Supérieur à cette époque, et celui qui se recommandait le mieux à Colbert, Ce ministre écrivait, à Talon en 1671 : "La principale chose à laquelle vous devriez vous appli quer dans ces sortes cle découvertes est de faire rechercher les mines de cuivre, ce qui serait tin moyen assuré pour attirer plusieurs Français de T ancienne dans la Nouvelle- France, si une fois cette mine avait été trouvée et que Tutilité en fût sensible." L'existence de ces mines de cuivre était connue depuis longtemps, par des morceaux du métal qui étaient tombés entre les mains des voyageurs qui avaient visité cette région. Le frère Gabriel Sagard, dans un livre publié à Paris en 1636, dit qu'il avait, vu un lingot cle cuivre dans les mains de Tinterprète Etienne Brûlé et qu'il existait des mines susceptibles d'être exploitées avec profit, Pierre Boucher, dans son ouvrage sur la Nouvelle-France, parle aussi des mines du lac Supérieur et les Relations des Jésuites en font souvent mention après 1659.
Les missionnaires interrogeaient les Sauvages à chaque occasion pour savoir où se trouvaient les mines, mais ceux ci évitaient, soigneusement cle répondre. Us avaient une vénération superstitieuse pour le cuivre et craignaient d'of fenser les dieux en le livrant aux Français. Cependant les Jésuites réussirent à mettre la main sur quelques gros morceaux cpti ne laissèrent pas cle cloute sur la pureté et Tabon dance du métal. En 1670 les missionnaires du saut Sainte- Marie se servaient d'une enclume cle cuivre qui pesait au delà cle cent livres. Plus tard, un des Pères, qui avait été orfèvre, recueillit assez cle ce métal pour en faire des chan deliers et autres ornements d'église. En 1669 les sieurs Joliet et Péré furent envoyés par Talon pour reconnaître ces mines. Le roi n'en eut pas pour son argent, car les explorateurs se heurtèrent aux mêmes obstacles qu'avaient déjà rencontrés les missionnaires : ils ne purent engager les Sauvages à les aider clans leurs recherches.
Dans sa lettre du 10 novembre 1670 Talon s'étonne de ne pas avoir reçu les " éclaircissements qu'il attendait du sieur Péré." Cet homme ne lui écrit, dit-il, " que fort obscurément, ce qui donne lieu de clouter qu'on n'ait retardé la connaissance qu'il devait prendre de cette mine et empêché qu'il ne communiquât ses lumières dans leur pureté." Les paroles de Talon indiquent qu'il soupçonnait les Jésuites de contrecarrer ses plans cle décou verte. Ces soupçons étaient injustes, puisque les Jésuites publiaient les premiers tout ce qu'ils pouvaient apprendre touchant ces pays. Bientôt après Tintendant renonça à l'idée de payer des explorateurs pour faire découvrir les mines. " II faut," écrit-il dans Tautomne de 1671, "espérer des fréquents voyages des Sauvages et des Français, qui commencent à prendre ces routes la découverte du lieu qui fait des pro ductions si pures sans qu'il en coûte au Roi."
Peut-être Talon commençait-il à comprendre que la découverte des mines ne serait après tout qu'un maigre avantage pour la colonie en raison de la difficulté qu'on éprouverait à en transporter le produit en France. Toujours est-il qu'il n'en est plus question clans sa correspondance. Les superstitions des Sauvages au sujet des mines résis tèrent pendant longtemps à Tinfluenee cle la civilisation. Un demi-siècle après la fondation du premier établissement français sur le lac Supérieur, Antoine Raudot écrivait à ce sujet : "Tous les Sauvages croient que s'ils montraient une mine à une autre personne, ils mourraient dans Tannée ; ils en sont si persuadés qu'il est quasi impossible de leur en faire découvrir, et c'est ce qui fait qu'on ne connaît que celles dont ils ne peuvent absolument cacher la connaissance."
