← L'Afrique centrale française

L'Afrique centrale française (part 3 of 5)

Part 3 of 5 · Chevalier, Auguste, Mission Chari-Lac Tchad (1902-1904) · Public domain text

About this edition

Source: Project Gutenberg e-text #76736, public domain in the United States · text not rewritten or summarized · How RedLectern is built

 

Contents (5)

Continue:

L'Afrique centrale française (part 3 of 5)

Situées le plus souvent dans de grandes plaines au sol argileux imperméable, presque sans pente, elles recueillent, à la saison des pluies, l’eau tombée dans tous les environs, aucune rivière avec des berges nettes ne draine ces pays. Après chaque pluie, l’eau les recouvre et les transforme en vastes marais ; entre chaque touffe d’herbe, le sol est fangeux et cède sous les pieds. En quelques jours cependant les plaines s’assèchent, soit que l’eau s’écoule suivant les lignes de plus grande pente mais sans cheminer dans un lit vers la dépression principale, soit qu’elle s’évapore de ces multiples petites mares où elle forme des flaques dormantes, ou bien elle se perd en terre. Dans les endroits où la terre est un peu sablonneuse, il s’est creusé un grand nombre de petits entonnoirs larges de quelques décimètres et profonds d’un pied à peine. Mais le sol est souvent miné en dessous et manque de solidité. Rien n’est plus laborieux que d’avancer à cheval sur ces plaines après la pluie. Dans les endroits où la terre est franchement argileuse et couverte d’une mince nappe d’eau, le cheval glisse constamment et risque en tombant de déposer le cavalier dans le bourbier. S’il avance au contraire sur un sol perméable, il s’affaisse presque à chaque pas et risque de s’enliser dans les innombrables fondrières où l’eau s’est engouffrée. Il n’est du reste pas possible de voir le terrain sur lequel on avance, puisque des herbes drues croissent partout en cette saison, qu’il y ait de l’eau ou qu’il n’y en ait pas. C’est encore dans les dépressions où l’eau demeure plusieurs semaines consécutives qu’il est le plus facile d’avancer. L’eau vient souvent jusqu’au poitrail du cheval, mais on marche avec beaucoup plus de sûreté, car le fond est solide. Aux graminées émergeant de l’eau, ont fait place de petites plantes aquatiques flottantes dans lesquelles les pieds de la monture ne risquent pas de s’embarrasser. Il faut cependant avancer avec prudence, car ces marais peuvent conduire à quelque rahat profond de plusieurs mètres.

NACHTIGAL a narré les difficultés et le danger de la marche en hivernage dans ces plaines avoisinant le Bahr Salamat (nommé Bahr Korté au S. du Ouadaï) : « Ce ne sont que flaques d’eau et bouillie sans fond... on patauge dans la boue jusqu’aux genoux... les bêtes enfoncent dans le bourbier jusqu’au ventre »[181].

On suit la piste des hippopotames, croyant suivre celle des hommes et on ne manque pas, après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand bourbier caché par l’eau. Cependant, à la saison sèche, le sol est dur et très praticable, surtout dans les endroits qui n’ont pas été piétinés par les éléphants ou les hippopotames. Les pieds de ces animaux en enfonçant dans la boue y ont laissé des empreintes profondes qui entravent la marche même dans la saison où la terre est devenue ferme.

C’est dans une contrée semblable à ce pays Mangara dont les mares avaient mis un terme à la tentative d’exploration de NACHTIGAL vers le Kouti que COURTET et moi dûmes cheminer en pleine saison des pluies pour atteindre le fameux lac Iro qui n’était alors connu que par les vagues renseignements recueillis par l’illustre explorateur du Ouadaï. Où NACHTIGAL n’avait pu pénétrer, nous nous obstinâmes à aller.

II. — EN ROUTE POUR LE LAC

19 juin. — Partis fort tard du poste de Fort-Archambault nous passons immédiatement l’Abiod dans une pirogue. Le fleuve est actuellement large de 100 mètres environ et profond de 80 centimètres, la rive gauche escarpée domine le niveau de l’eau de 10 mètres, sur la rive droite au contraire de grands bancs de sables coupés de chenaux s’étendent à perte de vue. L’eau commence à couler dans quelques-uns de ces chenaux et j’observe par places de véritables amas d’Azolla pinnata aux corolles rouges en ce moment et charriées par le fleuve.

Un village Horo est installé à proximité de l’Abiod et de ces chenaux, les habitants raccommodent des filets ou se livrent activement à la fabrication d’autres engins de pêche. Les Horos en effet ne cultivent pas ; mais vivent presque exclusivement de la pêche.

Les Horo, les Tounia et les Kaba, dit le Dr DECORSE[182], ont quelques engins de pêche un peu particuliers. Aux basses eaux, ils utilisent en outre de la sagaie ordinaire une espèce de foène appelée « onoufo », faite de trois branches de fer, fixées en triangle au bout d’une perche très longue et très légère ; chaque pointe est munie d’une encoche en hameçon. Entre les mains des Horo surtout, cet instrument donne des résultats remarquables. L’indigène jette son arme de la main droite et rattrape de la main gauche l’extrémité de la hampe, sans jamais laisser s’échapper l’instrument, s’il y a beaucoup de fond.

Quand les marais s’assèchent ou que les bras de la rivière s’isolent, les indigènes s’en vont par bandes de cinquante ou plus, battre les flaques d’eau laissées sans communication avec le fleuve, dans lesquelles le poisson est bloqué. Hommes, femmes, enfants, tout le monde entre dans l’eau et barbote. Les uns sont armés du panier conique à deux ouvertures, d’autres ont des épuisettes à manche, les hommes manient des troublettes dont la monture en arc de cercle est sous-tendue par une cordelle : ils les enfoncent à plat et les maintiennent sous l’eau avec leurs pieds ; de temps en temps, ils les relèvent brusquement pour voir si un poisson ne s’est pas reposé dessus et laissé prendre. Quelques-uns manient à deux de la même façon de grands filets en bande rectangulaire. Mais, dans cette pêche, attraper le poisson est, au début, la chose accessoire : ce qu’il faut, c’est remuer la vase. Chacun s’y applique à plaisir. Aussi bientôt l’eau n’est-elle plus qu’une dilution de boue dans laquelle le poisson ne peut plus respirer : il remonte à la surface et se laisse capturer facilement.

Pendant la baisse des eaux et le début de la crue, les riverains construisent aussi de grands barrages, que les Horo appellent tégahoum. Un tégahoum n’est, en somme, qu’une nasse immense, barrant presque tout un cours d’eau, se compose de petites chambres circulaires, limitées par des claies, accolées deux par deux en ne laissant entre elles qu’un étroit couloir ; leur convexité regarde en amont du courant. En aval, elles ont une porte dont les deux battants tenus ouverts vont presque jusqu’à toucher la cloison diamétralement opposée. Une seconde claie entoure les deux logettes complètement, sauf au niveau du couloir qui les sépare ; cette enceinte a donc sa porte ouverte en amont du courant, et sa convexité vers l’aval ; de ce côté, elle ménage entre elle et les logettes un espace plus ou moins grand. Le poisson qui s’introduit dans ce dédale circule toujours le long de ses parois, entre dans les logettes, et ne peut plus ressortir. Suivant la largeur du cours d’eau à barrer, on construit deux, trois, cinq couples de chambres qu’on réunit par une claie transversale.

Les riverains utilisent encore une espèce de tramail qu’ils traînent sans que le bas du filet touche le fond. En somme tous ces engins sont multiples et très bien appropriés à la nature des cours d’eau. Il faut bien remarquer que, pour ces peuplades, la pêche n’est ni un sport ni un plaisir ; c’est au contraire un moyen d’existence quelquefois le principal. Aussi dédaigne-t-on toute prise qui n’est pas d’importance. C’est pourquoi les filets ont tous des mailles énormes et sont confectionnés avec des matériaux très forts. Malgré tout, on trouve de gros poissons assez forts pour les détériorer, sans compter parfois les crocodiles qui se font prendre.

Nous avons marché pendant près de 6 kilomètres dans une grande plaine boisée où dominent comme essences le Trichilia et les Terminalia. Le sol est argilo-sablonneux souvent coupé de ravins déboisés à fond sablonneux. Dans les dépressions les plus profondes quelques petites mares commencent à se constituer, ailleurs le sol est fendillé ou encore il est miné en dessous et présente de nombreux entonnoirs où s’engouffre l’eau des pluies. Il est certain que nous nous trouvons sur un sol alluvionnaire encore mal fixé, à sol fortement perméable par places, mal tassé et susceptible d’emmagasiner de grandes quantités d’eau pouvant creuser de petits canaux souterrains et déterminant par places des affaissements du sol.

Les arbres ont à cette époque leur plus belle parure, la végétation qui a commencé dès mars a donné des pousses couvertes de feuilles en plein développement. Les graminées commencent à reverdir. Les fleurs souvent éclatantes des monocotylédones bulbeuses, Kaempferia, Amorphophallus, Lissochilus, Hæmanthus, Crinum, Chlorophytum, Anthericum, émaillent la plaine. Mais le long de l’Abiod et du Boungoul domine surtout l’Acrospira dont les beaux épis de fleurs d’un blanc nivéal couvrent parfois de grands espaces là où le sol devient plus humide, et est formé par une argile blanchâtre.

Le Boungoul (ou Ba Keïta), contrairement à ce qu’on pouvait attendre sous cette latitude, est environné d’une fausse galerie épaisse, large de près de 500 mètres sur la rive gauche. Quelques essences d’arbres seulement aux troncs tortueux constituent le fond de la végétation.

La Ba Keïta où nous la passons, a un lit large de près de 500 mètres, mais le lit actuel réel où coule l’eau mesure 15 à 20 mètres. La profondeur est de 70 centimètres. Les berges ont à peine, en ce moment, 2 mètres de surélévation.

C’est en le côtoyant pendant plus d’une heure que nous sommes parvenus à Solo. Le fleuve a un cours incertain et décrit des méandres très variés comme l’Abiod dans une grande plaine basse que ses eaux — ce n’est pas douteux — ont entièrement recouvert. D’ailleurs de nombreux bras herbeux, ordinairement ensablés à leur entrée, mais libres du côté aval, forment des séries de mares latérales le long de la rivière et emmagasinent certainement de grandes quantités d’eau au moment des crues.

Beaucoup de ces mares sont remplies de Bourgou, de nénuphars, de Jussiæa, de Ceratophyllum. La nappe est en certains endroits recouverte d’un plankton d’un rouge sang.

Solo doit son nom au chef de village actuel. C’est un village prospère dont les cases sont disséminées sur un cercle de 2 à 3 kilo mètres de diamètre, et dont les cultures s’étendent bien au-delà de cette zone. Actuellement les ensemencements sont achevés et le Sorgho en certains endroits a 0m,80 de haut. Mélangé au Sorgho, se trouvent des courgettes à huile, des niébés (haricots), des arachides, des Voandzeia.

Toutes ces plantes ont déjà acquis un magnifique développement et le village a pris un aspect riant qui s’harmonise bien avec sa prospérité. Il n’y a pas de pauvre chez les Kabas. La récolte du premier mil se fera dans deux mois et cependant on a encore assez de grain pour faire de la bière. Les habitants nous font un excellent accueil et le chef nous comble de cadeaux. Nous nous acquittons par des perles, divers bibelots et surtout la viande de deux antilopes tuées par Omar. Cette aubaine remplit de joie les Kabas. Un concert nous est bientôt donné, le balafon du pays donne des accents fort harmonieux malheureusement souvent masqués par les tamtams. En même temps des danses d’un pas léger à mouvements fort élégants s’organisent. C’est la première fois que j’entends chez les noirs une semblable musique et que je vois une danse qui n’a rien de grotesque.

Le Ba Keïta coule à 100 mètres de notre campement, sa berge de droite est escarpée de 4 mètres et entaillée çà et là de coupures, sortes de couloirs s’ouvrant brusquement et permettant à l’eau des tornades tombée sur le plateau de se déverser immédiatement dans la rivière.

Au départ j’ai constaté que toutes les grandes termitières qui avoisinent le village sont utilisées pour la culture. Elles sont constituées par un sol argilo-sablonneux blanchâtre et ont parfois plus de 15 mètres de diamètre et 6 à 8 mètres de haut.

20 juin. — Mara Kouio, village de Kabas. Marche de 15 à 18 kilomètres sensiblement dans la direction du N. depuis Solo. Nous avons traversé presque constamment une brousse peu épaisse où dominent les Trichilia, les Terminalia, et le Combretum glutinosum. Très peu de Parkia et seulement quelques pieds très rares de Karité. Aucun palmier. Cette brousse est fréquemment coupée par de grands espaces nus (Firki) au sol argileux fendillé impropre à la culture ou par de grandes prairies dépourvues d’arbres, transformées en marais à la saison des pluies, si l’on en juge par l’abondance des coquilles d’ampullaires qui recouvrent le sol.

La plus vaste de ces prairies est située au S. du village de Mara Kouio, on l’appelle Oulagui. Ce Firki présente du côté de Solo des bas-fonds dans lesquels on observe encore des barrages de pêche. Au dire du rabiste Mahmadou, l’eau atteindrait à la fin de l’hivernage 1m,20 de haut dans les plus grands fonds et à l’approche du village de Mara Kouio il y aurait seulement 0m,70. D’après les indigènes ce Firki aurait son origine du côté de Mara Bei et se dirigerait vers l’E. se rendant au Chari en passant par Bô[183]. Ce renseignement est toutefois donné d’une façon très dubitative, les indigènes faisant remarquer qu’ils ne l’ont jamais suivi, ce qu’ils savent, c’est qu’il vient de Mara Bei et qu’il va à Bô.

On me donne le nom d’autres Firkis voisins : Manga, Kéniéré, Danga, Méré, Kagna, Katja, etc.

Le Firki Oulagui a environ 2 kilomètres de large, c’est une grande plaine herbeuse remplie de Panicum et d’Andropogon, les chenaux à Bourgou font défaut, en revanche on trouve de nombreuses mares contenant déjà un peu d’eau et bordées de cypéracées. Sur le sol argileux bordant ces mares, on trouve presque toujours le Crinum pauciflorum dont les grandes fleurs blanches veinées de pourpre sont actuellement épanouies ; ailleurs se mêle aux graminées un Polygala à racèmes élevés de plus d’un mètre et à grandes fleurs bleues ou roses. Quelques antilopes pâturent tranquillement dans cette prairie.

Le Firki est dominé vers le N. par un plateau élevé de 30 à 60 mètres au plus au-dessus de la plaine, il vient mourir en pente insensible au bord de la dépression et c’est sur cette pente qu’est établi le village habité par des Kabas Maras et je retrouve chez eux, comme à Solo, de belles plantations.

Ici la culture est plus avancée. Le sorgho atteint déjà 1 mètre de hauteur en moyenne. J’ai même vu exceptionnellement quelques épis sur le point de sortir. Au contraire le Penicellaria est encore au ras du sol, cette céréale talle énormément avant de monter et une seule touffe peut présenter, dans des conditions favorables, une vingtaine de chaumes.

Les femmes ont fait l’ensemencement de leurs jardins situés aux alentours des cases ; sur les tapades grimpent déjà des Lagenaria, des Dioscorea alata hauts de plus de 2 mètres. Auprès de beaucoup de cases quelques pieds de Ricin, de Pourghère et de Cotonnier (espèce du Sénégal).

Dans les coins favorables on a ensemencé du Tabac qui commence à lever, du Gombo, de l’oseille de Guinée. Les arachides et les Voandzeia sont en fleurs, le Gynandropsis pentaphylla vient sans culture, de même que l’Amarantus caudatus (la forme vulgaire), et ces plantes sont recueillies par les femmes pour préparer la sauce avec laquelle on mange le mil.

Le village est ombragé par de magnifiques Ficus et surtout par le Ficus rokko nommé goulla par les Kabas. Les gros troncs entourés de racines adventives ont parfois 1 mètre de diamètre et l’écorce n’en a jamais été enlevée. Des paquets de racines pendent souvent en longs écheveaux bruns des branches horizontales. C’est un arbre fort remarquable que je n’ai encore jamais trouvé en Afrique à l’état sauvage.

Fort curieux, il n’y a de ce côté aucun palmier (ni Hyphæne ni Borassus), pas de Fromagers, pas d’Acacia albida, les Karités sont rares ainsi que les Daniella et le Tamarinier. Point de chevaux non plus, et où la culture au mil est faite avec grand soin, l’élevage est au contraire à peine pratiqué. Seulement quelques cabris et des volailles. J’ai eu quelques renseignements intéressants par Mahmadou et le chef du village.

Les gens de Senoussi ne sont jamais venus razzier dans le pays. Au contraire ils sont venus récemment chez les Goulfés et ont emmené beaucoup de captifs. L’administration française n’est point intervenue pour les protéger. Le chef des Goulfés Tanako était allé librement faire sa soumission à Fort-Archambault et avait fourni du mil comme impôt. Il est mort depuis quelques mois et a été remplacé par un frère presque aveugle.

J’apprends aussi que les femmes de la région située au N. du Boungoul ou Ba Keïta qui portent dans les lèvres de grands disques de bois appartiennent à une tribu nommée Saras Dinguès par les arabes.

Pays des Kabas Simmés (Mara Kouio-Simmé-Kinda), 20, 21 et 22 juin 1903. — Il est à peine 4 heures du matin quand le chef de village fait retentir sa trompe. C’est aussitôt un concert assourdissant : de chaque groupe de cases partent de nouveaux coups de trompe et des appels retentissants qui se répètent jusqu’aux points les plus extrêmes du village. Les chiens mêlent leurs voix à ce concert diabolique et leurs hurlements durent sans discontinuer jusqu’au matin. Les porteurs arrivent peu à peu avec leurs armes. Ils sont bientôt en nombre double de ce qu’il nous faut. Ils prennent leurs charges de bonne humeur. Les caisses les moins volumineuses sont naturellement prises les premières, bien que ce soient souvent les plus lourdes. Les moins pressés à se munir d’un colis finissent par n’avoir rien à porter. Ils nous accompagneront néanmoins avec leurs armes et celles de leurs camarades. De Mara Kouio à Simmé nous traversons le grand plateau que nous avions vu de la plaine. Le sol est un sable très rouge propre à la culture. Aussi toute la contrée aujourd’hui abandonnée paraît avoir été autrefois cultivée ; il est parsemé de fragments de poteries. L’Andropogon hirtum spécial aux jachères abonde. Dans la brousse encore naine on voit çà et là de nombreux et gros troncs d’arbres brûlés qui furent autrefois détruits pour aérer les cultures.

Au premier groupe de case Simmés que nous atteignons les hommes s’enfuient en armes avec leurs boucliers en observant nos allures.

Postés à quelques centaines de mètres, ils constatent bientôt que nos intentions sont toutes pacifiques et ne tardent pas à venir au devant de nous. Les « Lafia, lafia, lafia », les battements de mains, les claquements de langue annoncent que nous sommes les bienvenus.

Les cultures du village sont installées dans un terrain défriché depuis peu de temps, les troncs d’arbres secs et à demi carbonisés sont encore en place et presque partout je constate qu’on ensemence le mil pour la première fois.

Le terrain semble d’ailleurs convenir médiocrement. Il est en contrebas de quelques mètres au-dessous du plateau et le sable rouge est remplacé par une terre argilo-sablonneuse blanchâtre, utilisée par les termites pour faire de gigantesques tumulus. Au pied de ces monticules l’argile est plus compacte, aussi on y pratique des trous pour y recueillir l’eau au moment des pluies. Un puits creusé récemment dans une légère dépression atteint une quinzaine de mètres et l’eau manque actuellement. On a retiré du fond un sable blanchâtre mêlé d’argile et renfermant de nombreux fragments quartzeux. La roche compacte doit être très proche. Quoi qu’il en soit le niveau d’eau n’est pas encore atteint, et les habitants sont obligés d’aller chercher le précieux liquide à une grande distance ; ils le conservent ensuite dans d’immenses vases, de 1 mètre de haut, atteignant jusqu’à 150 litres de capacité.

Le village de Simmé produit l’impression d’un campement provisoire, mal situé, mal entretenu (le mil est à peine ensemencé) et il semble que les Kabas se soient installés là (depuis 2 ou 3 ans) pour se soustraire aux incursions de l’Alifat de Korbol, mais qu’ils n’ont nullement l’intention d’y rester. Korbol est venu jusqu’à cet endroit les attaquer il y a 2 ans et près de ma tente on nous montre les tombes d’un homme et d’une femme qui furent tués à cette époque. Le chef des Simmés est Nagué, un robuste vieillard d’une soixantaine d’années, aux cheveux grisonnants. L’aménité de sa réception ne dément point l’opinion qu’a pu donner son air accueillant. Bientôt le pavillon tricolore que lui a remis l’administration de Fort-Archambault est hissé au haut du mât en l’honneur de notre arrivée, et tous les notables apportant, les uns des volailles, les autres du mil, forment un large cercle autour de nous. Les palabres commencent, il est malheureusement difficile d’obtenir des renseignements géographiques, les Kabas connaissant à peine les alentours de leurs villages à quelques kilomètres de distance. Nous nous réjouissons de la bonne humeur de ces gens que la moindre facétie met en gaîté. Pendant qu’ils nous entourent ils passent le plus clair de leur temps à se faire des farces. On amène au camp comme curiosité une femme Dingué ou Djingué, ancienne captive de Rabah dont la lèvre supérieure est ornée d’un immense Soundou large de 13cm,5. Elle serait assez jolie sans cette étrange déformation qui la rend hideuse. Je lui remets une petite glace circulaire, en lui disant que sa beauté deviendra incomparable si elle remplace le disque de bois qu’elle porte au-dessus de sa bouche par cette petite glace. Un bruyant éclat de rire accueille cette plaisanterie qui n’est point trouvée de mauvais goût puisque la vénus Djingué s’en retourne enchantée du miroir. Le Dr DECORSE[184] donne au sujet du Soundou les détails suivants :

J’ai demandé qu’on m’amène celles qui sont ici. C’est invraisemblable ! Ces ornements s’appellent « soundou ». Pour s’en faire une idée, il faut se représenter une femme adulte portant, enchassés dans la lèvre inférieure un disque de bois large comme une assiette à dessert, et dans la supérieure, un autre disque comme une soucoupe de tasse à café. Normalement, le poids entraîne ces appendices, il les fait pendre sur le devant du menton et du cou. Aussi la femme penche-t-elle un peu la tête pour s’éviter des pressions douloureuses sur les mâchoires. Au repos, elle appuie ces ornements sur son genou fléchi. Je n’ai pas pu savoir d’une façon positive si ces malheureuses s’en débarrassent pour dormir. En tout cas, je les ai vues boire et manger sans les ôter. Pour s’introduire les aliments dans la bouche, elles sont obligées de soulever le soundou supérieur, et la mastication s’accompagne d’un bruit très drôle de castagnettes. Pour boire, c’est plus simple : la femme relève son soundou inférieur jusqu’à l’amener à une obliquité suffisante, puis verse dessus le liquide, qui coule jusque dans la cavité buccale. Ces dames ne dédaignent même pas de fumer la pipe, qu’elles s’introduisent sur le côté à la place des commissures, car celles-ci n’existent plus guère qu’à l’état de souvenirs. Le poids des disques, à force de tirailler les tissus, donne au bas de la face une forme pyramidale par suite de l’aplatissement des joues et des arcades mâchelières. Au-dessous des arcs zygomatiques, existe une dépression surtout accusée chez les plus maigres. Le sillon naso-jugal est un fossé profond. La voix prend une résonnance spéciale, on dirait une voix de ventriloque ! plus de labiales, plus d’explosives, la parole n’est plus qu’un gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées. C’est la perfection dans le grotesque. Mais ça frise aussi le malpropre à cause de l’écoulement constant de la salive qui ne trouve plus d’obstacle et découle du soundou. Si la femme enlève ses appendices, elle devient hideuse. A la place des lèvres, pendent deux longs anneaux de chairs violacées, bourrelets irréguliers dont la surface interne est épidermisée. La bouche n’est plus qu’un trou entre les maxillaires étendus par l’usure, aplatis par la pression, et n’offrant presque plus traces de gencives. Au fond, on aperçoit la langue pelotonnée et massive dans sa position naturelle de repos. La femme elle-même en a honte.

Cette mode aurait tendance à se perdre, et les jeunes femmes l’abandonneraient. Mais, dans le principe, me dit-on, un homme se respectant n’aurait pas mangé de cuisine préparée par une femme sans soundou. Impossible de savoir pourquoi.

A Mantagoadé, les Kabas me disent que les Roûna et les Arabes, lorsqu’ils viennent razzier périodiquement le pays, attachent par les lèvres les femmes qu’ils capturent pour les empêcher de se sauver. Puis si elles sont jeunes ils pratiquent un avivement des parties charnues pour que la marchandise ne soit pas invendable. C’est possible, en somme, car cette grande plasticité des lèvres est probablement la cause de la déformation. Dès que la dilatation volontaire a atteint une certaine dimension, le poids des disques suffit pour élargir l’orifice, qui s’agrandit progressivement. La femme se trouve amenée de la sorte à porter des soundous de plus en plus grands, pour qu’ils puissent se maintenir en place. C’est un véritable cercle vicieux. De la pièce de cent sous, on passe à la soucoupe puis à l’assiette et les Dendjé en arriveraient certainement au plat, si la bonne nature ne mettait un jour ou l’autre un terme à de pareilles excentricités. Avec des perles rouges, j’achète comme souvenirs quelques séries de disques dont ces dames ne se servent plus ; ils sont en bois de ficus très léger. La vue des perles excite des convoitises et, si j’en avais les moyens, je trouverais toutes sortes de choses à échanger.

Les soundous de grande taille se portent aussi chez les Saras Ngaké et les Saras Mbanga.

Depuis deux jours le temps était à l’orage. Au départ il y avait une rosée abondante qui ne disparut qu’à 10 heures du matin et en quittant Mara Kouio, le lendemain le ciel resta complètement couvert jusqu’à 9 heures, mais il n’y eut point de rosée. Toute la journée il a fait un temps extrêmement lourd. Au coucher du soleil les éclairs ont fait leur apparition. Vers 9 heures du soir, une tornade a éclaté brusquement, et pendant plus d’une heure l’eau s’est déversée à torrents, accompagnée de vent et d’éclairs, mais point de tonnerre. Pendant que la pluie et le vent déferlaient, j’avais grand peine à maintenir ma tente. Après minuit le ciel a repris son calme habituel, mais au matin une humidité pénétrante envahit l’atmosphère. Nous marchons dans une direction générale N.-E. ; Nagué nous accompagne et a promis de venir jusqu’à Moufa. Le pays que nous traversons est toujours un terrain bas, à végétation fournie, mais peu élevée (Acridocarpus, Detarium et surtout les Afzelia qui dominent, quelques Daniella, Karités rares). En beaucoup d’endroits très éloignés des villages on a pratiqué cette année des défrichements de plusieurs centaines d’hectares. La culture s’étend dans la contrée, mais il est possible que ce soient des familles chassées de leur pays natal par les incursions d’Adem et de Korbol qui sont venues se fixer chez Nagué, chef réellement considéré dans toute la région. J’ai constaté que dans tous les champs récemment défrichés on ensemence l’arachide et surtout le niébé (haricot). Des champs entiers sont pleins de cette légumineuse dont les cotylédons commencent à sortir de terre. A 8 kilomètres environ de marche du village de Nagué, nous arrivons à celui du petit chef Kaba, Tolo-Kaba[185].

Quatre kilomètres plus loin nous atteignons le pays des Kindas et passons d’abord par la demeure du chef Shongo, puis nous installons notre campement chez Tolo, au village même de Kinda. Le chef nous souhaite la bienvenue comme d’ordinaire. Le bruit s’est répandu que nous avions donné hier des perles en échange de volailles, d’œufs et de mil, aussi un véritable marché s’installe bientôt dans le camp. Après avoir baissé le prix des poulets à deux cuillères de perles mélangées nous sommes obligés de cesser tout achat, car si nous acceptions toutes les offres nous aurions bientôt une véritable basse-cour avec nous.

Les perles de toute nature sont extrêmement prisées dans le pays Kaba et Kinda. Les femmes n’en portent point ou presque point. Quelques hommes en ont plusieurs de diverses tailles et diverses couleurs provenant du Ouadaï et du Baguirmi. La petite perle rouge est très recherchée et n’a pour ainsi dire point encore été introduite dans le pays à l’O. du lac Iro.

A peine avions-nous terminé le palabre avec Tolo que nous avons eu la visite d’un petit chef nommé Gouna, installé depuis peu à côté de Nagué. Il raconte qu’il était chef d’un village nommé Douki (ou Dougui), installé au pied d’une roche à un jour de Kendégué. Il s’est brouillé avec le chef de ce village parce que ce dernier possède deux pointes d’ivoire qu’il destine à Korbol. Gouna lui a conseillé de les donner plutôt au commandant de Fort-Archambault, mais le chef de Kendégué s’est fâché et a menacé Gouna d’une dénonciation à Korbol ; par crainte, Gouna s’est enfui. Ce sont de ces petites querelles, dénonciations, vengeances, de village à village que les administrateurs futurs auront à régler. D’un village à l’autre, les habitants se défient les uns des autres et se connaissent à peine. C’est ce qui a laissé croire aux premiers Européens qu’il y avait une multitude de peuplades distinctes, alors que ce sont partout les mêmes hommes parlant la même langue, ou des dialectes à peine différents. Les Kindas se disent distincts des Kabas Simmés, par exemple, alors qu’ils parlent la même langue et ont les mêmes habitudes et les mêmes habitations.

Les Kabas Simmés et les Kindas. — Les observations que j’ai pu faire jusqu’à ce jour chez les Niellims, les Ndamms, les Toummoks, les Goulleï, les Saras de l’O., les Tounias, les Kabas des bords du Chari entre le Bangoran et le Bahr el Azreg, les Kabas Solos, Kabas Maras, K. Simmés, Kindas m’ont persuadé que ces groupes ne forment qu’un seul peuple divisé à l’infini, chaque village constituant presque toujours un groupement complet sans rapport avec les villages voisins, ayant parfois ses habitudes spéciales et son dialecte, mais avant aussi un grand nombre de caractères communs : Villages construits de la même manière, agriculture partout très avancée, mêmes armes (surtout le bouclier et le couteau de jet) (courbache), même langue (dans ses grandes lignes), dérivée du bagrimma, même numération, même costume (le tablier de peau chez les hommes), tatouages disposés de la même façon (avec cependant des variantes), mêmes ustensiles et mêmes ornements (anneaux, bagues, billettes de bois dans les oreilles des femmes) et vraisemblablement mêmes caractères anthropologiques.

On peut déjà mettre en relief la haute stature, la robustesse du corps, les membres bien proportionnés, le nez large, les lèvres épaisses, le teint noir légèrement cuivré. Ce n’est pas la première fois qu’on voit en Afrique un seul peuple disloqué en une infinité de tribus qui semblent au premier abord n’avoir aucune connexion entre elles. Qu’il suffise de citer toutes les divisions de la grande famille Mandé au Soudan, les Diolas et tous leurs parents dans la Casamance, les Bandas en Afrique centrale, etc.

Je crois que toutes ces sous-tribus tirent leurs noms de diverses origines, parfois le nom a été donné à l’insu souvent de la tribu auquel il est dévolu par les Arabes ou les Baguirmiens. Ce serait par exemple l’origine de l’appellation Saras. Remarquons à ce propos que les Saras de l’O. et les Saras de l’E. s’ignorent complètement les uns les autres. Fréquemment le nom a pu venir d’un chef important qui aura réussi à grouper autour de lui d’importantes agglomérations. Qu’il suffise de citer au Soudan les Malinkés, hommes de Mali[186].

Les Smous ou Smoussous sont les sujets et surtout les guerriers de Senoussi. Ils sont connus sous ce nom, non seulement dans leur pays, mais dans toutes les contrées situées en dehors des états du Sultan. Les Rabi étaient les guerriers de Rabah, etc. Il est donc probable que Simmé, Mara, etc., sont aussi des noms de chefs. Les Kabas Solos tirent leur nom d’un chef actuellement vivant.

Ce qui suit se rapporte plus particulièrement à ce que j’ai vu chez les Kabas Simmés et les Kindas.

Chaque village est formé de groupes de cases nommés Soukalas, disséminés dans les cultures souvent sur une aire très étendue, certains peuvent avoir quelques kilomètres de long tout en ayant un nombre restreint d’habitants. Chaque Soukala est composée de plusieurs familles. La demeure d’une famille est entourée d’une tapade haute de 2 à 3 mètres formée par des paillons tressés appliqués sur des poteaux. Dans cette enceinte se trouvent la maison d’habitation, les cases accessoires, les réserves de bois, les fétiches, les mortiers, les récipients à eau, et les quelques autres objets nécessaires à la vie des noirs. Devant l’habitation on voit souvent une grande fourche en bois dur plantée en terre sur laquelle on place les armes et on appuie les sagaies ou lances en rentrant.

23 juin. De Kinda à Balbidjia (Balbédja). — La distance entre les deux agglomérations est de 12 kilomètres environ dans la direction N.-E. Sur ce parcours les deux tiers au moins s’effectuent dans une vaste plaine nue, constituant l’un des plus beaux Firkis rencontrés jusqu’à ce jour. Un gazon épais, haut de 30 centimètres environ, recouvre toute la plaine. On dirait vraiment une de ces prairies naturelles qui, en France, environnent les abords des cours d’eau et en général les pays bas. Nos prairies de France seraient des Firkis modifiés par l’homme et dont la végétation de zone tempérée forme un tapis à peine distinct comme aspect de celui qui recouvre les Firkis de l’Afrique centrale. En cette saison on rencontre dans les Firkis soudanais la même variété de tons qu’on observe dans les prés d’Europe peu de temps avant la récolte des foins.

Les graminées courtes, à feuilles ténues, constituent l’élément dominant. Une espèce à panicules violets et à épilets très petits est surtout abondante et on la prendrait à distance pour l’Agrostis vulgaris. D’autres graminées ressemblent à des Poa ou à des Brizes. Dans les parties plus humides et à demi marécageuses à cette époque de l’année croissent des herbes plus robustes et spécialement des Cypéracées. Enfin çà et là, la prairie présente de grandes places couvertes d’Orchidées, de Liliacées et d’Amaryllidées en fleurs. En certains endroits le sol se relève de 1 ou 2 mètres et ces places n’étant point inondées sont couvertes d’arbustes et d’arbres. La prairie proprement dite est dépourvue de toute végétation ligneuse, sauf sur ses pourtours envahis de hautes termitières boisées, tapissées de Cadalvena spectabilis, Kaempferia æthiopica et Kaempferia rosea, dont les brillantes fleurs jaunes, violet-lilas et rose-carné s’épanouissent à cette époque.

En un endroit sur le bord du Firki nous franchissons un escarpement boisé, haut de quelques mètres et formé de roche ferrugineuse, puis nous retombons dans la plaine. C’est dans cette plaine à mi-distance de Kinda et de Balbidjia que le Bahr Salamat décrit ses sinuosités. Ses rives ordinairement verticales sont en contre-bas de 3 mètres environ. Le lit proprement dit est large de 15 à 20 mètres, mais en certains endroits il s’élargit jusqu’à avoir 40 à 50 mètres. Il est à sec, ou plutôt il reste de l’eau dans des mares souvent très rapprochées, mais point encore réunies entre elles par le moindre filet d’eau. La profondeur dans les mares est environ de 3 à 5 mètres et dans l’une d’elles, ayant à peine 35 mètres de diamètre, vit un troupeau de quelques hippopotames. Nos tirailleurs font feu sur eux mais en vain. La rapidité avec laquelle ces animaux sortent et rentrent leur groin pour respirer est telle que le temps d’agir sur la détente du fusil, ils ont déjà disparu.

Les berges présentent quelques arbustes entremêlés et surtout des Mimosa asperata et des Sesbania ægyptiaca. Dans le lit de la rivière sur les bancs de sables et dans les mares peu profondes croissent de hautes herbes. Sur la rive septentrionale le Firki est coupé de lits secondaires où doit circuler l’eau à la fin de l’hivernage. Le sol, entièrement nu par places, est formé par une argile sèche et fendillée couverte de toutes parts par les pistes d’hippopotames dont l’empreinte des pieds est restée dans la glaise. Certaines mares commencent à se remplir, mais l’eau qu’elles contiennent est venue par ruissellement, et non du cours supérieur de la rivière. Dans les environs paissent tranquillement des troupeaux de plusieurs espèces d’antilopes. Par contre, les traces d’éléphants manquent totalement.

A 2 kilomètres avant d’arriver à la première agglomération Balbidjia[187], le sol se relève très légèrement et présente sans transition de beaux groupes d’arbres rassemblés surtout sur les grandes termitières. On doit noter dans ces bosquets voisins des Firkis la prédominance du Tamarinier, du Diospyros, des Capparidées. Je vois aussi apparaître un Acacia voisin de l’Acacia arabica qui se trouve là au point le plus méridional de son aire. Sous ces arbres la terre est couverte d’un frais tapis de graminées nouvelles élevées de 15 centimètres et dont les premières feuilles sont seules épanouies. Notons l’abondance d’un Andropogon très recherché par nos chevaux.

III. — PAYS DES GOULFÉS OU KOULFÉS.

La distance de Balbidjia, à l’agglomération où nous campons le 24 juin chez les Goulfés, est de 15 kilomètres environ. Comme hier nous traversons une succession de plaines basses, de firkis couverts de mares contenant déjà une eau boueuse, de fossés parfois larges de 10 à 15 mètres, remplis de grandes graminées dont le pied baigne déjà dans l’eau. Les bords de ces fossés sont parfois bordés par des arbustes en touffes épaisses constituant de fausses galeries.

Une herbe rare saupoudrée de Crinum et d’Acrospira recouvre en ce moment toutes ces plaines. Parfois cependant le sol est presque nu, formé d’une vase brune, épaisse, asséchée, mais sur laquelle l’eau a séjourné peu de temps avant notre passage. Le pied des chevaux enfonce profondément dans cette vase. Les vieilles coquilles d’ampullaires à demi enterrées abondent à la surface, les coquilles d’Anodonte et d’Unio manquent.

Comme partout les grands tumuli construits par les termites limitent les firkis de tous les côtés. Sur leurs pourtours on trouve toujours une flore très variée. La végétation s’est cependant modifiée et rappelle la zone sahelienne signalée au Soudan. L’Acacia voisin de l’Acacia arabica, signalé hier au bord du Bahr Salamat, est devenu commun et il est accompagné de l’Acacia pennata, de divers Capparis, du Balanites ægyptiaca, d’un Zyzyphus, du Caillea dichrostachys, d’une nouvelle espèce de Commiphora. Comme on le voit les plantes épineuses prennent une grande importance. Nous n’avons pas vu pendant toute la marche un seul pied de Butyrospermum ni de Parkia. En revanche les combrétacées (Combretum glutinosum, Terminalia macroptera, Anogeissus abondent.

Après avoir franchi un fossé large d’une dizaine de mètres, où l’eau non courante atteint déjà 0m,30 de haut, nous arrivons sur un vaste emplacement déboisé, herbeux, couvert de Gynandropsis en fleurs et diverses autres plantes. Des poteaux disséminés çà et là et des murs circulaires de cases, hauts de 1 mètre, indiquent que nous nous trouvons encore sur l’emplacement d’un ancien village. C’est là en effet qu’a vécu une tribu importante et qu’est mort en défendant son pays le chef Soua qui commandait les Miliboas, les Ngnibas et les Balouas. Le chef qui lui succéda Kaha est mort, lui aussi, en défendant son village. Miliboa, le chef actuel, a groupé sous son commandement tous les survivants.

Miliboa et Nagué me conduisent à l’emplacement où sont enterrés les combattants. De grosses perches fourchues, hautes de 3 à 4 mètres, surmontées parfois d’un vase renversé, marquent la place où reposent les grands chefs. Il y en a ainsi une cinquantaine. Des piquets beaucoup plus modestes et très nombreux indiquent le chiffre des simples guerriers enterrés pêle-mêle sur un terrain de 300 mètres carrés. Le massacre se rapporterait à une razzia venant du Salamat qui remonterait à 5 ans environ. « Des Ouadaïens, me dit Miliboa, vinrent en grand nombre avec des chevaux et des fusils. Ils tuèrent presque tous les hommes de la contrée et emmenèrent tout ce qu’ils purent trouver de femmes et d’enfants. » De mémoire d’homme, des combats se sont livrés chaque année dans cette région. Les assaillants ont été tour à tour les Bouas de Korbol, les Salamats du Ouadaï, les gens de Rabah et souvent les villages voisins eux-mêmes. Cette année ce sont les hommes de Senoussi qui sont venus ravager le Dar Goulfé et le Dar Djengué. Comment le pays pourrait-il être prospère dans ces conditions ? Comment les indigènes pourraient-ils s’y constituer des ressources durables ? On se demande même comment après tant de razzias, tant de massacres, il peut encore rester des habitants. Ces gens acceptent leur sort sans trop de récriminations, souvent même ils l’ont provoqué. Par leur cohésion ils arriveraient à résister aux Arabes, mais les moindres incidents créent des haines profondes, et il n’est pas rare de voir un village servir volontairement l’envahisseur contre un autre village de sa tribu. C’est sur la dénonciation d’un village djingué, affirmant à Adem que les Koulfés de Tanako avaient de l’ivoire, que Allah-Djabou est venu les piller. C’est au bord d’une grande dépression longue de 5 à 6 kilomètres qu’est installée la première agglomération des Goulfés que nous avons vue, le village de Molo. Ce n’est qu’un amas de ruines accumulées par les hommes de Senoussi. Des paillottes brûlées, des cases éventrées, des monceaux d’amphores brisées, tels sont les résultats apparents de la guerre ; 3 ou 4 cases sont encore habitées mais les habitants sont aux champs. Tout le reste (sans doute plusieurs centaines si l’on juge par le nombre des cases abandonnées), est dispersé, tué ou emmené en captivité. Les paniers à pêche prêts à fonctionner sont là, délaissés ; les grandes jarres à eau encore en place à la porte des cases, montrent combien a été rapide et imprévue l’attaque et tout ce qu’elle a eu de barbare de la part de ces Arabes qui ne jurent que par Dieu. Joli Dieu en vérité que celui qui a promis son paradis à Senoussi et à tous ses semblables à condition qu’ils massacrent sans pitié les païens qui ne le révèrent point. Si encore le Baguirmien ou l’Arabe apportait sa religion aux païens qu’il subjugue ou razzie, ainsi que cela s’est fait et que cela se pratique encore dans d’autres contrées musulmanes, cet état fâcheux n’aurait en somme qu’une durée limitée, car la deuxième génération les Kirdis[188] seraient islamisés et élevés au niveau moral du conquérant. L’infidèle deviendrait le serviteur de Dieu et par conséquent ne serait plus l’esclave. Le Barguirmien pas plus que l’Arabe n’a jamais tenté cette conversion car il sait qu’il anéantirait ainsi le bien être de sa vie qui s’appuie sur l’exploitation du faible, du Kirdi, c’est-à-dire du païen.

Avec les ruines du village contraste singulièrement la grande plaine verdoyante que nous avons devant nous. Le Bourgou et les grands Polygonum qui couvrent des centaines d’hectares forment de vastes prairies hautes de plus de 2 mètres, ondulant mollement au gré du vent. Le sénégalais Moussa Tankara les prend pour des champs de maïs et de fonio. Ce ne sont que des herbes sauvages et les habitants ne doivent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent. Encore 2 kilomètres de marche et nous arrivons à l’agglomération principale Moula (Goulfé) où résidait le chef Tanako, mort depuis quelques mois et remplacé par son frère presque aveugle.

Tous les villages placés sous l’autorité de Tanako ont été ravagés par Senoussi et il y aurait eu 70 hommes tués, 50 hommes et femmes disparus que l’on suppose captifs ; Senoussi aurait perdu 15 hommes. Il ne restait plus que deux coqs et une poule ayant échappé à la rapacité des bazinguers.

Après avoir demandé des renseignements sur le lac Iro, nous nous décidons à partir le lendemain matin avec le minimum de bagages, et de laisser là un sénégalais pour garder le reste de notre matériel et faire des récoltes d’échantillons botaniques.

25 juin. — De 8 heures du matin à midi nous avons marché dans un pays très marécageux. L’eau tombée la nuit dernière pendant un violent orage a détrempé le sol noirâtre et fangeux, vase mêlée d’argile, dans lequel nos chevaux enfoncent parfois jusqu’aux jarrets. Ce sol est en outre crevassé et les effondrements de la couche superficielle sont fréquents. Nous coupons de nombreuses mares.

La flore est peu variée, son caractère septentrional s’accentue, les Acacias et les Ziziphus prédominent. Nous rencontrons pour la première fois l’Acacia tortilis (en fleurs et en graines). L’Hyphæne est assez commun, mais en pieds nains.

Temba, chef de Goulfé réfugié en un point de brousse nommé Djogadia où nous nous arrêtons, habitait sur la route que nous avons suivie, à 8 kilomètres environ de Tanako. Il s’est enfui à l’arrivée des gens de Senoussi et a constitué là un village provisoire. 50 individus assistent au palabre, mais nous ne voyons que 2 femmes et peu d’enfants, tout a été tué ou emmené. Les Smous ont pris chez Temba 84 captifs et tué 13 individus ; ils ont perdu 2 hommes.

Les hommes de Temba se plaignent que les Djingués viennent constamment les razzier. Si des Goulfés s’écartent trop pour aller chercher du bois ou faire leurs champs on les tue, car on ne les fait pas captifs. Les Djingués habitent au S.-S.O. d’ici.

De Djogadia à Koudoumi (25 juin). — Marche de 5 heures E.-S.E., puis au S.-E. à travers un pays en grande partie couvert d’eau sur une profondeur de 0m,05 à 0m,10. Le sol est une vase noire dans laquelle les pieds des porteurs enfoncent, aussi la marche est fort lente. Les Crinum et les Acrospira sont nombreux et en fleurs, quelques graminées peu développées encore tapissent ces terrains inondés.

L’eau provient évidemment des pluies récentes et s’écoule lentement par infiltration. A la surface nul indice de ruissellement. Quand on quitte les terrains inondés on entre dans d’autres plaines également basses au sol dépourvu d’eau à la surface, mais sans consistance et souvent sans végétation. Il se présente sous forme de croûtes superficielles noirâtres séparées par des fissures profondes. On y remarque souvent en outre des trous, sortes d’entonnoirs où l’eau s’engouffre. Les grandes termitières presque toujours boisées sont les seuls points saillants de ces plaines. A proximité des villages les monticules sont défrichés et utilisés pour la culture. Ce sont quelquefois les seuls terrains que l’on puisse ensemencer en sorgho. A deux reprises différentes nous approchons des bords du Bahr Salamat réduit à des chapelets de mares.

Enfin vers 6 heures je suis rejoint par Mahmadou que j’avais envoyé en avant pour annoncer notre passage, qui arrive tout haletant me raconter qu’il a été très mal reçu à Koudoumi. Les habitants ont refusé, disait- il, de prendre son Moktoub et ont dit que si les blancs venaient dans leur village on les tuerait, menacé lui-même d’être enchaîné, il a réussi de s’échapper. Après avoir battu la brousse plusieurs heures pour dépister ses adversaires il a pu rejoindre le chemin par où nous devions passer et s’aperçut alors que les sabots de nos chevaux l’avaient foulé et accéléra son allure pour nous prévenir des menaces qui avaient été faites. Il était grand temps car nous étions à 4 kilomètres environ du village et COURTET était au moins à un kilomètre en avant. La nuit tombait et comme je ne pouvais forcer l’allure de mon cheval qui à chaque instant s’enfonçait dans les fondrières, j’envoie mon petit boy Kiki pour le prévenir. COURTET s’arrête aussitôt, mais il était trop tard car quelques hommes du convoi arrivaient aux approches du village avec Nagué. Ceux-ci effrayés par l’attitude hostile des gens s’enfuirent en abandonnant sur le sentier nos deux tables et nos deux pliants et nous rejoignent passablement affolés. Nous campons donc sur place à 2 kilomètres environ du village.

Pendant la préparation du dîner COURTET envoie son tirailleur sénégalais Omar en reconnaissance, celui-ci revint une heure environ après en disant qu’il avait pu s’approcher grâce aux buissons et s’embusquer à 50 mètres des premières cases. Il raconta ensuite que les gens tous ils étaient saouls et buvaient Pipi. La chose s’expliquait et d’après COURTET il était vraisemblable que Mahmadou avait bu avec eux et s’était ensuite querellé, mais comme Mahmadou resta d’un mutisme absolu nous ne fûmes jamais fixés d’une façon certaine à ce sujet.

Le lendemain matin, 26 juin, au petit jour, le camp était levé, COURTET et Omar partent en tête du convoi et en 20 minutes nous atteignons enfin Koudoumi que nous trouvons abandonné. Les cases étaient ouvertes, les provisions étalées, un chien qui déambulait tranquillement n’a même pas aboyé, et le Pipi cuisait dans les grandes marmites ; les habitants n’étaient évidemment pas loin, et conscients de ce qu’ils avaient fait la veille s’étaient éloignés par crainte de représailles.

Ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à empêcher nos deux rabbistes (Mahmadou et son camarade), nos boys et la bande de Koulfés qui nous suivaient et portaient nos bagages, de piller les cases, et il y eut pendant quelques secondes un véritable mouvement d’assaut, mais tout rentra aussitôt dans l’ordre et quand les habitants revinrent une heure environ après, leur plus grand étonnement fut de trouver leur village intact et leurs cases dans lesquelles rien n’avait été dérangé.

Les habitants de Koudoumi se disent Koudias ou Goudias. Ils parlent le même dialecte que les Koulfés. Les villages de cette tribu sont : Gouri ou Gourou, Koudoumi ou Goudoumi (quelquefois prononcé Kidimi), Rô, Dinguéré, Barédiaka ou Barédjaka (quelquefois Bardiaka). Tous ces villages ont été ravagés et presque anéantis par Allah Djabou, principal chef de l’expédition d’Adem[189].

Koudoumi comprenait deux villages, Koudoumi-Singa et Koudoumi-Koro. Après la razzia, ils ont été réunis en un seul qui est évidemment très pauvre. C’est par surprise que Allah Djabou s’est emparé de Koudoumi. Il envoya un courrier au chef Tamoura pour lui annoncer qu’il venait en ami, on lui fit donc bon accueil et on donna des vivres à ses hommes. Il partit ensuite chez les Koulfés qu’il razzia et revint à Koudoumi où l’on donna encore, avec la plus entière confiance, des vivres à ses hommes. Mais toutes ses dispositions étaient prises et quand le moment fut venu, il annonça aux habitants rassemblés comme pour un palabre qu’il allait tout prendre. Aussitôt les bazinguers se précipitent, le chef Tamoura est immédiatement décapité, les hommes qui n’ont pu s’enfuir massacrés, les femmes et les enfants faits captifs. Les deux villages ont eu 22 hommes tués et les bazinguers ont emmené 101 captifs. Les gens de Koudoumi, ainsi surpris, n’ont pu se défendre et Senoussi n’a perdu personne. Après le départ des bazinguers, Tamoura a été remplacé comme chef par son fils Taguira.

27 juin, Rô (Koudias)-Mali (Malé ou Mélé). — Nous quittons le campement à 6 heures du matin, ayant eu des porteurs dès le petit jour sans difficultés. Après une demi-heure de marche, nous arrivons à un village presque anéanti par les Smous : Grands Ficus, Cotonniers, hauts tas de cendres, tout annonce un village ancien. C’est en effet le véritable emplacement de Koudoumi-Koro. Quelques minutes plus tard, nous sommes au second groupement Koudoumi-Singa également anéanti. Comme dans le premier les cases sont ombragées par de très beaux Ficus Rokko. Après avoir coupé un petit marais nous arrivons à un village de 40 cases totalement anéanti. C’est le village de Rô qui appartenait à des Koudias. Pas une demeure n’a été épargnée par le feu. Ces malheureuses cases au toit consumé, avec les débris d’amphores, les ustensiles de ménage brisés, ont un aspect lugubre dans cette belle plaine que les pluies ont reverdie. Je constate qu’il ne reste pas un ossement humain sur le sol. D’ailleurs depuis que nous sommes entrés dans le pays des razzias on n’en trouve nulle part. Les survivants enterrent ceux des leurs tombés en défendant le village et leur élèvent même des monuments. Les abords du village sont ensemencés en mil par des Koudias des villages voisins. Ce mil a seulement 10 centimètres de haut.

Je puis examiner à loisir, en raison de leur abandon, l’architecture des cases, situées de plain pied avec le sol. Un mur circulaire en terre, haut de 1 mètre, épais de 20 à 30 centimètres, consolidé par des piquets cachés à l’intérieur du mur, limite une aire de 4 mètres de diamètre. Le sol de la case et celui qui avoisine la porte est formé par une terre battue polie à la surface, simulant l’asphalte des boulevards.

Pour obtenir ce macadam on emploie une sorte de latérite tendre rougeâtre, passant à l’argile. On en fabrique un mortier dont on enduit le fond de la case et à mesure qu’il se dessèche on le tasse et on le polit en le frottant avec un petit bloc de granite tenu à la main. Ce bloc prend bientôt lui-même une forme parfaitement régulière si l’on a eu soin de frotter toutes les faces de la pierre. Lorsque COURTET rencontra un de ces frottoirs, je crus un instant que nous nous trouvions en présence d’un objet précieux de l’époque néolithique.

La porte des cases est très étroite[190] et a la forme d’une grossière ogive. Aucune trace d’ornementation n’existe ni à l’intérieur, ni à l’extérieur des murs. En dedans du mur, face à la porte, se trouve toujours le grenier, sorte de niche de 0m,60 de haut, fermée en dessus, constituée par une paroi intérieure en arc de cercle venant s’appliquer sur un segment de ce mur. Deux petites ouvertures où l’on peut passer la main permettent d’y puiser. Sur le pourtour intérieur existe souvent un cordon de petites élévations portées sur un mur minuscule de 0m,10 à 0m,20 de haut, élévations concaves au sommet, destinées à recevoir les amphores et les calebasses dont le fond peut se maintenir ainsi en équilibre. Un toit conique ou campanuliforme couvre le tout et se termine au sommet par une pointe de 0m,30 à 0m,50 de haut. Comme dans tous les villages depuis Simmé, de gigantesques vases en terre hauts de près d’un mètre et d’une capacité de 150 litres environnent les cases ou plutôt jonchent le sol de leurs débris.

Au nouveau village de Rô situé à une demi-heure du premier nous avons surpris les habitants. Le premier affolement passé les femmes ont regagné leurs demeures quoique mal rassurées. En moins de 20 minutes nous trouvons sans aucune contrainte les porteurs qu’il nous faut pour continuer.

Le village où nous sommes est un simple campement de cultures où sont venus se réfugier les Rô que Adem n’a pas pu capturer. Je vois avec plaisir que ces habitants ont soustrait à la razzia la plus grande partie de leur récolte. Plusieurs greniers du village sont encore pleins de mil et une abondante provision de mil germé sèche dans la cour et doit servir à la fabrication de la bière. Le sorgho est mis à germer dans les cases sous des claies humides. Lorsque la plantule atteint 15 millimètres de long et que les radicelles se sont enchevêtrées de manière à former des masses compactes, on expose ces masses au soleil en les renversant de manière que la tigelle soit en dessous à l’abri de la lumière et continue de s’accroître encore quelque temps. Après le séchage on broie ces masses et on les met dans de l’eau qui est soumise à l’ébullition. La fermentation commence à la fin du premier jour et la bière peut être bue à la fin du deuxième jour.

De Rô à Mali, la distance est de 13 kilomètres environ. Toute la contrée n’est qu’un immense marais (Béda) déjà fortement inondé, à cette époque. Les chevaux avancent difficilement. Les indigènes, qui passent la moitié de leur vie à barboter dans ces marais, n’éprouvent aucune difficulté à maintenir nos caisses en équilibre sur leurs têtes, même quand ils mettent les pieds dans les trous produits par les pas d’éléphants. Une végétation herbeuse composée surtout de Crinum et d’Andropogon couvre les eaux de toutes parts, les bouquets d’arbres croissant sur les termitières accidentent ces marais étranges et en rendent la monotonie moins grande. On marche ainsi pendant 5 minutes dans l’eau puis 2 minutes sur la terre ferme et on recommence à marcher dans l’eau, parfois le cheval s’enlise jusqu’aux genoux et c’est miracle s’il ne tombe pas.

Pendant une certaine partie du chemin nous avons longé un barrage de pêche, sorte de mur en terre, haut de 0m,40 et allant d’une termitière à l’autre, des rigoles ménagées dans ce mur de distance en distance permettent au trop-plein de s’écouler, mais leur niveau n’est pas encore prêt d’être atteint.

Il n’est pas douteux que cet immense marais est la queue du lac Iro. D’ailleurs en arrivant à 1 kilomètre du village de culture de Mali j’aperçois vers l’E. une vaste trouée, sans aucun arbre, se prolongeant jusqu’à la limite de l’horizon. Dans cette trouée, au bout de laquelle est l’Iro, serpente le Bahr Salamat, au lit large de 12 à 18 mètres, aux berges de 3 à 4 mètres de haut et environné de faux lits à sec ou remplis de Bourgou ou de mil sauvage.

Dans le lit proprement dit il y a partout de l’eau sur une largeur de 8 à 10 mètres et une profondeur de 0m,30 avec un très faible courant d’ailleurs entravé par les tiges de Bourgou qui abondent.

Nous nous arrêtons dans un village de cultures à simples cases en paille et dépendant du village de Mali. Les habitants, nullement effrayés, nous invitent à établir notre camp sous un gros Karité qui se trouve à proximité. Les femmes continuent à vaquer à leurs occupations et quelques hommes vont à Mali annoncer notre arrivée. Puis les visites et les palabres commencent. Les hommes sont presque tous vêtus d’un grand manteau fait de bandes de coton indigène que leur apportent les Salamats en échange de leur mil. Beaucoup parlent arabe et leurs rapports avec les musulmans semblent fréquents. En passant à Rô nous avions déjà vu des traces fraîches laissées par des chevaux ou des ânes indiquant la présence d’étrangers, et constaté que plusieurs jeunes gens avaient les traits bien plus fins et la peau beaucoup plus claire que les noirs de la contrée. C’étaient certainement des métis d’arabes. Les hommes n’ont d’autre ornement qu’un petit collier en lanière de cuir tressée autour du cou.

Les femmes portent un petit soundou à la lèvre supérieure et une billette en bois à la lèvre inférieure[191]. Quelques-uns des soundous sont en ivoire d’hippopotame, les autres en bois (parfois très noir d’acacia) ornés ou non de clous en cuivre. Femmes et enfants portent parfois des colliers en perles.

La bière de mil est faite avec le grain pilé non germé comme cela se pratique chez les Bandas.

Les Malis parlent le même dialecte que les Koudias et les Koulfés.

28 juin, Mali, Goufé ou Koufé, Moufa. — Départ dès 6 heures, le chef nous accompagne.

Après une heure de marche à travers une brousse bien boisée à sol rougeâtre et sablonneux, parsemé de petits blocs et plaques de roche ferrugineuse, nous arrivons à un groupe de rocs granitiques dont le plus élevé domine la plaine de 20 mètres au plus. Ces rochers sont formés d’entassements de blocs ou de gigantesques monolithes taillés verticalement. Ils sont groupés sur un espace rectangulaire de 200 mètres de long et 500 mètres de large, leur surface est complètement nue et c’est dans les anfractuosités seulement que croissent quelques gros ficus.

Le village de Mali, presque anéanti par une razzia récente de Korbol, est situé à une centaine de mètres de ces rochers. Pour la première fois, depuis Ngara dans la plaine du Bangoran, je constate que le pourtour limitant l’ensemble des cases est formé de perches fichées en terre, très rapprochées les unes des autres et entre lesquelles se pressent quantité de lianes diverses et d’arbustes épineux. On entre par trois ouvertures encadrées de gros pieux si rapprochés que le cheval dessellé a grand peine à passer. C’est un procédé de fortification très primitif, mais il n’en constitue pas moins un moyen de défense contre une agression nocturne ou contre la pénétration d’un fauve. Les ouvertures sont en effet soigneusement entravées chaque soir par des monceaux de pieux et des branchages épineux.

De la plupart des cases il ne reste plus que les murs. Elles sont construites sur le type des Koudias, les abords de la case et l’intérieur sont recouverts d’un macadam poli qui persiste plusieurs années après la destruction de la case.

Le village est ombragé par quelques beaux arbres : Tamariniers, Ficus et surtout le Ficus Rokko très commun. J’observe aussi pour la première fois auprès de quelques cases l’Acacia arabica en fleurs, certainement planté sous cette latitude.

Un peu de mil est cultivé à l’intérieur même du village. Les plants ont 0m,15 de haut et sont l’objet de beaucoup moins de soins que chez les Kabas. Sur de hauts piquets plantés auprès des cases grimpent quelques tiges d’ignames.

En quittant le village, nous restons quelques instants dans un bosquet d’Acacias divers dont les pieds sont assez hauts et assez rapprochés pour donner l’illusion d’une forêt. C’est la limite extrême S. où l’on rencontre des bosquets assez importants de cette légumineuse. Ensuite pendant une heure la marche se poursuit dans une grande prairie non marécageuse, mais cependant entièrement privée d’arbres, les Andropogon qui la composent n’ont en ce moment que 0m,30 de haut. Quelques Crinum y mêlent leurs fleurs. Les Baguirmiens nomment Bala ce genre de plaine. De cet endroit (terre argilo-sablonneuse avec nombreuses concrétions siliceuses blanches) on aperçoit en arrière trois mamelons granitiques nommés Sakoura par les Goulfés.

Ensuite la plaine change d’aspect, devient argileuse, le sol est sillonné de profondes crevasses, de marécages, et nous atteignons ainsi le village de Goufé entièrement détruit par Korbol et dont quelques cases seulement ont été reconstruites. Les habitants ont fondé un nouveau village un peu plus loin, mais ce dernier ne paraît que provisoire. Un peu plus loin nous franchissons le Ba Moufa n’ayant en cet endroit qu’un lit herbeux, large d’une trentaine de mètres, sans berges accentuées et dans lequel il y a un peu d’eau. Nous atteignons ensuite le village de Moufa défendu par une enceinte épineuse et palissadée. Derrière le village le Ba Moufa a une largeur de 30 à 40 mètres avec des berges argileuses de 2 mètres ; son lit est formé d’un chapelet de mares. Le village, qui compte 100 cases, et a été ravagé aussi par Korbol. En 1901, le capitaine PARAIRE, résidant à Fort- Archambault, envoya Nagué, chef de Simmé, planter le pavillon français à Moufa et dès notre arrivée nous eûmes le plaisir de voir flotter les couleurs nationales sur le village.

Les Moufas constituent une peuplade n’ayant que ce seul village. Ils parlent le même dialecte que les Goulfés, les Koudias, les gens de Mali et ceux de Goufé. Leur chef se nomme Ouiya. A la fin de 1902 ou commencement de 1903, Korbol a razzié le village, tué 5 hommes et 2 femmes, et emmené 35 captifs. Nagué qui ne devait nous accompagner que jusque-là nous fit ses adieux pour retourner à Simmé.

29 juin, de Moufa à Souka. — Une très violente tornade s’est abattue cette nuit sur la contrée. Pendant plusieurs heures l’eau tombe à torrents, aussi lorsque nous nous mettons en route sommes-nous obligés de traverser d’innombrables flaques d’eau, et de patauger pendant une heure dans la boue, sur un sol sans consistance, marécageux, et parsemé de fondrières. La végétation est rare par places, ailleurs elle est épaisse et de nombreuses antilopes y pâturent tranquillement, sans s’inquiéter de notre passage. Enfin nous apercevons les hautes termitières boisées séparées les unes des autres par des flaques d’eau où baignent leurs pieds. Nulle part il n’y a peut-être autant de plantes réfugiées que sur ces monticules. Les arbres les plus élevés, Tamariniers, Anogeissus et Diospyros ont leurs rameaux tout enchevêtrés par les longues guirlandes de Cissus quadrangularis qui donne un cachet tout à fait étrange au paysage. Cette plante est bien là dans sa station préférée. Deux ou trois autres Ampélidées à tubercules vivent généralement près d’elle et notamment l’Ampelocissus à feuilles sinuées à 3 ou 5 lobes, rappelant la vigne de chez nous, mais fort différente d’elle au point de vue botanique et économique. Insensiblement nous nous élevons de 2 ou 3 mètres pour atteindre un plateau sans eau à végétation très épaisse et sur lequel la roche ferrugineuse affleure par endroits sous forme de grands plateaux dénudés. Les espèces du N. (Balanites, Acacia, Caillea, Combretum aculeatum) s’y mêlent aux essences du S. (Unona monopetala, Combretum, etc.). Ce n’est plus enfin l’aspect des plaines marécageuses que nous venons de traverser.

Un peu plus loin la végétation nous indique que divers endroits ont été cultivés, et nous atteignons bientôt la première agglomération de Souka se composant de 50 cases et défendue par une enceinte épineuse. A trois kilomètres au-delà nous arrivons à la seconde agglomération, beaucoup plus importante, se composant de 110 cases et également défendue par une enceinte épineuse ; le chef se nomme Laka.

Comme nous devons être là chez les Goullas je commence, aussitôt notre installation faite, à demander des renseignements, et on me répond à mon grand étonnement que les gens de Souka n’étaient pas des Goullas, que ces derniers habitaient plus loin, aux villages de Boungou et de Bou. Il devait en être ainsi sur tout le pourtour du lac. Aucun village ne voulut être Goulla, et pour chaque village les Goullas étaient toujours les gens des villages voisins.

Les habitants de Souka vivent en assez bonne intelligence avec les Arabes du Dar Salamat, ces derniers viennent seulement de temps à autre leur réclamer un tribut, leur apporter des bandes d’étoffes, des vêtements faits avec ces mêmes bandes et quelques autres articles qu’ils échangent contre des provisions et des esclaves. Il nous a semblé que les Arabes venant ainsi réclamer ce tribut n’étaient que de petits chefs agissant pour leur propre compte et se disant envoyés par l’Aguid du Salamat[192]. La superficie entourée par l’enceinte épineuse indique que cette agglomération était autrefois beaucoup plus importante, car aujourd’hui la moitié est seulement occupée par des cases et l’autre moitié est inoccupée ou cultivée en plantes accessoires. Le village et ses environs possède de beaux arbres parmi lesquels on remarque le Karité.

Comme je tiens particulièrement à éclaircir cette question des Goullas, je me décide à laisser COURTET à Souka pour étudier ce côté du lac Iro et à partir le lendemain matin pour les villages qui m’avaient été signalés. Ce voyage devait nécessairement m’entraîner à faire le tour du lac par le N.-E. quoiqu’il nous eût été signalé que les Salamats venaient de ravager le village de Kio situé à quelque distance de la rive E.

IV. — AUTOUR DU LAC

30 juin. — Après une marche d’environ 4 kilomètres vers le N.-E. j’arrive au petit village de Boungou qui n’est en réalité que la station des pirogues de pêche du village beaucoup plus important de Boun ou Bou, situé à 2 kilomètres environ plus au N. Boun comprend 120 cases, le chef se nomme Ngoué. Les habitants, comme d’ailleurs ceux de Souka, parlent le même dialecte que ceux de Mali et se disent originaires de la même tribu. Quand j’arrive je trouve les indigènes très occupés, ils font en effet boucaner en grandes lanières la viande d’un hippopotame qu’ils ont tué la veille et pour eux c’est une véritable fête. De grands échassiers se promènent dans le village sans s’inquiéter nullement de notre passage pendant que sous les arbres ombrageant les cases sont perchés de nombreux Charognards (Neophron monachus) qui, de temps à autre, viennent chercher, au milieu des poules qui picorent, et sans que celles-ci s’en inquiètent, les débris qui leur conviennent. J’ajouterai qu’en traversant les cultures, les pintades sauvages en troupes d’une vingtaine ne s’écartaient que lentement et en becquetant l’herbe, quand nous passions sur le sentier. A l’O. du village je visite un petit bois où gambadent des singes. De Boun à Tor Djoguil, village situé à 11 kilomètres environ E.-N.E., nous circulons sur un plateau de roche ferrugineuse où nous rencontrons le Daniella, et comme animaux de grands Cynocéphales, de grands Canards sauvages, des Aigrettes, des Grues couronnées et d’autres Échassiers ; l’hippopotame paraît très commun.

Nous déjeunons à Tor Djoguil, village de Goullas, où l’on parle le même dialecte qu’à Moufa, Souka et Bou. Le village se composant de 60 à 80 cases, entourées d’une enceinte épineuse nommée Ngara[193], est assez loin du lac et les habitants ne sont pas pêcheurs. Cette année est pour eux une année de famine, leurs récoltes ont manqué et ils ne vivent que de racines qu’ils vont recueillir dans la brousse. Les hommes portent comme vêtement deux peaux, l’une devant, l’autre derrière, ou un grand manteau nommé Koubou fait avec des bandes d’étoffes ; ils refusent toutes les perles. Les femmes portent le petit Soundou, mais n’ont aucun autre ornement.

Un forgeron a sa forge installée comme celles des Ndamms ; il cumule et exerce aussi la profession de tanneur. Autour d’un gros ficus, situé au milieu du village, on remarque des trophées de chasse composés de dépouilles d’hippopotames et d’antilopes. Le chef se nomme Timan et le village est soumis aux incursions des Arabes.

De Tor Djoguil on me signale dans une direction E. 35° N. le village de Tiéou habité aussi par des Goullas.

A 11 kilomètres environ de Tor Djoguil, cette fois sur la rive E. du lac, nous arrivons à Koubou Mérissé (25 cases) après avoir passé à quelque distance du village de Kio, détruit il y a quelques jours par les Salamats. A Koubou Mérissé je suis toujours chez les Goullas[194].

De Koubou Mérissé aux agglomérations de Kouré il y a environ 6 kilomètres. A peu de distance de Koubou Mérissé je me suis approché des bords du lac et du haut d’une grosse termitière j’ai pu voir le lac dans son ensemble. De ce point j’ai remarqué vers le N.-O. les mamelons de Karou et ceux de Bagolo vers le S.-O. A l’O.-S.O. j’aperçois vaguement un cul-de-sac, c’est le déversoir du lac, le Bassa.

Le groupement où j’arrive forme trois villages, d’abord Kouré, village annexe de 20 cases, chef Guibrin, ensuite Bada, village de 60 cases, chef Mbérégui et enfin Kouré, village principal, 60 cases, chef Altim.

Je campe à Kouré.

De Kouré j’envoie un courrier à COURTET l’informant que je le rejoindrais à Moula (Goulfé) où il pouvait retourner, et que de Tor Moural où je serais le lendemain vers midi je comptais aller chez les Saras.

