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L'Afrique centrale française (part 2 of 5)

Part 2 of 5 · Chevalier, Auguste, Mission Chari-Lac Tchad (1902-1904) · Public domain text

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Contents (5)

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Introduction

* * * * *

Lorsque, au commencement de 1901, je préparais une expédition scientifique pour aller au cœur de l’Afrique après d’illustres devanciers tels que BARTH, NACHTIGAL, SCHWEINFURTH, glaner des documents et recueillir des observations relatives à la géographie et aux sciences naturelles, j’étais déjà un Africain.

Trois années plus tôt, simple étudiant au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, préparant mon doctorat es-sciences, des circonstances tout à fait imprévues et aussi une passion profonde pour la recherche et l’étude des plantes nouvelles que les années n’ont point ralentie, m’avaient amené au centre du Soudan français.

En 1898, le général DE TRENTINIAN qui, à ses fonctions de Commandant des troupes de l’Afrique Occidentale, joignait celle de Lieutenant gouverneur du Soudan français, avait voulu faire succéder à la période de conquête et d’occupation militaire stérile, une ère de paix féconde. Avant d’attirer les commerçants dans l’immense bassin du Niger français et de substituer l’administration civile à l’administration militaire provisoire, DE TRENTINIAN avait tenu à faire inventorier par des spécialistes les ressources naturelles de la colonie, déterminer la nature du sol et même faire connaître en France, par des écrivains et des artistes, les beautés et les richesses du pays afin d’y attirer des hommes et des capitaux.

J’eus le bonheur de faire partie de cette mission, chargé surtout du recensement de la flore, de l’inventaire des produits de l’agriculture et des forêts. Parti sans enthousiasme et après avoir obtenu la promesse formelle du général que je ne resterais pas plus de 3 ou 4 mois au Soudan, je sollicitai dès que je fus sur les lieux la faveur de voir prolonger ma mission et de poursuivre dans toute l’étendue de nos possessions de l’Afrique Occidentale des recherches qui m’avaient enthousiasmé dès le jour de mon débarquement. Non seulement l’étude de la flore africaine allait me passionner désormais, mais tout ce qui pouvait jeter quelque lumière dans mon esprit sur la vie des peuples primitifs que je voyais pour la première fois, sur leur histoire, sur leur organisation sociale, tout ce qui pouvait m’éclairer sur les productions naturelles de ces pays si différents des nôtres, sur les quelques rares problèmes géographiques qui restaient encore à résoudre, en un mot tout ce qui pouvait aider à soulever quelque coin du voile des ténèbres de l’Afrique fut désormais l’unique ambition de ma vie. Sur un itinéraire de plus de 8000 kilomètres, je parcourus pendant 17 mois, de Novembre 1898 à Mars 1900, les régions très diverses de notre empire Sénégal-Soudan.

L’année 1899, que je passai tout entière au Soudan à travers la brousse, m’arrêtant seulement dans les rares postes éparpillés sur les routes de caravanes, ou dans les camps de tirailleurs où je trouvais toujours l’hospitalité la plus cordiale et l’aide la plus dévouée, restera dans mes souvenirs l’époque la plus heureuse de ma vie.

J’ai eu pendant cette période la bonne fortune de faire l’apprentissage de la vie coloniale à la première école d’exploration du monde, parmi ces corps d’élite de l’Artillerie et de l’Infanterie de marine qui ont formé plus tard les troupes coloniales.

Le Soudan était alors leur principal champ d’action. Il était la pépinière où se sont formés la plupart des hommes de volonté auxquels la France doit son Empire colonial. En vivant pendant des mois au milieu d’eux j’ai appris à vouloir et à savoir aller de l’avant, et cela a été tout le secret de la réussite de la mission que j’ai dirigée plus tard. Les documents scientifiques que j’ai recueillis au cours de cette longue chevauchée ne firent qu’exalter ma passion pour les études africaines.

En novembre 1899, je rentrais du Sénégal en suivant la pénible route d’étapes, aujourd’hui remplacée par le chemin de fer du Niger à Kayes. Je voyageais en compagnie de quelques officiers qui revenaient en France au terme de leur séjour colonial. A Billy sur le Haut-Sénégal une cruelle nouvelle nous fut annoncée. Un laconique télégramme Havas apprenait le massacre récent de la mission BRETONNET dans le Moyen- Chari. La plupart de mes compagnons avaient des camarades dans cette expédition. Le premier moment de tristesse passé, tous décidèrent que dès leur retour en France, ils feraient des démarches pour se faire envoyer en Afrique centrale venger leurs amis. Aussi bien le vieux Soudan militaire venait d’être disloqué. Ils rentraient la mort dans l’âme croyant n’avoir plus rien à faire.

« Vous viendrez avec nous au Tchad, me dit l’un d’eux ? — Pourquoi pas, lui répondis-je. » Et dès cet instant toutes mes pensées se concentrèrent vers ce projet qu’à la vérité je croyais encore devoir être d’une lointaine exécution.

Mon séjour en Afrique se prolongea encore de quelques mois par un voyage à travers les régions les moins connues du Sénégal en vue de réunir des collections pour l’Exposition Universelle de 1900.

De retour en France je me mis aussitôt à l’étude rapide des matériaux que j’avais rapportés, de manière à avoir ma liberté d’action le plus tôt possible. Les recherches dans la brousse étaient devenues pour moi d’un attrait irrésistible. La vie calme au fond d’un laboratoire devant un microscope que j’avais rêvée autrefois me pesait désormais. Je suivais avec anxiété les événements qui s’accomplissaient au centre de l’Afrique, ils se succédèrent avec rapidité. Nous apprîmes successivement la concentration au sud du Tchad des trois missions, GENTIL, FOUREAU, JOALLAND-MEYNIER après de tragiques aventures ; la bataille de Koussri qui anéantissait l’empire de Rabah et plaçait sous la domination française le bassin du Tchad. Puis FOUREAU rentra en France après avoir accompli le très long et pénible voyage qui reliait Alger au Congo par Zinder et le Tchad. Enfin le 25 février 1901, GENTIL lui-même était de retour. Je songeai d’abord à me faire présenter par un ami, mais à quoi bon. Il serait toujours temps de le faire intervenir. J’écrivis donc à GENTIL sans me recommander de personne en lui disant que j’étais prêt à continuer, sous ses ordres, la besogne que j’avais commencée au Soudan avec le général DE TRENTINIAN, et en réponse je reçus la lettre suivante :

Paris, le 26 mars 1901.

MONSIEUR,

Je pense comme vous qu’à l’œuvre de conquête et d’organisation d’un pays doit succéder l’étude des ressources naturelles du pays, base d’une exploitation rationnelle.

J’ai déjà demandé au Ministre l’envoi d’un spécialiste chargé de se rendre compte sur place de produits divers qui pourront faire l’objet d’un commerce rémunérateur, en particulier les gommes et les caoutchoucs. Je serais donc très heureux de m’entretenir avec vous sur ce point et sur votre envoi dans le territoire militaire du Tchad.

Veuillez, etc....

C’était tout ce que je désirais et dès lors j’eus l’espoir que l’œuvre dont j’avais conçu le projet depuis plus d’une année allait s’accomplir.

Cependant plus d’une année devait encore s’écouler avant qu’elle pût être mise à exécution. Désireux de m’entourer de quelques collaborateurs pour embrasser un champ d’études plus vaste, la principale difficulté était de trouver la somme relativement élevée permettant d’équiper la mission et d’assurer sa marche pendant deux années.

Durant ce laps de temps, je fis, en normand obstiné, appel à l’appui de tous ceux qui pouvaient me soutenir. Je dois dire que ce ne fut point en vain. Je n’oublierai jamais les précieux encouragements que je reçus des plus hautes personnalités du monde scientifique et colonial pour lesquels j’étais alors un inconnu et qui ont bien voulu m’honorer par la suite de leur amitié.

En même temps que M. E. GENTIL, M. BINGER, directeur de l’Afrique au Ministère des Colonies, nous avait assuré de tout son bienveillant concours. Il en fut de même de M. GUY, chef du bureau des Missions au Ministère des Colonies. A l’Instruction publique le même accueil bienveillant nous fut fait de la part de M. LIARD, alors directeur de l’Enseignement supérieur et M. DE SAINT-ARROMAN, chef du bureau des Missions. De leur côté M. EDMOND PERRIER, directeur du Muséum et M. le Dr HAMY, professeur au même Établissement et membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, voulurent bien nous assurer de leur haut patronage.

La plupart de nos compatriotes dont le nom est lié à la pénétration africaine : SAVORGNAN DE BRAZZA, F. FOUREAU, C. MAISTRE et quantité d’autres explorateurs nous guidèrent aussi de leurs conseils avec une sollicitude que je n’oublierai point.

A l’étranger, G. SCHWEINFURTH, le vénérable doyen des explorateurs africains, qui avait parcouru 38 ans plus tôt la région du Bahr el Ghazal, confinant au Dar Banda où je devais me rendre, eut l’extrême amabilité de m’inviter à aller passer plusieurs jours à Berlin pour me montrer les riches collections qu’il avait rapportées de son voyage au cœur de l’Afrique et me donner des indications qui m’ont été par la suite de la plus grande utilité.

Tant de précieux appuis devaient enfin permettre de constituer la mission au commencement de 1902, successivement la Commission et le Bureau des Missions du Ministère de l’Instruction publique, le Bureau du Ministère des Colonies, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le Muséum d’Histoire naturelle accueillirent favorablement la demande de mission que je leur avais adressée. La Société de Géographie de son côté nous appuya de toute son autorité.

Enfin le 12 avril 1902, M. GEORGE LEYGUES, ministre de l’Instruction publique, signait l’arrêté constituant la mission scientifique Chari- Lac-Tchad et quelques semaines plus tard, M. DOUMERGUE, ministre des Colonies, donnait aussi son approbation à la mission et en acceptait la surveillance.

Le programme que nous avions à remplir était très vaste : Nous devions étudier les productions agricoles et forestières de l’Afrique centrale, la faune, la flore, la constitution géologique, puis l’état social des indigènes que des traités ont placés sous le protectorat de la France, enfin explorer des contrées nouvelles comprises dans la sphère d’influence française au bassin du Tchad. Le Ministère des Colonies nous chargeait spécialement d’étudier tous les problèmes intéressant l’agriculture et le commerce de notre nouvelle colonie. Sur ce sujet, les instructions suivantes me furent remises avant mon départ :

En ce qui concerne les études d’ordre économique qui font partie de votre programme et qui intéressent plus particulièrement mon Département, vous aurez en premier lieu à vous préoccuper de la création d’un jardin d’essais sur l’emplacement où cet établissement vous paraîtra devoir rendre le plus de services. Je vous signale en particulier, les points de Fort-de-Possel, de Fort-Sibut et de Fort- Crampel, comme répondant le mieux d’après l’avis de M. GENTIL aux conditions exigées par cette création.

Vous aurez également à examiner les cultures principales auxquelles le nouveau jardin d’essais devra dès l’abord apporter tous ses soins. La culture des diverses plantes à caoutchouc que produit la région, l’acclimatement des légumes et des fruits d’Europe, la culture des fruits tropicaux présentent à ce point de vue une importance primordiale.

Vos recherches devront ensuite porter sur l’étude générale des plantes à caoutchouc et s’étendre aux essences d’arbres divers produits dans la région comprise entre Fort-de-Possel, Fort-Crampel et Bahr-Sara. Il est important que vous vous rendiez compte des procédés à employer pour l’exploitation et la coagulation du latex. Il y aura lieu de remettre un certain nombre de plants aux indigènes (chefs) et de leur enseigner la façon la plus pratique de récolter le caoutchouc. Quelques essais ont été faits dans ce sens par l’administration locale, ils ont été suivis d’un certain succès, mais j’ai pensé que des procédés plus scientifiques et plus spéciaux à la culture et à la récolte du caoutchouc pourraient être indiqués avec fruit aux indigènes de la région. Il vous appartiendra de procéder à cette nouvelle tentative.

En troisième lieu il importe de déterminer la composition du sol au point de vue minier et minéralogique :

a) de la région montagneuse comprise entre le Haut-Chari ou Bamingui et le pays de Senoussi ainsi que les massifs des M’Bras ;

b) de la région montagneuse des Niellims ;

c) de la région comprise entre les Monts de Gamkoul et les monts de Guéré à la frontière du Ouadaï.

En dehors de ces points spéciaux vous devrez vous attacher d’une manière générale à reconnaître toutes les ressources économiques de la région du Chari et du Tchad. C’est en vue du développement commercial et industriel de nos nouvelles possessions que M. le commissaire du Gouvernement au Chari a insisté sur l’importance de la mission que vous allez accomplir, c’est dans le même but que le Département a pris sa part des dépenses qui doivent vous incomber.

Les crédits, grâce auxquels la marche de la mission fut assurée et qui ont permis au retour de l’expédition d’entreprendre les premiers travaux et les premières publications, avaient des provenances différentes :

1o Chapitre des Missions scientifiques du Ministère de l’Instruction publique ;

2o Chapitre des Missions du Ministère des Colonies ;

3o Budget local du Congo français ;

4o Subvention du Muséum d’Histoire Naturelle, prélevée sur les fonds destinés aux voyageurs naturalistes ;

5o Subvention de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Fondation Benoit-Garnier) ;

6o Concours du Ministère de la Guerre prenant à sa charge à notre retour la solde des officiers attachés à la mission pendant l’élaboration des rapports qu’ils ont fournis.

La Société de Géographie de Paris nous a, d’un autre côté, apporté son généreux concours. Le 30 mars 1905 elle nous décernait le prix JEAN DUCHESNE-FOURNET[1] composé d’une somme de 6.000 francs utilisée pour la présente publication.

En possession des fonds qui devaient assurer la marche de la mission, il me restait à y attacher des collaborateurs pour coopérer à la réalisation du programme que j’avais offert de remplir au Gouvernement, au Muséum d’Histoire Naturelle et à l’Institut.

A la vérité, ces collaborateurs étaient trouvés depuis longtemps ; je les avais rencontrés soit sur les routes d’Afrique, soit au Laboratoire Colonial du Muséum créé depuis peu par M. EDMOND PERRIER et à l’installation duquel j’avais coopéré dès le début.

Le second de la mission, M. HENRI COURTET, officier d’administration de 1re classe d’artillerie coloniale, joignait à ses connaissances techniques une expérience des contrées tropicales de près de quinze années passées dans presque toutes nos colonies. Partout où il avait séjourné, il s’était intéressé aux problèmes économiques et avait acquis sur ces questions un jugement d’une sûreté et d’une précision remarquables. Comme dessinateur et comme topographe il devait rendre en outre de très grands services à la mission.

Je demandai ensuite la collaboration du Dr J. DECORSE, aide-major de 1re classe de l’armée coloniale, correspondant du Muséum, qui devait plus spécialement réunir des collections et des documents relatifs à la faune, à l’anthropologie et à l’ethnographie. DECORSE venait de séjourner près de trois années consécutives à Madagascar, principalement dans la partie si intéressante du Sud de l’île où il avait recueilli de très belles collections entomologiques. Il en était revenu avec une ardente vocation d’explorateur.

Il nous fallait encore la collaboration d’un praticien expérimenté très au courant des cultures tropicales et ayant déjà donné des preuves de son zèle en introduisant ailleurs des plantes utiles. Nous avions vu à l’œuvre au Soudan VINCENT MARTRET qui remplissait ces conditions. Il était en congé en France au moment où la mission s’organisait ; je lui proposai de le prendre comme chef de culture et il accepta avec enthousiasme. Le travail qu’il a fourni pendant la mission a été considérable et il a malheureusement payé de sa vie, dès son retour en France, les efforts qu’il avait dépensés pour l’accomplissement de la tâche qui lui avait été confiée.

Le 18 juillet 1902, la mission arrivait à Brazzaville. Son séjour en cette région fut consacré à l’étude des plantes fournissant le caoutchouc du Congo français. Le résultat le plus important consigné dans trois notes publiées aux Comptes-rendus de l’Académie des sciences fut la découverte de deux espèces de Landolphia nains fournissant par leurs racines le caoutchouc des herbes jusqu’alors inexploité. A son retour à Brazzaville, un an et demi après, la mission eut la satisfaction de constater qu’une usine s’était installée pour l’exploitation de cette richesse nouvelle.

Au cours de la montée du vapeur se rendant dans le Haut-Oubangui, les divers arrêts furent consacrés à l’étude de la flore et de la faune de la grande forêt vierge de l’Afrique équatoriale. Dans l’Afrique intérieure, cette forêt est plus étroite qu’on ne l’avait pensé : au Sud elle commence vers le deuxième degré de latitude sud et au Nord elle s’arrête par 3° 45′ près du confluent de l’Oubangui et de la Lobaï. Sous un dôme imposant croissent en grand nombre des richesses végétales inexploitées : grandes lianes à caoutchouc du genre Landolphia et surtout le Kickxia ou Funtumia elastica, l’arbre à caoutchouc africain par excellence, des caféiers sauvages, des copaliers, des kolatiers, des arbres à teintures, etc...

Le 2 septembre, en plein hivernage, nous parvenions à Fort-de-Possel à l’entrée du territoire du Tchad et presque aussitôt MARTRET installait un Jardin d’essais à Fort-Sibut. Ce Jardin a ensemencé ou multiplié environ 460 espèces de plantes utiles, la plupart offertes gracieusement par la maison VILMORIN-ANDRIEUX, le MUSÉUM, le JARDIN COLONIAL DE NOGENT, etc... Si les essais n’ont pas tous réussi, en revanche on peut considérer comme acclimatés le Mandarinier, le Bananier de Chine, le Papayer à gros fruits du Mexique, diverses variétés améliorées de Manguiers, un certain nombre de plantes ornementales, le Céara, pour ne citer que ceux-là.

Aussitôt les pluies terminées, commencèrent nos voyages à travers les territoires du Tchad. Ils se sont déroulés pendant quinze mois. Environ 500 lieues des sentiers parcourus étaient pour la première fois foulés par des blancs.

Les études les plus intéressantes furent faites dans les trois contrées suivantes :

1o Les Etats du Sultan Senoussi où je séjournai en compagnie de COURTET afin de rayonner dans la région du Dar Fertit à la limite des trois bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil, dans les marais du Mamoum considérés à tort par les caravaniers Arabes comme un grand lac comparable au Tchad, enfin dans une partie du Dar Rounga et du Dar Kouti où CRAMPEL fut assassiné en 1891 sur les bords du Djangara.

2o La région du lac Iro, que nous fûmes les premiers à approcher et à contourner, ce qui nous permit de constater que le Bahr Salamat ne s’y jette pas comme l’avait affirmé NACHTIGAL, mais passe quelques kilomètres plus au sud.

Dans cette région après être entrés en rapport avec la peuplade lacustre des Goullas je découvris une nation Sara orientale différente des Saras de l’ouest que CASIMIR MAISTRE avait le premier signalés. COURTET retourne à Fort Archambault et je poursuis un itinéraire en zig-zags à travers le sud du Dékakiré dans un pays couvert de pics granitiques sur lesquels vit une peuplade de troglodytes (Noubas) qui m’amena dans la capitale de l’Alifa Korbol, chez lequel se trouvait en expédition Gouarang, le sultan du Baguirmi qui m’invita, comme l’avait fait précédemment Senoussi, à parcourir ses Etats.

3o Je continuai mon chemin vers le Dar-el-Hadjer (pays des rochers) ou pays des Koukas situé à l’est du Tchad.

Grâce à l’appui du sultan Gaourang, à celui de Bayour, l’ancien chef de guerre du sultan Acyl, ex-prétendant au trône du Ouadaï et à l’aide des moyens fournis amicalement par le capitaine JACQUIN, commandant la batterie du Tchad, et le lieutenant LEBAS, chef du poste de spahis de la frontière du Ouadaï, je pus étudier la région peu connue située entre le lac Fittri et le sillon du Bahr-el-Ghazal. Dans cette région, la présence de nombreuses pierres polies révéla que l’homme néolithique avait vécu près des pics rocheux à l’époque où le Chari, au lieu de se jeter dans le Tchad actuel, s’en allait par le Bahr-el-Ghazal au cœur du Sahara et peut-être à la Méditerranée. Les dépôts lacustres remontant probablement au tertiaire, ont en certains endroits plus de 50 mètres d’épaisseur. D’autre part des blocs de « Sedd » contenant des débris fossiles de roseaux et d’épais dépôts de coquilles lacustres trouvés à l’est du Kanem, en pleine zone désertique, confirment l’hypothèse émise par NACHTIGAL sur la grande extension ancienne du lac Tchad. Le grand lac était le point terminus de notre expédition, je dus revenir en hâte vers le sud en remontant tout le cours du Chari, et à Fort-Lamy je retrouvai DECORSE.

A Fort-Sibut je retrouvai MARTRET, il avait transformé en un vaste jardin la brousse inculte.

COURTET nous attendait déjà sur l’Oubangui avec la majeure partie des collections. Enfin peu de temps après mon arrivée à Brazzaville avec COURTET et MARTRET arrivait aussi DECORSE et la mission se retrouvait au complet.

Elle rentrait en France le 21 février 1904.

Cette introduction est encore incomplète car il me reste à parler d’un autre collaborateur M. SION, agrégé de Géographie. M. SION a bien voulu me prêter son concours dévoué et désintéressé pour la coordination des divers éléments de ce livre et la rédaction de certaines parties ; je lui adresse à ce sujet mes sincères remerciements.

[Note 1 : La donation faite à la Société de Géographie par M. DUCHESNE- FOURNET et ses deux enfants date du 29 juin 1904. Elle alimente un prix de 6.000 fr. décerné tous les deux ans à un explorateur français ayant le plus contribué soit à notre expansion coloniale ou au développement de l’influence française, soit à la mise en valeur du domaine colonial au point de vue économique ou au point de vue du développement de nos relations commerciales. Il y aurait lieu alors d’utiliser ces fonds soit par une bourse de voyage, soit pour la publication des résultats d’une exploration répondant aux conditions ci-dessus énumérées.]

=L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE= * * * * *

CHAPITRE I

LA ROUTE DE L’AFRIQUE CENTRALE

I. De Bordeaux à Brazzaville. — II. Etudes botaniques autour de Brazzaville. Le caoutchouc des herbes — III. De Brazzaville à Bangui.

* * * * *

I. — DE BORDEAUX A BRAZZAVILLE

A l’encontre de la plupart des explorateurs je n’allongerai point cette relation du récit détaillé de notre traversée et de la description des points de la côte où notre paquebot fit escale.

J’ai visité plus tard une partie de ces escales, j’ai appris à me défier des impressions notées en passant sur ces villes dont plusieurs ont un passé séculaire et dont les autres comme Conakry, Grand-Bassam, Cotonou, Libreville, Loango, bien que plus récentes, sont cependant très connues par suite de l’importance qu’elles ont acquise dans ces dernières années.

COURTET et DECORSE s’embarquèrent à Bordeaux sur la Ville de Maceio, le 15 juin 1902. J’étais parti le mois précédent emmenant avec moi MARTRET et nous nous étions arrêtés au Sénégal pour recueillir dans les principaux jardins les plantes utiles que nous voulions transporter au centre de l’Afrique pour les y acclimater. Je n’oublierai point ni l’extrême bienveillance avec laquelle M. le Gouverneur-Général ROUME facilita nos recherches ni les encouragements que nous reçûmes de la part de tous les fonctionnaires qui le secondèrent dans la réorganisation de l’Afrique Occidentale Française qui venait d’être constituée sur de nouvelles bases.

Le 21 juin la Ville de Macéio passait en rade de Dakar. Nous nous rejoignîmes à bord tous les quatre. J’emmenais pour tout personnel indigène deux Sénégalais : l’un, Moussa Ndiaye, comme préparateur, l’autre comme cuisinier. Nous emportions deux tonnes de bagages. Plus de la moitié de nos caisses renfermaient exclusivement du matériel scientifique, des récipients pour les collections, un énorme stock de papier destiné à sécher les plantes, de la papeterie.

Une de nos caisses était entièrement remplie de livres les plus importants, relatifs aux régions que nous allions visiter : SCHWEINFURTH, Au cœur de l’Afrique ; BARTH (l’édition allemande et la traduction française) ; C. MAISTRE, A travers l’Afrique centrale ; GENTIL, La Chute de l’empire de Rabah ; FOUREAU, D’Alger au Congo par le Tchad ; BENTHAM, Flora nigritana ; OLIVER et THYSELTON-DYER, Flora of tropical Africa (les 6 volumes alors publiés), etc. Deux ans plus tard j’ai eu la joie de les rapporter presque tous intacts. Ils furent pendant toute notre chevauchée d’agréables compagnons, auxquels je sais gré de m’avoir délivré l’esprit des préoccupations irritantes qui conduisent parfois à la « Soudanite ». Plus d’une fois, le corps brisé et les nerfs tendus, j’ai retrouvé le calme en faisant, aidé de ces livres, la détermination d’une plante. Le naturaliste a ainsi, dans la brousse, des moyens de se reposer l’âme qui ne sont pas à la portée des autres mortels.

Sur le paquebot qui nous emportait voyageaient aussi une quinzaine d’officiers allant relever des camarades au territoire militaire du Tchad. Tous se rendaient en Afrique centrale pour la première fois, à l’exception du Dr ALLAIN dont la courageuse intrépidité à l’attaque de Kouno comme à la bataille de Koussri n’est ignorée que de lui. Le Dr ALLAIN évite toute allusion à ces événements, où il a joué un si noble rôle, mais quand on le questionne sur la vie de brousse, il ne s’arrête plus ; il parle du Chari avec l’enthousiasme d’un apôtre, il l’aime passionnément et ses avis nous furent particulièrement précieux.

Le 14 juillet de grand matin nous entrions dans le fleuve Congo. On n’en découvre point d’abord les rives tant l’embouchure est large. A Banane tout près de la mer il mesure 28 kilomètres de large et on a calculé que son débit était de 50.000 à 70.000 mètres cubes à la seconde, soit 140 fois plus important que celui du Rhône.

Peu à peu, au fur et à mesure que nous remontons, la terre ferme se précise : on aperçoit d’abord la ligne sombre des palétuviers, un peu plus loin de véritables berges apparaissent, et la grande savane sans fin avec de hautes graminées, et çà et là un palmier de Guinée Hyphæne guineensis étale son uniformité.