Charlevoix, dix ans plus tard, dit (pie les Sauvages considèrent les morceaux de cuivre qu'ils trouvent sous Teau comme des présents des dieux qui habitent sous le lac et qu'ils les conservent sans en faire aucun usage. II paraîtrait qu'à une époque très reculée, bien longtemps avant cpie les blancs eussent fait leur apparition sur les bords du grand lac, quatre guerriers, s'étant égarés sur Teau par une journée brumeuse, allèrent atterrir sur Tîle Michi picoton, sans avoir reconnu le lieu. Dans ces temps là, Tîle était habitée par des lièvres, des lynx et autres bêtes de proportions gigantesques ; et on assurait qu'elle flottait à la dérive au gré des vents, tantôt s'approchant de la terre ferme et tantôt s'en éloignant à perte de vue. Les quatre guerriers ayant faim, prirent quelques pierres sur la grève et, les ayant fait rougir au feu, ils les jetèrent dans un grand vase fait d'écorce afin cle faire bouillir Teau qu'il contenait : c'était leur manière de faire cuire la viande.
Us remarquèrent bien que les pierres qu'ils faisaient rougir se composaient en grande partie de cuivre, mais ils ne s'en préoccupèrent pas davantage. Ayant achevé leur repas et avant reconnu où ils étaient, les quatre braves se hâtèrent de se rembarquer. Toutefois ils ne purent résister au désir de prendre sur la grève quelques cailloux et quelques feuilles cle cuivre qu'ils admiraient beaucoup. Comme ils s éloignaient cle Tîle mystérieuse, une voix terrible cle colère se fit entendre, disant : " Quels sont ces voleurs qui em portent les jouets de mes enfants." Les quatre guerriers furent grandement consternés. Un d'eux dit, : " C'est le tonnerre ;" mais les autres reprirent : " Non, c'est Missibizi, le dieu des eaux, qui est courroucé parce que nous avons violé sa retraite." Les pauvres voyageurs, poursuivis par 1; la colère du dieu indigné, moururent tous en peu de temps ; un seul réussit à se rendre jusqu'au camp de la tribu pour raconter leur aventure et pour expirer dans les bras des siens.
Le souvenir du sort de ces malheureux se perpétua de père en fils ; et depuis aucun Sauvage n'osait s'ap prccher de Tîle Michipicoton. Telles étaient les légendes qui empêchaient les indigènes d'aider les Français dans la recherche des mines. Nous avons vu que Tintendant avait envoyé le sieur de La Salle, en 1669, pour explorer les lacs et les rivières con duisant vers le Sud. Le futur explorateur du Mississipi partit, cle Montréal en compagnie des abbés François Dol lier de Casson et cle Gallinée, deux prêtres de Saint-Sulpice, qui devaient le suivre jusqu'au terme de son voyage. Néan moins, à mi-chemin les deux prêtres décidèrent de se séparer de Texpédition et de poursuivre leur voyage par le lac Erié, tandis que de La Salle marchait vers la rivière Ohio. A la tête du lac Ontario, Dollier et de Gallinée rencon trèrent Louis Joliet, qui revenait du lac Supérieur.
II leur fit voir une carte * du pays qu'il avait visité et leur parla des Poutéouatamis et autres Sauvages qui désiraient vivement la visite d'un missionnaire. Le zèle des deux prêtres redoubla et ils poursuivirent leur voyage avec vigueur. Cependant, lorsqu'ils furent rendus à l' embouchure de la Grande rivière, sur le lac Erié, ils s'aperçurent qu'ils ne pourraient pas aller beaucoup plus loin avant les froids et ils décidèrent d'hiverner en cet endroit. Leur premier soin fut de prendre possession du pays au nom du roi de France. Le texte de ces actes de prise de possession mérite d'être connu : ce sont nos titres de noblesse. Voici celui que ré digèrent les abbés Dollier et Gallinée : " Nous icy soubsignez, certifions avoir veu afficher sur les 1 Cette carte a été publiée ; voir Revue de la géographie, Paris, février 1880. terres du lac nommé Erié les armes du Roy cle France au pied d'une croix, avec cette inscription: "L'an de salut " 1669, Clément IX estant assis dans la chaire de saint " Pierre, Louis XIV régnant en France, Monsieur cle Cour " celles estant gouverneur de la Nouvelle-France et Mon " sieur Talon y estant intendant pour le Roy, sont arrivez " en ce lieu cieux missionnaires du Séminaire cle Montréal, " accompagnez cle sept autres François, qui les premiers de " tous les peuples Européens ont hyverné en ce lac, dont ils " ont pris possession au nom de leur Roy, comme terre non " occupée, par apposition de ses armes, qu'ils ont attachées " au pied cle cette croix.