1er juillet. — A peu de distance de Kouré j’atteins Bouni, village de 40 cases, chef Méla. Dans ce village je remarque un indigène tissant du coton. Quatre kilomètres environ plus loin j’arrive à Tor Moural, village de 50 cases, défendu par une enceinte épineuse, là je trouve deux Salamats, dont un marabout possesseur de deux ânes. Ce sont les gens dont nous avions remarqué les traces au village de Ro. Le marabout se nomme Ahmed.

La végétation proprement dite des bords du lac commence à 800 mètres environ de l’endroit où sont mouillées les pirogues. Pour atteindre ces pirogues on traverse d’abord une prairie d’Andropogon d’environ 300 mètres, ensuite on passe dans le Bourgou pendant une cinquantaine de mètres, on rencontre après sur 40 mètres environ des Cyperus et du Mil sauvage, puis une bande de 10 mètres de Mimosa asperata (à 420 mètres on descend brusquement une berge de 0m,40 de hauteur). Après le Mimosa, sur une centaine de mètres, on rencontre de nouveau du Bourgou et des Cyperus divers ; on traverse ensuite sur 150 mètres environ une prairie dense de Sesbania, hauts de 2 mètres, dans laquelle on remarque des débris d’Etheria. Enfin sur une cinquantaine de mètres on rencontre, dans un terrain déjà inondé, des Sesbania, des Cyperus et des Ipomea. Cent mètres environ plus loin sont des pirogues au nombre de six.

Au village j’ai pu parler avec le marabout Ahmed qui m’a affirmé que Mangara, le point extrême atteint par NACHTIGAL, existait toujours. C’est une ville importante qu’il donne comme située à 8 ou 10 jours du Iro. Quoique m’ayant donné de très bonne grâce tous les renseignements que je lui demandais sur la région, je considère néanmoins que Ahmed me voit d’un mauvais œil, et l’attitude des habitants me confirme cette supposition. Comme les Salamats vont souvent chercher du mil et des esclaves chez les Saras, il a dû leur dire de ne pas me conduire et il m’a été impossible de recruter des porteurs pour aller dans cette direction. Je quitte donc Tor Moural le 2 juillet pour me diriger sur Sourouba où j’espère être plus heureux. Dans l’intervalle, le courrier que j’avais envoyé m’avait rejoint et COURTET m’avisait qu’il se mettait en route pour Tor Moural. Comme je savais qu’il ne pouvait passer que par Sourouba j’étais certain de le rencontrer. En effet, après avoir franchi, non sans peine, le Bassa, COURTET faisait une pose à Sourouba au moment où mes premiers porteurs y arrivaient.

Sourouba est un village de 25 cases, chef Djoko. Il y a quelques années les Souroubas habitaient à proximité des mamelons Bagolo, ils furent attaqués et razziés par les Arabes, et de leur tribu il ne reste plus que deux villages, l’un Sourouba proprement dit et l’autre Dabo où nous devons nous rendre ce soir.

Les habitants du village jouissent, comme moyen d’accès au lac, d’un canal d’environ 500 mètres de longueur et 2 mètres de largeur, qui paraît avoir été creusé par la main de l’homme, et où sont amarrées leurs pirogues. La végétation que l’on rencontre en marchant vers le rivage est la suivante. En sortant de la partie assez boisée où l’on remarque Cailcédrat, Acacia, Anogeissus, Sclerocarya, on traverse une zone de 100 mètres environ, formée d’un sol dur, sablonneux à la surface, avec herbe fine parsemée de Crinum en fleurs, quelques rares bouquets d’arbres, Nauclea, Balanites, Combretum, limite des grandes termitières. Vient ensuite une zone de 50 mètres à sol sablonneux, humifère, avec petits galets et Nauclea, Bauhinia, Gardenia. Plus loin, sur 900 mètres environ, on traverse une grande prairie d’Andropogon à grosse paille raide, desséchée et en partie brûlée. Après cette prairie on entre dans une zone de 175 mètres environ où l’on rencontre les Cypéracées et plus loin des Malvacées sur 90 mètres. Sur 180 mètres après, le Bourgou est assez dense avec des Ipomea très robustes. Sur 50 mètres ensuite, le Bourgou disparaît pour faire place à des Cypéracées, Ipomea, Légumineuses, puis sur 100 mètres, le Bourgou réapparaît avec les plantes précédentes et sur le sol on voit des coquilles d’Unio. Enfin on se trouve en face d’une zone de 300 mètres environ formée d’un terrain vaseux noirâtre et inondé par quelques centimètres d’eau.

A 2 heures de l’après-midi, après avoir, sans trop de peine, recruté des porteurs pour nous conduire dans la direction de Biro, premier village Sara, nous quittons Sourouba et après une marche d’environ 8 kilomètres au S.-O. nous rencontrons le Bahr Salamat. La largeur totale de l’ancien lit est d’environ 180 mètres, les berges sont argileuses ou argilo- sablonneuses et ont de 4 à 5 mètres de hauteur. La berge de la rive droite est éboulée et le long de cette berge les alluvions se sont accumulées et encombrent une grande partie du lit. La berge de la rive gauche est à pic et le lit actuel se trouve de ce côté. Ce lit mesure environ 60 mètres de largeur et à cette époque de l’année il se compose d’un chapelet de mares sans profondeur ne communiquant même pas entre elles ; on remarque des coquilles d’Unio et d’Etheria. Sur la rive droite existait autrefois un village qui devait être important si on en juge par les nombreux débris de poterie qu’on rencontre sur cet emplacement. Comme végétation citons : Acacia, Balanites, Asparagus, Capparidées, Sesbania, Mimosa.

Trois kilomètres plus loin nous atteignons le village de Dabo, 17 cases, Mbari, chef. Dabo est le dernier village Goulla que nous devions rencontrer.

Le lac. — Le lac Iro mesure environ 18 kilomètres dans sa plus grande longueur et 9 kilomètres dans sa plus grande largeur, son grand axe est sensiblement orienté N.E.-S.O. Son altitude est de 380 mètres. Il s’est formé dans un bas-fond entouré d’une ceinture de roche ferrugineuse surélevée de quelques mètres et boisée. La roche apparaît à la surface sur presque tout le pourtour, sauf dans la partie où se trouve le déversoir. Le déversoir, nommé Bassa, est constitué par un cours d’eau de 30 à 40 mètres de largeur ayant des berges de 3 mètres de hauteur, il ne fonctionne qu’aux hautes eaux. Aux basses eaux sa profondeur est très variable. Dans certains endroits l’eau y est assez profonde pour les hippopotames et dans d’autres elle n’a que 0m,80 de profondeur. Le lit est tantôt à fond dur, tantôt à fond vaseux et au voisinage du lac il n’existe pas de gué proprement dit. Quelques arbres existent sur ses rives, rompant un peu la monotonie de la grande plaine qui au S.-O. du lac ne possède pas un buisson.

De Souka pour atteindre l’eau libre, on marche d’abord sur un parcours de 1.800 mètres dans la grande plaine herbeuse à pente insensible et l’on atteint la limite ordinaire de l’inondation aux hautes eaux ; là on descend une sorte de berge de 0m,70 à 0m,80 de hauteur. On circule ensuite pendant 1.100 mètres sur un terrain devenant de plus en plus humide, et à ce point le cheval ne peut plus avancer. De là pour atteindre les pirogues qui sont amarrées à 400 mètres plus loin et où il y a environ 15 centimètres d’eau, on marche dans la vase d’abord couverte d’un peu d’eau, la hauteur augmentant insensiblement au fur et à mesure qu’on s’approche. Les pirogues qui ont assez d’eau pour flotter vides n’en ont pas évidemment assez pour flotter quand elles sont chargées (généralement deux pêcheurs) et les pêcheurs les font encore glisser sur le fond vaseux pendant un assez long parcours avant qu’elles puissent flotter librement. Les pirogues ont de 6 à 8 mètres de longueur et sont construites en Cailcédrat. Quelques-unes sont en planches cousues et on les immerge quand on ne s’en sert pas.

Par une belle matinée le lac apparaît couronné d’un diadème blanc de vapeurs, disparaissant dès que le soleil monte un peu sur l’horizon. Cette brume commence parfois le soir un peu avant la tombée de la nuit.

Le lamantin n’est pas connu au lac Iro.

La Flore. — Les arbres dominants des parties boisées qui avoisinent le lac sont ceux du Sénégal et du Moyen-Niger, qui se retrouvent aussi pour la plupart sur le Nil moyen.

Le Cailcédrat est très abondant et forme de très beaux pieds, on rencontre le Tamarinier, l’Anogeissus, le Celtis integrifolius, le Balanites ægyptiaca, une Bignoniacée, des Ziziphus, le Kigelia pinnata, plusieurs espèces de Capparis, plusieurs espèces de Ficus dont quelques-uns très beaux dans les villages. Le Ficus rokko est très commun mais toujours planté.

Les arbustes et arbres épineux Acacia et surtout le terrible Acacia pennata, Caillea, Combretum spinosum, sont assez communs et forment souvent des fourrés impénétrables. Le Karité a été remarqué à Mali et à Souka. Le Parkia s’arrête à Simmé. Les Hyphæne sont assez répandus au N. du lac et on trouve quelques Rôniers. Remarqué particulièrement au S.-E, Prosopis dubia, Terminalia macroptera, Mimusops Chevalieri, Parkia, Unona monopetala, Cassia fistulosa (spontané !), Sclerocarya birrea, Diospyros mespiliformis, Combretum reticulatum, Combretum micranthum (Kinkélibah), Vitex, Terminalia avicennoïdes, Heudelotia tomentosa, Guiera, Ximenia, Boscia senegalensis, Gardenia, Detarium senegalense, une Tiliacée en petites touffes, Bignoniacée à fleurs roses, Kigelia pinnata, Bauhinia reticulata, Sterculia tomentosa, Asparagus divers, Crinum, quelques Aloe, Tacca, Cissus nombreux et Kaempferia rosea.

Les Goullas. — Les Goullas du lac Iro parlent tous le même dialecte qui est celui des Koulfés, des Koudias et des Malis. Ils ne portent aucun tatouage, si ce n’est chez quelques individus en haut du bras droit. Ils sont vêtus de peaux ou d’un vêtement fait avec des bandes d’étoffes du Ouadaï. Les peaux sont pendantes dont une en avant sinon deux, une autre est en arrière et s’attache à la ceinture de la première ; ce genre de vêtement n’a rien de commun avec celui des Kabas.

Le vêtement fait avec des bandes d’étoffes est tantôt le grand manteau à longues manches des Arabes, tantôt un tablier placé par devant et muni d’une ceinture, tantôt encore deux morceaux de pagne liés ensemble sur l’épaule gauche.

Les hommes n’ont ni bagues ni colliers et rarement des bracelets. Ils portent des fétiches de cordelettes passées autour du cou ou des bras avec, parfois, une ou deux perles ou un grisgris en cuir. C’est tout ce qu’ils ont pris aux Arabes. Non seulement ils ne sont pas tatoués au visage, mais ils n’ont pas les oreilles mutilées ou déformées, les dents sont fort rarement taillées. Les Goullas sont moins robustes que les Kabas, cependant ils ont le corps bien fait, les membres ne sont pas d’une gracilité disgracieuse comme chez les Goullas du Mamoun qui leur sont cependant apparentés ; la peau est fort noire. Cependant chez les enfants et les jeunes gens le teint est bronzé parfois même fortement. Les lèvres sont peu épaisses mais le nez est très écrasé. Les cheveux sont rasés ou portés assez longs. Jamais je n’ai vu de coupes de cheveux en dessins comme chez les Kabas. La barbe, souvent assez épaisse, est longue. La sagaie est presque la seule arme, on en emporte un faisceau de 2 à 6 quand on va dans la brousse, les fers en l’air, garantis par un étui en cuir. En dehors des villages limitrophes on ne possède point le couteau de jet. Quelques hommes portent au bras droit un bracelet avec un couteau droit enfermé dans une gaine en peau d’hippopotame.

Les femmes sont complètement nues, elles ne se couvrent même pas avec des feuilles d’arbres comme dans d’autres pays. Elles ont généralement les oreilles ornées d’une baguette de bois placée horizontalement. Enfin elles ont les deux lèvres percées. La lèvre inférieure est ornée par une billette de bois, la lèvre supérieure contient un petit soundou dont le diamètre ne dépasse jamais celui d’une pièce de 5 francs.

Tous les enfants portent à la taille des liens de cordelettes avec ou sans perles. Dans les familles riches ils ont en outre des colliers de verroterie, des bracelets de fer, de cuivre et d’étain venant du Ouadaï ; nous avons même remarqué un grelot.

Comme principale particularité ethnographique, il faut noter les villages fortifiés avec une enceinte (Nagara) simple ou double d’Acacia pennata, à porte étroite, garnie de piliers à l’entrée. On chemine parfois, pour pénétrer dans l’enceinte, dans un étroit passage à travers les touffes de cet acacia très épineux, touffes enlacées souvent de plantes grimpantes.

Le forgeron est en même temps tanneur. Pour le tannage on cultive quelques Acacia arabica dans chaque village.

Les hommes fument et chiquent le tabac. Les femmes fument une pipe de forme analogue à celle des Kabas mais à manche toujours court.

Les pêcheurs se servent surtout de nattes en roseaux liés par des cordelettes et ayant l’aspect de stores longs parfois d’une vingtaine de mètres. C’est avec ces nattes qu’on barre les Mindja ou qu’on installe dans l’Iro de grands pièges à poissons.

Une grande partie des hommes portent en bandoulière du côté gauche, quand ils voyagent, une petite sacoche en cuir où ils mettent leurs grigris et ce qui peut leur être utile.

Les principales cultures des Goullas sont le Maïs et le Mil. Ils cultivent aussi autour des cases d’autres produits secondaires comme les Courges, l’Igname, le Haricot. Le Pignon d’Inde est cultivé aussi dans les villages.

V. — CHEZ LES SARAS DE L’EST ET RETOUR CHEZ LES KOULFÉS

3 juillet. — Cette nuit nous avons essuyé une forte tornade. Les hommes viennent facilement pour nous guider et porter nos bagages chez les Saras. Les femmes et les enfants assistent curieux à nos préparatifs. Une de ces dames a surtout attiré mon attention par sa taille gigantesque, pour une grosse perle bleue elle se laisse mesurer, elle a 1m,85 de hauteur, et quoiqu’elle soit douée d’un certain embonpoint, elle paraît plutôt grêle étant donné sa taille.

Entre Dabo et le pied de l’ondulation où habitent les Saras, nous circulons dans un immense Firki au sol crevassé et rempli de fondrières. Dans ce Firki on ne trouve pas de Crinum, mais par contre les Acrospira abondent. A mi-chemin nous commençons à apercevoir la ligne bleuâtre du plateau habité par les Saras, et en nous retournant nous distinguons encore les sommets des mamelons rocheux de Bagolo.

Le Firki cesse enfin, nos chevaux marchent maintenant sur un terrain plus sûr, nous atteignons le pied du plateau et par un sentier en pente très douce nous arrivons au village de Biro chez les Saras Ngakés.

La dénomination de Saras Ngakés veut dire ici les Saras du chef Ngaké qui, lorsqu’il est mort a été remplacé par Mando, mort également victime de la dernière razzia.

Le village se compose aujourd’hui de 60 cases, il a été cruellement ravagé par Adem, lequel a opéré avec une cruauté et une sauvagerie qui sont un véritable défi à l’œuvre civilisatrice que nous voulons accomplir en Afrique centrale.

Adem, Ould Banda et Allah Djabou ne sont restés qu’un jour à Biro, quarante-huit hommes ont été placés sous un gros tas de paille, les bazinguers ont formé le cercle autour de ce bûcher improvisé et Adem a donné l’ordre d’y mettre le feu. Cinquante-cinq hommes ont été tués à coups de fusil. Le chef Mando a été attaché à un poteau avec de la paille et a été également brûlé vif. Quant aux femmes et aux enfants tués ou disparus on n’en connaît pas encore le nombre. Nous étions là au milieu d’une population véritablement affolée et ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à calmer l’émotion provoquée par notre arrivée et à décider les gens à nous accompagner jusqu’au village de Mangadéleb, le dernier du plateau.

Nous avons rencontré à Biro des Koudias que nous avions vus à Koudoumi et qui venaient acheter du mil, et une petite caravane d’Arabes Ouled Rachid venant aussi dans le même but et apportant en échange des fers de lance, des vêtements en bandes d’étoffe, des bandes d’étoffe, de la verroterie et quelques autres objets divers.

Les hommes sont robustes, mais de taille non exagérée, leur système pileux est assez développé et ils se tatouent le front et le bras droit. Ils portent les tabliers de peau en avant et en arrière, quelquefois, mais rarement en arrière seulement. Beaucoup ont un vêtement confectionné avec des bandes d’étoffe. La principale culture est celle du Sorgho et du Penicillaria.

4 juillet. — Le plateau sur lequel nous circulons est élevé de 30 à 60 mètres au-dessus du niveau de la plaine environnante, il est couvert de beaux arbres, parmi lesquels on remarque le Karité et le Parkia. Nous passons aux villages de Mata, 60 cases, Gouroukoro, 35 cases, pour arriver à Mangadéleb 30 cases, où nous devions changer de porteurs. Ces trois villages ont également été ravagés par les gens de Senoussi. Après Mangadéleb, par une pente toujours insensible, nous descendons dans un nouveau Firki dans lequel nous vîmes un troupeau de 5 girafes, dont 3 adultes et 2 poulains s’éloignant au petit trot.

Avant d’arriver chez les Saras Mbanga nous fîmes halte à la Mindja Mbanga qui, d’après les indigènes, aboutit d’un côté au Boungoul (Aouk) et de l’autre au Bahr Salamat par les marais des Goulfés. En cet endroit de la Mindja une grande mare, profonde de 1m,50 environ, garde de l’eau toute l’année et ce point est bien connu des caravaniers.

A 2 h. 1/2, nous arrivons au village de Gania, 20 cases, chef Gata. Quelques hommes se lèvent et s’avancent de quelques pas en levant la main, la paume tournée vers COURTET qui était en tête, les autres assis sur un tronc d’arbre ou accroupis auprès des cases ne se dérangent même pas et le convoi s’arrête auprès du puits où nous installons notre campement. Là, survint une difficulté, personne ne voulait comprendre ni l’arabe ni le kaba ; enfin après trois quarts d’heure de gestes et d’exclamations, les gens se décident à aller chercher un jeune homme, captif évadé du Ouadaï, qui parlait l’arabe, et avec lui arrivèrent plus de deux cents personnes des villages voisins.

Le grand chef des Saras Mbanga, Ko, avait tellement bu de bière de mil, que, craignant de compromettre son équilibre et en même temps sa dignité, il crut devoir marcher au moins la distance de 10 pas sur les genoux et les coudes avant d’arriver auprès de moi.

Les villages des Saras Mbangas ont également été ravagés par les gens de Senoussi, et ils nous ont déclaré 16 hommes tués, 40 personnes emmenées en captivité. Sept hommes et deux femmes se sont évadés et sont revenus. On nous a présenté une jeune femme parée de magnifiques soundous qui a marché cinq jours après s’être évadée pour rejoindre Gania.

Comme l’orage menace, nous demandons une case pour abriter notre matériel et les habitants ne font aucune difficulté pour nous la donner.

Les Saras Mbanga paraissent avoir moins souffert que les Goulfés et les Saras Ngaké, ils n’ont vraisemblablement été touchés que par des bandes volantes de bazinguers.

5 juillet. — De Gania à Ganga (15 kilomètres à vol d’oiseau) ce n’est plus le Firki, mais une plaine fertile, avec de beaux arbres, de belles cultures et de nombreux villages. Dans l’un d’eux une brasserie est installée en plein vent sous un hangar et dans les grandes marmites mijote doucement la bière. C’est d’abord le village d’Ogno, 30 cases ; Kourouma, 70 cases ; Bio, deux groupes, 35 et 50 cases ; Ganga, chef Ngabo, trois groupes, 30 cases, 44 cases et 11 cases. A Ganga nous sommes de nouveau sur le plateau jusqu’au delà de Taba, deux groupes, 16 et 20 cases.

Par suite d’un malentendu au sujet d’un village que COURTET croyait trouver au pied de l’ondulation, mais dont il n’existait plus que l’emplacement, il part de Taba et ne trouvant pas le village en question, se lance dans le grand Firki qui sépare les Saras des Goulfés. Toujours à la recherche du fameux village, il arrive finalement d’une seule traite chez les Goulfés, dans un des villages du chef Temba, nous faisant faire ainsi une étape de 44 kilomètres sans manger. Je suis sa piste et j’arrive à mon tour trois quarts d’heure plus tard.

6 juillet. — Un très fort orage avec pluie abondante a éclaté cette nuit, aussi est-ce avec de grandes difficultés que nous franchissons les 10 kilomètres de chemin qui séparent le village où nous avons couché du village de Moula (Koulfé) où nous arrivons à 8 h. 1/2.

Les Koulfés (ou Goulfés). — Le sénégalais Moussa Tankara que j’avais laissé à la garde des bagages a fait pendant notre tournée d’importantes récoltes de plantes. De plus, à son contact les indigènes se sont familiarisés, et à peine installés nous sommes entourés par un large cercle d’hommes, de femmes, d’enfants. A notre premier séjour les guerriers seulement au nombre de 200 étaient venus nous voir armés de leurs lances. Ils formaient un grand cercle à une distance respectable, et je n’avais pu en décider aucun à se rapprocher plus près pour l’examiner. Dès que je faisais un pas vers eux, les mains pleines de perles ils reculaient de deux. Hier la situation était bien changée. Les plus jeunes enfants même n’ont cessé d’assister aux moindres actes de notre installation, et ce matin, 7 juillet, quand il a fallu nous mettre en route, COURTET retournant à Fort-Archambault, moi-même me rendant à Korbol, nous avons eu plus de porteurs qu’il n’en fallait.

Au cours de mon passage chez les Koulfés j’ai pu recueillir quelques notes sur cette peuplade.

La plaine marécageuse qu’ils habitent s’étend sur une vingtaine de kilomètres de longueur. J’y ai compté une vingtaine d’agglomérations. Si l’on compte 25 cases en moyenne par agglomération (ce chiffre étant plutôt faible) on trouve 500 cases, soit environ 2.000 habitants. D’autres agglomérations nous ont certainement échappé et le nombre de 3.000 habitants pour tout le pays Koulfé doit se rapprocher de la vérité. L’expédition des Smoussous en a fait certainement disparaître ou fuir un millier.

Certains villages ont échappé à la razzia, dans d’autres les habitants se sont enfuis, mais leur village a été totalement incendié. Après la razzia beaucoup se sont réfugiés à Moula.

Les plantes cultivées par les Koulfés sont : le Maïs, très commun dans les marais, le Sorgho, le Penicillaria, le Catjang, le Voandzeia (Ouili), l’Arachide, le Tabac (on l’ensemence en ce moment sur l’emplacement des cases en recouvrant le terrain de branchages), le Cotonnier (employé seulement pour faire du fil), l’Hibiscus sabdariffa, le Gombo. On trouve naturalisés, le Pourpier, le Jute et les Gynandropsis qui forment parfois le fond de la végétation. Trois ou quatre espèces de Ficus sont plantés autour des cases, à l’ombre desquels on se repose pendant les heures chaudes de la journée. Une grande Euphorbe cactiforme vit sur quelques termitières et l’on se sert de cette plante pour narcotiser le poisson. Comme animaux domestiques, les chiens dont une grande variété ressemble de loin à notre lévrier. Quelques volailles là où les Smouss ne les ont point prises. On récolte un peu de miel sauvage, mais c’est surtout la pêche qui fournit à l’alimentation. On ne la pratique cependant qu’à la fin des pluies quand l’inondation se retire. On fait de grands barrages dans les plaines inondées, l’eau ne pouvant plus s’écouler vers la ligne de plus grande pente, s’évapore peu à peu. Le poisson reste captif et on le prend dans les flaques vaseuses où il s’est retiré. Pour cela on se sert d’un panier sans fond. On pêche aussi au filet dans le Bahr Salamat mais seulement à la fin des pluies quand l’eau est encore assez haute. La chasse à l’hippopotame semble être inconnue, du moins je n’ai vu nulle part de viande boucanée ni de débris ; par contre on voit dans les villages des débris de crocodiles.

On peut qualifier les Goulfés d’hommes amphibies, car ils passent la moitié de l’année dans l’eau ; d’août à décembre leur pays n’est qu’un vaste marécage dans lequel ils circulent avec aisance. La vase et les hautes herbes aquatiques leur importent peu. On comprend que les Arabes qui n’ont vu cette contrée que très rapidement les aient entourés de toutes sortes de légendes, les faisant vivre sur pilotis et circuler constamment sur des pirogues disséminées dans les roseaux. En réalité les Goulfés n’ont point d’habitations lacustres et s’ils circulent parfois en pirogue ce n’est que pour se livrer à la pêche.

Leurs villages sont construits sur des îlots émergeant seulement de quelques décimètres au-dessus des marais aux hautes eaux.

Leurs cases sont en terre, à toit conique, et ont une porte très étroite. On retrouve chez eux les grands vases des Kabas, et les grandes marmites à faire la bière. Dès les premières pluies ils plantent le Maïs qui forme la base de leur alimentation dans les parties les plus fertiles de la grande plaine alors presque asséchée. Le sol des plantations est noir, humide et mou. La semence y pourrit souvent avant de germer, les jeunes plantes restent longtemps avec des feuilles jaunâtres (chlorose) par suite de stagnation de l’eau, mais dès que la plante est assez robuste elle acquiert une vigueur très remarquable.

Pour réduire l’action de l’humidité au minimum, on creuse entre chaque bande de culture de profonds sillons faisant l’office de drains dans lesquels l’eau s’accumule. Le Maïs ainsi planté est récolté avant l’inondation.

En résumé, depuis le village de Balbédja, toutes les peuplades que nous avons rencontrées dans la plaine du Bahr Salamat, du Ba Moufa (Koulfés, Koudias, Malis, Goufés, Moufas) et au lac Iro, sont des Goullas et parlent un dialecte commun. Mais ne sont réellement dénommés Goullas que les gens habitant le pourtour du lac.

[Note 181 : Le Voyage de Nachtigal au Ouadaï, p. 46 et 47 (édition du Comité de l’Afrique française).]

[Note 182 : Du Congo au lac Tchad.]

[Note 183 : Bô, village situé à 9 kilomètres environ O.-N.O. de Mara Kouio.]

[Note 184 : Du Congo au lac Tchad, p. 161.]

[Note 185 : Aux environs de Simmé et de Tolo-Kaba on rencontre quelques blocs de roche ferrugineuse et, en deux ou trois places, de véritables tables de cette roche, creusée de cuvettes où s’est amassée l’eau tombée dans la nuit. Je ne signalerais point ces gisements s’ils n’étaient exceptionnels dans une province où les plateaux sablonneux perméables alternent presque sans discontinuité avec les dépressions argileuses transformées en marais à la saison des pluies.]

[Note 186 : Mali fonda il y a plusieurs siècles un important empire dans la boucle du Niger.]

[Note 187 : Le chef de Balbidjia est Miliboa que nous avons entendu prononcer aussi Méléboua.]

[Note 188 : Sauvages païens.]

[Note 189 : Comme on l’a vu plus haut Adem, est le fils aîné de Senoussi.]

[Note 190 : Chez les Goulfés quand nous avons demandé pourquoi l’entrée des cases était si petite il nous a été répondu que c’était pour se protéger contre les fauves assez abondants dans la région. La nuit cette ouverture est facilement et soigneusement close et les Goulfés ne sortent jamais de leur case.]

[Note 191 : Ces ornements sont aussi très en honneur chez les Goulfés.]

[Note 192 : Les gens de Souka nomment Dar Arab le pays situé à l’E.-N.E. du lac Iro et qui est traversé par le Bahr Salamat.]

[Note 193 : Il y a lieu de faire remarquer ici la coïncidence qui existe entre le nom de l’enceinte épineuse Ngara et le nom du village de Ngara, situé dans la plaine du Bangoran, qui est aussi défendu par une enceinte épineuse.]

[Note 194 : Goulla est une appellation arabe qui désigne toutes les peuplades vivant au bord de l’eau.]

CHAPITRE XII

LE SUD DU BAGUIRMI

I. Le pays des Noubas ou Fagnias. — II. Le Dékakiré. — III. La région du Bahr el Erguig. — IV. Le climat de Tcheckna. — V. Les cours d’eau. — VI. Les marais entre Massénia et le Ba Laïri.

* * * * *

I. — LE PAYS DES NOUBAS OU FAGNIAS

8 et 9 juillet, Kendégué et Timmé. — A 12 kilomètres de Moula, en suivant un sentier orienté N.N.O., on atteint une Minia nommée Minia Lomé par les Koulfés. En certains endroits elle est large de 25 à 30 mètres, entre des berges profondes de 1 mètre à 1m,50, entaillées dans un terrain argilo-sablonneux. Son lit, occupé çà et là par de grandes mares, est rempli de bourgou et d’autres herbes aquatiques. Ce canal qui file vers le N.-O. irait vers le S.-E., au dire des indigènes, tomber dans le Bahr Salamat, vers Mali. Dans la région où je l’ai vu il serait relié par des firkis aux marais de Moula et de Balbédja. C’est vraisemblablement cette dépression qui a été signalée par le capitaine PARAIRE, à 16 kilomètres environ au S. de Kendégué[195] et qu’il nomme Rivière des hippopotames. Les poissons du lac Iro ou du Chari y affluent à l’hivernage, car il est coupé en divers endroits de barrages de pêche. Près de notre campement du 7 juillet, un fossé profond de 1 mètre, large de 5 à 8 mètres, qui met en rapport la Minia Lomé et le Bahr Salamat, s’en va dans la direction de Balbédja. Il est environné d’un firki, creusé de dépressions dans lesquelles se répandent les poissons à la saison des pluies, comme le montrent de petites levées en terre, destinées à l’arrêter.

Ces barrages, hauts de 0m,30, aux angles alternativement rentrants et sortants, aux créneaux évidés pour l’écoulement du trop plein, font penser à une grande muraille... de pygmées.

Quand à la Minia Lomé, elle a par places l’importance du Bahr Salamat. Les Noubas m’ont confirmé ses rapports avec cette artère dans la direction de Mali. Le Bahr Salamat, après avoir reçu le déversoir du lac Iro (Bassa petit bras), se diviserait en deux branches. L’une est le Ba Koulfé. C’est la plus importante, bien que l’eau n’y coule que très lentement à la saison des pluies[196]. La seconde serait la Minia Lomé qui se dirige vers le pays de Korbol. Quoique aussi large que le Ba Koulfé, le diverticule est moins profondément entaillé dans l’alluvion. Cependant il renferme des mares permanentes profondes et à quelques kilomètres au S. de Timmé les Noubas me signalent des fosses où s’ébattent en tous temps les hippopotames.

De la Minia Lomé à Kendégué on coupe un coteau bien boisé dont l’arène sablonneuse révèle le voisinage du granite. La végétation aussi décèle un changement de terrain ; elle a un aspect plus méridional. Les Acacias et autres arbustes épineux du Tchad manquent presque complètement ; au contraire, les Karités, Parkia, Ormosia, Afzelia africana, Daniella sont communs et sous leur frais ombrage vivent des liliacées en grand nombre, un charmant petit glaïeul, une Orchidée terrestre aux fleurs d’un jaune rutilant. Quelques rares lianes s’élèvent encore dans les arbres, mais c’est en vain que je cherche le Landolphia à caoutchouc. Décidément cette plante ne dépasse point 9° à l’E. du Chari ; et à l’O., elle s’arrête vers 9°,30, non loin de Goundi.

C’est au milieu d’un fouillis d’arbres que l’on voit surgir brusquement les rochers granitiques[197] sur lesquels les Noubas ou Fagnias vivent en troglodytes. Il serait difficile d’imaginer quelque chose de plus étrange que l’aspect de ces paillottes perchées au sommet des rochers ou sises comme des nids d’aigle au milieu des blocs éboulés qui tiennent en un équilibre invraisemblable. On les prendrait de loin pour des ruches d’abeilles, tant leur forme est gracile et tant leur emplacement est bizarre. Il semble en effet que des êtres ailés peuvent seuls y accéder. Pour visiter les moins escarpés, j’ai dû me faire hisser par deux indigènes le long d’un sentier (?) où il faut grimper d’un roc sur l’autre. Cette gymnastique semble toute naturelle et comme instinctive chez les Fagnias qui, par nécessité, sont devenus les hommes de la pierre comme les Goullas sont les hommes du marais. Toute la journée, on aperçoit des désœuvrés perchés comme des cigognes sur les blocs les plus inaccessibles, dormant dans la quiétude la plus profonde ou considérant l’horizon. Les enfants même courent sur les tables granitiques souvent inclinées à 70° avec l’agilité du chamois. Dans leurs jeux ils sautent d’un bloc sur l’autre, grimpent, descendent, courent au milieu de ce chaos. Il n’est pas jusqu’aux femmes qui n’exécutent chaque jour une acrobatie des plus compliquée pour se rendre avec leurs vastes amphores au puits situé au N. du village. Elles rapportent sur la tête leurs vases, remplis de liquide et se mettent à grimper d’une roche sur l’autre le plus naturellement du monde, s’élevant de 50 mètres en quelques minutes.

Dans les rochers, vu leur faible étendue, pas un pouce de terrain n’est perdu. Les gros blocs qui dominent toutes les cases servent de lieu de réunion pour les jeunes gens. C’est là qu’on s’assemble comme sous l’arbre à palabre au Soudan. Les moindres anfractuosités du rocher où il y a un peu de terre végétale sont utilisées. En certains endroits, on a même empilé des petits blocs de roche pour aplanir le sol et avoir un plus grand espace à cultiver. Les cases sont installées là où se trouve une surface à peu près plane. Il ne faut pas d’ailleurs une grande place : 3 mètres de diamètre suffisent amplement pour bâtir une de ces huttes en terre, dont le toit en paille, extrêmement pointu, s’élève jusqu’à 4 mètres de haut, où l’on se glisse avec peine par une ouverture de 0m,40. C’est un grand luxe de disposer d’une plus grande étendue, et si l’on a 20 mètres carrés à sa disposition on peut édifier un palais, communs et même kiosque pour les palabres et la sieste. La cour qui précède ces cases est d’ailleurs une terrasse suspendue, une sorte de belvédère puisque de son bord on contemple toute la plaine jusqu’à l’horizon lointain où se profilent les crêtes d’une cinquantaine de rochers habités par des populations analogues. Au plus haut des rochers, dans des fentes ou sur des roches inaccessibles, sont parfois perchés des greniers à mil, mais on m’a assuré qu’on les mettait surtout dans la brousse, en des lieux sûrs et peu connus. Il existe aussi dans la colline des réduits qui servent de refuge en cas de guerre[198].

Au dire des indigènes que j’ai interrogés, les Fagnias ne furent point toujours troglodytes. Comme les Saras ils vivaient sur les coteaux fertiles qui s’étendent à l’O. du lac Iro et des monts Guérés jusqu’au Chari. Ils avaient de beaux champs, des volailles, des moutons, des cabris. Ils s’adonnaient avec passion à l’élevage du bétail et des chevaux, et leurs troupeaux étaient renommés au loin. Les pères de ceux qui me parlent ont connu cette époque de prospérité. Puis le Ouadaï en fut jaloux. Les Arabes vinrent en grandes troupes ravager le pays. Ils emmenèrent la plupart des bœufs et des chevaux ainsi qu’un grand nombre d’esclaves. Les Fagnias dépossédés, très affaiblis et disséminés à travers une grande contrée, n’eurent plus la cohésion qu’il leur fallait pour reconstituer un empire. L’alifat Korbol vint ensuite les razzier et acheva leur ruine, emmenant encore des captifs et ce qui restait de troupeaux. C’est à ce moment que les quelques familles survivantes se réfugièrent dans les rochers. Lorsque Rabah arriva chez les Fagnias il y a une quinzaine d’années, il ne trouva plus de troupeaux ni à Kendégué ni à Timmé. Il ravagea le pays à son tour, s’établit deux mois au pied du pic de Timmé et s’éloigna pour guerroyer contre l’alifat. Depuis les Fagnias ont encore été razziés à diverses reprises par Korbol. Dans les villages de Bouré, Kani, Télé-Kombalo, Bakiré, il ne reste plus d’habitants. Les seuls pics visibles du haut de Kendégué où il y ait des agglomérations importantes sont ceux de Timmé, Maméné (ou Dougui), Oing, Kérem, Ouarga, Koubé, Ouaral, Méré, Modi. En certains points les habitants sont restés indépendants ; c’est le cas des villages du pic Dougui qui, attaqués par les Ouled Rachid, ont su leur résister[199].

D’autres sont devenus vassaux de Korbol, comme à Timmé, Ouarga, Kérem. Enfin il existe plus au N. et surtout au N.-E. de nombreuses agglomérations sous la dépendance du Ouadaï. Telle est celle de Singuil, qui, au N. du lac Iro, confine au pays des Zanes (Zouny)[200]. Enfin, au moins au N. des monts Guéré, les Fagnias sont restés païens, payant tribut aux Arabes et vivant parmi eux.

Les Noubas sont devenus un peuple d’agriculteurs[201]. Ils furent autrefois éleveurs, mais les razzias les ont privés de tous les troupeaux qu’ils possédaient. Une circonstance curieuse m’a permis de constater qu’ils ont eu en effet des chevaux autrefois. L’usage voulait qu’on fichât debout en terre les os des jambes des chevaux qui mouraient. Le propriétaire piquait ces os dans le sol à l’entrée de sa case, sans doute pour montrer que s’il n’avait plus de monture il en avait eu autrefois. Or, près de Timmé, sur l’emplacement d’un ancien village, j’ai trouvé un grand nombre de ces tibias plantés en terre. Seuls les villages placés sous la suzeraineté du Ouadaï ont encore du bétail. A l’O., le mouton et le bœuf ont disparu lors des incursions arabes.

Malgré les ravages de la guerre, l’agriculture est encore prospère. Bien que l’année soit avancée, il reste encore du mil pour fabriquer le pipi. En outre les cultures sont superbes. En certains points le mil a déjà 2m,50 de haut[202], les arachides sont de belle venue. Les principales cultures sont le gros et le petit mil, l’arachide, le catjang, un peu de maïs, mais beaucoup moins que chez les Goullas. Le tabac est ensemencé partout, les graines commencent à sortir de terre. On les entoure de branches pour que les volailles n’y commettent point de dégâts. Je n’ai vu ni patates, ni tomates, ni Voandzeia. En revanche, quelques pieds d’igname, de piment, le Pourghère, le ricin, l’oseille de Guinée et deux espèces de cotonnier (Gossypium). Le Jute et le pourpier sont naturalisés. Toutes ces cultures sont ombragées par des Ficus et des Celtis qui se font remarquer par leur taille et leur vigueur et quelques-uns de ces arbres, les Ficus surtout, dont les fruits jonchent actuellement le sol, montent jusqu’à la cime des rochers[203].

Comme tous les peuples qui vivent exclusivement de la culture de la terre, les Fagnias mènent une vie extrêmement simple. Ils n’ont point de captifs et prétendent n’en avoir jamais eu. Ils disent aussi n’avoir jamais fait la guerre à personne. Enfin les plus riches se contentent de deux femmes et la presque totalité n’en a qu’une. Très affables et extrêmement hospitaliers, ils hébergent nombre d’Arabes (la plupart appartenant aux groupes des Ouled Rachid et venus des trois villes de Kourtali, Boli[204] et Bougail). Les mœurs y sont douces. Le premier moment d’effroi passé, presque tous les habitants de Kendégué sont venus me voir au campement. J’avais été intéressé par la vue d’un cristal de roche que les femmes portent comme ornement dans la lèvre inférieure. J’avais demandé à la belle propriétaire de le sortir pour me le montrer. Je le lui avais rendu avec une poignée de perles. Toutes les femmes du village ne se sont-elles pas imaginées que j’avais un faible pour cet objet ? Dès qu’elles sont près de la tente, elles retirent leur Madé et me le tendent dans la main tout plein de salive !

De vieilles femmes au visage parcheminé, des matrones dont l’embonpoint accuse une grossesse avancée, ont ainsi défilé devant moi pendant que je gravissais le pic Timmé. Le soir à une seconde excursion au rocher de Kendégué, les enfants se sont enhardis. Au lieu de s’enfermer dans les cases, ils font maintenant cercle autour de nous, se laissent disposer devant l’appareil photographique. Les hommes viennent et se laissent faire aussi. Lorsque je veux recueillir les éléments d’un vocabulaire, tout le monde répond à la fois. Un tout petit enfant que le chef de village m’avait présenté et auquel j’avais donné un collier de perles m’apporte un pot de graisse de Karité qu’il a préparé à mon intention. Je rapporte ces menus détails pour montrer la douceur de cette peuplade qui sera bientôt anéantie si nous ne la protégeons pas. Ces gens ont droit à toute notre sympathie ; ils sont prêts à reconnaître partout notre autorité et plusieurs chefs me l’ont affirmé. Ils ont arboré le pavillon tricolore, et pendant mon séjour ici il flottait en deux points du rocher.

10 et 11 juillet. — La bonne impression que j’avais des Noubas a failli s’effacer par suite des ennuis que quelques-uns m’ont causés. Hier matin, la société nombreuse qui avait entouré le camp toute la journée précédente était disparue. J’attribuai d’abord ce vide à une violente tornade qui avait tout détrempé dans la nuit. Les noirs sont frileux et n’aiment guère circuler dans l’herbe mouillée même pour aller voir un ami. Cependant il régnait une grande agitation dans les rochers, on s’appelait, on courait d’une case à l’autre. Les femmes étaient rentrées chez elles et n’étaient point allées, comme la veille, faire leur provision d’eau. Mon brave hôte, le forgeron Taliba arrive bientôt et tout en colère, il m’explique que ses compatriotes sont des propres à rien. Après avoir promis la veille de venir de bonne heure pour porter mes bagages, ils refusent aujourd’hui de marcher. Il les a interpellés durement et presque tous se sont enfuis ou sont grimpés sur les rochers inaccessibles. Le chef Bougaï lui-même qui nous avait promis toute son aide la veille a cru prudent de disparaître. Taliba n’a pu trouver que trois porteurs parmi ses amis et encore ces derniers ne veulent aller qu’à Timmé. C’est déjà quelque chose, car le chef de Timmé a promis hier soir de nous transporter jusqu’à Ouarga. Comme je ne veux pas employer la violence je réussis par la persuasion et surtout par des promesses de perles à en faire descendre sept ou huit de leurs perchoirs, un à un, à de longs intervalles. Pour éviter toute confusion, je les fais partir par petits groupes, et je me mets moi-même en route à 9 heures.

Une grande partie des hommes du village, armés de leurs lances, au moment de mon départ, apparaissent à la cîme même de leur rocher et semblent rire de la mésaventure qu’ils nous ont causée par leur mauvais vouloir.

A Timmé le recrutement des porteurs a été encore plus laborieux. A mon arrivée Mali est venu dire que tous les hommes refusaient de m’accompagner et qu’il n’avait pu décider un seul de ses sujets à m’attendre avec lui sous le Figuier des palabres. J’ai compris le lendemain que cela n’avait rien d’étonnant, son autorité étant absolument nulle. Ce n’est qu’à midi et avec le chef même qui s’était offert comme porteur pour compléter le convoi que nous pouvons enfin partir pour Ouarga.

Je pouvais croire après cela que toutes nos tribulations étaient finies, mais elles ne faisaient que commencer. A 6 heures 1/2 du soir les porteurs se sont arrêtés au bord d’une flaque d’eau si boueuse que quand je l’ai eu filtrée il y avait un dépôt de terre presque aussi volumineux que le volume de liquide décanté. Il nous fallait passer la nuit en cet endroit, les indigènes m’assurant qu’on ne pouvait aller plus loin même par un clair de lune, le sentier étant très mauvais. Ayant l’intention de repartir avant le lever du jour on n’a point monté ma tente, le lit a été dressé à la hâte et toute la nuit j’ai été harcelé par les moustiques dont le bourdonnement énervant est aussi désagréable que la piqûre. Enfin à 5 heures du matin, nous sommes debout et nous allions partir lorsqu’un domestique me fait remarquer que mon déplantoir a disparu. Il y a certainement un voleur, cela m’importerait d’ailleurs peu si je ne tenais absolument à retrouver le petit outil indispensable pour la récolte des plantes bulbeuses que je recherche avec passion depuis quelques semaines. Après de minutieuses perquisitions et une laborieuse enquête nous finissons par trouver l’outil qui avait été caché dans une touffe de Grewia et par découvrir le voleur qui est le chef Mali lui-même. Il avoue d’ailleurs très naturellement son larcin en me disant qu’il a perdu la tête.

A 8 heures 1/2 nous entrions à Ouarga et le bon accueil que nous y avons trouvé ainsi qu’à Kérem, a vite fait oublier les difficultés passées.

II. — LE DEKAKIRÉ

11 juillet, Villages de Kérem et de Ouarga. — La végétation sahélienne que j’avais vu apparaître aux environs du lac Iro, vers 10° lat. N., manque sur les coteaux et aux environs des pitons granitiques du pays habité par les Noubas. De Kendégué à Ouarga, l’aspect de la brousse ne change guère. Les petits Gardenia, les Anogeissus, Terminalia, Prosopis oblonga, Bauhinia finissent par irriter la vue ; ce sont avec les Ditah et les Grewia les essences dominantes. A Ouarga et Kérem, quelques grands Tamariniers, des Ficus (leurs espèces sont moins nombreuses qu’en pays Sara ; le F. Rokko notamment a disparu) décorent la plaine cultivée. Quelques Parkia et des Karités chargés de fruits encore verts existent aussi sur les coteaux et autour du village. Le Parkia appartient, comme dans tout le Chari, à l’espèce P. filicifolia.

L’apparition de la région sahélienne se révèle seulement par quelques pieds de Calotropis disséminés à travers les champs et par les touffes nombreuses de Kramkram dont les épis commencent à s’attacher au pantalon. Le Borassus à petits fruits et l’Hyphæne rameux, dont il existait de beaux pieds à Kendégué, paraissent manquer ici.

Le fait géographique le plus important que nous ayons constaté hier et aujourd’hui a été la rencontre d’une Minia (la Minia Foya) assez importante.

Dans cette région, nous commençons à reconnaître un paysage de kagas analogue à ceux du Dar Banda. Des blocs de granite surgissent brusquement de la plaine sans que rien les annonce aux alentours. Du sommet de l’un de ces rochers, on aperçoit à l’horizon un grand nombre de hauteurs. Ces massifs sont tantôt arrondis à la base et isolés, tantôt bordés de falaises longues de 3 à 5 kilomètres dont les directions sont très variables. Le massif Kérem-Ouarga est S. 30° E.-N., 30° O., celui de Kara sensiblement N.-S.

Tous les rocs sont habités ou l’ont été, le reste de la plaine est désert : les cultures elles-mêmes sont groupées autour des mamelons sur l’arène granitique rougie qui les entoure. La forme de ces monticules vient d’ailleurs de la décomposition du granite. Chaque rocher semble ainsi porté sur un piédestal sablonneux, qui constitue un sol très fertile, mais très sensible à la sécheresse.

Les principaux groupes rocheux de cette nature que j’ai aperçus à distance ou traversés sont Kendégué-Timmé, Ouarga-Kérem, Kara, Sisi, Koubé, Ouaral, Manièré, Bouré, Modi, plus loin vers le N. les pics de Boli habités par les Ouled-Rachid.

12 juillet, Kara. — Situé à 25 kilomètres à l’O.-N.O. de Kérem, Kara est habité par les Bouas Karas qui obéissent à l’alifat Korbol. Les Bouas Karas sont comme les Noubas des troglodytes, vivant dans les rochers granitiques qui parsèment le pays. Des traces de leurs anciennes cases se voient encore au pied des kagas, mais actuellement ce terrain est exclusivement occupé par les cultures. Elles sont extrêmement soignées, mieux entretenues peut-être que la majorité des cultures de céréales en Normandie. Le mil, actuellement haut de 0m,50, a déjà été sarclé trois fois et à la suite des dernières pluies on a repiqué des plants de même âge partout où la semence a manqué. J’ai vu aujourd’hui travailler la terre pour faire de nouveaux semis. Le sol est remué à 0m,40 de profondeur (c’est une terre noire, mêlée de sable, d’apparence très fertile) et creusée en sillons dont la régularité ne laisse pas trop à désirer. Pas une parcelle de terrain n’est perdue au pied du roc. La terre a même été débarrassée des éclats de granite, afin d’utiliser jusqu’aux vides qui existent entre les blocs éboulés.

On a ensemencé dans la matinée du petit mil. Les autres cultures importantes sont l’Arachide et le Vigna dont les gousses ont déjà pris un grand développement. A travers le Sorgho on voit des cultures intercalaires, le Sabdariffa, la Courgette à huile, le Vigna. Les ignames manquent totalement chez les Bouas, ainsi que les Patates, les Coleus et les Plectranthus, les Voandzeia, les oignons et le Gombo. A travers les champs, tout autour du rocher, mais là seulement, vivent de très vieux Acacia albida, au tronc couleur d’argile, aux rameaux en parasols blanchâtres, entièrement dépouillés de feuilles à cette époque. Dans le nombre se rencontrent quelques Rôniers, des Tamariniers, une seule espèce de Ficus (le Kobo), enfin le Karité et le Parkia qui sont là près de leur limite septentrionale.

Les cases des Bouas Karas sont de petite dimension, elles diffèrent de celles des Noubas en ce qu’elles sont construites entièrement en paille. Hommes et femmes ne sont couverts que d’une étroite bande de toile qui passe entre les jambes. Quelques femmes ont des boucles d’oreilles faites de toutes petites perles rapprochées. Certains hommes ont des bagues en cuivre mais pas de bracelets.

Les hommes sont robustes, leur teint noir est assez foncé. Exceptionnellement on rencontre quelques individus dont la peau tire sur le rouge. En somme le facies de ces Bouas ressemble beaucoup à celui des Fagnias[205].

25 juillet, De Korbol à Djember (Diamar). — Le pays traversé est plat, assez surélevé cependant pour ne pas être inondé à l’hivernage. Le sol est constitué, d’ailleurs, par une arène granitique très perméable. On coupe bien encore quelques petits firkis que recouvrent actuellement des touffes de graminées hautes de 1m,50 à 2 mètres. En conduisant le cheval, il faut éviter d’une part ces grosses touffes qui forment de véritables barrières imprégnées de rosée presque chaque matin et d’autre part, les petites excavations creusées par les pluies. Mal tassée, la terre s’affaisse profondément sous nos pas. Heureusement ces accidents, qui ralentissent la marche, sont plus rares dans cette région que du côté du lac Iro. Un seul de ces firkis, le Corsili, a quelque importance et présente quelques mares dirigées N.O.-S.E. Je présume que c’est une Minia faisant communiquer le Ba Modobo avec les firkis de la région de Korbol.

Les villages situés aux alentours de Korbol dans la plaine et non sur les pitons granitiques, sont assez nombreux. Toutes les cases sont complètement vides, tant est grande la crainte qu’inspirent les Baguirmiens[206]. On a négligé d’entretenir les cultures, les mauvaises herbes dépassent en hauteur le mil et l’aspect de ces vastes champs abandonnés aussitôt après l’ensemencement est vraiment lamentable. Les villages Bouas rappellent ceux des Saras, les cases sont construites de la même manière, le mil est également planté en sillons. Le terrain est déboisé sur un rayon de 1 à 3 kilomètres. A la place des beaux Ficus au feuillage si fourni et à l’ombrage épais, ornement des campagnes Saras, on trouve ici autour de chaque agglomération quantité de Borassus et d’Hyphæne, mais l’essence qui domine est incontestablement l’Acacia albida dont les branches et les troncs d’un blanc terne sans une seule feuille font croire que l’arbre est mort. Il est en réalité à la période de repos et à l’encontre de presque tous les végétaux du Soudan qui vivent surtout à l’hivernage, l’Acacia albida n’épanouit ses feuilles et ses jeunes pousses qu’au commencement de la saison sèche. Dans le pays des Bouas cet Acacia et le Borassus se rencontrent exclusivement dans les lieux habités. En quelques points les indigènes utilisent, pour couvrir leurs cases, les grandes feuilles flabelliformes du Palmier, ce qui leur donne un aspect des plus pittoresques.

Les rochers granitiques disséminés sans ordre, dont les crêtes violettes et toutes dentelées se détachent à de grandes distances sur la brousse plate et verdoyante, sont véritablement la caractéristique de ce pays. Les principaux, aperçus durant la marche, sont ceux de Dar du côté de Kara, ceux de Kérama aux environs de Gamkoul, enfin le massif de Diamar où je suis campé. Extrêmement pittoresques, s’élevant jusqu’à 150 et même 200 mètres au-dessus de la plaine, ces rochers se résolvent souvent en plusieurs pitons séparés par des cols, alignés en chaînes qui atteignent au plus 4 kilomètres de long. Les rochers de Djember, comme tous ceux du Dekakiré, ont été habités ou le sont fréquemment encore par des Bouas troglodytes qui accomplissent, pour circuler dans leurs villages aériens, des prodiges de souplesse, comme les Noubas. Au moment des pluies, ils aménagent des citernes naturelles pour conserver l’eau. Cette eau, qui a ruisselé seulement sur le granite, ne contient aucun sel dissous ; elle est fade et indigeste et j’en arrive à lui préférer l’eau boueuse de mares qui pourtant, quand on a le temps de la filtrer, laisse un tiers de son poids de terre en dépôt. Lorsque la saison sèche arrive ou même qu’il y a eu un trop long intervalle entre deux pluies, plusieurs fois par jour, les femmes descendent et remontent avec la plus grande difficulté une cruche d’eau sur la tête. La Perrette de La Fontaine serait mal venue dans ce pays. Si d’aventure une fille nubile culbute avec sa cruche elle est la risée du village et ne trouvera point d’acquéreur. Toute la vie de ces Bouas se passe dans les rochers ; l’on voit les plus jeunes enfants sauter d’un bloc sur l’autre et jouer sur des rocs larges à peine de quelques mètres carrés qui surplombent le vide.

28 juillet, Komi (Kome de Nachtigal), Les « Arabes » pasteurs du Dekakiré. — Grands et sveltes, ces pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards. Vêtus de la grande toge baguirmienne, ils ne conservent point de grisgris ; leur seule arme est le couteau retenu au bras à l’aide d’un bracelet en cuir. La femme occupe une situation sociale élevée. Elle sort de la tente pour vaquer aux occupations du ménage ; elle est assez libre et hardie pour venir à notre camp sans appréhension. Les deux sexes font le salam : ces Arabes sont de fervents musulmans, mais non des fanatiques.

Cette population n’est qu’à demi sédentaire. Fixés dans un canton, ils se déplacent à chaque saison pour conduire leurs troupeaux dans les pacages favorables. Ils n’ont en somme point de villages permanents. Ces Arabes vivent en bonne intelligence avec tout le monde. Leurs campements installés souvent près des rochers Kirdis n’y provoquent point de conflit. Les Baguirmiens y lèvent sans difficultés l’impôt.

Les émigrants fellatas viennent souvent s’établir avec eux et sont bien reçus. Les Blancs ont toujours reçu très bon accueil. A peine arrivé à Komi, j’avais 50 litres de lait.

L’élevage du bétail est leur seule occupation, mais ils s’y livrent avec une science véritable. Les troupeaux sont gardés en commun par des enfants et même des adultes. J’évalue à 1.000 animaux d’espèce bovine, les troupeaux campés dans les environs de Komi. Dans la même région il n’y aurait pas plus de 200 à 300 Arabes, dont 50 chefs de famille seulement. C’est dire que chacun possède une certaine fortune. Il n’y a point de moutons dans la contrée, par contre j’ai remarqué une dizaine de chevaux. Les animaux pâturent dans la prairie avoisinant le village ; ils se rendent librement par bandes aux abreuvoirs qui sont de petites mares aménagées à cet effet. En saison sèche on les conduit paître le long des Minia demeurées verdoyantes et où l’on trouve encore de l’eau en creusant des puits au milieu du lit. Quelques chiens accompagnent souvent les troupeaux et possèdent quelques-unes des qualités de nos chiens de bergers. A proximité des villages sont de vastes cases sans parois latérales. C’est là que viennent s’abriter les animaux par les temps de pluie. La femme ne s’occupe pas du bétail, c’est l’homme lui- même qui prend soin de traire les vaches. Il s’en acquitte très soigneusement et le lait est conservé dans des ustensiles fort propres.

Les Pasteurs du Dékakiré se disent Arabes ; les Baguirmiens les appellent Chouas, nom donné par eux à tous les Musulmans, dont la langue usuelle est l’arabe. Cependant la description que nous venons de donner ne convient guère à de vrais Arabes ; au contraire, nous retrouvons chez eux les traits, les mœurs, et jusqu’aux détails de toilette des Foulbés du Soudan. Comme ces derniers, les femmes divisent leurs cheveux en nombreuses petites nattes qui tombent de chaque côté et portent près de chaque oreille deux tresses plus longues ; elles se suspendent au cou de nombreuses amulettes attachées par des cordelettes ou des lanières de cuir. Je suis donc porté à croire que les Pasteurs du Dékakiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui n’en continuent pas moins leur genre de vie typique.

III. — LA RÉGION DU BAHR EL ERGUIG

Le 31 juillet, nous passons à Moudou, village sarroua, situé sur la rive gauche du fleuve, composé de 15 cases, simples paillottes, dont les habitants se sont enfuis dans la brousse. Il est entouré de belles cultures du Sorgho. Plus loin, toujours sur la rive gauche, nous traversons un autre village sarroua : Boullaï (à côté se trouve encore le Djo de la carte NACHTIGAL), environné de toutes parts de magnifiques Borassus qui forment une véritable forêt clairsemée. Quelques Hyphæne, de grands Acacia albida ombragent aussi les terres cultivées. Boullaï a 40 cases. A 200 mètres de l’enceinte en chaume du groupement sarroua, existe une petite agglomération d’Arabes, composée de 15 cases, couvertes en feuilles de Borassus ; c’est le village de Soua, longé par une dépression marécageuse qui est peut-être un bras du Bahr el Erguig, nommée Ndougouô.

Le 1er août, nous passons à Djémour (Djomel de NACHTIGAL) à 12 kilomètres à l’O. de Boullaï. Autour des 40 cases sarrouas s’élèvent des Cailcédrats et des Celtis integrifolia, quelques Hyphæne, mais les Borassus s’arrêtent à 8 kilomètres du village qui est entouré de magnifiques cultures de Sorgho avec du Cucumis oléagineux dans les intervalles. On repique en ce moment le Penicillaria. L’Eleusine existe dans tous les villages Sarrouas traversés. Barnja (Mbaranga de NACHTIGAL) est à 5 kilomètres de Djémour. Ses 60 cases sont réparties en plusieurs groupes. Les cultures sont parfaitement entretenues ; le mil est planté partout sur des sillons très réguliers espacés de 0m,40. Outre l’agriculture, les habitants pratiquent la pêche. J’ai observé une fort belle nasse double. Le Borassus est à peu près complètement disparu. Les arbres caractéristiques des environs sont : Khaya, Celtis integrifolia, Kigelia africana, Daniella thurifera, Combretum glutinosum, Tamarindus indica, Ficus (deux espèces, celle à grandes feuilles et celle à petites feuilles étroites), Anogeissus, Balanites, Acacia albida.

De Barnja à Nigué (15 kilomètres au N.-O.), on longe le Chari. Sur tout le trajet le Sclerocarya birrœa est très commun ; c’est un grand arbre qui s’élève jusqu’à 20 mètres de haut. Les fruits sont tombés depuis la fin de mai et il n’en reste même plus trace. A 5 kilomètres avant d’atteindre Nigué on traverse un emplacement de village reconnaissable aux débris de cendres et de poteries. Des jachères actuellement couvertes de Graminées et de Légumineuses en fleurs remplacent les champs. Çà et là dans la brousse on trouve des Hyphæne ramifiés à branches très grêles. La région que nous traversons depuis Boullaï est toujours très marécageuse, très boisée autour de grandes termitières occupant les endroits exondés. Des branches d’arbres descendent les longues draperies formées par les Cissus quadrangularis.

Nigué est un village baguirmien de 50 cases, situé sur un emplacement défriché depuis peu de temps. Il n’y a dans les champs ni Acacia albida, ni Borassus[207]. Précédemment cette bourgade était située à l’E. au bord du Bahr el Erguig. Bien que le défrichement soit récent, les cultures mil, haricots, cucurbitacées sont très belles : quelques pieds d’Hibiscus cannabinus sont plantés autour des cases ; leurs fibres servent à fabriquer des filets de pêche. On vient de semer ce textile et il n’est pas encore repiqué. Dans cette contrée presque toutes les plantes se repiquent. Les semis de Sorgho et de Penicillaria se font sous les arbres, sur les sols les plus fertiles. On repique à la fin de juillet quand la tige n’est point encore sortie ; on coupe l’extrémité des feuilles et on met en terre en foulant le sol avec le pied. Les plantules reprennent à condition qu’il survienne une pluie.

2 août, Digdig. — De fortes ondées qui se sont succédées depuis quatre heures du matin ne nous ont pas permis de partir avant sept heures. Pendant trois heures nous marchons sur un sol détrempé, à travers les flaques d’eau. Il faut bien constater que la presque totalité des pays parcourus depuis 9° 30′ N., constituent à l’hivernage d’immenses marais. Le sol, bien que son argile soit mêlée d’un peu de sable, est néanmoins imperméable. A chaque pluie l’eau ruisselle et s’accumule dans les dépressions y entraînant la terre qu’elle a arrachée aux monticules surélevés de quelques décimètres seulement. Une journée de soleil suffit pour assécher la plupart de ces mares. Puis les termites transportent sur les buttes la terre charriée dans les dépressions, où les eaux de nouveau l’entraînent. Cette alternance perpétuelle entre le colmatage causé par les pluies et le transport de ces mêmes éléments détritiques sur les hauteurs, conserve à la plaine son aspect bosselé. Les parties basses inondées souvent en hivernage sont couvertes d’une végétation herbacée très grêle et très basse, composée en grande partie de Graminées et de Cypéracées. Les plantes à tubercules et surtout les Crinum, les Dipcadi, les Pancratium, les Anthericum, les Chlorophytum, 2 ou 3 espèces d’Asclépiadées bulbeuses occupent aussi une grande place. Les parties saillantes sont bosselées par suite du travail des termites, aussi l’eau n’y séjourne point. C’est là qu’est localisée la végétation ligneuse composée de beaux arbres (Tamariniers, Anogeissus, Terminalia), d’arbustes (Combretum altum, Guiera, Commiphora, Boscia), de buissons épineux (Balanites, Acacia, Caillea, Capparis) sur lesquels grimpent de nombreuses plantes sarmenteuses et des herbes volubiles (Ampelocissus, Cissus, Asclépiadées, divers Ipomœa, plusieurs espèces de Dioscorea, Cassytha filiformis, plusieurs espèces de légumineuses comme le Vigna).

Le dernier village Sarroua que nous ayons rencontré était Djomour[208]. Négui est peuplé de Baguirmiens, fort miséreux et presque tous couverts de plaies syphilitiques. Les points traversés ensuite (Kyr, Yasoul ou Baïret, Saguemate) sont habités par des Arabes pasteurs, tout à fait semblables à ceux de Komi.

Moins riches que ces derniers, ils ne possèdent que des moutons, à l’élevage desquels ils consacrent tout leur temps, et dont le lait forme la base de leur alimentation. Selon leurs dires la tribu qu’ils constituent se nomme Madek. Ils auraient jadis habité à Gadba près de Bouno. Quand les Ouadaïens vinrent leur faire la guerre, les Baguirmiens n’osèrent pas intervenir pour les protéger ; tout leur bétail fut enlevé, et les survivants vinrent se réfugier sur les bords du Ba Mbassa où ils ont seulement réussi à reconstituer leurs bergeries, mais non leurs troupeaux de vaches. De mœurs douces, vivant par groupes peu cohérents, ils subissent l’oppression du Baguirmi avec la résignation d’hommes assouplis à l’obéissance. Ils ne cherchent qu’à sauvegarder leurs troupeaux, par tous les moyens et préfèrent renoncer à leur liberté plutôt que de risquer de perdre leurs moyens d’existence.

La polygamie est à peine connue chez ces Arabes, la femme y a un rôle élevé, l’homme la traite comme son égal. Quand le troupeau revient au bercail, qui le plus souvent est la case même d’habitation, le mari reste au milieu des siens, caresse les enfants. C’est la première fois que j’observe ces mœurs en Afrique. Ces Arabes pasteurs n’ont point de captifs. Tous les individus jouissent de la même liberté et c’est à peine si le chef de chaque agglomération a quelques prérogatives.

Chaque famille possède son troupeau dont les animaux vivent aux alentours du village, mélangé aux troupeaux des autres familles. Les enfants les surveillent, les plus jeunes agneaux somnolent à la porte des cases, au milieu des enfants. Quelques chiens au corps étique reposent à côté. Ces chiens me paraissent appartenir à une race spéciale. Le pelage roux et court, les membres élevés, le corps svelte, aux côtes saillantes, le museau allongé, ils présentent de nombreux points de ressemblance avec notre lévrier ; leur queue est aussi très allongée et à poils courts. A l’encontre du chien Kirdi qui aboie rarement et pousse des cris plaintifs quand on le frappe, ce dont les indigènes ne se font point faute, le chien du Ba Mbassa hurle à tout propos et rien n’est plus désagréable que de passer une nuit dans un village de pasteurs. Cela me rappelle nos nuits d’insomnie chez les Peuls ou Foulbés fétichistes qui possèdent un chien semblable. Du reste il ne diffère point du chien Laobé décrit par M. de ROCHEBRUNE.

C’est un argument de plus qui me porte à assimiler ces prétendus Arabes pasteurs à des Foulbés ou Fellata. Toute leur existence rappelle la vie des Peuls : leurs mœurs simples vraiment patriarcales, l’attachement qu’ils portent à leurs troupeaux, leur aversion pour la guerre, la tiédeur avec laquelle ils pratiquent l’Islam, l’installation toujours provisoire de leurs villages, les cultures ordinairement fort négligées, l’alimentation consistant presque exclusivement en laitage.

Leurs paillotes sont construites aussi sur le type des cases peules de la boucle du Niger. La charpente est faite à la hâte à l’aide de quelques baliveaux. La toiture en dôme est faite d’herbes non tressées, fixées grossièrement aux branches que fixent des lanières d’écorce. L’intérieur est spacieux et peut abriter une famille ayant souvent de nombreux enfants. On y loge aussi les animaux nouveau-nés ; souvent le troupeau de moutons tout entier y dort la nuit.

Les caractères physiques présentent aussi les plus grandes analogies avec ceux des Foulbés. Le corps est nerveux, les membres fins, les traits du visage harmonieux, le teint n’est point noir, mais chocolat clair, parfois presque blanc, le nez aquilin est petit, les lèvres fines. Ce type n’est ni celui du nègre ni celui de l’Arabe ; ce serait plutôt celui du Berbère. Les cheveux ne sont point laineux comme chez les noirs, mais bien crépus ; chez les femmes et les jeunes élégantes les nattes sont enduites d’une grande quantité de beurre et parfois savamment entremêlées de perles et de corail. La toilette d’une femme n’est pas une mince besogne, elle demande plusieurs heures. Il est vrai qu’elle ne se renouvelle que rarement. Au cou les femmes portent de multiples colliers de cuir auxquels sont suspendus des sachets de perles, de corail. Les hommes sont vêtus, sans aucune recherche, du grand manteau en coton indigène non teint.

Très dociles, vivant sans conflit avec leurs voisins, cherchant la paix, bien supérieurs à la majorité des Baguirmiens, ces musulmans sont des sujets précieux que nous devons protéger. Je serais d’avis qu’on les aidât directement à reconstituer leurs troupeaux au lieu de les pressurer comme on l’a fait ou laissé faire.

3 août. — Nous avons encore traversé deux villages d’Arabes pasteurs, Madem (30 cases) et Mamaïka (25 cases). Le premier possède une trentaine de vaches et des moutons, le second, des moutons seulement. Ces moutons appartiennent à la même race que les moutons djennonké du Soudan français. Leurs longs poils, sans être soyeux ni bouclés, pourraient être tissés. C’est un type bien différent du mouton du Ouadaï, maigre, à poils ras, que nous avons vu chez Senoussi. Les femmes qui ont un enfant au sein portent une peau de mouton sur les reins du côté gauche, la laine en dehors ; c’est dans cet abri qu’est placé l’enfant.

De Mamaïka une marche de quelques kilomètres vers l’E. nous conduit de nouveau en pays baguirmien, au village de Boti.

La végétation des pays traversés dans cette journée du 3 se compose pour les 4/5, comme nombre d’individus, de Combrétacées, viennent ensuite les Légumineuses, le Balanites. Depuis Nigué, nous n’avons vu ni Hyphæne, ni Borassus. Quelques espèces que je croyais disparues se sont rencontrées aujourd’hui ce sont : Afzelia, Daniella (un seul pied), de beaux Detarium arborescents. Toujours beaucoup de Crinum et de Dipcadi, ces derniers ont toutes les feuilles couvertes d’Uredo.

De Mamaïka à Boti, puis jusqu’à Ylal, nous avons reconnu de nombreuses traces toutes fraîches d’éléphant. Cet animal serait assez commun sur le moyen Ba Mbassa.

4 août. — Les villages Baguirmiens se succèdent maintenant sans interruption. Nous en avons rencontré quatre : Boti (35 cases), Loti (15 cases), Orom (20 cases), Ylal (50 cases). Tous se ressemblent et diffèrent très peu des villages Saras. Aux approches de ces villages on distingue d’abord la cîme chauve des grands Acacia albida exclusivement cantonnés sur les terres anciennement cultivées. Puis on aborde les terrains débroussaillés par le feu, couverts de troncs secs à demi carbonisés et encore en place. C’est là que se sèmera le Mil dans un ou deux ans ; en attendant, les plantes messicoles annuelles ont déjà pris possession de la terre. Enfin une grande éclaircie apparaît : c’est l’emplacement proprement dit des champs, défriché depuis un temps immémorial et qu’on ensemence encore chaque année par place, laissant le reste en jachère jusqu’à l’année favorable. Ici plus d’arbustes, mais des arbres porte-ombre disséminés au hasard. Assez rares et appartenant à des essences peu feuillues, ils ne donnent plus l’impression de vergers comme chez les Saras, mais ils font penser aux maigres arbres dispersés à travers les plaines jurassiques de Normandie. Ils n’appartiennent qu’à 3 ou 4 espèces : Balanites, Acacia albida, Sterculia tomentosa, parfois des Tamariniers. Les chèvres et les moutons, quand il en existe, pâturent dans les jachères très herbues à cette époque de l’année. Bientôt apparaît la silhouette du village dont on distingue les toits pointus des cases, et en dernier lieu l’enceinte haute de 2 mètres formée de paillassons tressés et soutenus par des perches grossières, non écimées. Les cases sont entassées les unes sur les autres, de telle sorte qu’un village de 50 habitations couvre à peine une surface de 25 ares. Plusieurs portes permettent l’accès dans l’enceinte, où l’on circule dans des ruelles étroites, entre des palissades en paille, écartées de moins d’un mètre, qui entourent la demeure de chaque famille.