Enfin des reliefs font leur apparition, des croupes arrondies et toutes dénudées ou semées de rares baobabs surgissent à l’horizon. Ces mamelons, élevés parfois d’une centaine de mètres sur le pays environnant, sont coupés de ravins profonds dont la présence est révélée par des lignes verdoyantes descendant le long des thalwegs. Nous passons sans nous arrêter devant Boma, poste de l’Etat indépendant du Congo. Ses larges avenues, ses promenades plantées d’arbres, donnent l’impression d’une ville européenne. Le paquebot continue à s’enfoncer dans l’intérieur, le pays prend un aspect très montagneux, extrêmement pittoresque. Quelques bancs de rochers commencent à encombrer le lit du fleuve. Enfin de véritables rapides arrêtent la navigation. Nous sommes à Matadi et nous y débarquons le 15 juillet au matin. La seule raison d’être de cette ville est sa position au point terminus de la navigation et à la tête de ligne du chemin de fer. Construite en toute hâte, au milieu des rochers, dans des conditions aussi peu hygiéniques que possible, elle laisse la plus détestable impression à tous les Français qui sont obligés d’y séjourner, malgré l’obligeance des fonctionnaires du chemin de fer belge.

« Ce chemin de fer est l’œuvre maîtresse du Congo indépendant, celle qui a demandé le plus de volonté, de ténacité, où fut dépensé le maximum d’efforts personnels. C’est grâce à elle que l’État a pu se développer au lieu de crever des richesses accumulées impossibles à exporter. On peut affirmer qu’en dotant l’État de ce merveilleux moyen de transport, le colonel THYS fut un des fondateurs de la colonie. Il n’est que juste de lui rendre cet hommage, car c’est à sa patience inlassable, à son énergie et à sa foi prévoyante que l’on doit la réussite de l’entreprise[2]. » La voie ferrée, qui se continue pendant 400 kilomètres à travers une véritable Suisse africaine, a exigé un grand nombre de travaux d’art et a coûté environ 70 millions. Elle est entièrement l’œuvre du colonel THYS qui en présenta le projet dès 1887. Les premiers travaux de terrassement furent commencés en mars 1890, mais ce n’est que 8 ans plus tard, en mars 1898, que la locomotive arriva au Stanley-Pool. Actuellement la Compagnie fait plus de un million de recettes par mois. Non seulement elle draine tous les produits de l’intérieur du Congo belge, mais elle est aussi l’unique voie d’accès actuellement pratiquable pour accéder dans le moyen Congo, dans la Sangha, dans l’Oubangui et dans les territoires du Tchad.

Autrefois les Français, pour se rendre à Brazzaville, étaient obligés de s’arrêter à Loango où le transbordement et le débarquement des bagages étaient souvent très pénibles. Les charges étaient alors prises par des porteurs loangos et transportées en suivant des sentiers de brousse coupant la grande forêt du Mayombe, jusqu’au poste créé par DE BRAZZA au bord du Stanley-Pool et qui est devenu la capitale du Congo français. Ce voyage durait environ un mois ; il était très pénible pour les Européens et surtout pour les porteurs indigènes dont un grand nombre mouraient à la tâche. Aujourd’hui on accède à Brazzaville par la voie du Congo belge ; la traversée de Loango à Matadi dure trois jours et le voyage en chemin de fer de Matadi à Kinshassa deux jours. On se rend ensuite sur la rive française du Pool en moins d’une heure. La construction de la voie ferrée belge a donc permis de réaliser, même pour nous Français, de grandes économies, de temps, d’argent et surtout de vies humaines. La construction en territoire français d’un railway joignant la côte du Gabon au Congo navigable, soit par l’Ogôoué et l’Alima, soit par le Kouilou-Niari, eût été sans doute moins pénible et moins coûteuse, mais malheureusement nos financiers et nos hommes d’État n’écoutèrent point le cri d’alarme jeté par DE BRAZZA dès 1886, ou bien ils ne surent s’entendre. Si cette voie avait été construite avant la réussite de l’œuvre du colonel THYS, c’est en traversant nos possessions que les richesses de l’Afrique centrale déboucheraient aujourd’hui à la mer, et depuis longtemps notre Congo serait sorti du marasme économique où il est malheureusement encore plongé.

Le 17 août au matin, la mission Chari-Tchad au complet montait en wagon. Le voyage que l’on effectue ainsi est délicieux même pour les touristes les plus exigeants. Le train marche assez lentement pour qu’on puisse admirer les paysages qui sont parmi les plus beaux que je connaisse en Afrique : il franchit des torrents mugissants ; suspendu parfois en corniche il côtoie des précipices ; il contourne des montagnes dénudées en cette saison ou crevassées par des ravins remplis d’arbres enlacés de lianes. Parfois les quartzites blanchâtres miroitent au soleil ; parfois aussi à proximité des rivières la voie passe entre des dômes de verdure et des avalanches de plantes volubiles fleuries dégringolent en longs festons du haut des arbres et pendent jusqu’au ras du sol. Mais, en général, quel pays pauvre ! Presque partout des pierres, des rochers, un sol ingrat. En cette saison sèche, les herbes sont brûlées ; les chèvres même trouveraient difficilement à vivre. Presque pas d’habitants ; les villages indigènes sont excessivement rares.

En contemplant ces montagnes que les ingénieurs ont dû en mainte place attaquer à la mine, on comprend que cette œuvre a été un travail d’Hercule. Les nombreuses tombes d’Européens disséminées çà et là le long de la voie attestent encore les sacrifices qu’il a fallu faire. Les cadavres des indigènes morts à la tâche n’ont pas laissé de traces, mais c’est par milliers que des existences ont été sacrifiées. Nos sujets de l’Afrique occidentale ont joué un grand rôle comme surveillants, contre- maîtres, ouvriers d’art ou simples manœuvres. Beaucoup d’engagés à Dakar ont perdu la vie à cette besogne, c’est grâce à l’endurance au travail des autres, qu’enfin la construction a pu être achevée. « Sans les Sénégalais le chemin de fer du Congo belge n’aurait jamais été construit ! » ai-je entendu répéter bien des fois par d’anciens chefs de chantiers, meilleurs juges que personne.

Un coup de sifflet prolongé : nous arrivons à Toumba (kilomètre 187). On doit passer la nuit dans ce misérable campement, sorte de caravansérail où les voyageurs s’entassent dans d’affreuses cases en planches décorées du nom d’hôtels. Dans la soirée nous avons le temps de faire une excursion dans la brousse. Je suis un peu surpris de retrouver là vers 4° S. des paysages, des aspects de végétation presque identiques à ceux du Soudan. Parmi les arbustes rabougris qui caractérisent la flore de la brousse, beaucoup sont les mêmes dans l’une et l’autre région : Gardenia Thunbergia, Sarcocephalus esculentus, Crossopteryx febrifuga, Anona senegalensis. Dans un pli de terrain nous rencontrons l’épaisse et haute végétation des galeries avec des arbres de plus de 40 mètres tout enlacés de lianes.

Parmi ces lianes notons l’existence du Landolphia Klainii Pierre portant à cette époque de gros fruits ronds, quelques-uns de la grosseur d’une tête d’enfant. Certaines de ces lianes ont été entaillées et exploitées avec tant d’acharnement que les branches sont mortes. L’écorce se détache sous la pression des doigts et en la brisant on constate qu’elle renferme une grande quantité de caoutchouc qui s’étire en longs fils élastiques. Généralement de nouvelles repousses sont nées sur les souches mutilées, mais il est impossible de fixer l’époque à laquelle ces nouvelles tiges seront en état d’être exploitées. — Pendant que COURTET recueille des fruits pour les dessiner, je suis amené à constater le procédé curieux par lequel cette plante effectue sa dissémination.

A maturité, le fruit de cette liane, comme celui de tous les Eulandolphia, est constitué par un exocarpe formé de sclérites très résistantes serrées les unes contre les autres et enveloppant hermétiquement les parties parenchymateuses internes et les graines au nombre de 20 à 70. Cette carapace indéhiscente est seulement interrompue dans la partie qui correspond à l’insertion du pédoncule et délimite une aire circulaire de 1 centimètre de diamètre environ. Lorsque le fruit, arrivé à maturité dans la saison sèche (ordinairement dans le courant de juillet au Bas-Congo), se détache par suite de son propre poids et tombe sur le sol de la forêt, la petite zone circulaire est vite attaquée par les insectes. Les larves des termites (ou fourmis blanches), qui n’ont pu attaquer le sclérenchyme trop résistant, pénètrent à l’intérieur du fruit par l’ouverture. Elles dévorent toutes les parties parenchymateuses et notamment la pulpe acidulée qui entoure chaque graine. En même temps elles transportent de la terre humide à l’intérieur du fruit. Les graines qui n’ont pas été attaquées à cause de leur albumen corné qui protège l’embryon se trouvent ainsi environnées d’une espèce de boue dans laquelle elles germent en quelques jours. Les jeunes plantes enfermées dans une chambre close s’étiolent et leur tigelle s’allongeant démesurément se recourbe plusieurs fois sur elle- même à l’intérieur de la cavité. Parfois l’extrémité d’une jeune tige parvient à sortir par l’ouverture correspondant à l’insertion du pédoncule, mais le plus souvent les plantules demeurent enfermées dans la cavité exocarpique jusqu’à ce que les agents atmosphériques ou les animaux aient brisé la carapace scléreuse. Alors seulement les racines pénètrent en terre, les tigelles se redressent et développent des feuilles et les termites vont chercher abri ailleurs. Chaque buisson de Landolphia Klainii est ainsi environné de nombreuses plantes jeunes groupées par paquets, chacun de ces paquets correspondant à un fruit dont les graines ont germé sur place. La plupart de ces plantes meurent étouffées sous l’ombrage épais de la forêt. Seuls les pieds les plus robustes allongent démesurément leurs entre-nœuds, accrochent leurs premières vrilles et c’est seulement quand elles sont parvenues à s’étaler à la grande lumière sur l’extrémité des rameaux des arbres- supports qu’elles se développent normalement.

Nous reprenons le train le lendemain matin. Nous revoyons des paysages analogues à ceux de la veille, mais les terres cultivables et les galeries forestières se font plus fréquentes. En quelques gares des sacs d’arachides récoltées à proximité de la ligne sont entassés pour être chargés sur un prochain train descendant vers Matadi. Puis nous passons devant la mission de Kisentou créée par les Jésuites. De très vastes cultures s’étendent aux environs. Enfin le pays cesse d’être accidenté, de grandes plaines sablonneuses semées de beaux arbres dès que le sol renferme de l’humidité annoncent l’approche du Pool.

A 3 heures nous stoppons en gare de Kinshassa. C’est là que nous devons descendre du train qui atteint lui-même son point terminus, Léopoldville, situé à 12 kilomètres plus loin. A Kinshassa passent tout le ravitaillement et toutes les marchandises destinées au Congo français et au Tchad, ainsi que tous les produits d’exportation qui en proviennent. C’est dire que le mouvement commercial est assez développé. Il eût donc été naturel de construire une petite voie Decauville joignant la gare à l’embarcadère sur le Pool. Rien de semblable n’existait ni en 1902 ni à notre retour en 1904 : à la descente du train tout voyageur devait aussitôt engager des manœuvres pour faire porter ses bagages à bord d’un vapeur appartenant à l’administration ou loué par des particuliers. Le gouvernement de l’Etat indépendant a entretenu longtemps à Kinshassa un important corps de troupes indigènes, dont une belle plantation de caféiers de Libéria, déjà en plein rapport en 1902, rappelle le séjour. Une usine pour la préparation du café fonctionnait aussi à la même époque et on y traitait le café récolté dans tous les districts de l’intérieur.

Le 17 juillet 1902, nous débarquions à Brazzaville après avoir traversé le Pool. D’abord simple camp de brousse fondé par DE BRAZZA en 1880 et laissé à la garde du sergent sénégalais MALAMINE jusqu’en 1882, Brazzaville, grâce à sa situation sur le Stanley-Pool, juste en amont du point où le Congo cesse d’être navigable, a acquis une importance de tout premier ordre. Pourtant la capitale du Congo français nous réservait une vive déception. Qu’on imagine une vaste étendue de brousse montueuse, mal défrichée, occupée çà et là par des maisons dont la plupart, d’aspect minable, sont reliées entre elles par des sentiers grimpants, les uns encombrés de hautes herbes sur les bords, les autres transformés en profonds ravins. Le sol est très sablonneux et le ruissellement entraîne peu à peu vers le bas le sol des plateaux. A la suite d’une pluie abondante on voit apparaître de larges et profonds fossés à travers la ville. Une seule installation paraît conçue avec esprit de suite et porte l’empreinte d’une volonté intelligente. C’est la mission catholique établie assez loin du fleuve, sur le plateau qui domine la ville. Elle est entièrement l’œuvre de Mgr AUGOUARD dont l’activité n’a pas eu de cesse depuis le jour de son arrivée (1884). De grands bâtiments bien aménagés, de vastes champs cultivés en bananiers, en manioc et en patates, pour les indigènes, un vaste potager européen, de magnifiques vergers remplis de manguiers, d’avocatiers et d’orangers, des plates-bandes d’ananas le long de toutes les allées, des bordures de vétiver ou d’andropogon citronnelle au bord des sentiers, un beau troupeau de bovins et un grand nombre de moutons dont l’acclimatation a été très laborieuse, tels sont les principaux résultats matériels obtenus par l’effort des missionnaires et des indigènes dont ils se sont entourés. Le reste du chef-lieu présentait, en 1902, l’aspect d’un camp abandonné, comme si quelque épidémie avait forcé les habitants à fuir au loin. Nous logions près du Pool, dans une malheureuse masure sans portes, au toit délabré, l’herbe poussait jusqu’à l’entrée, les chauves- souris avaient élu domicile à l’intérieur.

Quel contraste avec la ville belge de Léopoldville dont on aperçoit la silhouette blanche de l’autre côté du Pool ! J’ai visité ce centre en décembre 1903 à mon retour. On y sent une organisation, on y voit de larges boulevards, des squares, des maisons en pierre comme en Europe. C’est une installation durable, sans cette apparence de provisoire ou d’abandonné de Brazzaville. Léopoldville n’est qu’un ensemble d’ateliers et de chantiers où du matin au soir Européens et noirs travaillent à des besognes précises, conçues, étudiées et surveillées par des hommes compétents. « On y sent ce qui fait la force de nos voisins, une discipline énergique complétant un remarquable esprit de suite. »

II. — ÉTUDES BOTANIQUES AUTOUR DE BRAZZAVILLE.

LE CAOUTCHOUC DES HERBES

Nous aurions voulu quitter au plus tôt Brazzaville, alors foyer de fièvre et nid de discorde entre Européens désœuvrés (c’est là que dut naître autrefois la « congolite »). Malheureusement le vapeur Albert Dolisie qui devait nous transporter jusqu’à Bangui n’était point revenu de la Sangha où il avait transporté M. ALBERT GRODET, commissaire général du Congo. Du reste la plus grande partie de notre matériel, que nous avions laissé à Matadi, ne nous était pas encore parvenu.

Je résolus d’employer cette période d’arrêt à des recherches d’histoire naturelle et elles furent extrêmement fructueuses, car peu de régions africaines présentent une flore et une faune plus riches que les environs du Pool. Le relief est formé de plateaux sablonneux faiblement ondulés, recouverts d’une brousse peu compacte qui est soumise chaque année aux incendies des herbes.

Le caoutchouc, qui est aujourd’hui la plus grande richesse forestière du Congo, n’était guère exploité autour de Brazzaville. L’arbre à caoutchouc, Funtumia elastica, ou Iré n’existe que beaucoup plus au Nord dans la grande forêt équatoriale. Quant aux lianes donnant du caoutchouc de valeur (Landolphia owariensis et L. Klainii) on ne les rencontre que dans quelques rares plis de terrain et en très petite quantité. Les incendies dévastateurs les ont fait disparaître des plateaux ou en ont amené au moins la transformation.

Depuis quelques années, plusieurs explorateurs avaient parlé du caoutchouc des racines, nommé encore caoutchouc des herbes, parce que la plante qui le fournissait était, disait-on, une herbe vivant au milieu des prairies de l’Angola et de l’Afrique centrale. Aucun observateur n’avait encore précisé la véritable origine botanique de ce caoutchouc, ni fait connaître le mode de vie et de végétation de cette plante vaguement signalée autour de Brazzaville. Un jeune et actif agent de culture, M. LUC, me montra un jour la plante que l’on considérait comme donnant le caoutchouc des racines. C’était le Carpodinus lanceolatus décrit quelques années plus tôt par le botaniste allemand K. SCHUMANN. La plante avait des tiges grêles, presque herbacées, très pauvres en latex. Mais quand on brisait la racine il s’en écoulait un peu de lait. Nous recueillîmes une petite quantité de ce latex et nous pûmes nous assurer qu’il ne donnait aucune trace de caoutchouc, mais laissait déposer une résine sans valeur. Il fallait donc chercher autre chose.

Sur les plateaux déboisés de l’Afrique intérieure, brûlés périodiquement par les feux de brousse, on rencontre des Landolphiées présentant comme le Carpodinus lanceolatus un mode de vie très différent de celui des lianes de forêts. Leur système souterrain acquiert un très grand développement ; ces plantes, et notamment le Carpodinus lanceolatus, ont des rhizomes vivaces enfoncés profondément en terre. Au contraire leur tige aérienne, brûlée périodiquement, qui est devenue annuelle ou bisannuelle, reste naine, souvent herbacée et dépourvue de vrilles, n’ayant pas besoin de s’accrocher aux arbres. A la fin de la saison sèche, elles portent souvent à l’extrémité d’une tige très grêle un ou deux gros fruits qui à maturité font courber la tige pour venir toucher le sol. Au moment des incendies la cendre des herbes et les débris végétaux les recouvrent et les protègent contre le feu. Les graines ainsi enterrées se trouvent dans d’excellentes conditions pour germer lorsqu’arrivent les premières pluies. Et quand bien même la chaleur aurait détruit l’embryon, l’espèce ne serait pas pour cela menacée de disparaître, car bientôt des jeunes pousses groupées en faisceaux, après avoir pris naissance sur les rhizomes souterrains, viennent s’épanouir au-dessus du sol et continuent à s’allonger jusqu’au jour où elles ont le sort des premières. Ce phénomène se répétant chaque année a marqué d’une profonde empreinte la végétation des plateaux. Les seules espèces végétales qui se soient multipliées sont celles qui ont de longs et puissants rhizomes comme les Aframomum, plusieurs graminées de la tribu des Andropogonées, une salsepareille (Smilax Kraussiana), enfin la vulgaire fougère Grand-Aigle (Pteris aquilina L.) de nos landes d’Europe, extrêmement abondante en Afrique au S. de l’Équateur.

Si le Carpodinus lanceolatus ne donnait pas de caoutchouc il n’en était pas de même de deux autres Landolphiées qui n’avaient point encore attiré l’attention parce qu’elles étaient plus clairsemées. L’une est le Landolphia Tholloni décrit par A. DEWÈVRE en 1895 et dédié au voyageur THOLLON, l’un des compagnons de JACQUES DE BRAZZA (frère cadet du grand explorateur)[3]. Le Landolphia Tholloni est un petit arbuste très rameux, haut de 0m,15 à 0m,30, ayant la taille et le port de l’Avielle myrtille des bois d’Europe. Le fruit presque sphérique à maturité, ayant 0m,05 de diamètre, renferme quelques graines entourées d’une pulpe comestible.

Les rameaux aériens ne mesurent que 1 ou 2 millimètres de diamètre et sont dépourvus de caoutchouc ; au contraire les parties souterraines âgées en contiennent en abondance. Elles se composent de longs rhizomes, enfoncés obliquement jusqu’à 0m,40 ou 0m,60 de profondeur et émettant des ramifications qui courent horizontalement et à une plus faible profondeur en produisant dans le sol sablonneux de distance en distance des paquets de tiges dressées. Ces rhizomes mesurent de 6 à 10 mètres de long et ont un diamètre moyen compris entre 4 et 10 millimètres. Lorsqu’ils sont secs ils contiennent jusqu’à 4 à 5 p. 100 de caoutchouc de toute première qualité. On peut le recueillir en broyant l’écorce qu’on pulvérise et qu’on débarrasse, dans un courant d’eau, des matières autres que le caoutchouc. L’abondance de cette plante dans la région de Brazzaville, et aussi probablement dans presque tout le pays batéké est telle que les rhizomes forment en certains endroits un lacis inextricable dans le sol. Nous avons recueilli jusqu’à 4 kilogrammes de racines fraîches sur une surface de 6 mètres carrés, bien qu’une partie des racines brisées fussent restées en terre.

Une autre Landolphiée de la région produisant aussi du caoutchouc dans ses racines est le Landolphia humilis K. Schum. ; simple forme dérivée par mutation du Landolphia owariensis Pal. Beauv. Tandis que le Landolphia Tholloni est constamment dépourvu de vrilles et a perdu la faculté de devenir une liane, puisque la tige aérienne se dessèche tous les ans, même si le feu de brousse ne l’atteint pas, le Landolphia humilis est moins profondément adapté. Il peut aussi, comme son congénère, fleurir presque au ras du sol et même donner des fruits, mais si plusieurs années de suite, l’incendie annuel cesse de se produire, certaines pousses de la plante s’élèvent plus haut et au dessous de l’inflorescence terminale naîtront des rameaux portant des vrilles qui s’accrocheront aux herbes. Si des arbustes se trouvent à portée, la plante s’élèvera encore davantage de manière à former une plante sarmenteuse. A la fin de la saison sèche, loin de se dessécher la pousse du Landolphia humilis épargnée par le feu continuera à s’allonger et si elle n’est pas atteinte par l’incendie pendant plusieurs années de suite, elle deviendra une véritable liane qu’aucun caractère botanique important ne distinguera plus du Landolphia owariensis[4]. Les rhizomes desséchés du Landolphia humilis ne contiennent que 2 à 3 p. 100 de caoutchouc et c’est la raison pour laquelle on ne les a pas encore exploités. On commence à tirer parti de l’autre espèce.

Pendant notre séjour à Brazzaville nous avons envoyé des notes à l’Académie des Sciences pour faire connaître le résultat de nos investigations, nous avons en outre adressé à plusieurs laboratoires scientifiques des échantillons de racines destinés à l’étude chimique pour déterminer la richesse caoutchoutifère de ces racines. Le résultat de toutes ces recherches fut d’attirer l’attention du commerce sur le caoutchouc des herbes, et, à notre retour, le 25 décembre 1903, nous eûmes la satisfaction d’apprendre qu’une usine s’était installée à Brazzaville pour exploiter les rhizomes du Landolphia Tholloni dont personne n’avait encore tiré parti au Congo français.

Le Commissaire-Général rentra à Brazzaville à la fin de juillet. M. GRODET s’était imposé un très pénible voyage pour aller enquêter lui- même sur les troubles survenus quelques mois plus tôt dans la région d’Ouesso. Malgré ses fatigues et la hâte qu’il avait de rentrer à Libreville, il m’accorda de longues audiences, et il donna aussitôt les ordres nécessaires pour que le vapeur de l’administration pût transporter au plus tôt vers Bangui le personnel et le matériel de la mission, ainsi que tous les militaires de la relève du Tchad. Nous allions parcourir ainsi les 1400 kilomètres qui, par le fleuve Congo et son affluent l’Oubangui, séparent Brazzaville du poste de Bangui.

III. — DE BRAZZAVILLE A BANGUI

5 août, sur la Dolisie. — Nous avons quitté Brazzaville le 3 août à 9 heures du matin sur l’Albert Dolisie[5], vapeur appartenant au Service administratif du Chari, qui l’a fait construire pour effectuer le transport de son matériel et de ses troupes jusqu’à Bangui. Assez confortablement installé pour recevoir quelques passagers blancs, il est manifestement insuffisant dans le cas présent où nous allons être une trentaine d’Européens à bord, littéralement empilés les uns sur les autres. MM. CASTAING, chef du service administratif du Chari, BOUTEILLER, agent général de plusieurs sociétés concessionnaires, et correspondant du Temps, LUC, directeur du jardin d’essai de Brazzaville, dont nous avons mis chaque jour l’obligeance à contribution, le lieutenant DELAUNAY, un vieil ami du Soudan retrouvé ici, sont à l’embarcadère, ainsi d’ailleurs que la plupart des fonctionnaires et commerçants de la localité et nous serrent une dernière fois la main.

Après avoir dépassé la pointe de l’île de Mafou nous sortons du Stanley- Pool, immense nappe d’eau où le Congo s’élargit avant la barrière des Stanley-Falls. Le Pool mesure en certains endroits 28 kilomètres de largeur et lorsqu’on le voit, par un ciel pur, encadré de toutes les hauteurs qui l’environnent il a un aspect véritablement grandiose. Au loin, on perçoit le bruit formidable des chutes.

A la sortie du lac, notre bateau remonte pendant trois jours, la région que les Belges ont nommée depuis longtemps Le Couloir. Le fleuve, resserré entre des collines escarpées, mesure seulement 1.000 à 1.500 mètres de large. C’est un chenal allant du N. au S., qui a mis en communication la mer intérieure avec la région.

6 août, dans la région des îles du Congo après la Léfini. — Le fleuve, large de 8 à 15 kilomètres, est rempli d’îles basses, inhabitées, couvertes d’une végétation arborescente. De grands arbres émergent seuls çà et là des fourrés inextricables de Palmiers, d’arbustes, de roseaux[6]. Les rives sont bordées d’une Urticacée, dont les racines adventives s’enfoncent dans l’eau et la vase et dont la partie aérienne, haute de 3 à 4 mètres, présente des rameaux s’étalant et se ramifiant de toutes parts. Comme c’est l’aspect habituel des rideaux de Palétuviers qu’on rencontre à l’embouchure des fleuves africains, la plupart des voyageurs ont pris cet arbuste pour un palétuvier. Il entoure presque complètement les îles, excluant tout autre végétal si ce n’est un Calamus ou rotang très épineux, dont la base, qui baigne également dans l’eau, forme des fourrés impénétrables.

Dans la traversée de cette immense nappe qui s’élargit en certains endroits jusqu’à 30 kilomètres d’une rive à l’autre, on jouit de ce grand calme de la nature africaine qui avait tant frappé Stanley. Le ciel, d’un gris de plomb, se confond à l’horizon avec l’eau boueuse aux reflets d’un vert sombre ; un étroit liseré violet en masque la limite au loin. Pas une ride n’agite, le soir, cette nappe infinie ; pas un bruit ne s’élève ni du fleuve ni de la rive que nous côtoyons. Seul le Dolisie, qui file librement dans cette mer intérieure, trouble la sérénité de la soirée. La vie animale est très rare, contraste frappant avec le fourmillement des êtres qui s’agitent le long des fleuves soudanais, tels que le Sénégal et le Niger. Pas un poisson ne révèle sa présence par un saut à la surface ; point de bandes d’oiseaux de rivage sur les sables découverts. Les troupeaux d’antilopes venant boire au fleuve, si communs dans le moyen Niger, sont inconnus ici. A peine si, deux ou trois fois par jour, on aperçoit un groupe d’hippopotames hors d’atteinte. Il semble que dans ces contrées toute la richesse de la nature se soit concentrée dans la végétation.