En foy de cpioy nous avons signé " le présent, certificat." Signé, François Dollier, Prestre du diocèse de Nantes en Bretaçnie, De Gallinée, Diacre du diocèse cle Rennes en Bretagne." Aussitôt le printemps revenu les deux missionnaires lan cèrent de nouveau leur canot, et, poursuivant leur route vers l'Ouest, ils furent bientôt clans la rivière Détroit. Leur description de cette rivière est la plus ancienne que nous connaissions. ' "Au bout de six lieues," disent ces voyageurs, " nous trou vâmes un endroit fort remarquable et fort en vénération à tous les Sauvages cle ces contrées à cause d'une idole de pierre que la nature y a formée, à qui ils disent devoir le bonheur cle leur navigation sur le lac d'Erié lorsqu'ils Tont passé sans accident, et qu'ils apaisent par des sacrifices, des présents cle peaux, des vivres, etc., lorsqu'ils veulent s'y em barquer.
Ce lieu était plein cle cabanages de ceux qui étaient venus rendre leur hommage à cette pierre qui n'avait autre rapport avec la figure d'un homme que celui que Timagination lui voulait bien donner. Cependant elle était toute peinte et on lui avait formé une espèce cle visage avec du vcrmillion. Je vous laisse à penser si nous vengeâmes sur cette idole, que les Iroquois nous avaient fort recom mandé d'honorer, la perte de notre chapelle. Nous lui attribuâmes même la disette où nous avions été de vivres jusqu'ici. Enfin il n'y avait personne dont elle n'eut attiré la haine. Je consacrai une cle mes haches pour casser ce dieu cle pierre, et puis ayant accosté nos canots ensemble, nous portâmes les plus gros morceaux aux milieu de la rivière et jetâmes aussi tout le reste à Teau, afin qu'on n'eu entendit jamais parler.
Dieu nous récompensa aussitôt de cette bonne action, car nous tuâmes dans cette même jour née un chevreuil et un ours." Les deux Sulpiciens se rendirent à la mission des Jésuites, au saut Sainte-Marie. Us y arrivèrent le 25 mai, jour de la Pentecôte, et en repartirent trois jours plus tard pour retourner à Montréal par la route de TOttawa, Au mois cle mai 1671 arriva au saut Sainte-Marie " Simon- François Daumont, sieur de Saint-Lusson, commissaire sub délégué de Mgr. Tintendant cle la Nouvelle-France pour la recherche de la mine de cuivre au pays des Outaonacs, Nez-Percez, Illinois et autres nations sauvages descouvertes et à descouvrir en T Amérique septentrionale, du costé du lac Supérieur ou Mer Douce." U avait alors terminé ses explorations, et voulait couronné sa mission en prenant officiellement possession du pays au nom cle sa Majesté très chrétienne, le roi de France et cle Navarre, et en présence cle tous les peuples environnants.
Le 14 juin, jour fixé pour la cérémonie, étant arrivé, quatorze tribus, les unes fort éloignées, se trouvèrent représentées. Saint-Lusson commença par lire la commission qu'il tenait cle Tintendant, la faisant traduire clans toutes les langues p«ar le célèbre interprète Nicolas Perrot afin que personne n'en pût ignorer ; et ensuite il fit élever une croix et un poteau de cèdre auquel étaient attachées les armes cle France.