Les cases sont rondes, spacieuses. Leurs murs, entièrement construits en paille tressée, s’appuient sur des poteaux qui soutiennent un toit conique surmonté d’une pointe, longue de 0m,50, également en paille. A l’intérieur sont les ustensiles habituels en Afrique : calebasses faites avec les fruits du Lagenaria, cruches et poteries diverses en terre cuite, mortiers et pilons à mil, enfin le foyer formé de 3 grosses boules d’argile séchée, rapprochées pour supporter la marmite. Une grande place est réservée au lit, constitué le plus souvent par quatre piquets hauts de 1 mètre, sur lesquels reposent des barres transversales qui supportent les nattes. Le lit des riches, plus confortable, se compose d’un cadre en bois auquel sont fixées des lanières de cuir entrecroisées. Ce lit peut être muni de 4 pieds. Quand ces pieds n’existent pas on le place simplement sur 4 pieux.

Outre les cases proprement dites, on trouve ordinairement, dans l’enceinte qui constitue le home de chaque famille, un toit horizontal soutenu par de hautes perches. C’est sous cet abri qu’on se repose pendant les heures chaudes de la journée[209].

A la saison sèche, la cour qui entoure chaque demeure est assez spacieuse, mais au début de la saison des pluies on la transforme en jardin où sont cultivés les légumes qui servent à relever le goût du mil ou du sorgho : Gombo, oseille de Guinée, courges. J’y ai vu aussi quelques pieds de Cotonniers et d’Indigotiers, des Lagenaria grimpant sur les cases, mais jusqu’à ce jour, ni Tabac, ni Piment, ni Tomates amères.

Sans être aussi soignées que chez les Saras, les Bouas et les Sarrouas, les cultures sont cependant bien entretenues. Le Sorgho et le Penicillaria (gros et petit mil) tiennent la place principale. Le Sorgho, haut parfois de 3 mètres, montre déjà quelques épis. Le Penicillaria est encore en herbe, par endroits même on commence seulement à le repiquer. Entre les pieds de mil et parfois dans des champs séparés on cultive le haricot (Vigna), mais en moins grande quantité que chez les Saras ; puis les Pastèques et les Courgettes à huile. Les cultures secondaires sont l’Eleusine, le Sésame, les Arachides et peut-être aussi le Voandzeia que je n’ai vu au Baguirmi que chez les Arabes. Notons l’absence complète du Manioc, de Patates, d’Ignames, de Dazo, de Plectranthus, de Fonio, de Chanvre du Sénégal, de Riz. Il n’est pas douteux que la plupart de ces plantes réussiraient pourtant. On ne trouve que quelques pieds de cotonniers et d’indigotiers près de chaque demeure, plantés exclusivement pour les besoins de la famille. Ils sont généralement fort beaux et le Cotonnier hirsute en particulier apparaît en buissons hauts de 1m,50, couverts de fleurs à cette époque.

5 août. — Voici quatre jours passés sans une tornade. Le sol est dur comme du macadam. Les plaines à herbes rases, couvertes de Liliacées et d’Amaryllidées qui représentent la flore des marais, sont actuellement si desséchées que les plantes souffrent. D’ailleurs la végétation s’appauvrit de jour en jour. Hier ont disparu le Khaya, le Daniella, l’Afzelia, les Kaempferia. On ne trouve plus que quelques pieds de Detarium. Au contraire les Acacia deviennent communs, l’Acacia vereck, rencontré hier pour la première fois, devient commun aussi[210]. Le Conocarpus et le Cassia fistula sont très abondants. Les plantes annuelles herbacées couvrent une grande partie du sol qui prend l’aspect d’une magnifique pelouse émaillée de fleurs, les Acanthacées remplacent les Labiées, Légumineuses, Liliacées, Composées. L’ensemble ressemble tout à fait à nos prairies de France.

Les villages sont peu espacés, les cultures s’étendent parfois à plusieurs kilomètres aux alentours. Nous avons traversé aujourd’hui Moguilé S. (15 cases) ; Moguilé N. (40 cases) ; Mouré (100 cases) ; Gala (40 cases) ; Dol (80 cases). A Mouré on possède quelques troupeaux de bœufs et de moutons ; nous y avons rencontré quelques Fellatas.

5 au 8 août, De Mouré à Tcheckna. — Le sol, constitué presque partout par un limon rougeâtre, est cultivé sur de vastes étendues qu’interrompent seuls des espaces marécageux (par exemple de Tjékouria à Mamsa et de Mougal à Béïkam). Les agglomérations sont plus denses et plus rapprochées. Nous avons traversé les villages de : Maciré (premier groupe : 60 cases ; second : 50 cases ; troisième, Maciré-Koursoua, du nom de Koursoua, la première femme de Gaourang, 100 cases) ; Tjékouria (quatre agglomérations, intervalle de 4 kilomètres entre les deux extrémités, 500 cases en tout) ; Mamsa (deux groupes chacun de 35 cases) ; Belamedé (20 cases) ; Masséniao (80 cases) ; Mougal (35 et 60 cases) ; Beïkam (175 cases, nous avons vu le marché où une trentaine de femmes avaient apporté du Mil, des légumes, du lait). De Beïkam on aperçoit, au bord du Ba Mbassa, Tcheckna avec 800 cases visibles.

La population actuelle de Tcheckna s’élèverait à 5.000 habitants, et d’après le capitaine JACQUIN, à 12.000, mais ce chiffre sous toutes réserves quand Gaourang réside dans cette ville. C’est sur le bord du grand sillon tracé par le Bahr el Erguig dans la plaine argileuse du Baguirmi, qu’est construite la capitale actuelle de l’Empire. Toutes les maisons, y compris celles du sultan, des commerçants fezzanais et de tous les notables sont d’aspect misérable. Ce sont les paillottes classiques du Baguirmi entourées de murs en paille tressée. Tout est fait à la hâte et semble provisoire. La campagne avoisinante n’a rien de séduisant. Les grands arbres font défaut, quelques Acacia albida dénudés, des Tamariniers rabougris, une quinzaine de gros Ebéniers et des Celtis aux dômes verdoyants sont les seules essences sur lesquelles puisse se reposer le regard. La terre est mal défrichée : au milieu des cultures surgissent des buissons épineux d’Acacia, de Balanites et de Capparis. Les Dipcadi et les Acrospira qu’il est impossible d’expulser des champs disputent la place au Mil et au Penicillaria.

Si l’on s’éloigne de quelques centaines de mètres du village, on tombe sur la couche argileuse imperméable où, en s’écartant du sentier, on risque à tout instant de mettre le pied dans des flaques d’eau cachées par les herbes. Après les pluies le sol cède sous les pieds[211].

IV. — LE CLIMAT DE TCHECKNA

C’est le climat du N. du Soudan, très chaud en saison sèche, peu pluvieux à l’hivernage. L’harmattan souffle avec violence presque tous les jours de décembre à mars. Les pluies n’arrivent qu’en juin ; elles sont d’abord très espacées (une par semaine en moyenne). Beaucoup d’orages, accompagnés d’un vent violent qui, soulevant le sable, n’amènent point d’eau. Le régime des fortes pluies s’établit dans la deuxième quinzaine de juillet et dure jusqu’à la seconde quinzaine de septembre. Du 1er au 13 août 1903, le ciel est resté presque constamment nuageux. De fréquentes averses se sont abattues sans être précédées de coups de vent. Parfois la pluie dure plusieurs heures. L’atmosphère est très humide. Toutes les substances organiques, les chaussures, le bois mort se couvrent de moisissures. Le 14 août apparaît une période de sécheresse, au milieu du jour un vent chaud et sec souffle du S.-E., parfois avec violence. L’atmosphère est lourde et chargée d’électricité. Le soir de gros nuages s’amassent au S. et des éclairs fréquents illuminent l’horizon, mais ces orages s’éloignent vers le S.-O., laissant tout au plus tomber quelques gouttelettes de pluie. Du 14 au 22 août, à deux ou trois reprises, des tornades sèches ont éclaté au lever du jour ; le vent soulève alors de gros nuages de sable, le ciel s’obscurcit, mais il ne tombe pas d’eau ou seulement quelques gouttes. C’est le type des tornades sèches si fréquent dans le N. du Soudan.

Sous l’influence de ces variations de chaleur et de refroidissement, de pluie et de sécheresse, la végétation prend un rapide développement. C’est en ce moment que les prairies fournissent le plus abondamment l’herbe au bétail. Le sol est couvert de Graminées qui s’élèvent de 0m,30 à 0m,80 (Panicum, Pennisetum, Setaria, Dactyloctenium) et qui, toutes, sont en fleurs. Par les périodes sèches que nous traversons, à la fin d’août, il serait très aisé de sécher ces herbes et de les emmagasiner pour la période de disette. La saison la plus favorable à la récolte du foin va du 15 août au 1er septembre. En ce moment la plupart des herbes sont en fleurs ; plus tôt elles sont trop tendres, plus tard, elles ont grainé et elles durcissent très vite. C’est en général du 20 au 30 août qu’a lieu à Tcheckna l’épiage du mil (Sorgho ou Penicillaria). Les champs environnants présentent un aspect magnifique. Les céréales s’élèvent à 3 mètres de hauteur formant une immense ceinture d’un vert sombre autour des villages. L’enceinte environnant chaque case est elle-même remplie de maïs et de mil.

V. — LES COURS D’EAU

La rivière du Dekakiré. — La rivière du Dekakiré (Baro) se détache du Ba Lairi à Koli ou Kol et coule sensiblement N.O.-S.E. pour aller joindre le Bahr Salamet par 2 branches, l’une tombant aux environs de Mali, l’autre aux environs de Balbédja.

Les mares qu’elle forme sont : Koli (vill.) Gatau (ou Gatahou) vill. Kouri, Masro (vill.) Diana ou Dienna, Dimbé (ou Dembé), Mandérou, Miléré, Kobi ou Kobo, Gaal, Mam E. de Djember, Kétia, Kouamou (12 juillet) dirigé 15° N.-E. 15° S. 40 mètres de large, 0m,50 de profondeur (large bordure de Vétiver des 2 côtés (Nauclea), Toumoulo (nuit du 11 au 12 juillet), Minia Baro (près Kérem, 11 juillet), large de 50 à 80 mètres, lit rempli d’herbes aquatiques en contre bas de 1m,50 dirigé N. 30° O.-S. 30° E. (poissons, crocodiles, hippopotames).

Minia Mogui près Ouarga. Minia Foya N. 20° O.-S. 20° E. dépression herbeuse, large de 30 mètres, profonde de 2 mètres (Nauclea), Minia Lomé au S. de Kendégué, se divise en 2 branches, la principale va rejoindre le Bahr Salamet aux environs de Mali et l’autre la Mindja Toutou en aval de Balbédja.

La rivière du Dekakiré (Baro) constituait avant l’ensablement de son lit un canal de jonction entre le Bahr Salamet et le Ba Laïri. Dans ces deux fleuves l’eau de la saison pluvieuse arrive à peine à remplir chaque année les dépressions de leur lit en constituant pendant quelques mois des chapelets de mares qui s’assèchent le reste de l’année. A plus forte raison le canal qui les réunissait a perdu toute son importance. Il n’est plus indiqué que par une ligne de points d’eau, presque tous taris au cœur de la saison sèche. Les Arabes du Dekakiré conduisent alors leurs troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à l’arrivée des pluies.

Ba Tha ou Ba Laïri (Soro en Telala). — La branche qui nous occupe coule sensiblement N.N.O.-S.S.E. En amont de Koli, le Ba-Laïri traverse les régions de : Laïri, Dagna (Danja), Modobo, Télébau, Kouné, Gamkoul. J’ai coupé ce canal le 30 juillet à quelques kilomètres de Modobo entre Dagna et Korbo en un point où il porte le nom de Dounou. Là il coule sensiblement N.E.-S.O. dans une grande dépression déboisée large de 300 à 500 mètres. Au point où je l’ai coupé il offre 2 bras distants de 150 ou 200 mètres, le premier est herbeux avec quelques flaques où croît le Bourgou, il est large de 50 mètres et en contre-bas de 0m,70 à peine.

Le second, qui est le bras principal, est large de 30 à 40 mètres, avec des berges de 1m50, un lit à fond sablonneux avec des mares çà et là.

Le Ba Korbol. — Le Ba Korbol serait un ancien bras latéral du Chari auquel aboutissait autrefois le Ba Laïri. D’autre part ce dernier canal envoyait des communications au Baro (notamment le Corsili, originaire de Gamkoul, passant ensuite entre Kègne et Tom). Il en envoyait au Bahr el Erguig.

Le Bahr el Erguig. — Le Bahr el Erguig ou Ba Reguig, Ba Batjikam, Ba Irr (Barth), Ba Mbassa (nom Baguirmien), a son origine sur le Chari un peu en aval de Demraou, c’est-à-dire entre Demraou et Miltou, et après avoir passé par Tcheckna, capitale actuelle du Baguirmi, retourne au fleuve un peu en aval de Mandjaffa. Je l’ai vu pour la première fois entre Korbo, (Korbo est le Dangoua de NACHTIGAL, l’agglomération de Dangoua est aujourd’hui détruite) et Boullaï et observé en détail. Il coule sensiblement S.E.-N.O. dans une grande plaine large de 2 à 4 kilomètres, sur laquelle la végétation se compose de Terminalia, Combretum Glutinosum, Acacia, Doum et Deleb.

Dans la dépression qui marque le firki, le Vétiver, les Panicum, le Nauclea et les Mimosa abondent. Le lit proprement dit, en partie occupé par des bancs de sable, désormais pour la plupart en dehors des inondations, mesure 150 à 200 mètres de largeur. D’un côté il est limité par une berge haute de 2 à 3 mètres, de l’autre il s’élève en pente douce jusqu’au niveau de la plaine. Plusieurs passes, dont quelques-unes occupées par des flaques d’eau, existent ordinairement, mais une seule livre passage au cours d’eau actuel. Ce dernier, dont le lit est ordinairement peu marqué, contient de l’eau sur une profondeur de 0m,10 à 0m,20, et une largeur de 4 à 12 mètres avec un courant assez fort. En certains endroits existent des élargissements et de grandes fosses, profondes parfois de plusieurs mètres, où le courant n’est plus sensible, et dans lesquelles vivent des hippopotames.

Mouré (Mola de Nachtigal). — Ici le Ba Mbassa ainsi nommé en Baguirmien petit fleuve, par opposition au grand fleuve (Chari), coule O. 25° N. à 1 kilomètre à l’E. du village. La trouée qu’il occupe est large de 2 kilomètres, elle comprend 6 chenaux, le principal à l’E. L’ensemble constitue un immense lit sablonneux dans lequel on distingue encore les dunes fixées. Dans aucun l’eau ne coulait le 5 août. Tous ne présentent que de petites mares encombrées de roseaux (Vétiver, Panicum, Mil sauvage, Bourgou) sur leurs bords. Dans le chenal oriental seulement on observait des dépôts de brindilles, indiquant que l’eau avait déjà coulé d’une mare à l’autre, à la suite des dernières pluies.

Entre chaque bras existent des dunes tantôt nues, tantôt couvertes de grands indigofères sauvages. Le lit de chaque dépression est à peine indiqué, celui du bras oriental seul est bien encaissé entre deux berges taillées à pic dans l’argile, celle de droite ayant 3 mètres de haut et celle de gauche ayant seulement 1m,50. Dans les autres, le lit est tout à fait incertain et se compose seulement de poches et de culs-de-sac où l’eau s’accumule au moment de l’inondation, mais où il n’existe jamais de véritable courant. D’ailleurs, selon les indigènes, l’eau ne monte pas tous les ans de manière à atteindre Madjé. L’inondation qui permit à M. GENTIL, en 1897, de remonter le Ba Mbassa avec le Blot était si exceptionnelle que les vieillards n’en avaient jamais vu de semblables. En 1898, d’après les indigènes, le Ba Mbassa est resté complètement à sec. En 1899, il y eut encore une grande crue et depuis on n’en a pas vu de semblable. C’est à l’époque de la récolte du Mil, c’est-à-dire en novembre, que la hauteur des eaux est la plus forte au Baguirmi.

Le Bahr el Erguig à Tcheckna. — Sa vallée tortueuse consiste en une dépression sablonneuse, large de 1.500 à 3.000 mètres. Un rideau d’arbres espacés indique seul sur chaque rive la limite où s’arrête l’inondation, car le lit n’a point de berges. De chaque côté, un glacis en pente douce, gazonné par des touffes de Vétiver ou des herbes salicicoles, descend vers le fossé où coule l’eau au début de la crue. Ce canal, jonché de bancs de sable très fin, a lui-même un lit très indécis large de 30 à 50 mètres. Parfois il est dominé de falaises de 4 à 8 mètres, entaillées dans le sable ; parfois il est dépourvu de berges et chemine entre des bancs de sable dans des marais encombrés d’herbes aquatiques, au milieu desquelles il se perd. On conçoit que la marche de la crue soit très lente. La pente générale est extrêmement faible. Puis le sable absorbe l’eau au fur à mesure qu’elle arrive ; les grandes dépressions marécageuses en retiennent aussi une partie, car les herbes y jouent le rôle d’une éponge qui ralentit encore le courant. Enfin au moment des pluies violentes, les bancs se déplacent et viennent barrer le chenal. A moins qu’une forte crue ne vienne déblayer plus tard ce barrage, il ne tardera pas à se consolider par de nouveaux apports, surtout grâce à la végétation qui le recouvre. Il se constituera en arrière une mare permanente, parfois suffisamment profonde pour que les hippopotames puissent y rester toute l’année. On cite aux environs de Tcheckna les mares de Malcassa près de Guérié (en amont) et celles d’Artaïe (en aval) comme étant dans ce cas.

Le lit est complètement à sec de février à octobre. A partir de mars, les mares des cavités plus profondes s’assèchent elles-mêmes. En mai et juin on trouve difficilement de l’eau à Tcheckna. Les pluies remplissent quelques creux aux parois argileuses ; mais dans les autres le sable ne tarde pas à absorber l’eau apportée par des affluents torrentiels. Mais le ruissellement, si rapide qu’il soit, a eu le temps d’arracher aux terres cultivées l’humus qu’il entraîne dans le lit du Bahr el Erguig. Les plaines ne sont pas encore suffisamment nivelées pour que les grandes dépressions africaines qui en occupent le centre ne contribuent à l’appauvrissement du sol, loin d’être une source de richesse pour le pays.

La crue arrive à Tcheckna du 15 octobre au 1er novembre, elle continue parfois à s’écouler jusqu’au mois de janvier. Les années de faible inondation l’eau remplit seulement le chenal (olo ou alba) et les marais cités (boucou angué). Les années de grande crue elle remplit tout le lit (Kokoba) ; les hippopotames et les crocodiles remontent alors en grand nombre ; il y a une profondeur de 5 à 8 mètres d’eau dans le thalweg du chenal et, disent les indigènes, un courant impétueux. Mais cela ne dure que quelques jours. L’eau abandonne très rapidement les glacis latéraux qu’elle a momentanément recouverts. Ces glacis (mankéla) reçoivent chaque fois une mince couche (5 à 6 millimètres) d’humus qui est emportée par la crue suivante. Leur sol est constitué par une argile jaune-rougeâtre qui retient de nombreuses flaques d’eau. Aussi n’est-il point utilisé pour la culture. Les plantations de mil s’arrêtent à quelques mètres de la limite extrême des inondations.

Les falaises qui surgissent çà et là dans le lit moyen du Bahr el Erguig permettent de déterminer l’origine du fleuve et les variations qu’il a subies dans les époques précédentes. Le Bahr el Erguig s’est déblayé un lit immense dans l’alluvion ancienne (argile du Baguirmi). Il était alors un fleuve permanent, large de 1 à 4 kilomètres. Au milieu il avait une profondeur de plus de 20 mètres ; une couche de sable dont nous n’avons vu nulle part la base se déposa peu à peu au fond. Il recevait du Baguirmi des affluents dont le cours n’est reconnaissable qu’en quelques points. Puis les pluies soudaniennes diminuèrent. Le Ba Mbassa suffit une partie de l’année à l’écoulement des eaux venant du S. Ce ne fut plus qu’à des intervalles lointains qu’il y eut encore des crues violentes. Dans les assises de sable on constate par intervalles des couches de 10 à 20 centimètres, formées presque exclusivement de galets quartzeux dont les plus volumineux ont la grosseur d’un œuf de pigeon. A ce moment déjà l’eau n’occupait plus tout le lit, mais seulement un chenal restreint et tortueux, où les bancs de galets sont très localisés. Plus tard s’établit çà et là dans le lit un régime marécageux car on observe, par endroits, des couches noirâtres qui ont jusqu’à 15 centimètres d’épaisseur. Elles sont recouvertes de sable dont l’horizontalité des stratifications indique la lenteur du dépôt. Cette alternance de formations marécageuses et fluviatiles marque un régime irrégulier à une époque déjà ancienne puisqu’au dessous on observe 5 à 6 mètres de sables compacts. Depuis, l’envasement a continué et le Bahr el Erguig, qui ne reçoit plus ses anciens affluents baguirmiens, s’appauvrit de plus en plus.

VI. — LES MARAIS ENTRE MASSÉNIA ET LE BA LAÏRI

A l’E. de Massénia la carte de Barth indiquait déjà de grands marais s’étendant entre les villages de Bidri, Balao, Bourgoumassa, Mossero et se prolongeant vers le Ba Tha ou Ba Laïri. Ces marais existent en effet ; ils sont assez profonds pour barrer la route aux caravanes en août et septembre. Le Béda, le plus rapproché de Tcheckna, se nomme Béda Kaga. Il se poursuit sur Déouligna, rejoint le Béda Kindji qui se prolonge vers le N.-E., et par Absaïn, atteint le Ba Tha à El Birki. Par suite de cette communication, aux hautes crues le poisson se répand jusqu’aux environs de Massénia. Les Baguirmiens affirment que ces marais ne communiquent pas avec le Ba Mbassa. Cependant il n’est pas douteux qu’anciennement le Ba Laïri et le Ba Mbassa étaient en rapports par un bras qui partait des environs de Tcheckna et par le N.-E. joignait El Birki. Les apports sableux du Ba Mbassa ont formé à son confluent avec ce diverticule un barrage de dunes qui a interrompu la communication. Le Bouta Melmess prolongé par le rahat Beinbey, situés à mi-chemin entre Massénia et Abougher, unissent et ont dû unir le système du Kindji aux marigots, situés à l’E. de Dourbali et communiquant avec le Chari. Enfin avec ce groupe de canaux venaient s’aboucher les Minia formées au S. de Moïto. Ce système très complexe de canaux devait lui-même être en communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui par des canaux découpant le Khozzam.

Tous les pays s’étendant depuis le bas Bahr Salamat et l’Iro jusqu’au Bas-Bahr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges. Dans ces lagunes, dans les parties les plus profondes des canaux vivaient en quantité les caïmans et les hippopotames. Ces grands animaux ont peu à peu disparu. Il en est resté encore jusqu’à nos jours dans certains rahats, simples flaques, où ils trouvent à peine assez d’eau pour subsister. Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui l’archipel Kouri à l’entrée du Bahr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes.

[Note 195 : Timmé est une agglomération située à 4 kilomètres environ au S.-O. de Kendégué.]

[Note 196 : Il y avait un léger courant le 25 juin et le 7 juillet à Koulfé. Les mares étaient reliées entre elles par un filet d’eau large de 2 mètres, profond de 0m,30. Le courant avait une vitesse de 0m,50 à la seconde.]

[Note 197 : Ce granite a une teinte très claire, presque blanchâtre. Il n’est point traversé de filons. Au pied de la colline se trouve une couche épaisse de quelques décimètres, de latérite ferrugineuse compacte, sans méats, formée de grains de quartz arrachés au granite et étroitement cimentée par le magma rouge. Au-dessus de la latérite, ainsi qu’en certains autres points au contact même de la roche on reconnaît l’arène granitique très rubéfiée, mais non cimentée. Enfin, bien au- dessus de la latérite, les grandes tables plus ou moins inclinées de granite présentent un vernis rougeâtre de latérite très mince. En haut, au contraire, le granite est à nu et n’est même pas recouvert de thalles de Cryptogames.]

[Note 198 : Les habitants de Timmé et de Kendégué m’ont nié l’existence de ces refuges et je comprends que ces gens ne tiennent point à dévoiler leurs secrets à un blanc.]

[Note 199 : Leur chef Kharta a été tué trois jours avant l’entrée de Mahmadou à Dougui. Il est remplacé par Bougaï qui, après le voyage du capitaine PARAIRE à Kendégué, a envoyé un bœuf au poste de Fort- Archambault en signe de soumission. Les hommes de Dougui ont donc des bœufs ? Non, ils l’avaient acheté aux Arabes contre de l’ivoire. Les hauteurs de Dougui sont encore appelées Timan par les Arabes ; les Fagnias disent Mané.]

[Note 200 : Les Zanes sont des Goullas (renseignement recueilli à Timmé).]

[Note 201 : Ceux de Kendégué se livrent aussi à la pêche. Au commencement de la saison sèche, ils vont du côté du lac Iro barrer les firkis inondés et capturer, avec leurs paniers sans fond, les poissons attardés dans ces prairies momentanément recouvertes.]

[Note 202 : J’ai remarqué qu’à Timmé on entourait de cordes les champs de mil pour empêcher les antilopes d’y pénétrer. Dès cette époque, alors que le sorgho est encore tout jeune, les antilopes délaissent en effet les succulentes pousses d’Andropogon sauvage pour celles du sorgho, probablement plus savoureuses encore. N’ayant point de fusils on ne peut faire la chasse à ces animaux : on se contente donc de les éloigner.]

[Note 203 : La végétation de ces rochers est d’une grande richesse, et présente un caractère méridional très prononcé. Dans les parties les plus ombragées, entre les fentes de la pierre croissent encore de charmants Adianthum et leurs frondes gracieuses sont d’un ton vert clair qui s’harmonise avec les thalles des Riccia et des jeunes mousses annuelles qui depuis l’arrivée des pluies tapissent les anfractuosités. Le Cissus quadrangularis affectionne particulièrement ces rochers ; au contraire l’Euphorbe cactiforme fait défaut.]

[Note 204 : Boli serait à 4 jours de Kendégué. Il s’y trouve des Arabes indépendants du Ouadaï. A Boli on est à 6 ou 8 jours du cœur du pays Guéré. Les Arabes viennent souvent commercer à Kendégué. Ils remportent du mil, de la graisse et des volailles, en échange des toiles de coton du Ouadaï et de quelques perles. Rarement ils trouveraient un peu d’ivoire.]

[Note 205 : J’ai vu un cavalier à l’approche du village et appris que les Bouas riches possèdent des chevaux.]

[Note 206 : Gaourang, le sultan du Baguirmi, était à Korbol avec 2000 guerriers.]

[Note 207 : Dans le village s’observent des Balanites atteignant 15 mètres de haut, sans fruits à cette époque.]

[Note 208 : Tout à côté se trouvait Mongolla qui fut anéanti par Rabah au début des hostilités contre Gaourang.]

[Note 209 : On donne l’hospitalité aux étrangers sous un refuge semblable construit à l’entrée du village.]

[Note 210 : Les Baguirmiens en mangent la gomme.]

[Note 211 : Ces terrains couverts de marais se nomment Maouin en baguirmien ; les marais eux-mêmes sont appelés Béda (baguirmien), Koulo (Kotoko). La brousse boisée proprement dite s’appelle Bangala (baguirmien) ; les places où le sol est légèrement bombé et sur lesquelles l’eau ne séjourne pas, forment des aires complètement dépourvues de végétation, à surface dure et jaunâtre nommées Kébara en baguirmien. Les rares emplacements où la terre est cultivée constituent le Tougouz. En certains endroits, le lit du Bahr el Erguig déborde aux hautes crues. On nomme Man Kéla, le terrain qu’il couvre (Les Kotokos appellent Hava les terres recouvertes par les crues du Chari).]

CHAPITRE XIII

LE NORD DU BAGUIRMI

I. Dans les steppes du Baguirmi. — II. Région de Moïto.

* * * * *

I. — DANS LES STEPPES DU BAGUIRMI

Le 25 août dans l’après-midi, je pris congé de mon excellent hôte, le capitaine JACQUIN. Une marche de 5 heures à travers la steppe difficilement praticable me conduisit aux ruines de Massénia, l’ancienne capitale du Baguirmi. Les pluies des jours précédents avaient transformé le pays en un immense marécage. Ces marais que j’allais parcourir pendant une quinzaine de jours ne ressemblaient pas à ceux où j’avais erré à l’O. du lac Iro, c’était plutôt une grande plaine sans horizon, toute semée d’arbustes épineux ou d’arbres rabougris parmi lesquels dominaient plusieurs espèces d’Acacia aux épines traîtresses. Le sol, partout argileux et plat, était couvert de nombreuses espèces de Graminées et surtout de variétés fourragères de Panicum formant un tapis discontinu, interrompu par les flaques d’eau et les buissons de Gommiers. Quel pays monotone ! Quelles heures de lassitude j’ai passées dans cette steppe, pays de la soif en saison sèche, en hivernage pays de bourbiers d’où surgissent le soir des myriades de moustiques, depuis les Anophèles propagateurs du paludisme, jusqu’aux Culex aux morsures douloureuses. Certes je ne souhaite point aux enthousiastes de la mise en valeur rapide de notre Afrique Centrale d’être condamnés à vivre dans ces steppes, plus tristes peut-être que le Sahara où l’on jouit au moins de grands horizons. Dans la steppe le naturaliste ne trouve même pas un dédommagement à ses peines : la flore est d’une uniformité désespérante. Il en est de même de la faune, rien n’est plus rare qu’un papillon ; très peu d’insectes visitent les boules de fleurs d’Acacia, malgré leur parfum pénétrant.

Dès le premier jour, je compris combien serait pénible cette marche à travers les marais coupés d’îlots d’Acacias. Les herbes nous cachaient souvent les flaques d’eau et il fallait prendre des peines infinies pour ne pas tomber dans la vase où les pieds s’enfonçaient profondément. Le sentier était souvent caché par l’inondation, de sorte que nous étions obligés d’avancer à l’aventure. Parfois il fallait revenir sur nos pas, les clairières suivies conduisant dans de profondes dépressions en cul- de-sac où l’eau s’était accumulée et où une couche de petites plantes flottantes, des lentilles d’eau et des Wolfia cachaient une nappe profonde de plus d’un mètre. Alors avec des précautions infinies mes porteurs, qui toujours marchaient en avant, s’arrêtaient, revenaient en arrière me dire qu’il ne fallait plus avancer et nous changions de direction, à travers les Krebs et les riz sauvages.

Gaourang m’avait donné une vingtaine de porteurs. Deux ou trois s’enfuirent dès la première nuit, ils furent facilement remplacés par des volontaires engagés au petit village de Massénia. J’étais accompagné par un notable baguirmien que le sultan avait chargé de veiller à la marche du convoi et de recruter des porteurs le cas échéant.

Le soleil disparaissait dans la futaie épineuse lorsque j’arrivai au pied des murailles de Massénia. Depuis une heure je cherchais ces ruines qu’on m’avait décrites comme imposantes. Nous cheminions à travers les marais, dans les hautes herbes d’où émergeait à peine la tête de mes compagnons. Cette steppe marécageuse présentait ce soir-là un aspect encore plus triste que d’ordinaire. La traversée des flaques d’eau boueuse nous avait éreintés. Les pluies abondantes de la nuit dernière avaient élevé leur niveau, et, par place, les hommes avaient de l’eau jusqu’à la ceinture. C’est à travers ces fondrières qu’étaient passés dans la matinée les cavaliers du village d’Abougher, venus à Tcheckna saluer Gaourang, à l’occasion de son retour. Les pieds de leurs chevaux avaient rendu le chemin, déjà difficile en temps ordinaire, encore plus impraticable. Nous avancions très lentement. Soudain est apparue, à 50 pas devant le convoi, la muraille effritée de la ville morte. La steppe s’arrêtait là, brusquement. Pas une plante n’avait encore envahi ces ruines. En un clin d’œil je fus sur le sommet de l’enceinte. A la vue de ce qui avait été Massénia, je suis resté anéanti. Par ce soir d’hivernage, le paysage noyé dans la pourpre du couchant était d’une tristesse infinie. De la ville décrite avec tant de soin par BARTH, il ne reste rien, absolument rien. La trace même des mosquées, des palais des sultans, des caravansérails, de ces grands abreuvoirs où les caravaniers conduisaient leurs montures est totalement effacée. De hautes graminées, s’élevant à 1m,50, remplissent l’intérieur de l’enceinte. Par places, les indigènes des villages voisins ont retourné la terre et planté du sorgho qui végète à merveille sur ce sol imprégné de substances organiques. Ailleurs, l’herbe est couchée et piétinée par les fauves et les antilopes, car ce lieu est maintenant le repaire d’innombrables bêtes sauvages. Çà et là quelques Balanites au feuillage glauque, aux rameaux retombants, profilent leur lugubre silhouette, tel un saule pleureur au milieu d’un cimetière. Ce n’est pas seulement la vue de cet arbre qui évoque l’impression d’une nécropole. Dans l’argile du mur ébréché on voit pêle-mêle des tibias humains, des morceaux de crânes, des débris de poteries. La pluie a creusé des fossés profonds, parfois de plus d’un mètre, à travers l’emplacement de la ville où s’élevèrent des demeures somptueuses. La vue de ces ruines m’a fait penser à celle de Ghasr Eggonio, l’ancienne capitale du Bornou, détruite par les Foulbés en 1809 et dont les débris imposants apparurent à BARTH en 1852 dans un cadre identique[212].

L’enceinte de Massénia mesurait 15 à 20 kilomètres de tour. Fort endommagée au siège de 1870, quand les Ouadaïens se rendirent maîtres de cette contrée, elle était encore très imposante, en 1897, lorsque M. GENTIL la visita. Cependant, les Baguirmiens, en pleine décadence depuis un siècle, n’avaient pas songé à réparer les brèches et la partie éboulée du mur. La ville d’ailleurs avait perdu une grande partie de ses habitants. Aussi, lorsqu’on apprit en 1898 que Rabah marchait sur Massénia, le sultan Gaourang, dans l’impossibilité de soutenir le siège, fit incendier sa capitale. Elle fut détruite de fond en comble et les habitants se dispersèrent le long du Bahr el Erguig et du Chari. Après la défaite du conquérant, le sultan, au lieu de s’établir en cet endroit qui lui rappelait de si lugubres souvenirs, vint camper à Tcheckna, jusqu’alors village sans importance. Il y fut bientôt rejoint par plusieurs milliers de sujets. A Massénia, comme nous l’avons dit, il ne reste plus rien. Les remparts, larges de 4 à 6 mètres à la base, éboulés, coupés de brèches en maints endroits, constituent encore, par places, un mur de 5 à 8 mètres de hauteur. Les faces tournées au S. et à l’E. ont été endommagées par la pluie. Les autres côtés, ainsi que l’intérieur du mur, ont beaucoup moins souffert ; du reste la crête du Tata est parfois de plain pied avec le sol de l’ancienne ville, celui-ci étant presque partout surélevé de 2 ou 3 mètres sur celui de la plaine environnante. En dehors de l’ancienne enceinte, et à 500 mètres au S.-E., quelques familles baguirmiennes ont formé un village gardant le nom de Massénia, et composé d’une quinzaine de cases bâties sur un petit coteau dominant de quelques mètres les marais environnants. C’est dans ce hameau que nous avons passé la nuit du 26 août. Le lendemain matin, dès 9 heures, nous le quittions, et après avoir traversé les marais qui l’entourent, marais remplis de sorgho et de petit mil, à demi noyé dans l’eau, nous pénétrions de nouveau dans l’intérieur des ruines. Il faut environ une demi-heure pour traverser le quartier E., du S. au N. Les grands Andropogon soudanais, très rares depuis le 10e parallèle, forment ici des prairies très étendues, mais l’herbe qui domine sur les ruines de Massénia est le Dactyloctenium, dont les graines sont en ce moment parvenues à maturité. Cette charmante petite graminée, comme le mouron de nos pays tempérés, croît à l’état sauvage dans tous les terrains cultivés et le long des chemins, partout où l’homme a séjourné quelque temps. Son grain, encore plus fin que celui de l’Eleusine, constitue un aliment médiocre permettant aux indigents de subsister jusqu’à la récolte des céréales. Nous croisons une troupe de pauvres gens, femmes et enfants, qui ont bravé la rosée matinale très abondante pour venir disputer aux passereaux ces vivres de famine. Ils saisissent les épis d’une main et font tomber les grains mûrs dans la calebasse tenue de l’autre main. Malgré la hâte avec laquelle ils opèrent, ils n’ont encore recueilli que quelques poignées, et une grande partie de la journée va être passée dans ces ruines à glaner ainsi la nourriture quotidienne. N’est-ce pas un contraste lamentable que la vue de ces quelques misérables mourant de faim, les seuls occupants de la place où s’élevait il y a quelques années encore l’une des cités les plus fastueuses des empires soudanais.

Je songe involontairement à l’ancienne grandeur du Baguirmi, telle que la révélèrent à BARTH les vieillards qu’il questionnait à cette place même il y a 50 ans. Bien des réflexions envahissent la pensée. Peut-on démêler dans l’imbroglio des intrigues, des haines ou des rivalités qui pendant plus d’un siècle l’ont agité, la cause immédiate de la ruine de cet empire ? A notre avis l’explication est simple. Le Baguirmi dut sa richesse, et ses sultans, leur puissance, exclusivement au commerce des esclaves, cela, tandis que la prospérité des grands Etats soudanais, le Bornou, le Sokoto, l’Adamoua, le pays Somrai vivait non seulement de la traite des noirs mais surtout du commerce des tissus, du sel, du natron, de la kola, du bétail. Les Baguirmiens travaillaient à peine. Ils prélevaient dans les pays voisins tous les esclaves dont ils avaient besoin pour payer ceux qu’ils recevaient de l’extérieur. Ces mêmes esclaves étaient employés à la culture tandis que les possesseurs du pays vivaient dans l’opulence et l’oisiveté. Ils excitèrent ainsi la jalousie des maîtres du Ouadaï, du Kanem et du Bornou. De là ces expéditions où le Baguirmi eut fréquemment le dessous. En outre, la caste noble avait contracté de telles habitudes de mollesse qu’elle se désintéressa même de la direction de l’Etat. Déjà au temps où BARTH visita le pays, une partie des charges administratives étaient entre les mains des eunuques du sultan. Ces eunuques furent, dans les dernières années et sont restés encore aujourd’hui, les seuls chefs de l’armée. Aussi les Baguirmiens ne purent-ils résister ni à l’invasion du Ouadaï, en 1870, ni à celle des Tourgous, en 1893, et Rabah ne fit que précipiter la ruine du Baguirmi où il ne trouva à glaner qu’un maigre butin. L’Empire du Logone et le Bornou perdirent leur indépendance dans les mêmes circonstances et pour les mêmes causes, mais les populations furent moins éprouvées et le commerce continua à entretenir une certaine activité. Au contraire, le Baguirmi fut complètement ruiné après le passage de Rabah qui razziait ou anéantissait tout. Les provinces Saras, très appauvries, fournirent beaucoup moins d’esclaves ; enfin notre occupation, si tolérante pourtant, gêna quelque peu le trafic du bois d’ébène. Gaourang n’a recouvré, après les batailles de Koussri et de Dikoa, qu’une petite partie des guerriers et des femmes qui lui avaient été enlevés après le combat des rochers des Niellims. Les villages sont dépeuplés et ruinés, d’autres complètement abandonnés ; les troupeaux ont presque disparu. Le sultan actuel, épicurien plongé dans la vie facile des harems, ne s’en aperçoit peut-être pas encore, mais il n’est pas douteux que son empire est dans le dénuement le plus complet. Les nobles ont des besoins qu’ils ne peuvent plus satisfaire. Les esclaves, éparpillés dans les villages de culture, étant seuls à travailler, n’arrivent pas à faire vivre la masse des désœuvrés. En ce moment même, le tiers de la population de Tcheckna manque de mil, et les plus hardis de ces affamés se sont dispersés dans les pays environnants à la recherche d’un village où ils pourront vivre en pillards aux dépens des cultivateurs jusqu’à la moisson prochaine.

De Massénia à Abougher, la distance est d’une trentaine de kilomètres et le sentier serpente continuellement à travers la plaine argileuse semée d’arbustes épineux parmi lesquels domine l’Acacia arabica. Cet arbre a fréquemment les racines dans l’eau à l’hivernage. Les épines pénétrantes dont sont armés ses rameaux entravent la marche autant que les flaques d’eau où il croît, et les fossés comme celui que nous avons traversé au sortir de Massénia, large de 200 mètres et profond de 1m,20. Le cheval passe à la nage tandis que nous arrivons à gagner l’autre bord en nous frayant une trouée au milieu des herbes inondées, avec de l’eau jusqu’aux aisselles. De semblables étangs ne sont point rares au Baguirmi en cette saison, et les caravanes sont parfois obligées d’effectuer de longs détours pour les contourner. D’ailleurs en hivernage les transactions d’un village à l’autre sont presque interrompues par suite de l’impraticabilité du pays. Cette même terre, actuellement toute couverte de flaques d’eau et de bourbiers, devient en saison sèche dure comme la pierre, et les points où les caravanes peuvent s’abreuver sont extrêmement rares. A 10 kilomètres avant d’arriver à Abougher, je croisais sur le sentier le lieutenant BLARD, parti en tournée topographique dans le Débaba, et qu’une affaire urgente rappelait à Tcheckna. Il venait d’effectuer une marche de 150 kilomètres en 30 heures, franchissant les marais et les étangs qui barraient le chemin de Lahmeur. Des raids de ce genre ne sont point très rares chez les officiers de nos possessions africaines, et font le plus grand honneur à leur énergie.

Vers 3 heures de l’après-midi, nous arrivons sur un petit mamelon sablonneux dont l’aspect diffère totalement des marais que nous venons de traverser. Là le terrain est légèrement bombé et perméable, de sorte que l’eau s’écoule après chaque pluie, aussi les habitants en ont ils fait un canton de prédilection pour la culture des céréales. La grande plaine sablonneuse, surélevée de 3 à 10 mètres au-dessus des marais, qui a le village d’Abougher pour centre et 10 kilomètres environ de rayon, est à cette époque couverte de champs superbes[213].

Nous retrouvons ici un peu de la prospérité agricole du Soudan nigérien. C’est dans cette plaine, du reste, si l’on en croit la tradition, que la civilisation baguirmienne a pris naissance. Avant d’aller occuper l’emplacement de Massénia, les premiers sultans résidèrent dans cette localité qui est encore aujourd’hui l’un des principaux greniers du Baguirmi. Abougher nourrit une grande partie de la population de Tcheckna et vend, en outre, beaucoup de grains aux caravanes qui traversent la contrée. Ce canton comprend de grosses agglomérations environnées de plusieurs petits villages de culture[214].

27 août, Village de Moula. — La route directe d’Abougher à Moula, longue d’environ 45 kilomètres, est, en cette saison, absolument impraticable. Je n’ai pu m’y risquer avec mes nombreux porteurs. En certains endroits les piétons enfoncent dans l’eau et la vase jusqu’à la ceinture. Le passage récent de nombreux cavaliers a défoncé le sentier encore davantage. D’ailleurs ces marais sont bien peu intéressants, leur flore est partout la même, et l’horizon est extrêmement borné à travers les bois d’acacias.

Le lieutenant BLARD, qui a passé à travers ces marais et qui a failli laisser son cheval enlisé dans le bourbier, me conseille de faire un détour à l’O. par Arahil. Après la sortie des cultures d’Abougher que nous avons mis une heure et demie à traverser, nous coupons la plaine couverte d’acacias, tantôt sèche, tantôt inondée. Par places, le terrain devient plus marécageux, il est déboisé et les monocotylédones bulbeux (Crinum pauciflorum et Acrospira) le recouvrent. Les flaques d’eau que nous rencontrons sont franchies sans difficulté. Il faut cependant excepter un large marais, bordé de hautes herbes, large de près de 500 mètres en certains endroits, et où l’eau atteint déjà 0m,70 de hauteur sur quelques points. On le coupe une heure avant d’arriver à Arahil. Je l’ai traversé encore le lendemain, à 2 heures à l’E. du village. En cet endroit, il avait un lit très net, large de 200 mètres, un fond asséché, sans vase. Il se dirige de S. 20° O. vers N. 20° E. Les arbres manquent dans la dépression et existent, au contraire, en grand nombre sur les bords, formant une fausse galerie. Les Arabes m’ont raconté que ce sillon était la Minia qui va des marais à l’O. de Mokto à un village nommé Iden, au S.-O. d’Arahil. On le nomme dans la contrée Alma-Gari. Je présume qu’il n’est autre que le grand fossé qu’on traverse pour aller d’Abougher à Dourbali. Ce dernier est plein d’eau en cette saison et on est obligé de le passer à la nage ou à l’aide de radeaux. La première agglomération que nous rencontrons est le petit village de Séhé-Baya, situé au N.-N.E. d’Abougher et à 16 kilomètres des dernières cases de cette agglomération. Le second est le village de Arahil, situé à 17 kilomètres N.-N.O. du précédent. De Arahil à Moula, la distance est de 35 kilomètres et le sentier se dirige droit de l’O. à l’E.

Des marais bourbeux assez étendus environnent Arahil, mais à partir de l’Alma-Gari jusqu’à Moula, c’est-à-dire sur un parcours d’environ 25 kilomètres, le sol change de nature : il devient sablonneux et sec. La couche argileuse située au-dessous des sables ne se révèle que par de petits emplacements, souvent éloignés de plusieurs lieues les uns des autres et formant des bandes sur lesquelles on trouve encore de l’eau et des marais. Au contraire, dans le reste du terrain, le sol est sec, même en hivernage. La grande plaine sablonneuse que je viens de traverser et qui tire son origine de l’érosion des pics granitiques voisins, a un aspect tout différent de la région argileuse baguirmienne. Les acacias y sont rares. Les Térébinthacées y sont également clairsemées, les buissons manquent à peu près complètement. Ce qui domine, ce sont de petits arbres élevés de 6 à 10 mètres (Anogeissus, Balanites, Combretum glutinosum, Bauhinia). Et ces arbres très espacés produisent encore l’impression du verger comme sur la 9e parallèle. D’ailleurs on se trouve sur un terrain qui a été cultivé il y a peu d’années, et c’est l’homme qui a probablement détruit tous les petits buissons qui peuplent habituellement la steppe. Actuellement le sol est envahi par des herbes en fleurs, hautes de 0m,30 à 0m,40, en touffes clairsemées. C’est un pâturage d’excellente qualité, beaucoup mieux approprié à la nourriture du bétail que les prairies élevées de plus de 1 mètre, formées de Panicum, de Ceteria et de quelques rares Andropogon qui recouvrent la lande argileuse. Sur le terrain sablonneux que nous traversons, la flore des prairies est différente. Le Dactyloctenium forme les 4/5 du tapis, auquel s’associe, en grandes quantités, une Acanthacée à jolies fleurs bleues, ainsi qu’un petit Commelina rampant, très abondant et recherché par les animaux domestiques.

Les trois villages traversés sont relativement riches en troupeaux. Ils possèdent chacun une dizaine de chevaux, 30 à 50 bœufs ou vaches, une centaine de moutons ; enfin, à Moula, j’ai vu 3 autruches domestiques et une jeune autruche. Le bétail est entouré de grands soins et on le rentre dans les cases à la tombée de la nuit. C’est à ce moment que se fait la traite des vaches. De grand matin on les trait encore et on les conduit au pâturage avant le lever du soleil. La mouche bodjené n’existe pas, au dire des indigènes, mais, par contre, les moustiques sont très abondants et du crépuscule à l’aurore on entend leur bourdonnement ininterrompu. Il paraît que les animaux domestiques n’en sont point incommodés. Séhé-Baya et Arahil possèdent chacun 80 à 100 cases ; Moula, de 100 à 120.

Dans les deux premiers villages, les habitants se disent Arabes, appartenant à la tribu des Yessés. Leurs cases, construites sur le type de celles des Arabes du Dékakiré, sont grossières, mais larges et propres. Les murs et le toit sont en tige de mil. A l’intérieur est le lit sur lequel repose pendant la nuit le maître de la maison, entouré de ses moutons. Ce lit est en planches, élevé de 1 mètre au-dessus du sol, et surmonté parfois d’un baldaquin. Les habitants de Moula sont des Baguirmiens nommés Noubas par les Arabes pasteurs, mais ils ont tout à fait le type de l’Arabe du pays. Les cases sont les mêmes et il n’y a point d’enclos en paillassons comme chez les vrais Baguirmiens. Les hommes de Moula m’ont d’ailleurs raconté qu’il avait existé dans leur village de nombreux arabes de la tribu des Ouled-Moussa, mais à la suite de mariages, ils avaient été peu à peu assimilés par les Baguirmiens plus nombreux. Aujourd’hui il ne reste plus que quelques Arabes se disant non mélangés. Les Fellatas ne font que passer dans le pays.

30 août, Ardébé. — De Moula à Ardébé la distance est d’environ 40 kilomètres. Pendant 7 heures de marche nous cheminons, à partir de Moula, en un pays presque constamment sablonneux. Nous ne rencontrons des affleurements argileux, recouverts de marais, que de loin en loin. Ces étangs sont d’ailleurs fort peu étendus. Il faut en excepter de grandes mares situées à gauche du sentier entre le 22e et le 23e kilomètre, entourées d’une ceinture épaisse de grands Acacias en fleurs dont les rameaux supportent d’innombrables nids de Gendarmes ; ces superbes oiseaux au plumage jaune safran piaillent au bord du sentier en picorant les épis mûrs du Panicum. La végétation des coteaux sablonneux présente l’aspect d’un verger dans lequel le Sclerocarya Birrœa, à port de pommier, est de beaucoup l’espèce la plus répandue. Avec les innombrables Graminées ressemblant à des Agrostis et à des Poa, auxquelles s’associent plusieurs espèces d’Indigofera et de Tephrosia dont les fleurs roses simulent de loin les Galeopsis, on se croirait dans une jachère de Normandie vue en automne. A certaines places broutent des antilopes, mais au lieu de se réunir par grands troupeaux, comme à la saison sèche, elles s’isolent en ce moment par couples : c’est la période des amours.

Pendant les deux heures qui précèdent l’arrivée aux rochers d’Ardébé, on chemine presque constamment à travers la steppe marécageuse de petits Acacias. Nous sommes rejoints dans ces marais par une caravane de pèlerins qui nous suit depuis Abougher. Outre son chef monté sur un âne, elle se compose de 6 esclaves porteurs, armés de flèches, de deux femmes chargées de calebasses et préparant la nourriture en route ; enfin un enfant de 5 ou 6 ans va à pied. Ces gens viennent du Sokoto et se dirigent à la Mecque. Le pèlerin me raconte que ses porteurs sont des esclaves qu’il vendra en route pour subvenir à ses besoins. Il n’espère pas arriver dans la ville sainte avant deux ans.

Les rochers d’Ardébé sont formés de gros pitons de granite s’élevant d’une trentaine de mètres au-dessus de la plaine. Leur masse sombre et dénudée émerge au loin des fourrés de petits arbustes épineux. Après les avoir contournés nous entrons dans les premiers champs de mil qui annoncent la proximité des cases. La population, composée d’Arabes et de Ouadaïens, nous fait un accueil très empressé. J’ai en outre le plaisir de trouver là quelques spahis envoyés au-devant de moi par mon ami, le lieutenant LEBAS.

Tout le pays qui s’étend entre Ardébé, Lahmeur et les falaises de Moïto est argileux et recouvert de vastes marais à l’hivernage. Mais, autant l’eau y est répandue à cette époque de l’année, autant elle est rare à la saison sèche. Il faut aller la chercher à de grandes profondeurs dans des puits spéciaux, et la quantité qu’on recueille est souvent très insuffisante pour abreuver le bétail. Ces puits sont creusés par des professionnels que les Arabes nomment Métréma. Ce travail ne se fait qu’à la saison sèche. Le Métréma va d’un village à l’autre. A l’aide d’une longue échelle en corde, il descend au fond du puits, et les habitants font la chaîne pour remonter la terre au fur et à mesure de l’extraction. Le métréma est payé à raison de 3 ou 4 moutons par puits. On trouvera dans l’étude de M. COURTET la coupe géologique des terrains traversés par un certain nombre de ces puits. Quelques-uns ont une profondeur vraiment extraordinaire. Celui d’Ardébé va chercher l’eau à 47 mètres au-dessous du niveau du sol. Il existait autrefois 8 puits dans ce village, mais 7 se sont comblés récemment par des affaissements. Celui de Lahmeur mesure 33 mètres de profondeur ; celui de Bolo, 36 mètres ; celui de Rédédioum, 26 mètres ; celui de Moziout, 28 mètres ; le puits de Gogo, 25 mètres, etc. Les Arabes me signalent en outre l’existence de puits profonds aux villages de Diokana, Al Mourra, Dagna, à l’E. du Laïri. A Moito, au contraire, on trouve l’eau à 2 mètres de profondeur. Le niveau de ces puits est constant en toutes saisons. On ne les utilise pas pendant la période des pluies, et pour éviter les effondrements on en obstrue souvent l’ouverture avec des branchages soutenant un épais bourrelet de terre. Avec l’argile retirée du puits, on construit tout autour des abreuvoirs circulaires larges de 1m,50 à 2 mètres et hauts de 0m,20 à 0m,30. Au fur et à mesure que l’eau est retirée, elle est versée dans ces cuvettes dans lesquelles les animaux se désaltèrent tour à tour. A certaines époques on est obligé de rationner les troupeaux, et chaque propriétaire doit venir faire l’abreuvage de ses animaux à une heure déterminée.

II. — RÉGION DE MOITO

1er septembre. — Cette contrée appelée Tinguili par les Koukas est un grand plateau sablonneux, surmonté de pics, de séries de rochers et de petits mamelons de granite dont le plus haut a une altitude relative de 50 mètres. Vers le S. et l’O. de grands marais couverts d’eau en ce moment se prolongent à l’infini vers Moura. Des marais analogues s’étendent vers Ngoura et Aouni.

A l’E. le plateau s’élève doucement vers le sillon qui prolonge le Ba Laïri. Cette partie du plateau est occupée par des Baguirmiens métissés d’Arabe, constituant la fraction des Mahaguénés, avec les villages de Abéleïa, Guegueur, Mosout, Ngogoti, Kannam, Fadiaoua, Amdallah. Tous ces villages (population totale : 1.000 habitants) sont très rapprochés les uns des autres et ne possèdent que des cultures pauvres. Les habitants vivent surtout de l’élevage des moutons et des vaches. Les cases sont construites grossièrement, comme celles des pasteurs arabes. Les murs et le toit sont en tiges de mil pressées les unes contre les autres, mais non tressées.

Sur le plateau proprement dit du Tinguili vivent les Koukas, qui ne forment plus que de misérables agglomérations de 50 cases au maximum. Aujourd’hui les Koukas occupent dans le Tinguili les centres très déchus de Aouni, Lafia, Mouti, Aboukokakib, Abougouti, Kalé, Ngoro, Isséni, Gono, Massarma. Le nombre des Koukas vivant dans ces villages n’excède pas 1.500. Les Koukas sont, à n’en pas douter, parmi les plus anciens habitants de la contrée qui s’étend de Ngoro au Fittri. Ils furent défaits par les Boulalas et s’établirent avec eux autour du Fittri. Plus tard les razzias des Ouadaïens obligèrent une partie des Koukas à s’enfuir et à venir se réfugier dans les rochers du Tinguili où ils avaient précédemment vécu et où ils n’échappèrent point encore complètement aux incursions des Ouadaïens. Actuellement, tous les Koukas vivent sous la suzeraineté, les uns des Boulalas, les autres des Baguirmiens.

Les Boulalas forment une autre fraction dont l’origine est assez incertaine. Actuellement la plupart vivent autour du lac Fittri, et leur sultan habite Yao, capitale de ce petit état. D’autres fractions sont dispersées à travers le Dagana. Au dire des Baguirmiens, les Boulalas sont bien venus du Bornou, comme l’avait pressenti BARTH. En se disant issus d’une tribu arabe, ils ont trompé NACHTIGAL, dans le but probable de rehausser leur prestige aux yeux du chrétien. Presque chaque jour j’ai dû déjouer des mensonges analogues commis par des Musulmans qui voulaient me faire croire à l’origine arabe de leurs ancêtres. J’ai eu parfois de véritables difficultés pour faire avouer aux nobles de l’entourage même du sultan Gaourang que leurs ancêtres avaient été des Kirdis. Qui dit païen, en ces contrées, dit esclave ; aussi un Musulman, fût-il dans la plus profonde misère, ne veut pas reconnaître une semblable origine.

Le village de Moïto est l’un des plus pittoresques de la région N. du Baguirmi. Bâti sur un plateau sablonneux, il se trouve à l’entrée d’un défilé entre deux chaînes de rochers granitiques dirigées vers le N.-E. Le rocher où s’élevait le palais du sultan Hagui le domine de près de 150 mètres. J’ai fait l’ascension de ce rocher, accompagné par quelques Baguirmiens qui ont tenu à venir me montrer les ruines du Tata en terre qui fut construit par Hagui, il y a 3 siècles. Elles sont encore très visibles, bien qu’elles soient recouvertes d’une épaisse végétation. Elles sont situées sur une terrasse dissimulée dans un chaos de gros blocs de pierres éboulées, terrasse dont l’accès est très difficile. Il faut se livrer à une gymnastique fort pénible pour y parvenir, en escaladant des blocs de roches sur une hauteur presque verticale de près de 80 mètres. Vers le N., deux autres mamelons profilent leur silhouette arrondie. Au S. et à l’O. s’étend une grande plaine basse à perte de vue jusqu’au pied du roc d’Ardébé dont on aperçoit la cîme. Le plateau sablonneux s’abaisse brusquement à la limite même des rochers, et de grandes lagunes sans arbres, transformées en ce moment en verdoyantes prairies, lui succèdent aussitôt. C’est le Firki, long de 10 kilomètres dans sa plus grande dimension et large d’environ 8 kilomètres entre Moïto et Ardébé. Il est à sec pendant une grande partie de l’année. En hivernage il emmagasine l’eau tombée sur le plateau, l’amasse dans une cuvette principale située près de Moïto et envoie des bras jusqu’à une cinquantaine de kilomètres vers Moula et Arahil, bras qui en ce moment se détachent en longues traînées vertes. Ils se prolongent vers le N.-O., vers Ngoura et Aouni, rendant l’abord de ces villages très difficile. Il est même probable qu’aux hivernages très pluvieux ils s’abouchent avec le Baro. La partie la plus basse du Firki, située à environ 2 kilomètres du village, est occupée par un bois épais d’Acacias dont les troncs brunis baignent dans la nappe miroitante d’un petit lac d’hivernage. D’innombrables bandes d’oiseaux de rivage tourbillonnent aux alentours. Au milieu de la journée, le phénomène du mirage s’y produit fréquemment, donnant l’illusion d’un vaste lac sur les rivages duquel végéteraient des futaies étendues. Si modeste que soit cette lagune elle n’en obstrue pas moins, d’août à octobre, le sentier se dirigeant vers le S. Il est très vraisemblable qu’il existait autrefois, en avant des roches de Moïto, un lac assez étendu qui, à l’époque des crues, recevait les eaux du S. par un chenal s’abouchant soit avec le Ba Mbassa, soit avec le Chari, en aval de Miskin[215].

10 septembre, Ancien lac Baro. — Le Baro est un Bouda, c’est-à-dire une grande dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 mètres à peine au- dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.E.-S.O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngoura, c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 kilomètres. Au dire des indigènes, elle se prolongerait encore plus loin à l’O., à l’intérieur du Khossam et jusqu’au Dagana. Elle passe un peu au N. de Zerara et ne communique pas avec le Bouda Addis. A l’E., le Baro ne communique pas davantage avec le Ferch. Il est aussi sans rapport avec le Bahr el Ghazal. C’est donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans relation depuis longtemps avec le lac. Les plus vieux Koukas n’ont jamais vu de poissons dans la dépression, et on ne trouve à sa surface ni ossements ni coquilles. Les années de grandes pluies, l’eau ne monte jamais à plus de 0m,40, et cela seulement en certaines cuvettes. A la saison sèche il n’y a pas trace d’eau nulle part. J’ai atteint le Baro, à 5 kilomètres de Sarar, après avoir marché dans la direction E.-N.E. Du S. au N. le Bouda paraît large de 12 kilomètres. Au N.-E. on distingue sa bordure entre Mouti et Gamzouz. A 20 kilomètres de distance, au point que j’ai abordé, le Baro n’a absolument aucun arbre. Un gazon de Graminées et de Légumineuses fleuries, hautes seulement de 0m,20 à 0m,30, le couvre presque entièrement. Sur les rives croissent en certains endroits d’épaisses prairies de Jute, d’Amarante, de queues de chien, de cléomes, de pourpier indiquant que le sol a été autrefois cultivé par l’homme. En outre, on observe sur le sable de nombreux débris de poterie qui seraient les derniers vestiges de villages koukas qui prospérèrent il y a quelques siècles sur les bords de ce lac. Sur les talus extérieurs pousse une futaie épaisse de Sclerocarya, d’Acacias et de Commifora, mais ce sont surtout les Doums qui forment le fond de la végétation arborescente.

13 septembre. — Les Koukas de Galemaga m’avaient affirmé que le Ba Laïri s’étendrait du côté de Débéker, mais n’irait pas jusqu’à Galémaga. En venant de Zérara, après avoir longé le bouda pendant 2 heures, j’étais entré dans une khala de Gommiers et de Doums, coupée çà et là de petits marais dont l’eau s’écoule lentement vers le bouda quand elle ne s’assèche pas sur place. En approchant de Galémaga on s’élève brusquement de 4 à 5 mètres sur le terrain sablonneux planté en petit mil. Le plateau qui environne les rochers de Gamzouz vient presque toucher les hauteurs sableuses de Galémaga. Si le Ba Laïri venait tomber réellement autrefois dans le Baro, il était fortement étranglé en cet endroit et son lit d’inondation ne devait pas avoir plus de 500 mètres. A 1 km. 500 des cases, le sentier qui se dirige au N.-E. vers Aouni, coupe presque normalement le bouda plein de flaques d’eau, large de 600 à 800 mètres. Les grands Acacias qui sont dans son lit indiquent très nettement la trace du sillon. Dans le fond même du bouda existe encore un fossé large de 3 à 4 mètres et plein d’eau, sans écoulement. Les gens de Galémaga appellent ce sillon le Bouda Kama. A Aouni j’ai pu m’assurer qu’une ligne de plateaux forme de l’E. à l’O. une hauteur que ni le Baro ni le Ba Laïri ne pouvaient franchir. La cuvette où sont les puits d’Aouni est nettement limitée de tous côtés, sauf vers le N.-O., où les marais nommés Tiné Magaria semblent se poursuivre vers le N. En allant d’Aouni à Gamzouz, on découvre aisément à l’entrée de ce dernier village un cul-de-sac arrondi par lequel le lac Baro se terminait de ce côté. Enfin, à une centaine de mètres plus à l’O. on aperçoit fort bien, à perte de vue, sur la gauche, la trouée qui faisait communiquer autrefois le Baro avec le Ba Laïri, par Galémaga. On nomme ce chenal Algoum.

Le vieux chef de Gamzouz, qui est âgé de 60 ans environ, me donne des renseignements intéressants sur l’hydrographie ancienne du pays : il a vu par 3 fois (la dernière fois, il y a 10 ans environ) l’eau du Ba Laïri venir à Galémaga. Son père avait entendu dire dans sa jeunesse aux vieillards qu’étant enfants ils avaient vu l’eau du Ba Laïri envahir, au moment d’une très haute crue, le Baro et y apporter des poissons. Il y aurait donc environ un siècle que les eaux ne viennent plus au Baro. Ce renseignement cadre assez bien avec la tradition des Makaris que nous rapporterons plus loin. Le Baro allait rejoindre le Chari vers Goulfei en traversant le Khossam[216] et le Dagana où il porte le nom de Sell. La trace de ce bras est encore marquée par une chaîne de Rahat où campent les Arabes. Les habitants de Ngoura me racontèrent quelques jours plus tard que ce prolongement passait par les localités suivantes : Guibni, Guirf Abguiré, Abédédi, Orkom, Kidiki, enfin Gaoui près de Koussri où il tombait dans le cours d’eau nommé, par les Baguirmiens, Bahr Ligna (Bahr Reguig par les Arabes). C’est un bras latéral au Chari qu’il rejoint, près de Mélé, à 60 kilomètres environ de Massakori et un peu au N. de Koussri. Le Chari s’élargit là en une dépression qui, au moment des inondations, peut s’étendre sur 5 à 6 kilomètres.

Aouni. — Les rochers de cette localité forment une chaîne de mamelons granitiques, surmontés souvent de blocs en forme de menhirs et recouverts sur leurs flancs de blocs énormes plus ou moins arrondis, entassés pêle-mêle les uns sur les autres en un chaos extrêmement pittoresque. Les plus hauts pitons atteignent à peine 100 mètres au- dessus de la plaine environnante. C’est au pied de l’un de ces gigantesques rochers qu’était installé le poste de spahis actuellement abandonné. J’y trouve un asile des plus confortables. De la terrasse où je campe un large sentier dévale vers le S. dans la cuvette où des puits sont creusés à quelques centaines de mètres des rochers, et à une quinzaine de mètres en contre-bas. Nous gravissons cette pente en enfonçant dans le sable très blanc, très fin et dépourvu de toute végétation sur d’assez grands espaces. On a la sensation de pénétrer dans un pays désertique. Je retrouve là beaucoup de végétaux du Sahara ou de la région de Tombouctou que j’observe pour la première fois ici à leur limite méridionale : Cocculus leæba, Leptadenia spartum, le Salvadora, un très remarquable Podaxon. Déjà les rochers de Kolkélé, d’Abougara et de Moïto étaient environnés de plateaux dont le sol et la végétation présentaient un caractère saharien. Mais ce n’est qu’après avoir franchi la grande dépression du Baro qu’on tombe en plein sable et en pleine flore saharienne. Il n’est pas surprenant que NACHTIGAL ait comparé ce pays au Kanem.

[Note 212 : BARTH, traduction, t. III, p. 357.]

[Note 213 : Le sorgho et le petit mil dressent leur chaume élevé sur des sillons analogues à ceux que savent tracer les paysans français. Des coins plus restreints sont consacrés à la culture des Niébés, des Arachides, du Cotonnier. Autour même des habitations, dans l’enceinte, de superbes plants de Maïs, des carrés d’Indigotier, plusieurs variétés d’Hibiscus Cannabinus, enfin les frondaisons géantes des Lagenaria, producteurs de calebasses, élégamment dressés sur la toiture des cases, occupent les parcelles les plus infimes du terrain cultivable. De même que dans certaines parties du Soudan français, on fait usage des engrais animaux pour favoriser le développement des plantes ensemencées et leur culture ne laisse vraiment rien à désirer, si primitifs que soient les instruments aratoires. En cette saison, les habitants n’ont pas un instant de répit. Par places, on repique des pieds de sorgho, là où la semence a mal réussi ; ailleurs, on sarcle les champs. En un autre endroit, les enfants se démènent à qui mieux mieux, en poussant des cris sauvages, pour éloigner les oiseaux qui viennent dévorer les premiers épis mûrs du mil. Les troupeaux sont assez nombreux et en parfait état. On les mène pâturer dans la jachère la nuit pour leur éviter les piqûres des insectes et pour qu’ils ne soient pas incommodés par le soleil. Dès 4 heures du matin, ils rentrent ordinairement à l’étable.]

[Note 214 : Les habitants sont des Baguirmiens possédant de nombreux esclaves saras, des esclaves métissés et enfin des Fellatas. Cette population mélangée représente un total de 8.000 à 10.000 habitants. Les Fellatas sont les plus nombreux ; d’un teint très noir, ils ne ressemblent guère aux Foulahs de l’Afrique occidentale ; ils ont, au contraire, une grande partie des traits des Baguirmiens avec lesquels ils s’allient. Ils parlent exclusivement la langue baguirmienne et la langue arabe. Quelques vieillards seulement se souviennent avoir parlé le fellata dans leur jeunesse. Cette race, dont l’origine est énigmatique, est aujourd’hui disséminée dans toute l’étendue du Baguirmi. Autour de Tcheckna, en particulier les Foulahs sont assez nombreux, mais dans d’autres villages on trouve seulement quelques familles éparpillées çà et là. Nous ne pensons pas que ce groupe ethnique compte à l’heure actuelle plus de 5.000 à 6.000 représentants dans toute l’étendue du Baguirmi. Les autres se sont dispersés à travers le Bornou, après les spoliations dont ils ont été l’objet de la part de Rabah.]

[Note 215 : La tradition veut qu’il ait existé en cette région un lac permanent, dont les rives auraient été habitées par les Kotokos. Puis vint l’assèchement qui ne laissa que quelques traces de ces plexus (Minia Gari, Rahat el Kleb). Populations essentiellement de pêcheurs, les Kotokos durent émigrer sur les bords du Chari et du Tchad.]

[Note 216 : Le Khossam, que traversait ce diverticule, est aujourd’hui un pays très pauvre en eau, et les habitants sont obligés d’amener leurs troupeaux pendant la saison sèche, soit vers le Dagana, soit vers le Chari. Il est couvert de grandes khalas formées d’arbres épineux.]

CHAPITRE XIV

LE BAGUIRMI

I. L’esclavage au Baguirmi — II. Le commerce du Baguirmi. — III. Histoire. — IV. Histoire de Rabi racontée par Si Sliman, iman du sultan Gaourang. — V. Notes du Dr Decorse.

* * * * *

I. — L’ESCLAVAGE AU BAGUIRMI

Depuis 1900, date de notre installation, le trafic des esclaves est resté le principal commerce du Baguirmi. On continue à le dépeupler, pour approvisionner les marchés des régions comprises entre 9° et 12° N. et le cours du Logone et du Chari en longitude[217]. Ce sont ces territoires que le traité passé avec Gaourang réserve au sultan comme « terrains de chasse ». Il faut lire « chasse à l’esclave ».

En 1903, MM. DESTENAVE et FOURNEAU ont bien fait promettre à Gaourang de cesser les razzias et de supprimer la traite ; en échange nous l’autorisions à lever l’impôt chez l’Alifat de Korbol qui s’était affranchi de son autorité à la suite de notre intervention dans les affaires du Tchad. Cet engagement n’est qu’une plaisanterie, nous en avons eu maintes fois la preuve par notre expérience propre et par les documents de M. BRUEL.