A 6 h. et demie le bateau mouille dans une île pour faire du bois. Les laptots sont débarqués et toute la nuit en entend résonner leurs cognées dans la forêt. De temps en temps un arbre s’abat avec des craquements formidables. Le chant des cigales, des grillons, des coassements de grenouilles, tous les bruits de la forêt et du fleuve qui ont succédé, dès la nuit close, au silence de la journée, sont couverts par le fracas de ces chutes et jusqu’à l’aurore toute l’île est en émoi.

7 août, Likouba ou Likounda, après le confluent de l’Alima. — La région que traverse le fleuve est encore une grande plaine basse sans aucune ondulation, mais le sol, au lieu d’être à fleur d’eau, émerge de quelques mètres au-dessus du niveau. Il en résulte une végétation toute différente : la forêt offre de larges éclaircies, et les grandes prairies d’Andropogon[7] complètement dépourvues d’arbres et d’arbustes, viennent finir à la rive. Ces éclaircies au milieu des bois et des marais sont toujours favorables à la culture. Aussi le village de Likouba contraste-t-il agréablement avec les misérables groupes de huttes que nous avons aperçus de très loin en très loin depuis notre départ de Brazzaville, sur la rive française. Des cases spacieuses d’indigènes, déjà peu vêtus, de belles plantations vivrières bordent le rivage. Les Bananiers et les Elæis ombragent ces cultures. C’est la première fois que le Palmier à huile se présente en si grande quantité dans l’intérieur du Congo, mais ici, contrairement à ce qui existe à la Guinée, au Dahomey et au Bas-Niger, il est surtout exploité pour le vin de palme et non pour l’huile. Ce dernier produit se vendait depuis le confluent de la Léfini 0 fr. 75 le litre. Il valait à Brazzaville 1 franc.

7 août, entre Bonga et Loukoléla, après le confluent de la Sangha. — A mesure que nous remontons, le pays devient plus varié : forêts, prairies, bois inondés, bancs de sable, alternent.

Vers 1 h. et demie nous avons fait du bois à Likouala-Mossaka où est installée une petite factorerie française. De grands Rôniers marquent l’emplacement du village ; au Congo nous avons toujours vu ce palmier à proximité des habitations ou sur l’emplacement des groupements détruits. C’est le caoutchouc qui forme l’article principal du commerce de cette factorerie. La liane à gros fruits (Landolphia Klainii) croît d’ailleurs à proximité du village et ses fruits pyriformes d’un beau jaune, atteignant la grosseur de la tête d’un enfant, sont arrivés à parfaite maturité.

Depuis le confluent de l’Alima nous rencontrons de véritables forêts de Copaliers, surtout dans les îles et sur la rive belge. Leurs troncs d’un blanc cendré, ne se ramifiant qu’à une grande hauteur, leur donnent l’aspect de nos hêtres, mais les rameaux s’étalent en parasol au lieu de dessiner un dôme arrondi. Les bois qu’ils forment ressemblent, vus du fleuve, à de grandes futaies de France. Ces arbres donnent le Copal dont on retrouve les concrétions après l’inondation, le long du fleuve, jusqu’aux Stanley-Falls. La gomme copal découle des arbres en grosses larmes qui jonchent la terre ; le sol contient parfois aussi des blocs de cette résine, déposés au cours des siècles à mesure que les arbres disparaissaient et que la forêt se reconstituait d’elle-même. Le Copalier du Haut-Congo appartient au Copaiba Mopane Otto Kuntze, plante voisine du Trachylobium hornemannianum qui fournit le copal de la Zambésie et de Madagascar. Sur les rives du fleuve le Copaiba est presque toujours mélangé au Berlinia, autre Légumineuse arborescente dont les belles fleurs blanches, très parfumées le soir, avaient frappé d’admiration SCHWEINFURTH.

En approchant de l’équateur, la végétation devient plus épaisse, les lianes montent à la cîme des plus hauts arbres ; parvenues aux sommets, elles s’étalent sur les branches ou retombent en longues guirlandes aux tons d’émeraude les plus divers, aux fleurs d’une variété de coloris infinie. Un Combretum, aux longs épis de fruits roses ou mordorés, se mêle en ce moment aux grandes fleurs des Berlinia. Le fleuve est tout bordé d’un arbuste qu’on distingue mal à distance, mais qui ressemble à s’y méprendre à des touffes de lilas couvertes de gerbes de fleurs blanches. Bientôt va commencer la luxuriante végétation équatoriale. Dans les forêts impénétrables, constituées par d’innombrables essences, les troncs séculaires pourrissent sur place, étouffés par les jeunes arbres de plus belle venue ou par les avalanches d’épiphytes : Fougères, Orchidées, lianes, Ficus descendant au ras du sol après avoir enlacé l’écorce. Par endroits la forêt finit brusquement et de hautes herbes, dont les chaumes s’élèvent à plus de 3 mètres de hauteur (Andropogon, Vossia, riz sauvage) forment des prairies ininterrompues où viennent pâturer les hippopotames. A la hauteur du confluent de la Sangha nous en rencontrons de nombreux troupeaux, après surtout qu’une légère pluie, survenue dans l’après-midi, eut rafraîchi l’atmosphère.

8 août, avant d’entrer dans l’Oubangui. — La forêt s’étend partout et recouvre même les îles innombrables qui remplissent le fleuve, large par endroits de 20 kilomètres. Le matin à 8 heures nous nous arrêtons un moment au village mangala de Kassa, situé en aval de Liranga. Il est abandonné depuis les troubles de la Sangha et beaucoup d’autres sont, paraît-il, dans le même cas. Les habitants, craignant notre intervention et nos répressions, ont fui dans la forêt où ils sont hors d’atteinte. Rien ne peut traduire l’impression lamentable que l’on ressent, à la vue des paillotes éventrées par les orages, des arbres fruitiers que les gens du bateau dépouillent sans raison avant la maturité, des champs de manioc négligés, où viennent se repaître les singes et les phacochères. Et pourtant tout cela représentait un effort considérable pour ces peuples que l’on dit apathiques. Il avait fallu conquérir sur la forêt ces quelques hectares de terres cultivées, lutter longtemps contre elle pour l’empêcher de reprendre sa place et maintenant elle va redevenir, pour des siècles sans doute, maîtresse du sol. Déjà les graines d’arbres ont germé dans les champs et les hautes herbes poussent sur les sentiers abandonnés.

Ce village avait eu des cultures variées dont on retrouvait encore les traces. Outre le manioc doux et le manioc amer, formant la base de l’alimentation, on rencontre quelques belles plantations de grands bananiers, deux espèces de patates, deux espèces de tabac et le chanvre que l’on fume aussi, une tomate très amère employée pour assaisonner les mets indigènes ; le piment enragé (Capsicum frutescens) croissant jusque sous la forêt et complètement naturalisé, le Tephrosia Vogelii cultivé par les pêcheurs[8].

Comme arbres fruitiers on ne rencontre que le papayer dont les graines se ressèment d’elles-mêmes autour des habitations et le citronnier à petits fruits qui atteint ici les proportions d’un arbre.

Mais au milieu de toutes ces plantes alimentaires, ce que nous ne nous attendions guère à rencontrer et que nous avons pourtant vu en fruits, c’est une forte touffe de bananiers de Chine (Musa sinensis). Ce bananier, originaire d’Extrême-Orient, est, depuis quelques années surtout, cultivé dans presque toutes les colonies. C’est lui qui fournit « la banane des Canaries », la seule vendue sur les marchés de Paris et de Hambourg. Sa taille naine, ses feuilles petites, mais larges, d’un vert-glauque le font facilement reconnaître. Un rejeton mis en terre peut porter des fruits mûrs six mois plus tard. Ces fruits viennent par régimes très fournis portant jusqu’à 200 bananes qui mûrissent successivement et restent adhérentes à leur pédoncule. C’est un avantage incontestable, car les fruits de toutes les autres variétés, s’ils ont parfois plus de saveur, mûrissent souvent en une nuit après que le régime a été cueilli et se détachent aussitôt de leur pédoncule. Il paraît que c’est Mgr LE ROY qui a apporté le premier bananier de Chine au Congo français, et qui l’a fait cultiver au jardin de la mission de Libreville. Les Européens l’ont vite répandu dans tous les postes, et, à Brazzaville, en particulier, il en existe en plusieurs endroits de la ville. J’étais cependant loin de penser qu’il eût dépassé ce point et surtout qu’il fût entré dans la culture indigène.

La forêt environnant le village est insondable ; sous la voûte des arbres et des lianes, on parvient à s’enfoncer de quelques centaines de mètres, mais bientôt le chemin est barré par des branches enlacées formant des obstacles infranchissables. Le botaniste maudit ces obstacles ainsi que la hauteur des arbres où les fleurs s’épanouissent hors de toute atteinte. Les géants de la forêt dans cette région sont des Légumineuses et principalement des Cæsalpiniées.

Le Copalier à lui seul forme des futaies ininterrompues, le Fromager (Eriodendron) est aussi assez fréquent, mais il n’atteint pas les proportions de celui qui vit au Soudan nigérien. Ses feuilles sont actuellement tombées, ses capsules, d’à peine 5 centimètres de longueur, ne sont pas encore mûres. C’est très probablement une espèce nouvelle. Les Elæis assez communs, leurs panaches dégarnis de feuilles, indiquent qu’ils sont utilisés pour retirer du vin de palme ; l’huile produite par les fruits est également d’un usage courant dans le pays.

8 août (9 heures soir), Djoundou, à l’entrée de l’Oubangui. — Nous avons pénétré sans transition dans la seconde grande artère fluviale du Congo, l’Oubangui, qui a, comme le fleuve où il se jette, plusieurs kilomètres de largeur. Il est comme lui semé d’îles basses, toutes boisées, et environné de forêts de Copaliers. A cette époque de l’année, ses eaux toutes jaunes sont très boueuses. Il draîne en effet une région où la saison des pluies bat son plein.

A 8 heures du soir nous nous sommes arrêtés au village de Djoundou. Un sénégalais avec quelques miliciens bangalas garde seul le petit poste. L’Européen, chef de milice, est décédé quelques mois plus tôt et sa tombe modeste se dresse sur les bords escarpés du fleuve. Les croix funéraires sont généralement les premiers monuments qui frappent la vue, quelle que soit la région où on pénètre en Afrique, partout où l’Européen est déjà passé. Deux morceaux de bois, inhabilement cloués, à inscription effacée, marquent partout les traces de la pénétration de la race blanche, et le long de la ligne du chemin de fer belge, par exemple, ils indiquent, mieux que les maisons européennes, les points où ont dû se déployer les plus grands efforts. La mort d’un Européen installé dans le fond de la brousse, et même l’abandon du poste qu’il a fondé laissent heureusement quelque chose de plus durable. Longtemps après qu’il a disparu les arbres fruitiers qu’il a plantés persistent au milieu de la nature sauvage et attestent que son séjour a été bon à quelque chose. A Djoundou, les cases croûlantes, derniers restes du poste, sont environnées des vestiges d’un jardin potager, dans lequel se trouvent de beaux Manguiers, ainsi que des Citronniers et des Papayers déjà chargés de fruits. Nous en faisons le tour à la lueur d’une torche. Les quelques rares habitants qui n’ont pas abandonné le village sont misérables. N’ayant pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe autour des reins, ils vivent de racines de manioc et de poisson fumé assaisonné avec l’huile d’Elæis. A cette heure de la nuit ils sont réunis par groupes de 4 ou 5 autour d’un flambeau brûlant des morceaux de la gomme copal de la forêt. Quelques-uns fument du tabac dans des cornes d’antilope en guise de pipe.

9 août (10 heures matin), Bokola, à proximité de l’Équateur. — La forêt épaisse et sans clairières environne toujours le fleuve ; les troncs blancs des Copaliers et la couronne de palmes des Elæis tranchent seuls sur la masse vert sombre uniforme. La forêt équatoriale couvre les plus petits îlots et sur les berges les guirlandes de lianes pendent jusqu’au ras de l’onde. De nouvelles espèces sont apparues. Les Cæsalpiniées dominent dans les bois comme arbres[9] ; ce sont au contraire les Landolphiées et les Combrétacées qui fournissent les lianes les plus fréquentes. Un nouveau Landolphia, à grandes fleurs blanches analogues à celles du L. florida, forme maintenant de véritables corbeilles de roses tout le long de l’Oubangui.

9 août (9 heures soir), Youmba. — Nous avons dépassé l’Equateur et le village où nous nous arrêtons dans la soirée est environ par 0° 30′ N. Une factorerie européenne, dépendance d’une des concessions du Congo, est établie sur le fleuve. Son approvisionnement en objets de traite est à peu près nul et comme produits du pays elle n’a réussi à drainer en plusieurs mois que quelques centaines de kilogrammes de caoutchouc et encore moins d’ivoire.

La plupart des habitants, effrayés par les répressions de la Sangha, se sont réfugiés dans la forêt. Ceux qui restent permettent de se faire une idée favorable de ces indigènes. Bien que très différents des Bangalas vus précédemment, ils feraient partie de la même peuplade ; tous ces groupements sont d’ailleurs sans aucune cohésion. Les hommes sont forts et d’une taille supérieure à la moyenne. Le corps cuivré est couvert de tatouages variés ; un lambeau d’étoffe européenne constitue, en général, le seul vêtement. Quelques femmes portent autour du cou des colliers massifs de cuivre ; pas de verroterie. La monnaie du pays est la barrette de cuivre ; on accepte aussi les bouteilles vides et les boîtes en fer blanc ayant contenu des conserves. Les cases couvertes en paille sont spacieuses, propres ; les indigènes ont des escabeaux, qui, chez les plus riches, sont ornés de clous en cuivre jaune. Comme animaux domestiques, ils possèdent des chiens, des cabris, des chats, des poules. Leurs cultures sont fort bien entretenues. Le manioc est peu répandu ; en revanche les bananiers sont représentés par plusieurs espèces et les papayers abondent. En fait de légumes on trouve des colocases, du piment, des tomates indigènes, des gourdes (Lagenaria), des courges et des ignames à tubercules amers. Nous avons remarqué surtout une variété d’aubergine violette absolument semblable à celle que donnent les graines de la maison Vilmorin semées au Congo. Cette plante provient certainement de cultures européennes. N’est-il pas intéressant de constater que ce peuple est capable de progrès puisqu’il a déjà pris au blanc deux plantes de culture, la banane de Chine et l’aubergine violette ? On remarque encore du tabac, du chanvre et du ricin.

Sur les confins du village, à proximité de cases abritées par de grands arbres, j’ai rencontré un petit monticule de terre recouvert de tessons de poterie, de vases encore entiers, d’ossements d’éléphants et d’hippopotames. C’était sans doute une tombe. Mais ce qui m’a intéressé davantage, c’est de rencontrer, plantés sur ce tertre, deux arbres fétiches. L’un était une grande Euphorbe cactiforme qui ne paraît pas exister dans le pays à l’état spontané, l’autre était un jeune Kolatier couvert de fleurs. Il semble être là à sa limite méridionale, car nous ne l’avons pas rencontré plus bas. Ce Kolatier a été découvert au Gabon par M. BALLAY, alors compagnon de P. SAVORGNAN DE BRAZZA. Ses noix roses sont constituées par 4 à 6 cotylédons enveloppés dans une pulpe blanchâtre qui entoure le tégument. La saveur est moins amère que celle du Kola de la Guinée.

De nombreux Elæis entourent le village : ils sont exploités pour le vin de palme et les indigènes vont attacher leurs vases au haut en s’aidant d’un cercle comme les Diolas de la Casamance. Certains de ces Elæis contiennent à l’extrémité de chaque feuille un nid de tisserins. Les oiseaux, pour recueillir les fibres nécessaires à leurs nids, ont littéralement dépouillé de leurs pennes les feuilles voisines, dont les rachis des feuilles pendent complètement nus, ne portant qu’un nid vers l’extrémité.

10 août (de 10 heures à midi). Village d’Impfondo, par 1° 30′ N. — Depuis que nous sommes entrés dans l’hémisphère N. le climat et l’aspect général de la végétation ont subitement changé avec l’époque de l’hivernage. Les steppes arides et brûlés de la région de Brazzaville et du couloir, la forêt sans fleurs plus au N. nous avaient donné l’impression d’une nature endormie, à son stade de repos. Ici au contraire tout indique une végétation en pleine activité : la terre fraîche couverte des champignons les plus variés, les arbres de la forêt parés de fleurs, les troncs tapissés de fougères et de mousses fructifiées. Sur les bancs de sable même et dans les rues des villages une foule de petites plantes herbacées à croissance éphémère se sont développées à la faveur des pluies. De l’autre côté de l’Équateur, c’était la vie ralentie, ici au contraire c’est la vie en plein épanouissement.

Pour la première fois, nous avons abordé tantôt à un village bondjo, Impfondo. Les Bondjos ont une piètre réputation ; leurs habitudes anthropophagiques ont été décrites par la plupart des voyageurs qui ont suivi l’Oubangui. Du temps de MAISTRE, en 1892, on trouvait encore des crânes humains devant chaque case et la plus belle parure d’une femme était un collier d’incisives humaines. Cela nous fut l’occasion de constater la rapidité avec laquelle changent actuellement les habitudes de ces noirs. Le collier de perles bayakas a supplanté, là comme ailleurs, les vieux ornements qu’on ne trouvera bientôt plus, ainsi que les armes (sagaies, flèches empoisonnées) que dans nos musées ethnographiques. Déjà en diverses régions de l’Afrique, à Saint Louis par exemple et à Tombouctou, on fabrique des armes, certains bijoux, uniquement comme objets de curiosité à l’usage des blancs qui veulent emporter un souvenir d’Afrique.

Ce n’est pas à dire que l’anthropophagie ait disparu sur les bords de l’Oubangui, mais elle s’y cache probablement davantage : c’est le commencement de la civilisation. Les Bondjos constituent d’ailleurs une des races les plus élevées de l’Afrique tropicale. Ce sont des individus robustes dont le corps couvert de tatouages très variés ne manque pas d’élégance. La peau est d’un noir fauve, parfois même cuivrée. Les cheveux sont courts ou même rasés sur diverses parties de la tête. Les hommes sont d’habiles pagayeurs, des pêcheurs et chasseurs passionnés. Vêtus d’une simple bande d’étoffe ou d’un pagne formé par un ceinturon de cordelettes pendantes, ils passent leurs journées sur le fleuve ou accroupis devant leurs cases. Les femmes tressent des nattes, font les filets, et préparent les aliments avec l’huile de palme et aussi, paraît-il, avec la graisse humaine. Il y a en outre des forgerons qui savent travailler le fer et le cuivre, des tourneurs qui font sécher leurs poteries au soleil.

Les bananiers sont entretenus avec grand soin. Il en existe deux variétés : l’une à tronc vert et l’autre à tronc rosé, aux jeunes feuilles maculées de pourpre. Chez toutes les deux ce tronc s’élève jusqu’à 4 mètres et produit un gros fruit allongé qui peut atteindre 0m,40. Comme arbres fruitiers on trouve encore des papayers, des citronniers, ainsi qu’un arbre appelé dans le pays le Nsafou. L’Elæis fournit en abondance le vin de palme et l’huile. Le Copalier donne la gomme résine employée par les Bondjos pour l’éclairage, concurremment avec l’huile de palme. Dans un vieux tesson de poterie on place une corde usée et quelques gouttes d’huile d’Elæis ; c’est à la lueur de ce lumignon que les Bondjos veillent jusqu’à une heure avancée.

Chaque village est composé d’un certain nombre de groupes de cases disséminées dans la forêt et réunies par des sentiers qui serpentent à l’ombre épaisse des grands arbres, ou sous des voûtes inextricables de lianes. Les habitations, construites en branches légères ou en rachis de palmiers, avec un toit élevé et couvert en feuilles de bananier, sont spacieuses et propres.

11 août (au matin), vers 3° N. — Le cours de l’Oubangui devient plus régulier, s’encombre moins d’îles, et en beaucoup d’endroits, se resserre jusqu’à 800 mètres à peine. Les parties basses alternent encore avec les rives escarpées, surélevées de 3 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel, bien que nous soyons à la période des hautes eaux. Ces berges sont taillées presque à pic dans des argiles compactes, jaunes ou rouges (variétés de latérites)[10]. Les rives sont aussi plus peuplées ; les villages dominent les falaises, et les engins pour prendre le poisson (nasses et barrages partiels) décèlent, tout le long du fleuve, la présence d’habitants. Il est rare que nous les apercevions, car en voyant arriver la Dolisie, les hommes valides s’enfuient dans la forêt insondable pour nous.

Les Copaliers, les Elæis, les lianes, les gerbes énormes d’Orchidées épiphytes donnent à ces bois un aspect grandiose. Il semble aussi que la vie animale soit plus répandue. Depuis quelques jours DECORSE capture des insectes aux couleurs des plus chatoyantes, parmi lesquels prédominent les teintes vives comme le bleu, le rouge, le jaune. De nombreux petits oiseaux, passereaux et martins-pêcheurs, voltigent le long du fleuve.

11 août, Poste du Baniembé, Bétou ou village de Mongimbo. — Une factorerie française s’est installée dans le village Bondjo, il y a quelques années, en plein pays anthropophage. Les opérations doivent être bien minimes ; cependant sur la porte de l’unique habitation nous voyons cette inscription « BUREAU DU DIRECTEUR ». Cela me rappelle le « défense d’entrer » du jardin de Koulikoro.

12 août, Isasa, vers 3° 30′ N. — Hier soir vers 4 heures, après avoir été éprouvé par une violente tornade, le Dolisie a fait escale à Isasa, petit village bondjo, prospère avant l’arrivée des concessionnaires, aujourd’hui anéanti. Nous avons assisté à une scène écœurante dont les acteurs étaient non les indigènes, mais les militaires européens qui voyageaient avec nous. Etant donné l’indifférence avec laquelle les officiers l’ont laissée accomplir, je suis porté à croire qu’elle doit être fréquente et maintenant je suis bien fixé sur la nature et l’origine des troubles qui se sont produits en février dernier dans la Sangha, et en juillet dernier ici même. L’Européen, principalement le concessionnaire, et le milicien sénégalais, quand il est livré à lui-même, font partout subir à l’indigène les vexations les plus cruelles, lui imposent les corvées les plus injustes, très souvent ils se livrent au pillage le plus effréné. Ma conviction est parfaitement établie depuis les 10 jours que je suis sur le Dolisie, entendant partout les imprécations des chefs de factoreries que nous visitons. Ce qu’ils disent peut se réduire à ceci : « L’indigène est une brute qui ne veut pas travailler pour nous, dont il n’y a rien à faire. Puisqu’il trouble constamment notre quiétude, qu’il ne se fait pas faute de récolter le caoutchouc dans la forêt qu’on nous a concédée, il faudrait le supprimer. Peut-être qu’ensuite, en amenant comme par ailleurs, des noirs d’autres régions on pourrait commencer l’exploitation de ce pays. » C’est absurde et odieux, et cependant une partie des officiers qui voyagent avec nous — particulièrement les plus haut gradés — approuvent ce raisonnement. Dès que notre bateau arrive devant un village, les indigènes, à la vue de tant de blancs, fuient épouvantés dans la brousse et ne reviennent que lorsque nous nous sommes éloignés.

Isasa à notre arrivée était déjà presque détruit : la plupart des cases étaient éventrées et brûlées, les cultures abandonnées. D’après quelques laptots les habitants s’étaient retirés dans la forêt depuis la répression de Mongimbo et redoutant une attaque semblable, ils s’étaient mis à l’abri en lieu sûr ; d’après d’autres, le chef de la factorerie du Baniembé était venu lui-même avec ses hommes armés, avait saccagé le village, tué deux indigènes et c’est à la suite de ces faits que le village avait été en partie évacué. Quoiqu’il en soit, il restait encore occupé ; à notre arrivée, nous avions vu deux indigènes fuir dans le bois, un feu se consumait dans l’intérieur d’une case ; au milieu d’une autre il restait une charge de manioc frais, enfin on rencontrait partout des ustensiles divers, des fétiches, des poteries, du bois rouge pour le tatouage, etc.

Pendant que je me livrais à cet inventaire, dans un coin du village plus à l’écart, j’ai aperçu, attiré par la fumée, des flammes qui s’élevaient des quelques cases d’où nous avions vu fuir les habitants précédemment. Bientôt toutes les habitations qui subsistaient encore devinrent la proie des flammes. Les noirs qui nous suivaient au Chari comme domestiques se livrèrent alors à leur maraude habituelle. Une heure plus tard, il ne restait que des monceaux de bois fumants, et des bananiers au feuillage grillé, condamnés à disparaître de tout ce village d’Isasa. Il était de toute évidence que le feu avait été allumé par des passagers du Dolisie ; le chef du détachement ne chercha même pas à éclaircir le fait.

Des actes semblables se produisent fréquemment sur les rives du Congo et de l’Oubangui. Ils expliquent l’abandon par l’indigène de ces riches et admirables vallées où la pêche le nourrissait aisément. Bientôt, si cette « politique » persiste, si l’incendie et la dévastation des villages ne s’arrêtent pas, si l’on réquisitionne toujours arbitrairement des pagayeurs et des coupeurs de bois tout le long de ces fleuves, si les concessionnaires ont toujours la liberté d’imposer telle où telle corvée qu’il leur plaira aux habitants et de mettre l’embargo sur tout ce que ces derniers possèdent[11], le Congo, l’Oubangui, la Sangha verront leurs rives complètement désertées et la quantité de produits que l’on tire de ces riches contrées, déjà très minime, décroîtra jusqu’à devenir nulle.