Alors il proclama à haute voix et par trois fois qu'il prenait possession du dit lieu, ainsi que des lacs Huron et Supérieur et de toutes les contrées adjacentes jusqu'aux mers du Nord, de l'Ouest et, du Sud, à chatpie fois prenant un morceau cle terre dans sa main et criant : ••Vive le roi," ce que toute Tassemblée répétait, De plus il déclara " aux dites nations ci-dessus que dorénavant, comme dès à présent, elles étaient relevantes cle sa Majesté, sujettes à subir ses lois et suivre ses coutumes, leur promettant toute protection et secours cle sa part contre Tincurse ou invasion de leurs ennemis, déclarant à tous autres potentats, princes, souverains, tant Etats que Républiques, eux ou leurs sujets, qu'ils ne peuvent ni ne doivent s'habituer en aucun lieu cle ce dit pays, cpie sous le bon plaisir de Sa dite Majesté trés-Chrétienne et de celui qui gouvernera le pays cle sa part, à peine d'en encourir sa haine et les efforts de ses armes." îî Saint-Lusson ayant maintenant rempli sa mission, le R. P. Allouez fut prié cle faire connaître aux Sauvages celui qui étendait désormais jusqu'à eux sa bienveillante protection ; et, nous dit Tauteur cle la Relation de 1671, " comme il est bien versé en leur langue et en leurs façons cle faire, il sut si bien s'accomoder à leur portée, qu'il leur donna une idée de la grandeur de notre incomparable Monarque, telle qu'ils avouent qu'ils n'ont point de parole pour énoncer ce qu'ils en pensent," Voici du reste cet extraordinaire panégyrique de Louis XIV : " U demeure au delà cle la mer, et est le Capitaine des plus grands Capitaines, et n'a point son pareil au monde : tous les Capitaines que vous avez jamais vus et dont vous avez entendu parler ne sont cpie des enfants auprès cle lui : il est comme un grand arbre, et eux ne sont que comme de petites } liantes qu'on foule aux pieds en marchant, Vous connaissez Onontio,1 ce célèbre Capitaine cle Québec, vous 1 Nom donné par les Sauvages à tous Jes gouverneurs de la Nouvelle- France et qui signifiait " grande montagne."
C'était la traduction du nom de M. de Montmagny. savez et vous expérimentez qu'il est la terreur des Iroquois, et son nom seul les fait trembler depuis qu'il a désolé leur pays et qu'il a porté le feu dans leurs bourgades ; il y a au delà de la mer dix mille Onontios comme celui-là, qui ne sont que des soldíits cle ce Grand Capitaine, notre grand roi dont je vous parle. Quand il dit le mot : Je vas en guerre, tout le monde obéit, ses dix mille Capitaines levant des Compagnies de cent soldats chacun et par mer et par terre : les uns s'embarquent en des navires au nombre de cent et de deux cents, tels que vous en avez vu à Québec : vos canots ne portent cpie quatre à cinq hommes, et dix ou douze au plus : nos navires cle France en portent quatre ou cinq cents, et même jusqu'à mille. Les autres vont en guerre par terre, mais en si grand nombre qu'étant en file deux à deux, ils tiendraient plus cle place qu'il n'y a d'ici à Mississaquenk, quoique nous y comptions plus de vingt lieues.
Quand il attaque il est plus redoutable que le tonnerre, la terre tremble, Tair et la mer sont en feu par ht décharge cle ses canons, on Ta vu au milieu des escadrons tout couvert du sang cle ses ennemis, dont il a passé si grand nombre par le fil cle l'épéc, qu'il ne compte pas les chevelures, mais les ruisseaux cle sang qu'il fait couler ; il emmène si grand nombre de prisonniers de guerre, qu'il n'en fait aucun cas, mais les laisse aller là où ils veulent, pour montrer qu'il ne les craint pas : personne n'ose pré sentement lui faire la guerre, tous ceux d'au delà cle la mer lui ont, demandé la paix avec toutes les parties cle la terre pour Técouter et pour Tadmirer. C'est lui seul qui décide toutes les affaires du monde. Que dirai-je de ses richesses 'í Vous vous estimez riches quánd vous avez dix ou douze sacs de blé, quelques haches, rassades, chaudières, ou autres choses semblables.
U a des villes à lui plus que vous n'êtes d'hommes dans tous ces pays, à cinq cents lieues à la ronde : dans chacpie ville il a des magasins, où Ton trouverait des haches assez pour couper tous vos bois, des chaudières pour cuire tous vos orignaux, et de la rassade pour remplir toutes vos cabanes ; sa maison est plus longue qu'il n'y a d'ici au haut du Saut, c'est-à-dire plus d'une demi-lieue, plus haute que le plus grand de vos arbres, et elle contient plus de familles que la plus grande cle vos Bourgades n'en peut comprendre." Le R. P. Allouez ayant terminé sa harangue, toute Tas semblée entonna le " Te Deum" ; puis les guerriers et les sachems des tribus s'enfoncèrent dans les bois, pour aller répandre au loin la renommé du Roi-Soleil et rêver aux avantages qu'ils attendaient cle la protection qu'il venait de leur promettre.