Si le sultan nous accorde l’autorisation de poursuivre tous les trafiquants baguirmiens que nous surprendrons en train de conduire des convois de captifs, il se réserve le droit de prélever sur la rive gauche du Chari et de faire passer sur la rive droite, la quantité d’individus de l’un et l’autre sexe qu’il jugera utile pour se constituer un entourage, le servir lui, et récompenser tous les musulmans qui l’entourent. La convention de 1903 n’aura d’autre résultat que de faire passer entre ses mains, et cela sous notre protection, le monopole de la traite. En effet la traite se trouverait supprimée pour les sujets du sultan, mais non pour lui. Cette convention n’entraverait nullement l’exportation des Kirdis vers le Ouadaï, le Bornou, et le Kanem.

Les Baguirmiens recrutent leurs esclaves par divers moyens.

A) Le plus profitable est la razzia, dirigée par le sultan lui-même. Sous couvert de lever l’impôt dans une contrée, Gaourang y vient à l’improviste avec une nombreuse suite de courtisans, de soldats, et toute une multitude d’hommes, de femmes, d’enfants qui marchent à la suite de la troupe pour ramasser les miettes du butin. Il s’en trouve souvent plusieurs milliers. Sous prétexte d’attendre le versement complet du tribut, les Baguirmiens vivent sur le pays aux dépens des récoltes amassées par les Kirdis jusqu’à ce qu’ils les aient épuisées. Quant au tribut il se compose d’esclaves, de troupeaux, de volailles, de mil, de miel, d’autres produits agricoles. Le sultan garde pour lui la plupart des esclaves ; il en donne quelques-uns aux notables qui l’ont accompagné.

Voici, d’après M. le capitaine PARAIRE quelques-uns des hauts faits du Sultan.

Quand Rabah marcha sur Kouno, Gaourang pénétra au cœur des pays Kirdis. Il vécut aux dépens des populations, les pressura à plaisir, leur enleva leurs femmes et leurs enfants, leurs chevaux et leurs troupeaux. Installé entre Laï et Goundi, il fit successivement des incursions chez les Somraïs, les Toummoks, puis il passa le Logone pour razzier jusqu’à Banglou, et le Ba Bo pour aller dévaster le pays Laka. Il resta en territoire Gaberi jusqu’au moment où il l’eut complètement épuisé. En 1900, nouvelle apparition de Gaourang dans la même région, il séjourne chez les Kirdis de décembre à avril. Il revient après avoir réduit le pays à la misère, emmenant de nombreux captifs Somraïs. En 1901 et 1902 Gaourang va chez les Manas. En 1903 le Dékakiré et le pays de Korbol sont mis en coupe réglée. Où il ne peut aller, il envoie ses agents ; c’est ainsi que, pendant qu’il opère au Dékakiré, de soi-disant marchands Baguirmiens enlèvent tout ce qu’ils trouvent en pays Somraï et chez les Manas.

B) Des Baguirmiens voyageant par petits groupes, armés ou non, parcourent les pays à l’O. du Chari, et lèvent au nom du Sultan un tribut composé presque en entier de captifs, tribut dont l’importance est arbitraire. Cette perception est faite au nom du Sultan, mais tous les esclaves ne sont pas ramenés à Gaourang.

C) Enfin de petits trafiquants (djellabahs), bornouans, baguirmiens, fellatas, circulent constamment dans les pays saras, avec parfois quelques ânes ou bœufs porteurs. Ils apportent avec eux un peu de verroterie, du coton tissé au Baguirmi, des bracelets en cuivre, parfois ils emmènent quelques bœufs ou des chevaux (la plupart du temps volés) et ils échangent ces produits contre des esclaves. Ces malheureux sont livrés aux djellabahs souvent par leurs propres parents. On se débarrasse de préférence des enfants de constitution faible pour ne garder que les plus beaux. Cette sélection expliquerait le magnifique développement physique atteint par la race sara si proche cependant des Baguirmiens. Très souvent aussi les Saras viennent vendre des esclaves qu’ils se sont procurés par rapt dans les villages voisins.

Il est très difficile d’évaluer la quantité d’esclaves qui sortent chaque année des territoires fétichistes rentrant dans la sphère d’influence du Baguirmi. 5.000 me semble un chiffre inférieur à la réalité. M. BRUEL a vu près du Chari, vers 10° N., un convoi de 1.600 esclaves qu’on emmenait à Gaourang. Ce dernier prétend en avoir reçu 300 seulement. Il est certain qu’il se produit un déchet considérable en cours de route. Les esclaves sont attachés comme du bétail ; souvent plusieurs sont fixés ensemble à une sorte de joug en bois qui entrave leur marche. Ils ne reçoivent pas de mil ; les hommes d’escorte eux- mêmes ayant à peine de quoi subsister. Les esclaves n’ont donc pour vivre que les racines qu’ils déterrent, les fruits qu’ils cueillent et comme ils sont entravés, ils n’ont qu’en quantité insuffisante même ces vivres de famine. Beaucoup meurent de soif ou d’insolation. Les esclaves morts en route ne reçoivent point la sépulture. J’ai trouvé ainsi le 5 avril, sur le sentier entre Dol et Mouré, le cadavre d’un enfant d’une dizaine d’années, mort de faim et de fatigue la nuit précédente. On avait traîné le cadavre encore ligotté dans le creux d’une termitière et les fourmis rongeaient déjà ce pauvre corps amaigri, blessé au cou par le joug. Les porteurs baguirmiens qui nous accompagnaient trouvaient ce spectacle tellement ordinaire, qu’ils ne s’arrêtaient même pas. Ils nous ont dit qu’il passait tant de caravanes d’esclaves le long du sentier et qu’il mourait tant d’enfants qu’on ne pouvait point s’occuper au village de Dol des cadavres ainsi semés sur les chemins.

Les malheureux qui résistent aux souffrances du voyage arrivent à destination dans un état d’épuisement extrême ; qu’une épidémie se déclare ils meurent par centaines. Le capitaine JACQUIN nous déclarait qu’il n’est pas rare de voir pourrir sous les bosquets environnant Tcheckna une cinquantaine de cadavres d’esclaves. Beaucoup de ceux-là même qui ont survécu aux fatigues du convoi, dit-il, ne peuvent endurer le séjour dans cette ville, où, jusqu’à la vente, on les laisse attachés par 15 et 20 dans la même case immonde, ou exposés aux ardeurs du soleil. Cet officier déclare que sur 100 captifs pris dans les contrées fétichistes, il n’en arrive que 40 sur les marchés du Baguirmi.

Des esclaves ramenés à Tcheckna ou à Koussri, les uns sont dirigés sur le Ouadaï ; d’autres sont vendus à des caravanes à destination du Bornou ou de Tripoli ; enfin quelques-uns trouvent un maître dans le Baguirmi[218]. Ceux-ci sont sauvés. Le Baguirmien ou le Bornouan, qui achète un jeune captif pour le servir ou parce que son mariage ne lui a pas donné d’enfants, le garde encore enchaîné quelques jours, puis il le nourrit abondamment, le traite avec humanité pour se concilier son affection. Bientôt l’esclave ne songe plus à s’enfuir ; il se considère et il est considéré comme appartenant à la famille du maître. On le loge avec d’autres serviteurs qui lui apprennent les travaux de la culture. Les fillettes aident les femmes dans la préparation des aliments. Quand elles arrivent à l’état de puberté, elles se marient à des esclaves avec l’assentiment du maître ; mais les enfants qui naîtront n’appartiendront ni au père ni à la mère. Ils seront la propriété du possesseur de la femme. Quelques esclaves arrivent à une situation plus brillante. En récompense de leurs services exceptionnels ou en l’absence de rejetons, le maître peut affranchir un captif et même l’adopter. Malgré tout son origine restera toujours une tare aux yeux des habitants libres du village.

Si bien traité que soit, au Baguirmi comme dans d’autres sociétés africaines, le « captif de case », il ne faut pas oublier les atrocités dont la traite est l’origine. Il faut rappeler à ceux-là que toucheraient peu ces considérations humanitaires quelle dépopulation, quel appauvrissement des contrées fétichistes sont le résultat de ces perpétuelles razzias conduites par le Sultan. Ce que nous avons dit de Senoussi peut être dit de Gaourang. Tous deux laissent le même vide partout où ils passent. Tous les deux poursuivent le même but, dans lequel l’agrandissement territorial de leurs Etats n’est pour rien. Ils veulent grouper auprès d’eux le plus possible de captifs, les agréger peu à peu au peuple qu’ils forment autour de leur résidence. Ils veulent aussi se procurer cette « valeur d’échange » qu’est l’esclave pour payer aux Ouadaïens et aux Djellabahs les armes, les étoffes, les bestiaux qu’on leur apporte. Peut-être n’était-il point nécessaire d’aller combattre Rabah pour le remplacer par Senoussi et Gaourang, et n’est-il point triste de voir continuer, avec notre approbation tacite, une œuvre de dévastation par deux protégés français ?

II. — LE COMMERCE DU BAGUIRMI

Le commerce du Baguirmi est aujourd’hui presque complètement anéanti. Les guerres déchaînées par Rabah et les ruines qu’il y avait accumulées y ont largement contribué. L’installation du protectorat français, loin de ramener un peu de prospérité, n’a fait qu’accroître l’état misérable dans lequel se trouve aujourd’hui cette région.

Les marchandises européennes rentrant aujourd’hui au Baguirmi et dans les provinces avoisinantes, proviennent presque toutes des marchés anglais, de Yola sur la Bénoué et de Mongono, village situé à 8 jours à l’E. de Dikoa. Les produits anglais importés par les vapeurs de la Royal Niger Co, qui remontent chaque année la Bénoué, tendent à se substituer peu à peu aux produits qu’apportaient autrefois les caravanes venant de Tripoli. Depuis la destruction ou l’appauvrissement des grandes villes de Kouka et de Dikoa, les caravaniers du Sahara ont pris eux-mêmes l’habitude de venir à Mongono où sont installés aujourd’hui des marchands tripolitains, haoussas, bornouans, djellabahs. Les produits importés des factoreries anglaises sont des tissus de Manchester, blanchis, écrus et imprimés, des soieries, des perles de verroterie, du papier, des glaces, des aiguilles, de la mercerie, du sucre, du papier d’Italie, des parfums, des savons de toilette, des clous de girofle, des allumettes, de l’encens, etc.

Depuis l’occupation du Kanem par les troupes françaises, à la suite des combats de Bir Alali, les caravaniers, redoutant cette région où beaucoup des leurs trouvèrent la mort lors de l’attaque des Senoussistes, ont renoncé à venir au Baguirmi ou au Ouadaï en traversant le Kanem. Ils se rencontrent dans la région du Bas-Chari, en passant à l’O. du Tchad par le Bornou, et la colonie anglaise bénéficie de ce transit que nous avons perdu.

Les caravaniers Djellabahs ou Haoussas qui viennent à Tcheckna, la capitale actuelle du Baguirmi, présentent d’abord leurs marchandises au sultan qui fait son choix, paie très largement les produits qu’il retient, et le reste des denrées est mis en vente sur le marché public situé sur la grande place, devant le palais. Il bat son plein à 4 heures du soir. On y trouve toutes les marchandises habituelles des marchés noirs : le mil, le sel indigène, les légumes, les poissons secs sont offerts par une centaine de vendeuses agenouillées devant leurs calebasses ou devant leur petit étal reposant sur une peau de mouton. Un peu à l’écart se trouvent une trentaine de marchands d’objets importés venus pour la plupart par la voie de Dikoa. Ces objets sont du fil, des aiguilles, de petits miroirs, du poivre d’Ethiopie, du cumin, des oignons, de l’ail, des perles de verroterie, quelques colliers de corail, des anneaux en argent, des bracelets en cuivre, des perruques, de la ficelle, des boutons en porcelaine, du sulfure d’antimoine, des cauris, des chapelets, du papier, des tabatières et une foule d’autres menus bibelots. Enfin, tout près de là, 5 ou 6 marchands de tissus, représentant les quelques caravaniers, approvisionnent en étoffes tout le marché de Tcheckna. C’est seulement dans la soirée, à partir de 3 ou 4 heures, qu’ils détaillent leurs marchandises, composées de bandes de toile du Baguirmi, de boubous, de tobes, de grands manteaux du Sokoto et du Bornou, de tissus anglais. L’approvisionnement du marché en étoffes est toujours très restreint. Il se renouvelle, comme à Tombouctou, aux dépens des réserves emmagasinées dans les cases des traitants, et jamais le vendeur n’expose plus d’une vingtaine de boubous ou de pièces de cotonnade. Les étoffes sont soigneusement enroulées et emballées à l’aide de chiffons, de manière à les préserver de l’humidité et de la poussière. Dans un autre coin du marché se trouvent les animaux domestiques mis en vente. Il n’y en a jamais plus d’une cinquantaine par jour et souvent beaucoup moins. Les moutons et les chèvres dominent naturellement en nombre ; puis viennent les taureaux, quelques bœufs porteurs, rarement des vaches laitières, une dizaine de baudets, de temps en temps des chevaux et parfois des mulets et des chameaux. La valeur totale des objets apportés chaque jour ne dépasse pas 300 ou 400 thalers, et si l’on admet que le tiers environ est vendu, on trouve comme chiffre de transactions annuel 100.000 francs environ pour le marché. Nous faisons, bien entendu, défalcation du commerce des esclaves qui, tout en étant clandestin, n’en constitue pas moins le trafic le plus prospère du sultan et de son entourage. Si l’on ajoute à ce chiffre 100.000 francs pour les achats de tissus, de verroterie, de sucre, de parfums, etc., faits par le sultan, enfin une cinquantaine de mille francs pour les transactions dans le reste du Baguirmi, on arrive péniblement à un quart de million pour le chiffre total des affaires avouables. Ce commerce paraîtra bien faible si l’on songe à l’ancienne splendeur du Baguirmi.

L’unité monétaire au marché de Tcheckna est le thaler de Marie-Thérèse (3 francs) pour les achats importants[219]. Pour les autres on se sert du parda (bagrima) ou gabaga (Kotoko, Bornouan, Haoussa). C’est la bande de toile grossière tissée dans le pays, large de 42 à 44 millimètres, longue de 44 centimètres. Un thaler équivaut à 50 ou 60 pardas, suivant le cours, soit à 100 ou 120 coudées. Les pardas servent à l’achat d’objets tels que graines et bois odoriférants, fil, oignons, poissons secs, beurre, poteries, légumes secs divers, mil, blé, lait, bois de chauffage, sel indigène. Le cauri, nommé « courdia » au Sokoto, est comme l’on sait un petit coquillage (Cyprea moneta) qui sert de menue monnaie sur la plus grande étendue du Soudan français. Le courdia est également très employé dans le Sokoto et dans le Bornou, mais il n’a pas cours au Baguirmi et au Ouadaï. Les femmes en font simplement des colliers et les hommes les emploient comme dés à jouer.

Nous donnons ci-après la valeur des principales matières d’échange sur le marché de Tcheckna, au moment de notre passage, en août 1903 :

Un cheval vaut de 20 à 30 thalers, parfois jusqu’à 50 thalers ou 2 ou 3 captifs ; un âne vaut 5 thalers ; un mulet 10 thalers ; un chameau 20 thalers ; mouton ou chèvre, chacun 1 thaler ; un bœuf de boucherie vaut de 5 à 8 thalers ; un bœuf porteur, 8 thalers ; une vache laitière 10 thalers ; une pièce d’étoffe anglaise, cotonnade blanche de basse qualité, provenant de la Royal Niger Co, 1 thaler la brasse.

Des boubous ordinaires, de 1 à 2 thalers ; un grand boubou fabriqué avec des bandes de cotonnade non teintes, 3 à 4 thalers ; un grand boubou (boubaga), en cotonnade teinte et brillante avec des broderies, vaut de 5 à 8 thalers ; les couvertures colorées des femmes (bolné), de 2m,60 sur 1m,30, 4 thalers[220] ; un pain de sucre de 1 kilogramme 500 vaut de 3 à 4 thalers ; un morceau de sulfure de plomb du poids de 300 grammes environ vaut 1 thaler ; 5 pigeons, 1 thaler.

Le cours du mil et des autres céréales n’est pas constant. Il atteint son maximum en septembre, quand la récolte n’est pas encore faite, et passe brusquement, en novembre, à sa valeur la plus faible qui est de 8 centimes le kilogramme.

Voici enfin le prix des menus objets vendus sur le marché :

Gros oignons du Bornou, 2 à 4 gabagas chaque ; ail, échalotte (une vingtaine de gousses), 20 gabagas ; haricots du pays, 1 gabaga le gobelet ; arachide, 1 gabaga le gobelet ; mil, 1/2 gabaga le gobelet ; blé, 2 gabagas le 1/4 de litre ; un fagot de bois, 1 gabaga ; sel indigène (40 grammes), 1 gabaga ; natron (1 kilogramme), 10 gabagas.

En dehors du Tcheckna, un autre marché important s’est tenu quelque temps à Fort-Lamy, qui est, comme on sait, la capitale actuelle du Territoire militaire du Tchad. C’est une ville entièrement artificielle, qui a été constituée après la défaite de Rabah, avec les prisonniers et des esclaves tombés entre nos mains. Au début de l’occupation militaire, il y eut en ce centre nouveau des transactions actives par suite des espèces et des marchandises que les indigènes employés par nous recevaient en paiement, à l’aide desquelles ils pouvaient trafiquer avec les colporteurs indigènes. En 1903, le commerce de la ville de Fort-Lamy était très affaibli. Les commerçants noirs avaient déserté ce marché qui manquait d’espèces, l’administration s’étant trouvée dépourvue de thalers et ayant dû retarder le paiement de ses agents noirs et de ses troupes indigènes. Néanmoins le Dr DECORSE, qui a passé plus de deux mois dans ce poste, a recueilli des indications très intéressantes sur le trafic qui se fait à Fort-Lamy. Il a soumis aux marchands arabes et aux tailleurs indigènes des échantillons de tissus qui lui avaient été confiés par le Syndicat cotonnier français. Il a pu ainsi faire un classement des étoffes les plus prisées au centre de l’Afrique, et rapporter un aperçu des prix offerts par les indigènes. Quant au Ouadaï, nous savons qu’en échange d’esclaves, d’ivoire, de bœufs, il importe du Soudan Egyptien, notamment de Dongola et de Khartoum, une certaine quantité de denrées qui sont convoyées par les caravaniers du Dar Four. Mais nous avons recueilli trop peu de données sur le commerce de cet Etat pour pouvoir nous y arrêter.

III. — HISTOIRE

Comme tous les pays fétichistes de l’Afrique, les territoires du Haut- Chari et du Haut-Oubangui n’ont pas d’histoire à proprement parler. Pendant tout le XIXe siècle, les peuplades de ces régions se sont dépensées en luttes d’un village à l’autre, luttes qui ont considérablement décimé la population. En outre, dans la même période, les trafiquants d’esclaves du Soudan Egyptien ont pénétré jusqu’au cœur de l’Afrique et mis en razzia ces contrées. De sorte que sur toutes les routes que nous avons suivies il n’y avait que des ruines.

Nous avons pu recueillir, de la bouche des indigènes les plus âgés, quelques renseignements sur les principales luttes que les villages fétichistes traversés ont eu à soutenir dans les 50 dernières années.

Ce n’est qu’à l’arrivée du sultan Rabah dans la région du Haut-Chari et du Moyen-Chari, qu’a commencé véritablement la désagrégation de l’organisation sociale de toutes ces peuplades et la ruine presque absolue de ces régions.

A partir du 10e parallèle, on commence à rencontrer une infiltration de populations islamisées. Ces peuples sont eux-mêmes très primitifs ; leurs marabouts sont ignorants et c’est à peine si l’on rencontre quelques rares lettrés sachant lire le Coran. Aussi n’avons-nous pu trouver en aucun point de notre voyage des chroniques écrites sur le passé des contrées avoisinant le Tchad.

Dans l’entourage du sultan Senoussi et du sultan Gaourang (sultan du Baguirmi), nous avons toutefois rencontré des Musulmans qui ont été mêlés dans les 25 dernières années aux luttes qu’a soutenues Rabah contre les peuplades fétichistes d’une part et, d’autre part, contre les états musulmans organisés environnant le Tchad. C’est de cette source que nous viennent les quelques renseignements suivants :

Rabah, dont la véritable appellation est Rabi, est incontestablement un ancien lieutenant de Ziber-Pacha ; sa fortune a commencé au moment de la capture de ce chef par les troupes anglo-égyptiennes. Il est inexact qu’après la défection des troupes de Ziber, Rabah soit allé s’installer au Borkou ; c’est au contraire dans la partie la plus méridionale du territoire dont nous nous occupons, territoire où il avait déjà acquis une grande autorité au cours des expéditions faites pour le compte de Ziber, qu’il porta ses premières armes.

Il existait, vers 1880, au S. du Ouadaï, dans la partie nommée Dar Rounga et Dar Banda, plusieurs petits sultans indépendants les uns des autres. Ces sultans étaient d’ailleurs plutôt des trafiquants d’esclaves qui commerçaient avec Ziber ou bien avec de gros djellabahs (marchands d’esclaves) du Ouadaï et du Dar Four. Les trafiquants du Dar Rounga étaient des sortes de chefs de Zéribas analogues à ceux que SCHWEINFURTH nous a appris à connaître.

Déjà, à cette époque, vivait, dans le Kouti, le père de Senoussi qui était venu du Baguirmi pour trafiquer des esclaves et de l’ivoire. Ce Baguirmien, nommé Abou-Bakar, était apparenté à la famille régnante du Baguirmi, avec laquelle il commerçait. Il était aussi en rapports avec Ziber-Pacha.

Ziber disparu, tous ses lieutenants, Rabi et les autres, se groupèrent autour de Souleyman-Bey, fils de Ziber ; puis, lorsque Souleyman, après avoir été attiré dans un guet-apens par les troupes égyptiennes, fut mis à mort, tous les lieutenants de Ziber se dispersèrent. De cet événement date la fortune de Rabi.

Rabi qui, pour le compte de son maître, avait parcouru le pays des Kreichs et des Bandas, ainsi que le Dar Four, et qui connaissait parfaitement tous les chefs, expédia des courriers dans toutes les directions pour leur dire de revenir. Quand ils furent tous rassemblés, il les exhorta à s’unir à lui afin d’être forts et de pouvoir lutter contre la pénétration européenne.

Dès cette époque, Rabi entretient des relations très suivies avec le Ouadaï, il y achète des fusils, de la poudre, des capsules et y vient lui-même, en personne, à plusieurs reprises. Le sultan Youssef du Ouadaï, inquiet de l’armement de son voisin, interdit à ses sujets de vendre des armes et des munitions à Rabi, mais les commerçants continuent à lui fournir de la poudre qu’ils dissimulent dans des bâtons évidés.

Vers 1886, Rabi vient s’établir chez les Taachis entre le Dar Four et le Dar Rounga. A ce moment, l’aguide des Salamats est à Ammartiman où il est venu prélever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Rabi l’attaque et lui inflige une sérieuse défaite ; ensuite, pendant plusieurs années, il rayonne à travers toute la contrée située au S. du 10e degré, razziant les esclaves partout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et le Rounga. A cette époque, le sultan du Rounga avait une autorité qui s’étendait sur tous les trafiquants dont nous avons parlé précédemment, en particulier sur le sultan Koubeur et sur le sultan Senoussi qui avait succédé à Abou-Bakar.

Rabi déposséda Koubeur et donna le gouvernement de tout le Kouti à Senoussi auquel il remit quelques fusils, à charge pour celui-ci de lui fournir des captifs et de l’ivoire. Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro, les Ndoukas, les Fagnias.

Rabi était à Denzi, chez les Kabas, tout près de Simmé, lorsqu’il apprit l’arrivée de la mission CRAMPEL au Kouti.

Vers 1891, Rabi quitte Denzi pour se rendre chez les Niellims que commandait le chef Kadi, père du sultan actuel. Il le défait et se porte ensuite au pays des Ndamms dans le village de Ndamm-Phong, il était là, lorsque passa, à Palem, la mission XAVIER MAISTRE, pour se rendre à la Bénoué. Le village de Palem n’étant situé qu’à une centaine de kilomètres du point occupé par Rabi, ce dernier fut informé certainement du passage de la mission française, mais il se garda bien d’aller l’inquiéter.

Cette même année, le sultan du Baguirmi, Gaourang, vint s’établir à Bargna, chez les Sarrouas, au bord du Moyen-Chari dans la région où razziait Rabi. Celui-ci, après avoir chassé l’alifa de Korbol, fait des menaces à Gaourang et vient, au commencement de 1893, l’attaquer à Bargna. Gaourang s’enfuit à Mandjaffa tandis que Rabi retourne de nouveau se fixer à Ndamm pour, de là, faire des razzias chez les Somraïs.

C’est à partir de cette époque que commencent des attaques incessantes contre tous les villages soumis au Baguirmi. Partout où passent les soldats rabistes, ils allument des incendies et accumulent des ruines.

Vers 1894, le sultan Gaourang est assiégé dans Mandjaffa ; le siège dure plusieurs mois et est des plus meurtriers ; Gaourang, lui-même, ne parvient à sortir que très difficilement. Les Baguirmiens allèrent se réfugier à Koussri et de là à Mara, dans le Bornou. Rabah les y poursuit ; il attaque en outre le sultan du Logone. Enfin, peu de temps après, il s’emparait de la célèbre ville de Kouka, la capitale du Bornou, qu’il mettait au pillage ; puis il allait ensuite occuper la ville de Dikoa qui devenait le chef-lieu de l’empire qu’il constituait au S. du Tchad. Les habitants du Baguirmi et leur sultan, réduits à la misère, faisaient appel à l’appui du Ouadaï pour résister aux dernières tentatives de Rabi lorsqu’un événement tout à fait inattendu se produisit au cœur de l’Afrique. C’était l’arrivée, par le bateau à vapeur le Léon Blot, de la première mission GENTIL (1897). Il est inutile de rapporter tous les faits qui se sont succédés dans ces contrées depuis cette époque. Ils sont intimement liés à l’histoire de l’occupation française de ces territoires.

Par la chute de l’empire rabiste sous nos coups, le Baguirmi est enfin délivré de son oppresseur et placé sous la tutelle de la France. En me tendant la main à mon arrivée à Korbol, Gaourang me tint à peu près ce discours : « Sois le bienvenu dans ces états où tu trouveras la même tranquillité et la même sécurité que dans ton pays et où tu circuleras partout où tu voudras. Les contrées d’où tu viens et notamment le territoire de Senoussi sont seulement un peu aux Français. Tu trouveras dans le Baguirmi un pays totalement acquis à la France. » Enfin lorsque Gaourang connut le véritable motif de mon voyage, il me fit prévenir qu’il me donnerait tous les objets de collections que je pourrais désirer et qu’on me fournirait tous les renseignements que l’on pourrait avoir afin que je puisse faire connaître aux Français ce qu’est le Baguirmi. Le lendemain même il m’envoyait Si Sliman, l’homme certainement le plus instruit et le plus intelligent de son entourage, qui m’exposa en détail pendant plusieurs heures les événements que j’ai résumés dans les pages précédentes. On ne pouvait me faire d’accueil plus cordial et je n’aurai aucun mérite si je parviens à faire connaître le Baguirmi avec plus de précision que n’avaient pu le faire mes prédécesseurs BARTH et NACHTIGAL. C’est à ces voyageurs que doit aller toute notre admiration. Malgré toute la défiance dont ils furent entourés et souvent malgré l’hostilité très nette des populations, ils réussirent à rapporter, outre leurs itinéraires et leurs aperçus historiques sur les contrées du Tchad, des cartes par renseignements dressées avec une telle sûreté que les nombreux levers de nos officiers dans le Baguirmi n’ont pour ainsi dire point modifié leurs grandes lignes[221].

Quelques événements importants se sont accomplis dans le Baguirmi depuis l’installation des autorités françaises. Le Baguirmi fait partie du territoire militaire du Tchad (chef-lieu : Fort-Lamy), administré par l’officier commandant les troupes sous l’autorité du lieutenant- gouverneur de l’Oubangui-Chari-Tchad (décret du 11 février 1906).

Le corps d’occupation comprenait, au 1er juillet 1903, 62 Européens, officiers, sous-officiers, artilleurs, etc., des troupes noires régulières et des auxiliaires. Il se compose d’un bataillon de tirailleurs sénégalais, de 4 compagnies, à l’effectif de 500 tirailleurs ; d’un escadron de cavalerie comprenant 120 spahis indigènes (3 officiers et 1 vétérinaire) ; d’une batterie de 50 à 80 artilleurs ou servants (4 pièces de montagne) ; soit en tout de 700 hommes de troupes, sénégalais ou assimilés, armés de fusils 1886. Il faut y ajouter 500 à 800 auxiliaires, presque tous Bandas ou Kreichs provenant des débris de l’armée de Rabi. Les 120 Kreichs auxiliaires de la compagnie de Bousso ont reçu une organisation spéciale intéressante. L’administration ne les paie pas mais elle leur laisse le temps de faire des cultures et leur a attribué des terrains appropriés aux environs du poste. Leurs femmes et leurs enfants vivent avec eux au camp. Le lieutenant GAUKLER estime qu’il faut un hectare pour nourrir la famille d’un tirailleur kreich. A partir de 1903 il a accordé 2 hectares de terrain à chacun, afin qu’ils puissent vendre une partie de leur récolte et se procurer les autres denrées indispensables. Les auxiliaires sont armés du fusil 1874. Ceux qui sont dans les postes du fleuve sont nourris à l’aide d’une ration prélevée, le long du fleuve et au lac Tchad. Les habitants riverains assurent en outre le pagayage[222] et le portage dans l’intérieur. Moyennant ces prestations, d’ailleurs extrêmement lourdes, les habitants des bords du Chari sont exemptés de fournir toute denrée au sultan Gaourang.

Ce dernier prélève l’impôt dans ses États à sa guise. Il conserve une armée mais il ne peut l’envoyer en expédition qu’avec l’assentiment du commissaire de la colonie. Il conserve en outre la juridiction sur ses sujets, à moins qu’ils ne viennent réclamer la justice de notre Résident à Tcheckna. Le sultan est tenu de fournir la nourriture à nos tirailleurs du territoire du Baguirmi. Il s’acquitte d’ailleurs de cette imposition très largement, fournissant bien au-delà de ce que nous lui demandons. Tenu quelque temps en suspicion par le lieutenant-colonel DESTENAVE, Gaourang est aujourd’hui en excellents termes avec l’Administration militaire du Tchad[223].

IV. — HISTOIRE DE RABI RACONTÉE PAR SI SLIMAN, IMAN DU SULTAN GAOURANG

Bien que lieutenant de Ziber, Rabi n’avait l’importance que d’un ancien captif libéré et élevé aux fonctions de chef de guerre. Ce cas n’était pas rare. Parmi les lieutenants de Ziber, Dourfaga (ou Dour Fada), Baldas, Hassan, Ba-Bekir, ce dernier seul était un djellabah d’origine libre. Ziber, disparu, Rabi comme les autres, se groupèrent autour de Souleyman-Bey. Puis lorsque celui-ci fut à son tour attiré par les Blancs, en un guet-apens, tous se dispersèrent, emmenant chacun leurs bazinguers armés de fusils. Mais, Rabi, qui pour le compte de son maître avait parcouru le pays des Kreichs, des Bandas, le Dar Four, etc., et savait quelle belle proie était cette région, envoie des courriers dans toutes les directions pour demander à ses compagnons de revenir. Quand ils sont tous rassemblés, il les empêche de repartir, leur dit que pour être forts il faut demeurer unis. Quelques-uns n’acceptent point ses propositions et retournent dans leur pays mais il retient tous leurs fusils.

Si Sliman dit que Rabi a pu aller à cette époque au Borkou, mais dans le but surtout de se procurer des fusils. Son champ d’opérations est, à cette époque, le S. du Dar-Four et le Dar Banda.

Rabi vient alors (vers 1886) s’établir chez les Arabes Taachis entre le Dar Four et le Rounga. A ce moment l’aguid des Salamats est à Ammartiman où il est venu avec des chevaux et des fusils, lever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Les Arabes Salamat vont trouver Rabi et lui disent : « L’Aguid Chirf e Din est là tout près avec beaucoup d’armes et de chevaux ; nous sommes avec toi si tu viens pour l’attaquer. » Puis ils retournent auprès de l’Aguid et, faisant un double jeu, ils lui conseillent de se tenir sur ses gardes, car Rabi vient lui faire la guerre. Chirf e Din se retire d’Ammartiman et vient s’établir en Amdjallat, au village de Guidé. Rabi est obligé de s’en retourner après avoir essuyé de fortes pertes. Pendant plusieurs années il rayonne à travers toutes les contrées situées au S. du 10e degré, razziant tout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et le Rounga. A cette époque le Dar Rounga était un pays puissant, à l’égal du Baguirmi, l’autorité du sultan s’étendait sur tous les pays fétichistes du S., tels que le Kouti, le Dar Banda. Ces pays étaient habités comme les régions du Moyen-Nil par des traitants (djellabahs) qui recueillaient de l’ivoire, des esclaves, etc. Des Baguirmiens, des Ouadaïens, des Bornouans y étaient établis. C’est à ce titre que Koubeur d’une part, Senoussi de l’autre se trouvaient au Kouti, mais ni l’un ni l’autre ne commandait : c’étaient seulement des Baguirmiens installés provisoirement dans la contrée. Senoussi était alors jeune ; c’est avec son père que Rabi traita : il lui laissait le commandement du Kouti avec quelques fusils, à charge de lui fournir des captifs. Mécontent de Koubeur, il le faisait enchaîner.

Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro (notamment les Bellinas) les Ndoukas, les Fagnias. Rabi était à Denzi, chez les Kabas (tout près de Simmé) lorsqu’il apprit par un Moktoub (courrier) que lui envoyait Senoussi (qui avait remplacé son père depuis peu) l’arrivée des Blancs au Dar Banda et au Kouti.

La lettre de Senoussi était ainsi libellée : « Un blanc vient d’arriver au Kouti par le Dar Banda. Il dit qu’il ne vient point pour faire la guerre, mais il veut voir le Chari et les fleuves du Ouadaï. Il est porteur de marchandises et de beaucoup de fusils. Faut-il le laisser continuer sa route ou s’emparer de sa personne, ce qui nous mettrait en possession de ses fusils ? » Rabi aurait répondu qu’il fallait s’emparer des fusils de la mission par n’importe quel moyen.

Sur ces entrefaites Rabi quitte Denzi pour se rendre aux Niellims que commandait le chef Kadi père du Gaye. Il le défait et se porte ensuite au pays de Ndamms à Ndamm-Phong.

Pendant ce temps Senoussi, dorénavant libre d’agir comme il l’entendrait à l’égard de CRAMPEL, dépêche vers lui son chef de guerre Allah Djabou, avec ordre de massacrer le blanc et de s’emparer de tout ce qu’il possède. Les Sénégalais sont en train de dormir ainsi que la femme de Crampel. Allah Djabou se glisse au milieu d’eux et leur raconte qu’il va tuer leur commandant, mais qu’il ne leur veut pas de mal, au contraire, ils deviendront des chefs avec les Arabes, recevront beaucoup de femmes et de captifs. Aucun d’eux ne proteste, pas même sa femme Niarinze. C’est alors que Allah Djabou se dirige vers CRAMPEL qui déjeunait sans défiance à l’ombre d’un arbre, il le surprend par derrière et lui tranche la tête d’un coup de sabre.

Senoussi envoya seulement 10 fusils et une partie des tirailleurs sénégalais à Rabi qui se trouvait à Ndamm. Rabi protesta en envoyant son lieutenant Hassan vers Senoussi pour lui faire de durs reproches et lui dire que s’il ne voulait pas encourir la disgrâce du maître, il n’avait qu’à bien se tenir et à lui remettre un nouveau lot des armes capturées. Senoussi capitula, mais il garda néanmoins la plus grande partie du butin.

Les hostilités avec le Baguirmi allaient commencer aussitôt. De Denzi, Rabi avait envoyé un moktoub à Gaourang, lui disant qu’il venait d’occuper des contrées voisines de ses états, mais qu’il désirait entretenir de bonnes relations avec lui et lui proposait des échanges commerciaux (c’est aussi la version MONTEIL). Gaourang ne répondit pas et se tint sur la défensive. Pendant que Rabi allait au tata qu’il s’était fait bâtir à Ndamm, Gaourang vint s’établir à Maïna ou Bargna, au S. de Nigué, sur le Chari chez les Sarrouas. Rabi quitte alors Ndamm et vient à Korbol d’où il chasse l’alifat. Puis il envoie une nouvelle lettre à Gaourang, lettre contenant cette fois des menaces. Il vient en effet peu de temps après attaquer Maïna qu’il abandonne après avoir essuyé quelques pertes. Il reconstitue ses forces à Korbol, puis lorsque Gaourang quitte Maïna pour s’établir à Mandjaffa, Rabi se fixe de nouveau à Ndamm et de là il fait des razzias chez les Somraïs. Il envoie en outre ses bazinguers sous la conduite de Hassan, piller et brûler les villages soumis au Baguirmi, mais les Baguirmiens les poursuivent. Hassan doit se réfugier à Ndamm. Il est fort mal accueilli par Rabi qui le renvoie à Bangalama établir un tata qu’il viendra habiter plus tard. Gaourang informé à temps quitte Mandjaffa pour marcher sur Bangalama. Rabi lui-même accourt. Un engagement sanglant a lieu entre les deux troupes. Les rabistes ont un grand nombre de fusils, Gaourang n’en possède qu’une centaine, mais sa cavalerie est très bonne et grâce à elle il force encore son adversaire à reculer.

Après cet engagement Gaourang revient à Mandjaffa où il se fortifie solidement dans un vaste tata construit à la hâte. Rabi vient en faire le siège. Las d’attendre, ses hommes tentent l’assaut. Une nuit à la faveur de l’obscurité, ils se glissent dans le fossé, le matin au petit jour ils essaient de franchir le mur. Les Baguirmiens se précipitent à temps sur eux et les anéantissent. 300 rabistes restent sur le terrain, le chef Hassan est tué. Rabi essaie alors du blocus pour réduire les assiégés. Il fait construire pour lui un tata près de celui de Gaourang, quatre autres pour ses principaux chefs Babeker, Gadem, Derfaga, Hide, Baldas. A plusieurs reprises les Baguirmiens effectuent des sorties heureuses. Mais, au bout de 4 mois de siège, la famine réduit Gaourang lui-même à manger du chien, du cheval, de l’âne. Ses soldats ne veulent point supporter ces souffrances plus longtemps et l’obligent à tenter une sortie. Un matin ils réussirent à quitter la ville, emmenant jusqu’aux femmes et aux enfants. A la vue de cette multitude les assiégeants se sauvent affolés. Rabi réussit à grand peine à les rassembler ; mais il était trop tard, Gaourang était déjà loin.

Les Baguirmiens allèrent se réfugier à Koussri et de là à Mara. Peu de temps après le sultan du Logone, Salé serait venu engager Rabi à porter la guerre au Bornou et à poursuivre les Baguirmiens jusqu’à Massénia. « Ce sont des pays riches, aurait dit le sultan, d’ailleurs si tu ne viens pas, les Ouadaïens t’attendent à Bougoumassa ». Rabi, comptant sur l’alliance de Salé, vint à Koubou, près du Lagone ; mais il n’y rencontra personne et le sultan Salé s’abstint de le saluer. Rabi l’envoya prendre et, sous prétexte que Salé l’avait incité à une campagne désastreuse contre le Bornou, il ordonna à ses ascaris de faire main-basse sur les femmes, les enfants, les captifs du sultan.

Après ce coup de force, Rabi envahit le Bornou et vient construire un tata à Guilbé. Le cheik Hachem, apprenant cette invasion, envoie au- devant du conquérant Mamater soudanais, son chef de guerre. Mais il avait déjà été devancé par les arabes de Kouka, venus au-devant de Rabi pour l’inviter à partir au plus vite conquérir la célèbre ville de Tchad. Le combat eut lieu à Guilbé et Mamater, complètement défait, fut fait prisonnier. Une seconde bataille aurait été livrée à Hachem, d’après M. DUJARRIC.

Rabi est alors maître du Bornou dont presque tous les guerriers sont faits prisonniers. Il vient s’établir à Ngala. Les commerçants arabes, fezzanais djellabas, jouant toujours double jeu, invitent Hachem à se mettre en garde contre Rabi ; d’autre part, ils envoient plusieurs courriers à celui-ci pour lui dire qu’il est temps de venir conquérir Kouka et qu’ils seront avec lui. A son approche Hachem s’enfuit à Bahr el Khedir, sur le Komadougou, poursuivi par Bou Bakar.

Rabi s’installe alors à Kouka après avoir mis la ville au pillage, puis il occupe Dikoa. C’est alors qu’entre en scène Khiari, le fils d’Abou Boukar qui avait été dépossédé par Hachem. Il se recrute des partisans, relève le courage défaillant des Bornouans, disant que c’était une honte que leur malheureux pays ait été abandonné par celui même qui devait le défendre. Il s’empare du pouvoir et par représailles fait tuer le père d’Achem. Khiari va alors assiéger Dikoa devenu le quartier général de Rabi. Après un siège sanglant les Bornouans s’emparent de la citadelle et les rabistes fuient de toutes parts affolés, laissant sur le terrain un grand nombre des leurs. C’est une débandade générale et le bruit court que Rabi a été tué ; mais au milieu de la nuit on entend sonner le rappel dans la brousse. Le chef s’est retrouvé entouré de quelques fidèles et rassemble tous les guerriers. A la faveur de l’obscurité, ils viennent se grouper sous les murs du tata occupé par Khiari et ses compagnons, puis ils lui donnent précipitamment l’assaut. Les Bornouans surpris s’enfuient. C’est en vain que Khiari cherche à les retenir. Lui du moins fait le serment de ne pas prendre part à cette fuite honteuse.

Il reste en effet seul et tombe entre les mains de Rabi. Au lieu de se soumettre, il nargue le conquérant : « Comment veux-tu, lui dit-il, que je reconnaisse ton autorité ? Tu n’es qu’un captif révolté, qui a soumis par la violence mon pays. Quels sont tes droits à la possession du Bornou ? Est-ce que ton père en était le Sultan ? Etait-il même originaire de mon malheureux pays ? »

Et sur un ton de plus en plus violent, il continue ses insultes. Rabi furieux lui fit trancher la tête le jour même. Le souvenir du courage de Khiari survivra longtemps dans les régions avoisinant le Tchad. Si Sliman me disait hier : « Il n’y a eu à notre époque dans tout le Soudan que trois hommes dignes d’être chefs : Gaourang, Cheik Khiari, et Rabi, ce dernier n’étant encore qu’un captif parvenu et un usurpateur ».

Pendant que ces événements s’accomplissaient au Bornou, Gaourang se croyait à l’abri désormais des incursions de Rabah qu’il croyait trop occupé au N.-O. du Tchad pour revenir dans le Baguirmi. Rencontrant à Bougoumassa, prête à marcher contre Rabi, l’armée du Ouadaï, munie de fusils Remington et en possession d’une excellente cavalerie, Gaourang avait dissuadé le djerma (chef de guerre) de s’engager dans cette aventure. Les Ouadaïens étaient donc repartis par le Kanem. Quant à lui, peu préoccupé des attaques toujours possibles de Rabi, il était allé lever l’impôt au Dékakiré, à Bolbol, puis à Birké, enfin à Mehaguéné près du lac Fittri d’où il allait rentrer à Massénia.

C’est alors (1898) qu’on vint l’avertir qu’un blanc était arrivé par le fleuve et désirait s’entretenir avec lui : c’était M. GENTIL, dont le vapeur, le Léon Blot, dans sa descente du Chari, s’était arrêté à Mondo. Les populations, occupées à la récolte du mil, s’étaient enfuies, effrayées, à travers la brousse et allaient raconter de village en village : « Une machine qui fait de la fumée et marche sur l’eau est venue par le fleuve. Des hommes blancs avec des soldats noirs sont dessus. Il est probable qu’ils viennent encore comme Rabi nous faire la guerre. » Cependant, un jeune homme était resté sur les berges du fleuve et considérait sans effroi la canonnière. C’était Souleym, fils de Si Sliman, homme de confiance de Gaourang. M. GENTIL l’appela et le fit monter à bord pour lui remettre un moktoub destiné au sultan, moktoub dans lequel il l’assurait de ses bonnes intentions et lui proposait même des relations commerciales et amicales. Le sultan se rendit compte de la gravité des circonstances. Il rassembla aussitôt, non seulement tous les notables de son entourage, mais encore tous les hommes de la ville en état de porter les armes. Un conseil fut tenu dans lequel Gaourang donna communication des propositions faites par M. GENTIL. La grande majorité des Baguirmiens était défavorable aux nouveaux arrivés et s’il ne fut jamais question de les attaquer, on proposa du moins de les empêcher de venir à Massénia et de se désintéresser complètement du voyage qu’ils disaient vouloir faire au Tchad. « Ces blancs disent qu’ils ne nous veulent que du bien et qu’ils nous apportent des paroles de paix, mais Rabi ne nous a-t-il pas tenu autrefois des propos semblables et pourtant cela ne l’a point empêché de nous faire la guerre et d’amoindrir notre pays. » Gaourang fut heureusement d’un avis tout contraire et répondit que les blancs ne devaient rien avoir de commun avec les Arabes et qu’on ne devait point, avant de les avoir vus, porter de la défiance ; que lui tenait en tout cas à leur parler, car il ne fallait point refuser, les yeux fermés, le secours que Dieu peut-être envoyait au Baguirmi. Il décidait donc d’envoyer son chef religieux Si Sliman et deux autres personnes de confiance au devant de M. GENTIL, afin de venir l’inviter à venir s’entretenir avec lui.

On sait la suite.

V. — NOTES DU Dr DECORSE

Le Dr DECORSE a recueilli de son côté des notes dont M. DEMOMBYNES a donné la traduction suivante[224] :

Au nom de Dieu clément miséricordieux. Sortie vénérable de Rabah hors du pays. D’abord sa résidence fut à Dem Mafiva pendant une année ; une année à Wachigoua et une saison à Dem Chakka, au Dar Four une année ; à Dem Er Rif une année. Il s’installe à Dem Gounda une année, guerre avec Bananan ; à Dem Karé une année ; à Dar Kouka une année ; il s’installe à Dem Masouna une année ; à Dem Boukka une année, guerre avec le Ouadaï ; à Dem Bahr Bala, une saison ; à Dem Kaga Chech, une saison ; à Dem M’Bangdaï, une année ; à Dar Korbol une année. Il s’installa à N’dam, où il fut une saison. Il marche sur Saoura ; guerre avec Gaourang. Il s’installe à Bousso une saison ; à Banlama guerre avec Gaourang. Il réside à Mandjafa trois mois. Ensuite ils se mettent en marche de Mandjafa et ils s’installent à Logone. De Logone, ils s’installent à Djilba. De Djilba ils s’installent à Hamdjé, guerre avec Mohamed Taher. Ils partent de Hamdjé et s’installent à Ngala. De Ngala ils s’installent à Am Habio. Guerre avec Hachem. Ils partent de Am Habio ; ils s’installent à Dikoa et y restent une saison. Ils s’en vont. Guerre avec Char. Ils s’installent à Gadjebo. De Gadjebo ils s’en vont, guerre avec Abou Kantour. L’émir revient : il s’installe à Dikoa et y reste sept saisons. Il part. Il installe à El Gamadj ; Fadel Allah fait la guerre avec Hayatou. Rabah part : il revient à Dikoa, il s’installe à Gawa. De Gawa, il s’établit à Kodégé ; de Kodégé il s’établit à Klessem ; de Klessem, il s’établit à Modobo ; de Modobo, il s’établit à Bougouman ; de Bougouman il s’établit à Mandjafa ; de Mandjafa il s’établit à Andjia ; de Andjia il s’établit à Balendjéré ; de Balendjéré il s’établit à Banlama ; de Banlama il s’établit à Mondo ; de Mondo il s’établit à Logone ; de Logone il s’établit à Bousso ; de Bousso, il s’établit à Saroua ; de Saroua, il s’établit à Miltou ; de Miltou il s’établit à Damter ; de Damter, il s’établit à Kouna ; de Kouna il s’établit dans la montagne. Combat avec Gaourang et les chrétiens. Il revient s’établir à Kouno. Combat avec le Commissaire. Après le combat avec le Commissaire, il revient et s’établit à Dikoa, où il passe un mois. Fadel Allah s’en va à Goulfeï ; combat de Çoun. De Goulfeï, il revient ; il s’installe à Logone. De Logone il va à Kousri : combat avec les Chrétiens ; il revient s’établir à Logone. Rabah arrive de Dikoa et campe à Kousri ; combat de Kousri ; Rabah est tué à Kousri.

Fadel Allah quitte Logone et s’établit à Dikoa. De Dikoa, il campe au Gamaghou, combat avec les chrétiens du Gamerghou, il campe à Ichchégué ; combat avec les Chrétiens. D’Ichchégué il campe à Dar Djébril ; de Dar Djébril, il campe à Kilba ; là un mois. De Kilba il campe à Chibak ; combat avec les gens de Chibak ; de Chibak, il campe à Marghi ; de Marghi, il campe à Bourgouma ; de Bourgouma il campe à Maïdougouri ; de Maïdougouri, il campe à Dikoa ; de Dikoa il campe à Ngala : combat avec Guerbaïe. Il laisse Guerbaïe et revient camper à Bourgouma, de Bourgouma il campe à Konézi. De Konézi, combat avec les Chrétiens de Berkedj. Il s’en va ; il campe à Bellaraba : de Bellaraba il campe sur le fleuve où est Md’allemzi. De Md’allemzi, il campe à Kouni ; guerre avec Kouni ; là quatre mois. Il part de Kouni et s’installe à Bourgouma ; il retourne à Dikoa et y campe un mois ; guerre avec les chrétiens. Fadel Allah commence à mourir ; il campe à Goudjba ; de Goudjba, combat avec les Chrétiens. Fadel Allah est tué ; la miséricorde soit sur lui ! Mohamed Niébé sort dans le pays Kirdi : combat.

[Note 217 : On en prend aussi quelques-uns chez les peuplades fétichistes de l’E. du Chari, Bouas, Noubas, Sokoros et Sarrouas.]

[Note 218 : Mercuriale du prix des captifs sur les marchés du Baguirmi et du Bornou (1903) :

A) MALES. — 1o Enfant de 1 à 3 ans. Ne se vend qu’avec la mère ; — 2o Enfant de 5 à 8 ans : 5 thalari ; — 3o Enfant de 8 à 13 ans : 10 thalari ; — 4o Adolescent à l’âge de puberté : 20 thalari ; — 5o Homme de 20 à 25 ans : 25 thalari. Un cheval vaut deux esclaves de cet âge ; — 6o Homme déjà âgé, 30 à 50 ans, est peu acheté. — Les Eunuques (Adim) sont très recherchés ; ils n’ont pas de prix et les sultans soudanais seuls en possèdent. Senoussi était très fier de nous montrer un de ses jeunes esclaves qui venait de subir l’opération.

B) FEMMES. — Une femme, à égalité d’âge, se vend moins cher que l’homme. Ainsi une jeune fille arrivée à l’âge de puberté se vendrait seulement 10 thalari.]

[Note 219 : On continue toujours à frapper le thaler de Marie-Thérèse, millésime de 1788. Sa beauté le fait rechercher par les femmes pour leur parure. Sa valeur varie selon qu’il est usé ou non ; il se déprécie si, sur l’épaule droite de l’impératrice, le noir ne reconnaît plus l’agrafe ou souna.]

[Note 220 : Nous avons été surpris de trouver au cœur de l’Afrique des étoffes d’Europe de qualité ordinaire, se vendant à un prix qui n’était pas plus élevé que celui auquel on pouvait les acquérir dans la boucle du Niger, en 1899.]

[Note 221 : Gaourang n’a point connu NACHTIGAL. Tout jeune alors il se trouvait au Ouadaï, lorsque le célèbre voyageur vint à Mandjaffa, mais plus tard il entendit dire que son frère Abbou Sekkim avait été accompagné par un chrétien pendant l’expédition qu’il fit vers Palem. Le souvenir de BARTH est totalement éteint. On sait très vaguement, pour avoir recueilli cette tradition des anciens qui n’y attachaient point d’importance, que d’autres blancs avaient précédé NACHTIGAL dans la région du grand lac. Le voyage de MAISTRE à Palem et Daï n’a pas laissé plus de souvenirs au Baguirmi. Par contre la réception de MONTEIL à Kouka par le sultan du Bornou (Hachera) en 1892 fut connue de Gaourang. Il est vrai qu’au dire même de MONTEIL il se trouvait à Kouka lors de son passage un fils de Mbang.]

[Note 222 : Le pagayage se fait sur des baleinières en acier (environ 15) appartenant au service local. Au début de l’occupation française il y avait sur le Chari une magnifique flottille de grandes pirogues et même des chalands indigènes. Réquisitionnées trop souvent par l’administration, la plus grande partie de ces embarcations sont aujourd’hui hors de service et les indigènes se sont abstenus d’en construire d’autres redoutant avec juste raison la main-mise trop fréquente de l’administration sur les barques de pêche.]

[Note 223 : Il nous a donné un gage de sa fidélité en envoyant à Brazzaville son fils que M. GENTIL a emmené en France en 1906.]

[Note 224 : Du Congo au lac Tchad, p. 122.]

CHAPITRE XV

LE BAHR EL GHAZAL

I. Généralités sur le Bahr el Ghazal. — II. Le Bahr el Ghazal à Massakori. — III. La région du Haut-Bahr el Ghazal. — IV. Les populations du Bahr el Ghazal.

* * * * *

I. — GÉNÉRALITÉS SUR LE BAHR EL GHAZAL

Le Bahr el Ghazal s’étend à plusieurs centaines de kilomètres vers le N.-E. où il reçoit des ouadi, originaires du Borkou et du Tibesti, ouadi temporaires qui s’emplissent d’eau à la saison des pluies dans la partie supérieure de leur cours mais qui ne coulent plus jusqu’au Bahr el Ghazal. Cette grande dépression fut à une époque relativement peu éloignée, il y a quelques siècles seulement, un golfe très allongé, semé d’une infinité d’îles et de presqu’îles[225]. Elle envoyait au loin un grand nombre de canaux plus ou moins anastomosés entre eux qui dans le N. pénétraient jusqu’au cœur du Kanem, jusqu’à Mondo, par exemple, et dans le S. allaient probablement s’aboucher avec les lacs Iro, Fittri, Baro, Ferch, Debaba, etc.

Aux temps néolithiques, il existait encore assez d’eau dans la vallée du Bahr el Ghazal pour qu’il y ait vécu des populations qui ont laissé des traces nombreuses de leur industrie. Elles allaient au loin à travers le Sahara qui jouissait alors d’un climat humide et tropical. Elles s’aventuraient dans les lagunes du S. pour y chasser les grands animaux. Des pierres polies se trouvent, en effet au Ouadaï, aux Monts Guérés, à Aouni, à Moito, au S. du Tchad, etc. Mais elles semblent toujours en petit nombre. Elles n’auraient point été fabriquées sur place, mais auraient été apportées par les chasseurs qui les perdaient sur leur route.

La vallée s’est asséchée aux temps historiques, comme les grandes lagunes des bassins du Chari et du Ba Laïri. La tradition, toutefois, n’a point toujours conservé le souvenir de l’ancien état hydrographique. J’avais recueilli dans la dépression de Rédéma des coquilles de Mélania et des fragments de grands Siluridés, déjà à demi fossilisés. Or les habitants, Ouadaïens et Gouranes, refusèrent de me croire quand je leur montrai des ossements de poissons en leur racontant que ces animaux avaient vécu autrefois au pied des rochers. Toutefois certaines inondations exceptionnelles, lorsque le niveau du lac est très haut, s’épandent dans cet affluent. En 1874, par une année de grande crue[226], telle que les vieillards n’en ont plus vu de semblable, les eaux du Tchad se sont encore répandues dans le lacis de canaux du Bahr el Ghazal. Elles montèrent vers le N.-E., sur environ 200 kilomètres à partir de l’archipel Kouri, s’arrêtant au lieu dit El Léan, à quelques heures à l’E. de Haroup. Les hippopotames du Tchad se répandirent jusqu’à ce point où on prit aussi des poissons en grand nombre. On en captura aussi à Douggoul (el Dougguel), à Cheddera, au moment de l’assèchement[227]. Aujourd’hui, les mares voisines du Bahr ne sont plus remplies que par les pluies d’hivernage ; presque toutes se tarissent à la saison sèche et c’est seulement près du Fittri et de Dagana qu’il se trouve encore des rahat où il reste un peu d’eau d’un hivernage à l’autre. Aucun poisson n’y vit plus, pas même ce protoptère du Tchad et du Fittri (Amkourou en arabe) qui peut se terrer dans la vase asséchée, ayant un appareil respiratoire qui lui permet de vivre pendant plusieurs mois de la saison sèche.

Le Bahr el Ghazal ne constitue point une vallée proprement dite ; il n’a pas de thalweg, c’est une immense dépression, large de 30 kilomètres au moins, à fond sablonneux ; les arbres y sont rares et n’apparaissent que par certains monticules peu apparents qui étaient sans doute des îles autrefois. Des bras diversement anastomosés s’en vont au loin dans l’intérieur, mais il est impossible d’en suivre longtemps la trace tant leur lit est effacé. Ces sillons ne sont plus marqués que par des lignes de boudas plus ou moins allongés et nus, plus rarement par des traînées boisées formées d’une végétation arborescente plus dense où parfois les Palmiers Doums croissent les uns contre les autres, à la manière des dattiers plantés dans les oasis du Sahara.

La partie médiane du Bahr el Ghazal se distingue à peine des parties latérales. Les espaces dépourvus d’arbres y sont peut-être plus nombreux ; encore les Calotropis seuls y profilent leur silhouette d’un blanc glauque. De petites cuvettes sont disséminées de tous les côtés. Des fossés ayant parfois la largeur d’un fleuve, avec des berges hautes de plusieurs mètres, s’alignent, les uns suivant l’axe même du Bahr, les autres perpendiculairement ou dans des directions intermédiaires. Parfois rien dans leur voisinage ne les fait prévoir. Le plus souvent ils n’ont que quelques centaines de mètres de longueur et leur lit se termine brusquement. Au moment de la saison des pluies ces dépressions recueillent les eaux tombées dans le voisinage et pendant plusieurs mois des mares s’allongent quelquefois sur plusieurs kilomètres jusqu’au moment où l’eau est évaporée par le soleil ou peu à peu infiltrée dans le sable. La nappe souterraine du Bahr est peu profonde, du moins dans toute la partie actuellement explorée, c’est-à- dire jusqu’à 150 kilomètres de l’archipel Kouri. En toute saison, c’est à une profondeur de 6 à 12 mètres de la surface qu’on la rencontre. Parfois, même en saison sèche, on la trouve à moins de 1 mètre de profondeur, en creusant au fond de certaines cuvettes qui ont contenu de l’eau à la saison des pluies[228]. Il est bien certain que les eaux de l’hivernage accumulées dans ces cuvettes ne suffisent plus à notre époque à alimenter pour toute l’année la nappe des puits. Comme il existe une couche profonde de sable très perméable, à un niveau inférieur à la surface du Tchad, l’eau du lac s’épand au loin sous terre, de la même façon qu’elle s’étend à la surface partout où elle trouve des trouées, au moment des grands hivernages.

II. — LE BAHR EL GHAZAL A MASSAKORI

Dans la nuit du 19 au 20 septembre, j’arrivais au poste établi depuis deux ans à Massakori, au milieu même du lit du Bahr el Ghazal. J’y reçus l’accueil le plus cordial de la part du lieutenant BOISEAU, installé là pour assurer le ravitaillement de nos cercles du Kanem, et pour tenir en respect les populations krédas. J’ai séjourné jusqu’au 26 septembre dans cette localité et j’ai pu y étudier plus à loisir la dépression qui a tant intrigué les géographes depuis les explorations de BARTH et de NACHTIGAL. A Massakori, le Bahr el Ghazal se présente sous la forme d’une immense dépression sablonneuse séparant les khalas du Khozzam des steppes du Kanem. On s’en fait une idée très fausse en s’imaginant que c’est un ouadi avec une bordure nette de berges, ou même avec un rideau d’arbres sur ses deux lisières. On y pénètre sans s’en apercevoir, car il n’y a pas de déclivité apparente sur les bords. On y parcourt des kilomètres sans observer le moindre changement dans le paysage, puis quand on est parvenu au milieu et qu’on s’élève sur un point culminant, tel que le mirador du poste, on découvre, jusqu’aux confins de l’horizon, une plaine sans fin, herbeuse à la saison des pluies, nue à partir de novembre et parsemée d’arbustes très espacés. Aux alentours du poste dominent les palmiers Doums et les Calotropis. Le feuillage glauque de ces Asclépiadées contraste avec la couleur sombre des buissons de Doums, qui se présentent presque toujours sous la forme de touffes acaules, portant des bouquets de feuilles longues de 1m,50. De loin en loin seulement, un Doum adulte, au tronc ramifié en candélabre, s’élève à une dizaine de mètres de hauteur ; çà et là quelques acacias épineux, quelques jujubiers aux aiguillons crochus ou des Balanites aux dards allongés, projettent une ombre légère sur le sol. Sur cette grande khala presque nue, ces essences paraissent de grands arbres, mais ce n’est qu’une illusion des yeux. Il est difficile de trouver un tronc atteignant seulement 8 mètres de hauteur. C’est bien la flore saharienne qui se déploie sous le regard. En cette saison le Bahr el Ghazal est un pâturage où les herbes croissent serrées les unes contre les autres, sur 1m,50 à 1m,80 de hauteur. Plusieurs sortes de krebs (panicum) actuellement récoltés, le terrible kram-kram[229], le pennisetum aux épis soyeux, blancs rouges ou violacés, sont les graminées les plus communes. Il s’y mêle quelques Cypéracées, quelques Légumineuses et d’autres plantes répandues dans tout le Soudan. L’attention est aussi attirée par de grandes places totalement nues, dont le sol blanchâtre est déjà dur comme de la pierre, par des canaux larges de 50 mètres au maximum et de petites mares en train de s’assécher, à surface couverte de fleurs d’eau (petites Algues, Utriculaires, Lemmacées). Dans quelques semaines ces mares seront à sec. Leur vase noire formera d’abord une couche molle qui en s’asséchant produira peu à peu un sol noir et fendillé. Ce genre de terrain est assez commun dans toutes ces contrées marécageuses pendant quelques mois. Le commandant LENFANT a appelé ce pays, pour cette raison, « pays des terres cassées », mais ce terme nous paraît très impropre, car ce terrain ne forme que des plages disséminées en grand nombre le long des cours d’eau du lac Tchad ou à travers les khalas. Dans toute la partie occidentale du Bahr el Ghazal et jusqu’à Ouaga, il suffit ordinairement de creuser un puits à une profondeur de 1 à 4 brasses pour obtenir de l’eau. On rencontre la couche superficielle de terre noire, plus ou moins mêlée de sable, épaisse de 0m,30 à 1 mètre, rarement de plusieurs mètres. Au-dessous existe partout le même terrain : c’est un sable très uniforme, blanc jaunâtre, à grain très fin, ne contenant jamais ni débris, ni coquilles, ni traces de galets. Au delà de Massakori, vers l’E., le Bahr el Ghazal paraît comme une série de grandes dépressions, cuvettes ou ouadi, orientés du S.-E. au N.-O. et ayant une végétation assez abondante, composée surtout de palmiers Doums dont les fruits constituent la principale nourriture des Krédas ou Nouarma.

Massakori fait partie d’une région habitée exclusivement par des Arabes pasteurs et cultivateurs, presque sédentaires. C’est le Dagana qui se prolonge au S. jusqu’à Ciré, Messaguette et Adjodol. A l’E., elle dépasse peu Massakori ; à l’O., elle s’arrête à la région occupée par les Kouris et les Assalas ; au N., elle ne dépasse point Maltoum et Mézérate. Le Dagana est, avec l’archipel du Tchad, la seule contrée du N. de l’Afrique centrale française, dont la production agricole suffise à la vie des habitants. Le Penicillaria ou petit mil, tout en étant infiniment moins productif que dans l’Afrique occidentale ou chez les Saras, suffit cependant à leurs besoins, et c’est grâce à la production en céréales des deux régions mentionnées plus haut que nos tirailleurs peuvent subsister dans le pays. Le Penicillaria s’élève à environ 2 mètres de hauteur, la récolte est presque finie dès le 20 septembre. Le sorgho, le riz et les tubercules ne sont point cultivés. Par contre les graines de Graminées sauvages recueillies entre la fin d’août et la fin d’octobre fournissent un très utile appoint pendant la saison qui précède la récolte du Penicillaria. Le riz sauvage est aussi recueilli avec soin dans les bouda qui occupent les dépressions du Bahr. Les troupeaux (bœufs et moutons)[230] du Dagana trouvent de superbes pâturages pendant l’hivernage. A la saison sèche l’herbe se fait très rare et l’on ne rencontre plus qu’un peu de gazon sur l’emplacement des mares asséchées. Les indigènes déplacent alors leurs campements et viennent s’installer pour quelques mois au bord même des îles du Tchad ou sur l’emplacement du Bahr el Ghazal.

Les habitants sont tous des Arabes, au teint ordinairement assez foncé, qui se donnent le nom de Daganas. Ils disent être venus du Bahr el Ghazal oriental où ils vivaient à côté des Krédas. La contrée qu’ils occupent aujourd’hui était habitée autrefois par les Oulad Sarrar et les Oulad Méhared qu’ils chassèrent et à la place desquels ils s’installèrent. Ils continuèrent à être razziés par les Krédas qui, récemment encore, venaient périodiquement jusqu’à Massakori.

III. — LA RÉGION DU HAUT-BAHR EL GHAZAL

Au N.-E. de Massakori, le Bahr el Ghazal pénètre dans le pays des Krédas, Berbères originaires des environs du Borkou, et établis dans cette région à une époque relativement récente. Avant eux, les Belalas, originaires du Bornou, occupaient la grande dépression. On retrouve encore à quatre jours de Massakori, au dire des Krédas, des vestiges de leurs habitations en pisé.

Les Krédas affirment qu’à cette distance, à Ouaga, le Bahr el Ghazal se rétrécit et son lit cesse de contenir de l’eau à une faible profondeur[231] ; mais la dépression sablonneuse se poursuit encore pendant quatre jours, et l’on ne trouve pas d’eau jusqu’à Al Guéradi, à mi-route d’Imado. Entre Ouaga et Imado, au N., se trouvent dans une contrée appelée Ouellé, des rahats remplis d’eau à la saison des pluies et où les Krédas vont parfois ensemencer du mil. Imado qui signifie eau rouge, tire son nom d’un puits contenant de l’eau rouge et natronnée, dont on doit remplir les guerbas pour continuer la route jusqu’au Borkou. Il faut en effet marcher pendant vingt jours, en parcourant près de 600 kilomètres à travers le Gouss (Sahara) sans rencontrer d’eau. Pourtant on suit presque constamment un ouadi assez étroit, le Sorro, qui se poursuit à travers le Bodélé jusqu’au Borkou. Il ne pleut presque pas dans cette région, ou si une pluie accidentelle survient à l’hivernage, la dépression du Sorro se remplit, mais elle ne garde pas l’eau plus de deux ou trois jours[232]. Le 15e jour, on arrive à Krai où existait autrefois un puits aujourd’hui comblé, et d’où les Krédas disent tirer leur origine. Le Sorro reçoit des ouadi venant les uns du Tibbesti, les autres du Borkou. Leur lit est toujours à sec. Dans la montagne du Borkou, se trouve une rivière où l’eau coule toute l’année. Les Arabes l’appellent Alma-Béguiri et les Tédas, Itiauk. Au bas des rochers l’eau est recueillie par des rigoles et distribuée dans les oasis où on cultive des dattiers, du petit mil, du sorgho, du blé et des légumes[233].

En résumé, d’après nos renseignements de source indigène, le Bahr el Ghazal présente l’aspect d’un vaste cul-de-sac du lac Tchad jusqu’à Ouaga. De ce point à Imado, c’est un delta ensablé. Enfin de Imado au Borkou ce n’est plus qu’un ouadi saharien, le Sorro dont le lit ne reçoit même pas les eaux du Beguiri qui sont évaporées et absorbées par le sable, à peine tombées dans la plaine.

IV. — LES POPULATIONS DU BAHR EL GHAZAL

Les abords du Bahr el Ghazal sont entièrement occupés par une seule peuplade de nomades, les Krédas, nommés aussi Gouranes par les Ouadaïens avec lesquels ils sont en rapports constants[234]. Ces pays très pauvres ne nourrissent naturellement qu’une population assez faible. On l’évalue à 10.000 âmes au plus[235]. A la suite de l’assassinat d’un de nos Sénégalais par ces pasteurs pillards, une reconnaissance fut faite en 1902 par le capitaine BELLION, accompagné du lieutenant DHOMME, qui leva un itinéraire le long du Bahr jusqu’à Adiadé, à 4 jours au N.-E. de Massakou. En février 1903, en vue d’une nouvelle expédition, le lieutenant Boiseau réunit des renseignements qu’il a bien voulu me communiquer. Un mois plus tard, avec le capitaine DURAND, il accomplit un raid au cours duquel ils surprirent un campement de 500 personnes qu’ils mirent en fuite. A la suite de cette affaire les Krédas se sauvèrent presque tous ; un groupe de 30 familles vint même s’établir près du poste de Massakou. C’est là que j’ai pu étudier cette population de nomades[236].

Région parcourue par les Krédas. — Le pays Kréda s’étend du S.-O. au N.-E., sur plus de 500 kilomètres de longueur et 200 de largeur, au N. des Koukas, des Boulalas et du Ouadaï, à l’E. des Arabes Daganas et des Kanembous. Il est traversé d’un bout à l’autre par cet immense prolongement desséché du Tchad qu’est le Bahr el Ghazal. C’est la seule partie riche du pays Kréda. Sans les cuvettes innombrables qu’il contient et qui deviennent des étangs et des marais pleins de Krebs et de Nénuphars comestibles à la saison des pluies, sans les Doums et les Jujubiers qui peuplent le fond des Ouadi, sans les puits qui vont chercher l’eau à quelques mètres seulement de profondeur, la région serait inhabitable, car les pays qui s’étendent entre le Kanem et le Borkou, en dehors du Bahr el Ghazal, sont aussi arides que l’Erg Algérien.

Population essentiellement nomade, plus encore que les Arabes et les Touaregs, avec lesquels ils vivent en mauvaise intelligence, les Krédas errent sans cesse de puits en puits, de pâturages en pâturages. Ce n’est que de temps en temps qu’ils sèment un peu de mil et ils doivent acheter la plus grande partie de celui qu’ils consomment aux cultivateurs du Dagana et du Khozzam où ils vont après la saison des pluies. Bien montés sur leurs chevaux, ils profitent de leur extrême mobilité pour razzier les sédentaires ou détrousser les voyageurs.