L’un des prétextes de l’intervention européenne dans la vie des noirs, fut d’empêcher les guerres de village à village, l’esclavage, l’anthropophagie. Mais pour accomplir cette œuvre, qui serait vraiment belle et humaine, il faudrait procéder avec méthode, avec justice, avec le calme qui convient à une race supérieure. Ce serait encore par la pénétration lente mais sûre de nos habitudes que l’on transformerait ces pays, qu’on amènerait l’indigène à les faire produire, que les peuples « civilisés, » pourraient en tirer parti. Le noir à notre contact, éprouve des désirs de luxe et de bien-être qu’il ignore aujourd’hui, tant son existence est simple et facile. La forêt lui donne du bois pour se chauffer, du copal pour s’éclairer, l’Elæis lui fournit l’huile pour préparer ses aliments et le vin de palme pour se désaltérer ; le poisson est abondant dans les rivières, la chasse peut lui procurer de la viande s’il en désire et s’il veut faire un petit effort (ce qui n’arrive guère dans l’état actuel de sa civilisation), il trouvera dans l’écorce des arbres de quoi se vêtir. Il ne tire même pas parti de certains produits de la forêt, produits que d’autres races recherchent avec avidité et font venir de grandes distances, comme le café et le kola. Lorsque tout cela ne lui suffira plus, quand la femme bondjo mettra sa coquetterie à avoir non plus des morceaux de verroterie et quelques anneaux de cuivre, mais des bijoux plus coûteux, lorsque enfin les étoffes de nos manufactures, les produits alimentaires, sucre, sel, conserves, trouveront des demandeurs, ce jour-là, l’Afrique noire travaillera sans contrainte, elle produira, et au lieu de rester en dehors du monde comme elle l’a fait jusqu’à ce jour, elle parviendra à la civilisation générale.

L’espoir d’accroître immédiatement la production de ces vastes forêts en les morcelant en immenses concessions était absurde. On ne transforme pas un pays du jour au lendemain, et le bon vouloir d’une société ne suffit pas, pas plus que la force brutale n’y suffirait, pour faire produire et consommer un peuple d’une civilisation rudimentaire. Il faut du temps, des capitaux employés sur place et des hommes d’élite sérieusement rémunérés.

Il serait d’ailleurs profondément injuste de refuser aux races de l’Oubangui une certaine intelligence et de leur attribuer une inaptitude absolue au travail. Le peuple bondjo ne vit pas seulement de la forêt, il a ses lougans, ses animaux domestiques : moutons, chèvres, porcs, chiens, chats, poules, canards. J’ai profité de l’abandon du village d’Isasa pour faire un inventaire aussi complet que possible des plantes cultivées ou naturalisées. Si le degré de civilisation se mesurait au nombre des conquêtes végétales, les Bondjos seraient parmi les peuples les plus élevés d’Afrique. La culture entretient en effet trente espèces au moins de plantes utiles étrangères au pays. Le manioc doux et le manioc amer occupent de vastes champs et forment le fond de l’alimentation. On rencontre en outre le bananier à gros fruits (bananes cochon) et le bananier à fruits sucrés, l’un et l’autre présentant plusieurs variétés ; trois espèces de patates, un Dioscorea à tubercules[12], un Colocasia à tubercules et feuilles comestibles ; deux espèces de pourpier ; une amarante dont on mange les feuilles, le gombo (Ibiscus esculentus), deux espèces de piment, deux espèces de tomates-aubergines, plusieurs variétés de courges (Cucurbita) et de calebasses (Lagenaria). On cultive encore le tabac, le chanvre (pour fumer), le Tephrosia (pour capturer le poisson). Comme céréales, les Bondjos possèdent le maïs[13] et le sorgho[14]. Parmi les arbres fruitiers observés, le papayer, très abondant, donne des fruits ovoïdes de la grosseur du poing, plissés à la base. Leur chair est succulente et très fine quand elle est bien mûre. Il se trouve aussi quelques citronniers à petits fruits ; enfin le Nsafo ou Nsafou (en bas Congo), Térébinthacée dont le fruit rappelle par son parfum et sa saveur la mangue. Enfin on rencontre parfois à proximité des cases quelques plantes ornementales, introduites sans doute comme fétiches. De ce nombre sont trois ou quatre espèces d’Euphorbes cactiformes, quelques Amaryllidées et Liliacées ornementales, un beau Dracæna à larges feuilles, enfin le Kolatier dont on n’utilise pas les fruits. Toutes ces plantes, à l’exception du manioc, des patates et des bananiers, sont malheureusement cultivées en très petite quantité et on n’en rencontre que quelques pieds dans chaque village.

COURTET, en explorant le village, a retrouvé la forge et une grande pierre qui servait à aiguiser les armes. Ces dernières sont forgées avec une habileté extrême qui étonne même les connaisseurs. Les flammes ont consumé des meubles en bois, grossièrement sculptés : sièges, petits bancs, petites pirogues longues de quelques décimètres dont s’amusaient les enfants, des boucliers assez finement travaillés, des statuettes grossières, tous objets qu’il eût été intéressant de rapporter, mais nous sommes trop loin de l’époque de notre retour pour nous embarrasser de collections ethnographiques.

13 août (10 heures du matin), environs du confluent de la Lobaï. — Le Dolisie longe la rive française par un temps superbe rafraîchi par la tornade d’hier. Les berges, qui étaient presque constamment escarpées depuis 2° N. et qui dominaient le niveau de l’eau de près de 8 mètres à Mongimbo, se sont abaissées à mesure que nous approchions du confluent de la Lobaï. La forêt qui nous environne est toujours aussi épaisse et, par cette belle matinée, les teintes les plus variées se détachent parmi le fouillis des arbres et des lianes. On y distingue tous les verts : la couleur vert sombre domine, mais les tons clairs, depuis le vert d’eau, le vert bleu, le vert d’herbe, le vert jaune, le vert rose des jeunes pousses de certains arbres, le vert violacé de quelques autres, apportent une infinie variété de tonalités. Des multitudes de papillons tourbillonnent jusqu’à la cîme des arbres. J’observe pour la première fois l’abondance d’un lichen, l’Usnea barbata, qui, d’une taille de quelques centimètres sur les chênes de France, enchevêtre ici toutes les branches de ses longs filaments glauques qui ont jusqu’à 1 mètre de longueur.

Une demi-heure avant d’arriver à la Lobaï, la rive se relève de nouveau et sur l’escarpement est bâti un village, dont les fromagers, les palmiers (Elæis) et les bananiers se détachent sur le fond ensoleillé de la forêt.

[Note 2 : FRANTZ D’HERLYE, Lettres sur le Congo (LA NOUVELLE REVUE, 1904), p. 375.]

[Note 3 : Tous les trois morts au Congo en plein travail, après y avoir fait de fructueuses découvertes d’histoire naturelle.]

[Note 4 : Plus tard nous avons rencontré dans le pays de Senoussi d’autres Landolphiées qui présentent les mêmes propriétés.]

[Note 5 : Le vapeur Albert Dolisie a 14 mètres de long, jauge 20 tonnes. En service depuis 1898 il effectue chaque mois le trajet de Brazzaville à Bangui, soit 1400 kilomètres, en 12 jours à la remontée, 8 à la descente. Comme tous les vapeurs du Congo, il est obligé de venir à la rive tous les soirs pour que l’on coupe le bois nécessaire au chauffage.]

[Note 6 : Les arbres atteints par l’inondation montrent souvent, quand l’eau s’est retirée, des parties couvertes de grosses éponges siliceuses.]

[Note 7 : Remarqué une grande prairie d’herbes courtes ne dépassant pas 0m,80 de haut. Le fond est formé par des Andropogon, des Pennisetum, et dans les parties plus humides on trouve un riz à grosse paille très tendre. Il semble possible de constituer ici une plantation.]

[Note 8 : Les feuilles de cette plante narcotique, projetées dans l’eau, stupéfient le poisson qu’il est ensuite très facile de capturer.]

[Note 9 : A noter aussi plusieurs espèces de Ficus et de nombreuses Zingibéracées.]

[Note 10 : Au village de Kassa, en aval de Liranga, j’avais déjà observé des latérites sous forme de blocs de grès ferrugineux excavés.]

[Note 11 : Cela même sur les animaux domestiques, sous prétexte que ce sont des produits du sol.]

[Note 12 : Mossanga en bondjo.]

[Note 13 : Ndo en bondjo.]

[Note 14 : Ndi en bondjo.]

CHAPITRE II

LE HAUT-OUBANGUI

I. De Bangui à Fort-Sibut. — II. De Fort-Sibut à la Haute-Kémo et à la Haute-Ombella

* * * * *

I. — DE BANGUI A FORT-SIBUT

Avant de parler de nos études poursuivies pendant plusieurs mois (du 15 août au 15 novembre 1902) dans la région de l’Oubangui, où travailla MARTRET, nous croyons utile de présenter un court historique de l’exploration de ces régions.

La découverte de l’Oubangui est de date relativement récente. La partie haute du cours (Ouellé) et de plusieurs des affluents avait été observée autrefois par l’Allemand G. SCHWEINFURTH, par le Russe JUNKER (1880-1883), par le Grec POTAGOS, mais ces voyageurs venus par le bassin du Nil n’avaient pu savoir ce que devenaient plus loin les rivières rencontrées.

En 1884 GRENFFELL découvrit l’Oubangui supérieur jusqu’à Zongo et trois ans plus tard VAN GÈLE remonta jusqu’au confluent du Mbomou. Ils relevaient le cours du fleuve mais les rives demeuraient totalement inconnues. C’est seulement à partir de 1890 que commence la pénétration méthodique dans le pays qui nous occupe. Pendant près de 5 années, Belges et Français luttèrent de vitesse. Le partage de ces pays n’avait pas été fait en termes suffisamment précis par le protocole du 29 avril 1887 qui nous attribuait la possession de tous les territoires de la rive droite de l’Oubangui, si toutefois ces territoires étaient situés au N. du 4e parallèle. Les premiers, les Belges établirent un poste à Zongo, sur le Haut-Oubangui près du 4e parallèle. En 1890 PONEL franchit les rapides de Bangui où il fonda un poste, remonta l’Oubangui jusqu’au 5e parallèle et releva le cours de cette grande rivière jusqu’au Kouango. Au retour de sa mission dans la Haute-Sangha, GAILLARD, auquel étaient adjoints HUSSON, BLOM, DE POUMAYRAC et DE MASREDON est envoyé sur l’Oubangui, dont il remonta le cours en amont du Kouango jusque chez les Yakomas ; il fonda les postes de Mobaye et des Abiras. Peu de temps plus tard, M. LIOTARD, alors pharmacien de la marine, vint continuer la pénétration. Son second DE POUMAYRAC fut traîtreusement assassiné par les Boubous au début de 1892. La même année, le duc d’UZÈS, en compagnie du lieutenant JULIEN et de JEAN HESSE, tenta de pénétrer plus loin, mais il fut obligé de revenir en arrière et vint mourir à la côte.

Cependant les Belges, interprétant à leur profit la convention de 1887, prétendent avoir le droit d’occuper tous les pays situés au N. de l’Ouellé et même du Mbomou. Ils envoyèrent vers le N. plusieurs missions : 1o celle de NILIS et DE LA KÉTHULLE qui, partis de Rafaï, suivirent la vallée du Chinko, affluent du Mbomou, franchirent la ligne de faîte du Nil près des mines de Hofrat-en-Nahas et s’arrêtèrent à Katuaka sur l’Ada, affluent du Bahr-el-Ghazal (juin 1893) ; 2o celle du lieutenant DONCKIER DE DONCEEL qui occupa Leffi, village situé entre Katuaka et Dem-Ziber ; 3o celle du lieutenant HANOLET qui pénétra jusqu’à Mbélé, dans le pays de Senoussi. LIOTARD, ne disposant que d’un personnel très insuffisant, était impuissant à empêcher les empiètements des agents de l’Etat indépendant dans les territoires qui nous étaient reconnus par la convention de 1887.

En 1893, le gouvernement décida de renforcer notre action dans l’Oubangui et projeta d’y envoyer une expédition confiée au lieutenant- colonel MONTEIL. L’expédition devait être assez forte ; mais le départ de son chef était sans cesse ajourné parce que l’on espérait résoudre le conflit par des négociations en Europe. Ce fut son second, le commandant DECAZES, parti en avant-garde, qui eut, à la fin de 1893 et au commencement de 1894, la tâche délicate et pénible de soutenir nos droits en face des agents de l’Etat indépendant. Il était accompagné des lieutenants VERMOT et FRANÇOIS ; à Brazzaville le Dr VIANCIN et COMTE se joignirent à la mission. DECAZES arrive à Mobaye où il se rencontre avec LIOTARD. FRANÇOIS reconnaît le cours inférieur de la rivière Kotto, VERMOT relève une partie du cours du Chinko, BOBICHON explore les territoires situés entre la Kotto et la rivière Bangui, tandis qu’en mars 1894, JULIEN remonte la Kotto jusqu’à Magba.

Après l’arrangement du 14 août 1894, les Belges durent évacuer les postes qu’ils avaient fondés sur la rive droite du Mbomou. A la fin de 1894, LIOTARD revint dans le Haut-Oubangui en qualité de commissaire du Gouvernement. Avec ses collaborateurs BOBICHON, Dr CUREAU, capitaine HOSSINGER, lieutenants CHAPUIS et MAHIEU, enfin l’interprète GRECH, il occupa les quatre sultanats de Bangassou, Rafaï, Zémio et Tamboura, ce dernier situé dans le bassin du Nil, ainsi que l’ancienne zériba de Ziber-Pacha, complètement anéantie par les Derviches quand GRECH alla en prendre possession en avril 1897. Le Haut-Oubangui était déjà occupé et des postes français étaient fondés dans le bassin du Nil lorsque la mission MARCHAND arriva dans cette contrée, vers le milieu de 1897. Les événements survenus par la suite sont connus de tous les coloniaux.

Rappelons seulement comme ayant contribué à la connaissance géographique de ces régions les faits suivants : pendant l’année 1897 le lieutenant de vaisseau HENRI DYÉ, commandant de la flottille de la mission MARCHAND, fit de nombreuses observations astronomiques qui permirent de rattacher à des bases précises les itinéraires publiés ensuite dans les cartes de la mission MARCHAND. A la même époque, BRUEL, installé à Mobaye, commençait ses observations sur la météorologie du centre de l’Afrique. La mission de A. BONNEL DE MÉZIÈRES (1898-1900) rapporta surtout d’intéressants résultats commerciaux. Cependant le beau voyage de CHARLES PIERRE, membre de cette mission, qui effectua seul un itinéraire de 750 kilomètres à travers des contrées nouvelles et parvint à relier le Haut-Oubangui à Ndellé, est à retenir. Plus récemment le lieutenant BOS et l’administrateur SUPERVILLE remontaient la Kotto jusque près de ses sources. SUPERVILLE installait plusieurs comptoirs commerciaux le long de la Kotto jusqu’au contact du pays de Senoussi. Enfin la compagnie des Sultanats de l’Oubangui qui a repris, en les étendant, les opérations de la mission BONNEL DE MÉZIÈRES, a créé des factoreries chez Bangassou, Rafaï et Zémio pour l’achat du caoutchouc et de l’ivoire.

Ce n’est pas seulement les contrées du Nil que les expéditions françaises avaient cherché à atteindre aussitôt après la création du poste de Bangui, le lac Tchad était aussi leur objectif. Pour parvenir à son bassin, en venant du Congo, il fallait traverser une zone de 150 ou 200 kilomètres de brousse, arrosée par les affluents les plus septentrionaux de l’Oubangui. PAUL CRAMPEL fut le premier à s’y aventurer, dans le courant de l’année 1890. Nous verrons dans un chapitre suivant comment il périt après avoir atteint les affluents orientaux du Chari. J. DYBOWSKI, envoyé par le Comité de l’Afrique française en 1891 pour renforcer la mission CRAMPEL, apprit le désastre en cours de route. Il n’en continua pas moins le voyage, et de septembre à décembre 1891 il séjourna dans le Haut-Oubangui, principalement dans la partie arrosée par la rivière Kémo ; après avoir dépassé la ligne de partage des eaux de l’Oubangui et du Chari, il dut rentrer malade en France, rapportant avec lui de magnifiques collections qui furent les premiers documents scientifiques importants de ces régions parvenus en Europe. CASIMIR MAISTRE arriva l’année suivante. Il poursuivait toujours le même but politique « la conquête du Tchad ». Il séjourna aussi quelques mois avec ses compagnons CLOZEL, DE BÉHAGLE, BONNEL DE MÉZIÈRES et BRIQUEZ au N. de l’Oubangui dans la partie arrosée par les rivières Ombella, Kémo et Tomi ; finalement il pénétra dans le bassin du Chari et revint par la Bénoué et le Niger après avoir accompli un très long itinéraire à travers des contrées totalement inconnues. Quatre ans plus tard (1896), GENTIL tentait à son tour, et cette fois avec plein succès, de se rendre de l’Oubangui au Tchad. Il séjourna presque une année entière à la Nana sur la limite des deux bassins. Mais en cet endroit la mission ayant trop de difficultés à vaincre (montage du vapeur le Léon Blot) pour se consacrer à l’exploration, reconnut cependant quelques rivières. En 1898, DE BÉHAGLE passa de la Haute-Kémo dans le bassin du Haut-Gribingui et visita le Kaga Mbré pendant que son compagnon MERCURI remontait la Haute-Tomi et allait ensuite à Ndellé chez Senoussi. Mais c’est surtout pendant la seconde mission GENTIL, de 1899 à 1901, que l’exploration de la partie du bassin de l’Oubangui, dépendant du territoire du Tchad, fut poussée avec le plus d’activité sous la direction de l’administrateur BRUEL. Dans cette région et dans le Haut- Chari 4.000 kilomètres furent levés à la boussole par les officiers de passage, par les fonctionnaires, notamment ROUSSET, ou agents en service dans la région. BRUEL prit personnellement une large part à ces travaux, il fixa de nombreuses positions astronomiques, fit de consciencieuses observations météorologiques. Il a continué ces études pendant un nouveau séjour en 1903 et 1904 et il est incontestablement l’homme qui connaît le mieux la géographie et la météorologie de cette contrée. En 1901 et 1902, quelques officiers et fonctionnaires, placés sous les ordres du lieutenant-colonel DESTENAVE, firent encore plusieurs reconnaissances, de sorte que la région comprise entre Bangui et Fort- Crampel (bassins de l’Ombella et de la Kémo et Tomi) que nous allions parcourir pour en étudier les productions, les habitants, la flore et la faune, commençait à être bien connue au point de vue géographique.

Bangui, 15 août. — L’Albert Dolisie arriva à Bangui dans la nuit du 14 août. Nous touchions le point extrême où les bateaux à vapeur peuvent remonter. Là, l’Oubangui a son cours barré par des rochers de quartzites ; il s’infléchit vers l’E., puis vers le N.-E. et sur une longueur d’environ 60 kilomètres une série de barrages entravent la navigation. Le poste est situé dans un cirque de collines abruptes par 4° 20′ N. Il est bien en dehors de la grande forêt qui s’arrête par 3° 45′ environ. Cependant une bordure forestière, qui a par places plus de 2 kilomètres de large, environne encore le fleuve. La colline qui se dresse au-dessus du poste est elle-même couverte de beaux arbres assez rapprochés les uns des autres pour former une épaisse futaie. La plupart des essences rencontrées là sont les mêmes que celles vues dans la forêt équatoriale. Parmi les arbres les plus intéressants j’ai noté la présence des Copaliers, de l’Iré (Funtumia elastica) ou arbre à caoutchouc, du Kolatier du Gabon (Cola Ballayi).

Nous espérions trouver à Bangui, poste aménagé depuis plus de 10 ans, un abri pour nous installer provisoirement et faire le groupement de tout notre matériel de mission avant de partir dans le haut (c’est ainsi qu’on désigne le voyage vers le Tchad). Mais pour recevoir les trente Européens qui débarquèrent le 15 août au matin sur la bande de sable déposée par le fleuve, il y avait seulement deux mauvaises cases où quatre personnes au plus pouvaient être à l’aise. Notre résolution fut vite prise d’aller monter nos tentes dans la forêt.

A 300 mètres en aval du débarcadère se dressait une haute futaie de fromagers et de copaliers formant un demi-abri contre les pluies, car l’hivernage battait son plein et nous ignorions le temps qu’il faudrait passer en cet endroit. Notre installation terminée, nous prîmes contact avec le pays et ses habitants. J’eus le grand plaisir de rencontrer là M. CHARLES PIERRE qui était venu pour affaires de Rafaï à Bangui. On éprouve toujours un véritable bonheur à pouvoir causer avec quelqu’un qui aime la brousse. Personne ne connaît mieux que PIERRE les sultanats du Haut-Oubangui. A cette époque il les avait déjà fréquemment parcourus ; et y avait tué une cinquantaine d’éléphants ; aussi lorsque j’appris, 18 mois plus tard, qu’il avait refait seul le voyage de MARCHAND, de l’Oubangui au Caire, je n’ai point été surpris.

Nous avions, à proximité de notre camp, un village de Mbouakas que je visitai fréquemment. Leur installation ressemblait beaucoup à celle des Bondjos, vus les jours précédents, mais ils étaient encore plus misérables. En cette saison ils vivaient presque exclusivement de chenilles[15] et de petits coléoptères, allant en récolter chaque jour de pleins paniers. Ils faisaient aussi une grande consommation de champignons, qu’ils mettaient à sécher sur la toiture des cases avant de les faire cuire. L’un de ces derniers, très apprécié des indigènes et nommé par eux le Toulou, est une Agaricinée ; le Bodé, très gros bolet jaune, est d’un usage fréquent ; c’est sans doute le « Tabouret du crapaud » des Niamniams, vu jadis par SCHWEINFURTH. Il existerait enfin dans les bois une espèce vénéneuse que les indigènes se gardent de récolter. D’après le P. BEAUCHÊNE, ces Mbouakas sont très différents des Bondjos et se rattachent au contraire aux Bouzérous et aux Bouzéis de l’intérieur qui sont probablement des Mandjias. Au contraire les Bagas qui vivent plus en amont sont des Bondjos. Ils ne s’étendent pas au-delà des rapides de l’Éléphant ; leur langue est très variable d’un village à l’autre.

Quant au nom de Bondjo les indigènes ne l’emploient jamais pour désigner telle ou telle peuplade et les missionnaires ne sont pas éloignés de croire que cette appellation a été donnée par les premiers Européens venus dans le pays. Les indigènes les auraient accueillis par les cris de « Bounjou ! Bounjou ! » (Bonjour !) expression par laquelle les pagayeurs du fleuve saluaient les Blancs. Les premiers explorateurs crurent que ces cris désignaient le nom de la peuplade et l’appellation Bondjo ne tarda pas à être inscrite sur les cartes. Je n’ai point pu pour ma part approfondir la question et je rapporte simplement l’explication qui m’a été donnée. Les Bandas désignent ces Bondjos sous le nom de Karas. Enfin il existe en arrière de Bangui la peuplade des Dongués qui serait intermédiaire entre les Bondjos et les Banziris.

Une course botanique à quelques kilomètres du poste me conduisit dans un village très différent de ceux que nous avions observés précédemment. Il était installé en dehors de la bordure forestière avoisinant le fleuve, au milieu d’une brousse claire déjà peuplée d’une partie des essences du Soudan (Caillea dicrostachys, Bauhinia reticulata, Gardenia Thunbergia). Les habitants étaient des Ndrès (ou Ndris), ce sont des Bandas. De toutes les peuplades de cette grande famille c’est celle qui s’avance le plus vers la forêt. Au dire du P. BEAUCHÊNE la véritable appellation de cette tribu serait Nguélé[16]. Les Nguélés habitaient autrefois loin du fleuve et vivaient surtout de la culture du manioc, des patates et des Coleus à tubercules. Ils sont venus se fixer à proximité du poste de Bangui pour se soustraire aux incursions de leurs voisins.

Une partie des renseignements relatés ci-dessus me furent donnés à la mission de Saint-Paul des Rapides, fondée un peu en amont de Bangui, par Mgr AUGOUARD il y a une dizaine d’années. Je recueillis là beaucoup de renseignements utiles sur la flore du pays. J’appris à connaître les deux espèces de caféier qui vivent incontestablement à l’état sauvage le long de l’Oubangui. Les indigènes n’en tirent aucun parti, n’ont pas même de nom indigène pour désigner cet arbuste. Quelquefois nous avons vu des enfants cueillir les petites baies rouges bien mûres des caféiers, en sucer la pulpe sucrée et rejeter ensuite les graines c’est- à-dire la seule partie que nous utilisons pour faire le café. Quelques botanistes ont émis l’hypothèse que les caféiers du Congo et de l’Afrique centrale pouvaient bien être simplement naturalisés et non spontanés. Que n’ont-ils vu comment vivent ces arbustes dans l’Oubangui et constaté l’indifférence des indigènes à leur égard ! Il n’y a pas plus de 6 ans que la mission a commencé à planter des caféiers pour sa consommation. Elle a donné la préférence à une variété qui a de grandes feuilles et s’élève jusqu’à 5 et 6 mètres comme le caféier de Liberia, mais donne un grain beaucoup plus petit. C’est une espèce que nous croyons nouvelle et que nous avons nommée Coffea silvatica (A. Chev.) Elle semble toutefois bien voisine du Coffea Staudtii (K. Schum.) du Cameroun et du Coffea Dewevrei (de Wild.) du Congo belge et peut-être faudra-t-il identifier plus tard ces trois espèces décrites avant d’être suffisamment connues. Il existe une belle plantation de ce caféier dans l’enceinte de la mission : des arbustes âgés seulement de 5 ans étaient déjà chargés de baies et nous avons compté jusqu’à 30 grains par verticille. Une deuxième espèce, plus petite, ressemble beaucoup au caféier d’Arabie, c’est le Coffea congensis qui vit exclusivement sur les berges inondées des fleuves à la saison des pluies.

Une partie des arbres de la bande forestière avaient leur tronc enlacé par un poivrier sauvage. Les rameaux parvenus sur les branches retombaient en longues guirlandes au feuillage d’un vert sombre sur lequel tranchaient les grappes formées de petites baies d’un rouge cerise. Les grains sont peu aromatiques et ne sauraient entrer dans la consommation européenne, bien qu’on en ait fait parfois usage en Afrique. Des spécimens de ce poivrier ont été rapportés en Europe et étudiés par CASIMIR DE CANDOLLE dans ses monographies de Pipéracées ; il les rapporte au Piper guineensis (Schum. et Thonn.) découvert autrefois à la Gold-Coast, et c’est aussi à cette espèce que doit être identifié le Poivre du Kissi provenant de la Haute-Guinée française. Dans les parties ombragées des hautes futaies avoisinant l’Oubangui, arbres et arbustes sont couverts de fougères grimpantes et d’orchidées épiphytes en aussi grande quantité que dans la forêt, parmi lesquelles on rencontre une vanille sauvage, non utilisable. Il est très rare que les fleurs produisent des gousses et ces dernières sont petites et très peu parfumées même après fermentation.