En quelques heures Saint-Lusson venait, de doter sa patrie d'un territoire si vaste que les gouvernants cle la France n'en ont jamais connu T étendue. L'intendant Talon seul eut une faillie idée de Timportance de cet événement. Les lignes suivantes, écrites après le retotlr de son sub-délégué, démontrent la grande prévoyance de cet homme d'état : " Je ne suis pas homme cle cour et je ne dis pas, par la seule passion cle plaire au roi et sans un juste fondement, que cette partie de la monarchie française deviendra quel que chose de grand. Ce que j'en découvre cle près me le fait préjuger, et ces parties des nations étrangères qui bor dent la mer, si bien établies, tremblent déjà d'effroi à la vue de ce cpie Sa Majesté a fait ici dans les terres depuis sept ans. Les mesures qu'on a prises pour les reserrer clans cle très étroites limites par les prises de possession que j'ai fait taire ne souffrent pas qu'elles s'étendent, qu'en même temps elles ne donnent droit de les traiter en usurpateurs et, leur faire la guerre.
Et c'est en vérité ce que par toutes leurs actions elles témoignent beaucoup craindre. Elles connaissent déjà que le nom du Roi est si répandu clans toutes ces contrées parmi les Sauvages que seul il est regardé comme T arbitre de la paix et de la guerre. Toutes se détachent insensible ment des autres Européens, et, à T exception des Iroquois, dont je ne suis pas encore assuré, on peut presque se pro mettre de faire prendre les armes aux autres quand on le désirera." Si le programme tracé clans ces lignes n'est pas aujour d'hui une réalité, c'est à la cour cle Versailles seule qu'il faut en demander compte.
Chapitre III Les Missions Des Jesuites
En 1668 le père Jacques Marquette et le frère le Boêmc avaient été envoyés au pays des Outaouas. Les Sauvages s étant montrés mieux disposés envers la religion durant cette année, il fut aussi décidé de mettre ces missions sous le contrôle d'un supérieur résidant sur les lieux. Le père Claude Dablon fut désigné pour ce poste, et au printemps de 1669 il alla se fixer au pied des rapides, sur le côté sud de la rivière par laquelle le lac Supérieur se décharge dans le lac Huron. II nomma cette mission Sainte-Marie du Saut. Les Sulpiciens Dollier et Gallinée, qui la visitèrent au mois de mai 1670, en parlent en ces termes : " Sainte-Marie du Saut est le lieu où les RR. PP. Jésuites ont fait leur principal établissement pour les mis sions des Outaouacs et des peuples voisins. Us ont depuis Tan passé deux hommes à leur service, qui leur ont bâti un fort joli fort, c'est-à-dire un carré de pieux cle cèdres cle douze pieds de haut avec une chapelle et une maison au de dans cle ce fort, en sorte qu'ils se voient à présent en état de ne dépendre des Sauvages en aucune manière.
Us ont un fort grand désert bien semé où ils doivent recueillir une bonne partie cle leur nourriture ; ils espèrent même y man ger du pain avant qu'il soit deux ans d'ici " Le fruit cpie font ici ces Pères est plus pour les Fran çais, cpii y sont souvent au nombre cle 20 ou 25, que poul ies Sauvages ; car quoiqu'il y en ait quelques-uns cle baptisés, il n'y en a pourtant pas d'assez bon Catholique pour pouvoir assister à Toffice divin qui s'y fait pour les Français qui chantent la grande messe et vêpres les fêtes et di manche." Ce fut aussi en 1669 que le père Allouez laissa la mission du Saint-Esprit au père Marquette, pour aller fonder celle cle Saint-François-Xavier à la baie Verte. L'année suivante la mission du Saint-Esprit fut abandonnée parce que les Hu rons, ayant été assez téméraires pour provoquer les Sioux, durent chercher leur salut clans la fuite.