Comme les Sahariens, ils sont obligés de se soumettre dès qu’on les empêche de s’approcher des points d’eau. Aussi avons-nous cru devoir relever avec soin la liste de ceux que connaissaient les Gouranes de Massakori, d’autant que cette liste précise leurs relations par l’étendue de leurs connaissances géographiques. Ce sont Tégaga (il y a plusieurs localités de ce nom), Djémi, Orkomdinga, Ouadi Séfi, Efféta, Mossor, Morra, Serrali, Ham Doal, Méhérib, Chéraguen, Ouadi, Fars, Guérim, Haméra, Kofrédri, Tamara, Barragat Dolla, Am Goton près Sakarda, enfin Odouk, limite des Ouadi. Le point le plus éloigné qui soit connu à Massakori se nomme Ouelli, village Kachirda, à quinze jours[237] d’ici sur la route du Borkou. Au delà s’étend l’Erg, sans aucun puits : il faut emporter de l’eau sur les chameaux pour continuer la route jusqu’au Borkou ([238] et [239]).

Les Krédas nous ont aussi donné quelques renseignements sur leurs voisins, notamment sur les Tédas du Borkou, nommés aussi Ana Kazza. Ils sont noirs, parlent arabe, et entre eux gourane. Leur pays produit d’excellentes dattes bien meilleures que celles du Kanem. Les Ouassas vivent à Bir Alali. Ils sont blancs, parlent arabe, et comprennent le gourane. Les Dogordas, noirs, parlent gourane. Il y a beaucoup de dattes dans leur pays, situé au N.-E. de Bir Alali.

Les Garouas (ou Gadouas), noirs ou blancs, vivent à deux jours de Bir Alali. Les Kinines (ou Kindines), ainsi nommés par les Ouassas (les Djellabahs les appellent Touaré), sont, pour la plupart, d’une couleur très foncée, très peu ont le teint clair ou rouge. Il n’est pas douteux qu’il s’agit de Touaregs.

A côté des Krédas, entre le Fittri et le Bahr el Ghazal, vit une importante fraction d’arabes, les Oulad Hamed, subdivisés en plusieurs tribus, les Oulad Kardam, les Daha Talha, les Moussara. Ils occupent, à environ 80 kilomètres du Fittri, les deux régions nommées Abou Haguiling et Abou Guidad où se trouvent des rahats à la saison des pluies et des bir à la saison sèche. Ils reconnaissent la suzeraineté des Bélalas, mais quand les Ouadaïens d’Abescher viennent pour les inquiéter, ils s’enfuient chez les Krédas, à Normo et à Koyo, sur le Bahr el Ghazal.

Caractères physiques. — Les Krédas possèdent la plupart des caractères des autres peuplades Berbères qui, se trouvant au centre de la race noire, se sont métissés avec elle. Leur teint est d’un noir rougeâtre très foncé ; on ne rencontre qu’exceptionnellement quelques individus de teinte claire. Cependant les cheveux sont presque toujours lisses, les traits fins, le nez droit[240], les lèvres non saillantes. Les hommes sont de taille moyenne, ordinairement bien faits ; ils ont le corps souple, les membres grêles et nerveux. La tête est souvent rasée ; la barbe, assez développée chez quelques individus, est noire et fine ; les yeux sont petits et semblent enfoncés profondément dans l’orbite ; les pommettes généralement très saillantes. Ils ne portent ni tatouages, ni aucun ornement au cou ou aux bras. Ils sont vêtus de la gaba ou du bobo baguirmien, en cotonnade indigène ou en guinée bleue, presque toujours en guenilles. Ceux qui ne vont pas nu-pieds sont chaussés du Héza, semelle en bois supportée par deux traverses et attachée aux doigts par des lanières en cuir.

Les femmes sont rarement jolies, quoique leur corps soit bien pris. On ne développe pas l’embonpoint chez elles comme chez les femmes touareg sous prétexte de les embellir. Leurs cheveux noirs ou parfois châtains sont réunis en nombreuses petites tresses symétriques, longues de 0m,20, tombant sur les côtés et sur la nuque. Point d’ornement en bois sur le devant de la tête comme chez les femmes Koukas ou Bélabas. Dans l’aile droite du nez, les plus riches ont le petit morceau de corail rouge (mardjan) dont le beau sexe se pare dans toute l’Afrique centrale. Quelques-unes portent à chaque oreille une petite boucle en perles de verre bleu. Autour du cou, on leur voit un collier de grosses perles bleues enfilées, ou des morceaux d’ambre, et de nombreux talismans renfermés dans des sachets en cuir. Elles en ont aussi aux bras et en couvrent leurs enfants. Ceux-ci, sauf par leur teint, du reste plus clair que chez les adultes, ressemblent à de petits blancs ; point farouches, ils gambadent du matin au soir parmi le troupeau, taquinant les jeunes animaux, se roulant dans le sable, se faisant des niches. Leurs cheveux sont coupés courts. Chez les fillettes on laisse souvent sur le sommet de la tête une longue touffe qui retombe en arrière. La malpropreté des femmes et des enfants rappelle celle des Maures du Sénégal. Il en est qui semblent n’avoir jamais vu l’eau ruisseler sur leur corps, tant est épais l’enduit noir qui cache souvent la véritable couleur de leur peau.

La vie des Krédas. — Le campement des 30 familles qui se sont établies à Massakori est des plus primitifs. Un parc carré de 50 mètres de côté à peine, entouré de branches épineuses d’Acacia, est installé sur un emplacement d’où l’on a suffisamment extirpé les mauvaises herbes. C’est là que vaguent pêle-mêle les bœufs, les moutons et quelques chevaux. Les habitations de chaque famille sont dispersées sans aucun ordre. On n’y séjourne que la nuit. Rien de plus simple que ces huttes que l’on peut installer en moins d’une demi-heure. On enfonce en terre 4 ou 8 longs piquets limitant un carré d’à peine 2 mètres de côté. A mi-hauteur de ces pieux, c’est-à-dire entre 1 à 3 mètres au-dessus du sol, on fixe 4 traverses supportant horizontalement, sur quelques baguettes flexibles, une sorte de paillasson. C’est là-dessus que couche le Kréda la nuit, c’est là aussi qu’il repose une partie de la journée, pendant que la femme prépare les repas et que les enfants vagabondent au milieu du troupeau. On m’a dit qu’on élevait le lit au-dessus du sol pour ne pas être inquiété la nuit par les moustiques ; au-dessus du paillasson les plus riches placent quelques peaux de mouton. C’est là aussi qu’on met toute la fortune de la famille : quelques sacs de grains, des outres, des calebasses, des paniers ; aussi l’on peut se demander comment, lorsque le couple est couché sur un si petit espace, tous ces ustensiles ne dégringolent pas. A 1 ou 2 mètres au-dessus de ce lit primitif, supportées par quelques baguettes flexibles, sont 2 ou 3 nattes tressées en feuilles de Doum, qui protègent les dormeurs de l’ardeur du soleil et de la rosée nocturne. En un clin d’œil, le lit, les nattes, les peaux peuvent être roulés et chargés sur les bœufs ainsi que les quelques ustensiles de chaque famille et l’on s’en va camper ailleurs. A l’arrivée au nouvel emplacement il suffit de couper quelques perches et d’arracher quelques fibres de Doum qui serviront à lier les traverses et l’on pourra bientôt dormir dans une nouvelle demeure.

C’est ce qui explique la grande mobilité de cette peuplade. N’ayant ordinairement aucune culture, ne possédant que des troupeaux habitués aux longues étapes, elle se déplace suivant sa fantaisie, ses besoins, ou même au gré du chef qui la commande. Chaque tribu connaît admirablement tous les puits du Bahr el Ghazal et elle sait où il faut creuser pour trouver l’eau à quelques brasses de profondeur. Quand elle apprend qu’un parti lui fait la chasse, elle s’enfuit plus loin, vers d’autres points d’eau, en comblant préalablement les puits qu’elle quitte, afin que l’ennemi, assoiffé, soit obligé de retourner sur ses pas. Aussi les Krédas passaient-ils pour inattaquables avant notre arrivée.

Les Krédas mènent une vie trop errante pour pouvoir se livrer d’une façon suivie à la culture. Ils connaissent à peine le blé, le maïs, l’arachide, le Vigna. Toutefois, les hivernages où ils ne sont point en expédition, ils se reposent quelques mois autour des principaux rahat pour y cultiver le petit mil. Souvent, ils ensemencent la terre et ne reparaissent qu’au moment de la récolte[241]. Mal cultivé, le Penicillaria vient très mal dans le Bahr el Ghazal, il est chétif, atteignant à peine 1m,50 de hauteur ; il ne donne que 10 tiges au plus, alors que chez les Saras il peut en fournir jusqu’à 30. Je pense que les bonnes variétés de Dattiers donneraient de très beaux résultats dans le pays Kréda dont le climat est saharien. A l’aide des puits qui permettraient de rencontrer l’eau à une faible profondeur, il serait aisé d’irriguer à la saison des pluies.

La principale richesse des Krédas est constituée par leurs troupeaux, dont le lait forme le fond de la nourriture. D’après une évaluation très approximative évidemment, des Arabes de Dagana, les Krédas possèdent 6.000 à 10.000 bovidés, 1.000 à 2.000 chevaux ; de nombreux troupeaux de moutons. Les bœufs sont de petite taille. Les Krédas ont aussi des animaux à bosse, dégénérés par suite de croisements avec le type précédent. Leurs chevaux, à longue crinière, sont très proches du cheval arabe. Il y avait autrefois de très riches troupeaux de chameaux grâce auxquels ils pouvaient rayonner depuis le Tchad jusqu’au Borkou. Je crois qu’il n’y a pas de pays au monde qui convienne mieux que le Bahr el Ghazal à l’élevage des chameaux. Les petits ânes du pays, très robustes, rendraient de grands services s’ils étaient plus nombreux[242].

Ce qui montre la pauvreté de ce pays, c’est que les produits de la culture et de l’élevage, le mil et les dattes achetés aux populations voisines ne dispensent pas les Krédas de rechercher de véritables vivres de famine dans la steppe.

Les Krebs[243] contribuent à leur alimentation pendant plusieurs mois. On les recueille le matin, en août et septembre, avec un panier hémisphérique tressé en fibres de doum, le Sompo. Le glaneur de Krebs parcourt la prairie à grandes enjambées en heurtant avec son panier le sommet des herbes. Cette secousse fait tomber les graines mûres dans le sompo dont le couvercle, se rabattant en clapet, empêche les graines de sortir. Un travailleur adulte peut récolter une dizaine de kilogrammes de Krebs dans sa matinée. Dès son retour au camp les graines sont étendues sur des nattes au soleil jusqu’à complète dessiccation. Les femmes les vannent ensuite, les pilent comme le mil. On fabrique avec cette farine des semoules vraiment excellentes. A l’encontre des Arabes, des Bélabas et des Baguirmiens, les Krédas récoltent aussi les graines d’Askenit (Nogou) et s’exposent à la terrible piqûre de cette Graminée pour se procurer un peu de nourriture.

La gomme des Acacias leur sert aussi d’aliment pendant plusieurs semaines, de décembre à mars. On la nomme Samok (en arabe), Ngo (en kréda), Ntagué (en kot.). La meilleure est fournie par l’Acacia Sénégal, elle est blanche. Le Sayal (ar. Acacia tortilis), le plus commun de tous les Acacia, fournit une gomme blonde. Le Tahlar (ar.) donne une gomme rouge. L’Acacia arabica : Garatt (ar.) Gonrr (kot.) donne aussi une gomme rouge, mais en si petite quantité qu’on n’en mange guère.

Les fruits sauvages, si peu alimentaires qu’ils soient, sont, en beaucoup de circonstances, la seule nourriture que trouvent les Krédas. Les plus usités sont ceux du Doum, du Birr, du petit Capparis mordo, du jujubier, du kornaka, du sïwah, de l’haginli.

Les tubercules de nénuphar et les jeunes tiges de l’Orobanchia lutea se mangent ; par contre, on ne consomme pas les champignons.

L’industrie est des plus primitives. Le Kréda ne sait pas tisser et n’a point recours à des tisserands indigènes, mais il coud les bandes de toile achetées aux Ouadaï avec le fil qu’il retire du cotonnier sauvage, assez commun le long du Bahr el Ghazal. Il ne sait pas non plus fondre et réduire le minerai de fer, mais il va l’acheter aux fondeurs arabes du Dagana et du Khozzam, pays où il existe du minerai de fer oolithique à la surface du sol. Les forgerons krédas (Hezzé) en fabriquent des sagaies, des lances, des accessoires de selles.

L’art de la poterie est presque inconnu : tous les vases employés, marmites, canaris, gargoulettes sont fabriqués par les Kanembous.

Le tannage des cuirs se pratique à l’aide des gousses de l’Acacia arabica qui leur communique une couleur rouge. On vend quelques peaux aux Djellabahs. Le reste s’emploie à faire des tentes, des guerbas, sortes de grandes outres, des sacs pour contenir les provisions et les transporter. Le travail du bois se fait avec un certain goût. De petits mortiers pour piler le mil sont décorés d’arabesques ne manquant point d’élégance.

Les Krédas ont la passion du trafic. Ils s’éloignent souvent à d’énormes distances pour des échanges infimes. Ce commerce est fréquemment alimenté par leurs rapines. Ils enlèvent des animaux domestiques à une tribu arabe du Kanembou pour les vendre à d’autres tribus. Ils se disent très hospitaliers pour les Djellabahs qui traversent leur pays et qui allaient vers les marchés, jadis importants, de Mondo et Massakori. Ils leur vendaient autrefois de l’ivoire et surtout des plumes d’autruches. Ils ne se souviennent pas qu’on ait jamais acheté la gomme ni le séné dans leur pays. Bien que ces marchandises abondent dans toute la contrée, pour se procurer le mil dont ils ont besoin, ils vendent quelques bœufs, ou des moutons et des chameaux. Ils achètent des dattes au Borkou, du sel aux Assalas, des armes, des poteries, du blé et des moutons aux Kanembous, des étoffes, des aiguilles, des piments, des oignons et d’autres menus objets aux caravanes du Ouadaï.

La prise de Bir-Alali, en coupant la route aux caravanes du Fezzan, a anéanti ce commerce et désormais aucun Djellabah ne passe plus par le Kanem. Actuellement les commerçants viennent au Bornou, passent à Goulfei, Koussri, Tcheckna, Moito, le Fittri et le Ouadaï. Les Krédas prétendent qu’il n’existe plus de route allant de leur pays à Benghazi en passant par Koufra.

Comme tous les nomades du Sahara, les Krédas mènent une vie de pillards ; ce sont de redoutables voisins. La surprise et le vol commis à l’égard d’un étranger, même s’il est musulman, pourvu qu’il appartienne à une autre race ou seulement à une autre confédération, sont considérés comme des actes de bravoure. Il en est de même de la razzia à main armée chez les Arabes pasteurs ou chez les cultivateurs bélalas. On ne saurait cependant leur nier certaines qualités : ils sont courageux, fiers, possèdent un très haut sentiment de l’honneur et un désir immodéré d’une liberté sans bornes. DUVEYRIER, FOUREAU, HOUROT nous ont appris à connaître les Touaregs sous ce même aspect. Je crois la majorité des individus capables de trahison à l’égard d’un chrétien.

Organisation politique et sociale. — Les Krédas sont subdivisés en une multitude de tribus, réparties en trois fractions :

A) Les Kachirdas qui habitent Ouellé. Ils comprennent : Médémé, Sinekora, Sakarda, Méréma.

B) Les Kardas qui comprennent : Oulad Miché, Banya, Mehiné Karda, Adéa, Boudella, Soouda, Tagama, Guémida, Hareing (Gourda).

C) Les Koyios : Ngalami, Naarma, Tioonda, Guerooua, Bodossa (Borossa), Garamia, Aouada, Kioanda, Djaraoua, Kodra, Sinda (Senda), Borokoura, Hiré (Yiria), Nouyouma, Naria.

On nous a donné encore les noms d’autres tribus qui sont : Oulad Hamet, Yarara, Ayanga, Djonéa, Kédélin, Ouahara, Oko, Ettéma, Aguéréa, Boltigna, Yoskema, Kéhéma, Okora, Derguemi, Toroséa, Béréa, Méréa. Parmi les chefs de ces tribus, on m’a cité Abbas, Ganastou, Becharra, Betelima, Taher, Gadem, Djerraoua, Brahim, Djeima Mohammed et Slima. Leur suzerain est Djema Yousef, moins riche toutefois que Brahim, simple vassal d’Abbas, qui possède plus de 1.000 bœufs. Ils paieraient un tribut au Ouadaï. Ils sont en rapport avec le mahdi de Koufra qui leur a envoyé quelques fusils.

Les Krédas sont tous musulmans, ils paraissent peu fanatiques, ils s’abstiennent cependant de boissons fermentées. Ils ont quelques lettrés et quelques Hadj. Leurs deux principaux marabouts sont Malloum Hassan Abou Chouchia, et Mallem Hamed Derchimi. Vivant toujours à travers le désert et la steppe, ils n’ont ni mosquées, ni Zaouïa. Ils disent ne point être affiliés aux Senoussias, ce qui est contestable. Ils parlent tous l’arabe, mais la langue qu’ils emploient entre eux, le da zaga[244] est très différente de l’arabe et du tenachek, c’est au contraire la langue parlée par les Tedas du Borkou.

[Note 225 : Une preuve de l’extension des eaux du Tchad dans le Bahr el Ghazal serait l’existence de coquilles d’Etheria (Koni en Kréda) à Hamatié, Arméli, al Léan (renseignement Kréda).]

[Note 226 : Ne s’agirait-il pas de l’inondation de 1871 mentionnée par NACHTIGAL ?]

[Note 227 : On m’a encore cité, comme mares atteintes jadis par les eaux du Tchad : Mézérak et Kréné ou Krénak, à 3 jours au N. du Fittri.]

[Note 228 : Les puits sont creusés entièrement dans le sable blanc ; toutefois ceux qui ont été établis au fond des cuvettes traversent d’abord une couche superficielle de limon noir, épaisse souvent de plusieurs mètres. Les terrains qui remplissent les lits anciens du Bahr el Ghazal contiennent toujours un peu de carbonate de soude qui communique son goût à l’eau de tous les puits. Toutefois, c’est à partir de Sayal et de Rédéma seulement qu’on trouve cette substance en assez grande quantité à la surface pour pouvoir la recueillir. Le long de la rive orientale du Tchad, il faut aller à Nguéléa au N. de Bol, pour la rencontrer dans les mêmes conditions.]

[Note 229 : Graminée à fruits portant de nombreux aiguillons et s’attachant aux vêtements.]

[Note 230 : Les mouches à trypanosomes (tsétsé) existent sur tout le pourtour S.-E. du Tchad et déciment parfois les troupeaux. On prétend même qu’elles tuent les herbivores sauvages et qu’à la fin de l’hivernage on rencontre de nombreux cadavres d’antilopes, leurs victimes.]

[Note 231 : Le capitaine DURAND, qui commandait l’escadron de spahis du Kanem au moment de notre voyage, a eu l’obligeance de me communiquer les notes recueillies au cours de quelques reconnaissances faites entre le Baro et le Bahr el Ghazal. Le 18 juin 1903, une reconnaissance de Ngoura vers Sayal le conduisit à Ambahat, point d’eau très important, à 35 kilomètres environ au N. de Ngoura. Il traversa ensuite le plateau sablonneux et découvert, fortement mamelonné, dont les saillies étaient séparées par des ouadi très boisés. Les puits de Sayal, au nombre de 3, sont situés au fond d’une petite cuvette ombragée de gommiers, à environ 3 kilomètres de Ambahat. Ils fournissent une eau abondante et très bonne. Bir-Ahmed, à 32 kilomètres plus loin, contient aussi une eau de bonne qualité, mais ces points sont relativement rares. On rencontre beaucoup plus fréquemment des mares contenant des eaux natronées ou sulfatées à peu près inutilisables.]

[Note 232 : Le Sorro est sans aucun doute ce que NACHTIGAL a désigné sous le nom de Torô et qui, d’après lui, est un ensemble de dépressions se continuant d’Oudounga à Tangour, point où finit le Bahr el Ghazal et où s’avance au S. du Borkou la fertile et riante vallée de Djourab. (NACHTIGAL, traduction, t. I, page 390.)]

[Note 233 : D’après les données très vagues que m’a fournies un Ouadaïen, Bayour, j’ai cru comprendre qu’il existait à l’E. ou au S.-E. du Borkou, à travers des pays nommés Bidéat (Bidderat) et Kakaoua, une communication entre le Bahr el Ghazal et le Bahr el Abiod du bassin nilotique, communication qui se ferait par le Ouadi Alpha, se dirigeant du Borkou vers le Dar Four.]

[Note 234 : NACHTIGAL est le premier qui ait parlé des Krédas, les confondant, il est vrai, avec les Oulad Hamed.]

[Note 235 : Il y aurait 400 à 500 cavaliers.]

[Note 236 : Ces renseignements m’ont été fournis, en dehors du travail du lieutenant BOISEAU, par Seliman, le chef de ce campement, et par Djema Tarab, frère de Djerma Yousef, pris avec Acyl.]

[Note 237 : D’autres m’ont dit huit jours.]

[Note 238 : L’Egué (Eghéï) est connu des Krédas ; il paraît que c’est un pays inhabité et sans eau où s’aventurent rarement les caravanes. Quant au terme de Bodellé, ou plutôt Bodellou, il désigne une tribu de Karda, cantonnée à Kallé sur le Bahr el Ghazal.]

[Note 239 : Nous reproduisons d’autre part, à titre documentaire, une partie des notes du lieutenant BOISEAU. « En janvier 1903, les Krédas étaient échelonnés le long d’une ligne de puits allant de Chéoul à Moussoua ou Massaouah (ce point était le campement le plus important), tous situés le long d’un bras latéral du Bahr el Ghazal. Entre ce bras et le bras principal est une région aride et déserte coupée de vallonnements parallèles, au S. de la ligne des puits Chéoul-Moussoua, est le pays nommé El Heu, où les Krédas viennent récolter les fruits des Doums. De ces points ils poussent des incursions jusqu’à Sayal, à quatre ou cinq jours à l’E. de Massakori. Pour y aller de Massakori, on marche en plein E., en suivant une ligne de puits qui commence à l’E. de Chérérib. De Massakori à Chérérib, il y a deux jours sans mare ni puits. »]

[Note 240 : J’ai remarqué deux ou trois hommes qui avaient le nez busqué, caractéristique du type sémite.]

[Note 241 : Les points où l’on sème ainsi un peu de Penicillaria sont : Mossouo, Ouaga, Sallali, Chooul, Krenek, Débaba, Séfi Efféta, Cheranguéné, Khadéra, Maharek, Koferdraie, Hammara, Kalba. (Ouaga est un des points les plus éloignés où les Krédas font de la culture. Pour y aller, on passe par Doukham, Achin, Mézerak, Dougoul, Chéddéra, Houroup et Ouaga. Ce point est à une demi-journée, soit 25 kilomètres au N.-E. de Mossouo. Amkialaye est à un jour et demi plus loin, enfin Ouellé est beaucoup plus à l’E.).]

[Note 242 : Il n’existe ni poule, ni canard, ni cabris dans les campements rencontrés.]

[Note 243 : Le Dofrai (Edi ou Eri en Kréda) est le meilleur Kreb ; c’est aussi le plus répandu. Après lui viennent par ordre d’importance le Ndénep (Ogou ferera) également très bon, le Kamdéla (Aou Yesko) ; l’Antoul n’est autre que le Dactyloctenium, enfin un Panicum à port de Panicum pyramidale mais venant dans les lieux secs, constitue le Deguerr.]

[Note 244 : Cette langue est parlée par les populations suivantes : Krédas, Kanenbous, Mourquias, Tourdous, Abourdas, ou Amkordas, Tagourdas, Ouandalas, Gadaouas, Kinines, Liguéra, Ouled Sliman, Bideat, Soutoumia.]

CHAPITRE XVI

LE KANEM

I. Aspect général. — II. Climat. — III. Flore. — IV. Culture et élevage du bétail. — V. Elevage des chameaux. — VI. Commerce et industrie. — VII. Aperçu géologique.

* * * * *

« Ce Kanem dont le sol privilégié de la nature fournit de quoi nourrir une population sédentaire, ce Kanem, qui, jadis, dans l’histoire du centre de l’Afrique, a joué un rôle prééminent et qui a été le berceau de l’Etat bornouan. » (NACHTIGAL, p. 475.)

Cela rend rêveur ! JOALLAND, 30 ans plus tard, devait se tromper de même, car le Kanem est un pays excessivement pauvre.

I. — ASPECT GÉNÉRAL

Le Kanem est un pays vallonné où les dunes de sable alternent avec les ouadi et les cuvettes. Dans l’ensemble les dépressions communiquent souvent entre elles, mais il existe aussi de nombreux systèmes isolés. Il y a donc deux aspects principaux du pays : 1o Le Gouss (arabe) ou Kiri (Kanembou), grande steppe dénudée, aux rares touffes d’herbes à souches vivaces et au court gazon de plantes annuelles de juillet à la fin de septembre ; 2o le Ouadi, sillon un peu en contre-bas de la plaine, large de 100 mètres à plusieurs kilomètres, qui se nomme Bela ou Derib mogo (la « route de l’eau » en Kanembou), qui décrit des méandres nombreux, s’élargit en cuvette ou se rétrécit, et dans lequel il se forme parfois des lagunes en hivernage. A l’assèchement de ces lagunes le sol noir se fendille, ou bien une couche noirâtre de natron se dépose et donne l’aspect d’une boue gelée.

Du côté de Bir Alali et plus au N. du Kanem, d’après NACHTIGAL, les ouadi auraient une direction perpendiculaire à celle du Bahr el Ghazal et on rencontre des dunes sans herbes avec le Leptadenia spartum (Asclépiadée) ; les Kanembous nomment Bodou ce genre de formation.

Un aspect très spécial du ouadi remarqué à Ngouri est le Kharim, fourré épais d’arbres enlacés de lianes (Asclépiadées, Capparis, Acacia pennata. Ce genre de bosquets se trouve au fond même de certaines cuvettes dans lesquelles l’eau est douce.

A l’hivernage les arbres et arbustes des ouadi s’enguirlandent de lianes herbacées (Convolvulacées, Cucurbitacées, Asclépiadées et Légumineuses), dont les fleurs vont s’épanouir à la cîme des arbres.

On trouve l’eau à peu de profondeur (de 2 à 5 brasses) mais elle est rarement potable, et les seuls lieux habités sont les ouadi.

II. — CLIMAT

La saison des pluies a commencé vers le 20 juillet ; il y avait eu précédemment quelques petites tornades espacées, avec quelques gouttes d’eau. Elle s’est terminée le 15 septembre, soit une durée de deux mois environ. Du 15 au 25 septembre il y a eu une période de transition avec tornades sèches ou seulement accompagnées de quelques gouttes d’eau.

Le 25 septembre l’Harmattan ou vent du N.-E. a commencé à souffler. Il se fait sentir de 7 h. du matin à 6 h. du soir. Ce vent persiste jusqu’en avril, soulevant des tourbillons de sable qui va s’accumuler peu à peu dans les ouadi.

En résumé le climat du Kanem est sain, les Européens s’y portent bien. Les moustiques qui pullulent au Tchad y sont peu abondants.

III. — FLORE

La flore du Kanem est une flore sub-saharienne. Les Acacias sont peu abondants sauf l’Acacia Vereck. L’Acacia arabica est rare et n’existe en bouquets qu’auprès du Bahr el Ghazal. Le Combretum glutinosum disparaît avant Ngouri, l’Anogeissus leiocarpus n’existe plus, il disparaît avant Massakori. Près de Ngouri on rencontre encore le Kigelia et une autre Bignoniacée, deux espèces de Capparidées dont l’une à rameaux étalés et blanchâtres forme parfois un arbre de 4 à 5 mètres de hauteur qui dans certains cas devient plus commun que la forme buissonneuse. Dans les ouadi domine une espèce de Ziziphus pouvant atteindre 8 à 9 mètres de hauteur qui diffère du Ziziphus orthocantha par ses feuilles qui sont vertes en dessous.

Le Capparis sodada aphylle ou presque aphylle est très commun et forme des buissons impénétrables hauts de 0m,50 à 3 mètres. Ses fleurs d’un rouge vif décorent en octobre ces halliers du Kanem.

En certains endroits on ne voit pas un seul arbre ; ailleurs se détache la silhouette d’un Acacia albida isolé, et visible à une grande distance, car il croît au sommet même des mamelons de sable. Les cuvettes ont des plantes spéciales, au fond surtout deux graminées recherchées par les chameaux, trois crucifères, un tamaris et le Salvadora. Sur le flanc, des Doums, en haut et s’étendant assez loin sur le Gouss, des Térébinthacées, des Acacias, des Commiphora et des Balanites.

IV. — CULTURES ET ÉLEVAGE DU BÉTAIL

La principale culture est celle du Penicillaria ou petit mil.

On peut dire qu’à surface égale cultivée, le petit mil donne un rendement quatre fois moins grand au Kanem que sous les 9e et 10e parallèles au Chari. La variété cultivée partout est dépourvue de barbes, alors que sa souche émet 20 chaumes fructifères au pays sara, elle ne donne que 3 à 5 tiges fertiles en moyenne. L’ensemencement se fait fin juin ou commencement de juillet. S’il survient quelques petites pluies le mil pousse, autrement à peine sorties de terre les germinations meurent et il faut recommencer l’ensemencement plusieurs fois. Si les pluies sont normales (dix à quinze centimètres pour tout l’hivernage) la production est assurée, à moins de circonstances spéciales (sauterelles, charançons[245], maladies). Au contraire si la saison pluvieuse est pauvre en chutes d’eau, ou si celles-ci cessent trop tôt, la récolte est manquée en beaucoup d’endroits. C’est ce qui est arrivé cette année à Mondo. Alors qu’il pleuvait partout dans les environs, Mondo recevait à peine quelques gouttes de pluie ; le mil a poussé, il a même fleuri, mais la graine n’a pu se développer. D’après les indigènes il eût suffi d’une petite pluie propice pour que la récolte réussisse, elle n’est pas venue, il n’y a pas de grain. Les épis se dressent comme s’ils étaient nouveaux, quelques pieds par hasard ont formé des graines, mais c’est l’exception.

La récolte du Penicillaria commence au Kanem en septembre elle se poursuit jusqu’en octobre. Les femmes vont chaque matin couper les épis murs et les rapportent au village où ils sont entassés au soleil sur une aire de terre battue. Lorsque les graines sont bien sèches on les fait tomber.

Le mil sert exclusivement à la nourriture, sauf à Mondo où les Arabes en transforment une partie en mérissa. Les Kanembous en échangent aussi avec les Krédas, les Touaregs, etc.

Les officiers du territoire ont amené en 1903 les indigènes à étendre considérablement leurs cultures, mais les emplacements souvent mal choisis ont donné de faibles résultats. Les haricots (Vigna) occupent une surface assez étendue dans les cultures des Kanembous. Ils réussissent là où le petit mil ne donne rien. A Mondo par exemple, les Vigna semés au milieu du Penicillaria avorté ont donné des gousses, très petites mais contenant 3 à 5 graines, c’est là une précieuse ressource.

La culture du Dattier commence à Mao, et se poursuit dans toutes les oasis où l’eau affleure, jusqu’à Bir Alali où les dattiers sont nombreux et forment une véritable forêt. La récolte des dattes se fait en juin et juillet. Les dattes du Kanem sont peu estimées, la pulpe est sèche et peu sucrée, le noyau démesurément gros a souvent un développement anormal. Les Toundjers qui ne récoltent pas de dattes mais qui en consomment, échangent une mesure de dattes contre deux mesures de petit mil.

Les dattes sèches sont conservées dans des sacs en cuir de mouton, tanné avec le fruit de l’acacia arabica (cuir rouge).

On rencontre encore quelques plantations très restreintes de Sorgho, et un peu de coton dans les ouadi ; le blé ne se cultive qu’aux îles du Tchad.

L’élevage du bétail (bœufs, moutons) est fait sur une assez grande échelle. Les bœufs appartiennent à une race forte, peu laitière. D’ailleurs le lait est de médiocre qualité, les indigènes ayant la fâcheuse habitude de laver leurs récipients avec l’urine des animaux pour empêcher la fermentation lactique. Un bœuf vaut de 5 à 6 thalers, une vache laitière 10 thalers, deux bons moutons valent 1 thaler.

A la saison sèche on mène les troupeaux pâturer au bord des bahrs orientaux du Tchad, spécialement autour des cuvettes natronnées, les animaux broutent avec délices les Panicum à feuilles piquantes qui constituent le principal fourrage en toute saison.

Les chevaux et les ânes sont peu nombreux, les chameaux n’existent que chez les Touaregs, les Ouled Sliman et les Krédas. C’est partout le bœuf non châtré qui s’emploie comme animal porteur. Il résiste à ce travail beaucoup mieux qu’au Baguirmi et arrive à fournir des marches de 30 à 40 kilomètres par jour, en portant 50 à 60 kilogrammes, ainsi que le bouvier qui monte presque toujours l’animal pour le conduire. La charge d’un bœuf adulte peut être portée jusqu’à 80 et 100 kilogrammes, mais ce poids est excessif si l’animal a plus de 100 kilomètres à fournir et si l’on veut lui faire parcourir plus de 20 kilomètres par jour. On fait ordinairement marcher les bœufs porteurs (tor en arabe) la nuit ou le matin, on les laisse reposer et pâturer à partir de 10 heures du matin, et on les recharge à partir de 2 heures seulement, en les arrêtant autant que possible un peu avant la fin du jour pour qu’ils puissent pâturer. Pour les longues étapes il est nécessaire de marcher la nuit.

V. — ÉLEVAGE DES CHAMEAUX

Il se pratique en grand chez beaucoup de confédérations Berbères et Arabes, situées entre le Tibesti, le Borkou, le Kanem et le Ouadaï. Les contrées traversées par le Bahr el Ghazal sont en effet très favorables, par leurs pâturages natronnés et l’absence de mouches venimeuses.

Les Kachirdas seraient de toutes les tribus celle qui s’adonne le plus à cet élevage et qui possède la plus belle race. Mais, toujours en course à travers le désert les animaux ne suffisent même pas à leurs besoins[246] ; ils achètent des chameaux au lieu d’en vendre[247]. Après les Kachirdas, les Borkous et les Bidéats sont les nomades qui possèdent le plus grand nombre de chameaux. On en trouve aussi un peu chez les Kardas, les Tourdas, les Tagourdas et les Gadouas. Les caravaniers (djellabahs) se procurent des chameaux au N. et au N.-E. du Dar Ouara dans les tribus arabes suivantes : Mohamed, Diahaténé, Naouala, Zabada, Messirié, Khozzam[248].

Le chameau atteint son développement en quatre années. S’il n’est point surmené et s’il reste constamment dans les régions désertiques, il peut continuer à rendre des services pendant dix ans, mais il demande des soins, des pâturages spéciaux et, après les traversées fatigantes, une nourriture réconfortante composée de mil pilé mélangé à du natron. Cette dernière substance, très prisée du chameau, doit lui être donnée fréquemment.

L’ennemi le plus redoutable du chameau est le lion qui en enlève un grand nombre chaque année le long du Bahr el Ghazal[249]. La maladie la plus dangereuse est nommée Guérap en arabe et Tourkom en kréda. Elle atteint de préférence les animaux qui ont enduré de grandes privations et effectué de longues traversées sans manger de natron. Le corps se couvre alors de plaies, qui se remplissent de vers. Si on ne sacrifie pas immédiatement l’animal, la maladie peut se communiquer à tout le troupeau. Il existe aussi des plantes vénéneuses redoutables. La plus dangereuse, le Capparis tomentosa (Gouloum, en arabe), tue infailliblement, dit-on, les individus qui la broutent ou qui mangent ses fruits.

Le voyage des chameaux en hivernage dans les contrées pluvieuses, surtout aux environs du Tchad, dans le Dagana et le Khozzam, expose à de grandes pertes. Il paraît que ce sont exclusivement les mouches venimeuses qui occasionnent des maladies[250]. Les chameaux, de même que les bœufs et les chevaux, ne meurent pas immédiatement, mais ils dépérissent et ils succombent après l’hivernage sans qu’une bonne nourriture puisse les sauver. Dans les rahats sahariens ces mouches font défaut, les chameaux ne souffrent pas de l’humidité, bien qu’ils se roulent dans les mares. Ils ont si peu besoin de se désaltérer qu’au dire des indigènes, ils restent toute la saison des pluies sans boire.

De toutes les plantes, celle qu’ils mangent le plus avidement est la pastèque sauvage à fruit comestible non amer. Ils broutent aussi tous les arbustes épineux du S. saharien, Acacia, Bauhinia, Capparis, à fruits comestibles, Combretum aculeatum, Balanites, Jujubier. Ils semblent avoir une préférence marquée pour toutes les plantes piquantes. C’est ainsi qu’ils recherchent l’Askenit al Koulab, cette Tiliacée dont les écailles cotonneuses munies de poils recourbés se fixent aux vêtements comme les capitules des Bardanes.

VI. — COMMERCE ET INDUSTRIE

Le commerce du Kanem est nul depuis l’affaire de Bir Alali. Actuellement les Bornouans feraient passer par le S. du Tchad quelques étoffes, des aiguilles, du tabac, des oignons (on n’en cultive pas au Kanem), un poison spécial pour les flèches et les fers de lances ; les Kanembous donnent en échange des bœufs et des moutons.

La poterie se confectionne avec la terre des ouadi à laquelle on mélange un peu de tuf calcaire pulvérisé. Les gourdes sont suffisamment poreuses pour qu’on puisse rafraîchir l’eau. Ces gourdes sont entourées de tresses assez jolies, faites, comme les quelques autres objets de sparterie, avec les feuilles du Doum.

Il existe une caste spéciale de forgerons qui fabriquent les lances et les flèches, ces armes sont toujours empoisonnées. Les forgerons allaient autrefois chercher le minerai de fer au Chittati, région située au N.-O. de Bir Alali, ce minerai se recueillait à la surface du sol ; ils n’en tiraient ni du Dagana ni du Dar Kréda.

Le coton récolté se file, mais se tisse très rarement.

VII. — APERÇU GÉOLOGIQUE

Les terrains du Kanem, au moins ceux de la surface, diffèrent complètement de ceux du bassin central du Chari. Depuis 9° jusqu’à 13° N. des dépôts lacustres d’une très grande épaisseur, formés de sable et d’argile, ont nivelé presque complètement le sol en ne laissant subsister aucune dépression importante. C’est à travers ces alluvions que les fleuves actuels, sans thalweg distinct, se frayent un chemin plus ou moins tortueux. A partir des rochers d’Aouni et de Ngoura, on n’observe plus rien de semblable.

Des rides longues de 500 à 2.000 mètres alternent avec des cavités (ouadi) larges de 100 mètres à plusieurs kilomètres, dont l’ensemble forme un système de dépressions très allongées, parallèles, dont la direction générale est sensiblement S.S.E.-N.N.O. ; les parties saillantes sont elles-mêmes alignées dans la même direction. Cette topographie donne au paysage un aspect très spécial. La végétation arborescente est étroitement localisée dans les cavités ; les arbustes sont très rares sur les crêtes. Souvent même on découvre un horizon très vaste sans un seul arbre : c’est alors un immense désert de sable, nu en saison sèche, masqué à l’hivernage par des Graminées et des Légumineuses herbacées.

Cet aspect est commun au Bahr el Ghazal, où les ouadi sont peut-être plus nombreux que partout ailleurs, à tout le Kanem et au Tchad : les Bahrs ou parties lacustres du Tchad correspondent en effet aux ouadi et les « îles » du Tchad aux crêtes. En suivant les ouadi, l’eau du lac s’est étendue autrefois bien au-delà des rives actuelles. Nous avons vu à Clitoua, à environ 100 kilomètres du rivage actuel et en pleine région saharienne, au fond et même sur les talus des ouadi, des blocs de roches de plus d’un mètre cube formés de débris de roseaux fossilisés et agglutinés entre eux. Or ces roseaux ne vivent aujourd’hui que dans le lac même ou dans les parties inondées avoisinantes.

L’eau du Tchad qui pénètre dans les ouadi, de même que les eaux de pluie qui forment, aux alentours, des lagunes temporaires se saturent de sels de soude et laissent déposer en s’évaporant ces sels et des concrétions calcaires, ce qui fait supposer qu’un calcaire vraisemblablement crétacé existe en profondeur, recouvert par les couches argilo-sablonneuses[251] qu’il faut traverser pour aller chercher l’eau dans le lit des ouadi. Les puits creusés sur les rides ont rencontré constamment un sable très mobile plus ou moins roussâtre, à éléments très fins, semblable d’aspect à celui des Erg. Il m’a été impossible de savoir ce qu’il y avait au- dessous de ce sable. Dans le fond des Bahr il y a parfois une croûte de tuf calcaire dont l’épaisseur peut atteindre 1 mètre et qui forme à la surface des bombements en forme de champignons. Ce calcaire repose directement sur le sable et paraît déposé à la suite de l’évaporation des eaux. A Rédéma le calcaire existe sous forme de concrétions éparses dans une marne friable et verdâtre. Au fond de la plupart des Bahrs la terre est en outre très riche en natron et lors de l’assèchement des lagunes il se dépose une couche compacte de ce sel. L’eau des puits de Ngouri et de beaucoup d’autres localités est alcaline. Aucune roche ancienne n’affleure dans le Kanem[252].

[Note 245 : Les charançons dévorent parfois la récolte de mil sur pied.]

[Note 246 : Non seulement le chameau sert chez eux de Mehari et de bête de transport, mais la chamelle fournit du lait. On tue de temps en temps un animal pour le manger ; ceux qui meurent de maladie sont eux-mêmes consommés.]

[Note 247 : Au Bahr el Ghazal une belle chamelle suivie de son petit, s’échange contre trois bœufs ; un chameau en pleine force vaut deux bœufs. Le paiement en thalers est inconnu.]

[Note 248 : Dans les environs d’Abeschr seulement, chez les Khozzams du N. du Baguirmi il n’y a pas de chameaux.]

[Note 249 : Chose curieuse, il est au contraire extrêmement rare que le lion attaque le berger, et Djerma Térab m’a affirmé qu’il n’a jamais eu connaissance qu’un lion ait mangé un homme éveillé. A l’exemple de la grosse hyène, il peut étrangler un individu endormi ou même saisir les femmes et les enfants qui s’écartent dans la brousse, mais il n’inquiéterait jamais un homme armé.]

[Note 250 : Il y a cinq sortes de Diptères très dangereux pour les animaux domestiques au dire des indigènes : 1o les moustiques ; 2o l’abou daguig, moucheron beaucoup plus petit encore que l’Anophèles ; 3o l’abou gadoum, qui ressemble beaucoup à la mouche domestique ; 4o le terr ou do, sorte de gros taon ; 5o enfin la boguéné, fort analogue à la tsétsé.]

[Note 251 : Le calcaire affleurerait dans le Sagarda, à 8 jours N.-E. d’Aouni (renseignement kréda). Le natron s’y trouve aussi en grandes tables.]

[Note 252 : Il y aurait des affleurements de rochers au Chittati situé au N.-O. de Bir Alali, on m’a rapporté de cet endroit un gros galet roulé de quartz.

Dans le pays des Krédas, les seuls rochers qu’ils connaissent pour venir camper à la saison sèche, sont ceux de Sayal, Ambichéré (22 kilomètres au N. d’Aouni), Rédéma, Hadjer Omer et Hadjer Djombo.

Il n’y a dans le pays Kréda, ni sel, ni nitrate, il faut aller chercher ces produits au N. d’Abeschr, à 15 ou 20 jours du Fittri. Le sel gemme et le natron se rencontrent chez les Mohamid à l’E. du Borkou, qui dépendent du Ouadaï et non du Borkou. Les nitrates utilisés pour faire de la poudre (Am Sabaka) se trouvent à 4 jours dans le N. d’Aouni, notamment au lieu dit Imakik. Enfin les Ouadaïens, qui savent fabriquer la poudre, vont les chercher du côté du Borkou, à 10 jours environ d’Abeschr.]

CHAPITRE XVII

LE LAC TCHAD

I. Généralités. — II. Les Kouris du Tchad. — III. Hadjer el Hamis.

* * * * *

I. — GÉNÉRALITÉS

Depuis bientôt un siècle le Tchad a été un des principaux points appelant l’attention des explorateurs tentés par les mystères du centre de l’Afrique. Considéré longtemps comme une « immense mer intérieure », il a été successivement visité par DENHAM et CLAPPERTON (1821), BARTH et OVERWEG (1854), TH. VOGEL, M. VON BEURMANN (1862), G. ROHLF (1867), NACHTIGAL (1870). Ce dernier, en réunissant à ses observations celles de ses prédécesseurs, publia une carte qui est restée jusqu’aux récentes expéditions françaises le document le plus important concernant cette région. Mais c’est seulement depuis cinq ans que l’on est définitivement fixé sur la forme et la nature du lac, après les innombrables reconnaissances effectuées à bord du Léon Blot de la mission GENTIL, reconnaissances dirigées surtout par les lieutenants de vaisseau d’HUART et AUDOUIN et complétées par les levers topographiques des capitaines J. TRUFFERT, HARDELLET, d’ADHÉMAR, TILHO. Tous ces itinéraires rattachés avec les positions astronomiques établies par les missions FOUREAU, LENFANT, TILHO, ont permis à ce dernier d’établir la belle carte du Lac Tchad publiée dans La Géographie du 15 mars 1906.

On peut considérer ce document comme définitif. Sans doute des détails pourront encore être modifiés et surtout le dessin de la limite des eaux, dessin incertain, qui varie d’un jour à l’autre suivant que le niveau monte ou que l’inondation se retire. Telle île, vue aujourd’hui, sera, dans quelques semaines, couverte de roseaux inondés à la base, et quelques mois plus tard, une langue de terre ferme rattachée aux dunes du Kanem. Puis de nouveau l’inondation montera, si bien que, comme l’écrivait BARTH il y a cinquante ans, jamais on ne fixera la forme du Tchad. Cependant la topographie de toute cette contrée est admirablement connue, les itinéraires levés à la boussole par nos officiers se croisent dans tous les sens, et bien des coins de l’Europe sont certainement beaucoup moins explorés que la région du Tchad.

A notre avis il n’est pas douteux que le Tchad est le dernier reste d’une immense dépression qui s’est peu à peu ensablée par les apports de ces rivières qui forment le vaste éventail hydrographique du Chari, rayonnant depuis le Haut-Nil et le Haut-Oubangui jusqu’à la Haute- Sangha. Les incendies de savanes ont peu à peu déboisé la partie élevée de ce bassin, la brousse a fait place à la forêt ; les pluies ont considérablement diminué, et l’apport annuel des eaux est de plus en plus faible. Le Chari est encore un magnifique fleuve à la saison des pluies, mais il n’est plus l’image de cette vaste ampoule qui couvrit au moins 50.000 kilomètres carrés, si l’on en juge par l’étendue où des dépressions subsistent encore.

II. — LES KOURIS DU TCHAD

Les Kouris sont belliqueux et ils ne s’expliquent pas pourquoi nous les obligeons maintenant à vivre comme des femmes. Avant notre arrivée, les Kouris se faisaient en effet la guerre d’une île à l’autre. L’objectif était toujours le troupeau de l’adversaire à capturer. La poursuite de l’ennemi se faisait, parfois à cheval, parfois en pirogue. Les belligérants se rencontraient jusque sur la nappe libre du lac, et là avaient lieu des combats au javelot et des luttes corps à corps dans lesquelles les plus faibles étaient exterminés et engloutis dans la vase.

Rarement les Bornouans et les Arabes ont osé attaquer les Kouris dans leurs îles. Cependant des Ouadaïens et des Arabes du N. attaquèrent parfois les Boudoumas jusque chez eux, qui pour se soustraire à ces attaques, construisaient souvent des habitations sur pilotis, dans lesquelles ils pouvaient mettre les femmes et les enfants à l’abri, pendant qu’ils repoussaient l’envahisseur.

Les diverses tribus Kouris sont : les Boudoumas, les Kalis, les Karaouas, les Kéléouas, les Malmadikés et les Maguékokias, ces deux dernières vivant au N. de Bol.

Les Kouris donnent à leur chef le titre de Démobélane (les Arabes l’appellent Laouen) et disent que leurs ancêtres ont toujours vécu au Tchad.

Presque tous les Kouris sont sédentaires et ne circulent que très peu à travers le Tchad qu’ils ne connaissent en général qu’à une faible distance de l’endroit qu’ils habitent. Leurs cases ne sont pas fixes, ils les déplacent au gré de leurs besoins, en suivant la marche de l’inondation ou le retrait des eaux. Le mouvement des eaux est des plus variables et des plus imprévus. Une année de forte crue peut amener une inondation qui remplit le lac et les Bahrs très loin pour plusieurs années. Ils ont pu aller même par le marigot de Ngalen jusqu’au Dagana. A l’époque où les Bahrs étaient plus importants, les Kouris possédaient de grandes pirogues en planches (Foum démon en kouri, Ogom en kotoko), mais ces pirogues n’ont jamais porté de voiles, et c’est un filet que ROHLFS a pris pour une voile. Depuis longtemps ces grandes pirogues ont disparu.

Les cases des Kouris, en forme de cloche, sont assez grossièrement construites ; le toit vient au ras du sol. La charpente est formée de branches grossières, car le bois est très rare dans les îles du Tchad. On emploie surtout les branches du Balsamodendron et pour les poteaux des troncs de Doum. Le sommet est parfois surmonté d’une coque d’œuf d’autruche comme chez les Baguirmiens. La porte basse et carrée est fermée par une natte en paille tressée. Le sol de l’intérieur des cases et des cours est formé d’un sable très fin sur lequel sautillent des myriades de puces. Cet insecte pullule dans tous les villages et en rend le séjour particulièrement désagréable. Je crois qu’il n’y a pas au monde un pays où on trouve plus de puces que dans cette partie de l’Afrique centrale et pendant que j’écris, une douzaine vagabondent sur mes vêtements et sautent sur mon papier.

Les habitants n’hospitalisent cependant pas de bonne volonté ce commensal ; ils séjournent rarement dans l’intérieur de leurs cases et pour se reposer ils s’étendent dehors sur des nattes soutenues par des branchages et surélevées de un mètre au-dessus du sol. C’est sur ces nattes que l’on couche aussi pendant les nuits froides de décembre. Pendant la saison chaude c’est sur le danké que l’on repose la nuit. Le danké est une plate-forme carrée en roseaux, qui a environ 2 mètres de côté ; elle est supportée par quatre piliers et surélevée de 2 à 4 mètres au-dessus du sol. Une natte surmonte le tout. Une échelle grossière formée de quelques branches liées à deux perches y donne accès. Si le danké est inaccessible aux puces, il est malheureusement accessible aux moustiques qui même à cette hauteur sont encore nombreux. Aussi les femmes et les personnes âgées préfèrent la Courara pour dormir. La courara est une toute petite paillote ronde, parfaitement close avec des nattes. A la base on accumule une ceinture de sable qui obstrue les moindres ouvertures pouvant exister au ras du sol et de cette façon il est impossible aux moustiques de pénétrer. C’est une opération délicate que d’entrer le soir dans un semblable réduit sans y être accompagné par le redoutable ennemi. Voici comment on procède : on allume d’abord auprès de la porte hermétiquement close, un feu de paille ou d’herbes ; lorsque l’entrée est bien enfumée on soulève rapidement la natte en paille tressée formant la porte, et dès que l’on a franchi cette dernière, une deuxième personne placée à l’extérieur calfate soigneusement cette porte avec des herbes et du sable.

Les femmes des Kouris font tous les travaux agricoles, mais ne s’occupent pas du troupeau.

On a dit que par suite d’unions consanguines la population des îles du Tchad diminuait rapidement. Ce n’est vraisemblablement pas là la cause du peu de naissances, car les unions consanguines sont rares. A titre de renseignements voici une statistique démographique de l’île de Bérirem (chef Daouda) :

Habitants, 351 ; chefs de famille, 98 (dont 84 hommes et 14 femmes) ; hommes mariés, 72 (10 ménages sans enfants) ; célibataires ou veufs, 12 ; les 72 hommes mariés ont 94 femmes (le chef a 6 femmes, un autre notable, 4 ; 14 hommes, 2 ; tous les autres n’en ont qu’une). Il existe 158 enfants, 70 chefs de famille sur 98 ont des enfants (le chef a 9 enfants pour 6 femmes, un autre notable 6 pour 4 femmes, un homme 5 enfants pour une femme, 6 chefs de famille ont 4 enfants pour 10 femmes, 16 ont 3 enfants, le reste a 1 ou 2 enfants).

Village d’Oloa : habitants, 229 ; chefs de familles 81 (dont 59 hommes et 22 femmes) en plus 5 esclaves ; hommes mariés, 49 ; célibataires ou veufs, 10 ; les 49 hommes mariés ont 65 femmes (le chef a 4 femmes, 3 notables ont 3 femmes, 6 autres ont 2 femmes, tous les autres n’ont qu’une femme). Il existe 78 enfants, 51 chefs de famille sur 81 ont des enfants (Un seul habitant a 4 enfants pour une femme, 5 ont chacun 3 enfants, les autres n’en ont que 2, 1 ou pas du tout ; 16 hommes ayant au moins une femme n’ont pas d’enfants, soit un tiers des unions stérile).

Village de Kindia : habitants, 184 ; chefs de familles, 66 (dont 55 hommes et 11 femmes) ; hommes mariés, 50 ; célibataires ou veufs, 5 ; les 50 hommes mariés ont 62 femmes (un a 3 femmes, 10 en ont 2 et les autres une). Il y a 56 enfants, 42 chefs de familles ont des enfants (un habitant a 3 enfants pour une femme, 12 en ont 2, les autres un ou pas du tout ; 16 hommes mariés n’ont pas d’enfants, ce qui représente encore un tiers des mariages stériles).

III. — HADJER EL HAMIS

Les rochers. — Le massif rocheux de Hadjer el Hamis se compose de cinq rochers principaux de rhyolite verdâtre. Le plus important est situé au N., il est isolé, à forme arrondie, et s’élève à 80 mètres environ au- dessus de la plaine. A 150 ou 200 mètres au S. se trouve un groupe de quatre autres rochers de forme sensiblement conique, séparés, et ayant de 40 à 60 mètres de hauteur ; ils se prolongent par des rocs peu importants jusqu’à 300 mètres environ vers le N.-E. L’étude de ce massif fournit une nouvelle preuve de la grande extension ancienne du Tchad.

La silhouette des rochers, quoique constitués par une roche unique, présente trois parties bien distinctes :

1o La partie inférieure, où la roche n’est visible qu’en de rares endroits et dont la surface apparaît caverneuse et corrodée. L’aspect général de la roche est celui d’un amas de blocs arrondis étroitement cimentés entre eux. Ailleurs des fragments grossièrement arrondis et polis, ordinairement de la grosseur du poing, mais parfois plus gros que la tête, sont dispersés parmi la terre végétale. Ils ont certainement été roulés par les flots du lac, sans cependant avoir eu le temps d’être parfaitement arrondis et polis. Un gazon composé surtout de Pennisetum, sec en ce moment, recouvre toute cette partie.

2o La partie moyenne, où la roche se présente à nu en masse compacte irrégulièrement découpée et bosselée, mais sans angles saillants. Elle semble avoir été battue par les flots, et la surface en est décomposée sur plusieurs centimètres de profondeur. La couleur verdâtre de la roche intacte se voit rarement, et ce sont les colorations rougeâtres, ocreuses ou blanchâtres qui dominent. Eclairée par le soleil la roche apparaît éblouissante. Cette partie s’élève à 15 mètres environ au- dessus de la plaine, c’est donc à cette hauteur que sont montés autrefois les flots du Tchad.

3o La partie supérieure est régulièrement cannelée et simule, comme aspect, celui d’une roche basaltique à prismes verticaux, la surface est blanchâtre par suite d’une légère décomposition. Les prismes sont hexagonaux et atteignent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur.

Le plus important des quatre pitons groupés, le Hadjer Téous, possède une grotte des plus curieuses. Pour accéder à cette grotte on gravit d’abord une pente d’une centaine de mètres de longueur et on s’élève ainsi d’une douzaine de mètres au-dessus de la plaine pour arriver auprès de l’entrée. Sur ce parcours on rencontre des amoncellements d’éclats de roche qui ont été certainement débités par les hommes ; la cassure de ces éclats est si fraîche qu’on la croirait de date récente. On pénètre ensuite dans une sorte de vestibule, large d’une dizaine de mètres, constituant en réalité la première chambre de la grotte. A l’extrémité de cette chambre on rencontre un amas de fragments de roche plus ou moins volumineux, n’ayant pas été débités et tous recouverts d’une patine blanchâtre. Cette sorte de rempart est haut de un mètre environ et barre complètement l’entrée de la seconde chambre, sauf à un endroit où un couloir est ménagé. Cette seconde chambre, qui est la principale, est en amphithéâtre de deux mètres sur la première. Puis une rampe, de 15 mètres de longueur sur 11 mètres de largeur environ, donne accès dans un grand hémicycle dominant de 4 mètres environ la chambre précédente et qui constitue la troisième chambre ; c’est une grande estrade d’où la vue s’étend au loin sur le Tchad. Sa profondeur est de 30 mètres environ, sa largeur 15 mètres. Au-dessus c’est le ciel, et les côtés sont formés par des parois à structure plus ou moins prismatique, s’élevant de 6 à 8 mètres. Pour voir le Tchad et l’horizon, il faut monter sur le mur du fond, haut de 7 mètres environ, par de grands gradins taillés dans la roche. Quelques gros blocs de roche forment saillie sur le fond de cette chambre, on y voit même un grand prisme hexagonal éboulé du sommet.

Le sol des deuxième et troisième chambres est tapissé de nombreux petits éclats de roche, de débris d’ossements peut-être récents, et dans la troisième chambre on rencontre en outre des débris informes de poterie grossière.

Cette grotte qui dans son ensemble mesure 80 mètres environ et traverse le rocher de part en part, a un aspect des plus majestueux. Du dehors sa vue est assez insignifiante et il faut y pénétrer pour s’en rendre compte. Lorsque je m’introduisis le matin dans ce sanctuaire de la nature, je restai longtemps saisi d’admiration devant ces parois formées de prismes montant jusqu’à la voûte qui s’ouvre sur le Tchad. C’est là une impression inoubliable, et quand l’eau du Tchad venait battre le pied de cette grotte le spectacle devait être grandiose.

Il est certain que cette magnifique grotte a été autrefois aménagée en vue d’un culte et il n’est pas douteux qu’elle ait été dégagée de tous les éboulis qui devaient l’encombrer. Ce travail est fort ancien et la tradition n’en a conservé aucun souvenir : « C’est Dieu qui a fait cela, disent les Arabes et les Bélabas, il ne faut pas y aller car c’est un lieu hanté par les esprits ».

Il est probable que ces rochers, situés au bord du Tchad et visibles à une grande distance, constituent le seul accident de la région, attirèrent l’attention des premiers hommes qui s’aventurèrent sur le lac, alors que ce dernier couvrait une étendue dix fois plus grande qu’aujourd’hui et qu’ils étaient des récifs sur lesquels déferlaient les vagues.

D’innombrables animaux, chauves-souris, porcs-épics, hirondelles, aigles, vivent aujourd’hui dans les anfractuosités, et des échassiers font leurs nids sur les corniches.

Du haut du mur du fond de la grotte le coup d’œil est splendide. La plaine, s’étendant à perte de vue, est blonde aux approches des rochers, en raison des herbes sèches qui tapissent le sol. Çà et là émergent quelques touffes d’Hyphènes. Les Ouadi vert sombre du pays des Assalas figurent une forêt verdoyante qui meurt sans transition au contact du Tchad dont on distingue les sinuosités semblables à de petits rubans d’un vert pâle. A l’E., la vue s’étend sur la plaine herbeuse jusqu’à l’estuaire du Bahr el Ghazal tandis que la forêt des Assalas se prolonge en pointe vers le Dagana. C’est le plus beau spectacle qu’il m’ait été donné de contempler pendant tout mon voyage.

La forme du Tchad est vraiment insaisissable. En 1897 M. GENTIL était venu à quelques kilomètres des rochers, et, à cette époque, au dire des indigènes, la nappe d’eau s’étendait très loin, les coquilles déposées par cette inondation se voient encore sur le sol. J’avais demandé à mon guide d’aller directement de Bérirem à El Hamis, croyant que je ne trouverais que des Bahrs à passer en pirogue, alternant avec de la terre ferme, il me répondit qu’il était impossible de passer. Il y avait bien de la terre ferme partout, mais elle était couverte de prairies impénétrables de Sesbania et aucun sentier n’avait été pratiqué. La nappe d’eau libre s’arrêterait en ce moment à 20 kilomètres environ au N. des rochers. D’après des observations faites, il faut admettre qu’il existe une différence de niveau de 5 mètres environ entre le Tchad actuel et le pied de ces rochers qui a été baigné par les eaux en 1897.

A l’époque néolithique toute la contrée, le Baguirmi compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des Bahrs immenses. Le Bahr el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’E. du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Hadjer el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure.

La Flore. — Il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il n’existe pas de types ligneux à el Hamis. Il y a d’abord les deux plantes caractéristiques des îles du Tchad et du Bahr el Ghazal, le Calotropis et le Hyphæne ; ensuite le Celtis integrifolius, l’Acacia tortilis, un autre Acacia à longues épines blanches, une Bignoniacée, le Bauhinia rufescens, le Caillea, le Balanites, le Leptadenia spartum et le Leptadenia lancifolia, le Cratæva religiosa, et une Malvacée.

Il est évident que la flore herbacée est mieux représentée. Le pays qui s’étend au pied des rochers est l’interminable fond de lac asséché depuis trois ans environ. L’Hibiscus canabinus sauvage a fait cette année la conquête du terrain. On le croirait ensemencé, tant ses tiges serrées les unes contre les autres excluent toute herbe. Une espèce de Corchorus a ailleurs conquis de vastes places. On remarque aussi de très nombreux jeunes pieds de Calotropis élevés de 10 à 15 centimètres. Il n’est pas douteux que cet arbuste improductif envahira le sol dans peu de temps et ce sera comme au Bahr el Ghazal le végétal dominant, jusqu’au jour où une nouvelle crue interviendra et tuera toute la végétation terrestre.

Ce serait un sujet d’études fort intéressant que la marche de la végétation du Tchad, la lutte des espèces, lutte entre elles, mais surtout ici lutte entre les conditions physiques. L’immersion tue la plupart des espèces terrestres, le contraire tue les aquatiques, mais il est intéressant de constater que dès l’arrivée de la crue, les Bahrs charrient un véritable plankton de graines venues de nénuphars, de cypéracées, de graminées palustres qui ont bientôt conquis les nouvelles terres inondées.

Certaines espèces qui croissent habituellement la base dans l’eau : les Sesbania, les Abotj, les Papyrus, le Scirpus lacustre, Arundo, sont parvenus à s’habituer assez bien à la sécheresse. Sur les vases asséchées depuis 2 ou 3 ans on les trouve encore ; beaucoup moins robustes il est vrai que leurs congénères aquatiques, continuant néanmoins à végéter, à fleurir, mais en général n’émettant pas de graines. C’est par de robustes rhizomes que les Papyrus font la conquête des marais. Si l’assèchement se prolonge ils meurent enfin. La plaine à l’E. de el Hamis, qui fut inondée en 1897 et asséchée deux mois après, est ainsi toute couverte par places de grosses souches de roseaux secs et de rhizomes de Papyrus morts, dont les robustes griffes sont en partie déterrées ; on peut considérer ces espèces comme formant un groupe spécial. Elles croissent sur un sol noirâtre renfermant des débris de végétaux imparfaitement décomposés.

Les aquatiques proprement dits du Tchad : Pistia, Wolfia, Nymphea, Utricularia, Pontederia, Nitella, Algues diverses, Diatomées, meurent dès l’assèchement (sauf le Nymphea dont la bulbe reste vivace quelque temps).

C’est donc à la venue des crues que leurs graines ou bien leurs spores sont apportés et ils ne se développent en grandes quantités que dans les mares calmes, dans les sinuosités des Bahrs, là où l’eau est peu agitée par les vagues. Dans les parties agitées, au contraire, il n’y a pas trace de végétation et la surface de l’eau est libre.

Lorsque, par suite de l’abaissement du niveau du Tchad, certains Bahrs cessent de communiquer avec la nappe générale, leur contenu se charge de sels de soude. Toutes les plantes aquatiques ne tardent pas à périr, à l’exception d’une Oscillariée qui tapisse le fond vaseux de ces mares alcalines et donne à l’eau, par réfraction de la lumière, une teinte bleuâtre qui rappelle tout à fait les eaux de l’Océan.

Beaucoup d’espèces de marais, Graminées et Cypéracées des terres humides, s’accommodent au contraire très bien des sols alcalins, mais elles ne vivent pas dans l’eau. Au bord des Bahrs saumâtres on voit leurs rhizomes (Arundo) ou leurs longues tiges rampantes (Panicum épineux) qui s’avancent progressivement sur le sable ou la vase à mesure que l’eau se retire. Dans les Bahrs qui communiquent avec la nappe lacustre, ce n’est qu’au retrait de l’eau que les Sesbania, les Corchorus olitorius, les Abotj peuvent germer sur la vase humide. Sous l’action de l’eau qui baigne encore journellement le sol, par suite de la poussée des vagues occasionnée par le vent, ces plantes s’élèvent rapidement. Si l’année suivante l’inondation arrive à recouvrir leur pied, elles perdent tout leur épanouissement et s’élèvent (les Abotj) d’autant plus que l’eau monte davantage.

Les espèces terrestres font bien moins rapidement la conquête des terres desséchées. Il est certain que les submersions répétées à de courts intervalles et prolongées plusieurs mois, excluent une foule de plantes. Cela explique la grande pauvreté de la flore des îles du Tchad, l’absence presque totale de types ligneux, alors qu’il en existe encore une trentaine d’espèces dans le Kanem, beaucoup moins favorable cependant à la végétation sahelienne puisqu’il jouit d’un climat saharien. On ne trouve en grande majorité sur ces îles que des espèces annuelles, donnant leurs graines très rapidement et en produisant une très grande quantité. La plupart entrent seulement en végétation aux pluies de fin juin ou juillet, et dès le début d’octobre les graines sont tombées et la plante desséchée. En beaucoup de cas, la montée de la crue peut aider incontestablement la dénudation des tertres, les vagues balayant les graines qui ont été enlevées dans les sols envahis par l’eau. D’autres agents interviennent aussi : l’abondance dans les îles de l’archipel Kouri du Calotropis et de trois espèces de Leptadenia, toutes asclépiadées à graines munies d’aigrettes, s’explique par le vent. Les herbes à fruits accrochants, Tiliacées, Centaurée, Askenit, Andropogon, etc., peuvent être transportées accrochées aux poils des animaux ou aux vêtements de l’homme. D’autres, Cynodon, Cypéracées, ont pu être apportées grâce à la ténuité de leurs graines. Le pouvoir envahissant des rhizomes de ces espèces est tel qu’il suffit de quelques fragments pour faire la conquête de vastes espaces. D’autres, des Légumineuses, des Graminées, des Cucurbitacées, recherchées par les mammifères herbivores ou les oiseaux, ont été mangées et certaines graines, non digérées, ont donné des plantes plus tard, là où l’animal déposait ses déjections.

Fréquemment j’ai observé une foule de plantes qui levaient sur le crottin d’éléphant. La flore de ces crottins est très curieuse, on trouve des Prosopis, des Bauhinia, d’autres Légumineuses et une autre plante dont le fruit gigantesque est nommé aubergine d’éléphant par quelques peuplades. Ailleurs dans le guano des oiseaux (rochers de Moïto, Hamis, par exemple) sortent des germinations de Ficus.

Malgré ces moyens de propagation et d’autres non énumérés ici, beaucoup d’espèces du Kanem et du Baguirmi n’ont point encore fait la conquête du Tchad, les plantes à tubercule ou à bulbe par exemple font presque défaut.

Les habitants. — Les habitants sont :

1o Les Beni-Sett, tribu arabe assez nombreuse, possédant des troupeaux et cultivant le petit mil. Ils sont venus du delta du Chari il y a seulement deux ans environ.

2o Les Bélalas, originaires d’Aouni au N.-E. de l’ancien lac Baro, qui sont venus s’installer là en 1897. Ils n’ont pas de troupeaux mais possèdent de très belles cultures de petit mil.

CHAPITRE XVIII

DERNIÈRES NOTES

I. Le Chari entre Fort-Lamy et Mandjaffa. — II. Le Chari à Mandjaffa. — III. Le Chari entre Mandjaffa et les Niellims. — IV. Les Routos.

* * * * *

I. — LE CHARI ENTRE FORT-LAMY ET MANDJAFFA

Les Baguirmiens des bords du Chari, à l’encontre de ceux du Ba Mbassa, ont des cases circulaires, en pisé, dont l’architecture rappelle celle de la case Bambara du Soudan. Le mur, haut de 2 à 3 mètres, est percé d’une unique ouverture rectangulaire, la porte, haute de 1m,50 à 1m,80 par laquelle on peut ordinairement passer sans se baisser.

Bien que toutes les récoltes soient faites depuis quelques jours il n’en apparaît pas moins comme très évident que l’agriculture de cette contrée est beaucoup plus avancée que celle des régions au N. du 12e parallèle.

Les toits de paille des cases sont envahis par les tiges grimpantes des Lagenaria et les gros fruits de cette Cucurbitacée ne vont pas tarder à mûrir. Près des cases quelques plantations de Coton, d’Indigo, de Chanvre (Hibiscus cannabinus), et de courges, ces dernières couvrant tous les endroits libres.

La récolte, à peu près terminée, a été bonne, la saison des pluies ayant été normale, les espèces de Penicillaria et les panicules de Sorgho rouge ou blanc, réunis en gros tas dans les villages, achèvent de mûrir. A Mandjaffa une de ces meules mesure une dizaine de mètres de hauteur et représente plus de 30 tonnes de mil.

La récolte du Coton est commencée depuis une quinzaine de jours et les femmes nettoient en ce moment les capsules recueillies les jours précédents. Il est à observer qu’ici on ne cueille ces capsules que quand elles sont mûres.

De beaux arbres se dressent dans les villages et cela contraste avec les agglomérations du N. du Baguirmi dépourvues de tout ombrage. On remarque surtout de grands jujubiers, des Diospyros, le Ficus populifolia, le Sclerocarya, le Cytharexylon. A partir de Bougoum, les Borassus deviennent aussi plus fréquents à mesure que l’Hyphæne devient rare, on sait que le Borassus (Ronier) atteint son développement maximum du 10e au 11e parallèle en Afrique centrale.