Un naturaliste pourrait s’occuper à Bangui pendant plusieurs mois : la flore et la faune sont extrêmement riches, car aux types de la forêt qui subsistent encore, sont venus s’ajouter les types de la zone guinéenne. C’est une région mixte qui tient à la fois de la forêt et de la grande brousse. Nous avions pourtant hâte de gagner les territoires du Nord où le véritable champ de nos recherches résidait. Comme les baleinières promises par l’administration se faisaient attendre, je crus préférable de louer à une compagnie commerciale un grand chaland en acier qui permettait d’emmener d’un seul coup tout le personnel et le matériel de la mission. Ce fut une détestable combinaison. Le boat massif et lourd n’était point étanche, de plus il était aussi mal conditionné que possible pour naviguer dans le cours torrentueux de l’Oubangui tout encombré de rapides. Notre voyage à la Kémo, qui prend ordinairement cinq jours, dura du 20 août (matin) au 30 août (soir) et demanda de très grands efforts à mes trois dévoués compagnons. Si l’on ajoute que deux jours sur trois l’eau tomba à torrents, que les villages de la rive française étaient presque déserts et complètement dépourvus de vivres frais, que la ration de nos pagayeurs vint à manquer, on comprendra quel mauvais souvenir cette étape a laissé dans notre mémoire.

Je transcris ici presque littéralement les notes de mon carnet de voyage.

20 août. — Nous partons le matin avec sept boys, vingt-deux pagayeurs et deux tonnes de bagages. Pour éviter les premiers rapides nous faisons filer les pagayeurs avec le chaland et nous allons embarquer à la mission installée au bord du bief supérieur. L’embarcation avance péniblement en côtoyant les rives boisées ; les branches penchées sur le fleuve nous incommodent et dès le premier jour emportent le toit en paille (chimbeck) que nous avons construit pour nous protéger du soleil. Le soir à 3 heures nous arrivons au village mbouaka de Mbata. Presque tout notre papier à herbier a été mouillé ; la plus grande partie de la nuit se passe à le sécher. Les épis de maïs[17] ont été récoltés depuis quelques jours seulement et les indigènes nous disent qu’il ne leur en reste presque plus.

La petite tomate-cerise est naturalisée en abondance sur les berges du fleuve à l’entrée du village et croît en compagnie des ricins également naturalisés, des amarantes, du pourpier, et du bentamaré (Cassia occidentalis). De nombreux colatiers existent dans le village. Aux environs quelques beaux palmiers rôniers profilent leurs panaches de feuilles en éventail. Ils sont très localisés et il est peu probable qu’ils vivent là dans leur patrie.

21 août. — Les berges de l’Oubangui que nous côtoyons sont couvertes de gros troncs moussus penchés sur l’eau et tordus. Ils affectent des formes étranges ; les troncs, dénudés à la base, laissent pendre, à partir d’une certaine hauteur, de grosses racines adventives ramifiées qui viennent plonger dans l’eau, entre lesquelles s’embusquent les oiseaux pêcheurs et parfois les crocodiles. Souvent, au bout des branches des arbres, les lianes aux troncs tordus pendent en longs festons qui dévalent de la cîme de leurs supports en formant une véritable draperie. Les Orchidées et les Aroïdées épiphytes, les longues chevelures des Usnea, les frondes plaquées des Platycerium décorent au contraire la partie du tronc et des branches cachées sous l’ombrage épais. Il est impossible de rendre l’exubérance et la beauté de cette végétation. C’est un coin de la puissante forêt vierge où la concurrence vitale atteint son maximum, où les plantes se disputent un coin au soleil : pour elles c’est toute la vie, car l’eau et l’humus ne font là jamais défaut. Parmi les arbres qui sont penchés sur le fleuve, les plus caractéristiques sont les suivants : un grand Parinarium assez semblable au P. excelsum, le Codarium nitidum, le Copalier, enfin l’Irvingia Smithii dont les gros fruits rouges flottent sur les eaux en grande quantité et sont mangés par les poissons.

Parfois les rives sont moins abruptes et les bords sont vaseux, ce qui a permis à une foule d’arbustes et de petites plantes herbacées de s’y établir et de s’y grouper par colonies : quelques-unes, comme les Ipomœa à coupes écarlates, ont des fleurs très belles. On trouve aussi le terrible Mimosa asperata, aux têtes de fleurs violacées, aux aiguillons si piquants. Le pied de cette plante baigne dans l’eau et le clapotement produit par le mouvement rythmé de nos pagayeurs suffit pour mettre les feuilles dans la position du sommeil. Par places aussi on observe des îlots de la graminée saccharifère du Niger, le Panicum Burgu. A 10 heures du matin, nous passons au village de Bongissa établi sur une falaise escarpée haute de 10 à 12 mètres. Le mil sauvage croit à la base des berges et baigne dans l’eau.

La rive belge apparaît constituée par de hauts coteaux dénudés couverts de grandes graminées en cette saison. Ils rappellent les mamelons qui se trouvent dans le couloir du Congo, comme eux ils sont privés d’arbres, et présentent seulement des lignes de végétation correspondant aux ravins qui descendent des hauteurs.

Le soir nous arrivons au village mbouaka de Mbongano. Les habitants se plaignent amèrement des déprédations commises par les miliciens sénégalais et yacomas placés près d’eux comme garde-pavillons. Un certain Samba-Bambara est la terreur du pays. Il est tous les jours en maraude. Il enlève par ici des poulets, du manioc, des bananes, par là des femmes. C’est cela qu’on appelle lever l’impôt ! Bien que je n’aie point une foi absolue dans ce qu’on me raconte, il ne me paraît pas non plus que ce soit impossible. J’estime beaucoup les Sénégalais et les Soudanais, mais je sais aussi ce qu’ils sont capables de faire quand on ne les tient plus. Et qui les tient dans les petits postes où ils sont seuls ? Je crois que ces postes confiés exclusivement à la garde d’indigènes ont été supprimés depuis et c’est une innovation heureuse au Congo. Les habitants sont dans le dénûment le plus complet. La plupart des enfants sont amaigris et réduits à l’état de squelettes. A notre départ ils viennent remuer la cendre des foyers installés par nos boys pour y ramasser les quelques grains de maïs tombés dans la braise. Mbongano, le soir, m’a fait faire le tour de son village. C’était à l’heure du repas ; j’ai assisté à la préparation des aliments composés de vivres de famine : racines de bananiers, sauterelles, escargots qu’on mangeait crus.

Ce Mbongano est un jeune et intelligent Mbouaka, élevé à la mission, et parlant français. Il est vêtu d’un pantalon à l’européenne et d’une veste en coutil bleu, ce qui lui donne un air de grand seigneur auprès de ses administrés qui portent seulement en avant un chiffon d’étoffe ou d’écorce retenu par une ficelle. Par ailleurs il a tous les attributs de sa race. Les incisives notamment sont arrachées. Plein d’égards et non quémandeur, il me guide avec une certaine dignité et il est la preuve que l’éducation peut avoir une influence au moins temporaire sur les noirs du centre de l’Afrique.

22 août. — Toujours la même végétation le long des rives, mais cette flore est loin d’être monotone, car de nouveaux types font leur apparition à mesure que nous montons vers le N. Un des végétaux les plus communs est un arbuste formant des touffes de 3 à 5 mètres de hauteur, penchées sur le fleuve. C’est une Sapotacée le Synsepalum dulcificum, connu aussi au Dahomey et au Gabon. Les loangos l’appellent Saka, les peuplades de l’Oubangui le nomment Bonga. Cet arbuste produit des fruits de la taille et de la forme d’une olive, d’un rouge sombre et un peu pruineux à la surface au moment de la maturité. La pulpe d’un rose clair ou blanchâtre, épaisse de 3 à 5 millimètres, recouvrant un gros noyau, est d’abord acide et un peu astringente. Elle produit ensuite dans la bouche une sensation sucrée et très agréable qui persiste longtemps, même si l’on absorbe une boisson acide. Les indigènes en sont très friands et les Européens eux-mêmes mangent volontiers ce fruit. Quand nous passons sous un de ces arbustes, nos bondjos laissent leurs rames et se précipitent à la nage pour en cueillir.

Nous avançons avec une extrême lenteur. A 9 heures du soir nous nous arrêtons dans la brousse sans avoir rencontré de village. Il faut camper sous bois auprès d’un gigantesque tronc d’arbre tombé et en voie de décomposition. Nos pagayeurs et nos boys n’ont pas mangé depuis 24 heures et nous n’y pouvons rien. Nous-mêmes sommes éreintés et, exception faite pour COURTET qui s’installe comme d’habitude, nous ne prenons pas la peine de monter nos tentes.

23 août. — Heureusement il n’est pas tombé d’eau dans la nuit. Dès 5 heures du matin, nous sommes sur le fleuve ; nous avançons ensuite par une belle matinée ensoleillée. A 11 heures, nous atteignons le village de Bafourou en avant des rapides de Longo. Presque pas de vivres pour nos indigènes !

Pour alléger le boat, nous faisons route à pied dans la forêt le long du sentier qui suit le fleuve. DECORSE seul est resté dans l’embarcation avec les indigènes, payant lui-même de sa personne. Le sentier que nous suivons est presque inextricable : de gros troncs d’arbres sont parfois couchés en travers ; de grands roseaux, de hautes graminées occupent les moindres clairières. Parfois nous nous heurtons à un tronc d’arbre couvert de grosses larmes de gomme copal qui ont exsudé.

Nous avons laissé l’embarcation en arrière et à 2 heures nous passons les rapides de Longo ; l’eau se précipite à grand bruit dans les rochers. Mais bientôt l’orage qui menaçait éclate. Pendant une heure la pluie tombe à flots, puis se régularise, et 4 heures durant, elle achève de tout détremper, devenue subitement fine.

Il n’est pas possible de chercher à gagner le village voisin. Le boat n’a pu certainement franchir les rapides pendant l’orage. Depuis longtemps nous l’avons perdu de vue. Enfin nous nous décidons à retourner en arrière et nous marchons à présent à travers des marais et des flaques d’eau. Après une heure de marche nous trouvons le chaland en panne. Les hommes sont exténués. DECORSE, resté avec eux, a dû faire des prodiges d’efforts ; deux fois le chaland a risqué d’être submergé.

Il est 5 heures ; l’eau tombe toujours et l’on ne peut songer à franchir les rapides. Nous décidons donc de retourner en arrière. Pendant que DECORSE laisse l’embarcation descendre rapidement le cours du fleuve, COURTET, MARTRET et moi continuons à marcher sous la forêt détrempée. Malgré nos vestes imperméables, nous prenons un véritable bain ; de chaque branche que nous effleurons tombe une avalanche d’eau qui nous inonde. MARTRET dont la ceinture rouge a déteint est d’une couleur invraisemblable. Enfin à 6 heures nous atteignons de nouveau le village de Bafourou. La plupart de nos caisses non étanches sont en piteux état ! Pauvres collections ! Il faudra que je me décide à abandonner des spécimens d’arbres qui m’intéressaient beaucoup et que j’aurais pris grand plaisir à étudier plus tard. DECORSE aussi a dû jeter la plupart des peaux qu’il avait eu tant de mal à préparer. J’ai dit plus haut que le naturaliste goûtait dans la grande brousse des jouissances inconnues au reste des mortels, mais quelles amères déceptions il éprouve aussi parfois et quelles cruelles angoisses lorsqu’il voit, sur le point d’être anéanti, le fruit de plusieurs mois d’efforts ! Tout son bonheur est là dans les quelques frêles échantillons inanimés, trésors que la science utilisera plus tard ! Celui qui n’a pas amassé des collections d’histoire naturelle au centre d’un pays vierge d’explorations, celui qui n’a pas eu ensuite ces collections à transporter sur les grands fleuves africains ne peut connaître les émotions qui nous ont tant de fois assaillis durant l’expédition Chari-Lac-Tchad.

Nous sommes enfin au poste du garde pavillon. Nous allumons un feu avec des troncs d’arbres pour nous sécher et surtout pour sécher nos objets les plus précieux. Les caisses zinguées contenant le papier buvard ont pris l’eau et il faut exposer chaque cahier au feu.

24 août. — Le lendemain matin nous nous mettons en route et cette fois nous parvenons à franchir les rapides, mais il y en a d’autres encore à passer ! En face de ceux de Longo, sur la rive belge, les coteaux herbeux viennent déjà mourir sur la rive qui n’est plus bordée que d’un étroit ruban d’arbres dépourvus de lianes. Quelques rares arbres au feuillage clairsemé et au long tronc dénudé couronnent les hauteurs.

Les collines sont coupées d’étroits et profonds ravins qui descendent suivant la plus grande pente et sont nus au fond du sillon ou au contraire très boisés. Le soir nous campons encore sous bois. Pas de vivres pour les hommes ! Nous leur distribuons quelques-unes des boîtes d’endaubage qui restent.

25 août. — La bordure forestière qui longe l’Oubangui devient de plus en plus étroite ; des Parkia et des Afzelia se montrent de temps en temps. On sait qu’ils caractérisent surtout la zone soudanienne. Au bord de l’eau croissent à profusion des Ficus nains et quelques grands palmiers grimpants, très épineux (Calamus ?).

A 10 heures du matin nous passons au village de Kaya ; là encore le fleuve est coupé de rapides formés de grès cimentés par une pâte ferrugineuse qui est une espèce de latérite. Nous rencontrons ensuite les rapides de l’En-Avant ! formés de quartzites relevés presque verticalement et que traversent des filons de diabase sur une largeur de 40 à 50 mètres. Entre ce barrage et celui de l’Eléphant se trouvent des conglomérats ferrugineux agglutinant de gros blocs de grès liés. Toute la surface des roches aux rapides est d’un rouge noirâtre, luisante et comme vernissée par suite de l’existence d’une couche superficielle de bioxyde noir de manganèse. Tous ces barrages sont creusés de marmites plus ou moins profondes produites par les remous de l’eau dans les rochers. A l’intérieur de certaines de ces marmites il s’est constitué des agglomérés de galets roulés et polis, cimentés par une pâte ferrugineuse. Parfois certains galets moulent presque exactement la cavité de la roche dans laquelle ils sont inclus. Ces galets ont dû être charriés par un fort courant, puis arrêtés par les marmites dans lesquelles ils se sont engouffrés ; enfin aux basses eaux, lorsque les rochers se trouvent entièrement à découvert après que l’eau, retenue dans les cavités, s’est peu à peu évaporée, un ciment vient chaque année agglutiner les particules de sable et fixer le galet dans la cavité où il a été apporté par le courant. C’est par un phénomène absolument semblable à celui qui s’accomplit encore de nos jours dans les rapides de l’Oubangui que se sont formés, à des périodes de pluies diluviennes alternant avec des périodes de sécheresse, les agglomérés ferrugineux qui entourent tous les massifs rocheux et tous les Kagas du Soudan occidental et du Soudan central.

Pendant que nous avancions, en suivant la berge, nous avons aperçu, retenu par des racines, un cadavre en putréfaction avancée. Quelques pagayeurs se sont jetés à la nage pour aller voir. Puis ils sont revenus les mains vides. Ils n’ont sans doute pas osé se tailler devant nous un morceau de viande dans ce cadavre à demi décomposé. D’ailleurs à moins d’être affamés ils ne mangent que les individus tués à la guerre ou ceux qui ont été emmenés comme prisonniers. Les Mbagas ne mangent que les hommes, les Sangos et les Yacomas mangent les hommes et les femmes. Le cadavre rencontré était celui d’un noir qui vraisemblablement avait été jeté dans le fleuve après sa mort, car l’Oubangui est le cimetière de tous les villages riverains.

Les chefs seuls sont enterrés à leur mort.

Rarement les hommes de ces villages, qui passent la moitié de leur vie sur des pirogues dans le fleuve, se noient accidentellement. Ce sont d’admirables nageurs qui arrivent presque toujours à regagner les rives, même s’ils chavirent dans les rapides, à moins qu’ils ne soient assommés contre les rochers. Beaucoup de Sénégalais et d’Européens, au contraire, ont trouvé la mort dans le Haut-Oubangui. Trois semaines avant notre arrivée à Fort-de-Possel, une grande pirogue portant une vingtaine de Sénégalais et deux sous-officiers européens, avait été surprise par une tornade au milieu du fleuve, à hauteur du poste. L’embarcation avait chaviré à une trentaine de mètres seulement de la rive belge et les deux infortunés sergents, ainsi que la plupart des Sénégalais avaient été noyés. Nous rappelons ce triste accident pour que tous ceux qui, ayant lu ces lignes, s’ils sont appelés à voyager dans ces parages, ne se départissent jamais de la plus grande prudence.

Bien que la bordure d’arbres qui longe le fleuve ne soit plus très large, elle s’avance encore assez loin dans l’inondation et comme nous côtoyons constamment la rive, nous faisons connaissance avec des habitants désagréables : les fourmis et les guêpes.

La grande forêt africaine est le paradis des fourmis. Sur le sol, le long des troncs d’arbres, sous les feuilles, dans les fleurs on en trouve. Elles appartiennent à d’innombrables espèces. Il en existe de presque microscopiques, d’autres ont jusqu’à 2 centimètres de longueur. L’une des plus désagréables et des plus abondantes est l’Œcophylla maragdina (Fabr.) Smith, grosse fourmi rousse qui construit son nid en agglutinant en boule les feuilles encore vertes des arbres sur lesquels elle vit. Au moindre frôlement les ouvrières quittent leur retraite, courent très affairées le long des rameaux et se répandent bientôt sur le corps de l’imprudent qui les a approchées ; elles s’abattent parfois en si grand nombre qu’elles sont fort désagréables, néanmoins leur morsure n’est pas très douloureuse. De plus leur corps écrasé dégage une odeur d’acide formique nauséeuse. Autrement incommode est une fourmi noire très petite, qui vit également sur les arbres et dont la morsure détermine un fort œdème qui dure plusieurs jours. Enfin sur presque tous les arbres, principalement à la fourche des branches, on observe des renflements noirâtres, ordinairement plus gros qu’une tête d’homme. Ces masses sont encore des nids d’une autre espèce de fourmi. Les termites, qui appartiennent à la même famille, sont aussi fort abondants mais ils ne mordent pas. Leur principal rôle est de transformer les matières végétales mortes, mais non encore décomposées. Chaque fois que notre boat vient toucher une branche penchée sur le fleuve, les fourmis rousses (Œcophylla) s’abattent sur nous et elles sont si nombreuses qu’elles finissent par impatienter.

Elles sont cependant beaucoup moins dangereuses qu’une espèce de guêpe qui vit par colonies de 10 à 15 individus, construisant un petit rayon en forme de disque, porté sur un pédoncule fixé soit à une branche d’arbre, soit à un obstacle quelconque.

En 1905, j’ai été victime d’un accident assez grave, causé par les piqûres simultanées d’un grand nombre de ces insectes. J’étais en Guinée française, à l’intérieur d’une case. Une guêpe étant venue voler autour de moi, je fis de la main le geste de la chasser. Aussitôt une quinzaine de ces bêtes s’abattirent sur mon visage et mes mains. La douleur que j’éprouvai parut d’abord imperceptible, mais je sentis bientôt une sudation abondante ; j’eus à peine le temps de m’étendre sur le lit perdant connaissance. Je m’éveillai quelques minutes plus tard, pris de vomissements, une urticaire générale très douloureuse et les mains toutes gonflées. Par des soins énergiques les douleurs disparurent en quelques heures, mais j’avais été intoxiqué d’une façon moins violente mais identique à ce qui arrive quand on est mordu par un serpent venimeux.

Nos pagayeurs bondjos redoutaient beaucoup ces guêpes. Dès que les perches dont ils se servaient pour pousser l’embarcation avaient atteint un nid, ils quittaient aussitôt leur poste et se précipitaient dans l’eau.

Enfin nous étions aussi parfois incommodés par la grosse mouche tsé tsé des bois (Glossina palpalis) qui a la réputation d’être la propagatrice de la maladie du sommeil.

Un autre groupe de petits animaux sollicite aussi l’attention du naturaliste quand il voyage comme nous le faisions. Presque chacun des rameaux qui venaient nous frôler, chaque feuille d’arbre qui tombait dans l’embarcation, portaient des cochenilles ou des pucerons fixés contre l’épiderme. Tantôt ils se réfugient sur les parties jeunes des plantes, tantôt ils se fixent à l’aisselle des nervures des feuilles. Quelques plantes de la forêt se sont adaptées à ces commensaux en produisant naturellement les unes de petites cryptes dans lesquelles les pucerons se dissimulent, les autres des touffes de petits poils qui les abritent aussi. Certaines cochenilles se cachent en sécrétant un produit cire ou gomme, qui finit par former autour d’elles une petite boule blanche et ces formations foisonnent spécialement sur certaines essences d’arbres. Le va et vient des fourmis le long des branches est souvent déterminé par la présence des pucerons. Elles vont très affairées recueillir les substances sucrées (miellée), sécrétées par ces petits animaux, d’autres visitent les glandes qui se trouvent sur les feuilles de certains arbres (surtout sur les légumineuses). Certaines espèces enfin s’aventurent dans les fleurs et vont concurremment aux abeilles y recueillir du nectar.

Si la vie animale dans la forêt et dans les galeries qui n’en sont qu’une réduction, paraît peu intense, ce n’est qu’une apparence : un nombre infini de petites espèces d’insectes grouille au milieu de la verdure et en vit. A leur tour de nombreuses espèces de petits oiseaux voltigent à la cîme des arbres et font de ces insectes leur pâture.

26 août. — Les gros animaux sont relativement rares à l’exception des singes. Chaque jour DECORSE en tue quelques-uns et cet appoint de viande (niama) fait le bonheur des Bondjos.

Comme nos provisions de vivres sont terminées et que les pagayeurs meurent de faim, DECORSE et MARTRET ont décidé d’aller à la chasse en longeant le fleuve. Ils débarquent au milieu du jour et nous devons les retrouver le soir aux rapides de l’Éléphant qui ne sont qu’à une faible distance.

Toute la journée nous avançons avec une lenteur désespérante. Cela se comprend ; notre chaland très lourd doit lutter contre un courant extrêmement violent et les pagayeurs n’ont presque pas mangé depuis quatre jours. Enfin la nuit arrive. Elle est noire, la lune est voilée. On entend à quelque distance bouillonner l’eau qui s’engouffre dans les chutes. Il serait de la dernière imprudence de continuer à avancer. Nous donnons ordre d’accoster à la rive et sous l’épaisse voûte de végétation nous débarquons. Mais il sera impossible à nos deux compagnons de nous trouver sous ce fourré presque impénétrable, par l’obscurité complète d’une nuit d’orage ! Nous avons d’abord appelé, personne n’a répondu ; COURTET donne des coups de sifflets prolongés, rien ; les Bondjos sonnent dans leurs trompes bruyantes, faites avec des cornes d’antilopes, silence. Enfin nous tirons des coups de fusils d’abord isolés, puis par salves de deux coups, nous n’entendons toujours que le bruit de l’eau dans les chutes. Nous avons ainsi passé la moitié de la nuit à appeler en faisant encore monter des boys au haut des arbres, puis nous nous sommes couchés pleins d’inquiétude.

Quant aux Bondjos qui meurent de faim et n’ont rien à manger, ils se sont essaimés à travers le bois sous la nuit profonde à la recherche des palmiers à huile pour en cueillir les régimes. Les noix de palme ne sont pas un aliment fameux, mais au moins cela calmera leur faim. Toute la nuit j’entends le bruit que font ces malheureux en cassant les amandes de palme entre deux pierres.

27 août. — De grand matin l’embarcation est démarrée. A 9 heures nous arrivons près des chutes. DECORSE et MARTRET sont là accroupis devant un feu qui achève de se consumer. Depuis la veille à midi ils n’ont naturellement pas mangé et malgré le grand brasero qu’ils ont allumé, toute la nuit ils ont été transis. Ceux qui n’ont jamais couché à la belle étoile, au bord des grands fleuves africains, étendus sur le sable brûlant au milieu du jour, mais durant la nuit imprégnés d’eau comme une éponge, ne savent pas combien sont froides et humides les nuits d’hivernage.

Les rapides de l’Éléphant ont une très mauvaise réputation. Depuis notre occupation de nombreuses embarcations s’y sont perdues corps et biens ; des Européens s’y sont noyés à diverses reprises. Aussi on prend la précaution de descendre à terre et de décharger tous les bagages ; le boat passe ensuite à vide sans trop de difficultés.

Avant qu’il se remette en marche je quitte mes compagnons pour m’enfoncer dans la brousse dont je veux voir les divers aspects. Nous nous retrouverons au prochain village qui n’est qu’à quelques kilomètres. Je pars sans armes avec un Sénégalais et un boy banziri qui me sert de guide. La bordure d’arbres à hauteur des rapides est à peine de 30 mètres de largeur. Par delà s’étend une vaste prairie avec des herbes de 2 mètres de hauteur, sorte de jungle sans arbres et sans arbustes, qui non seulement recouvre les parties basses, mais tapisse aussi tous les coteaux environnants arrondis en mamelons de 50 à 60 mètres de hauteur. J’entreprends l’ascension fort pénible d’un des mamelons : nous devons nous frayer un passage à travers les hautes herbes, car il n’existe pas le moindre sentier. Les parties humides sont occupées par un grand roseau, espèce de Panicum atteignant 5 mètres de hauteur ; puis on retombe dans la jungle dont les herbes ne s’élèvent plus, à mesure qu’on monte, qu’à 1m,50, puis 1 mètre de hauteur. En certaines places où la latérite affleure, on trouve même, recouvrant le mince enduit de terre végétale, une prairie formée d’un fin gazon, haut d’un pied à peine, toute émaillée des fleurs violacées du Cleome Chevalieri Schinz, jolie plante croissant à l’hivernage entre les fentes de la roche ferrugineuse et que je devais revoir ensuite toujours dans des stations analogues, jusqu’à la 11e parallèle. Du haut on jouit d’une vue magnifique. De tous les côtés, et spécialement sur la rive belge, on aperçoit des coteaux analogues, à sommets arrondis. La plupart n’ont d’autre parure que la grande prairie qui les enveloppe. Quelques- uns seulement sont couronnés de beaux arbres et à leurs flancs s’accrochent quelques arbustes rabougris. Depuis des siècles sans doute, pendant la saison sèche, cette végétation est la proie des flammes. Je descends en me dirigeant vers le nord ; nous finissons par trouver un sentier, mais cette marche m’a exténué ; de plus en plein midi un soleil de plomb darde sur nous ses rayons.