Ces Sauvages retournèrent alors à Tîle Michilimackinac, qu'ils avaient déjà habitée après la défaite cle leur nation par les Iroquois. Le père Marquette les suivit et donna à cette nouvelle mission le nom cle Saint-Ignace. En 1672 ou 1673 la mission cle Saint-Ignace fut transpor tée sur la rive nord du détroit cle Mackinaw, à T endroit où s'élève aujourd'hui le village cpti porte le nom cle Pointe Saint-Ignace. Le site était des mieux choisis. Située au confluent des eaux qui conduisaient, d'un côté, les Sauvages à Montréal, et cle l'autre, les Français vers les pays des Illinois, des Renards et des Sioux, la nouvelle mission devait devenir le rendez-vous des trafiquants cle fourrures. Aussi les .Sauvages attirés par le commerce, vinrent-ils s'y établir en nombre considérable. A côté du village des Hurons se formèrent deux nouveaux villages l'un d'Outaouas et l'autre d'Algonquins ; et il fallut ériger' des chapelles pour chacun de ces peuples.
En 1672 le père Dablon retourna à Québec et devint su périeur de toutes les missions du Canada. U envoya aussitôt le père Henri Nouvel pour le remplacer aux Outaouas. Le nouveau supérieur ne se fixa pas ail saut Sainte-Marie, mais alla de mission en mission, passant une forte partie de son temps à Saint-Ignace. C'est de Saint-Ignace cpie, le 16 mai 1673, le père Mar quette et Louis Jolies partirent pour aller à la découverte du Mississipi. Marquette ne devait jamais revoir ht mis- LES MISSIONS DES JÉSUITES 27 sion qu'il avait fondée. Après avoir fait le grand voyage qui a immortalisé son nom, il entreprit de foncier une nou velle église parmi les Illinois, mais la maladie le minait déjà, Au printemps cle 1675 il revenait à Saint-Ignace en longeant la côte ouest du Michigan, quand il sentit sa der nière heure approcher.
Le 18 mai, se trouvant à Tembouchure cle la rivière qui porte son nom, près du site de la ville cle Ludington, le saint missionnaire dit à ses compagnons qu'il voulait être enterré là. Quelques heures plus tard il rendait le dernier soupir. Deux ans après sa mort les Hurons de Saint-Ignace, qui avaient gardé sa mémoire en grande vénération, allèrent chercher ses os et les déposèrent avec beaucoup de pompe clans un caveau qui avait été préparé au milieu de la petite chapelle. Ce caveau a été retrouvé le 4 mai 1877, et les cendres de Marquette sont maintenant au collège des Jé suites, à Milwaukee. Les citoyens cle Saint-Ignace ont élevé un monument à la mémoire de celui qu'ils considèrent comme le fondateur de leur ville. Les contemporains cle Marquette parlent avec admiration de sa douceur, qui le rendait aimable à tout le monde, cle sa candeur d'enfant, de sa chasteté angélique, de son union continuelle avec Dieu, de sa dévotion particulière à Marie.
Pour Thistorien il constituera toujours, avec Ménard et Allouez, le type cle T apôtre-explorateur, l'un des plus beaux «pie Ton puisse rêver. Ces hommes réunissaient clans leur âme deux éléments : ils avaient la soif des vastes horizons de Tinconnu, et, répudiant toutes les jouissances cle ce monde, ils brûlaient cle se sacrifier pour la gloire de Dieu. Arrivés ici quand l'Ouest n'était encore qu'un immense désert, dont nul ne connaissait le secret, ils cherchèrent, à gagner cle plus en plus dans Tintérieur, à la recherche d'âmes à sauver, cle pays à conquérir à la Foi. Us s'adap taient autant que possible aux idées, aux usages, à la nourriture des indigènes, et, ne revenaient cpie passagèrement à la civilisation, quand c'était nécessaire. Us n'avaient qu'une seule préoccupation pour le temporel, celle d'étendre la domination de la France, et encore était-ce parce que le nom cle leur patrie était synonyme cle catholicisme, parce que son agrandissement offrait le moyen le plus efficace de combattre Tinfluenee anglo-protestante.
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