Les Vigna (Haricot) et les Arachides sont très peu communs dans cette partie du Baguirmi ; les troupeaux de bœufs et de moutons manquent totalement, les volailles même sont introuvables. Il semble que Rabah ait ruiné systématiquement tous les villages du Baguirmi.

L’aspect du pays ne laisse pas d’être riant. C’est le paysage nigérien à hauteur de Djenné et de Sansanding : même flore, même terrain, même régime hydrographique, saisons analogues.

A cette époque le fleuve s’étend parfois sur 3 ou 4 kilomètres de largeur et de grandes prairies de Bourgou, d’Andropogon, de Vossia, courent depuis les rives boisées jusqu’à une distance de plusieurs centaines de mètres, parfois de plusieurs kilomètres de chaque côté, formant ainsi de verdoyantes prairies à travers lesquelles circule notre embarcation.

II. — LE CHARI A MANDJAFFA

Le fleuve coule sensiblement du S. au N., sa largeur est de 400 à 500 mètres environ. Du côté français, au moment des hautes eaux (31 octobre 1903), la falaise a de 5 à 6 mètres de hauteur ; la terre est argilo- sablonneuse, de couleur gris-jaunâtre avec de nombreux débris de poteries, coquilles d’Helix et Ampullaria jusqu’à 2m,50 de profondeur[253].

La rive gauche est basse et sablonneuse, quelques dunes dépassent encore le niveau de 1m,20. Elles sont couvertes de Graminées, Légumineuses et Ipomea. L’eau du Chari à Mandjaffa est beaucoup plus trouble qu’à Fort-Lamy. Il est bien certain que les boues se déposent tout le long du cours et principalement dans les prairies aquatiques qui jouent alors le rôle de filtres.

III. — LE CHARI ENTRE MANDJAFFA ET LES NIELLIMS

Les observations du fleuve sont encore trop peu nombreuses pour que nous puissions connaître parfaitement son régime. Ces observations, confiées presque toujours à des sous-officiers, ne présentent pas d’ailleurs de grandes garanties d’exactitude.

Les règles d’étiage se sont souvent déplacées, les observateurs, obligés de s’absenter, confient à des indigènes la garde de l’instrument, qui, renversé par un coup de vent ou une fausse manœuvre de pirogue, était replacé n’importe comment. Aussi, je le répète, ces observations n’ont qu’une valeur très relative et on ne peut les envisager que dans leur ensemble.

Elles ont porté sur les années 1901, 1902 et 1903.

Le régime du fleuve est très variable d’une année à l’autre.

L’étiage du Chari a été atteint le 10 mai 1903 à Mandjaffa, la montée s’est faite très lentement puisque, du 15 mai au 30 juin, le niveau s’est élevé seulement de 20 centimètres à Mandjaffa, et à ce moment l’eau atteignait la même hauteur qu’à la date du 8 avril. La montée s’est ensuite faite très vite du 15 juillet au 15 septembre.

Le niveau s’est élevé cette année de 3m,50 à 4 mètres (je le répète les règles ont été déplacées et c’est donc un chiffre peu précis). Le niveau a commencé à baisser à Mandjaffa le 20 octobre, le 1er novembre il avait déjà baissé de plus de 30 centimètres, et le 4 novembre, à quelques kilomètres en amont de Mandjaffa, le Léon Blot s’est jeté sur des bancs de sable recouverts de 30 centimètres d’eau seulement là où il avait navigué librement vers le 20 août[254].

A Mandjaffa les pluies sont peu nombreuses. En 1903 on a compté : 26 avril, 1re tornade ; mai, 5 tornades ; juin, 6 tornades ; juillet, 7 tornades ; août, 8 tornades ; septembre, 8 tornades ; octobre (?) il y en a eu deux assez fortes à la fin, dont une du 26 au 27, soit de 35 à 40 orages pendant la saison des pluies.

D’après le lieutenant DENUEL une grande patte d’oie réunirait le Ba Bousso au Ba Mbassa, de sorte que Mandjaffa serait dans une île au moment des hautes eaux. A mesure que la crue s’élève dans le Ba Bousso, elle envahit les deux extrémités du Ba Mbassa, la rencontre des deux eaux se fait entre Matia et Boukalé.

En 1903, elle s’est faite dans les premiers jours de novembre. Dans le haut Ba Mbassa la marche est d’abord très lente, jusque dans les premiers jours d’août l’eau coulait déjà en aval de Korbo et elle n’est parvenue à Tcheckna que le 11 octobre. A cette époque les premiers filets d’eau arrivaient près de la ville, mais la montée était lente, puisque le 21 on traversait encore le lit presque à sec à Monglé et à Gardrebo, à une trentaine de kilomètres à l’O. de la capitale. Dix jours plus tard le lit était infranchissable, les terres voisines inondées et le convoi dut traverser le lit en pirogues aux environs de Tcheckna.

A 8 kilomètres en amont d’Andjia[255] le fleuve a de 3 à 4 kilomètres de large, et la berge sur la rive gauche a 8 mètres de hauteur. Les couches superposées que l’on remarque dans cette berge sont à la surface une couche argilo-sablonneuse de 3 mètres, ensuite une couche d’argile grise de 1m,50, après vient une couche de 0m,80 de sable blanc et enfin une couche de sable jaunâtre ayant de 2m,50 à 3 mètres au-dessus du niveau de l’eau.

Partout ailleurs la berge abrupte offre à cette époque un escarpement exondé de 2 à 5 mètres, formé d’une terre argilo-sablonneuse jaune- roussâtre. La partie supérieure, d’une coloration plus vive, porte une couche de terre végétale plus ou moins épaisse.

En divers endroits (d’Andjia à Honko) le lit a encore de 1 à 2 kilomètres de large. La rive E. et beaucoup plus souvent la rive O. présentent alternativement la berge abrupte. Du côté opposé à cette berge s’étend une large bordure basse, large parfois de plusieurs kilomètres, sans arbres, marécageuse et sur laquelle s’étend en ce moment l’inondation. A sa limite un talus boisé, en pente très faible, s’élève jusqu’à une hauteur sensiblement la même que celle du talus abrupt opposé. De part et d’autre s’étend une steppe boisée (aspect pauvre) dans laquelle les arbres et arbustes épineux sont déjà en petit nombre. En cette saison (5 novembre) les herbes de la steppe sont complètement desséchées et les incendies allumés par les indigènes commencent à les consumer en certains endroits. Au contraire les hautes herbes (Andropogon, Arundo, Bourgou, Vossia) ont encore presque partout les pieds dans l’eau et la plupart n’ont fleuri que depuis peu.

En quelques points se dressent sur les berges les villages baguirmiens à demi détruits, tous situés sur la rive droite française (Andjia, Onko, Balenyéré, Mondo, Banglama, Bainganna, Maffaling, Laffana). Beaucoup d’autres, portés sur les cartes de NACHTIGAL, ont disparu. Ceux qui restent ont perdu, par les incursions rabistes, une grande partie de leurs habitants et les ruines tiennent plus de place que les portions habitées. Sur celles-ci, tout près de la rive, s’élèvent des cases rondes spacieuses, au mur mince en pisé gris, au toit de chaume en cloche. Du haut de la berge, femmes et enfants regardent passer le vapeur avec curiosité. Cela rappelle tout à fait comme cadre et physionomie les villages sarracolés des bords du moyen Sénégal.

Des traces de l’industrie humaine se voient très fréquemment en dehors des villages actuels. Le talus du fleuve est parfois rempli de débris de poteries et d’ossements jusqu’à une profondeur de 2 et même de 3 mètres. Nul doute que ce pays n’ait été autrefois très habité.

Au S. de Mondo, le fleuve s’étale sur des prairies jusqu’à avoir 8 à 10 kilomètres de large et envoie plusieurs bras se perdre dans le S.-E.

Au S. de Miltou, le Chari se divise en bras latéraux contenant de l’eau au moment de la crue, mais avec un seul bras principal nommé Loré par les bouas de Demraou, Mèr par les hommes de Gori. Cette artère, large de 800 à 1.200 mètres (non compris la plaine actuellement inondée), constitue le Chari proprement dit. Les deux rives sont basses, en de nombreux endroits l’eau passe encore par dessus, bien que le niveau ait baissé d’environ 1 mètre depuis le maximum de la crue. Des bancs de sable commencent à se découvrir en certains endroits, mais les herbes inondées occupent encore de grandes étendues. A Demraou, quand le fleuve est à l’étiage, on le traverse facilement à gué et l’on voit parfois les grands mammifères, tels que les buffles, passer d’un bord à l’autre.

Demraou est un village kirdi situé presque en face de Damtar. DESTENAVE en a fait un point de transit où on a installé la population de Damtar qui a émigré sur la rive droite. Le dernier occupant du poste, le sergent LEFÈVRE, y a fait une plantation de Papayers en plein développement. Ces papayers, semés en novembre 1903, ont en ce moment un an seulement et cependant la plupart sont hauts de 2m,50 et chargés de fruits qui vont bientôt mûrir. Ces arbres sont de toute beauté. Ce résultat a été obtenu grâce à des arrosages journaliers et l’adjonction d’engrais au pied des jeunes pieds quand ils furent plantés. La Patate, le Manioc et le Haricot de Lima ont été en outre introduits au même poste.

Le village de Gori est situé sur la rive droite du Chari, à 15 kilomètres environ (3 heures de chaloupe) en amont de Demraou. Composé d’une trentaine de cases il ne comprend qu’une centaine d’habitants. En ce moment le chaume des cases disparaît sous l’avalanche des Lagenaria et les Acacia albida dont les rameaux, couverts de feuilles et de fleurs, donnent beaucoup d’ombre.

Les gens de Miltou, Damtar, Demraou, Gori, Kouno, disent constituer autant de populations différentes. Leurs dialectes sont en tout cas fort dissemblables, mais ils semblent cependant appartenir à la grande famille des Bouas et des Niellims. Ce sont des hommes presque tous très robustes, fétichistes, mais à beaucoup d’égards moins superstitieux que les peuples du S. Le Penicillaria, le Sorgho et l’Eleusine leur fournissent toute l’année une nourriture abondante. Le reste sert à fabriquer une boisson fermentée (Mérissa). Il n’y a point de troupeaux de bœufs dans le pays. Il y a une quinzaine d’années les Peuls vivaient en groupes nombreux le long du Chari depuis Bousso jusqu’à Damtar et Gori. Ils faisaient pâturer leurs troupeaux entre le Ba Gollo et le Logone et passaient même le Chari pour aller jusque chez Korbol. Rabah s’empara de presque tous les troupeaux de ces nomades. Ceux qui purent s’échapper ne revinrent pas. Depuis 1902 les Chouas du Dekakiré viennent conduire leurs troupeaux en saison sèche à Korbol et même à Demraou.

Depuis Demraou jusqu’au Bahr Sara le Chari a de 1 à 3 kilomètres de largeur, les berges les plus hautes émergent de 2 mètres actuellement et comme le niveau a déjà baissé de 1 mètre environ il est certain que les années de très fortes pluies le fleuve doit déborder au loin sur la plaine.

J’ai à peine reconnu les Niellims, tant l’aspect a changé en 4 mois et demi. Tous les mils sont récoltés alors qu’ils n’étaient pas encore ensemencés il y a 130 jours. L’Acacia albida a toute sa frondaison. Aux flancs des rochers s’accrochent des touffes d’herbes déjà jaunies, là où la roche apparaissait partout à nu. Le toit des cases disparaît sous les Lagenaria.

IV. — LES ROUTOS

Entre le confluent du Bamingui et Fort-Crampel on rencontre le poste des Routos(Lutos) où je me suis arrêté une journée (24 novembre). J’en ai profité pour questionner les indigènes qui appartiennent aux mêmes groupes que les Ndoukas. En cet endroit la rivière (le Gribingui) mesure 35 mètres de large. Les rochers de son lit sont couverts de bancs étendus d’Etheria. Ces coquilles sont recueillies pour faire de la chaux. Aux environs, des clairières pleines de Graminées presque sèches, s’étendent à perte de vue. La végétation arborescente est maigre, elle se compose de Lophira, de Butyrospermum, de Khaya, de Parkia, de Terminalia et surtout de magnifiques Daniella thurifera qui sont dans cette région les rois de la végétation.

A quelques kilomètres en aval de l’agglomération Routos, existent sur la rive droite de la rivière de véritables monticules de scories de fer indiquant que cette région, aujourd’hui déserte, a été autrefois peuplée[256]. En amont du petit poste, le lit de la rivière s’élargit jusqu’à avoir 50 mètres, il est presque partout profondément encaissé et décrit d’innombrables méandres. Les hippopotames ont descendu le cours et on n’en trouve plus en cette saison.

Au sujet de cette tribu le Dr DECORSE s’exprime ainsi[257] :

Nous avons fini par gagner le poste de Lutos. Il est aussi misérable que les autres. Son rôle semble être de figurer, pour la plus grande joie des passagers, qui peuvent ainsi croire que le Gribinghi n’est pas encore désert.

Ces Lutos, qui lui donnent leur nom, s’appellent en réalité Léto ; certains voyageurs en ont fait Routou ou Aréto, et les ont rangés dans la famille Banda. A ne considérer que les apparences, l’erreur est parfaitement excusable. Toujours est-il qu’ils ne parlent pas Banda et se réclament du groupe Ndokoa dont le centre est beaucoup plus à l’E.

Pour ma part, je ne suis pas très convaincu que Ndokoa et Banda n’aient pas une souche identique ; mais au point de vue politique la distinction est nette el bien tranchée.

Ceux qui habitent les rives du Gribingui ne sont vraisemblablement pas de race pure. Ils viennent de l’E. et ont dû se mêler à des autochtones qui habitaient cette vallée.

C’est d’autant plus probable que beaucoup d’indigènes ont une stature et un habitus capables de les différencier des Ndokoa MAISTRE, en particulier, a appelé Sara les gens de Mandjatezé, qui sont en réalité de Ngama, dont la parenté avec les Ndokoa paraît incontestable. NACHTIGAL les signale, en effet, dans le Timan, au S. du Ouadaï, et les Ndokoa affirment, avec quelques réticences, qu’ils sont bien leurs parents. Quant aux Tané, qui habitent aussi, avec les Valé et les Télé, la rive gauche du Gribinghi, ils portent le nom par lequel les Banda désignent tous les Ndokoa.

On peut en somme admettre avec certitude la parenté Ndokoa directe entre les Léto, les Tané, les Valé et le Koungoa. Le groupe Ngama est peut- être un peu spécial.

Comme groupes issus du mélange des Ndokoa et des autochtones, il y a les Gaga, les Koumo-Ngama, les Tétokoula, les Doubaï, les Gnalbado,les Nooghé, les Javéla, les Valé, Djoko, chez qui cette épithète pourrait déceler un mélange profond avec des Banda-Djoko.

Mais il y a de telles confusions entre tous ces noms et toutes ces tribus, qu’on ne peut guère espérer éclaircir la question quand on traverse le pays au pas de course.

Si les types physiques présentaient des différences accentuées, on pourrait se risquer à être plus affirmatif. Mais je crois qu’en la circonstance il est préférable de ne pas trop s’avancer, de crainte d’ajouter de nouvelles erreurs à celles qui sont déjà accréditées.

[Note 253 : Mandjaffa était autrefois centre important, résidence temporaire des Mbangs du Baguirmi.]

[Note 254 : A Bousso, le fleuve était à son maximum du 12 au 15 octobre, le 18 il avait déjà un peu baissé, le 27 il avait baissé de près d’un mètre.]

[Note 255 : 30 à 40 kilomètres environ en amont de Mandjaffa.]

[Note 256 : Les Routos ne comptent pas 300 individus, ils habitent 3 villages dont deux sont situés à 1 kilomètre sur la rive gauche, et l’autre à 5 kilomètres environ sur la rive droite.]

[Note 257 : Du Congo au Lac Tchad, p. 77-78.]

CONCLUSION

* * * * *

Les possessions du Haut-Oubangui et du Tchad, par leur pauvreté, par la faible densité de leur population, par le traitement auquel ont été soumises les peuplades fétichistes depuis une vingtaine d’années, sont encore loin de dédommager la France du sang versé et des efforts dépensés.

Ces pays, nous ne devons pas nous le dissimuler, ne sont pas appelés à un grand développement économique. Les terres cultivables sont restreintes, et aux mains de populations Saras et Bandas, actuellement en décroissance. Quand la sécurité sera vraiment rendue à ces populations de paysans, nos administrateurs pourront les encourager à cultiver les lianes à caoutchouc, à faire des plantations collectives autour de chaque village. Jusqu’à ce jour nos commerçants ne pourront qu’acheter l’ivoire, mais l’éléphant aura bientôt disparu, et faire récolter le caoutchouc de brousse, dont la production n’est pas indéfinie. Mais la préoccupation des cultures commerciales ne devra pas nous faire oublier la nécessité des cultures vivrières. Sauf chez les Saras, la famine sévit tous les ans, pendant quelques mois, sinon d’un bout de l’année à l’autre, dans tous les pays que nous avons parcourus, et nulle part davantage que près des postes que nous occupons depuis le plus longtemps. En 1903, si la production du caoutchouc allait en s’accroissant dans le Haut-Oubangui et chez Senoussi, par contre le bétail diminuait notablement dans le territoire militaire et, sauf entre 9° et 10° de lat. N., nulle part il n’y avait assez de mil ou de sorgho. Il faut nous efforcer de développer la production des denrées alimentaires, afin d’écarter les maladies, les diverses causes de mortalité qu’amène la vie de privation de l’indigène.

Ces mesures sont d’autant plus urgentes que la population est extrêmement faible. D’après nos évaluations, il n’y a pas plus d’un million d’habitants dans la région du Chari-lac Tchad. Et ce chiffre comprend, non seulement les indigènes des territoires déjà occupés, mais aussi les populations habitant des contrées encore indépendantes comme le Ouadaï, le Dar Sila, etc., et qui doivent revenir un jour à la France, en vertu de la convention de Berlin. Cette population se répartirait ainsi :

Kanem actuel 10.000 habitants.

Iles du Tchad 35.000 —

Secteur de Massakori 12.000 —

Cercle de Fort-Lamy 10.000 —

Dar Fittri 3.000 —

Debaba et Kouka 10.000 —

Baguirmiens de Massénya, Abou-Gher, environ 30.000 —

Baguirmiens des bords du Chari-Bagollo 20.000 —

Baguirmiens du Chari-Ba Mbassa 10.000 —

Guérés et habitants des régions environnantes 5.000 —

Ouled-Rachid 5.000 —

Bouas 20.000 —

Cercle de Bousso 20.000 — ------- TOTAL 190.000 habitants.

A cette liste il faut ajouter la suivante :

Ouadaï 100.000 habitants.

Dar Sila 50.000 —

Salamat 25.000 —

Dar Rounga 50.000 —

Région du lac Iro 10.000 —

Saras de l’E. 15.000 — ------- TOTAL 250.000 habitants.

Enfin, la troisième liste suivante :

Pays de Senoussi et contrées au contact du 50.000 habitants. bassin du Nil

Saras de l’O. 125.000 —

Adamoua oriental 25.000 —

Mandjias 60.000 —

Bandas des bassins de l’Ombella, de la Kémo 250.000 — et du Kouango

Banziris, Ouaddas 50.000 — ------- TOTAL 560.000 habitants.

En tout un million environ. Si l’on réfléchit que cette population est disséminée sur un territoire immense, on sentira quels vides existent, et combien sont nombreuses les régions désertes que l’on rencontre dans cette partie du continent africain.

Cette population si faible est en décroissance très marquée. Nous en avons indiqué quelques-unes des causes dans nos chapitres historiques : les luttes de peuplade à peuplade, de village à village ; les razzias des esclavagistes ; et, depuis l’introduction des armes à feu, la formation d’Etats comme ceux de Rabah et de Senoussi. La France est intervenue pour châtier quelques-uns de ces bandits, et son œuvre a paru synonyme de paix et de prospérité pour ces malheureuses populations. Il faut que cette apparence devienne enfin une réalité.

La première chose à faire est de garantir à l’indigène sa liberté et la possession de ce qu’il aura acquis par son travail. La traite des esclaves sévit encore presque partout au centre de l’Afrique ; elle est particulièrement désastreuse pour les populations fétichistes qui vivent au contact des états musulmans. Nous avons nous-même été témoin des malheurs qu’une razzia méticuleusement organisée par Senoussi peut accumuler. Nous avons vu des villages complètement anéantis, des cultures abandonnées et des régions relativement prospères devenir désertes par suite de l’exode des indigènes chassés par les musulmans. Il importe donc de faire disparaître sans restriction aucune les razzias périodiquement faites par les sultans que nous protégeons. L’esclavage de case sera une nécessité pendant une longue période encore, mais il faut au moins empêcher toutes les opérations des trafiquants, opérations qui consistent à enlever des noirs dans une partie du continent pour aller les vendre dans une autre région. Les populations noires que nous avons vues sont toutes essentiellement agricoles ; le jour où elles sentiront qu’elles peuvent cultiver leurs terres en sécurité, ou qu’elles auront l’espoir d’en jouir, elles travailleront pour produire davantage et accroître leur bien-être[258].

Il est regrettable que l’établissement d’un poste français provoque un exode en masse des indigènes. Notre administration leur est fort lourde, et s’ils doivent un jour recevoir les bienfaits de la civilisation, ils n’en sentent encore que les charges. Ces charges pèsent surtout sur ceux qui sont à notre contact, parce qu’il nous est plus commode de les réquisitionner. Ce sont eux qui subissent le plus durement la néfaste corvée du portage, corvée qui crée le désert près des routes suivies par nos convois[259]. Ce sont eux aussi qui fournissent, comme impôt, toutes les denrées dont nous avons besoin pour l’alimentation du corps d’occupation du Tchad et des miliciens, entretenus par l’administration civile.

Le nombre des rationnaires militaires du Chari est de 800 environ, mais avec le gaspillage (nourriture des boys, des femmes de tirailleurs, d’employés indigènes non rémunérés, etc.), il faut compter 2.000 rationnaires recevant en moyenne 1 kilogramme de mil par jour. Ajoutons à ce chiffre environ 300 chevaux appartenant à des Européens ou à l’administration, qui absorbent eux-mêmes environ 1.000 kilogrammes de mil par jour. Il est donc consommé journellement dans le Territoire militaire 3 tonnes de mil ; dans le Territoire civil on consomme environ une tonne de mil par jour et une tonne de farine de manioc. Nous avons, d’après ces chiffres, évalué que la consommation de notre administration en vivres indigènes dans toute l’étendue du territoire du Tchad était, en 1903, de 4 tonnes de mil et une tonne de manioc. Tous ceux qui consomment ne produisent pas. Beaucoup ne sont même pas des auxiliaires de notre administration, mais des parasites comme nous en avons rencontré constamment sur notre route dans les postes. Cette quantité de vivres indigènes est considérable si l’on tient compte du fait qu’elle est prélevée sur un nombre minime de producteurs, en général pauvres, non encore remis du désarroi dans lequel les a jetés, d’abord, la conquête de ces contrées par Rabah, ensuite, notre propre occupation. Il faudrait réduire cette quantité de vivres indigènes au strict minimum et s’efforcer autant que possible de faire produire ces vivres par ceux qui les consomment. Nous souhaitons de voir se constituer dans chaque poste des cultures étendues pour sa propre alimentation, cultures qui seraient faites non pas par des indigènes indépendants du poste, mais bien par les noirs que nous occupons qui peuvent trouver le temps d’établir, à leurs moments perdus, les petites plantations destinées à leur subsistance.

Il faut éviter de confier à des Sénégalais et surtout à des Yakomas ou à des Pahouins, la direction des petits postes installés loin des Européens dans la brousse. Ces indigènes rendent de grands services bien encadrés, mais livrés à eux-mêmes, ils deviennent pillards et maraudeurs, et parfois ils ne se font pas faute de tuer ou de faire tuer un indigène pour s’emparer de son bien ou de ses femmes.

Nous voudrions aussi voir instituer des impôts bien précis pour les indigènes et ne pas les laisser prélever d’une façon très arbitraire par des tirailleurs ou par des chefs de villages que nous connaissons encore très mal.

Il est indispensable enfin d’introduire plus d’humanité dans le traitement des indigènes. Il n’est pas digne de la France de maintenir les punitions corporelles plus longtemps dans ses possessions du Congo et du centre africain. Nous savons que la haute administration du Congo avait, dès avant 1902, pris des arrêtés interdisant ces peines corporelles et en particulier la chicotte. Malheureusement un certain nombre de fonctionnaires coloniaux n’en avaient tenu aucun compte et, dans plusieurs postes, lors de notre voyage, la chicotte était appliquée parfois pour des peccadilles.

Nous n’insisterons pas sur ce point : l’opinion publique a été suffisamment avertie par les « scandales coloniaux » et par les révélations de la mission de BRAZZA qui n’a point tout vu. La condamnation de deux des coupables n’aura été qu’une comédie si l’on ne se décide, envers les indigènes, à une politique d’humanité et de protection. Sinon, c’est dans un demi-siècle la disparition complète de ces populations travailleuses que nous avons eu la bonne fortune, tout exceptionnelle, de rencontrer dans notre colonie ; c’est le désert qui prendra possession de l’Afrique centrale française.

Après l’examen spécial des territoires du Chari et du Tchad, il convient d’examiner dans leur ensemble ces territoires et ceux que nous avions vus dans nos précédents voyages. Ils forment une immense bande de plaines et de plateaux rocailleux inclinés en pente douce vers le N. C’est ce que nous nommerons bande soudanaise ou plus simplement le Soudan. Cette bande s’étend depuis la grande forêt équatoriale jusqu’au désert saharien.

De toutes les nations, la France possède dans cette bande le plus vaste empire, car sa domination s’étend sur les pays de la Sénégambie et de la Guinée française, sur une grande partie du bassin du Niger, enfin sur la presque totalité du bassin du Chari.

Cet empire soudanais a pour notre avenir colonial une valeur incontestable.

Les peuples du Soudan, bien supérieurs aux autres noirs, ont un état social tel qu’on peut le considérer comme une demi-civilisation. Ils sont dociles, prolifiques, désireux de se créer un bien-être, presque tous habitués à cultiver la terre qu’ils ont débroussaillée et conquise sur la forêt.

Si les puissantes sylves de l’équateur ne s’étendent plus jusqu’au Sahara, c’est sans doute à l’influence de l’homme qu’il faut l’attribuer. Les incendies allumés par lui ont consumé et anéanti peu à peu la sombre voûte qui l’empêchait de contempler le ciel bleu. Le gibier, puis les fruits et les racines de la brousse ne suffisant plus à sa vie, il a cultivé des plantes pour s’en nourrir sur l’emplacement même qu’il avait brûlé. Il n’a plus eu besoin de manger son semblable, les jours de famine, et cette funeste habitude de l’anthropophagie s’est continuée seulement au contact de la forêt, mais n’est plus pratiquée que comme fétichisme par une sorte de retour aux habitudes ancestrales. Plus tard ont commencé, dans le N. du Soudan, les relations de peuple à peuple et les échanges commerciaux.

Le premier des trafics a été la vente de l’homme comme bête de travail et, pendant des dizaines de siècles, elle a continué, encouragée par l’Europe civilisée, qui achetait les esclaves à la Côte, et pratiquée par les Arabes qui allaient s’approvisionner au cœur même de l’Afrique.

La traite des noirs a accumulé des ruines profondes dans tout le Soudan, elle a déchaîné des guerres anéantissant des empires prospères, elle a non seulement dépeuplé des pays entiers, elle a enlevé à tous les noirs la stabilité qui leur eût permis de travailler et de s’élever en civilisation.

Une ère nouvelle que nous espérons féconde en résultats a commencé pour ces pays au jour de la pénétration française. L’exploration scientifique et méthodique du Soudan est assez avancée pour nous faire entrevoir les principales ressources naturelles dont le commerce et l’industrie de notre patrie pourront tirer un jour tout le parti désirable.

Au S., dans la zone de transition qui s’étend vers la forêt vierge, se trouvent les lianes à caoutchouc de grande taille, ainsi que ces petites plantes brûlées annuellement dont nous avons signalé l’abondance et la valeur. On peut aussi y cultiver les arbres fournissant la Kola, si recherchée des noirs, ainsi que les caféiers qui y croissent déjà à l’état sauvage.

La zone moyenne est la plus peuplée et la plus intéressante. C’est le pays des grandes cultures et des champs admirablement entretenus. C’est là surtout que la culture du cotonnier peut prendre de l’extension.

Enfin, les steppes du N., où vivent les autruches et où se rencontrent les Acacias donnant la gomme arabique, sont, par excellence, des pays de pâturages et de peuples pasteurs.

En résumé, la France possède un grand empire soudanais avec des populations dont l’état social a marché dans le même sens au contact de l’Islam, dont les besoins sont analogues et dont l’avenir sera sans doute le même. Dans chacune des trois zones de cet empire les ressources naturelles sont de tous points identiques depuis les rives de l’Atlantique, jusqu’aux confins du bassin du Nil.

La partie centrale et orientale de cet empire, la dernière conquise, est naturellement celle dont l’évolution est la moins avancée. C’est aussi celle où la traite des esclaves et les guerres incessantes ont accumulé le plus de ruines. C’est donc celle, où il faudra la plus longue période d’incubation et d’administration prévoyante avant que nous puissions en tirer le moindre parti.

Pendant cette période, l’agriculture presque anéantie se reconstituera, de nouveaux villages s’édifieront plus stables et plus confortables dans les endroits aujourd’hui déserts, les régions se repeupleront graduellement, des marchés indigènes se créeront partout, les peuples pasteurs échangeront les produits de leurs troupeaux contre les céréales des peuples cultivateurs ; enfin les caravaniers du Baguirmi et du Ouadaï, protégés par notre pavillon, abandonneront les vieilles routes allant par le Bornou et le Dar Four aux comptoirs étrangers de la Bénoué et du Nil, pour fréquenter les nouveaux chemins français allant vers nos comptoirs nationaux de la Sangha et de l’Oubangui.

Déjà dans notre vaste empire soudanais, une région importante est accessible au commerce, et offre un débouché qui suffira à notre activité, jusqu’au jour où le bassin du Tchad, à son tour, se présentera dans des conditions plus favorables à la colonisation.

La France est le pays des grandes et généreuses entreprises, elle est en outre assez riche pour attendre l’époque où elle trouvera en Afrique centrale la récompense de ses efforts.

[Note 258 : Le Ouadaï et le Dar Four sont un des derniers centres de la traite des noirs. Lorsque ces régions seront entièrement occupées, la première par la France et la seconde par le gouvernement anglo-égyptien, elles formeront une barrière qui empêchera la sortie des captifs enlevés au bassin du Chari. Ces deux états ne peuvent être que des foyers de révoltes fanatiques contre les puissances européennes, et le Ouadaï, en particulier, a suscité en 1903 bien des inquiétudes. Nous ne croyons pas qu’il soit indispensable d’employer un corps de troupe à l’occupation de cette région. Il serait peut-être possible d’occuper peu à peu ce pays par la pénétration pacifique. C’est surtout à des missions scientifiques qu’il appartient de rechercher dans les contrées éloignées du Ouadaï, du Borkou, du Tibesti, les points où il existe du sel gemme, du natron et des nitrates et d’examiner en outre s’il n’y aurait pas encore d’autres richesses minérales à exploiter.]

[Note 259 : Nous avons vu de longs convois de porteurs qui venaient, très loin de leurs villages, porter des charges de quelques kilogrammes dans les magasins de l’administration. Il y a là un véritable gaspillage de main-d’œuvre et de force humaine.]

=MISSION CHARI-LAC TCHAD= (1902-1904)

* * * * *

L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE

* * * * *

=APPENDICE=

PAR

MM. PELLEGRIN, GERMAIN, COURTET, PETIT, BOUVIER, LESNES DU BUYSSON, SURCOUF, AUG. CHEVALIER

=POISSONS=

PAR

JACQUES PELLEGRIN DOCTEUR ÈS SCIENCES, DOCTEUR EN MÉDECINE, PRÉPARATEUR AU MUSÉUM

=POISSONS=

Depuis quelques années les connaissances se sont considérablement accrues en ce qui concerne la population ichtyologique des eaux douces de l’Afrique. Les voyages se sont multipliés et ce vaste continent, dont il y a peu de temps encore on n’avait guère étudié d’une façon un peu complète que la zone littorale, commence à être sillonné en tous sens par de nombreux explorateurs qui recueillent dans leurs expéditions une ample moisson de documents zoologiques de grande valeur permettant de se faire maintenant une idée assez exacte de la faune des parties centrales.

En ce qui concerne les Poissons de la région du lac Tchad et du Chari, c’est à la mission dirigée par M. AUGUSTE CHEVALIER, et particulièrement à mon excellent confrère et ami le Dr DECORSE, que revient l’honneur d’avoir rapporté en Europe les premières collections ichtyologiques d’une région jusqu’ici tout à fait inconnue à ce point de vue. Dans plusieurs notes préliminaires les principaux résultats acquis par la mission A. CHEVALIER ont été déjà signalés[260]. L’étude des matériaux ichtyologiques rassemblés par elle sera ici reprise plus en détail, mais auparavant il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil d’ensemble sur la répartition des Poissons dans les eaux douces africaines.

Au point de vue de la distribution géographique des Poissons d’eau douce, M. GÜNTHER[261] divise le monde en trois zones, l’une septentrionale, l’autre équatoriale, la troisième méridionale. La première comprend une région nord-américaine et une région paléarctique constituée par l’Europe et tout le nord et le centre de l’Asie, la troisième méridionale ou antarctique comprend seulement la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande et la Patagonie. M. GÜNTHER distingue dans la zone équatoriale deux sections, l’une qu’il appelle division cyprinoïde, à cause de la présence des Cyprins, ces Poissons malacoptérygiens bien connus dont la Carpe est le type, l’autre acyprinoïde (tropicale- américaine et tropicale-pacifique) où les Poissons de cette famille font défaut.

L’Afrique dans sa presque totalité constitue une région spéciale, la région éthiopienne, de la zone équatoriale cyprinoïde de M. GÜNTHER. Seules les parties du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, situées au Nord de l’Atlas, sont rattachées à la région paléarctique comme présentant les affinités les plus marquées avec la faune du Sud-Ouest de l’Europe. Ce qui caractérise la faune ichtyologique dulcaquicole africaine c’est sa grande homogénéité ; elle offre, en effet, la même physionomie dans son ensemble et ne saurait guère être subdivisée en sous-régions très distinctes, abstraction faite bien entendu de la Mauritanie. Sa perte territoriale, comme le fait justement observer BOULENGER[262], est contrebalancée par une pointe poussée par la faune africaine en Asie dans la région du Jourdain qui présente les plus grands rapports comme population ichtyologique avec le Nil dont les espèces tropicales se maintiennent jusqu’au delta.

C’est entre les tropiques, dans la région équatoriale, que les espèces présentent la plus grande variété, que les formes sont les plus nombreuses et les plus abondantes. C’est là que la vie est en pleine floraison, en complet épanouissement, qu’elle se manifeste avec le plus d’intensité. Dans l’Afrique australe, sans que les caractères généraux de la faune ichtyologique soient modifiés, il y a lieu de constater un grand appauvrissement, une notable raréfaction de la plupart des représentants de chaque famille dont quelques-unes viennent à manquer. Il en est de même dans la grande île de Madagascar, où l’on remarque une diminution considérable du nombre des Poissons d’eau douce. C’est donc dans les grands fleuves tropicaux de l’Afrique, dans le Nil, dans le Sénégal, le Niger, l’Ogôoué et le Congo, qu’on trouvera les formes les plus diverses et les plus abondantes, tout en notant toutefois les ressemblances profondes qui existent entre les représentants de la population ichtyologique de tous ces grands cours d’eau, qu’avec MM. BOULENGER et SCLATER on peut réunir dans une sous-région à laquelle le nom de mégapotamique convient parfaitement[263]. Si, en effet, on ne trouve pas, par exemple, au Congo toujours exactement les mêmes espèces que dans le Sénégal ou dans le Niger, si chaque grand fleuve africain a souvent certaines formes qui lui sont propres, en revanche la plupart des genres principaux ne restent pas localisés à un seul bassin. Cependant dans certains grands lacs comme le Tanganika, le Victoria Nyanza, la population ichtyologique très dense présente, tout en se rapportant à l’ensemble général, un assez grand nombre de types particuliers qui leur donnent une physionomie assez spéciale.

On pouvait se demander s’il en était ainsi pour le Tchad et pour le Chari son tributaire ou si au contraire les Poissons qui les habitaient ne différaient pas sensiblement de ceux des bassins voisins. Il faut reconnaître d’ailleurs que cette dernière hypothèse devait paraître la plus plausible. Depuis fort longtemps déjà les ichtyologistes ont insisté sur les rapports profonds existant entre les Poissons du Sénégal et du Niger et ceux du Nil, où l’on rencontre bon nombre d’espèces communes. Il était donc naturel de penser que le Tchad intermédiaire à ces cours d’eau, et qui avait dû leur servir de trait d’union, participait à ces deux faunes. De plus, au S., le Chari se trouve en relations étroites avec l’Oubangui, affluent de la rive droite du Congo, ce qui pouvait expliquer la présence dans ses eaux de certaines formes du bassin de ce dernier fleuve. Les magnifiques matériaux rapportés par la mission CHEVALIER-DECORSE ont confirmé complètement ces dernières prévisions et ont montré que le Tchad et le Chari ne paraissent pas avoir une faune ichtyologique spéciale, particulière. Ainsi que l’a démontré Ch. GRAVIER[264], non seulement à une période géologique récente, mais encore actuellement : « les bassins du Nil, du Congo, du Chari et du Niger se pénètrent réciproquement, car ils ne sont pas séparés par des lignes de partage des eaux telles que nous les représentons d’ordinaire. » Le Tchad avec ses tributaires peut donc être considéré comme le carrefour par où s’effectuèrent et s’opèrent, même peut-être encore aujourd’hui, les divers échanges de faune entre les grands réseaux fluviaux de l’Afrique équatoriale.

Depuis l’année 1904 où j’ai publié les principaux résultats des récoltes ichtyologiques de la mission CHEVALIER, les connaissances se sont légèrement accrues en ce qui concerne les Poissons du Tchad et du Chari. C’est ainsi qu’en 1905, M. FOUREAU[265], dans les documents scientifiques relatifs à la mission saharienne FOUREAU-LAMY, a consigné un certain nombre d’observations au sujet de la faune ichtyologique de ces intéressantes régions. Les documents relatifs aux Poissons recueillis par la mission FOUREAU, et qui m’ont été soumis, consistaient en quelques photographies et en descriptions et dessins dus au Dr H. FOURNIAL, d’exemplaires récoltés dans la rivière Komadougou-Yobé, affluent du Tchad et dans le bas Chari. C’étaient là des données insuffisantes, on le comprendra, en l’absence de toute pièce matérielle, pour faire une détermination exacte des espèces rencontrées. Les quelques assimilations suivantes m’ont paru néanmoins présenter assez de certitude.

POLYPTERIDÆ : Polypterus bichir Geoffr. ?

MORMYRIDÆ : Mormyrus caschive Hasselq. ?, Hyperopisus sp. ?

OSTEOGLOSSIDÆ : Heterotis niloticus Cuv.

PANTODONTIDÆ : Pantodon Buchholzi Peters ?

CHARACINIDÆ : Hydrocyon Forskali Cuv. ?, Citharinus citharinus Geoffroy ?, Citharinus sp. ?

CYPRINIDÆ : Barbus ?

SERRANIDÆ : Lates niloticus L.

CICHLIDÆ : Tilapia sp. ?

TETRODONTIDÆ : Tetrodon fahaka Hasselq.

Les espèces les plus intéressantes sont une sorte de Poisson volant. « Ce dernier, écrit M. FOUREAU, s’élance hors du liquide et parcourt à fleur d’eau, en battant l’eau de ses nageoires pectorales et en y traçant un petit sillon rectiligne, une distance qui d’ordinaire est de 4 à 5 mètres, mais que j’ai vu parfois atteindre une quinzaine de mètres[266]. » Il s’agit là très certainement d’un Pantodon et très probablement du Pantodon Buchholzi Peters, du bas Niger et du bassin du Congo, la seule espèce du genre connue jusqu’ici. M. FOUREAU signale en outre « un Poisson pourvu d’une énorme poche qu’il gonfle d’air à volonté si bien qu’il prend l’aspect d’une outre. Ce Poisson est entièrement recouvert de petites épines courtes et disposées régulièrement, sa coloration est jaune et changeante. » C’est sans aucun doute le Tetrodon fahaka Hasselquist, espèce d’ailleurs recueillie par la mission CHEVALIER.

M. G. A. BOULENGER a donné en 1905[267] la liste d’une collection de Poissons récoltés dans le lac Tchad et le Chari par le capitaine G. B. GOSLING et offerts au British Museum de Londres ; elle comprend les 23 espèces suivantes, réparties en 7 familles.

MORMYRIDÆ : Petrocephalus bane Lacep., Mormyrus caschive Hasselq., Hyperopisus bebe Lacep., Gymnarchus niloticus L.

CHARACINIDÆ : Hydrocyon brevis Gthr., Alestes baremose Joannis, A. dentex L., A. nurse Rüpp., Distichodus rostratus Gthr., D. brevipinnis Gthr., Citharinus citharinus Geoffr.

CYPRINIDÆ : Labeo horie Heckel.

SILURIDÆ : Clarias lazera C. V., Heterobranchus senegalensis C. V., Schilbe mystus L., Clarotes laticeps Rüpp., Bagrus bayad Forsk., Synodontis clarias L., S. batensoda Rüpp., S. serratus Rüpp.

SERRANIDÆ : Lates niloticus Hasselq.

CICHLIDÆ : Tilapia nilotica L.

TETRODONTIDÆ : Tetrodon fahaka Hasselq.

Près de la moitié, ainsi qu’on pourra s’en rendre compte plus loin, c’est-à-dire une dizaine d’espèces, se retrouvent également dans la liste des Poissons rapportés par la mission CHEVALIER.

Enfin le Dr DECORSE a fourni dans son carnet de route publié en 1906[268] quelques intéressants détails sur la pêche dans les régions traversées par la mission, et particulièrement sur les procédés employés par les indigènes des bords du Chari.

Les poissons récoltés par la mission CHEVALIER-DECORSE proviennent principalement du lac Tchad même, de Kousri dans le bas cours du Chari, à son confluent avec le Logone et de Fort-Archambault, localité située bien plus en amont, à l’endroit où le fleuve reçoit la rivière Boungoul.

Quarante espèces réparties en onze familles ont été rencontrées. Trois formes sont nouvelles : un Cyprinidé du genre Labeo, un curieux Mormyridé du genre Hyperopisus, enfin un Siluridé appartenant au genre Synodontis.

Autant qu’on en peut juger sur des photographies communiquées par le Dr DECORSE et reproduites dans le Bulletin de la Société d’Acclimatation[269], deux espèces peuvent être jointes à celles recueillies par la mission dans la région du Tchad et du Chari, un Serranidé le Lates niloticus L., représenté par un énorme spécimen de 1 mètre 20 de longueur et un Ostéoglossidé aussi de grande taille l’Heterotis niloticus Cuvier. Il y a lieu de remarquer que ces deux espèces se retrouvent également sur les dessins et photographies de la mission FOUREAU et qu’elles font partie des récoltes du capitaine G. B. GOSLING, signalées par M. G. A. BOULENGER.

La mission n’a pas capturé seulement des Poissons dans la région du lac Tchad et du Chari. Un accident, d’après les renseignements communiqués par le Dr DECORSE, a causé la perte de la presque totalité des pêches effectuées dans le bassin du Congo, principalement à Krebedjé, sur la rivière Tomi, sous-affluent de l’Oubangui. Seuls quelques spécimens minuscules provenant les uns de Bessou sur l’Oubangui, les autres de Brazzaville sur le Congo, ont pu échapper ; ce sont des Cyprinodontidés appartenant au genre Haplochilus et représentant deux espèces nouvelles dont la description sera donnée à la fin de ce mémoire, et un Cichlidé, l’Hemichromis bimaculatus Gill, extrêmement commun dans toute l’Afrique occidentale.

On trouvera ci-dessous la liste de toutes les espèces recueillies par la Mission, avec l’indication du nombre des spécimens rapportés, leur provenance exacte et la description des formes nouvelles dont la connaissance est due à la mission.

La distribution géographique générale de chaque espèce est mentionnée également. Elle fournit des indications intéressantes et montre les affinités de la faune ichtyologique du bassin du Chari et du lac Tchad avec celle des bassins voisins. C’est ainsi que sur les 40 espèces rencontrées dans ces régions 3 seulement paraissent spéciales au Tchad, 26 habitent aussi dans le Niger, 22 dans le Sénégal, 21 dans le Nil, 16 dans le bassin du Congo et 3 dans celui du Zambèze. Il ressort de là clairement que la faune ichtyologique du Chari et du Tchad, par sa physionomie, se rapproche surtout de celle du Niger. Plus de la moitié des espèces citées ici se retrouvent en effet dans les deux bassins. Elle présente ensuite à peu près d’égales affinités avec celle du Sénégal et celle du Nil, elle offre des rapports bien marqués quoique moins accentués avec celle du Congo. Enfin le nombre des formes particulières à la région du Tchad est tout à fait minime et prouve qu’elle n’a pas une faune ichtyologique propre, très spéciale, très différenciée, comme celle du lac Tanganika par exemple.

=POISSONS DU BASSIN DU CHARI=

=Polypteridæ.=

=1.= POLYPTERUS BICHIR Geoffroy, 1802. — 1 spécimen, Kousri.

Ce spécimen de 550 millimètres de longueur a 17 pinnules dorsales. L’espèce appartient au bassin du Nil.

=2.= POLYPTERUS DELHEZI Boulenger 1899. — 3 spécimens, Fort-Archambault.

Ce Poisson habite le Congo.

=Lepidosirenidæ.=

=3.= PROTOPTERUS ANNECTENS Owen, 1839. — 3 spécimens, Kousri.

Ce Poisson a été signalé, au Sénégal, en Gambie, dans le Niger et le Zambèze.

=Mormyridæ.=

=4.= MORMYROPS ENGYSTOMA, Boulenger, 1898. — 1 jeune spécimen, Fort- Archambault.

Espèce du Congo.

=5.= PETROCEPHALUS BANE Lacépède, 1803. — 2 spécimens, Kousri.

Espèce connue du Nil et du Niger.

=6.= MARCUSENIUS LHUYSI Steindachner, 1870. — 2 jeunes spécimens, Fort- Archambault.

Espèce sénégalienne.

=7.= GNATHONEMUS CYPRINOIDES Linné, 1766. — 1 spécimen, Kousri.

Espèce du Nil, du Niger et du Congo.

=8.= GNATHONEMUS SENEGALENSIS Steindachner, 1870. — 3 spécimens, Fort- Archambault.

Du Sénégal et de la Gambie.

=9.= GNATHONEMUS TAMANDUA Günther, 1864. — 1 spécimen, Kousri.

Cet exemplaire avait d’abord été rapporté par moi[270] au G. elephas Boulenger, espèce extrêmement voisine, mais après nouvel examen il doit rentrer dans l’espèce de Günther, signalée déjà dans le Niger, au Calabar et au Congo.

=10.= HYPEROPISUS TENUICAUDA Pellegrin, 1904[271].

La hauteur du corps égale environ la longueur de la tête et est comprise cinq fois dans la longueur sans la caudale. La tête plus longue que haute a le profil supérieur courbé. Le museau est égal à la moitié de la région post-oculaire de la tête. L’œil fait la moitié ou un peu plus de la moitié de la longueur du museau. La largeur de la bouche représente 1/5 de la longueur de la tête. Les dents aux mâchoires sont échancrées, au nombre de 3 à 5 en haut, de 6 en bas. Il existe au menton un renflement globuleux assez marqué. L’origine de la dorsale est deux fois 1/2 à trois fois plus éloignée de l’extrémité du museau que du début de la caudale. L’origine de l’anale est à égale distance du bout du museau et du début de la caudale. La pectorale arrondie fait les trois quarts de la tête ou presque. La ventrale représente la moitié de la longueur de la pectorale. Le pédicule caudal est deux fois 1/2 à deux fois 3/4, aussi long que haut, mesurant les deux tiers de la longueur de la tête. On compte seize écailles autour du pédicule caudal. La caudale échancrée est écailleuse, à lobes obtusément pointus.

La coloration est ardoisée au-dessus, violacée sur les côtés et sur le ventre.

D. 13-14 ; A. 64 ; P. 11 ; V. 6 ; Ec. 18 | 105 | 20-23.

No 04. 111-112. Coll. Mus. Fort-Archambault : Mission Chari-Lac Tchad (Chevalier-Decorse) Types.

Longueur : 270 + 35 = 305 et 150 + 10 = 160 millimètres. Un troisième spécimen de Kousri doit également être rapporté à cette espèce.

Ces poissons sont assez voisins d’Hyperopisus bebe Lacépède, du Nil, du Sénégal, de la Gambie et du Niger, la seule espèce du genre auparavant connue. Ils s’en distinguent principalement par la plus grande longueur du pédicule caudal et, en conséquence, le moindre nombre d’écailles autour de celui-ci, par le menton plus globuleux, la livrée plus sombre.

=11.= MORMYRUS JUBELINI Cuvier et Valenciennes, 1846. — 2 spécimens, Kousri et Fort-Archambault.

Cette espèce que M. Boulenger[272] ramène au M. caschive Hasselquist du Nil, du Gabon et du Congo, habite le Sénégal et le Niger.

=12.= GYMNARCHUS NILOTICUS Cuvier, 1826. — 1 spécimen, Fort-Archambault.

Du Nil Blanc, du Sénégal et du Niger.

=Characinidæ.=

=13.= SARCODACES ODOË Bloch, 1794. — 1 spécimen, Fort-Archambault.

Du Sénégal au Congo et du lac Ngami.

=14.= HYDROCYON FORSKALI Cuvier, 1817. — 1 spécimen, Kousri.

Du Nil, du Sénégal et du Niger.

=15.= ALESTES BAREMOSE Joannis, 1835. — 1 spécimen, Kousri.

Cette espèce à laquelle il faut ramener l’A. Kotschyi Heckel, habite le Nil, le lac Rodolphe et du Sénégal au Niger.

=16.= Alestes macrolepidotus Cuvier et Valenciennes, 1849. — 1 spécimen jeune, Fort-Archambault.

Espèce signalée dans le Nil, du Sénégal à l’Ogôoué, et dans le lac Tanganika.

=17.= ICHTHYOBORUS BESSE Joannis, 1835. — 1 spécimen, Fort-Archambault.

Cette espèce, à laquelle il faut ramener l’I. microlepis Günther, habite le Nil.

=18.= DISTICHODUS ALTUS Boulenger, 1899. — 1 spécimen, Fort-Archambault.

Espèce du Congo.

=19.= CITHARINUS CITHARINUS Geoffroy, 1809. — 1 spécimen de Fort- Archambault et 2 jeunes du lac Tchad.

Cette espèce à laquelle on doit rapporter le C. Geoffroyi Cuvier, est connue du Nil, du Sénégal, de la Gambie, du Niger et du Congo.

=Cyprinidæ.=

=20.= Labeo coubie Rüppell, 1832. — 2 spécimens, Kousri et Fort- Archambault.

Espèce du Nil, du Sénégal, de la Gambie et du Niger.

=21.= LABEO SELTI Cuvier et Valenciennes, 1842. — 1 spécimen, Kousri.

Cette espèce du Sénégal est extrêmement voisine de la précédente à laquelle elle est ramenée par M. Boulenger[273].

=22.= LABEO SENEGALENSIS Cuvier et Valenciennes, 1842. — 1 spécimen, Fort-Archambault, 4 spécimens, lac Tchad.

Cette espèce du Sénégal, de la Gambie et du Niger est rapprochée par M. Boulenger du Labeo horie Heckel du Nil et de l’Albert Nyanza[274].

=23.= LABEO CHARIENSIS Pellegrin, 1904[275].

La hauteur du corps égale la longueur de la tête et est comprise quatre fois dans la longueur sans la caudale. La largeur de la tête fait les trois quarts de sa longueur. Le museau est très proéminent, recouvert de nombreux tubercules. Des tubercules s’étendent sur les côtés de la tête jusqu’à l’œil. L’espace interorbitaire est plan, aplati. L’œil supéro- latéral, entièrement dans la seconde moitié de la tête, est contenu 6 fois dans la longueur de la tête, près de 3 fois dans la longueur interorbitaire. La surface interne des lèvres possède de nombreux plis transversaux. Un tout petit barbillon complètement caché dans le pli latéral existe de chaque côté. Les écailles du ventre en avant et entre les pectorales sont fort petites. On compte 3 écailles entre la ligne latérale et la ventrale. La dorsale à 10 rayons branchus, est falciforme ; son bord est échancré profondément ; les rayons antérieurs extrêmement prolongés mesurent une fois 3/4 la longueur de la tête, 3 fois 1/2 celle du dernier rayon. L’anale possède 7 rayons dont 5 branchus. La pectorale un peu plus courte que la tête n’atteint pas la ventrale qui finit à l’anus. Le pédicule caudal est un peu plus long que haut. Il y a 12 écailles autour du pédicule caudal. La caudale est fourchue, à lobes pointus.

La coloration est uniformément brun-olivâtre, claire en dessous. La tête est violacée.

D. 12 ; A. 7 ; P. 18 ; V. 9 ; Ec. 4 1/2 | 34 | 6 1/2.

No 04-92. Coll. Mus. — Fort-Archambault : Chari-Lac Tchad (Chevalier- Decorse) Type.

Longueur : 240 + 60 = 300 millimètres.

Cette espèce vient se placer auprès de Labeo Lukulæ Boulenger et de L. parvus Boulenger, du bassin du Congo, qui possèdent aussi seulement 12 écailles autour du pédicule caudal. La forme tout à fait particulière de sa dorsale la rapproche de Labeo falcifer Boulenger.

=Siluridæ.=

=24.= EUTROPIUS GRENFELLI Boulenger, 1900. — 1 spécimen, Kousri.

Espèce du Congo.

=25.= SCHILBE MYSTUS Linné, 1766. — 2 spécimens, Kousri.

Espèce du Nil, du Niger au Congo, des lacs Moero et Rukwa.

=26.= CLAROTES LATICEPS Rüppell, 1829. — 1 spécimen, Kousri.

Espèce du Haut-Nil, du Nil blanc, du Bahr-el-Gebel.

=27.= CHRYSICHTHYS AURATUS I. Geoffroy, 1829. — 2 spécimens, Fort- Archambault.

Cette espèce à laquelle il faut ramener, semble-il, le C. macrops Günther est connue du Nil, du Niger et de la Côte de l’Or.

=28.= SYNODONTIS SCHALL Bloch Schneider, 1801. — 1 spécimen, Kousri. 4 spécimens jeunes, Fort-Archambault.

Du Nil, du Sénégal, des lacs Rodolphe et Stéphanie.

=29.= SYNODONTIS MEMBRANACEUS Geoffroy, 1809. — 2 spécimens, Kousri et Fort-Archambault.

Du Nil blanc, du Sénégal et du Niger.

=30.= SYNODONTIS COURTETI Pellegrin, 1906[276].

La hauteur du corps est contenue 4 fois 1/4 dans la longueur, celle de la tête 3 fois. Le museau très allongé, subacuminé, dilaté à la région buccale, fait le double de la région postoculaire de la tête. L’œil situé dans la seconde moitié de la tête est supère, son diamètre est contenu 5 fois 1/2 dans la longueur de la tête, 1 fois 1/2 dans l’espace interorbitaire. La bouche est entourée de lèvres très développées, papilleuses. Les barbillons maxillaires simples, non membraneux, s’étendent seulement jusqu’à l’origine de la pectorale, les barbillons mandibulaires externes, avec 3 filaments simples, environ jusqu’au même point. Les barbillons mandibulaires internes avec 5 ou 6 filaments non ramifiés finissent à peu près sous le bord antérieur de l’œil. Les dents mandibulaires courtes, crochues sont au nombre de 15. La fente operculaire ne s’étend pas au-dessous de la base de la pectorale. Les plaques céphaliques sont presque complètement recouvertes par la peau pustuleuse. Le bouclier occipito-nuchal ne s’étend pas en arrière au delà de la base de l’épine de la dorsale. Le prolongement huméral peu élevé, non armé d’épines, se termine en arrière en pointe aiguë n’atteignant pas tout à fait aussi loin que le bouclier occipito-nuchal. La dorsale a 7 rayons branchus, son épine sans serratures antérieures fait la moitié de la tête. La base de l’adipeuse égale 2 fois la longueur de celle de la dorsale rayonnée. La distance qui sépare les deux nageoires est un peu inférieure à la base de la dorsale rayonnée. L’anale a 13 rayons dont 9 branchus[277]. L’épine de la pectorale est plus forte et plus longue que celle de la dorsale, avec une douzaine de dents réclinées au bord postérieur, environ le double au bord antérieur. La ventrale n’atteint pas tout à fait l’anale. La caudale est médiocrement fourchue.

La coloration est grisâtre avec de très nombreux petits points sur la tête, de plus grandes taches noires sur les nageoires et sur le ventre s’agrandissant encore sur le corps où elles atteignent les dimensions de l’œil et forment 4 ou 5 rangées longitudinales plus ou moins régulières.

D. I 7 ; A. III 9 ; P. 10 ; V. 7.

No 04-83. Coll. Mus. — Fort-Archambault : Mission Chari-Lac Tchad (Chevalier-Decorse) Type.

Longueur : 85 + 20 = 105 millimètres.

Cette espèce que je dédie bien volontiers à M. Courtet, membre de la mission Chari-Lac Tchad, n’est représentée que par un petit spécimen, ce qui m’avait fait hésiter d’abord à la décrire. Elle est remarquable par la longueur de son museau qui la rapproche de Synodontis Vaillanti Boulenger[278] de Bangi sur le Haut Oubangui ; elle présente également des affinités avec S. longirostris Boulenger, de la rivière Yembe à Banzyville (Oubangui)[279], ces deux régions assez voisines comme l’on sait du bassin du Chari.

=Ophiocephalidæ.=

=31.= OPHIOCEPHALUS OBSCURUS Günther, 1861. — 2 spécimens, Fort- Archambault.

Du Nil blanc, du Bahr-el-Jebel, de la Gambie au Congo.

=Anabantidæ.=

=32.= ANABAS WEEKSI Boulenger, 1896. — 2 spécimens, Fort-Archambault.

Espèce du Congo.

=Cichlidæ.=

=33.= HEMICHROMIS FASCIATUS Peters, 1857. — 2 spécimens, Fort- Archambault.

Espèce de l’Ouest de l’Afrique, du Sénégal, du Niger, de l’Ogôoué et du Congo.

=34.= HEMICHROMIS BIMACULATUS Gill, 1862. — 3 spécimens, Fort- Archambault.

Espèce s’étendant du Sahara et du Nil à toute l’Afrique occidentale jusqu’au Cap.

=35.= TILAPIA NILOTICA Linné, 1766. — 3 spécimens, Fort-Achambault.

Espèce répandue en Syrie, dans le bassin du Nil, le lac Kivu, le Gallaland, le Soudan, le Sénégal, la Gambie, le Niger.

=36.= TILAPIA HEUDELOTI A. Duméril, 1859. — 3 spécimens, Fort- Archambault.

Du Sénégal au Congo.

=37.= TILAPIA ZILLII Gervais, 1848. — 1 spécimen, Fort-Archambault.

Espèce de Palestine, d’Egypte, du Sahara et du Niger.

=38.= TILAPIA MELANOPLEURA A. Duméril, 1859. — 3 spécimens, Fort- Archambault.

Du Sénégal au Congo et au Chiré.

=Mastacembelidæ.=

=39.= MASTACEMBELUS LOENNBERGI Boulenger, 1898. — 5 spécimens, Fort- Archambault (Flaques du Ba-Kiré).

Du Niger et du Cameroun.

=Tetrodontidæ.=

=40.= TETRODON FAHAKA, Hasselquist, 1757. — 1 spécimen, Fort- Archambault.

Espèce du Nil, du Sénégal et du Niger.

=POISSONS DU BASSIN DU CONGO=

=Cyprinodontidæ.=

=41.= HAPLOCHILUS CHEVALIERI Pellegrin, 1904[280].

La hauteur du corps est contenue 4 fois à 4 fois 1/2 dans la longueur sans la caudale, celle de la tête 3 fois 1/2. La tête est très aplatie au-dessus. La mâchoire inférieure est proéminente ; les dents de la série externe fines et aiguës sont plus volumineuses et assez espacées. Le diamètre de l’œil est égal ou un peu inférieur à la longueur du museau et est contenu 3 fois dans la longueur de la tête, 1 fois 1/2 dans l’espace interorbitaire. Il existe de grandes écailles sur la tête et sur l’opercule. Les écailles cycloïdes sont au nombre de 27 ou 28 en ligne longitudinale, de 8 en ligne transversale. La ligne latérale est représentée par une série de petits points. La dorsale à 7 ou 8 rayons commence au-dessus de l’antépénultième rayon de l’anale, 3 fois plus près de l’origine de la caudale que du bord antérieur de l’œil, au niveau de la 19e ou 20e écaille longitudinale. L’anale a 13 ou 14 rayons, les postérieurs égalant environ ceux de la dorsale. La pectorale atteint la ventrale et fait les 2/3 de la tête. La ventrale arrive à l’anale ou presque. Le pédicule caudal est au moins aussi haut que long. La caudale est en pointe, les rayons médians sont très prolongés et dépassent la longueur de la tête.

La coloration est des plus brillantes. Le dos est olivâtre, les côtés et le ventre sont jaunes. Une ligne foncée court sur le bas des flancs et du pédicule caudal. Chaque écaille sur les côtés porte un large point rouge carmin. Les nageoires sont jaunes ; la dorsale, l’anale et la caudale finement ponctuées de carmin. Les mâchoires sont bordées de carmin. Une ligne semicirculaire brune s’étend, à la face inférieure, d’un angle de la bouche à l’autre.

D. 7-8 ; A. 13-14 ; P. 14 ; V. 5 ; L. long. 27-28 ; L. transv. 8.

No 04-62. Coll. Mus. — 3 exemplaires. Brazzaville : Mission Chari-Lac Tchad (Chevalier-Decorse) Types.

Longueur totale : 48, 48, 47 mm.

Cette jolie espèce, que je dédie bien volontiers au Chef de la mission Chari-Tchad, se rapproche surtout d’Haplochilus singa Boulenger, espèce décrite[281] il y a quelques années d’après un exemplaire mâle des marais de Boma à l’embouchure du Congo. Elle s’en distingue surtout par la forme de sa caudale dont les rayons médians sont prolongés en pointe accentuée, tandis qu’au contraire cette nageoire est « échancrée, quelques-uns des rayons supérieurs et inférieurs étant prolongés », dans l’espèce de BOULENGER.

H. Chevalieri présente aussi certains caractères communs avec H. cameronensis Boulenger[282] de la rivière Kribi, mais dans cette espèce la dorsale commence bien plus en avant.

=42.= HAPLOCHILUS DECORSEI Pellegrin, 1904[283].

La hauteur du corps est contenue 3 fois 2/3 à 4 fois dans la longueur, sans la caudale, la longueur de la tête 3 fois 1/2. La tête est plate en dessus. La mâchoire inférieure est proéminente ; les dents coniques sont fines et aiguës. Le diamètre de l’œil est au moins égal à la longueur du museau et est contenu 1 fois 1/2 dans l’espace interorbitaire, près de 4 fois dans la longueur de la tête. Il y a de grandes écailles sur l’opercule. Les écailles cycloïdes, sont au nombre de 25 à 28 en ligne longitudinale, 11 ou 12 en ligne transversale. La dorsale à 8 ou 9 rayons commence au-dessus du milieu ou du début du 3e tiers de l’anale, 2 fois plus près de l’origine de la caudale que du bord antérieur de l’œil, au niveau de la 16e ou 17e écaille longitudinale. L’anale a 13 ou 14 rayons égalant environ ceux de la dorsale. La pectorale fait les 2/3 de la tête. Les ventrales petites n’atteignent pas l’anale. Le pédicule caudal est 1 fois 1/2 aussi long que haut. La caudale est arrondie, acuminée, les rayons médians plus ou moins prolongés en pointe égalant parfois la longueur de la tête.

La coloration est uniformément jaunâtre avec le bord de chaque écaille très foncé. Le ventre est clair. Une ligne sombre s’étend de la tête à l’origine de la dorsale. Chez les femelles, les nageoires sont grisâtres, la dorsale, l’anale et les ventrales avec de petits points carmins plus ou moins nombreux. Chez les mâles (?) quelques lignes longitudinales de petits points de même couleur se voient en outre sur les écailles de l’opercule et des flancs ; des points carmins existent aussi sur la caudale qui est finement bordée de carmin.

D. 8-9 ; A. 13-14 ; P. 15 ; V. 6 ; L. long. 25-28 ; L. transv. 11-12.

No 04-61. Coll. Mus. — 5 exemplaires, Bessou (Oubanghi) : Mission Chari- Lac Tchad (Chevalier-Decorse) Types.

Longueur totale : 40, 39, 29, 27, 24 millimètres.

Le plus grand spécimen est une femelle avec des œufs. Cette intéressante petite espèce que je me fais un plaisir de dédier à mon ami le Dr DECORSE qui a recueilli avec tant de soin les riches matériaux ichtyologiques rapportés par la mission Chari-Tchad, est surtout voisine d’H. spilauchen A. Duméril du Gabon mais peut en être distinguée par sa mâchoire inférieure proéminente, son œil plus petit[284], sa coloration et surtout par ses écailles plus nombreuses en ligne transversale.

[Note 260 : Dr J. PELLEGRIN, Cyprinodontidés nouveaux du Congo et de l’Oubanghi (Bull. Mus. Paris, 1904, p. 221) ; — Poissons du Chari et du lac Tchad, récoltés par la mission Chevalier-Decorse (ibid., 1904, p. 309) ; — La Faune ichtyologique du lac Tchad et du Chari (C. R. 6e Congr. Zool. Berne, 1904, p. 605) ; — Les Poissons d’eau douce de l’Afrique tropicale française (Bull. Soc. Acclim., 1905, p. 209-225, avec une planche d’après les clichés communiqués par le Dr Decorse) ; — Les Poissons du lac Tchad (Rev. scient., 18 mai 1907, p. 614).]

[Note 261 : A. GÜNTHER, An Introduction to the Study of Fishes (1880), p. 217.]

[Note 262 : G. A. BOULENGER, Les Poissons du Bassin du Congo (1901), p. v.]

[Note 263 : G. A. BOULENGER, Address to the zoological Section (Brit. Ass. Adv. Sc. South Africa, 1905, p. 14).]

[Note 264 : CH. GRAVIER, La Méduse du Tanganyika et du Victoria Nyanza ; sa dispersion en Afrique. (Bull., Mus. Paris, 1907, p. 218).]

[Note 265 : F. FOUREAU, Documents scientifiques de la mission saharienne (1905), t. II. p. 1054.]

[Note 266 : Ibid., p. 1048.]

[Note 267 : G. A. BOULENGER, Pr. Zool. Soc. Lond., August 1905, p. 151.]

[Note 268 : Dr DECORSE, Mission Chari-Lac-Tchad (1902-1904), Du Congo au lac Tchad (1906).]

[Note 269 : Bull. Soc. Acclimat., 1905, pl. I (hors texte).]

[Note 270 : Bull. Mus. Paris, 1904, p. 311.]

[Note 271 : Loc. cit., p. 312.]

[Note 272 : Pr. Zool. Soc., 1905, p. 151.]

[Note 273 : Ann. Mag. Nat. Hist., ser. 7, vol. XII, 1903, p. 359.]

[Note 274 : Pr. Zool. Soc., 1905, p. 151.]

[Note 275 : Bull. Mus. Hist. nat., 1904, p. 311.]

[Note 276 : Bull. Mus. Paris, 1906, p. 473.]

[Note 277 : Le dernier divisé en deux.]

[Note 278 : Ann. Mag. Nat. Hist. (6), XX, 1897, p. 424.]

[Note 279 : Dans la première de ces deux espèces le nombre des dents mandibulaires antérieures est de 8-9, dans la seconde de 24.]

[Note 280 : Bull. Mus. Hist. nat., 1904, p. 222.]

[Note 281 : Ann. Mus. Congo, Zool., I, p. 113, pl. XLVII, fig. 1 (1899).]

[Note 282 : Ann. Mag. N. H., 7 (XII), 1903, p. 440.]

[Note 283 : Bull. Mus. Hist. nat., 1904, p. 223.]

[Note 284 : Sur les 3 exemplaires types, d’Auguste Duméril, mesurant respectivement 47, 37 et 36 millimètres, le diamètre de l’œil est contenu 2 fois 1/2 dans la longueur de la tête.]

LES MOLLUSQUES TERRESTRES & FLUVIATILES DE L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE

PAR

LOUIS GERMAIN

INTRODUCTION[285]

I

Les nombreux voyageurs de toutes les nations de l’Europe qui ont, depuis plus d’un siècle, parcouru le continent africain, ont rapporté des documents constituant, au point de vue faunique, un ensemble déjà considérable.

Les premiers explorateurs, mal outillés pour les recherches d’histoire naturelle, ne purent recueillir que peu de matériaux. Cependant, le capitaine SPEKE, d’abord en 1858, puis en 1861-1862, SAMUEL BAKER en 1864, HILDEBRANDT en 1875-1878 firent parvenir en Europe quelques Mollusques qui, ajoutés à ceux récoltés plus tard par le Dr SCHWEINFURTH, par STANLEY et par EMIN PACHA, donnèrent une première idée de la faune malacologique de l’Afrique équatoriale.

A partir de 1879 les expéditions se multiplient et se dirigent principalement vers la région des grands lacs. L’Anglais THOMSON explore le Nyassa, sir EDWARD COODE HORE les rives du Tanganika, bientôt visitées par le Français VICTOR GIRAUD. Les nombreux missionnaires, établis sur les rives de ces lacs, expédient en Europe tous les échantillons d’histoire naturelle qu’ils réussissent à se procurer. Puis, deux grandes expéditions, commandées par J. S. MOORE et subventionnées par la Société royale de géographie de Londres, explorent en grand le Tanganika et les lacs voisins. Enfin, un peu plus tard, le regretté E. FOÀ parcourt les mêmes régions et recueille les documents qui ont servi de base à l’important ouvrage, en ce moment sous presse, consacré à son voyage.

Entre temps les Anglais J. L. BISCHOF, CRAWSHAY, F. SCOTT ELLIOT, etc... ; les Allemands STUHLMANN, BAUMANN, NEUMANN, etc... ; les Français V. GIRAUD, SOLEILLET, BLOYET, etc... ; exploraient l’Afrique orientale, entre la mer et la région des grands lacs.