A 5 heures j’arrive souffrant au village de Khaya où sont mes compagnons. J’ai été frappé d’une légère insolation, et malgré les aspersions d’eau que me donnait le banziri pendant que le sénégalais s’en allait tranquillement, je suis resté plus d’une heure étendu sur le sentier.

28 août. — Ce matin il n’y paraît plus. Nous partons de bonne heure, mais déjà distancés par les militaires se rendant au territoire du Tchad, partis de Bangui 5 jours après nous. Vers 9 heures nous passons un des derniers rapides. La roche est formée par un quartzite très dur coupé par des filonnets de quartz. Vers 2 heures nous défilons le long d’une falaise haute de 7 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel ; ici la roche est un grès rouge caverneux, sorte de latérite. Peu de temps après nous passons devant le dernier village mbouaka.

Sur les rives, le fleuve devient maintenant uniforme ; le Synsepalum dulcificum est assez commun ainsi que le petit caféier (Coffea congensis) que nous avions déjà vu à Bangui et que nous avons retrouvé presque constamment sur les berges du fleuve, croissant presque toujours dans des terrains inondés à cette époque de l’année. Une partie de ses baies commencent à rougir, mais les indigènes n’y font pas attention.

Un grand Mimusops est très fréquent sur la rive. Il s’élève jusqu’à 40 mètres de hauteur et son tronc atteint 20 mètres sans se ramifier.

Un fort orage éclate à midi. La pluie n’est pas précédée de vent, mais elle tombe sans discontinuer jusqu’à 4 heures. Le soir nous campons dans la brousse.

29 août. — La navigation est désormais libre et nous avançons assez vite dans le bief où débouchent l’Ombella et la Kémo. Au milieu du jour nous passons au petit poste de Kouré où habitent quelques Ngapous (groupe banda). Les hautes berges du fleuve sont taillées dans un terrain d’alluvions récentes déposées sans doute à l’époque où le barrage de l’Eléphant déterminait en arrière la formation d’un grand lac. Je constate en effet dans la falaise l’existence d’un banc de coquilles d’Etheria épais de 0m,10 et situé à 3 mètres au-dessus du niveau actuel des eaux et à 1 mètre au-dessous de la surface du sol.

Le soir nous atteignons la factorerie installée par une compagnie concessionnaire près de l’embouchure de l’Ombella. Nous y passons la nuit et nos hommes peuvent enfin se gaver de viande boucanée d’éléphant. C’est là que campèrent DYBOWSKI, MAISTRE, GENTIL.

30 août. — Enfin nous allons arriver !

A 2 heures nous voyons, filant au milieu du fleuve qu’elle descend à toute vitesse, une baleinière battant pavillon français. Elle nous fait des signaux et nous abordons sur un rocher. Le lieutenant-colonel DESTENAVE est à bord : il vient de passer 20 mois au Tchad comme commissaire du gouvernement et rentre en France. Je suis heureux de le rencontrer et de recevoir ses conseils. A mon premier voyage au Soudan, le commandant DESTENAVE était un des collaborateurs les plus dévoués du général DE TRENTINIAN et il coopéra largement à l’occupation de la boucle du Niger. Au Tchad il a anéanti les débris de l’armée de Rabah, vengé la mort du capitaine MILLOT tué au Kanem par les bandes du Mahdi Senoussi, commencé l’exploration méthodique du grand lac africain. Enfin c’est sous sa direction qu’ont été poursuivies de très belles explorations géographiques par les capitaines DUBOIS, TRUFFERT, JULIEN et le lieutenant LACOIN. Le colonel m’apprend qu’il a été avisé par un courrier reçu seulement la veille, de l’arrivée de notre mission. Il a aussitôt envoyé une circulaire dans tous les postes pour que l’Administration et les troupes du corps d’occupation nous accordent tout leur concours. Il complétera ses instructions par une nouvelle circulaire dès son arrivée à Bangui. Ces circulaires, où étaient précisés le but de notre voyage et les moyens nécessaires pour l’accomplir, nous furent dans la suite de la plus grande utilité.

Le soir à la nuit nous arrivons au poste de Fort-de-Possel et nous y recevons la plus large hospitalité du résident M. LALANDE.

1er septembre. — Le poste de Fort-de-Possel que l’on appelle encore La Kémo est installé près du confluent de cette rivière avec l’Oubangui, qui en cet endroit est un admirable fleuve large de plus d’un kilomètre. Tous les officiers et fonctionnaires, tous les agents de commerce qui se rendent à Mobaye puis, de là, dans les territoires de la Kotto ou des Sultanats, s’y arrêtent ordinairement, mais il est surtout le point d’accès du territoire du Tchad et c’est par là que passe tout le ravitaillement allant au Chari.

Les traces de l’ancien poste fondé par DYBOWSKI ont presque disparu : il était à quelques centaines de mètres du camp actuel créé en 1899 par les collaborateurs de GENTIL.

Son nom rappelle le souvenir du maréchal des logis DE POSSEL, mort courageusement (1892) à l’assaut de Kouno où fut vengé le meurtre de BRETONNET et de ses compagnons.

J’ai passé la journée à reconnaître les abords du poste. Il est ombragé par quelques beaux arbres dont l’un appartient à une essence dans laquelle les indigènes creusent leurs pirogues. C’est une bonne espèce de bois d’acajou qui était encore inconnue lors de notre voyage et que CASIMIR DE CANDOLLE a nommée d’après nos spécimens Khaya grandifoliolata C. DC. Derrière le poste s’étend une grande prairie déboisée, semée seulement de beaux palmiers rôniers (Borassus) et toute remplie de petites herbes comme aux rapides de l’Eléphant, puis, plus loin encore, un marais traversé par un ruisseau bordé de palmiers (Raphia monbuttorum Drude), enfin tout à l’horizon, la vraie brousse semée d’arbres, la végétation de parc du Soudan français et du Bahr-el- Ghazal.

Le reste de la journée se passe à sécher les collections amassées depuis Bangui et tout notre matériel considérablement avarié.

2 septembre. — Avant d’aller installer le jardin d’essai que nous devons créer dans le territoire du Tchad, j’ai voulu aller voir avec MARTRET les plantations créées par les missionnaires à Bessou (Mission de la Sainte-Famille), à une vingtaine de kilomètres en amont de Fort- de-Possel. Nous partons de grand matin dans une pirogue indigène[18].

J’ai une fois de plus l’occasion de constater que, même au cœur de l’Afrique, on fait parfois des rencontres bien inattendues. Le pilote de notre embarcation est tout simplement un personnage. C’est Bourounga, fils de Bembé, qui accueillit la mission DYBOWSKI en 1891. Bourounga suivit DYBOWSKI comme boy jusque dans le bassin du Chari, il l’accompagna ensuite à Brazzaville et resta quelque temps à la mission catholique où il a appris à parler à peu près le français. C’est aujourd’hui un grand garçon d’une vingtaine d’années, à l’air intelligent, bien qu’il se grise quelquefois. Il est trop renseigné sur les boissons fermentées que l’on peut consommer dans le Haut-Oubangui. Les banziris font usage du Pata, sorte de bière de maïs. Les Bandas s’enivrent avec le Pipi obtenu en faisant fermenter la farine de sorgho non germé. C’est une mixture détestable qui est loin de valoir l’excellente bière de sorgho des Saras analogue au dolo de nos Soudanais.

Sur la rive belge on fabrique du vin de palme avec la sève du palmier à huile (Elæis), mais on ne se sert jamais de la sève du Palmier Borassus que j’ai vu utiliser pour cet usage seulement dans la Haute- Volta ou Soudan occidental. Le poste de Mobaye est le paradis des buveurs : on retire aux environs un excellent vin de palme d’un grand Raphia nommé Bambou par les Européens. « A cet endroit, dit Bourounga, pour 0 fr. 50 on vous donne deux dames-jeannes de 15 litres chacune pleines de vin de palme. » Le sultan Rafaï était un alcoolique raffiné. Avec un canon de fusil en guise d’alambic, il distillait le jus fermenté de la canne à sucre et ingurgitait l’affreuse liqueur. « Enfin, ajoute Bourounga, à la mission de Bessou, le père MOREAU fabrique de l’eau-de-vie de papaye que les Blancs aiment bien aussi, mais c’est très fort ! »

En me racontant ces choses, mon compagnon fume sa pipe, véritable objet d’art banziri. Elle se compose d’un grand fourneau en terre cuite vernissée, couleur noir d’ébène et à surface couverte d’arabesques assez élégantes.

Ce fourneau est recourbé et s’emmanche sur une corne d’antilope qui sert de tuyau à la pipe. Pour remplir le fourneau il faudrait au moins 50 grammes de tabac. Celui fumé par les indigènes est simplement préparé en séchant au soleil des feuilles de Nicotiana tabacum. Les Européens et les Sénégalais les font sécher à l’ombre dans une case. Au bout du troisième jour on met les feuilles dans une caisse et on arrose de temps en temps avec de l’eau. Le tabac ainsi préparé, au dire de MARTRET, vaut celui de France.

Notre pirogue vient heurter devant un village banziri des parcs clayonnés destinés à capturer le poisson. Les enclos de ces parcs ont 2 mètres de hauteur et limitent un espace de 10 à 12 mètres carrés. Les clayons sont faits avec des chaumes rigides reliés transversalement par des ficelles. L’ensemble représente un travail très soigné, fait avec un goût que l’on ne trouve pas dans les enclos grossiers des pêcheurs mbouakas. On déplace périodiquement ces parcs et on les dispose de manière qu’ils soient toujours à la limite de l’inondation, souvent dissimulés entre des touffes d’arbustes. On rencontre encore le long des berges de la rivière des paniers clayonnés en forme de nasses et servant également à pêcher le poisson qui est la base de la nourriture des Banziris. Ils capturent aussi parfois des crocodiles dont il existe trois espèces dans l’Oubangui. Une seule est dangereuse, c’est celle qui a des plaques verdâtres sur le dos (probablement le crocodile du Nil). Un individu de cette espèce a emporté en 1899 un Européen qui se baignait à la mission de Bessou. On n’a jamais retrouvé même la trace du corps. De temps en temps des pêcheurs disparaissent surpris par cet animal. Ils sont exposés à être saisis non seulement quand ils sont dans l’eau, mais aussi lorsqu’ils sont au bord de la rive. D’un coup de queue le crocodile les renverse et les entraîne rapidement avec sa gueule jusqu’à ce qu’ils soient complètement submergés. Il existe aussi un crocodile au corps complètement noir qui ne devient jamais très gros et n’est pas dangereux. Sa taille ne dépasse pas 2m,50 de longueur. La chair est très estimée et les indigènes lui font une chasse active. Le P. MOREAU, directeur de la mission de Bessou, auquel nous devons la plupart de ces intéressants renseignements, a vu près de Liranga, au Moyen-Congo, cette espèce élevée dans des parcs spéciaux par les indigènes. Lorsque les animaux deviennent adultes, ils sont mangés ou vendus.

Les Banziris qui peuplent en cette région les rives du fleuve sont venus de l’E. où le gros de la tribu est encore fixé au confluent du Kouango et de l’Oubangui. C’est un des plus beaux types de l’Afrique centrale. Les femmes sont ordinairement bien faites et coiffées avec goût à l’aide de perles disposées avec art sur leur tête. Les hommes sont grands et robustes. Ce sont d’excellents piroguiers et des colporteurs de premier ordre. Avant l’arrivée des Européens, ils pénétraient déjà au centre du pays banda en remontant les rivières. Ils emportaient avec eux du bois rouge, des barrettes de cuivre, des perles. Ils remportaient en échange des esclaves. « Le Banziri, écrit DECORSE, navigue, pêche, bavarde ou dort. Il a l’âme du chemineau. Il en a la gaîté, l’inconstance, l’aptitude à tout faire et à s’accommoder de tout. Les femmes sont des compagnes agréables ; les hommes des serviteurs débrouillards ; les chefs toujours d’humeur facile[19]. »

Nous arrivons à la mission de Bessou pour déjeuner ; le P. MOREAU nous reçoit avec son urbanité habituelle. L’établissement a été créé il y a 6 années seulement et déjà, au point de vue agricole tout au moins, il est plein de promesses pour l’avenir. Il devrait être un enseignement pour nos administrateurs. Il est un vivant exemple de ce que l’on peut faire avec de l’esprit de suite, un labeur constant, de la méthode et un peu l’oubli de soi-même afin de faire œuvre durable. Nous ne parlerons point des maisons d’habitation installées avec un véritable confort, de la petite église luxueuse, des écuries et étables très bien conditionnées, parfaitement aérées et appropriées au pays. Ce qui est le plus extraordinaire c’est qu’on a tout fait presque avec rien. Nulle part peut-être au centre de l’Afrique les blancs n’ont mis autant la main à la pâte.

Au moment où nous l’avons visitée, la mission de Bessou possédait 35 à 40 hectares de terres consacrées aux cultures indigènes et en parfait état d’entretien, non compris une dizaine d’hectares appartenant aux familles catholiques du village indigène. Elle avait en outre 70 bœufs ou vaches venus du Tchad ou du pays de Senoussi, une dizaine de chevaux, 5 ânes, une centaine de moutons (dont une curieuse variété découverte chez les Bondjos), un grand nombre de chèvres. Ces animaux se portent bien ; la mouche tsé tsé existe aux environs, mais pas à l’endroit même où pâturent les troupeaux.

Au dire du P. MOREAU la principale condition pour réussir l’élevage dans l’intérieur de l’Afrique est d’avoir de bons pâturages. Les meilleures herbes fourragères pour le bétail sont les petites graminées du Soudan : Panicum, Paspalum, Eleusine indica. Il faut y ajouter quelques espèces d’Andropogon et surtout une espèce annuelle qui est probablement l’Andropogon nigritanum. Partout où elle existe, on peut presque sûrement entretenir des troupeaux. C’est une grande herbe annuelle à chaumes s’élevant de 1 mètre à 1m,50 au moment de la floraison. En septembre les animaux la mangent encore très bien, mais c’est surtout lorsque l’herbe est courte, en jeunes pousses de 0m,40 au maximum qu’ils la recherchent. Elle peut alors former des prairies que l’on fait pâturer périodiquement et qui deviennent d’autant plus denses qu’on les fait paître plus souvent. Cependant à la fin de la saison des pluies, il faut laisser la plante monter pour qu’elle fleurisse, car elle est annuelle et elle ne se multiplie que par graines. Elle vient fort bien dans les terrains complètement débroussés qui ont été cultivés et s’établit aussi dans la brousse non défrichée. Un grand Andropogon atteignant 3 mètres de hauteur est aussi mangé par les vaches, mais les chevaux le refusent. Il en est de même d’un Penicillaria. Le bétail mange aussi avec avidité le sorgho sauvage très commun. Cela est d’autant plus étonnant qu’en certain pays le sorgho vert a été signalé comme toxique pour le bétail à cause de l’acide cyanhydrique qu’il renferme.

Une autre graminée qui tient une grande place dans les pâturages de cette contrée est l’Imperata cylindrica. C’est une grande herbe de brousse atteignant 1m,50 à 2 mètres de hauteur. La tige se termine par un gros épi cylindrique d’un blanc plumeux. Les feuilles larges et longues sont ordinairement employées pour couvrir les cases. Très répandue dans toute la région du Haut-Oubangui, c’est par excellence l’herbe caractéristique de ce pays. Des rapides de l’Eléphant à Bessou, elle couvre des milliers et des milliers d’hectares d’étendue. Les feuilles un peu coupantes sont ordinairement négligées dans les pâturages ; les animaux les mangent surtout à l’étable, mais ils en sont peu friands. Par sa densité et par son abondance dans les prairies qu’elle forme, elle peut néanmoins être une précieuse ressource pour l’élevage du bétail. Par contre cette plante est le fléau des cultures du pays. Elle s’implante dans les terres défrichées, même si elles sont bien cultivées dès la deuxième année et devient impossible à extirper. Les jardins, les champs de maïs ou de patates, se trouvent ainsi rapidement occupés par cette herbe et _c’est principalement l’envahissement de l’_Imperata qui amène les indigènes à déplacer, après quelques années, leur village pour aller s’établir dans une région où cette mauvaise plante n’existe pas encore. Au bout de 5 ou 6 ans le terrain abandonné est envahi par la grande brousse ou la forêt, et l’ombrage finit par tuer la graminée. A Bessou, les missionnaires luttent sans cesse contre sa propagation. Derrière la charrue, les enfants ramassent les rhizomes de l’Imperata qui ressemblent au chiendent et on les brûle ensuite. On l’empêche aussi de produire des graines en fauchant fréquemment les chaumes. Malgré cette lutte constante on est parfois forcé de lui abandonner des terrains qu’on avait eu beaucoup de peine à défricher. Une autre mauvaise herbe des cultures de la région, mais celle-là sans grande utilité (les enfants mangent les fruits) c’est l’Icacina senegalensis, petit arbuste formé d’un gros paquet de tiges poussant côte à côte et s’élevant à 0m,40 ou 0m,60. Pour le déterrer, il faut faire un trou profond de 0m,80 à 1 mètre. On rencontre alors un tubercule oblong, vertical, parfois beaucoup plus gros que la tête d’un homme.

Le P. MOREAU et ses collaborateurs ont introduit à la ferme de Bessou des procédés de culture tout à fait analogues à ceux qu’on pratique en Europe. Les troupeaux sont soumis toutes les nuits à la stabulation avec une litière abondante qui permet d’obtenir de l’engrais de ferme. Dans la mauvaise saison ils sont alimentés avec du foin récolté à l’époque favorable. Le labourage se fait à la charrue construite par les missionnaires, attelée d’un cheval ou d’un couple de bœufs. Les transports s’effectuent à l’aide de carrioles construites aussi sur place. Toutes les cultures quelles qu’elles soient sont fumées avec des engrais de fermes et on les emploie en aussi grande abondance que le permettent les ressources dont on dispose. Le manioc est peu cultivé, on lui reproche de ne pas venir assez vite. On néglige aussi le bananier qui rend peu et occupe beaucoup de place. Le maïs est un aliment de luxe qui n’est distribué aux enfants de la mission que dans les grandes occasions. C’est avec sa farine que les missionnaires confectionnent le pain avec lequel ils se nourrissent toute l’année. C’est lui aussi qui leur fournit après germination et fermentation la boisson habituelle. Mais il exige pour réussir des terrains riches, de sorte qu’on n’en cultive guère que ce qu’il faut pour les Européens. Après des séries d’expériences et d’éliminations, le P. MOREAU est arrivé à donner la préférence aux patates et aux labiées à tubercules alimentaires (Coleus rotundifolius et Coleus Dazo), ou pommes de terre des pays chauds[20]. Ce sont les plantes alimentaires qui produisent le plus vite et donnent les plus forts rendements.

Quant aux cultures des primitifs, elles sont assez restreintes. Les Banziris vivent de maïs, de poisson et d’un peu de manioc. Les Langouassis cultivent surtout du maïs et du mil (sorgho), un peu de manioc, pas ou presque pas de bananiers. Chez les Togbos on fait du manioc et du maïs. Chez tous on trouve un peu de patates, de Coleus, d’arachides, de pois arachides, de niébés (Vigna), de sésame et de nombreuses sortes de légumes sans grande valeur. L’Eleusine n’existe pas dans le pays. On le rencontre chez le sultan Rafaï qui en fait de la bière. Le petit mil (Penicillaria) ne se rencontre que plus au nord. Il fait son apparition chez les Ngapous et dans le pays de Senoussi. Il ne faut pas omettre les Cucurbitacées alimentaires qui jouent un très grand rôle dans cette partie de l’Afrique : d’abord les courges ou citrouilles dont il existe deux espèces en Afrique centrale, Cucurbita maxima et C. moschata et de nombreuses variétés. Les Lagenaria ou calebassiers présentent aussi un très grand nombre de variétés et les fruits avec lesquels on fabrique toutes sortes de vases depuis la gourde classique jusqu’aux grandes calebasses dans lesquelles les négresses préparent la cuisine, peuvent être mangés cuits lorsqu’ils sont suffisamment jeunes. On rencontre également çà et là quelques plants de pastèques et des Luffa susceptibles d’être consommés jeunes malgré leur amertume. Mais il existe surtout deux plantes spéciales à ces régions qui méritent de fixer un peu l’attention.

L’une est une espèce de Cucumis cultivée en grand dans toute l’Afrique centrale depuis la forêt congolaise jusqu’au centre du Baguirmi. Les Bandas la nomment Kokré ou Koukouré, les Banziris Sindou, les Mandjias d’un nom presque identique Sindo. On l’ensemence au commencement de l’hivernage dans les terres ameublies aux abords des villages, ainsi que dans les champs de maïs et de sorgho. La plante ramifiée, rampant sur le sol, ressemble beaucoup à un pied de concombre. Elle produit un grand nombre de fruits ayant aussi la même forme, mais complètement lisses à maturité, d’un blanc jaunâtre marbrés de vert et dont la dimension diffère beaucoup suivant les variétés. Il y en a qui ne dépassent pas la taille d’une olive, d’autres atteignent la grosseur d’un citron. Après la récolte du maïs, on laisse les Kokré achever de mûrir. Bientôt leur tige se dessèche, puis, les fruits, complètement jaunes et cependant encore très amers, commencent à pourrir. C’est à ce moment qu’on les récolte. Ils sont ensuite passés dans l’eau et lavés de manière à séparer les graines très petites, seule partie utilisable de la plante. Chaque famille fait des provisions abondantes de ces graines. On les soumet à la cuisson pour en extraire une huile qui sert à enduire le corps, ou plus fréquemment on les écrase et on les mange réduites en farine avec des herbes du pays en guise d’épinards.

La seconde plante est aussi probablement un Cucumis, mais ne l’ayant pas vue en fleur nous ne pouvons nous prononcer d’une façon certaine. Les peuples de race banda la nomment Doropo, les Banziris Lousou. On la cultive aussi dans les champs, mais elle ne semble pas sortir du bassin de l’Oubangui. Elle produit des fruits plus gros que le Kokré, mais beaucoup plus petits que les citrouilles (Kioukiou) en banda.

La forme de ces fruits diffère beaucoup suivant les variétés. Il en existe d’ovoïdes (avec un diamètre de 8 à 12 centimètres), d’ellipsoïdes, d’allongés en forme de bouteille et dans ce cas ayant une longueur de 15 à 20 centimètres et pouvant être étranglés à la base ; d’autres encore ont la forme d’une très grosse fraise. Les Doropo sont lisses et à maturité ils restent verts avec des marbrures blanchâtres. Certaines variétés sont presque complètement blanches surtout sur la face qui repose sur le sol. La chair est également blanchâtre. Chez les Boubous, au-dessus du Kouango, il en existerait une variété qui a la chair jaune. Les Doropo se mangent coupés en morceaux et cuits à l’eau avec ou sans graisse. Le P. MOREAU nous fit déguster un ragoût de mouton dans lequel les pommes de terre étaient remplacées par des Doropo. Il fallait être prévenu pour s’apercevoir de la substitution. C’est donc encore une précieuse ressource pour l’alimentation de l’Européen aux colonies, ressource à ajouter aux Coleus alimentaires sur lesquels nous avons par ailleurs attiré l’attention.

Les missionnaires nous firent encore connaître tous les végétaux précieux qu’ils ont introduits à Bessou. Quoique leur installation fût encore très récente, on trouvait déjà en 1902, en état de produire, la plupart des arbres fruitiers des pays tropicaux : plusieurs variétés de manguiers, d’orangers, de citronniers, de cerisiers des Antilles (Eugenia Michelii), de goyaviers, de nombreux avocatiers, la châtaigne de Cayenne, l’arbre à pain châtaigne, la barbadine, la pomme-liane.

Ils avaient aussi tenté la culture du riz de montagne qui avait donné d’assez bons résultats ; les ensemencements de blé du Tchad n’avaient pas réussi.

Le 3 septembre nous retournâmes à Fort-de-Possel enthousiastes de la belle œuvre agricole accomplie en si peu de temps dans ce pays éloigné de tout centre civilisé et pleins d’espoir nous-mêmes pour l’avenir du jardin de cultures que nous voulions créer. Nous ne revenions pas les mains vides ; le P. MOREAU nous avait laissé la liberté de prélever dans ses cultures toutes les graines que nous voudrions et même d’emporter des jeunes plants et des boutures pour les introduire dans les contrées encore plus sauvages où nous allions pénétrer.

Je fis une partie de la route à pied en suivant un petit sentier qui longe l’Oubangui et je pus ainsi visiter les groupements banziris installés en cet endroit. En cette période d’hivernage, les cultures de manioc et de maïs, les bananeraies et les plantes d’ignames et de haricots (Phaseolus lunatus) accrochés le long des enclos, les champs de manioc, assez étendus, donnaient véritablement à la contrée l’air d’un pays de cocagne. Je sus plus tard que cet aspect était trompeur puisque chaque année la famine faisait des ravages dans le pays et malheureusement pas seulement ici, mais aussi à proximité de presque tous les endroits où nous avons des postes et des chefs-lieux de cercle. Au lieu d’épargner des corvées et des fournitures de vivres aux peuplades qui ont laissé avec confiance les Européens s’installer auprès d’elles, nous leur demandons au contraire des prestations plus dures qu’à celles qui nous ont fermé pendant des années l’accès de leurs villages. Or, ces peuplades vivaient déjà péniblement avant notre arrivée. Aujourd’hui nous les forçons à subvenir, contre une rémunération en verroterie qui a si peu d’importance, à l’alimentation d’une armée de passagers, à celle de nos miliciens, de nos domestiques et de nos employés noirs, à celle enfin de nombreuses négresses qui, dans certains postes, tout en restant inactives, consomment des vivres produits par d’autres femmes de la brousse, qui, celles-ci, meurent de faim et sont obligées de laisser périr leurs enfants. Le plus élémentaire sentiment de justice commanderait que dans ces pays ingrats, privés de tout moyen de ravitaillement, on ne conserve pas dans un poste une seule bouche inutile. C’est là ou jamais le cas de dire : « ce qui est donné aux uns est volé aux autres ! »

A Fort-de-Possel, une mauvaise nouvelle nous attendait. Le Dr DECORSE souffrait d’une crise d’entérite, redoutait un accès de dysenterie : c’était sans doute la conséquence de cette nuit froide et humide passée aux rapides de l’Oubangui. Ses appréhensions furent malheureusement justifiées par la suite. Dès le lendemain nous décidâmes qu’il irait se reposer à la mission de Bessou où il trouverait du lait frais et des vivres appropriés à son état. Il y resta près d’un mois mais ne s’y reposa guère, continuant à chasser avec passion et à chercher les renseignements que je l’avais chargé de recueillir sur la faune, l’anthropologie et l’ethnographie. Je ne devais le revoir que deux mois plus tard et pour bien peu de temps à Fort-Sibut où il parvint fin octobre encore plus souffrant. Nos exhortations pour le faire retourner en arrière furent inutiles. Pendant toute une année encore, de plus en plus malade, il se traîna énergiquement jusqu’au Tchad, recueillant une quantité énorme de matériaux d’études, accomplissant tout son devoir jusqu’au bout et s’il put revenir de ce lointain voyage, c’est qu’il avait réellement, comme un de nos amis l’a écrit par la suite, « la volonté de ne pas mourir ». COURTET ayant passé ses journées à organiser notre départ et à faire sécher au soleil tout notre matériel et nos pauvres collections, parvint heureusement à les sauver presque toutes.

Les pluies, depuis quelques jours, avaient diminué d’intensité et il était urgent de nous mettre au plus vite en marche afin d’installer, avant l’arrivée de la saison sèche, le jardin d’acclimatation et d’essais que nous devions fonder. Le lieutenant-colonel DESTENAVE m’avait recommandé pour cet emplacement le poste de Fort-Sibut distant d’une centaine de kilomètres. En septembre deux voies existent pour atteindre ce poste : l’une, la route de terre, est une piste débroussée de 6 mètres de large qui, par les petits postes de Botinga, les Mbrous, et Yangoro atteint le chef-lieu du cercle. On l’effectue à pied, avec des chevaux du Chari quand il en arrive, mais la mouche tsé tsé et le climat les tuent si vite qu’il est fort rare qu’on puisse s’en servir. La seconde voie est le cours de la Tomi, rivière qui prend sa source près de celles de la Fafa, affluent du Bahr-Sara, et après des détours passe à Fort-Sibut où elle est déjà navigable pour les baleinières, puis elle descend vers l’Oubangui par un cours sinueux ; encombrée de rochers, et fréquemment bordée de grands arbres qui gênent beaucoup la navigation. Elle se réunit à la Kémo, 20 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’arriver au grand fleuve. Sur la route de terre les charges sont transportées sur la tête des porteurs, la plupart de race banda ; sur la Tomi elles sont placées dans des pirogues indigènes ou des baleinières apportées d’Europe et dirigées par des piroguiers banziris.

Nous ne pouvions songer à transporter nos deux cents charges d’un seul coup. Porteurs et piroguiers étaient rares, occupés à cette époque de l’année aux travaux de culture. De plus la montée des militaires allant relever leurs camarades au Tchad en avait pris un grand nombre et le pays souffrait déjà énormément de ces réquisitions permanentes. Je décidai de partir au plus vite avec MARTRET, abandonnant la plupart des colis de la mission à la garde de COURTET qui devait en assurer la montée dès que possible et poursuivre quelques études intéressantes qui restaient à faire à Fort-de-Possel. Nous quittâmes le poste le 7 septembre au matin, MARTRET remontait la Tomi dans une grande pirogue où il avait chargé ses précieuses plantes vivantes apportées de France et du Sénégal et renfermées dans deux serres Ward. La plupart étaient encore en bon état et cependant elles voyageaient depuis 4 mois ; la traversée de Bangui à la Kémo en avait tué quelques-unes. Je partis ensuite par la voie de terre. J’arrivai à Fort-Sibut le 9 septembre et MARTRET m’y rejoignit deux jours plus tard après avoir failli chavirer plusieurs fois et avoir vu la plupart de ses pagayeurs s’enfuir.

Le chemin de Fort-de-Possel à Fort-Sibut est aujourd’hui bien connu. FOUREAU l’a parcouru en 1900 dans la même saison que nous et en a donné une relation. En 1902 la route n’avait guère changé : la plupart des villages installés à proximité avaient émigré pour se soustraire aux corvées et aux prestations de vivres. Les quatre journées de marche que j’y effectuai me révélèrent une brousse tout à fait identique à celle que j’avais parcourue 3 ans plus tôt au S. du Soudan français (cercles de Kouroussa, Bougouni, Sikasso et Bobo-Dioulasso). L’aspect de la végétation était semblable, la flore de ces deux régions si éloignées était à peu près identique. Les espèces végétales sont les mêmes dans les deux contrées ou bien ce sont parfois des espèces très voisines, ayant le même port et se substituant les unes aux autres. Je rencontrai cependant sur les plateaux de latérite deux lianes en buissons que je n’avais encore jamais vues. L’une est un Mussænda que les Ndis nomment Debourou. C’est un arbuste sarmenteux à rameaux retombants formant des buissons de 2 à 4 mètres de hauteur. Les corolles grandes, d’un beau jaune et velues à l’intérieur, sont groupées en panicules assez denses. L’arbuste porte souvent en même temps des fleurs et des fruits mûrs. Ceux-ci sont des baies rougeâtres à maturité, de la grosseur d’une groseille à maquereau avec une pulpe sucrée et un peu acide contenant un grand nombre de graines très fines. Le goût de ce fruit rappelle un peu la groseille et le P. MOREAU nomme la plante groseillier de l’Oubangui.

L’autre est une Landolphiée, Clitandra Schweinfurthii, qui porte à cette époque des fruits complètement sphériques, d’un vert-jaunâtre à maturité et renfermant quelques graines entourées d’une pulpe sucrée, comestible. C’est à tort que FOUREAU a signalé cette liane comme la source du caoutchouc du Haut-Chari. J’ai expérimenté fréquemment le latex qui s’écoule quand on incise l’écorce de la plante. Il m’a toujours donné des résines inutilisables. Il y a certainement eu confusion avec la liane Banga des Bandas qui est le Landolphia owariensis, vient dans les mêmes lieux, a souvent le même port et est la seule plante à caoutchouc du pays Banda.

Un arbre fruitier également très répandu sur les plateaux est le Ficus Vallis-choudæ nommé Ongo, par les Ndis et trouvé précédemment par SCHWEINFURTH dans le Bahr-el-Ghazal. C’est de tous les Ficus connus en Afrique tropicale celui qui ressemble le plus à notre Ficus d’Europe par son port et par ses figues. Il forme des touffes de 3 à 7 mètres de haut avec des branches nombreuses, partant d’une souche commune, et souvent ramifiées dès la base. Les feuilles sont cordées, subrhomboïdales avec 5 ou 7 grosses dents. Les figues de 6 centimètres de diamètre, ont, à maturité, la taille et la couleur d’une belle pêche. Leur surface est veloutée, jaunâtre et marquée longitudinalement de marbrures pourprées, irrégulières. L’intérieur est creusé d’une grande cavité. La plupart des ovaires sont avortés et les autres hypertrophiés par la piqûre de la mouche des figues (probablement un Blastophaga). De nombreuses petites fourmis noires vont et viennent aussi à l’intérieur.

La chair des réceptacles (figues) est fade et faiblement sucrée. Lorsqu’ils sont très mûrs elle est mangeable, cependant les indigènes en sont peu friands.

La végétation de la contrée est d’une assez grande uniformité. C’est la grande brousse, c’est-à-dire une immense prairie (goussou en banda) de hautes graminées élevées de 2 à 3 mètres à feuilles souvent coupantes et à tiges raides comme de gros roseaux atteignant parfois la grosseur du petit doigt. Parmi elles dominent trois ou quatre espèces d’Andropogon et deux espèces de Panicum. Au milieu d’elles, et s’élevant à la même hauteur, apparaissent quelques plantes aux fleurs voyantes, jaunes, rouges, blanches, qui émaillent cette prairie. C’est tantôt un Hibiscus, ou quelque autre malvacée, tantôt, un Osbeckia, parfois une grosse touffe de thé de Gambie (Lippia adoensis). L’horizon est ordinairement très borné, à moins qu’on soit sur une hauteur ; les arbres et arbustes disséminés à travers cette prairie sont tantôt rapprochés les uns des autres, formant des buissons et des bosquets ininterrompus sous lesquels on peut cependant circuler facilement à la saison sèche. Au moment des pluies tout ce fouillis est enlacé d’herbes grimpantes avec des vrilles (légumineuses, cucurbitacées) ou de plantes volubiles (ignames sauvages, Ipomæa). Tantôt la brousse est beaucoup moins boisée, on ne voit que des arbres de 10 à 25 mètres de haut écartés d’une trentaine de mètres les uns des autres et arrivant rarement à se joindre par leurs branches : c’est dans ce cas la végétation de parc dans laquelle dominent les Lophira, les Daniella, les Combretum, les Terminalia, les Detarium, les Tamarindus, et même quelques arbres épineux (Acacia, Entada).

Ces arbres ne portent jamais d’épiphytes mais assez souvent des Loranthus, parasites, formant des touffes comme le gui et chargés constamment ou de fleurs roses, ou de fruits rouges. La terre n’est jamais nue et tous les vides laissés par les arbres sont remplis par les hautes herbes dont nous avons parlé. En octobre la plupart de ces plantes ont leurs grains mûrs et les tiges commencent à se dessécher. Les graines de certains andropogon munies d’arêtes accrochantes ou de longs barbillons pouvant s’enrouler en tire-bouchon les uns aux autres se réunissent en grosses boules le long des sentiers et sont emportés au loin par le vent. Les premiers incendies d’herbes commencent vers le 1er octobre à Fort-Sibut. A la fin de décembre la brousse est brûlée presque partout. A ce moment arrivent quelques petites pluies qui déterminent la germination de beaucoup de graines et font épanouir pas mal de fleurs au ras du sol. Les arbustes brûlés émettent aussi des repousses à cette époque. A la fin de mars un gazon épais tapisse déjà la plupart des emplacements si les pluies ont été précoces. Dans le courant de mai, les herbes sont suffisamment développées pour que l’ensemble ait l’aspect d’une prairie verdoyante haute seulement de 15 à 30 centimètres, les chaumes sortent ensuite et s’élèvent. C’est en juillet et août que cette grande brousse atteint son plein développement. Les animaux eux-mêmes y circulent alors difficilement. C’est d’ailleurs l’époque des amours et de l’élevage des petits pour beaucoup, notamment pour les grands fauves (panthères, lions, hyènes) et pour les grands herbivores (antilopes, buffles) et ces hôtes demeurent cantonnés en des districts limités où les chasseurs indigènes ne parviennent pas à les découvrir.

Les éléphants au contraire circulent à de fortes distances. La grande prairie est souvent coupée en tous sens par leurs pistes et les herbes sont piétinées suivant des lignes qui se recoupent souvent mais qui sont les seules voies que le naturaliste puisse suivre pour aller explorer cette jungle presque impénétrable.

Sur les plateaux ferrugineux la végétation est beaucoup plus rase, souvent même, si les grandes tables de latérite sont à nu, on ne rencontre que quelques rares brins d’herbes croissant entre les fentes de la pierre. Il apparaît ainsi çà et là dans la brousse des taches, larges parfois de plusieurs centaines de mètres, sans arbres, presque sans herbes, avec de nombreuses termitières en champignon sur le pourtour, là où il y a encore de la terre au-dessus de la roche.

La brousse en certains endroits revêt encore parfois une autre allure : elle est formée d’arbustes aux troncs rabougris très rapprochés les uns des autres, si bien que l’on ne pourrait pas circuler à cheval entre eux, même quand les herbes sont brûlées. Cela ressemble assez comme aspect à une forêt de chênes de l’O. de la France qui n’aurait pas été coupée depuis 25 ans. La plupart des arbres de la brousse, à l’exception des mimosées aux élégantes feuilles composées d’une infinité de folioles, n’ont pas d’originalité propre les distinguant beaucoup à distance des arbres des pays tempérés. Beaucoup ont les feuilles caduques. La plupart fleurissent de décembre à mars, souvent avant l’apparition des feuilles, et fructifient d’avril à juin. Chez quelques espèces les fleurs se succèdent sur le même arbre pendant plusieurs mois. C’est le cas par exemple du Cassia fistula, dont les magnifiques grappes de fleurs jaunes rappelant celles du cytise faux-ébénier s’observent en février, mars et avril.

Le paysage de la grande brousse dans le marais est encore très spécial. Là plus d’arbres, seulement de rares touffes d’arbustes. Les graminées y sont en général moins hautes. Il semble que c’est là surtout que l’éléphant préfère venir pâturer si l’on en juge par les nombreuses pistes qui se coupent en tous sens.

Enfin n’oublions pas de mentionner la galerie forestière aux arbres superbes, formant de larges traînées verdoyantes que l’on peut observer du haut d’un Kaga et qui indiquent la trace des moindres cours d’eau. Dans un autre chapitre, nous décrirons en détail l’architecture de l’une de ces galeries. La route de Fort-de-Possel à Fort-Sibut et à Fort- Crampel en coupe un très grand nombre, tantôt elles environnent de tous petits ruisseaux presque sans eau, tantôt des rivières de 15 à 20 mètres de large, et leur dimension n’est nullement proportionnée à l’importance du cours d’eau. Ainsi la Tomi n’a souvent qu’une seule rangée d’arbres sur chaque rive, alors que des ruisselets de 2 mètres de large sont souvent dissimulés sous une haute et épaisse galerie de plus de 100 mètres de largeur.

Le poste de Fort-Sibut a été fondé en janvier 1896, par la première mission GENTIL et l’on y voyait encore en 1902 des citronniers et des papayers datant de cette époque. Son nom rappelle le Dr SIBUT, membre de la deuxième expédition, mort dès son arrivée au Congo en 1898. L’installation du poste ne remonte réellement qu’à 1899, date à laquelle il a reçu le nom qu’il porte aujourd’hui. Auparavant son emplacement était désigné sous l’appellation de Krébedjé, nom du chef qui commande le village ndi voisin. C’est encore sous cette dénomination qu’on le désigne communément en Afrique centrale. MAISTRE était passé tout près de là en 1891, mais c’est à GENTIL que revient l’honneur d’avoir trouvé le chemin de la Tomi navigable comme voie d’accès la plus courte pour aller au Chari. Les pièces démontées du Léon Blot furent transportées dans le courant de l’année 1896 au point terminus de la navigation de cette rivière. On y installa des bâtiments pour les recevoir et un petit jardin où furent semés les premiers papayers et citronniers apportés dans le pays.

Trois ans plus tard, en 1899, A. ROUSSET construisait des bâtiments plus durables et fondait un jardin plus étendu, il explorait les pays environnants. Il fut le principal organisateur du cercle de Fort-Sibut et l’introducteur de la plupart des arbres fruitiers qui existent dans le pays. Je ne pus malheureusement me rencontrer avec ce vaillant homme. J’appris à mon arrivée dans le pays où il avait accompli tant d’efforts son récent départ pour la Fafa où avec la collaboration de M. PERDRIZET il lança la première baleinière qui lui permit de descendre le cours de Bahr-Sara jusqu’à son confluent avec le Bamingui.

Nous fûmes très bien reçus par l’administrateur qui lui avait succédé, M. GABORIAUD auquel le lieutenant-colonel DESTENAVE avait annoncé notre arrivée. Dès le 10 septembre nous nous mîmes à parcourir la brousse aux environs afin de déterminer l’emplacement qui conviendrait pour l’installation du jardin d’essais. Notre attention fut bientôt attirée par un grand terrain d’une trentaine d’hectares limité par la Tomi à l’E., au S. par la cour du poste et au N. par une petite galerie forestière.

Le 14 septembre MARTRET commençait les premiers défrichements avec une équipe d’une dizaine de manœuvres indigènes, tout à fait inexpérimentés.

Quelques jours plus tard il put ensemencer ses graines les plus précieuses et transplanter nos jeunes plantes qui s’étiolaient dans leurs caisses vitrées. On vit successivement germer les citronniers, les mandariniers, les orangers et une foule d’autres plantes utiles apportées du muséum, du jardin colonial de Nogent, enfin de la maison Vilmorin-Andrieux qui avait gracieusement mis à notre disposition toutes les richesses inépuisables mentionnées sur ses catalogues. En 2 mois 460 espèces ou variétés de plantes utiles furent ensemencées ou transplantées.

II. — DE FORT-SIBUT A LA HAUTE-KÉMO ET A LA HAUTE-OMBELLA

Délivré de gros soucis du côté du jardin d’essais, je songeai, en attendant l’arrivée de COURTET, à aller faire une tournée dans l’intérieur pour prendre contact avec les indigènes, avec la flore et reconnaître les ressources de la contrée surtout en ce qui concernait le caoutchouc. J’avais déjà la conviction qu’il n’existait qu’une seule espèce de plante pouvant être exploitée, la liane Banga. L’arbre à caoutchouc (Iré) et plusieurs lianes qui donnent d’excellente gomme élastique avaient disparu de la brousse depuis Bangui.

Je fis vers l’E. de Fort-Sibut une première excursion d’une huitaine de jours au pays des Kas et des Mbis, deux tribus de race banda vivant près de la Haute-Kémo.

Je traversai la Tomi le 22 septembre au matin avec une quinzaine de porteurs ndis.

Il n’y avait pour tout sentier qu’une piste à peine frayée serpentant à travers les hautes herbes élevées de plus de 3 mètres et en partie couchées sur la voie. Mon cheval ne pouvait parvenir seul à se frayer un chemin dans cette immense mer d’herbe ; je dus placer en avant un yacoma pour ouvrir un passage. Nous avions à peine fait 2 kilomètres qu’une tornade violente éclata. Pendant une heure les nuages déversèrent des torrents d’eau. La pluie est une chose à laquelle on prête peu d’attention au centre de l’Afrique. Au bout de deux minutes on est trempé même avec des vêtements imperméables, qui bientôt se collent sur le corps ; leur poids augmente et l’on continue à avancer avec indifférence sous la pluie qui gicle de tous côtés. Il est cependant difficile d’imaginer ce qu’est la marche pendant une tornade dans une grande jungle comme celle où nous nous trouvions. Il faut naturellement mettre pied à terre, le cheval ne pouvant plus bouger. Le sentier devient bientôt un ruisseau torrentueux, l’eau boueuse arrive à la cheville et peut monter au-dessus des genoux, puis de grandes mares se forment çà et là et si l’on n’a pas un guide connaissant le chemin à fond, il est presque impossible de reconnaître la piste que l’on veut suivre dans les mille ruisseaux qui se croisent en tous sens sous les herbes. Puis quand la pluie a cessé, on continue encore à recevoir des douches d’eau pendant plusieurs heures, de tous les chaumes et de toutes les branches que l’on heurte en avançant.

Après quelques heures de cette marche pénible nous nous arrêtons dans un petit village de culture. Pendant que les porteurs mangent d’un seul coup la provision entière de vivres qu’ils ont apportée pour tout le voyage, je mets des vêtements secs et je répare dans les caisses non fermées les dégâts.

Nous repartons ensuite et tout le reste de la journée nous avançons sous un ciel non ensoleillé dans une atmosphère lourde et humide. La nuit épaisse nous surprend et bientôt je suis arrêté par une rivière profondément encaissée, dans laquelle, à la suite de l’orage, une haute masse d’eau jaunâtre roule impétueusement. Un pont formé de lianes enchevêtrées sert aux indigènes en temps ordinaire à passer d’une rive à l’autre. En ce moment il baigne dans le torrent et par prudence nous campons sur la berge jusqu’au lendemain matin.

23 septembre. — Nous avons bien fait de ne pas franchir le pont dans l’obscurité. Une partie a été disloquée par le courant et il faut passer plus d’une heure à le rétablir. Nous reprenons la marche à travers les herbes mouillées et nous arrivons à 10 heures devant une longue traînée d’arbres qui indique le cours de la Kémo. Nous devons être un peu en amont du poste disparu établi autrefois par DYBOWSKI. La rivière est large en ce point d’une trentaine de mètres. De très gros arbres sont penchés sur le fleuve dont les branches descendent tellement bas que beaucoup sont en partie recouvertes par l’eau. Il serait impossible de se diriger en cette saison même avec une petite pirogue à cause des obstacles créés par tous ces troncs et rameaux d’arbres à demi-noyés et heurtés violemment par le courant. La crue lèche presque le haut du lit ; nous sommes sans doute à l’époque du maximum de hauteur des eaux. La pluie de la veille a encore accentué la violence du courant. Nous franchissons la rivière sur un grand pont de lianes avec mille précautions. Les porteurs avec leur charge sur la tête ne peuvent s’y aventurer que deux ou trois à la fois tant il est fragile et ils avancent avec une sage lenteur. Enfin au bout d’une heure ils sont tous sur la rive opposée, sans que nous ayons le moindre accident à déplorer.

Pendant ce temps le milicien bambara a passé le cheval à la nage, chose très difficile à cause de la violence du courant et des nombreuses branches encombrant le lit. Il a fallu trouver un endroit aussi favorable que possible et les habitants du village voisin, familiarisés avec la rivière dans laquelle ils pêchent aux basses eaux, nous ont été de précieux guides. Le cheval a d’abord été amené à un endroit où la berge est en pente pour ne pas qu’il perde pied immédiatement. Une dizaine d’hommes se sont jetés à l’eau et les uns accrochés aux branches baignées dans la rivière, les autres à la nage et se maintenant aux premiers, ils ont formé une espèce de pont humain qui avait pour but de maintenir et de seconder le palefrenier nageant en avant du cheval en tenant le licol entre ses dents. La violence du courant est telle que sans ces précautions le cheval et son conducteur seraient certainement entraînés. Les noirs sont vraiment admirables dans ces opérations où il faut une sûreté de soi-même absolue. Une demi-seconde de distraction de la part d’un homme pourrait en faire noyer plusieurs. Ils s’acquittent de cette tâche sans mot dire dans un silence émotionnant. J’ai eu soin préalablement d’éloigner les boys qui sont ordinairement très gênants en ces circonstances : si on les laisse faire, ils sont toujours disposés à donner des ordres et ce sont ordinairement des « mouches du coche » dont il faut se défier.

En courant les routes d’Afrique j’ai, du reste, appris à intervenir moi- même le moins souvent possible pour commander les noirs dont j’utilisais les services et, dans les circonstances difficiles, telles que le passage d’une rivière dangereuse, je les ai toujours laissés agir à leur guise. Je n’ai jamais eu à le regretter : jamais il ne m’est arrivé le moindre accident, tandis que j’ai vu des Européens qui voulaient tout diriger avoir parfois des mésaventures fort désagréables. Il m’est même arrivé plus d’une fois de passer une rivière ou un fleuve à la nage sans savoir nager et cependant sans la moindre appréhension. Je me laissais simplement conduire par quelques nageurs robustes dans lesquels j’avais beaucoup plus confiance qu’en moi-même. Mais par contre quand quelque noir, dont l’expérience et la bonne volonté m’étaient connues, me disait : « Il ne faut pas faire telle chose, ce serait dangereux », j’ai rarement passé outre. Je continuais néanmoins à aller où je voulais, mais par de longs détours. Cela m’est arrivé plus tard dans le Baguirmi au moment de l’inondation et dans les Bahr du lac Tchad.

« La première condition pour être explorateur, disait SAVORGNAN DE BRAZZA, est d’être armé d’une forte dose de calme et de patience. »

Donc le passage de la Kémo, en pleine crue à l’aller comme au retour quelques jours plus tard, s’accomplit sans trop de peines, mais en y mettant tout le temps nécessaire.

Pour les Mbis chez lesquels nous nous trouvions, la rivière que nous venions de franchir se nomme Kouma ou Gouma, la particule gou (ou kou ?) signifiant eau. Ils ont quelques petites pirogues pour la remonter ou la descendre, mais ils ne s’avancent jamais qu’à une faible distance de leur village.

Nous trouvons au poste de la Kémo l’accueil réconfortant du garde pavillon le sénégalais Lati Faye. La race Sérère à laquelle il appartient est réputée comme la moins avancée de toute la Sénégambie, bien à tort, car c’est elle qui produit une grande partie des 15 millions de francs d’arachides exportées chaque année par Rufisque. Il habite depuis 5 ans la région du Haut-Oubangui et a parcouru une partie du cercle de Krébedjé. Sa connaissance parfaite de la langue Banda l’a fait placer il y a environ six mois dans ce poste où il peut rendre des services particulièrement utiles. Il parvint en effet à entretenir de bonnes relations avec le chef du village Griko et à nous le faire connaître, malgré sa peur terrible des blancs qui jusqu’ici le faisait fuir dans la brousse à la moindre nouvelle du passage d’un administrateur. A force de se moquer de cette crainte singulière chez un guerrier comme lui, Lati Faye le décida à venir me voir. Le début de l’entrevue ne fut pas sans incidents : mon lorgnon lui semblait une machine diabolique inventée par les blancs pour ensorceler et même pour tuer leurs ennemis ; mais enfin, grâce à la diplomatie du sénégalais, Griko ne s’occupa pas autrement de cette « manière de blanc » et je vis arriver, peu après cette première rencontre, les principaux notables de son village et toute une troupe de femmes, d’enfants, chargés de provisions pour mes hommes. Les calebasses, pleines de farine de manioc, d’arachides s’amoncelèrent dans la cour du poste. Mes largesses en perles et en sel me valurent l’amitié de ces gens. Toute la soirée se passa en conversation avec les chefs accourus de toutes parts me saluer et m’offrir le traditionnel poulet. A tous j’ai dit le but de mon voyage, notre désir de voir les nègres travailler et l’intérêt que nous attachions surtout à la récolte du caoutchouc. Le lendemain à mon réveil un tam-tam s’organisait en mon honneur dans la cour du poste.

Grâce aux bonnes dispositions de Griko, je pus visiter à mon aise le village de Mboukou, et compléter mes études sur l’habitation chez les Mbis.

Un village se compose d’une série de groupes de cases ou soukalas, chacune régie par un chef dépendant du Makongui ou chef de toutes les soukalas. Quelques-unes sont administrées par les hommes mêmes de Griko qui jouent en quelque sorte le rôle de contre-maîtres (ziango). D’autres appartiennent à son père, à ses frères, à de simples particuliers.

Chaque soukala est entourée de plantations (kendé) de manioc, de maïs, de patates, d’arachides, de Vigna, de Woandzeia. Aux abords immédiats, on trouve du tabac[21], des Corchorus, de l’oseille de Guinée (gombo), de grands pieds de Tephrosia pour la pêche, enfin partout en abondance une grande Acanthacée à fleurs bleues dont les cendres fournissent le sel indigène[22].