Les bassins du Congo et du Sénégal recevaient également la visite de nombreux voyageurs parmi lesquels il convient de citer : S. DE BRAZZA, DUPONT, DORR, etc...[286].

Tous ces efforts, en procurant d’importants matériaux d’études aux naturalistes, leur ont permis d’indiquer les principales caractéristiques de la faune malacologique des régions équatoriales de l’Afrique.

* * *

Cependant, toute la région située entre le Bahr-el-Ghazal et le lac Tchad restait entièrement inexplorée. Il était réservé à de savants voyageurs français de rapporter les premiers documents fauniques recueillis dans ces vastes contrées.

En 1892, le colonel MONTEIL[287], parti de Saint-Louis, parvient à Kouka, explore le lac Tchad, parcourt le Sahara et aboutit à Tripoli.

GENTIL[288] reconnaît, en 1899, l’embouchure du Chari.

La mission FOUREAU-LAMY quitte Sedrata le 23 octobre 1898, traverse tout le Sahara, débouche, le 10 janvier 1900, sur les bords de la rivière Komadougou-Yobé et campe le 20 un peu au delà d’Arégué, sur les rives mêmes du lac[289].

Enfin la mission conduite par M. A. CHEVALIER explore tout le bassin du Chari et les tributaires de cette importante rivière. On trouvera, dans le bel ouvrage écrit par le chef de la mission, le récit détaillé de cette expédition si riche en documents scientifiques.

Je n’aurai garde d’oublier ici les officiers qui, au cours de leurs travaux de reconnaissance, ont recueilli de précieux documents malacologiques. Je citerai M. le colonel LENFANT, MM. les lieutenants LACOIN, HARDELET et MOLL qui ont levé les nombreux archipels du lac, tandis que M. le capitaine DUPERTHUIS explorait le Kanem et atteignait Kologo, Bol et Kanassarom sur la rive orientale.

Enfin, en 1903, le lieutenant allemand GLAUNING recueillait, aux environs de Kouka, quelques Mollusques qui furent étudiés par le Dr E. von MARTENS[290].

II

La mission conduite par M. AUG. CHEVALIER est celle qui, au point de vue malacologique, a fourni les données les plus importantes[291]. Le nombre considérable de Mollusques recueillis dans des localités fort diverses notées avec une grande précision, constituent un ensemble suffisant pour que l’on puisse indiquer les principaux caractères fauniques des pays traversés[292].

§ 1.

Comparée à celle de l’Afrique orientale, la faune terrestre du territoire du Chari parait pauvre.

L’absence des Mollusques nus et des Helicarions, la rareté des Vitrines[293], la pauvreté des Helixarionidées représentées seulement par deux Thapsia et deux Trochonanina[294], contrastent avec les riches suites d’espèces signalées dans la région des grands lacs.

La famille des Ennéidées n’est représentée que par le seul Ennea Gravieri, bien que de nombreuses espèces appartenant aux genres Ennea, Enneastrum, Edentulina, Ptycotrema, Marconia, Streptaxis, etc..., doivent habiter ces contrées et, plus spécialement, les rives boisées du Gribingui et de l’Oubangui. Mais, généralement terrées à une profondeur assez grande, cachées sous les amas de feuilles mortes ou sous l’écorce des arbres, ces très petites Coquilles échappent facilement à la vue. Aussi est-il possible que la pauvreté relative de la faune terrestre du Chari ne soit qu’apparente et due à la difficulté de pénétrer l’habitat particulier des Mollusques qui y vivent.

La Mission n’a rapporté qu’un seul Mollusque du genre Helix. C’est un exemplaire de l’H. pomatia Linné, recueilli aux environs de Tombouctou, où il a certainement été introduit avec des marchandises européennes[295]. Le fait n’a donc qu’un intérêt médiocre. Je crois qu’il ne faut pas attacher beaucoup plus d’importance à la découverte, aux environs de Faguibine, de nombreuses coquilles marines appartenant aux genres Marginella et Columbella dont voici la nomenclature :

Marginella marginata Born[296]. C.C.C. 60 exemplaires.

— pyrum Gronovius[297]. Rare. 2 —

— cingulata Dillwyn[298]. 3 —

Columbella rustica Linné[299] 4 —

On voit tout d’abord que, seule, la Marginella marginata est abondante. Les autres coquilles sont rares et lui ressemblent assez pour être confondues avec elle par une personne étrangère à l’histoire naturelle. Comme, d’autre part, ces Mollusques sont très communs sur les côtes du Sénégal[300], je crois qu’ils ont été apportés à Faguibine par les indigènes de la côte pour faire des échanges avec les habitants de la région du Tchad[301]. Ces Marginelles auraient ainsi servi de monnaie à la façon de certaines espèces de Cypræa[302].

Les Cyclostomidées, toujours rares dans les contrées équatoriales de l’Afrique, ne paraissent pas habiter les contrées parcourues par la Mission.

Les Subulina, Opeas, Pseudopeas, etc... sont également rares, mais, comme pour les Ennea, cette apparente pauvreté tient à une connaissance insuffisante du modus vivendi de ces animaux[303].

Enfin les Achatinidæ se font remarquer par l’abondance des Limicolaria de grande taille et la rareté des Achatines vraies. Le tableau suivant précise, pour cette famille[304], les rapports de la faune du Chari avec celle des régions avoisinantes :

=Bassin du Chari= | =Région du lac Tchad= | =Région des grands lacs | | et Afrique orientale= | | _Limicolaria | _Limicolaria | _Limicolaria rectistrigata_ Smith | rectistrigata_ Smith | rectistrigata_ Smith | | — | — | — Martensi Smith | | — connectens Mart. | — connectens M. | — connectens Mart. | | — turris Pfeiff. | — turris Pfeiffer. | — turris Pf. | | | — — var. | | | | — Duperthuisi Germ.| | | — turriformis Mart. | — turriformis Mart.| — turriformis | | Martens | | Achatina marginata | | _Achatina Swainson. | | marginata_ Sw. | | | _Achatina | — Schweinfurthi | Schweinfurthi_ Pf. | Pfeiffer. | var. Foureaui Germ.| | | | — Weynsi Dautz. | | var. Duperthuisi | | Germ. |

On voit que l’analogie est presque complète et que la faune du territoire du Chari ne diffère pas de celle des autres régions de l’Afrique équatoriale.

§ 2.

La faune fluviatile semble beaucoup plus riche que la faune terrestre. Les Limnées, mais surtout les Planorbes et les Physes[305], sont extrêmement abondants aussi bien dans le lac Tchad que dans le Chari et ses tributaires.

Les Cleopatra, les Bythinies, les Ampullaires et les Lanistes, partout très répandus, sont assez variés en espèces. Par contre, je n’ai eu à signaler jusqu’ici que le seul Melania tuberculata, espèce cosmopolite fort abondante dans presque toute l’Afrique équatoriale[306].

Les Acéphales sont particulièrement répandus. Les Spatha surtout, très nombreux en espèces, doivent vivre en colonies fort populeuses dans tous les cours d’eau ; les Mutela, les Mutelina et les Unio, bien que plus rares, sont néanmoins assez variés ; enfin les Æthéries forment, en certains endroits du Chari, des bancs épais, largement exploités par les indigènes pour la fabrication de la chaux.

Comparée à celle du Nil, la faune fluviatile du Chari présente de grandes analogies, mises en évidence par le tableau suivant[307] :

=Bassin du Chari.= | =Bassin du Nil.= | Limnæa humerosa Martens. | | — undussumæ Martens. | Limnæa africana Ruppell. | Physa (Pyrgophysa) Forskali | Physa (Pyrg.) Forskali Ehr. Ehr. | | — (—) Dunkeri Germ. | — (—) Dunkeri Germ. | Planorbis sudanicus Martens. | Planorbis sudanicus Martens. | — adowensis Bourg. | — adowensis Bourg. | — Bridouxi Bourg. | — Bridouxi Bourg. | Vivipara unicolor Oliv. | Vivipara unicolor Oliv. | Cleopatra cyclostomoides | Cleopatra cyclostomoides Küst. Küst. | | — bulimoides Oliv. | — bulimoides Oliv. | — mweruensis Smith. | | Bythinia (Gabbia) Neumanni | Mart. | | — (—) Martreti Germ. | | Ampullaria speciosa Phil. | Ampullaria speciosa Phil. | — Wernei Phil. | — Wernei Phil. | — Chevalieri Germain. | | — ovata Oliv. | — ovata Oliv. | Ampullaria gradata Smith. | | — Rucheti Billotte. | | — chariensis Germain. | | | Ampullaria lucida Parreys. | | — Reymondi Bourg. | Lanistes procerus Mart. | | — ovum Peters. | | — ellipticus Mart. | | — gribinguiensis Germain. | | | Lanistes boltenianus Chemnitz. | Melania tuberculata Mart. | Melania tuberculata Martens. | | Unio ægyptiaca de Féruss. | | — Cailliaudi de Féruss. | Unio æquatoria Morel. | | — Chivoti Germain. | | — bangoranensis Germain. | | — Lacoini Germain. | | Ætheria elliptica Lam. | Ætheria elliptica Lam. | Spatha rubens Lam. | Spatha rubens Lam. | — — var. Cailliaudi Martens. | — — var. Cailliaudi Martens. | — — var. rotundata Martens. | | — — var. Chudeaui Germain. | | — — var. Wismani Mart. | | | Spatha rubens var. Lepsii, | Jick. | Spatha chaiziana Rang. | | — tawai Rang. | | — Decorsei Germain. | | — Bourguignati Ancey. | — Bourguignati Ancey. | — cryptoradiata Putz. | | — divaricata Mart. | | Mutela angustata Sowerby. | Mutela angustata Sow. | — Chevalieri Germain. | | Mutelina rostrata Rang. | | — complanata Jouss. | | — — var. curta Germ. | | — Joubini Germain. | | Corbicula Fischeri Germain. | Corbicula consobrina Caill. | Eupera parasitica Parreys. | Eupera parasitica Parreys.

Ce tableau montre combien la faune du Chari se rapproche de celle du Haut Nil. Non seulement les genres, mais un grand nombre d’espèces se retrouvent dans les deux régions. Quant aux Mollusques qui, jusqu’ici, semblent particuliers au Chari et à ses affluents ils constituent, pour la plupart, des espèces représentatives de celles du bassin du Nil.

Les analogies avec la faune du Congo ne sont pas moins évidentes. On retrouve, dans les deux bassins, les mêmes espèces d’Ampullaria, de Lanistes, de Spatha, de Mutelina, etc., et si le genre Chelidonopsis n’a pas encore été signalé dans le Chari, il est probable que de nouvelles recherches l’y feront découvrir.

Enfin, un certain nombre d’espèces du Chari vivent également dans le Sénégal et le Gabon. Telles sont notamment :

Physa (Pyrgophysa) Dunkeri Germ. (= Ph. scalaris Dunk).

Vivipara unicolor Oliv.

Cleopatra bulimoides Oliv.

Melania tuberculata Müll.

Unio æquatoria Morelet.

Ætheria elliptica Lam.

Spatha rubens et ses variétés, Sp. tawai Rang, Sp. chaiziana Rang, Sp. Pfeifferi Bern.

Mutelina rostrata Rang, Mut. complanata Jousseaume, etc.

Les développements précédents permettent de conclure à l’existence, dans l’Afrique équatoriale, d’une seule grande province malacologique parfaitement homogène s’étendant du Nil au Sénégal. Nous allons voir que la faune du lac Tchad n’en diffère pas essentiellement.

III

Les Mollusques suivants sont, jusqu’ici, les seuls signalés dans le Tchad. Nous constaterons, qu’à l’exception de 4 espèces recueillies par le lieutenant allemand GLAUNING, toutes proviennent des recherches entreprises par les voyageurs français.

=Liste des espèces.= | =Voyageurs qui les ont | découvertes.= | Limnæa africana Ruppell. | F. FOUREAU, 1900. | — exserta Martens[308]. | ROHLFS, 1866 ; F. FOUREAU, 1900. | — Chudeaui Germain. | R. CHUDEAU, 1905. | — tchadiensis Germain. | CHEVALIER, 1902. | Physa (Isodora) trigona | CHEVALIER, 1902 ; R. CHUDEAU, Martens. | 1905. | — — strigosa Martens. | CHEVALIER, 1902 ; LACOIN, 1902. | — — truncata Ferus. | CHEVALIER, 1902. | — — tchadiensis Germain. | CHEVALIER, 1902 ; LACOIN, 1902 ; | R. CHUDEAU, 1905. | — — Vaneyi Germain. | CHEVALIER, 1902. | — — Joubini Germain. | R. CHUDEAU, 1905. | — — Rohlfsi Clessin. | ROHLFS, 1866. | — — Randabeli Bourg. | F. FOUREAU, 1900. | _Physa (Pyrgophysa) | CHEVALIER, 1902 ; R. CHUDEAU, Dautzenbergi_ Germ. | 1905. | Physopsis Martensi Germain. | CHEVALIER, 1902. | Planorbis sudanicus Martens. | F. FOUREAU, 1900 ; CHEVALIER, | 1900 ; LACOIN, 1902 ; R. | CHUDEAU, 1905. | — tetragonostoma Germain. | CHEVALIER, 1902. | — adowensis Bourguignat. | F. FOUREAU, 1900. | — Bridouxi Bourguignat. | F. FOUREAU, 1900 ; CHEVALIER, | 1902 ; R. CHUDEAU, 1905. | — Chudeaui Germain. | R. CHUDEAU, 1905. | Planorbula thadiensis Germain.| F. FOUREAU, 1900 ; CHEVALIER, | 1902 ; LACOIN, 1902 ; R. | CHUDEAU, 1905. | Segmentina Chevalieri Germain.| CHEVALIER, 1902. | Vivipara unicolor Olivier. | F. FOUREAU, 1900 ; CHEVALIER, | 1902 ; LENFANT, LACOIN, MOLL ; | R. CHUDEAU, 1905. | — — var. Lenfanti Germ. | CHEVALIER, LACOIN, LENFANT. | — gracilior Martens. | GLAUNING, 1903. | Cleopatra cyclostomoïdes | LENFANT, LACOIN. Küster. | | — — var. tchadiensis Germ. | CHEVALIER. | Bythinia Neumanni Martens. | CHEVALIER, LENFANT ; R. CHUDEAU. | — neothaumæformis Germ. | CHEVALIER. | Ampullaria speciosa Philippi. | LACOIN ; MOLL ; DUPERTHUIS. | — chariensis Germain. | CHEVALIER ; DUPERTHUIS. | — Rucheti Billotte. | CHEVALIER. | — gradata Smith. | CHEVALIER. | Lanistes Vignoni Bourguignat. | F. FOUREAU. | Melania tuberculata Müller. | F. FOUREAU, CHEVALIER, LENFANT, | LACOIN, DUPERTHUIS, HARDELET, | MOLL, ROHLFS, R. CHUDEAU. | Unio mutelæformis Germain. | CHEVALIER, LACOIN. | — Lacoini Germain. | CHEVALIER, LACOIN. | — _Unio (Grandidieria) | GLAUNING. tsadianus_ Martens. | | Mutela angustata, Sow. var. | LACOIN, HARDELET, MOLL, R. ponderosa Germain. | CHUDEAU. | Mutelina rostrata Rang. | LACOIN, MOLL, GLAUNING. | Cameronia tchadiensis Germain.| MOLL. | — Hardeleti Germain. | HARDELET. | — — var. Molli Germ. | HARDELET. | Corbicula Lacoini Germain. | CHEVALIER, LENFANT, LACOIN, R. | CHUDEAU. | — tsadiana Martens. | GLAUNING. | Eupera parasitica Parreys. | CHEVALIER.

Le premier caractère important de cette faune est sa pauvreté relative en Acéphales[309] : les Unionidæ sont peu nombreux et les Spatha entièrement absents. Par contre, les genres Physa, Planorbis, Bythinia et Cleopatra sont représentés par de riches suites d’espèces qui vivent, en colonies populeuses, dans les régions peu profondes du lac. Les Vivipares, qui toutes se rattachent au V. unicolor du Nil, paraissent également fort communes.

L’analogie presque complète de cette faune avec celle du Nil en est le second caractère important. J’ai déjà signalé ce fait[310] qui se retrouve dans la faune ichthyologique du lac, ainsi que l’a montré M. le Dr PELLEGRIN[311].

Comparée à celle des autres grands lacs du centre africain, la faune du Tchad n’en diffère pas autant qu’on pourrait le croire. On observe même, entre le Tchad et le Tanganika, de curieux points de contact. C’est ainsi que MARTENS a constaté la présence d’un Grandidieria[312], dans le Tchad et que j’y ai moi-même signalé une petite série d’espèces de Pliodon appartenant tous à la section Cameronia si répandue dans les eaux du Tanganika.

Aucune espèce dite thalassoïde n’a été jusqu’ici recueillie dans le Tchad, bien que ces coquilles ne soient pas, comme on l’a cru longtemps, spéciales au Tanganika. MOORE[313] a, en effet, observé que tous les lacs voisins du Tanganika possèdent la même faune que lui et les eaux du Nyassa nourrissent, non seulement des Viviparidæ et des Melanidæ à faciès thalassoïde, mais encore des Méduses[314].

Les Gastéropodes du Tchad et du Tanganika ont du reste les plus grandes affinités, ainsi que l’indique le tableau comparatif suivant :

=Lac Tchad.= | =Lac Tanganika.= | Limnæa africana Ruppel. | Limnæa africana Ruppell. | — exserta Martens. | — exserta Martens. | | — Debaizei Bourguignat. | | — Lavigeriei Bourguignat. | | — alexandrina Bourguignat. | | — Jouberti Bourguignat. | | — Laurenti Bourguignat. | — Chudeaui Germain. | | — tchadiensis Germain. | | Physa trigona Martens. | | — strigosa Martens. | | — tchadiensis Germain. | | — Joubini Germain. | | — Randabeli Bourguignat. | Physa Randabeli Bourguignat. | | — Coulboisi Bourguignat. | Planorbis sudanicus Martens. | Planorbis sudanicus Martens. | — tetragonostoma Germain. | | | — tanganikanus Bourguignat. | — adowensis Bourguignat. | — adowensis Bourguignat. | — Bridouxi Bourguignat. | — Bridouxi Bourguignat. | | — Lavigeriei Bourguignat. | Planorbis Chudeaui Germain. | | Planorbula tchadiensis Germain. | Planorbula tanganika Bourguignat. | Vivipara unicolor Olivier. | Vivipara unicolor Olivier[315]. | Ampullaria speciosa Phil. | | — Rucheti Bill. | | — chariensis Germain. | Ampullaria ovata Olivier. | | — Bridouxi Bourguignat.

Cette remarquable analogie se retrouve dans la faune des autres lacs africains[316] : Mweru, Kivu, Albert-Nyanza, Edouard-Nyanza, Victoria-Nyanza, Rodolphe, etc., ainsi que je l’ai montré dans un récent travail[317].

* * *

Ce mémoire est la mise en œuvre des riches matériaux recueillis par M. A. CHEVALIER et les membres de sa mission : MM. COURTET, DECORSE et MARTRET. Afin de le rendre aussi complet que possible et d’éviter aux géographes qui le liront des recherches parfois longues, j’y ai joint les résultats obtenus par les autres voyageurs et qui se trouvent, pour la plupart, disséminés dans un certain nombre de mes publications. Mais, pour ne pas prêter à confusion, ces additions sont placées à la fin de chaque genre où elles forment un chapitre spécial. Les figures ont été aussi multipliées que possible ; j’aurais voulu tout représenter ; malheureusement une telle iconographie eût entraîné des frais incompatibles avec le cadre de cette publication.

Enfin j’ai fait suivre le tout d’un index bibliographique assez étendu pour qu’il soit de quelque utilité.

Il me reste à adresser mes remerciements les plus sincères à M. A. CHEVALIER qui a bien voulu me confier l’étude des Mollusques de sa mission ; à M. le Dr LOUIS JOUBIN, professeur au Muséum d’histoire naturelle, dans le laboratoire duquel ce travail a été mené à bonne fin ; à M. PH. DAUTZENBERG, qui m’a largement permis de consulter ses riches collections ; enfin à M. COURTET qui, en l’absence de M. A. CHEVALIER, parti de nouveau en mission, a pris la direction de cette publication.

GASTÉROPODES PULMONÉS

=Famille des HELIXARIONIDÆ=

Genre THAPSIA Albers[318].

Thapsia insimulans Smith.

1899. Thapsia insimulans Smith, Proceed. zoolog. society London (13 avril), p. 583, pl. XXXIII, fig. 16-18.

Coquille petite, déprimée, orbiculaire, étroitement perforée ; spire peu haute (sommet obtus), légèrement conique, composée de 5 tours assez convexes, à croissance lente et régulière ; dernier tour médiocre plus convexe dessous que dessus, nettement subanguleux à sa naissance, sutures bien indiquées ; ouverture oblique, semi-lunaire, plus haute que large, bord columellaire légèrement réfléchi sur l’ombilic ; péristome mince, fragile ; bords aperturaux réunis par une callosité blanche, médiocrement accentuée.

Diamètre maximum : 5 millimètres ; diamètre minimum : 4 1/2 millimètres ; hauteur : 2 3/4-3 millimètres.

Test mince, fragile, d’un corné jaunâtre ou ambré assez brillant, finement et irrégulièrement strié.

Cercle de Krébedjé [Dr DECORSE, octobre 1902], 3 échantillons.

Téte, 28 décembre 1902, 1 exemplaire jeune.

J’ai donné la description des exemplaires recueillis par la Mission parce qu’ils diffèrent légèrement du type décrit et figuré par SMITH. Le dernier tour notamment, parfaitement arrondi dans le type insimulans, est, ici, nettement subanguleux à sa naissance ; en outre, l’ouverture est plus étroite ; mais comme le test et les dimensions sont identiques et que les autres caractères concordent, je crois qu’il est fort difficile de séparer la forme recueillie par le Dr DECORSE de celle figurée par SMITH.

Thapsia nyikana Smith.

1899. Thapsia nyikana Smith, Proceed. zoolog. soc. London, 13 avril 1899, p. 584, pl. XXXIII, fig. 24-25.

Le type de cette espèce n’a pas été trouvé par M. A. CHEVALIER qui a seulement recueilli la variété suivante :

Variété =Courteti= Germain nov. var.[319].

Coquille déprimée, orbiculaire, étroitement ombiliquée, spire brièvement conique (sommet obtus), composée de 5 tours convexes, légèrement étagés, à croissance régulière assez rapide ; dernier tour relativement médiocre, légèrement comprimé à sa naissance, très légèrement subcaréné, bien plus convexe dessous que dessus ; sutures peu profondes, ouverture très oblique, semi-lunaire, obtusément subanguleuse vers le milieu du bord externe ; péristome mince, fragile, légèrement réfléchi sur l’ombilic.

Diamètre maximum : 12 millimètres ; diamètre minimum : 10 1/2 millimètres ; hauteur maximum : 7 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 5 1/4 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 5 3/4 millimètres.

Test mince, fragile, presque transparent, d’un corné légèrement ambré, plus pâle dessous que dessus ; stries fines, irrégulières, onduleuses, un peu obliques, beaucoup plus fines dessous que dessus.

Cette variété, qui est avec le Thapsia nyikana la plus grande coquille du genre, diffère de cette dernière :

Par sa spire notablement moins haute bien que ses tours soient sensiblement plus convexes et assez nettement étagés ; par son dernier tour proportionnellement plus développé, présentant, en dessus, une convexité beaucoup plus grande ; par son ouverture encore plus oblique ; enfin par son test encore plus finement strié.

Téte, 28 décembre 1902.

* * *

Le genre Thapsia renferme des espèces ressemblant beaucoup aux Hyalinia de la faune européenne appartenant à la série de l’Hyalinia cellaria Müller. Ce sont des coquilles particulièrement répandues dans les régions côtières, aussi bien sur la côte orientale (Abyssinie, Choa, Zanguebar, etc.), que sur la côte occidentale (Sénégal, Guinée, Gabon et îles voisines de ces régions). Les deux espèces précédemment décrites sont, jusqu’ici, les seules qui aient été signalées aussi loin à l’intérieur du continent. Le Dr ED. A. SMITH a également décrit et figuré quelques Thapsies de l’Afrique centrale ; elles proviennent toutes des montagnes qui s’étendent au N.-O. du lac Nyanza, c’est-à-dire d’une région relativement éloignée de celle dont nous étudions en ce moment la faune. Ces Thapsies, qui vivent à des altitudes variant entre 5.000 et 7.000 pieds (1.500 à 2.200 mètres), sont les Thapsia mixta Smith, Th. masukuensis Smith, Th. simulata Smith et Th. decepta Smith, dont on trouvera les descriptions, accompagnées de très exactes figurations, dans le travail du savant malacologiste anglais[320].

Genre TROCHONANINA Mousson[321].

Trochonanina Adansoniæ Morelet.

1848 Helix Adansoniæ Morelet, Revue zoolog., p. 351.

1858 Helix Adansoniæ Morelet, Séries conchyliolog., I, p. 13, pl. I, fig. 4.

1878 Conulus Adansoniæ Pfeiffer, Nomenclat., p. 74.

1886 Nanina (Trochozonites) Adansoniæ Pilsbry, in Tryon, Manual of Conchology, 2e série, Pulmon., II, p. 52, pl. XXIV, fig. 3.

1889 Trochonanina Adansoniæ Bourguignat, Mollusques Afrique équator., p. 16.

1896 Trochozonites Adansoniæ d’Ailly, Mollusques terr. eau douce Kaméroun, p. 46.

M. le Dr DECORSE a recueilli, à Téte, un seul exemplaire de cette espèce. Cet échantillon ne diffère du type, tel qu’il a été figuré par MORELET, que par sa forme un peu moins élevée et ses sutures un peu plus profondes séparant des tours notablement plus convexes. La taille est la même ainsi que la forme de l’ouverture et la sculpture du test qui est représentée par des stries obliques, un peu onduleuses, bien apparentes et paraissant assez profondément sculptées. L’ombilic est étroit, un peu évasé, partiellement recouvert par le péristome qui est réfléchi triangulairement.

Il est particulièrement intéressant de retrouver cette espèce, avec seulement quelques modifications secondaires, aussi loin à l’intérieur du continent, alors que MORELET la signale « au Gabon, où elle est peu commune, sur le tronc d’un Baobab ».

Trochonanina mesogæa Martens.

1895 Trochonanina mesogæa Martens, Nachrichts. deut. Malakoz. Gesell., p. 178, no 10.

1898 Trochonanina mesogæa Martens, Beschalte Weichth. Ost. Afrik., p. 50, taf. III, fig. 15.

Coquille ombiliquée, trochiforme-déprimée ; spire conique composée de 6 tours convexes à croissance lente et assez régulière séparés par des sutures bien marquées ; dernier tour médiocre, un peu plus convexe dessous que dessus, possédant une carène médiane blanche très accusée ; ouverture oblique, semi-lunaire, péristome simple et aigu, bord columellaire réfléchi triangulairement sur l’ombilic.

Diamètre : 19-20 millimètres, hauteur 11-12 millimètres.

Test assez solide, corné fauve, plus brillant dessous que dessus ; stries irrégulièrement et obliquement disposées, plus accentuées dessus que dessous.

Ndellé. Sous l’écorce des arbres, 4 janvier 1903, 6 échantillons.

* * *

Le genre Trochonanina a été créé, par MOUSSON, aux dépens des Trochomorpha, pour des espèces coniques, nettement carénées, toujours plus striées dessus que dessous, et à péristome réfléchi triangulairement sur l’ombilic. Les Trochonanines sont surtout des espèces côtières qui paraissent particulièrement abondantes dans les régions orientales et, plus spécialement, au Mozambique et dans l’Afrique orientale allemande. Les espèces jusqu’ici signalées dans le centre du continent sont très peu nombreuses.

Trochonanina permanens Smith[322]. Coquille déprimée, étroitement ombiliquée ; spire brièvement conique, composée de 6 1/2 tours à croissance lente et régulière ; dernier tour orné d’une carène saillante, chez les jeunes, émoussée chez les individus adultes, beaucoup plus bombé dessous que dessus ; ouverture oblique, semi- lunaire. Diamètre maximum : 21 millimètres, hauteur : 12 millimètres. Le test est d’un brun pâle orné de zonules un peu plus sombres dirigées dans le même sens que les stries d’accroissement. Les deux premiers tours de spire présentent une striation spirale caractéristique.

Cette espèce a été recueillie dans l’Uganda par M. WILLIAM DOHERTY (septembre 1900-avril 1901).

Trochonanina mesogæ von Martens var. nseudweensis Dupuy et Putzeys[323]. Cette variété se distingue du type tel que je l’ai décrit précédemment :

Par ses tours un peu plus bombés ; par sa carène plus saillante ; par son ombilic un peu moins ouvert ; enfin par ses stries un peu moins régulières.

M. le lieutenant DUPUIS a constaté que cette coquille vivait abondamment dans les régions boisées du Lualaba, ainsi que sur les rives du Haut- Congo, entre Stanley-Falls et Kasongo.

Trochonanina percostulatus Dupuis et Putzeys[324]. Coquille subglobuleuse-conoïde ; spire conique, composée de 6-7 tours convexes à croissance lente et régulière ; dernier tour médiocre, nettement caréné ; sutures profondes ; ouverture oblique, subarrondie, bords marginaux réunis par une faible callosité. Hauteur : 5 millimètres. Test peu solide, d’un fauve-corné, régulièrement et obliquement costulé.

Cette espèce se rapproche surtout du Trochonanina Adansoniæ, mais s’en distingue : par ses tours plus convexes, par ses sutures plus profondes surmontées d’une petite carène ; par sa spire plus étagée, enfin par son ombilic plus grand. Elle habite les environs de Nseudwe, sur les bords du Lualaba[325].

=Famille des ENNEIDAE=

Genre ENNEA H. et A. Adams.[326]

=Ennea Gravieri= Germain[327] nov. sp. PLANCHE V, fig. 1.

1907 Ennea Gravieri Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, no 1, p. 65.

Coquille subcylindrique, à peine ovalaire ; spire composée de 6 tours médiocrement convexes (les 3 premiers tours étant les plus convexes) ; dernier tour relativement peu développé, subcylindrique ; sutures assez profondes, nettement marginées ; sommet très obtus ; ouverture peu oblique, subquadrangulaire, dépourvue de denticulations ; péristome encrassé et légèrement réfléchi ; bord columellaire nettement réfléchi sur l’ombilic qui est relativement large, entouré d’une angulosité assez émoussée.

Longueur : 6 millimètres, largeur max. : 2 1/2 millimètres.

Test assez solide, blanc jaunâtre très clair, orné de flammules blanches obliques, un peu onduleuses et parallèles aux stries qui sont fines, sauf aux environs de l’ombilic où elles sont irrégulières et relativement fortes.

Cette espèce se rapproche de l’Ennea latula découvert par le Dr STUHLMANN, à Butumbi, au S. du lac Albert-Edouard, et décrit par le Dr von MARTENS[328]. On l’en séparera :

Par sa taille beaucoup plus petite (l’E. latula mesure 13-15 millimètres de hauteur pour 9 millimètres de diamètre maximum) ; par sa forme plus cylindrique et plus élancée ; par ses tours plus convexes et, par suite, séparés par des sutures plus profondes ; par son dernier tour proportionnellement plus développé ; enfin par son ombilic beaucoup plus large.

Cercle de Krébedjé, octobre 1902 [Dr DECORSE].

* * *

Bien que la Mission n’ait recueilli qu’une seule espèce du genre, les Ennea sont des coquilles fort abondantes en Afrique, surtout dans les régions côtières. On en connaît également d’assez nombreuses dans le bassin des grands Lacs[329] et dans le Haut-Congo[330]. Il en est de même des Mollusques de la famille des STREPTAXIDÆ[331], inconnus jusqu’ici dans la région du Chari bien qu’un certain nombre de Streptaxis habitent l’Afrique équatoriale et plus spécialement le Bassin du Congo[332]. Comme les Ennea, ces espèces vivent dans la grande forêt équatoriale où on les rencontre soit à terre, sous les détritus de feuilles mortes, soit sous l’écorce des grands arbres.

Il est à présumer que de nouvelles recherches feront découvrir de nombreuses espèces d’Ennea et de Streptaxis dans les pays parcourus par la Mission et, principalement, le long des cours d’eau qui, comme l’Oubangui, sont bordés d’une épaisse végétation.

=Famille des ACHATINIDÆ=

Genre LIMICOLARIA Schumacher[333]

Limicolaria rectistrigata Smith.

1880 Achatina (Limicolaria) rectistrigata Smith, Proceed. zoolog. society London, p. 346, pl. XXXI, fig. 2 (seulement).

1881 Limicolaria rectistrigata Crosse, Journal de Conchyliologie, XXIX, p. 138 et p. 297.

1885 Limicolaria rectistrigata Grandidier, Bullet. soc. malacolog. France, II [juillet 1885], p. 162.

1885 Limicolaria rectistrigata Bourguignat, Mollusques Giraud Tanganika [août 1885], p. 28.

1889 Limicolaria rectistrigata Bourguignat, Mollusques Afrique équatoriale, p. 103.

1898 Limicolaria rectistrigata Martens, Beschalte Weichth. Ost. Afrikas, p. 110.

1904 Limicolaria rectistrigata Pilsbry in : Tryon, Manual of Conchology, 2e série, Pulmonata, XVI, p. 292, no 33, pl. XXXIII, fig. 27, 28, 31.

1905-1906 Limicolaria rectistrigata Germain, Bullet. muséum hist. natur. Paris, XI, no 4, p. 249, et p. 255 ; XII (1906), no 3, p. 167.

BOURGUIGNAT et GRANDIDIER ont séparé, de l’espèce de Smith, deux autres coquilles sous les noms de Limicolaria Bridouxi[334] et Limicolaria Burtoni[334]. La première, qui serait l’espèce figurée par SMITH[335] dans les Proceedings de la Société zoologique de Londres comme une variété de son Limicolaria rectistrigata ne saurait se distinguer autrement du type, ainsi que je l’ai montré en étudiant les riches matériaux rapportés du lac Tchad par M. le lieutenant L. LACOIN[336]. Quant au Limicolaria Burtoni[337], il paraît en effet assez distinct du type rectistrigata dont il se sépare : par sa forme générale moins élancée, relativement très ventrue inférieurement ; par son dernier tour plus arrondi et par son ouverture moins nettement ovalaire. De nouveaux matériaux seraient nécessaires pour décider de la valeur de cette coquille que je considère, actuellement, comme une mutation ventricosa du Limicolaria rectistrigata.

Le Limicolaria rectistrigata est une espèce polymorphe. La spire qui, normalement, possède 8 tours à croissance lente et très régulière, s’allonge plus ou moins, donnant parfois à la coquille une apparence très élancée. D’ailleurs, dans beaucoup des exemplaires recueillis sur les bords du Tchad, il y a tendance très nette à l’élongation. L’épiderme est brillant, orné, sur un fond corné pâle, de flammules rougeâtres devenant jaunes après la mort de l’animal.

Dimensions Longueur Largeur Hauteur de Diamètre maximum l’ouverture de l’ouverture

Échantillon a) 43 mill. 17 mill. 16 mill. 8 mill.

— b) 44 — 17 — 16 — 8 1/4 —[338]

— c) 40 — 16 — 16 — 8 —

— d) 42 1/2 — 16 — 17 — 8 1/2 —

— e) 38 — 16 — 15 — 7 —

Découverte sur les bords du lac Tanganika où cette espèce serait abondante, elle paraît encore plus commune dans le bassin du Tchad où elle semble particulièrement répandue dans les archipels qui couvrent une partie de la région Ouest du lac.

Lac Tchad, archipel Kouri [octobre 1903] ; 10 exemplaires.

Limicolaria Charbonnieri Bourguignat.

1889 Limicolaria Charbonnieri Bourguignat, Mollusques Afrique équator. (mars 1889) ; p. 102 et p. 104, pl. VI, fig. 7-8.

1898 Limicolaria Charbonnieri Martens, Beschalte Weichth. Ost- Afrikas, p. 112, taf. V, fig. 2.

1904 Limicolaria Charbonnieri Pilsbry in : Tryon, Manual of Conchology, 2e série, Pulmonata, XVI, p. 293, no 65, pl. XXXI, fig. 1-2-3 [Copie des fig. de Bourguignat].

1905-1906 Limicolaria Charbonnieri Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 4, p. 225 ; et XII, no 3, p. 167.

Un seul échantillon conforme à la figuration donnée par von MARTENS. Il a été recueilli sur la terre humide, en juin 1903, entre le lac Iro et le pays de Corbol (territoire du Chari).

=Limicolaria centralis= Germain.

1904 Limicolaria centralis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, X, no 7, p. 466.

Coquille de grande taille, assez étroitement perforée, glandiniforme ; spire allongée, conique, composée de neuf tours très peu convexes, à profil presque plan, séparés par des sutures peu profondes quoique très nettement indiquées ; sommet très obtus ; dernier tour grand, médiocrement convexe, formant les 64/100 de la hauteur totale de la coquille ; ouverture très peu oblique, très anguleuse en haut, bien arrondie en bas, largement convexe extérieurement ; péristome droit et aigu ; bord columellaire à peine arqué, un peu oblique, réfléchi sur l’ombilic ; bords marginaux réunis par une très faible callosité blanche.

Longueur : 79 millimètres ; largeur maximum : 33 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 37 millimètres ; largeur de l’ouverture : 18 millimètres.

Test médiocrement épais, solide, orné de stries très fines et très peu onduleuses, légèrement obliques, régulières, à peine plus saillantes aux environs de l’ouverture, coupées de quelques rares stries spirales fort peu visibles et très espacées. Couleur d’un jaune paille clair, uniforme du côté de l’ouverture, marqué, du côté opposé, de quelques rares flammules légèrement plus sombres que le reste de la coquille.

Ce nouveau Limicolaria se distingue du L. turriformis Martens :

Par sa forme relativement moins haute pour une égale largeur maximum ; par sa spire à tours moins nombreux et à croissance plus rapide ; par son dernier tour relativement beaucoup plus grand puisqu’il atteint les 64/100 de la hauteur totale alors qu’il n’en est que les 57/100 chez le L. turriformis ; par ses sutures moins profondes ; par son ouverture relativement plus grande (elle atteint 37 millimètres pour une coquille de 74 millimètres de hauteur ; un L. turriformis possédant la même ouverture aurait 92 millimètres de hauteur) ; par sa columelle plus fortement plissée ; etc...

Le Soudan français, à travers la boucle du Niger (Mission du général DE TRENTINIAN, 1898), 2 exemplaires.

Limicolaria Kambeul Adanson.

1757 Le Kambeul Adanson, Hist. natur. Sénégal, Coquillages, p. 14, pl. I, fig. 1.

1791 Bulimus Kambeul Bruguière, Encyclop. méthod., Vers, I, p. 322, no 40.

1819 Bulimus Kambeul de Lamarck, Anim. sans vertèbres, VI, p. 121, no 15.

1820 Bulimus Kambeul de Férussac et Deshayes, Hist. natur. Mollusques terr. fluv., II, p. 109, pl. 141A, fig. 1-2 (seulement).

1838 Bulimus Kambeul de Lamarck, Anim. sans vertèbres, édition IIe par Deshayes, VIII, p. 227, no 15 (excl. synony.).

1848 Bulimus Adansoni Pfeiffer, Monogr. Heliceorum vivent., II, p. 179 (excl. synony. Cailliaud, etc.).

1886 Limicolaria Kambeul Jousseaume, Bullet. soc. zoologique France, XI, p. 475 (à part, p. 5).

1890 Limicolaria Kambeul Dautzenberg, Mémoires soc. zoolog. France, III, p. 130.

1904 Limicolaria Kambeul Pilsbry in : Tryon, Manual of Conchology, 2e série, Pulmonata, XVI, p. 251, no 7, pl. XXIV, fig. 4.

Parmi les assez nombreux échantillons de cette espèce recueillis au cours de la Mission Chari-Tchad, trois seulement sont adultes. Leur test est assez épais, très solide, d’un brun fauve maculé d’élégantes flammules jaunâtres.

Hauteur : 74-76 millimètres ; diamètre maximum : 36-38 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 35-38 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 20 millimètres[339]. Les échantillons jeunes ont, en moyenne, les dimensions suivantes : hauteur : 59 millimètres ; diamètre : 29 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 32 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 15 millimètres.

Le Soudan français, à travers la boucle du Niger [Mission du général DE TRENTINIAN, 1898] ; 3 exemplaires.

M’Baô [Sénégal moyen] [Mission du général DE TRENTINIAN, 7 décembre 1898] ; 1 échantillon jeune recueilli dans la brousse.

Carabane (Casamance) [A. CHEVALIER, janvier 1900] ; 1 exemplaire jeune trouvé dans la brousse.

Région avoisinant le N.-E. du lac Tchad [M. A. CHEVALIER, octobre 1903] ; 1 échantillon jeune.

Limicolaria turris Pfeiffer.

1860 Limicolaria turris Pfeiffer, Proceed. zoolog. society London, p. 25, pl. II, fig. 3.

1866 Limicolaria turris Pfeiffer, Novitates Concholog., ser. prima, Mollusca extramarina, II, p. 162, pl. XLIV, fig. 1-3.

1873 Achatina turris Martens, Malakozoolog. Blätter, XXI, p. 38.

1874 Limicolaria Adansoni Jickeli, Land- und Süsswass. Mollusk. Nordostafr., p. 154, taf. VI, fig. 3-4 [excl. syn.].

1897 Limicolaria turris Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 103.

1904 Limicolaria Kambeul var. turris. Pilsbry in : Tryon, Manual of Conchology, 2e série, Pulmonata, XVI, p. 252, pl. XXV, fig. 9-10-11 [Copie des figures de Pfeiffer].

1906 Limicolaria turris Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris. XII, no 3, p. 168.

Le test est, chez cette espèce, orné de stries longitudinales très serrées coupées par des stries spirales fortes et plus espacées. La coloration est marron, présentant le plus souvent quelques flammules rousses peu apparentes, plus foncées que le reste de la coquille.

Longueur : 99-101-115 millimètres ; diamètre maximum : 43-45-46 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 47-50-54 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 20-23-25 millimètres.

Kaga Pongourou (territoire du Chari), dans les rochers [A. CHEVALIER, 6 décembre 1902] ; 2 échantillons.

Dans le Baguirmi, au sud-ouest du Dekakiré (territoire du Chari) [A. CHEVALIER, juillet 1903] ; 1 échantillon.

Région avoisinant le nord-est du lac Tchad ; octobre 1903 ; 1 échantillon.

Les bords du Gribingui [A. CHEVALIER et DECORSE, mars 1904] ; 1 échantillon.

Variété =Duperthuisi= Germain[340].

1906 Limicolaria turris var. Duperthuisi Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XII, no 3, p. 168.

Coquille de très grande taille, différant en outre du type :

Par sa forme plus notablement élancée ; par sa spire composée de 11 à 12 tours (on n’en compte que 10 dans le type turris) ; par son dernier tour relativement moins développé en hauteur ; par sa columelle plus tordue ; par son ouverture plus petite ; enfin par son test beaucoup plus épais, crétacé, d’un jaune rougeâtre, orné de quelques rares flammules plus sombres, surtout visibles sur les premiers tours de spire, très fortement atténuées sur le dernier. Le mode de sculpture du test est le même que chez le L. turris, mais il est beaucoup plus accentué : les stries longitudinales fortes, un peu saillantes, bien onduleuses, sont coupées de stries spirales également très fortes mais un peu espacées ; la coquille présente ainsi une apparence réticulée nettement accentuée.

Longueur max. : 123 millimètres ; diamètre max. : 50 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 55 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 23 millimètres.

Pays de Corbol, entre le lac Iro et le moyen Chari, juillet 1903 ; 1 exemplaire recueilli sur le sol, dans la savane.

Variété =pallida= Germain, nov. var.

Même forme que le type ; test à sculpture un peu plus délicate, d’une couleur jaune paille uniforme.

C’est cette variété que Pfeiffer a fait très exactement représenter, pl. XLIV, fig. 3, dans le tome II de ses Novitates Conchologicæ.

Les bords du Gribingui [A. CHEVALIER et DECORSE, mars 1904] ; 1 exemplaire.

Limicolaria turriformis Martens.

1893 Limicolaria turriformis Martens, Nachrichts. deutsch. Malakozool. Gesellsch., décembre, p. 181.

1898 Limicolaria turriformis Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 102, Taf. IV, fig. 11.

1904 Limicolaria turriformis Pilsbry in : Tryon, Manual of Conchology, 2e série, Pulmonata, XVI, p. 296, pl. XXXII.

1906 Limicolaria turriformis Germain, Mémoires soc. zoolog. France, XIX, p. 221.

1906 Limicolaria turriformis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XII, no 3, p. 168.

Tous les échantillons rapportés par la mission Chari-Tchad se rapportent au type décrit et figuré par von MARTENS. L’un d’eux passe à la variété obesa Germain[341] [Figure 86], mais la plupart ont, au contraire, tendance à l’élongation de la spire.

Environs du fort de Yelimane (Soudan français), avril 1893 [Mission du

général de TRENTINIAN] ; 1 exemplaire.

Loya, dans le sable, 1895 (M. le général de TRENTINIAN) ; 1 exemplaire.

Le Chari, aux environs de Fort-Lamy (Dr DECORSE) ; 2 échantillons.

* * *

Le Limicolaria connectens Martens[342] est, en dehors des espèces mentionnées précédemment, la seule coquille de ce genre signalée dans ces régions. C’est une espèce très voisine du Limicolaria rectistrigata Smith et qui s’en distingue par sa forme plus allongée, mais surtout par son test unicolor, généralement d’un corné jaunâtre subtransparent. Hauteur : 39 millimètres ; diamètre : 16 millimètres.

Environs de Sabaukafi, dans le Damergou (M. F. FOUREAU), 1899.

Archipel Kilewa, lac Tchad, juin 1902 (M. le lieutenant L. LACOIN).

* * *

La grande famille des ACHATINIDÆ paraît, en dehors du genre Limicolaria, assez mal représentée dans le bassin du Chari-Tchad. On n’y connaît, jusqu’ici, aucun représentant des genres Serpæa Bourguignat et Perideris Shuttleworth, bien que d’assez nombreuses espèces du premier aient été signalées dans la région des grands lacs et même dans le Haut-Congo. Les Perideriopsis sont plus répandus : MM. DUPUIS et PUTZEYS en ont décrit plusieurs qui vivent sur les rives du Congo, notamment dans la partie de la grande forêt équatoriale qui s’étend aux environs de Stanley-Falls[343]. D’autre part, MM. A. CHEVALIER et le Dr DECORSE ont recueilli, aux environs de Krebedjé et dans le Mamoun (pays de Senoussi), une vingtaine d’échantillons d’un Perideriopsis malheureusement trop jeune pour être déterminé spécifiquement. Il est donc très probable que de nouvelles recherches conduiront à la découverte d’espèces de ce genre dans le Bassin du Chari, et notamment le long des rives boisées de l’Oubangui.

Par contre, divers explorateurs, et surtout MM. F. FOUREAU et DUPERTHUIS, ont rapporté les quelques espèces suivantes appartenant aux genres Burtoa et Achatina.

Genre BURTOA Bourguignat[344].

Burtoa nilotica Pfeiffer[345]. — Coquille ovoïde, très ventrue ; spire courte, composée de 6 tours convexes, le dernier énorme, formant à peu près les 2/3 de la hauteur totale ; sommet obtus, ouverture grande, particulièrement dilatée inférieurement, bord columellaire droit et réfléchi. Hauteur : 107 millimètres, largeur max. : 72 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 66 millimètres ; largeur de l’ouverture : 42 millimètres. Test épais, solide, orné de stries longitudinales assez fortes, coupées par des stries spirales plus faibles.

La région du Kanem (région orientale du lac Tchad) [M. le capitaine DUPERTHUIS][346].

Genre ACHATINA de Lamarck[347].

Achatina marginata Swainson[348]. — Coquille ovalaire ; spire conique, composée de 7 tours convexes, le dernier ventru, formant les 5/9 de la hauteur totale ; sommet obtus ; ouverture ovalaire un peu allongée, columelle épaissie, arquée, brièvement tronquée à la base ; péristome simple, droit et aigu. Longueur : 120 millimètres, largeur : 63 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 70 millimètres ; diamètre : 40 millimètres. Test épais, solide, un peu luisant, finement strié, orné, sur un fond fauve, de flammules fulgurantes d’un châtain foncé.

Bords du Gribingui, 23 mai 1900 [M. F. FOUREAU].

Achatina Schweinfurthi Martens[349], var. Foureaui[350], Germain[351]. — Cette belle coquille, que je figure ici (fig. 87), diffère du type :

Par sa spire, dont les premiers tours sont proportionnellement moins élevés ; par son ouverture plus élargie à la base et plus largement convexe vers le bord externe ; par sa columelle plus tordue ; enfin par sa taille plus faible. Hauteur max. : 177 millimètres, largeur max. : 58 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 63 millimètres, diamètre de l’ouverture : 36 millimètres.

Bien qu’ayant sensiblement les mêmes dimensions que l’Achatina zanzibarica Bourguignat[352], la variété Foureaui s’en distingue facilement par sa columelle beaucoup plus tordue (chez l’A. zanzibarica,la columelle est encore moins tordue que chez l’A. Schweinfurthi), mais surtout par son ouverture beaucoup plus élargie à la base, ainsi que l’indique la figure ci-dessus (fig. 87).

Les environs de Sabaukafi, dans le Damergou, octobre 1899 [M. F. FOUREAU].

Achatina Weynsi DAUTZENBERG[353]. — Coquille ovoïde-allongée ; spire composée de 8 tours convexes séparés par des sutures assez profondes ; dernier tour formant environ les 2/3 de la hauteur totale ; ouverture subovalaire égalant à peu près la moitié de la hauteur totale ; columelle presque droite, à peine tordue. Test orné, sur fond blanc, de flammules d’un brun-noirâtre, très larges et disposées en zigzags. Hauteur 93 millimètres ; diamètre max. : 50 millimètres.

Cette belle coquille, remarquablement figurée par M. DAUTZENBERG, habite les rives du Haut-Congo. M. DUPERTHUIS a recueilli dans le Kanem, sur la côte orientale du lac Tchad, deux exemplaires d’une Achatina que je rapporte, comme variété, à cette espèce.

var. =Duperthuisi= Germain, nov. var.

Coquille moins ventrue, spire composée de 9 tours convexes séparés par des sutures plus distinctement marginées ; dernier tour

plus étroitement ovoïde, formant les 2/3 de la hauteur totale. Ouverture de même forme, mais plus étroite ; columelle notablement plus tordue.

Hauteur maximum : 98 millimètres, diamètre maximum : 53 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 44-46 millimètres, diamètre de l’ouverture : 22-23 millimètres. Même test.

Achatina rugosa Putzeys[354]. — Coquille de forme subconique très allongée ; spire composée de 7-8 tours convexes, le dernier grand, formant près des 2/3 de la hauteur totale ; ouverture ovalaire, allongée, bien anguleuse en haut, régulièrement arrondie en bas ; bords marginaux réunis par une callosité bleuâtre.

Longueur : 130 millimètres ; diamètre max. : 60 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 70 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 60 millimètres. Test solide, fauve ou châtain foncé ; stries d’accroissement fortes et rugueuses, coupées par des lignes spirales.

Cette espèce, d’abord découverte dans les forêts qui s’étendent sur la rive droite du Lualaba, a été retrouvée en un grand nombre de points de la rive droite du Congo, jusqu’aux environs de Stanley-Falls. Il est donc probable qu’on la retrouvera un peu plus au nord, sur les rives de l’Oubangui. L’explorateur français Ed. FOA l’a également recueillie dans le Haut Congo.

Genre SUBULINA Schumacher.

Subulina octona Chemnitz.

1786. Helix octona Chemnitz, Conchylien cabinet, IX, part. 2, p. 190, Taf. CXXXVI, fig. 1264.

1792. Bulimus octonus Bruguière, Encyclopédie méthod. ; Vers ; I, p. 325, no 47.

1822. Bulimus octonus de Lamarck, Anim. sans vertèbres, VI, part. 2 (avril 1822), p. 125, no 27.

1837. Subulina octona Beck, Index Mollusc., p. 77, no 8.

1838. Bulimus octonus de Lamarck, Anim. sans vertèbres, édit. 2 (par DESHAYES), VIII, p. 233, no 27.

1838. Achatina octona Potiez et Michaud, Galerie Mollusques Douai, I, p. 129, Taf. XI, fig. 13.

1848. Achatina octona Pfeiffer, Monogr. heliceor. vivent., II, p. 266, no 65.

1853. Achatina octona d’Orbigny, Mollus. Cuba, I, p. 168, pl. XI, fig. 4-6.

1860. Achatina octona Morelet, Séries Conchyl., I. p. 72.

1889. Achatina octona Morelet, Journ. de Conchyl., XXXVII, p. 363.

1898. Subulina octona Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 123.

1900. Stenogyra octona Dautzenberg, Mém. soc. zoolog. France, XIII, p. 153.

1906. Subulina octona Germain, Mollusques Foa lac Tanganika.

Cette espèce, originaire de l’Amérique, a été signalée en de nombreuses localités d’Océanie, notamment à la Nouvelle-Calédonie, à Java et à Sumatra.

En Afrique le Subulina octona se rencontre non seulement à Madagascar, mais encore sur la côte de Zanzibar et du Zanguebar. M. A. CHEVALIER l’a également recueillie dans les localités suivantes :

Cercle de Krébedjé (septembre 1902) ; 2 exemplaires.

Téte (Dr DECORSE, 28 décembre 1902) ; 1 exemplaire.

=Subulina krebedjeensis= Germain, nov. sp. PLANCHE V, fig. 17.

Coquille assez grande, très allongée, cylindro-conique ; spire très haute, d’abord presque régulièrement cylindrique dans le premier tiers de son développement, puis conique dans le reste, composée de 11 tours médiocrement convexes séparés par des sutures linéaires assez profondes ; sommet obtus ; dernier tour caréné (carène à peine saillante, fortement émoussée, particulièrement sensible aux environs immédiats de l’ouverture), à peine plus grand que l’avant-dernier et légèrement plus convexe ; ouverture peu oblique, petite, ovalaire, anguleuse en haut et en bas ; columelle courte, incurvée, nettement tronquée à la base ; bords réunis par une callosité à peine indiquée.

Hauteur : 18 millimètres ; diamètre maximum : 4 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 4 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 2 millimètres.

Test médiocrement épais, solide, d’un châtain jaunâtre peu brillant, très fortement strié ; stries saillantes, très serrées, obliques et légèrement onduleuses, particulièrement fortes sur les tours médians, atténuées sur le dernier tour et, plus spécialement, vers l’ombilic.

Cercle de Krebedjé [Dr DECORSE, octobre 1902] ; un seul échantillon.

* * *

Les deux Subulines précédemment étudiées sont les seules qui ont été jusqu’ici signalées dans les contrées traversées par la Mission. Il est à remarquer qu’un grand nombre d’espèces de ce genre et des genres voisins : Opeas Albers, Pseudopeas Putzeys, Hapalus Albers, Geostilbia Crosse, etc., ayant été signalées dans l’Afrique orientale allemande et anglaise, ainsi que dans le haut bassin du Congo, de nouvelles recherches conduiront à la découverte de ces Mollusques dans le bassin du Chari.

=Famille des LIMNÆIDÆ=

Genre LIMNÆA Bruguière[355].

Limnæa humerosa Martens.

1898. Limnæa humerosa Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik. ; p. 135, Taf. VI, fig. 1.

Coquille d’assez grande taille, ovalaire allongée ; spire courte, un peu aiguë, composée de 4 tours à croissance très rapide ; dernier tour très grand, ovalaire-allongé ; columelle mince, tordue ; ouverture grande, subovale, anguleuse en haut, bien arrondie en bas et à bord externe subrectiligne ; bords réunis par une callosité blanche.

Hauteur : 20 1/2 millimètres ; diamètre : 11 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 15 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 7 millimètres[356].

Test mince, fragile, d’un corné pâle, assez finement strié.

Cette espèce, qui était connue du lac Victoria-Nyanza et de l’Uganda, a été recueillie, par M. CHEVALIER, dans le Mamoun en mars 1903. 1 seul exemplaire.

Limnæa undussumæ Martens.

1898. Limnæa undussumæ Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik. ; p. 135, Taf. I, fig. 18 et Taf. VI fig. 2 et 5.

Coquille de taille moyenne ; forme ovalaire assez allongée ; spire courte, aiguë, composée de 4-5 tours convexes à croissance très rapide séparés par des sutures profondes ; dernier tour très grand ; ouverture subovalaire, anguleuse en haut, bien arrondie en bas, à bord externe subrectiligne, égale aux 3/4 de la hauteur totale ; bords marginaux réunis par une callosité blanche assez marquée.

Longueur max. : 20 millimètres ; largeur max. : 13 mill. ; hauteur de l’ouverture : 15 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 7 1/2 millimètres.

Test mince, fragile, finement et irrégulièrement strié, d’un jaune corné pâle.

Le Ndellé, avril 1903 (A. CHEVALIER).

Le Mamoun, territoire du Chari, mars 1903 ; 20 exemplaires recueillis avec Physa (Isodora) strigosa Martens, Sphærium Courteti Germain et Eupera parasitica Parreyss.

Variété =Courteti= Germain PLANCHE V, fig. 2.

1904. Limnæa undussumæ var. Courteti Germain, Bullet. Muséum hist. natur., Paris, X, no 7, p. 467.

Coquille différant du type :

Par sa spire plus allongée, à tours plus convexes, séparés par des sutures plus profondes, et surtout par son ouverture plus oblique, moins régulièrement ovalaire. Même test.

Longueur : 17 millimètres, largeur : 8 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 12 millimètres ; largeur de l’ouverture : 5 millimètres.

Cours d’eau du pays Mamoun ; mars 1903 [A. CHEVALIER] ; 3 exemplaires.

=Limnæa tchadiensis= Germain PLANCHE V, fig. 3.

1905. Limnæa tchadiensis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, 1905, XI, no 6, p. 484.

Coquille ovalaire-oblongue, pourvue d’une fente ombilicale presque entièrement recouverte ; spire brièvement conique, composée de 3 1/2-4 tours à croissance rapide ; les deux premiers très peu développés, nettement convexes, séparés par des sutures bien marquées ; sommet obtus ; dernier tour très grand, bien ovalaire-allongé, formant, à lui seul, plus des 4/5 de la hauteur totale de la coquille ; ouverture peu oblique, ovale-oblongue, bien anguleuse supérieurement, largement arrondie inférieurement et à bord externe convexe ; bord columellaire d’abord presque droit, puis très fortement tordu supérieurement ; péristome droit, aigu et fragile.

Hauteur max. : 11 millimètres ; diamètre max. : 6 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 9 1/4 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 4 1/2 millimètres.

Test fragile, translucide, d’un jaune blanchâtre très pâle, brillant, orné de stries extrêmement fines, serrées et un peu onduleuses.

Cette nouvelle espèce, qui se rapproche surtout du Limnæa undussumæ MARTENS, s’en distingue facilement :

Par sa forme moins longuement allongée ; par sa spire beaucoup plus brève, composée de tours plus convexes et, par suite, séparés par des sutures plus profondes ; par son ouverture plus largement ovalaire, plus nettement anguleuse en haut, mais beaucoup plus régulièrement arrondie en bas ; par sa columelle extrêmement tordue, remarquable, en outre, par son aspect filiforme ; etc...

Le S.-E. du lac Tchad (A. CHEVALIER) ; 2 exemplaires.

* * *

Deux autres Limnées seulement ont, jusqu’ici, été recueillies dans le lac Tchad :

Limnæa africana Ruppell[357]. — Coquille ovalaire-ventrue, très étroitement ombiliquée ; spire courte, subconique, composée de 4 tours à croissance très rapide, le dernier très développé, atteignant les 3/4 de la hauteur totale ; suture peu profonde ; ouverture faiblement oblique, ovalaire-oblongue, sensiblement élargie à sa partie inférieure ; bords marginaux réunis par une callosité très accentuée ; péristome droit et aigu.

Hauteur 20-22 millimètres ; diamètre max. : 10-11 millimètres.

Test mince, fragile, presque transparent, corné pâle ou légèrement ambré, très finement strié.

Le Tchad N.-E., dans la région de Suoulou [M. F. FOUREAU].

Limnæa exserta MARTENS[358]. — Coquille fusiforme assez allongée ; spire composée de 5 tours convexes, le dernier très grand, régulièrement convexe ; sommet aigu ; ouverture étroitement ovalaire, égale aux 7/10 de la hauteur totale de la coquille ; columelle médiocrement épaissie et faiblement tordue.

Hauteur : 13 millimètres, diamètre max. : 7 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 10 millimètres, diamètre de l’ouverture : 5 millimètres.

Test mince, fragile, corné pâle, très finement strié[359].

Habite le lac Tchad, dans la région de Suoulou, en compagnie de l’espèce précédente [M. F. FOUREAU].

Genre PHYSA Draparnaud[360].

§ 1. — ISODORA Ehrenberg[361].

Physa (Isodora) trigona Martens.

1892. Physa trigona Martens, Sitz. ber. d. gesel. nat. Freunde, p. 17.

1898. Isodora trigona Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 138, taf. VI, fig. 8 [et figure des dents de la radule, à la p. 138].

Coquille trigone par suite du grand développement de la région supérieure du dernier tour de spire ; spire presque plane, composée de 3 1/2-4 tours, les 3 premiers enroulés sur un même plan, le dernier très grand, formant à lui seul presque toute la coquille, remarquablement turgescent à sa partie supérieure, très atténué en bas ; ouverture semi- elliptique, à peu près aussi haute que la coquille ; columelle assez tordue.

Hauteur : 9-12 millimètres ; diamètre : 8-10 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 8 1/2-11 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 5-8 millimètres.

Test médiocrement solide, blanchâtre ou jaunacé très clair, finement strié.

Cette espèce est assez polymorphe. Le type figuré par MARTENS est rare[362] ; dans la grande majorité des cas, l’ouverture ne dépasse pas le sommet, mais atteint seulement la partie supérieure du dernier tour. L’allure de la spire est également variable : certains exemplaires ont une spire plus haute, composée de tours très légèrement étagés et non plans. Enfin, dans quelques cas, la columelle est remarquablement tordue. Nous distinguerons dès lors les variétés ex forma suivantes :

Var. EX FORMA :

alta Germain.

Spire plus haute, à tours plus convexes.

Var. columellaris Germain.

Columelle beaucoup plus tordue ; même test.

Var. solida Germain.

Test bien plus épais, plus solide.

Le S.-E. du lac Tchad. Une quinzaine d’échantillons (M. CHEVALIER, 1904).

Physa (Isodora) truncata de Férussac.

1856. Physa truncata de Férussac in : Bourguignat, Aménités malacolog., I, p. 170, pl. XXI, fig. 5-7.

1864. Physa truncata Bourguignat, Malacolog. terr. fluv. Algérie, II, p. 176, pl. X, fig. 47-49.

1866. Physa truncata Martens, Malakozool. Blätter, p. 5.

1886. Physa truncata Clessin in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. cabinet ; Limnæiden, p. 321, no 165. Taf. XXXIX, fig. 4.

1905. Physa truncata Germain, Bulletin Muséum hist. natur. Paris, XI, no 6, p. 488.

Cette Physe, surtout abondante en Egypte, n’avait pas encore été signalée dans l’Afrique équatoriale. M. A. CHEVALIER en a recueilli, en 1904, deux exemplaires dans le S.-O. du lac Tchad. Ils sont parfaitement conformes à ceux figurés par BOURGUIGNAT.

Le Physa truncata est une espèce voisine du Physa Brocchii Ehrenberg[363]. On l’en distinguera :

Par sa spire beaucoup plus courte, presque plane en dessus ; par ses tours plus convexes, plus contournés et plus ventrus ; par sa suture plus profonde ; etc.

Physa (Isodora) strigosa Martens.

1892. Physa nyassana ? Smith, Annals and mag. natur. history ; 6e série, X, no 56 (août 1892), p. 123.

1898. Isodora strigosa Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 139, Taf. VI, fig. 11.

Cette espèce paraît abondante dans le lac Tchad ; M. CHEVALIER en a recueilli une vingtaine d’exemplaires ; M. le lieutenant LACOIN en avait également récolté de nombreux échantillons.

A côté des individus typiques dont le test présente, ainsi que l’a fait remarquer MARTENS[364], une assez grande analogie avec celui de Physa contorta MICHAUD[365], il existe beaucoup d’exemplaires, provenant du même lot, qui constituent des termes de passage entre cette espèce et le Physa Randabeli BOURGUIGNAT[366]. J’ai déjà signalé ce fait à propos des matériaux recueillis par M. FOUREAU au cours de sa Mission saharienne[367]. Il faudrait cependant de nouveaux documents pour que l’on puisse réunir, en toute connaissance de cause, l’espèce de Martens à celle de Bourguignat.

=Physa (Isodora) tchadiensis= Germain.

1905. Physa (Isodora) tchadiensis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 6, p. 485.

1906. Physa (Isodora) tchadiensis Germain, Mémoires soc. zoologique France, XIX, p. 225, pl. IV, fig. 3-6.

Coquille senestre, ovalaire ventrue, très étroitement ombiliquée ; spire très courte, obtuse, très tordue, composée de 4 tours à croissance très rapide, séparés par des sutures très profondes ; dernier tour très grand, régulièrement convexe, formant à lui seul les 7/8 environ de la hauteur totale de la coquille ; sommet nettement déprimé et comprimé ; ouverture presque verticale, ovalaire allongée ; columelle un peu arquée et réfléchie sur l’ombilic ; péristome droit et aigu, bordé intérieurement d’un léger bourrelet blanchâtre ; bords réunis par une callosité blanchâtre assez marquée.

Hauteur : 10-11 millimètres ; diamètre : 7 1/2-8 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 6 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 4 1/2 millimètres.

Test subtransparent, assez solide, d’un jaune pâle ou ambré plus ou moins foncé, orné de stries fines, peu régulières et légèrement onduleuses.

Le Physa tchadiensis se distinguera toujours du Physa strigosa Martens :

Par sa forme plus allongée ; par sa spire plus haute, à tours beaucoup plus convexes, séparés par des sutures bien plus profondes, ce qui donne à la coquille une apparence scalariforme ; par son dernier tour très ventru ; par son ouverture beaucoup plus petite, moins ovale-allongée, avec un bord externe très largement convexe inséré plus bas.

Cette Physe qui, à première vue, paraît largement ombiliquée, n’a, en réalité, qu’une fente ombilicale extrêmement étroite ; mais elle est bordée, à une distance plus ou moins grande suivant les échantillons, par une saillie très apparente du dernier tour, en tous points comparable à l’angulosité qui entoure l’ombilic chez les Lanistes du groupe du Lanistes lybicus Morelet.

Variété =regularis= Germain. PLANCHE V, fig. 6.

1905. Physa (Isodora) tchadiensis var. regularis Germain, loc. cit., XI, no 6, p. 485.

Diffère du type par son enroulement plus régulier, sa spire moins tordue, dont le dernier tour, bien régulièrement convexe, est notablement plus développé. Même test.

Le Physa tchadiensis est une espèce très polymorphe, tant au point de vue de la forme générale qu’au point de vue de la coloration du test. En dehors de la variété regularis, il existe une variété disjuncta Germain, que n’a point rapportée M. CHEVALIER, qui est caractérisée par une spire extrêmement tordue à tours encore beaucoup plus convexes que chez le type[368].

La région S.-E du lac Tchad. 15 échantillons du type et 2 de la variété regularis.

Lac Tchad, archipel Kouri ; octobre 1903.

=Physa (Isodora) Vaneyi= Germain, nov. sp.[369].

1907. Physa (Isodora) Vaneyi Germain, Bulletin Muséum hist nat. Paris ; no 1, p. 65.

Coquille senestre, ovalaire-ventrue, très étroitement ombiliquée (ombilic réduit à une simple fente, le plus souvent entièrement recouverte par le bord columellaire) ; spire courte, obtuse (sommet comprimé et déprimé), composée de 4-5 tours, les trois premiers tellement déprimés qu’ils sont presque enroulés sur un même plan ; croissance extra rapide ; dernier tour énorme formant, à lui seul, presque toute la coquille, assez régulièrement convexe, légèrement subtrigone par suite de la turgescence de sa partie supérieure ; suture peu profonde ; ouverture oblique, semi-elliptique, relativement étroite, très anguleuse en haut, subanguleuse en bas ; columelle bien arquée, réfléchie sur l’ombilic ; péristome droit et aigu ; bords réunis par une callosité blanchâtre assez marquée.

Hauteur : 10-12 1/2 millimètres ; diamètre : 7-8 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 9-10 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 4-5 millimètres.

Test blanchâtre, légèrement jaunacé, assez brillant, un peu mince, assez solide ; stries très fines, bien régulières, médiocrement serrées.

Lac Tchad, archipel Kouri, octobre 1903 [A. CHEVALIER] ; 3 exemplaires.

§ 2. — PYRGOPHYSA Crosse[370].

Physa (Pyrgophysa) Forskali Ehrenberg.

1831. Isodora Forskali Ehrenberg, Symbol. physic. animal., no 3.

1856. Physa Forskali Bourguignat, Revue et mag. zool., et Aménités malacolog., I, p. 174.

1866. Physa Forskali Martens, Malakozool. Blätter, p. 6 et p. 100.

1869. Physa Forskali Martens, Malakozool. Blätter, p. 213.

1872. Physa Forskali Morelet, Ann. Mus. civ. Genova, III, p. 208.

1874. Physa Forskali Jickeli, Fauna der land- und Süssw. Mollusken Nord-Ost Afrik., p. 198 (part.), taf. VII, fig. 13 c.

1883. Physa Forskali Bourguignat, Malacolog. de l’Abyssinie, p. 127.

1886. Physa Forskali Clessin, in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. Cabinet ; Limnæiden, p. 320, no 164, taf. XXXIX, fig. 2.

1891. Physa Forskali Martens, Sitz. ber. d. gesell. naturf. Freunde, p. 17.

1898. Isodora Forskali Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 141, taf. I, fig. 15.

Il est probable que le Physa (Isodora) lamellosa ROTH[371] n’est qu’un jeune de cette espèce abondante dans tous les cours d’eau de l’Afrique Orientale.

Pays Batolo, Dar Banda, décembre 1902 [A. CHEVALIER] ; 7 exemplaires.

Kousri, septembre 1903, 6 échantillons ; et octobre 1903 ; 5 échantillons dont 3 jeunes [Dr DECORSE].

Physa (Pyrgophysa) Dunkeri Germain.

1845. Bulinus scalaris Dunker, in : Zeitschr. für Malakozool., p. 164.

1853. Bulinus scalaris Dunker, Index Molluscor. quae itinere Guineam inferior., etc., p. 9, no 23, tab. II, fig. 5-6.

1856. Physa scalaris Bourguignat, Aménités malacolog., I, p. 179.

1862. Isodora scalaris Küster in : Martini et Chemnitz, Conchyl. Cabinet, Limnæus, p. 71, taf. XII, fig. 27-28.

1866. Physa scalaris Martens, Malakozool. Blätt., p. 100.

1869. Physa scalaris Dohrn, Malakozool. Blätt., p. 15.

1886. Physa scalaris Clessin in : Martini et Chemnitz, Conchyl. Cabinet, p. 319, no 363.

1890. Pyrgophysa scalaris Dautzenberg, Mémoires soc. zoolog. France, III, p. 133, pl. I, fig. 12 a-12 b.

1905. Physa (Pyrgophysa) Dunkeri Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 6, p. 486.

J’ai dû changer le nom imposé par DUNKER à cette coquille, JAY[372] l’ayant employé antérieurement pour une Physe toute différente de la Floride.

Les exemplaires qui vivent aux environs de Ndellé sont bien conformes à la très exacte figuration donnée par PH. DAUTZENBERG. Leur test est assez mince, un peu fragile, subtransparent, d’un corné parfois un peu rougeâtre.

Ndellé, dans le pays de Senoussi, avril 1903 ; 14 exemplaires [A. CHEVALIER].

=Physa (Pyrgophysa) Dautzenbergi= Germain[373]. PLANCHE V, fig. 7.

1905. Physa (Pyrgophysa) Dautzenbergi Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 6. p. 486.

Coquille senestre, subconique allongée, très étroitement ombiliquée ; spire haute, très tordue, composée de 4 tours bien convexes, à croissance très rapide, séparés par des sutures extrêmement profondes ; dernier tour grand, régulièrement convexe, formant, à lui seul, environ les 4/5 de la hauteur totale ; sommet obtus et comprimé ; ouverture peu oblique, ovalaire-allongée, un peu étroite ; bord columellaire arqué, légèrement réfléchi sur l’ombilic ; péristome droit et aigu ; bords réunis par une faible callosité blanche.

Hauteur : 7 millimètres ; diamètre : 2 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 3 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 2 1/4 millimètres.

Test assez solide, un peu épais, blanc brillant ; stries très fines, irrégulières, légèrement atténuées vers l’ombilic.

Cette espèce se distingue du Physa Forskali Ehrenberg :

Par sa forme bien moins allongée ; par sa spire composée seulement de 4 tours beaucoup plus convexes ; par ses sutures encore plus profondes ; etc...

Habite la région S.-E. du lac Tchad [A. CHEVALIER]. Cette espèce a, depuis, été recueillie assez abondamment aux environs de Kouloua et de N’Guigmi (lac Tchad), par M. R. CHUDEAU.

* * *

Le nombre des espèces appartenant au genre Physa, signalées jusqu’ici dans la région du lac Tchad, est très peu considérable. Avant les recherches de MM. CHEVALIER et LACOIN on ne connaissait que les deux espèces suivantes :

1o Le Physa (Isodora) Rohlfsi Clessin[374], découvert, en 1886, par G. ROHLFS aux environs de Kouka. C’est une coquille globuleuse, solide, assez étroitement ombiliquée, à spire obtuse composée de 4 tours croissant rapidement et séparés par des sutures bien marquées. Le dernier tour forme environ les 3/4 de la hauteur de la coquille. L’ouverture, ovalaire peu allongée, a ses bords réunis par une faible callosité ; enfin la columelle n’est pas tordue. Longueur : 10 millimètres ; largeur : 7 1/2 millimètres.

2o Le Physa (Isodora) Randabeli Bourguignat[375], recueilli par M. F. FOUREAU[376], autour des lagunes et des mares du Tchad N.-E., dans la région du Suoulou et de Kokodo. Coquille senestre, ovalaire- subglobuleuse ; spire brève, obtuse, composée de 4-5 tours à croissance très rapide ; dernier tour énorme, subcylindrique, légèrement subcaréné sous la suture ; ouverture peu oblique, ovalaire-oblongue, à bords réunis par une callosité assez forte. Hauteur : 12 millimètres ; diamètre : 11 1/2 millimètres. Test assez solide, d’un corné jaunâtre, peu brillant, finement strié.

Cette espèce habite également le lac Tanganika.

Genre PHYSOPSIS Krauss[377].

=Physopsis Martensi= Germain[378].

1907. Physopsis Martensi Germain, Bulletin Muséum hist. nat. Paris ; no 1, p. 65.

1898. Physopsis ovoidea Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik. ; p. 142, Taf. VI, fig. 13 (non Bourguignat !)

Le docteur von MARTENS a décrit et figuré, sous le nom de Physopsis ovoidea, une espèce très différente de celle de BOURGUIGNAT, et que M. CHEVALIER a recueillie dans le S.-O. du lac Tchad. Cette coquille, que je distingue sous le nom de Physopsis Martensi, est de forme globuleuse ovoïde, à spire très courte, composée de 5 tours bien convexes séparés par des sutures profondes. Les 2 premiers tours sont absolument enroulés sur un même plan ; le dernier, très grand, très ventru, est nettement atténué à la partie inférieure ; l’ouverture oblique, relativement étroite, est fort anguleuse à la partie supérieure ; enfin la columelle est forte et tordue.

Hauteur maximum : 16 1/2 millimètres ; diamètre maximum : 11 1/4 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 11 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 6 millimètres. Test épais, solide, corné très clair, assez fortement strié aux environs de l’ouverture, très finement strié ailleurs.

S.-O. du lac Tchad ; 2 échantillons.

Le Physopsis ovoidea Bourguignat[379] est une espèce toute différente et qui n’a jamais été figurée, ce qui explique les confusions qui ont été faites par divers auteurs au sujet de cette coquille. Je donne ici (pl. V, fig. 4) la figuration du type de l’auteur, déposé au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Il provient de Kondoa (Ousaghara) où il a été recueilli par M. BLOYET. C’est une coquille globuleuse-ovoïde un peu allongée, à spire convexe composée de 5 tours séparés par des sutures peu profondes, presque linéaires.

Le sommet, lorsqu’il existe, est relativement aigu. Le dernier tour, très grand, est assez régulièrement ellipsoïde. L’ouverture est verticale, fort étroite, anguleuse en haut, canaliforme inférieurement. La columelle droite, forte, est « très atténuée à sa base, offrant vers sa partie inférieure une lamelle torse, très obliquement descendante jusqu’à la dilatation canaliforme de la base de l’ouverture. » (Bourguignat.)

Hauteur : 15 millimètres ; diamètre maximum : 9 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 11 millimètres ; largeur : 4 millimètres.

Test peu épais, médiocrement solide, d’un corné très pâle subtransparent, très finement strié.

Les descriptions qui précèdent font saisir les différences qui séparent les deux espèces. Le Physopsis ovoidea Bourguignat est d’ailleurs beaucoup plus voisin du Physopsis nasuta Martens[380] que du Phys. Martensi Germain. Le Physopsis nasuta, qui habite également les cours d’eau des environs de Zanzibar est, comme le Phys. ovoidea Bourguignat, une coquille globuleuse-ovoïde, mais elle est plus étroitement allongée ; sa spire, un peu plus haute, est un peu moins obtuse ; ses sutures ne sont pas linéaires ; son ouverture, plus étroite, est plus fortement canaliculée à la base ; enfin son test, plus délicat, est encore plus finement strié. C’est avec raison que le Dr VON MARTENS considère le Physopsis Bloyeti Bourguignat[381] comme synonyme de son Phys. nasuta.

Genre PLANORBIS Guettard[382].

Planorbis sudanicus Martens.

1870. Planorbis sudanicus Martens, Malakozool. Blätter, XVII, p. 35.

1871. Planorbis sudanicus Martens in Pfeiffer, Novitates Concholog., IV, p. 23, no 694, Pl. CXIV, fig. 6-9[383].

1874. Planorbis sudanicus Martens, Malakozool. Blätter, XXI, p. 41.

1880. Planorbis sudanicus Smith, Proceed. zool. soc. London (20 avril 1880), p. 349.

1881. Planorbis sudanicus Smith, Proceed. zool. soc. London (15 février 1881), p. 294.

1881. Planorbis sudanicus Crosse, Journal de Conchyliologie, XXIX, p. 109 et p. 278.

1886. Planorbis sudanicus Clessin in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. Cabin. ; Limnæiden, p. 135, Taf. XXII, fig. 5.

1888. Planorbis sudanicus Smith, Proceed. zool. soc. London, p. 55.

1888. Planorbis sudanicus Bourguignat, Iconogr. malacol. lac Tanganika, Pl. I, fig. 13-15.

1890. Planorbis sudanicus Bourguignat, Hist. malacol. lac Tanganika, p. 15, Pl. I, fig. 13-15 ; et Ann. sc. naturelles ; X, même pagination.

1898. Planorbis sudanicus Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 146, Taf. I, fig. 17.

1904. Planorbis sudanicus Smith, Proceed. malacol. soc. London ; VI, no 2, p. 98.

1905. Planorbis sudanicus Germain, _Bullet. Muséum hist. natur. Paris_ ; p. 253.

Le Planorbis sudanicus est une espèce qui paraît fort abondante dans toute l’Afrique tropicale. Elle y varie dans d’assez grandes proportions pour qu’on puisse y distinguer les variétés suivantes :

α) var. =subsudanicus= Germain.

Coquille un peu plus petite, de forme convexe en dessus, par suite de la proéminence très notable de l’avant-dernier tour, les 2 premiers seuls, restant dans le plan du dernier, limitent une concavité très restreinte, d’ailleurs peu profonde ; spire composée seulement de 4 1/2 tours, notablement plus convexes-arrondis, le dernier plus développé, surtout en dessous, où il forme une grande partie de la coquille qui est, en dessous, profondément ombiliquée en entonnoir ; ouverture plus régulièrement ovalaire, bien moins anguleuse ; même test.

Habite le S.-E. du lac Tchad ; 2 exemplaires.

β) var. =globosa= Germain.

Coquille de taille un peu plus petite ; forme moins aplatie ; spire composée de 5 tours plus hauts et notablement plus arrondis ; même test.

γ) var. minor Martens.

1898. Planorbis sudanicus var. minor Martens, loc. cit., p. 146.

Coquille de même forme, n’atteignant que 9 à 11 millimètres de diamètre pour 3 1/2 millimètres de hauteur.

δ) var. major Martens.

Cette variété, nommée par Martens en 1898 (loc. cit., p. 146), avait déjà été signalée par Smith en 1880 (Proceed. zool. soc. London, p. 349). Elle mesure 15-18 millimètres de diamètre pour 4 1/2 millimètres de hauteur.

ε) var. magnus Sturany.

1896. Planorbis sudanicus var. magnus Sturany, in : Baumann, Durch Massailand zur Nilquelle, p. 14, Taf. I, fig. 10, 14 et 29.

Coquille de même forme, atteignant jusqu’à 22 millimètres de diamètre.

Toutes les variétés que je viens de signaler se retrouvent dans l’envoi du Dr CHEVALIER et notamment dans les nombreux échantillons recueillis dans la région du Ndellé. Les formes major et magnus y sont particulièrement abondantes. On y observe également quelques exemplaires d’une variété dans laquelle la dépression ombilicale est plus profonde en dessus, les tours étant, en même temps, un peu plus serrés. Le test est d’un corné ambré ou marron, parfois rougeâtre, très souvent corrodé.

Ndellé, avril 1903 ; 40 exemplaires.

S.-E. du lac Tchad ; 15 échantillons.

S.-O. du lac Tchad ; 4 échantillons.

=Planorbis tetragonostoma= Germain. PLANCHE V, fig. 10-11.

1905. Planorbis tetragonostoma Germain, Bullet. Muséum hist. nat. Paris, p. 466.

Coquille discoïde ; face supérieure presque plane à concavité centrale très étroite et médiocrement profonde ; surface inférieure à concavité large et régulière ; 5-5 1/2 tours à croissance régulière, peu rapide en dessus, bien plus rapide en dessous ; dernier tour médiocre en dessus, à peine dilaté aux environs de l’ouverture, presque plan en dessus, assez bombé en dessous, présentant trois carènes : l’une inférieure assez aiguë, l’autre médiane, très émoussée, enfin une troisième, supérieure, également très émoussée ; suture bien marquée en dessus, plus profonde en dessous, de plus en plus marquée à mesure que l’on s’approche du dernier tour ; ouverture peu oblique, subrectangulaire, plus large que haute, à bords convergents réunis par une très faible callosité blanchâtre.

Diamètre maximum : 11 1/2-14 1/2 millimètres ; hauteur : 3 1/2-3 3/4 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 3 1/2-3 2/3 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 4 1/2-4 3/4 millimètres.

Test d’un corné pâle, médiocrement brillant, un peu épais, assez solide, orné de stries relativement fortes, très irrégulièrement arquées, beaucoup plus accentuées dessus que dessous ; intérieur de l’ouverture d’un corné jaunâtre plus foncé et un peu plus brillant que le reste de la coquille.

Cette espèce appartient au groupe du Planorbis sudanicus Martens ; c’est évidemment avec cette dernière coquille et avec le Pl. tanganikanus Bourguignat[384], qu’elle a le plus d’affinités ; on l’en distinguera cependant :

Par sa croissance spirale très régulière, à concavité supérieure tout à fait centrale, n’intéressant que les tours embryonnaires ; par son épaisseur relativement faible pour les dimensions de la coquille ; par son ouverture, non pas « sensiblement ascendante et semi-arrondie » comme chez le P. tanganikanus ou médiocrement oblique, semi-arrondie comme chez le P. sudanicus, mais bien absolument verticale, ne dépassant pas, au-dessus, le plan du dernier tour de spire, de forme rectangulaire et plus large que haute.

Lac Tchad, archipel Kouri, octobre 1903 ; 5 exemplaires.

Planorbis adowensis Bourguignat.

1879. Planorbis adowensis Bourguignat, Descript. esp. nouv. Mollusques Egypte, Abyss., Zanzib., etc., p. 11.

1883. Planorbis adowensis Bourguignat, Hist. malacolog. Abyssinie, p. 101 et p. 128 et Annales sc. natur., 6e série, XV, même pagin.

1888. Planorbis adowensis Bourguignat, Iconogr. malacolog. Tanganika, pl. I, fig. 1-4.

1890. Planorbis adowensis Bourguignat, _Hist. malacol. lac. Tanganika_, p. 17, pl. I, fig. 1-4 ; et Annal. sc. natur., 7e série, X, même pagin.

1898. Planorbis adowensis Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 147.

1898. Planorbis Herbini var. adowensis, Pollonera, in : Bollett. Musei... Torino, XIII, 4 mars 1898, p. 11.

1904. Planorbis adowensis Smith, Proceed. malacol. society London, VI, no 2, p. 98.

1904-1905. Planorbis adowensis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, X, no 6, p. 350 et XI, no 4, p. 252.

Cette espèce se retrouve dans un grand nombre de localités africaines, bien qu’elle ne soit nulle part très commune. Les échantillons, absolument identiques à la figuration donnée par Bourguignat, sont rares[385] ; généralement, le dernier tour forme, en dessus, presque toute la coquille, l’avant-dernier s’enfonce brusquement dans la cavité ombilicale, ce qui fait que les deux premiers tours sont difficiles à bien distinguer. On les voit mieux en dessous, où la dépression ombilicale semble plus grande, grâce à l’angulosité, nettement accentuée, qui circonscrit le dernier tour, angulosité qui se poursuit, mais en s’émoussant considérablement, jusqu’au fond de l’ombilic. Dans la figuration donnée par Bourguignat l’ouverture présente quatre angulosités très nettes qui ne se retrouvent que très exceptionnellement chez les exemplaires de cette espèce. Ordinairement, les angulosités supérieure et inférieure sont les seules parfaitement marquées ; les deux angulosités médianes étant nettement émoussées. Chez les échantillons bien adultes et, à fortiori, chez les coquilles séniles, les angles s’arrondissent et l’ouverture devient presque ronde. En même temps, le profil du dernier tour s’arrondit régulièrement. Le test, de couleur ambrée, assez pâle, présente des stries assez fines, mais irrégulières.

β) =minor= Germain.

1904. Planorbis adowensis var. minor Germain, Bullet. Muséum Paris, X, no 6, p. 351.

Coquille un tiers plus petite ; dernier tour moins dilaté aux environs de l’ouverture.

γ) =major=.

Coquille plus grande ; même forme et même test.

Diamètre maximum : 13 millimètres ; diamètre minimum : 10 millimètres ; épaisseur maximum : 5 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 5 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 6 millimètres.

Un exemplaire ; Mamoun [CHEVALIER, 1904].

δ) var. =problematica= Germain.

Coquille possédant un dernier tour arrondi et relativement peu développé en hauteur, comme chez le Planorbis Herbini Bourguignat[386] ; ouverture nettement ascendante, présentant quatre angulosités très atténuées. En dessus, l’enroulement est très analogue à celui du Pl. adowensis, mais le dernier tour, légèrement dilaté, rappelle certaines formes, peu typiques, du Pl. Bridouxi Bourg.

Rapides de la rivière Gribingui ; janvier 1903 (Dr DECORSE).

Cette variété est une des nombreuses formes qui établissent un passage entre les Pl. adowensis et Pl. Bridouxi dont les formes types sont pourtant si différentes.

Localités du Planorbis adowensis typique. — Rapides de la rivière Gribingui ; janvier 1903 [Dr DECORSE] ; 2 exemplaires.

Le Chari, à Fort-Archambault ; février 1903 [Dr DECORSE].

Le Mamoun [CHEVALIER, 1904].

Planorbis Bridouxi Bourguignat.

1888. Planorbis Bridouxianus Bourguignat, Iconographie malacol. lac Tanganika, pl. I, fig. 9-12.

1890. Planorbis Bridouxianus Bourguignat, Histoire malacol. lac Tanganika, p. 20, pl. I, fig. 9-12, et : Annales sciences natur., 7e série, X, même pagin.

1898. Planorbis Bridouxianus Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 147.

1904. Planorbis Bridouxianus Smith, Proceed. malacol. society London, IV, no 2, p. 98.

1904. Planorbis Bridouxi Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, X, no 6, p. 349 et p. 350.

1905. Planorbis Bridouxi Germain, loc. cit., XI, no 4, p. 252 et p. 255.

J’ai déjà montré, dans une précédente note, que l’on devait considérer la figure donnée par BOURGUIGNAT comme représentant le type de cette espèce. Ce type paraît, jusqu’ici, habiter seulement le lac Tchad, tous les échantillons provenant d’autres régions de l’Afrique, — y compris ceux donnés au Muséum de Paris par Bourguignat lui-même — appartenant à une mutation, que j’ai nommée orientalis[387], caractérisée par une coquille de taille plus faible, présentant un dernier tour relativement plus petit et beaucoup moins dilaté à l’extrémité.

Les échantillons recueillis par M. CHEVALIER dans la région S.-E. du lac Tchad sont bien identiques à ceux que M. FOUREAU-LAMY avait déjà récoltés en grande abondance aux environs de Kouka[388]. Ils atteignent parfois jusqu’à 15 millimètres de diamètre, constituant ainsi une variété major[389] et possèdent un dernier tour de spire remarquablement dilaté à l’extrémité.

L’aire de dispersion du Pl. Bridouxi s’étend ainsi de la côte orientale d’Afrique au bassin du lac Tchad où il semble, d’ailleurs, beaucoup plus abondant que partout ailleurs.

Rapides de la rivière Gribingui, janvier 1903 [Dr DECORSE].

Le Chari, à Fort-Archambault, février 1903 [Dr DECORSE].

S.-E. du lac Tchad [CHEVALIER, 1904].

Telle qu’elle a été figurée par Bourguignat, cette espèce paraît très différente du Pl. adowensis. En réalité, on observe d’assez nombreuses formes de passage entre ces deux espèces, formes qui, toutes, habitent soit l’Abyssinie, soit le bassin du Chari. Le tableau suivant indique et précise ces affinités :

PLANORBIS ADOWENSIS | PLANORBIS ADOWENSIS var. minor. | PLANORBIS ADOWENSIS var. problematica. \_____ \ PLANORBIS BRIDOUXI forma orientalis. | PLANORBIS BRIDOUXI forma occidentalis[390].

Genre PLANORBULA Haldeman[391].

=Planorbula tchadiensis= Germain. PLANCHE V, fig. 8-9.

1904. Planorbula tchadiensis Germain. Bullet. Muséum histoir. natur. Paris, X, 1904, no 7, p. 467.

1905. Planorbula tchadiensis Germain, loc. cit., XI, 1905, no 4, p. 253.

1906. Planorbula tchadiensis Germain, Mém. soc. zoolog. France, XIX, p. 223.

Coquille petite, assez aplatie ; surface supérieure presque plane, à concavité centrale relativement large et profonde ; surface inférieure nettement concave, largement ombiliquée ; spire composée de 5 tours à croissance assez rapide, un peu plus rapide dessus que dessous ; dernier tour grand, très nettement dilaté vers l’ouverture, subarrondi, aussi bombé dessus que dessous, présentant trois angulosités très émoussées, l’inférieure, entourant la cavité ombilicale étant la plus accentuée ; suture assez profonde ; ouverture bien oblique, à bords convergents réunis par une callosité blanchâtre plus ou moins marquée, de forme subarrondie aussi haute que large, présentant inférieurement une angulosité accentuée, garnie d’un bourrelet interne blanc très robuste et d’un système de denticulations assez compliqué comprenant six plis très saillants : trois plis pariétaux lamelliformes et longitudinaux : le supérieur très petit et difficilement visible ; le médian triangulaire, extrêmement saillant ; l’inférieur petit ; trois plis pariétaux situés vis-à-vis des précédents : les deux supérieurs petits et dirigés, comme les pariétaux, dans le sens spiral ; l’inférieur beaucoup plus saillant, subtriangulaire, dirigé dans le sens transversal.

Diamètre : 8 1/2-9 millimètres ; hauteur : 3-3 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 2-3 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 2-3 millimètres.

Test un peu épais, solide, d’un corné très pâle, brillant, orné de stries extrêmement fines, bien régulières, presque effacées en dessous ; intérieur de l’ouverture d’un corné plus sombre et plus brillant.

Cette espèce ne peut se rapprocher que du Pl. tanganikana Smith[392], dont elle se distingue très nettement :

Par sa forme un peu plus profondément ombiliquée en dessus, limitée, en dessous, par une angulosité moins accentuée ; par sa spire dont le dernier tour, moins anguleux en dessus, est en outre très nettement dilaté à l’extrémité à la façon du Planorbis Crossei Bourguignat[393] d’Europe, ce qui ne s’observe pas chez le Planorbula tanganikana qui possède, au contraire, une croissance particulièrement régulière ; par son ouverture plus oblique, pourvue d’un bourrelet marginal plus robuste et d’un système de denticulations.

Lac Tchad, archipel Kouri ; octobre 1903 [A. CHEVALIER]. Cette intéressante espèce a été retrouvée abondante par M. R. CHUDEAU, notamment aux environs de N’Guigmi et de Kouloua (Lac Tchad).

Genre SEGMENTINA Fleming[394].

=Segmentina Chevalieri= Germain.

1904. Segmentina Chevalieri Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, X, no 7, p. 468.

1905, Segmentina Chevalieri Germain, loc. cit., XI, no 4, p. 256.

1906. Segmentina Chevalieri Germain, Etudes sur les Mollusques récoltés par M. E. Foa dans le lac Tanganika et ses environs, fig. 6-7.

Coquille petite, orbiculaire, médiocrement convexe en dessus avec une dépression centrale assez marquée, bien plane en dessous, avec un ombilic très profond et ponctiforme ; spire composée de 4 tours à croissance très rapide, séparés par des sutures presque superficielles ; dernier tour très grand, orné d’une carène émoussée submarginale ; ouverture bien oblique, largement échancrée par l’avant-dernier tour ; péristome droit et aigu.

Diamètre : 3 1/4-4 1/4 millimètres ; hauteur : 1 1/2 millimètre.

Test mince, brillant, presque pellucide, très finement strié, blanchâtre ou d’un corné très pâle.

Cette petite espèce ne peut se rapprocher que du Segmentina angusta Jickeli[395] ; on l’en séparera :

Par sa spire à croissance plus rapide, avec un dernier tour un peu dilaté vers l’ouverture et bien moins convexe en dessus ; par son ouverture beaucoup plus oblique, moins développée en largeur ; par son ombilic moins élargi, à peu près ponctiforme ; etc.

Le S.-O. du lac Tchad ; 4 exemplaires.

GASTÉROPODES PROSOBRANCHES

=Famille des VIVIPARIDÆ=

Genre VIVIPARA de Lamarck[396].

Vivipara unicolor Olivier.

1804. Cyclostoma unicolor Olivier, Voyage empire Ottoman, III, p. 68 ; Atlas, II, Pl. XXXI, fig. 9.

1822. Paludina unicolor de Lamarck, Anim. sans vertèbres, VI, p. 174.

1832. Paludina unicolor Deshayes, Encyclop. méthod. ; Vers ; III, p. 698.

1838. Paludina unicolor de Lamarck, Anim. sans vertèbres, 2e édit. (par Deshayes), VIII, p. 513.

1852. Paludina unicolor Küster in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. Cabinet ; Gatt. Paludina, p. 21, no 16, Taf. IV, fig. 12-13.

1852. Paludina biangulata Küster in : Martini et Chemnitz, loc. cit., p. 25, Taf. V, fig. 11-12.

1864. Paludina unicolor Dohrn, Proceed. zool. soc. London ; p. 117.

1874. Vivipara unicolor Jickeli, Land- und Süsswass. Mollusk. Nordostafrik. ; p. 235, Taf. VII, fig. 30.

1878. Paludina unicolor Martens, Monatsb. d. Akad. d. Wiss. Berlin, p. 297.

1880. Vivipara unicolor Bourguignat, Recens. Vivipares syst. europ., p. 33.

1888. Paludina unicolor Smith, Proceed. zoolog. soc. London, p. 53.

1890. Vivipara unicolor Bourguignat, Hist. malacolog. du lac Tanganika, p. 39 et Ann. sc. natur., X, p. 39.

1894. Vivipara unicolor variété, Sturany : in : Baumann, Durch Massailand zur Nilquelle, p. 15, Taf. XXIV, fig. 7, 12, 13, 17, 22, 23 et 25.

1898. Vivipara unicolor Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 175.

1906. Vivipara unicolor Germain, Mém. soc. zoolog. de France, XIX, p. 227.

1905. Vivipara unicolor Germain, Bull. Muséum hist. natur. Paris, XI, p. 327 ; et XII (1906), no 1, p. 82 et p. 58.

Le Vivipara unicolor est une espèce très répandue dans tout le centre africain, depuis le Nil jusqu’au Sénégal. Elle abonde aussi dans le lac Tchad où sa présence a été constatée par de nombreux voyageurs[397].

Plus peut-être que toute autre espèce du genre, le V. unicolor présente un polymorphisme étendu portant à la fois sur la forme générale de la coquille, l’allure de la spire et la sculpture du test. Aussi de nombreuses formes, comme les V. biangulata Küster[398], V. polita Frauenfeld[399], etc., et même V. Duponti de Rochebrune[400], élevées au rang spécifique par différents auteurs, doivent-elles être considérées comme synonymes du V. unicolor[401].

Sur une importante série d’échantillons on observe facilement : des individus dont les tours, nettement arrondis, ne présentent pas trace de carène spirale ; d’autres [mode unicarinata] chez lesquels la carène inférieure est très saillante, la supérieure ayant plus ou moins disparu ; des exemplaires présentant le mode bicarinata [= biangulata Küster] ; enfin des échantillons, beaucoup plus rares, du mode tricarinata, caractérisé par la présence d’une troisième carène médiane. Ces différentes manières d’être du test sont d’ailleurs indépendantes de la forme générale et se rencontrent aussi bien chez les individus présentant le mode globosa que chez ceux appartenant au mode elata.

L’ombilic, plus ou moins ouvert, permet de distinguer un mode microporus et un mode pervius.

Enfin le test est lui-même très diversement coloré. J’ai déjà eu l’occasion de signaler les variétés EX COLORE : viridis, fusca et pallescens recueillies, dans le lac Tchad, par M. le lieutenant L. LACOIN[402].

Variété elatior Martens.

1896. Paludina rubicunda Sturany in : Baumann, Durch Massailand zur Nilquelle, p. 8, Taf. XXIV, fig. 2-4 (non von Martens !)

1898. Vivipara unicolor var. elatior Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik. ; p. 177, Taf. VI, fig. 25.

1906. Vivipara unicolor var. elatior Germain, Mém. soc. zoolog. France ; XIX, p. 228.

Coquille à spire plus haute et à croissance plus régulière ; tours plus convexes sans trace de carène, le dernier bien plus arrondi et proportionnellement moins grand ; ouverture exactement circulaire (hauteur et diamètre : 7 1/2 millimètres), un peu plus petite ; test finement strié, vert olive. Hauteur : 21 millimètres ; diamètre : 16 millimètres.

Cette variété présente un peu l’aspect du V. rubicunda Martens[403] et, notamment, de la variété subturrita Martens[404], mais s’en distingue assez nettement par ses tours moins convexes séparés par des sutures également moins profondes. Le Dr von MARTENS a en outre décrit, sous le nom de variété conoidea[405], une coquille qui ne diffère pas sensiblement de la var. elatior.

Le lac Tchad, archipel Kouri ; octobre 1903.

Variété =obesa= Germain.

1906. Vivipara unicolor var. obesa Germain, loc. cit., XIX, p. 228.

Coquille très ventrue ; spire composée de 5-6 tours bien arrondis séparés par des sutures profondes ; ouverture subcirculaire ; même test. Hauteur : 17 millimètres ; diamètre : 12-13 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 8 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 7 millimètres.

Avec la variété précédente.

Variété Jeffreysi Frauenfeld.

1865. Paludina Jeffreysi Frauenfeld, Proceed. zoolog. soc. London, p. 658 ; et Verhandl. d. zoolog.-bot. Gesellsch. Wien, XV, p. 352, taf. XXII, fig. 3-4.

1877. Vivipara Jeffreysi Smith, Proceed. zoolog. soc. London, p. 716, pl. LXXIV, fig. 1-2.

1890. Vivipara Jeffreysi Bourguignat, Mollusques Afrique équator., p. 39.

1890. Vivipara Simonsi Bourguignat, loc. cit., p. 40.

1890. Vivipara Smithi Bourguignat, loc. cit., p. 40.

1898. Vivipara unicolor var. Jeffreysi Martens, loc. cit., p. 177.

Coquille trapue ; spire plus courte à tours supérieurs non étagés ; dernier tour très développé, bien ventru ; ombilic un peu plus ouvert.

BOURGUIGNAT a établi ses V. Simonsi et V. Smithi sur les figurations de SMITH qui représentent bien, avec d’insignifiantes variations, le V. Jeffreysi.

Cette variété, qui habite le lac Nyassa, n’a pas encore été recueillie dans le bassin du Chari-Tchad.

Variété =Lenfanti= Germain[406].

1905. Vivipara Lenfanti Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, p. 256 [sans description].

1906. Vivipara unicolor var. Lenfanti Germain, Mém. soc. zoolog. France, XIX, p. 228, pl. IV, fig. 7-8.

Coquille médiocrement ombiliquée (ombilic partiellement recouvert par une légère réflexion du bord columellaire), globuleuse-allongée, épaisse, élégamment ornée de stries très régulières, assez fortes et bien onduleuses ; spire un peu élevée (sommet obtus, souvent érosé), composée de 6 tours à croissance rapide et régulière, séparés par des sutures profondes ; dernier tour très grand, orné d’une carène médiane relativement saillante, formant les 3/4 de la hauteur totale ; ouverture à peine oblique, presque ronde, anguleuse supérieurement, bien arrondie inférieurement ; péristome continu. Opercule inconnu.

Hauteur maximum : 15-16 millimètres ; diamètre maximum : 10-10 1/4 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 7-8 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 6 1/2-7 1/4 millimètres.

Test d’un fauve clair ou d’un vert olivâtre plus ou moins foncé.

Cette remarquable variété rappelle, par son mode d’ornementation sculpturale, le Vivipara costulata Martens[407] ; elle habite le lac Tchad où elle ne semble pas très rare [MM. CHEVALIER, LENFANT et LACOIN].

Variété Bellamyi Jousseaume.

1886. Bellamya Bellamya Jousseaume, Bullet. soc. zoolog. France, XI, p. 479, pl. XII, fig. 3.

1890. Vivipara unicolor var. Bellamyi Dautzenberg, Mém. société zoolog. France, III, p. 134.

C’est avec raison que MM. DAUTZENBERG et MORELET considèrent cette coquille comme une variété du V. unicolor. J’y rapporte le Vivipara Duponti recueilli par le Dr MARTIN DUPONT sur les bords du Bakoy à Pangalla (Haut-Sénégal) et décrit par le Dr A. T. DE ROCHEBRUNE[408]. Cette coquille ne diffère, en effet, du V. unicolor que par sa taille un peu plus petite et sa forme légèrement plus trapue à carènes un peu moins accusées.

La variété Bellamyi doit être considérée comme une race locale, propre au Sénégal, du Vivipara unicolor. Comme le type, elle est susceptible de très nombreuses variations portant : soit sur la forme générale (mut. alta, globosa, etc...), soit sur l’ornementation sculpturale du test (mut. unicarinata, bicarinata, tricarinata, etc...), soit enfin sur la couleur du test (mut. viridis, fusca, subrufa, pallescens, etc.)[409].

Étangs de Kollangui [Guinée Française], mars 1905 ; 20 échantillons.

Konakry (Guinée française), M. CHEVALIER ; 3 exemplaires.

* * *

Une seule espèce de Vivipara, en dehors de celles signalées précédemment, a été recueillie dans le Bassin du Tchad. C’est le Vivipara gracilior Martens[410] dont voici les caractères principaux :

Coquille perforée, conoïde un peu globuleuse ; spire composée de 6 tours convexes séparés par des sutures assez profondes ; dernier tour grand, bien ventru inférieurement, obscurément caréné ; ouverture peu oblique, subcirculaire, anguleuse supérieurement ; hauteur maximum : 25 millimètres ; diamètre maximum : 17 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 12 millimètres : diamètre de l’ouverture : 10 1/2 millimètres. Test luisant, vert rougeâtre, finement strié.

Cette espèce, qui se rapproche à la fois du V. unicolor Olivier et du Vivipara rubicunda Martens[411] du Victoria-Nyanza, a été découverte aux environs de Kouka (lac Tchad) par le lieutenant allemand Glauning (1902).

Genre CLEOPATRA Troschel[412].

Cleopatra cyclostomoides Küster.

1852. Paludina cyclostomoïdes Küster in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. Cab. ; Gatt. Paludina, p. 32, taf. XI, fig. 11-12.

1856 Bythinia cyclostomoïdes Bourguignat, Amén. malacolog., I, p. 184.

1879. Cleopatra cyclostomoïdes Bourguignat, Descript. Mollusques Egypte, Zanzibar, Sénégal, etc., p. 26.

1890. Cleopatra cyclostomoïdes Bourguignat, Histoire malacologique lac Tanganika ; p. 45 ; et Annales sciences naturelles ; X, p. 45.

1906. Cleopatra cyclostomoïdes Germain, _Bullet. Muséum hist. natur. Paris_, XII, no 1, p. 54, et Mém. soc. zool. France, XIX, p. 230, pl. IV, fig. 9.

Ce Cleopatra, qui n’avait encore été signalé qu’en Egypte, paraît abondant dans le lac Tchad. Il y est parfois très typique, ainsi qu’en témoignent les nombreux échantillons, encore pourvus de leur épiderme, recueillis par M. LENFANT. M. CHEVALIER n’a rapporté que peu d’exemplaires de cette espèce ; ils proviennent tous du Minia-Ngoulou, affluent du Bangoran (territoire du Chari) ; par contre, cet explorateur a récolté très abondamment la variété suivante :

Variété =tchadiensis= Germain.

1905. Cleopatra tchadiensis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 5, p. 328 (en note et sans description).

Coquille un peu allongée, oblongue, assez ventrue, pourvue d’une perforation ombilicale médiocre, plus ou moins recouverte par la patulescence du bord columellaire ; spire souvent tronquée, assez haute, composée de 5-6 tours convexes, un peu étagés, séparés par des sutures profondes ; dernier tour grand, dépassant notablement la moitié de la hauteur totale ; ouverture peu oblique, ovalaire-oblongue, bien anguleuse en haut et en bas ; péristome continu ; opercule inconnu.

Hauteur totale : 20-22 millimètres ; diamètre maximum : 6-8 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 5-6 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 3-4 1/2 millimètres.

Test un peu épais, solide, crétacé, assez finement strié.

Cette variété diffère surtout du type par sa forme beaucoup plus globuleuse et ses tours plus étagés séparés par des sutures beaucoup plus profondes.

Lac Tchad, Faguibine ; 150 exemplaires.

Abords du lac Faguibine, dans la région de Tombouctou [Mission du général de TRENTINIAN ; août 1899] ; 20 échantillons.

Cleopatra bulimoides Olivier.

1804. Paludina bulimoides Olivier, Voyage emp. Ottoman, II, p. 39 ; III, p. 68 ; Atlas, II, Pl. XXXI, fig. 6.

1838. Paludina bulimoides de Lamarck, Anim. sans vertèbres, édit. II, VIII, p. 517, no 9.

1852. Paludina bulimoides Küster, in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. Cabin., Gatt. Paludina, p. 32, no 32, Taf. VII, fig. 11-15 (seulement).

1855. Cyclostoma Gaillardotii Bourguignat, Aménités malacologiques, I, p. 104, Pl. VII, fig. 5-7 ; et Revue et Magas. de zoologie, XXVIII, no 6, p. 335, Pl. VII, fig. 5-7.

1856. Bythinia bulimoides Bourguignat, Aménités malacologiques, I, p. 183.

1865. ? Paludina bulimoides Dohrn, Proceed. zoolog. society London, p. 233.

1868. Paludina bulimoides Morelet, Voyage Welwitsch, p. 96.

1874. Cleopatra bulimoides Jickeli, Land- und Süssw. Mollusk. N. O. Afrik., p. 240, Taf. VII, fig. 31 (opercule).

1879. Cleopatra bulimoides Bourguignat, Mollusques Egypte, Zanzibar, Sénégal ; etc., p. 22.

1890. Cleopatra bulimoides Bourguignat, Hist. malacolog. lac Tanganika, p. 44 ; et Ann. sc. natur. ; 7e série, X, p. 44.

1898. Cleopatra bulimoides Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik. ; p. 184.

Voici encore une des espèces de la faune nilotique que nous retrouvons dans toute l’Afrique équatoriale. Autrefois signalée par MORELET dans la région d’Angola[413] ; retrouvée par DOHRN dans les eaux du Zambèse[414] et par DUPUIS[415] dans le fleuve Lualaba, elle a été recueillie, peu abondamment il est vrai, par le Dr DECORSE aux environs de Fort- Archambault (Bas-Chari). BOURGUIGNAT en a également indiqué l’existence aux environs de Sayda en Syrie où il suppose l’espèce introduite[416].

Enfin A. AUBRY a signalé la présence du Cleopatra bulimoides, à l’état fossile, dans le Choa et notamment dans les tufs gris marneux des environs du lac d’Assal, tufs qu’il considère comme appartenant à l’époque pliocène[417].

Cleopatra mweruensis Smith.

1893. Cleopatra mweruensis Smith, _Proceed. zoolog. society of London_ ; p. 639, Pl. 59, fig. 10.

Coquille ovale, acuminée, étroitement perforée ; spire composée de 7 tours convexes ornés de 1-4 carènes plus ou moins saillantes, séparés par des sutures profondes ; ouverture ovalaire bien anguleuse en haut et en bas ; bords réunis par une callosité assez marquée ; bord columellaire réfléchi sur l’ombilic.

Longueur : 15 millimètres ; diamètre max. : 8 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 6 1/3 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 4 millimètres.

Test solide, jaune verdâtre, finement strié.

Cette espèce, d’abord découverte dans le lac Mweru par le voyageur anglais R. CRAWSHAY se rapproche surtout du Cl. Emini Smith[418]. Elle présente, au point de vue de la sculpture spirale, un polymorphisme assez étendu portant sur le nombre des carènes qui peut varier de une à quatre.

Le Chari, à Fort-Archambault ; février 1903 [Dr DECORSE].

Le Chari, aux environs de Fort-Archambault ; 18-19 juin 1903 [Dr DECORSE].

Genre BYTHINIA Gray[419].

§ 1. — GABBIA Tryon[420].

Bythinia (Gabbia) Neumanni Martens.

1898. Bythinia (Gabbia) Neumanni Martens, Beschalte Weichth. Ost- Afrik. ; p. 191, Taf. VI, fig. 33 et fig. de la radula, p. 191.

1905. Bythinia (Gabbia) Neumanni Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris ; XI, no 5, p. 327.

Coquille petite, solide, de forme variable par suite de l’allure de la spire qui est plus ou moins haute ; test d’un corné jaunâtre très clair, un peu brillant, orné de stries extrêmement fines et serrées.

Hauteur : 5-6 millimètres ; diamètre : 3 1/2-4 1/4 millimètres.

Le polymorphisme de cette espèce permet de distinguer les variétés ex forma suivantes :

Variété =elata=.

Spire plus haute ; tours légèrement plus convexes séparés par des sutures un peu plus profondes ; même test.

Variété =globosa=.

Spire plus courte, dernier tour plus ventru-globuleux ; même test.

Le Bythinia Neumanni est une espèce qui paraît extrêmement abondante. M. FOUREAU, au cours de sa Mission saharienne, en avait déjà recueilli quelques échantillons. M. A. CHEVALIER a pu récolter une centaine d’exemplaires de cette intéressante coquille qui semble habiter aussi bien la région du S.-E. que celle du S.-O. du lac Tchad.

=Bythinia (Gabbia) Martreti= Germain. PLANCHE V, fig. 12-12 a.

1904. Bythinia Martreti Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris ; X, no 7, p. 468.

Coquille petite, de forme globuleuse, pourvue d’une perforation ombilicale extrêmement étroite, presque entièrement recouverte ; spire médiocrement allongée, composée de 4-5 tours extrêmement convexes, à croissance assez rapide bien que régulière, séparés par des sutures très profondes ; dernier tour grand, parfaitement arrondi ; sommet obtus, généralement absent par érosion ; ouverture peu oblique, très régulièrement circulaire, à peine anguleuse en haut ; péristome continu, droit et aigu.

Opercule concave, à nucleus excentrique situé au voisinage du bord inférieur.

Hauteur : 5 millimètres ; diamètre : 3 1/4 millimètres ; hauteur de l’ouverture égale à son diamètre : 1 1/2 millimètre.

Test assez épais, solide, olivâtre ou corné brun brillant, très finement mais irrégulièrement strié.

Variété =major=.

Coquille atteignant 7 millimètres de hauteur pour 3 3/4 millimètres de diamètre. Même test, ou d’un rougeâtre plus sombre. Le sommet est ordinairement érosé et la coquille réduite parfois aux deux derniers tours de spire.

Le Bythinia Martreti a surtout des affinités avec le B. Neumanni. On l’en distinguera :

Par sa spire à tours plus convexes séparés par des sutures beaucoup plus profondes ; par son ouverture plus petite, très régulièrement circulaire, à peine anguleuse en haut ; par son ombilic presque entièrement recouvert ; etc.

Rapprochée du Bythinia Stanleyi Smith[421], notre espèce s’en distingue :

Par ses tours également plus convexes, à croissance plus régulière, séparés par des sutures encore plus profondes ; par sa spire relativement plus haute ; par son ouverture plus détachée du dernier tour et proportionnellement plus petite ; etc.

Chez cette Bythinie, la spire est très souvent tronquée et le test fortement corrodé : nombre d’échantillons, recueillis vivants, ne possèdent plus que les deux derniers tours de spire. Les sutures, fort profondes, font paraître les tours très détachés les uns des autres et donnent, en petit, à cette coquille, l’apparence du Bythinia Leachi[421] d’Europe.

Pays Mamoun ; 5 échantillons.

=Bythinia (Gabbia) neothaumæformis= Germain, nov. sp. PLANCHE V, fig. 13-13 a.

1907. Bythinia (Gabbia) neothaumæformis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, no 1, p. 65.

Coquille petite, très globuleuse, pourvue d’une perforation ombilicale très étroite, presque entièrement recouverte ; spire courte, scalariforme, composée de 4-5 tours très nettement étagés, à croissance spirale rapide, séparés par des sutures extrêmement profondes ; dernier tour largement développé dans le sens transversal, atteignant les 4/5 de la hauteur totale, fortement bicaréné : carène supérieure subsuturale très saillante, carène inférieure saillante à l’origine, plus ou moins émoussée vers l’ouverture ; sommet obtus ; ouverture peu oblique, arrondie, très nettement anguleuse en haut, subanguleuse en bas ; péristome continu, un peu épaissi intérieurement et offrant, sur le bord columellaire, une surface légèrement réfléchie sur l’ombilic.

Opercule inconnu.

Hauteur : 4-5 millimètres ; diamètre : 3 1/2-4 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture (égal à sa hauteur) : 2 millimètres.

Test épais, solide, d’un blanc sale ou d’un corné brun très pâle, très finement strié.

Cette espèce, si caractérisée, ne peut se rapprocher d’aucune des Bythinies africaines connues. Elle est surtout remarquable par sa spire dont les tours sont, pour ainsi dire, emboîtés les uns dans les autres à la façon des espèces du genre Neothauma et, plus spécialement, du Neothauma bicarinatum Bourguignat[422]. Cette ressemblance est encore accentuée par suite de la présence des deux carènes, toujours très marquées, que l’on observe sur le dernier tour du Bythinia neothaumæformis.

Cette Bythinie est peu variable ; cependant, l’un des exemplaires présente une spire un peu plus élevée que dans le type et constitue une mutation elata.

Le Tchad S.-E. ; 4 échantillons.

=Famille des AMPULLARIIDÆ=

Genre AMPULLARIA de Lamarck[423].

Ampullaria speciosa Philippi.

1849. Ampullaria speciosa Philippi, Zeitschr. für Malakozool., p. 18.

1851. Ampullaria speciosa Philippi, in : Martini et Chemnitz, Syst. conchyl. Cabinet ; Ampullaria, p. 40, taf. XI, fig. 2.

1856. Ampullaria speciosa L. Reeve, Conchol. Icon., Ampull., X, fig. 33.

1864. Ampullaria speciosa Dohrn, Proceed. zoolog. society London, p. 117.

1879. Ampullaria speciosa Bourguignat, Mollusques Egypte, Zanzibar, etc., p. 32.

1889. Ampullaria speciosa Bourguignat, Mollusques Afrique équat., p. 168.

1895. Ampullaria speciosa Martens, Ann. Mus. civ. Genova. XV, p. 65.

1898. Ampullaria speciosa Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 153 (pars.).

1905. Ampullaria speciosa Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 5, p. 328 ; et XII (1906), no 1, p. 59, no 3, p. 171.

Cette grande et belle espèce d’Ampullaire, assez abondante dans les cours d’eau de l’Afrique orientale, habite également le bassin du Chari, le lac Tchad, et même le Niger moyen. Son aire de dispersion est donc considérable puisqu’elle comprend toute l’Afrique équatoriale. J’ai signalé trois fois déjà la présence de ce Mollusque dans le lac Tchad, où il a été successivement recueilli par MM. les lieutenants LACOIN et MOLL, et par M. le capitaine DUPERTHUIS.

Avec des exemplaires parfaitement typiques, la mission CHEVALIER a rapporté un échantillon d’une variété minor qui ne mesure que 74 millimètres de hauteur pour 66 millimètres de diamètre maximum. L’ouverture a 56 millimètres de hauteur pour 36 millimètres de largeur.

Koulikoro, sur le Niger moyen, Soudan français, octobre 1899 [Mission du général de TRENTINIAN] ; deux exemplaires.

Mamoun, territoire du Chari [A. CHEVALIER] ; 1 exemplaire.

Kousri [Dr DECORSE].

=Ampullaria Chevalieri= Germain[424].

1904. Ampullaria Chevalieri Germain, Bullet. Muséum hist. nat. Paris, X, no 7, p. 468 ; et id. XI, 1905, no 5, p. 329.

Coquille très grande, assez largement ombiliquée, renflée, globuleuse un peu allongée, solide quoique médiocrement épaisse, légèrement brillante ; test très finement strié, presque lisse sur les premiers tours (stries très fines, à peine onduleuses, très rapprochées et bien régulières sur la première moitié du dernier tour, devenant plus fortes et plus irrégulières sur la seconde moitié du dernier tour) ; spire composée de 6-7 tours assez convexes, un peu étagés, croissant d’abord lentement, puis rapidement, si bien que le dernier tour est relativement énorme ; dernier tour très grand, présentant, en largeur, un développement maximum voisin de la partie supérieure, formant les 3/4 de la hauteur totale de la coquille ; sommet très obtus, comme écrasé ; suture médiocrement profonde, non bordée comme chez l’Ampullaria speciosa ; ouverture à peine oblique, médiocrement échancrée, oblongue, subpyriforme ; péristome droit, aigu ; bord columellaire subarqué, notablement réfléchi sur l’ombilic ; bords marginaux réunis par une callosité médiocre.

Hauteur : 105-107 millimètres ; diamètre : 91-97 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 78-80 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 50 millimètres.

Test d’un marron olivâtre assez foncé, orné d’un grand nombre de zonules spirales (réunies en douze groupes) d’une teinte plus sombre ; intérieur de l’ouverture d’un bleu brillant, bordé de jaune. Quand l’animal est mort, la coquille devient blanche et les zonules, plus apparentes, sont d’un rouge vineux plus ou moins foncé.

Cette Ampullaire, que je considère comme l’espèce représentative de l’Ampullaria speciosa dans le bassin du Chari, se distingue de cette dernière :

Par sa forme plus élevée ; par son dernier tour relativement plus haut et plus développé en largeur à la partie supérieure ; par son ouverture plus grande et plus régulièrement ovalaire ; etc... L’aspect du dernier tour est très particulier : ce dernier tour, dont le développement maximum est très voisin de la partie supérieure, conserve une grande largeur sur la presque totalité de son développement, ce qui fait que la partie opposée à l’ouverture présente un profil d’abord rectiligne, qui s’atténue seulement à la hauteur de la naissance de l’ombilic, rappelant ainsi l’aspect, si caractéristique, de l’Ampullaria dolium Philippi[425] de la Guyane.

Territoire du Chari, cercle de Krébedjé, octobre 1902.

M. FOUREAU, au cours de sa Mission Saharienne, a constaté la présence de cette espèce dans le lac Tchad, aux environs d’Arégué[426].

Ampullaria ovata Olivier.

1804. Ampullaria ovata Olivier, Voyage dans l’Empire Ottoman, II, p. 39, Pl. XXXI, fig. 1 [non Savigny].

1851. Ampullaria ovata Philippi, Monogr. Ampull., in : Martini et Chemnitz, Syst. Conchyl. Cabin. ; p. 49, Taf. XIV, fig. 5.

1857. Ampullaria ovata Martens Malakozool. Blätter, IV, p. 187.

1863. Ampullaria ovata Bourguignat, Mollusques nouv. litig. peu connus ; décembre 1863, p. 79, Pl. X, fig. 11.

1866. Ampullaria ovata Martens, Malakozool. Blätter, XIII, p. 1.

1874. Ampullaria ovata Jickeli, Land- und Süssw. Mollusk. Nordostafrikas, p. 230 [Excl. synonym.].

1879. Ampullaria ovata Bourguignat, Mollusques Egypte, Abyssinie, etc., p. 32.

1881. Ampullaria ovata Crosse, Journal de Conchyl., XXIX, p. 110 et 280.

1880. Ampullaria ovata Smith, Proceed. zoolog. society London, p. 348.

1885. Ampullaria ovata Billotte, Bullet. soc. malacol. France, II, p. 110.

1886. Ampullaria ovata Pelseneer, Bullet. Mus. hist. natur. Belgique, IV, p. 104.

1888. Ampullaria ovata Bourguignat, Iconogr. malacolog. lac Tanganika ; Pl. VI, fig. 1.

1889. Ampullaria ovata Bourguignat, Mollusques Afrique équator. ; p. 168.

1890. Ampullaria ovata Bourguignat, Hist. malacolog. lac Tanganika ; p. 74, Pl. VI, fig. 1 ; et Annales sciences natur., 7e série, X ; même pagin.

1898. Ampullaria ovata Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrikas ; p. 158.

1904. Ampullaria ovata Smith, Proceed. malacolog. society London ; VI, no 2, p. 100.

L’Ampullaria ovata est une espèce incontestablement voisine de l’A. Kordofana Parreyss[427], ne s’en distinguant que par sa forme plus élevée, plus franchement ovalaire et à spire plus haute.

La mission Chevalier a recueilli, dans le Chari, sept échantillons de cette espèce en parfait état de conservation. Leur test est vert olive assez foncé, un peu plus jaunâtre vers la partie supérieure du dernier tour de spire, orné de bandes rougeâtres peu apparentes, assez variables en nombre et en dimensions. L’intérieur de l’ouverture est d’un brun rougeâtre, très brillant. Hauteur : 52-57 millimètres ; diamètre : 43-50 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 36-44 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 23 1/2-28 millimètres.

Cette espèce est fort répandue en Egypte et en Abyssinie ; on la connaît également des lacs Victoria Nyanza et Tanganika ; enfin elle a été signalée jusque dans le Niger[428]. Comme l’A. speciosa, ce Mollusque fournit donc un excellent exemple d’espèce nilotique rayonnant dans toute l’Afrique équatoriale.

Ampullaria gradata Smith.

1881. Ampullaria gradata Smith, Proceed. zool. society London ; p. 289, Pl. XXXIII, fig. 22-22a.

1885. Ampullaria gradata Billotte, Bullet. soc. malacolog. France ; II, p. 109.

1889. Ampullaria gradata Bourguignat, Mollusques Afrique équator. ; p. 167.

1898. Ampullaria gradata Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik. ; p. 158.

1905. Ampullaria gradata Germain, _Bullet. Muséum hist. natur. Paris_ ; XI, no 4, p. 256.

C’est avec beaucoup de raison que E. A. SMITH considère son espèce comme très voisine des formes nilotiques qui, comme les Ampullaria Wernei Phil., A. speciosa Phil., et A. lurida Parreyss, sont impossibles à distinguer à l’aide d’un caractère précis[429]. La distinction de toutes ces espèces n’est, en effet, qu’une question de « galbe », et, comme telle, fort sujette à caution. Une étude anatomique attentive sur une série suffisante d’individus permettrait seule d’émettre une opinion définitive.

Les échantillons recueillis par la mission sont adultes et bien typiques. Leur test est assez solide, un peu épais, crétacé, d’un vert olive, orné de stries d’acroissement un peu irrégulières coupées de très fines stries spirales.

Hauteur max. : 56-59 millimètres ; diamètre max. : 53-55 millimètres ; rapport du diamètre max. à la hauteur maximum : 94/100 ; hauteur de l’ouverture : 45-47 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 27-30 millimètres ; rapport du diamètre de l’ouverture à la hauteur de l’ouverture : 60/100 à 64/100.

Dans le « rahat » du Baguirmi ; septembre 1903 ; 1 exemplaire.

Région avoisinant le S.-E. du lac Tchad, octobre 1903 [A. CHEVALIER] ; 1 exemplaire.

Le Gribingui, mars 1904 [CHEVALIER et DECORSE] ; 1 exemplaire.

Pays de Corbol, au S. du Baguirmi, territoire du Chari ; juillet 1903. Un exemplaire jeune. Cet échantillon se rapporte exactement à un individu, également jeune, offert par BOURGUIGNAT au Muséum en 1886 et provenant du Kondoa[430]. Il est d’une teinte jaune olivâtre, plus claire que chez les spécimens adultes et mesure : hauteur : 42 millimètres ; diamètre : 37 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 31 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 21 millimètres.

=Ampullaria chariensis= Germain.

1905. Ampullaria chariensis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris ; XI, no 6, p. 486.

1906. Ampullaria chariensis Germain, Mém. soc. zoolog. France ; XIX ; p. 232, Pl. IV, fig. 10.

Un seul exemplaire jeune ne mesurant que 32 1/2 millimètres de hauteur pour 26 millimètres de diamètre. L’ouverture a 26 millimètres de hauteur sur 10 millimètres de largeur. Il a été recueilli par M. CHEVALIER, dans le lac Tchad, près des îles Kouri (octobre 1903).

Ampullaria Rucheti Billotte.

1885. Ampullaria Rucheti Billotte, Bull. soc. malacolog. France ; II, p. 105, Pl. VI, fig. 1.

1889. Ampullaria Rucheti Bourguignat, Mollusques Afrique équator. ; p. 168.

Cette espèce est surtout caractérisée par son dernier tour, très développé vers la région supérieure et bien atténué en bas, ce qui donne à la coquille un aspect subtriangulaire. Le test, un peu épais, est presque lisse, légèrement brillant à l’état frais ; l’intérieur de l’ouverture est rougeâtre.

Hauteur : 50-54 millimètres : diamètre : 51 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 42-44 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 24-27 millimètres.

Territoire du Chari, Mamoun, pays de Senoussi ; mars 1903 ; 1 exemplaire.

Lac Tchad, archipel Kouri, octobre 1903 ; 1 exemplaire.

* * *

Les espèces suivantes, qui n’ont pas été recueillies par M. A. CHEVALIER au cours de sa mission, habitent également la région dont nous étudions la faune.

Ampullaria Wernei Philippi[431]. — Grosse espèce voisine de l’Ampullaria speciosa et à laquelle il faut rapporter, ainsi que je l’ai montré précédemment[432], l’Ampullaria Charmesi Billotte[433]. Le test épais, solide, d’un vert olive assez brillant, est orné de stries peu régulières, devenant fortes et parfois saillantes aux environs de l’ouverture.

Hauteur : 88-91 millimètres ; diamètre maximum : 74-80 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 65-70 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 43 millimètres.

Les îles de l’Oubangui, en aval du fort de Possel (juillet 1900) ; bords du Gribingui (janvier 1900) [Mission F. FOUREAU].

Le Bas Chari, entre Bougouman et Fort-Lamy ; 3 exemplaires adultes et 3 échantillons jeunes [M. le lieutenant L. LACOIN].

Ampullaria erythrostoma Reeve[434]. — Belle espèce des environs de Zanzibar qui n’a pas encore été recueillie dans l’intérieur du continent africain.

Le Dr von MARTENS a décrit, sous le nom de variété Stuhlmanni[435] une magnifique variété mesurant 83-84 millimètres de hauteur, 72-77 millimètres de grand diamètre et 58-62 millimètres de petit diamètre. L’ouverture a 61-63 millimètres de hauteur sur 38-41 millimètres de diamètre. Cette variété, découverte par le Dr STUHLMANN dans le lac Albert-Nyanza, en novembre 1891, se rapproche beaucoup, par sa forme très globuleuse avec un dernier tour bien régulièrement ventru formant presque toute la coquille et son ouverture relativement étroite, de certaines variétés de l’Ampullaria speciosa et notamment de la variété globosa Germain. On la retrouvera donc, probablement, dans le bassin du Chari.

L’Ampullaria speciosa Phil. var. globosa Germain[436] (fig. 90), est une coquille de très grande taille qui se sépare du type par son dernier tour notablement plus globuleux et sa suture moins nettement canaliculée. Elle atteint les dimensions suivantes : Hauteur : 103 millimètres ; diamètre maximum : 99 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 82 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 53 millimètres. Elle a été recueillie sur les bords du Congo, en juillet 1900, par M. F. FOUREAU.

Enfin je signalerai l’Ampullaria leopoldvillensis Putzeys[437], bien que cette espèce n’ait encore été recueillie que dans le Stanley-Pool, près de Léopoldville, parce qu’elle appartient à la même série que les précédentes. C’est une coquille de grande taille (hauteur : 88 millimètres ; diamètre maximum : 77 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 73 millimètres), globuleuse, étroitement ombiliquée, possédant 5 1/2 tours de spire convexes et une ouverture un peu oblique, oblongue, allongée, relativement étroite. Cette espèce, qui est extrêmement voisine de la variété Stuhlmanni Martens, se rapproche également de l’A. speciosa var. globosa et il est probable que de nouveaux matériaux permettront de réunir ces trois formes.

Genre LANISTES Denys de Montfort[438].

Lanistes procerus Martens.

1866. Lanistes olivaceus var. procerus Martens in Pfeiffer, Novitates Concholog., II, p. 292, pl. LXXI, fig. 1-2.

1879. Meladomus procerus Bourguignat, Mollusques Egypte, Abyssinie, Zanz., etc., p. 34.

1886. Lanistes magnus Furtado, Journal de Conchyliol., XXXIV, p. 147, pl. VI, fig. 3.

1889. Meladomus procerus Bourguignat, Mollusques Afrique équator., p. 172.

1898. Lanistes olivaceus var. procerus Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 164.

1901. Lanistes olivaceus var. procerus Dupuy et Putzeys. Bullet. séances soc. malacol, Belgique, XXXVI, p. LVIII, fig. 29.

Espèce de très grande taille, atteignant jusqu’à 105 millimètres de hauteur, pour 80 millimètres de diamètre maximum ; spire un peu haute, composée de 6-7 tours bien convexes séparés par des sutures profondes ; ouverture atteignant à peu près la moitié de la hauteur totale ; test solide, épais, d’un marron olivâtre plus ou moins foncé. Les stries dont le test est orné sont grossières et irrégulièrement distribuées ; elles deviennent nettement pliciformes aux environs de l’ouverture.

Le Lanistes magnus, décrit par FURTADO est, sans aucun doute, une forme major du Lanistes procerus dont le dernier tour est un peu plus ventru. Il existe également une variété minor qui possède exactement les caractères du type mais ne mesurant que 54 millimètres de hauteur pour 38 millimètres de diamètre maximum[439]. Elle a été recueillie, par MM. CHEVALIER et DECORSE dans le Mamoun (pays de Senoussi), en mars 1903.

M. le lieutenant LACOIN a également recueilli cette espèce dans le Bas- Chari et dans le Bar-el-Ghazal.

Lanistes ovum Peters.

1835. Ampullaria ovum Peters, Archiv. f. naturgesch., XI, p. 215.

1851. Ampullaria ovum Philippi in : Martini et Chemnitz, Syst. Conch. Cab., Ampull., p. 22, no 27, pl. VI, fig. 2.

1860. Lanistes ovum Martens, Malak. Blätt., VI, p. 216.

1866. Lanistes ovum Pfeiffer, Novitates Conchol., II, p. 290.

1868. Ampullaria ovum Morelet, Voy. Wellwitsch, p. 41, p. 44 et p. 95.

1874. Lanistes ovum Jickeli, Land- und Süssw. Moll. N.-O. Afrik., p. 230.

1877. Lanistes ovum Smith, Proceed. zoolog. soc. London, p. 715.

1879. Meladomus ovum Bourguignat, Mollusques Egypte, Abyssinie, Zanzib., etc., p. 36.

1889. Meladomus ovum Bourguignat, Mollusques Afrique équatoriale, p. 173.

1898. Lanistes ovum Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 166.

1906. Lanistes ovum Germain, Mém. soc. zoolog. France, XIX, p. 233.

Cette espèce bien connue est abondante dans toute l’Afrique tropicale ; elle est assez polymorphe, tant au point de vue de la forme générale qu’au point de vue de la taille, pour qu’on y puisse distinguer les variétés suivantes :

Variété =Lacoini= Germain[440]. PLANCHE V, fig. 16.

1906. Lanistes ovum var. Lacoini Germain, Mém. soc. zoolog. France, XIX. p. 234.

Coquille de forme plus ventrue-globuleuse ; spire moins haute à tours plus convexes ; dernier tour notablement plus développé en largeur ; ombilic à peine plus large ; test plus finement et plus régulièrement strié.

Hauteur : 42-46 millimètres ; diamètre : 35-36 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 27-28 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 17 1/2-19 millimètres.

Territoire du Chari : Mamoun (Pays de Senoussi) ; mars 1903 ; 2 exemplaires.

Variété elatior Pfeiffer.

1866. Lanistes ovum var. elatior Pfeiffer, Novitates Conchol., p. 291, taf. LXX, fig. 7-8.

1874. Lanistes ovum var. elatior Jickeli, Land- und Süssw. Moll. N.-O. Afrik., p. 230.

1879. Meladomus elatior Bourguignat, Mollusques Egypte, Abyss., Zanzib., p. 35.

1889. Meladomus elatior Bourguignat, Mollusques Afrique équat., p. 173.

1906. Lanistes ovum var. elatior Germain, Mém. soc. zoolog. de France, XIX, p. 234.

Coquille de forme plus élevée ; spire plus haute, composée de 6 tours convexes à croissance assez rapide séparés par des sutures profondes ; test épais, solide, assez finement strié, d’un brun marron ou d’un vert noirâtre un peu brillant.

Territoire du Chari : Mamoun (Pays de Senoussi) ; 1 exemplaire.

BOURGUIGNAT a donné, au Muséum d’histoire naturelle de Paris, deux exemplaires de Lanistes ovum qui, par leur forme un peu haute, sont intermédiaires entre le type ovum et la variété elatior. Ils ont été recueillis aux environs de Zanzibar par M. BLOYET [1886].

L’espèce type a été récoltée par le Dr DECORSE dans le Mamoun (mars 1903), à Kousri, et dans un ruisseau près de Koga-Pongourou [6 décembre 1903] ; 6 exemplaires.

Lanistes ellipticus Martens.

1866. Lanistes ellipticus Martens, in : Pfeiffer, Novitates Concholog., II, p. 294, taf. LXX, fig. 9-10.

1879. Meladomus ellipticus Bourguignat, Mollusques Egypte, Abyssinie, Zanzibar, etc..., p. 35.

1886. Lanistes Zambesianus Furtado, Journal de Conchyl., XXXIV, p. 148, pl. VII, fig. 1.

1889. Meladomus ellipticus Bourguignat, Mollusques Afrique équatoriale, p. 123.

1898. Lanistes ellipticus Martens, Beschalte Weichth. Ost-Afrik., p. 168.

Le Lanistes ellipticus est une espèce primitivement découverte dans la région du Mozambique, puis dans le bassin du Zambèse (CAPELLO et IVENS ; prof. PETERS, 1884-1885), enfin dans le lac Nyassa [J.-A. SIMONS, etc.]. Le Dr DECORSE a également constaté la présence de ce Lanistes à Kousri. L’unique exemplaire recueilli est d’ailleurs conforme à la figuration donnée par PFEIFFER[441].

=Lanistes gribinguiensis= Germain. PLANCHE V, fig. 15.

1905. Lanistes gribinguiensis Germain, Bullet. Muséum hist. natur. Paris, XI, no 6, p. 487.

Coquille d’assez petite taille, senestre, ventrue, pourvue d’une perforation ombilicale assez large, non circonscrite par une angulosité ; spire très brève, subconoïde, à sommet très obtus ; 5 tours à peine convexes, à croissance très rapide, présentant une région méplane relativement large contre la suture qui est à peu près linéaire ; dernier tour très grand, renflé, bien ventru-arrondi, formant les 6/7 de la hauteur totale ; ouverture peu oblique, médiocrement échancrée, subelliptique, à bord externe largement convexe, anguleuse supérieurement, arrondie inférieurement ; columelle presque droite, très légèrement réfléchie sur l’ombilic ; péristome droit et aigu ; bords marginaux convergents réunis par une faible callosité d’un blanc bleuâtre.

Opercule médiocre, profondément enfoncé dans l’intérieur de la coquille, légèrement concave extérieurement, orné de stries concentriques assez fines ; nucleus à peine saillant, presque situé contre le bord columellaire.

Hauteur : 20 millimètres ; diamètre maximum : 19 1/2 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 14 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 11 millimètres.

Test solide, relativement épais, opaque, assez grossièrement strié [le dernier tour présente des costulations émoussées relativement grosses, onduleuses et assez régulières, sauf vers l’ouverture], d’un marron assez foncé, orné de bandes peu visibles, étroites, plus sombres que le fond de la coquille. Intérieur de l’ouverture d’un rouge vineux brillant.

Cette espèce se rapproche surtout du Lanistes lybicus Morelet[442], tant par son enroulement que par la position de sa carène spirale ; mais elle s’en distingue par un caractère essentiel : tandis que, chez le Lanistes lybicus et toutes les formes de ce groupe, la fente ombilicale est entourée par une angulosité plus ou moins saillante mais toujours très visible, la perforation ombilicale est ici simple, sans aucune trace d’angulosité. Le Lanistes gribinguiensis présente aussi assez l’aspect du L. stuhlmanni Martens[443], mais cette dernière espèce n’est pas ombiliquée.

Le Gribingui, dans l’Oubangui.

* * *

En dehors des espèces que nous venons de passer en revue, la région du Chari et le bassin du Tchad nourrissent encore les Lanistes suivants :

Lanistes Vignoni Bourguignat[444]. — Cette espèce, qui a été très exactement figurée par PFEIFFER[445] comme variété du Lanistes bernardianus Morelet[446], habite le lac Tchad, dans la région de Woudi, où elle a été recueillie par M. F. FOUREAU. C’est une coquille globuleuse, à spire peu haute composée de 5 tours très étagés et ornés d’une carène saillante. L’ombilic est entouré d’une angulosité bien marquée ; enfin l’ouverture, peu oblique, ovalaire-allongée, atteint environ les 2/3 de la hauteur totale.

Hauteur : 34 millimètres ; diamètre maximum : 32 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 22 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 15 millimètres.

Lanistes Foai Germain[447]. — Cette espèce, qui se rapproche surtout de la précédente, s’en distingue nettement par sa spire beaucoup plus déprimée et son ouverture plus régulièrement ovalaire. La perforation ombilicale n’est pas entourée par une carène, mais présente seulement une fausse apparence d’angulosité ; enfin le Lanistes Foai est remarquable par sa forme écourtée, sa hauteur étant plus faible que son diamètre maximum.

Hauteur : 25 millimètres ; diamètre maximum : 28 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 18 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 12 millimètres.

Test solide, épais, opaque, un peu pesant, d’un marron foncé, orné, sur le dernier tour, de 6-7 bandes étroites plus sombres que le fond de la coquille ; stries très fines, irrégulièrement distribuées.

Recueillie par M. E. FOA dans le Haut-Congo.

Enfin MM. DUPUIS et PUTZEYS ont décrit une coquille du Lualaba qui appartient à la même série que les deux précédentes. C’est le Lanistes lybicus var. nseudweensis Dupuis et Putzeys[448] caractérisé par sa forme déprimée, ses tours présentant, à leur partie supérieure, une carène saillante ; enfin par son ombilic entouré d’une carène nettement accusée.

Hauteur : 21 millimètres ; diamètre maximum : 22 millimètres ; hauteur de l’ouverture : 13 1/2 millimètres ; diamètre de l’ouverture : 10 1/2 millimètres.

=Famille des MELANIIDÆ=

Genre MELANIA de Lamarck.

Melania tuberculata Müller.

1774. Nerita tuberculata Müller, Verm. terr. et fluv. hist., p. 191.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us