Les cases de la soukala, au nombre de 2 à 10, sont réunies autour d’une cour assez vaste, ordinairement plane[23]. Le sol de cette cour est ordinairement nu et la terre battue. Cependant on trouve quelquefois au milieu un arbuste sur lequel grimpent des ignames, des Lagenaria, des Luffa. Çà et là aussi, des touffes de plantes fétiches[24], le plus souvent des euphorbes cactiformes ; puis quelques pierres servant de foyer ou d’aiguisoir, des marmites où l’on prépare les aliments et le sel. Chaque femme sait faire elle-même ces poteries : elle pétrit l’argile à la main, la moule dans des cavités creusées dans le sol, l’ornemente à l’aide d’un manche en bois sculpté, puis cuit ces vases à grand feu. Au milieu de la cour, on voit souvent une petite case où le noir se repose dans la journée, sorte de hangar à claire-voie, à toiture souvent ronde ou conique : c’est le kimbiri. Parfois le mil est amoncelé dans des greniers surélevés de 0m,50 à 0m,80, arrondis, à murs de clayonnage, à toiture conique en paille. Les Mbis appellent ces magasins, assez semblables à ceux des Wolofs, des ndenda yourou. Dans ce même espace on construit à la fin de l’hivernage un mur en baguettes de bois tressées ou retenues par des lianes et, aussitôt après la récolte, on y met les épis de maïs. Ils y sèchent parfaitement, même quand le temps est pluvieux, sans que l’on ait à craindre les terribles ennemis des provisions de grains, insectes ou rongeurs. En ce moment on voit partout de ces espaliers (yoyo bonya) et les cases luttent à qui possèdera le plus grand. Ordinairement ils ont 5 mètres de haut sur 6 à 10 mètres de long, dimension dépassée par celui de Griko. Autour de tout cela, quantité de poules et de cabris qu’on rentre la nuit dans les cases. Quand il y a une grande termitière à proximité, on y perce un trou et on y loge les poulets : nouvelle utilisation de ces chambres souterraines qui ailleurs servent de four à cuire le pain et de magasin pour la récolte du salpêtre.

Les cases des Mbis, d’aspect très élégant, sont de forme circulaire ; le sommet, non conique, mais arrondi, est souvent dépassé par une pointe de 0m,50 à 1 mètre. Le diamètre varie de 4 à 8 mètres, et la hauteur maximum, de 4 à 6. Les murs, en pisé, s’élèvent à peine de 0m,50 au- dessus du sol, mais le plus souvent, l’intérieur est creusé de 0m,50 à 1 mètre. On pénètre à l’intérieur par une seule porte étroite, haute à peine de 0m,30 à 0m,60 au-dessus du niveau extérieur du sol. Cette porte est pratiquée dans une sorte d’auvent en saillie de 0m,40 et est aussi recouverte de paille : en retroussant cette paille on peut, en se courbant, s’épargner de ramper pour entrer. L’intérieur est souvent divisé en 2 ou 3 compartiments par des piquets. Lorsqu’un chef important possède plusieurs femmes, chacune a d’ordinaire une case avec les enfants qui lui sont propres.

Après cette randonnée, je restai près de 3 semaines à Fort-Sibut, retenu par la récolte et la préparation des plantes dont la plupart sont en fleurs à cette époque. J’ai ainsi réuni près de 400 espèces dans les environs immédiats du poste. Quelques accès de fièvre contribuèrent encore à retarder le voyage que j’avais projeté vers la Haute-Ombella. Je ne pus partir vers l’E. que le soir du 18 octobre, accompagné de 12 porteurs. L’étape fut courte[25], 7 à 8 kilomètres à peine, à travers les hautes herbes, la brousse claire, les épaisses galeries, et bientôt nous arrivions chez Okomekiou, où j’eus la bonne fortune d’assister à la fabrication du sel indigène avec les cendres de la Lippia et de l’Eleusine indica.

Le lendemain 19 octobre nous nous mîmes en route dès 5 heures du matin. Les nuits étant notablement plus froides depuis 48 heures, une abondante rosée recouvre les plantes et rend la marche assez pénible, moins toutefois que la chaleur de midi. Durant cette matinée, le soleil ne parut pas, sans pourtant que le temps fût lourd. A 10 heures, on entend au lointain quelques faibles coups de tonnerre ; à 11 heures et demie l’eau tomba, doucement d’abord, puis avec intensité ; enfin le ciel s’éclaircit vers midi.

Ce sont les derniers jours de l’hivernage. Une grande partie des arbres ont perdu leur belle teinte verte et les feuilles jaunissent ; dans la brousse où mûrissent les graines des Andropogonées, certaines places sont déjà brûlées le long des sentiers. Le pays présente toujours les mêmes grandes tables de latérite, entaillées tous les 50 à 60 mètres par de petits ruisseaux qui rendent la marche très pénible. Ils n’ont pourtant le plus souvent que 2 à 4 mètres de large avec une profondeur (à cette époque, 19 octobre) de 20 à 40 centimètres. Mais il n’est point rare que ces rivières lilliputiennes présentent des escarpements élevés de plus de 20 mètres au-dessus du niveau des fortes crues ; presque toujours l’une des berges est beaucoup plus haute que l’autre et forme le rebord d’une table rocheuse. De plus ces versants abrupts sont couverts d’un fouillis de souches et de racines, d’arbres tombés, à travers lesquels on a peine à conduire le cheval. Une végétation abondante et variée enveloppe ces marigots depuis les gigantesques cailcédrats et fromagers jusqu’aux humbles acanthacées. Les vieux troncs d’arbres et les rocs sont tout enveloppés de mousses spéciales à cette station dont la fraîcheur est encore embellie par les broderies que forment les frondaisons de fougères les plus diverses. Parfois d’élégants petits Dracæna ou les hautes ramures du Kokoro[26], dont les cymes florales d’un blanc éclatant dissimulent le feuillage. En dehors de ces galeries, les arbres de la brousse sont très clairsemés (Tamariniers).

Si difficile que soit le chemin dans ces abords, il est pourtant assez fréquenté à en juger par la largeur de la piste et par la rencontre d’une vingtaine de voyageurs chargés de farine de manioc ou de mil pour le poste. Nous traversons quelques villages presque déserts : Gono, Viamba, Diapira ; enfin, à 11 heures et demie, nous arrivons chez Ouaka qui s’enfuit à notre approche. Son village se compose de 5 cases et d’un hangar. Il est impossible d’évaluer de prime abord la richesse de ces agglomérations. Les cultures de patates semblent étendues, mais le noir a soin de les pratiquer dans la brousse. Au pourtour de son habitation, il ne plante guère que du gombo, l’acanthacée salifère et surtout du tabac[27]. De même, il cache en quelque lieu ignoré ses poulets, ses cabris. Les chiens, au contraire, errent autour des cases ainsi que souvent des couvées de pintades.

Le 20 octobre, nous partons à 6 h.40 sous un ciel découvert qui promet une grande chaleur. Nous allons marcher toute cette journée vers le S.-S.-O, par un étroit sentier qui disparaît souvent sous les hautes herbes toutes humides de rosée et que les éléphants semblent suivre plus souvent que les indigènes. Nous traversons d’abord des terrains plats où sont disséminées les cultures d’Ouaka et de ses hommes, soit 3 ou 4 hectares de patates et de sorgho. Les patates appartiennent toutes à l’espèce à tiges rampantes et à feuilles entières cordiformes. Elles sont soigneusement sarclées et butées. Je suis surpris de voir le mil si peu avancé : il n’épie pas encore et pourtant les pluies semblent près de prendre fin. Le terrain devient ensuite rocheux ; on rencontre de grandes tables de gneiss complètement nues où les indigènes viennent sécher leur farine de manioc.

Puis à 4 kilomètres et demi d’Ouaka, une grande plaine basse succède à la brousse, ou plutôt un marais à hautes cypéracées, avec quelques Phœnix. On y observe des dépressions, mais l’eau semble n’avoir que peu d’écoulement. A 10 heures, nous franchissons le marigot de Yalli, large de 3 mètres et profond de 0m,15 : les eaux coulent lentement sur le fond de sable. Dans l’ombre de la galerie, qui s’étend sur 200 mètres, j’ai rencontré un petit bambou rameur dont les chaumes s’élèvent jusqu’à 2m,50 de haut. Sur les graviers du lit, en un endroit bien abrité, se trouvent quelques touffes de Colocasia antiquorum ?[28]. Des gousses d’Owala sont tombées sous le couvert de la galerie. Vers 11 heures, nous arrivons au marigot de Gouoro, profondément encaissé et coulant entre de gros blocs de pierre. Les filets d’eau, relativement profonds quelquefois (0m,25), vont d’un cours rapide vers le N.-O., vers la Tomi. Le lit est large de 8 mètres. A midi, j’ai étudié plus en détail le marigot d’Ounga, qui coule dans la direction N.-S.-S.-O. Ses rives extrêmement escarpées ont 15 mètres à pic sur la rive droite, 5 à 7 mètres sur la rive gauche. Le lit large de 5 mètres ne contient que 0m,10 d’une eau claire, très agréable. Elle court entre de gros blocs tabulaires ou arrondis de gneiss typique, dont la partie émergée est recouverte de mousses, de lichens, d’hépatiques. Parfois le lit est presque entièrement obstrué par ces rocs dont la plupart sont bien en place. Dans les endroits au cours plus lent, le fond est formé de graviers de quartz plus ou moins opaque, de roches granitoïdes et de la roche ferrugineuse dont quelques blocs çà et là se sont effondrés dans le ruisseau. Les bords sont peuplés de Khaya africana, et autres légumineuses[29].

L’après-midi, nous parcourons pendant 2 heures et demie une grande plaine marécageuse où abondent les traces des éléphants qui viennent pâturer autour des quelques Phœnix. A droite et à gauche, des Kagas dont les cimes dominent le pays d’une cinquantaine de mètres. Devant nous, vers le S.-O., se profilent des hauteurs boisées. La plaine elle- même n’est couverte que d’arbustes chétifs : Vitex cuneata, Parinarium, Terminalia, Acridocarpus plagiopterus. La pluie nous surprend à 5 heures et demie tandis que nous cheminons dans les hautes herbes et nous oblige à camper dans la brousse.

Nous n’étions malheureusement pas quittes à si bon marché. A 2 heures du matin, une tornade épouvantable éclata ; l’eau tomba à torrents de 3 à 4 heures, puis moins fort, mais sans interruption jusqu’à 8 heures et demie. Le débit du petit marigot près duquel nous nous étions arrêtés a triplé depuis hier soir. Inquiets de savoir si nous parviendrons à franchir l’Ombella dans ces conditions, nous partons cependant, le ciel s’étant complètement éclairci. Pendant une heure, c’est à travers des herbes hautes de 3 mètres qu’il nous faut tâcher de ne pas perdre notre sentier au milieu du dédale des pistes des éléphants. Puis nous arrivons dans une place à végétation moins puissante, l’herbe est même brûlée par endroits. Si lugubre que soit la vision des chaumes et des troncs noircis, on éprouve un certain soulagement à penser que la route va être moins difficile. Vain espoir ! les porteurs souffrent horriblement à marcher nu-pieds sur les chicots calcinés et le cheval lui-même a peine à avancer. Ces traversées sont d’ailleurs de courte durée. Nous escaladons un kaga dont les herbes ne sont pas brûlées, puis nous rencontrons l’emplacement d’un ancien village[30] du chef Oualiko (ou Ouariko) qui a émigré il y a quelques mois sur la rive droite de la Yambéré[31].

Nous entendons le fracas des chutes de la rivière, 200 ou 300 mètres avant d’y arriver. En ce moment, gonflée par les averses, c’est un véritable torrent. Elle mesure 15 mètres de large sur 1m,50 à 2 mètres de profondeur. Au coude où nous la franchissons à gué, les eaux se précipitent sur plusieurs tables de granit[32] barrant la rivière et les franchissant en deux chutes ; la différence de dénivellation est de 2 mètres environ. Sur le bord supérieur de la première de ces chutes, la profondeur est de 0m,50 seulement : toutefois les remous obligent à prendre certaines précautions pour passer. La rivière en cet endroit est bordée de grands arbres, mais aucun ne s’avance loin[33] ; il n’y a pas en somme de véritable galerie.

A 3 heures, nous repartons vers le nouveau village de Oualiko, situé à 4 kilomètres du coude de la Yambéré, mais après une route pénible au milieu des hautes herbes, nous ne trouvons à l’étape espérée ni indigènes ni cases. Seuls quelques champs de mil et de patates montrent que ce lieu fut habité. Ce contre-temps nous force à aller camper au village de Mgouma, Kenji.

Le jour suivant nous amena, après la traversée de Gouaga (Bandéro), au village de Nguingé, entouré de belles cultures de mil, de patates et de tabac et ombragé de superbes Khayas[34]. Il appartient à Dati. Celui-ci nous annonça pour le lendemain (23 octobre) une étape longue et difficile jusque chez Kono : kagas inaccessibles, rochers abrupts, etc. C’était heureusement exagéré. Malgré de nombreux arrêts nous avons franchi en 3 heures et demie la distance, qui est de 12 à 15 kilomètres. Les kagas se réduisent à une simple montée et à une descente assez raide à 2 kilomètres de chez Kono. En quittant Dati, on longe le petit marigot de Mbaoua, large à peine de 3 mètres, profond de 0m,05, mais intarissable. Il s’en va dans le Nord et les Mbrous qui m’accompagnent en font un affluent de la Fafa, rivière qui se jetterait dans la Yambéré à l’E. de Nguingé[35]. La végétation de ses rives est d’une richesse surprenante : j’y ai retrouvé quelques-uns des plus beaux représentants de la flore congolaise et notamment le majestueux Musanga Smithii, le Combretum à grandes bractées écarlates mêlés à de gigantesques fromagers, à des Khaya, etc. Puis, pendant une heure et demie, nous avons marché dans une brousse d’une monotonie désespérante. J’ai cependant été assez heureux pour découvrir la plante bien connue du Sénégal et du Soudan, le Nété (Parkia biglobosa)[36], dont les grosses inflorescences en forme de boules rouges pendent à cette époque aux arbres et rompent la monotonie de cette végétation steppique si pauvre en fleurs à la fin de l’hivernage. Sur les pentes des collines, à proximité des ravins, j’ai vu aussi le kokoro en fleurs : les arbres ressemblent en ce moment à d’immenses bouquets d’une blancheur virginale. Toujours pas de palmiers, même le rônier reste introuvable depuis notre départ de Krébedjé.

A la moitié de l’étape, on aperçoit, se profilant devant nous et à notre gauche, les hauteurs de Kono. Leur aspect imposant disparaît à mesure que nous approchons ; leur altitude moyenne ne dépasse guère 50 mètres. Leur revêtement de roches ferrugineuses et de végétation ne permet d’en discerner la constitution géologique que grâce aux blocs éboulés : c’est du gneiss, coupé de filons. La colline que nous gravissons est couverte de bois épais sur le sommet et sur la pente méridionale très raide ; le versant septentrional au contraire est cultivé par les hommes de Kono. Son village est situé dans une dépression arrosée par un marigot, large de 3 mètres, le Gouabia, et dominée par le Kaga Ngonau au N.-E. (80 mètres d’altitude relative). Il est entouré de grands champs de mil, en train d’épier, de patates actuellement en fleurs, de manioc et de jardins renfermant l’igname, le taro, le dazo, l’arachide, la Woandzeia, le sésame, le tabac et le haricot niébé en quantité. Le chef me fait un excellent accueil, vient me voir plusieurs fois dans la journée en m’apportant les cadeaux habituels : cabris, poulets, œufs, patates, farine de mil, de manioc et de maïs. J’essaie de me renseigner sur le pays situé au N. vers Paraco : Kono me le dépeint comme absolument inhabité et impénétrable.

Le 24 octobre, après avoir traversé les rapides de la Boma (10 mètres de large) et laissé à notre droite le Kaga Do, j’arrivai au poste de Diouma, où je consacrai quelques jours à la récolte et au séchage des plantes. Ce poste est formé d’une cour d’un hectare et demi, barrée par la Boma et un petit marigot, où s’élèvent sur pilotis trois bâtiments en pisé, longs chacun de 15 mètres. Le chef, avec ses 14 tirailleurs, assure la soumission des Mbrous, sur lesquels je recueillis quelques renseignements ethnographiques. Ils ne connaissent ni le mil ni le manioc qu’ils achètent au N., chez les Mandjias. J’appris d’eux que le palmier à huile (Mbimé) existe dans quelques villages près de Krébedjé : Koungari, Diapira, et que le bambou (Ngara), absent de cette contrée, ne se trouve pas au N. avant Ungouras.

La fièvre retarda mon voyage de retour à Fort-Sibut (1er-4 septembre) par le village de Koussougou[37] dominé par plusieurs kagas. A 2 kil. 500 de ces cases, je repassai la Yambéré en un point où la rivière, ordinairement large de 15 mètres et profonde de 1m,50 à 1m,70, franchit en rapide des rochers granitoïdes[38] ; puis je rencontrai 4 marigots, toujours du même type : peu larges, peu profonds et très encaissés. Le pays prend ensuite un caractère tout spécial par suite de la facilité à se laisser éroder de la roche constitutive ; c’est une roche ancienne à cristaux d’orthose empâtés dans un ciment granitoïde. Sa décomposition a dégagé d’énormes monolithes parfois debout, des tables posées en équilibre instable sur des blocs gigantesques ; d’autres amas de rocs, où disparaissent çà et là quelques ruisselets, formant des grottes où s’abritent parfois les Mbrous ou les Ndis de passage et qui seraient peut-être intéressantes à fouiller.

[Note 15 : Kopo en bondjo, Takou en banziri.]

[Note 16 : DECORSE écrit Ngéré.]

[Note 17 : Koufourou en mbouaka, ndo en banziri.]

[Note 18 : Voir pour la description de ces pirogues, J. DECORSE, Du Congo au lac Tchad, p. 22-23.]

[Note 19 : Dr J. DECORSE, Du Congo au Lac Tchad, p. 30.]

[Note 20 : A. CHEVALIER et E. PERROT, Les Végétaux utiles de l’Afrique tropicale française, I, p. 100 et suiv., 1905.]

[Note 21 : Les deux espèces existent, mais le Nicotiana tabacum est plus fréquent que le Nicotiana rustica.]

[Note 22 : Cette préparation semble assez considérable : autour des cases habitées on voit souvent des monceaux coniques de cendres provenant de la cuisson et s’élevant parfois à 2 ou 3 mètres de hauteur.]

[Note 23 : J’ai pourtant rencontré entre la Tomi et la Kémo des cours bombées pouvant s’élever de 10 mètres au-dessus de la plaine ; les cases sont alors situées au pied de ce mamelon.]

[Note 24 : Fétiche se dit doundou ou doundourou. Parmi les plants fétiches citons : le lingui ngatou, petite liliacée à feuilles étroites et à fleurs verdâtres, déjà observée dans les villages bouakas ; c’est le fétiche des poules qui pondent davantage si elles en mangent les feuilles ; — le lingui ouaoua (Amaryllis nivea ?), fétiche du chemin : Le Mbi passant dans la brousse en emporte des feuilles qui le garantissent contre les attaques ; — le khéréya bimbéré, grande amaryllidée à feuilles larges pliés en gouttière et ondulées. Cette plante a des feuilles à saveur très amère ; c’est, paraît-il, un poison violent. Pourtant elle est fétiche du sel dont elle assure un plus grand rendement, si on la met dans la marmite où l’on évapore la lessive de cendres.]

[Note 25 : Reconnu ce jour-là l’Eriodendron, l’Elæis, le Sarcocephalus esculentus ; des Dracæna de moyenne taille (2 à 3 mètres), le bambou nain. A Krébedjé et chez Okomekiou il y a quelques papayers.]

[Note 26 : Son bois sert à faire les tamtam.]

[Note 27 : Le tabac réussit ici admirablement. J’ai compté environ 2000 pieds, appartenant au Nicotiana tabacum, à part quelques chétifs Nicotiana rustica. Ce sont les plus beaux que j’aie jusqu’ici rencontrés en Afrique tropicale. Quelques-uns mesurent 1m,70 et portent 14 ou 15 feuilles ayant 30 à 40 centimètres de long sur 15 à 20 de large. Il convient de dire qu’ils sont fort bien cultivés : repiquage à 20 ou 40 centimètres de distance dans des tas de cendres, arrosés s’il en est besoin. Leur propriétaire leur prodigue d’ailleurs les fétiches.]

[Note 28 : Ce végétal n’était pas en fleurs et n’avait pas encore formé de tubercules, mais il m’a bien semblé être identique à la plante cultivée par les indigènes.]

[Note 29 : J’ai rencontré sur les blocs de gneiss à demi submergés une fougère très spéciale par le polymorphisme de ses frondes. Les rhizomes courant à la surface sont recouverts de petites lames vertes plus ou moins étalées et contournées, s’appuyant sur le rhizome même et prenant tout à fait l’aspect d’une hépatique. La partie submergée du thalle porte des frondes translucides, analogues à celles des Hymenophyllées et stériles. Les frondes proprement dites sont celles d’un polypode vulgaire, mais elles peuvent s’élever jusqu’à 0m,60 et passer à la forme précédente par de multiples transitions suivant qu’elles ont été plus ou moins longtemps submergées. La quatrième forme ressemble à la fronde fertile du Blechnum spicatum en ce que les pinnules plus étroites que dans la fronde stérile, sont entièrement recouvertes de sporanges à la face inférieure. Comme le niveau de l’eau peut s’élever très rapidement pendant les crues et avarier les jeunes sporanges, cette partie fertile est portée sur un long rachis nu et très rigide.]

[Note 30 : Cet emplacement n’était reconnaissable que par les plantes vivrières redevenues sauvages : Gombo, oseille de Guinée, acanthacée salifère, amaranthes comestibles, cotonniers, tabac.]

[Note 31 : Nom de la Haute-Ombella.]

[Note 32 : C’est un beau granit riche en mica noir ; il est traversé par de nombreux filaments à grain plus fin.]

[Note 33 : Sur quelques-uns de ces arbres, j’ai rencontré en fructification le poivrier déjà observé à Bangui. Il n’est point connu, partant point utilisé des indigènes.]

[Note 34 : Au N.-N.-E. de ce village se trouvent ceux des Gogos : ce sont des Mbrous qui ont dû fuir loin de leurs congénères. J’ai acheté chez Dati un ornement des lèvres en quartz, qui provient du poste des Mbrous : c’est en creusant le sol que les indigènes rencontrent cette roche.]

[Note 35 : J’ai questionné mes porteurs sur les sources de la Fafa, sur la Tomi et la Yambéré. J’ai constaté une fois de plus la complète ignorance des indigènes sur ces questions.]

[Note 36 : Kombé en langue banda, koumbi en ndi.]

[Note 37 : J’y ai observé le coton indigène, qui a des brins longs de 20 et 30 millimètres d’un beau blanc.]

[Note 38 : Au début de la même étape, le marigot de Boguiri, profond de 0m,10 seulement et pourtant fort encaissé, m’avait montré le gneiss traversé de filons de quartz.]

CHAPITRE III

DE FORT-SIBUT A NDELLÉ

Le 12 novembre, COURTET et moi nous nous mettions en route pour Fort- Crampel. Le sentier qui va du bassin de l’Oubangui au Haut-Chari traverse un pays aujourd’hui complètement désert, mais où existaient il y a peu d’années encore des villages populeux. Les habitants ont fui pour se soustraire au portage et aux rapines des noirs affamés qui parcourent cette route.

Près de la ligne de partage des eaux des deux bassins, on pénètre chez le second grand peuple du Haut-Chari : La race Mandjia. Les Mandjias seraient les autochtones, et leur centre de dispersion se trouverait vers la Haute-Sangha beaucoup plus à l’O. ; les Bandas, au contraire, viendraient de l’E., à la limite des trois bassins Oubangui, Chari, Nil, pays où nous avons trouvé les nombreuses grottes qu’ils ont habitées.

Les Mandjias, tout en étant anthropophages, semblent avoir eu une civilisation assez avancée. Ils ont conservé quantité de traditions et les rites d’un fétichisme très complexe. Ils sont groupés en une multitude de clans patriarcaux commandés ordinairement par des vieillards renommés pour leur bravoure, ou pour leur habileté comme féticheurs. Cette race, quoique habitant un pays fertile, est aujourd’hui décimée par la famine, les épidémies, l’hostilité des Bandas envahisseurs, et elle se trouve dans un état d’affaissement lamentable. La vue de ces hommes amaigris, paraissant pour la plupart avoir renoncé jusqu’à l’effort de la lutte pour la vie, inspire une profonde pitié.

Le 21 novembre nous arrivions à Fort-Crampel où vivent côte à côte les Bandas et les Mandjias et qui est le poste le plus rapproché de la capitale des états du sultan Senoussi, la ville de Ndellé.

A une année d’intervalle, en 1903, je refaisais en sens inverse cette route de Fort-Crampel à Fort-Sibut. Elle avait bien peu changé ! Partout la piste battue, misérable, serpente à travers la brousse, sans seulement une case en dehors des quelques gîtes d’étapes. Partout les indigènes réquisitionnés sans répit ni raison, comme porteurs ou pourvoyeurs de vivres, se sont enfoncés plus loin dans la brousse insondée.

Notre départ de Fort-Crampel pour Ndellé eut lieu le 27 novembre. Le début de la route fut singulièrement monotone sur ces grands plateaux gréseux couverts d’une brousse claire (bush) qu’interrompent pourtant, çà et là, les galeries de quelques rivières, comme la Koddo, ou des bois entiers de bambous. Nous arrivâmes au Kaga Mbra le 30, et le soir même nous assistâmes à un immense embrasement qui s’étendit sur tout le versant occidental de la colline. Des arbres entiers étaient consumés et, on entendait les crépitements de l’incendie à 3 kilomètres de distance et la lueur réfléchie par les roches blanches était aveuglante. Le kaga Mbra, comme les autres kagas des environs, fut jadis habité ; on y voit des grottes enfumées, on reconnaît des plantes naturalisées comme le ricin, le bananier, le cotonnier, l’euphorbe cactiforme, le Cissus quadrangularis, et peut-être le gratteron (mucuna), qui y est commun, fut-il introduit comme barricade par les troglodytes. Les fétichistes des plaines voisines se sont souvent réfugiés dans ces rochers pour échapper aux fauves ou aux razzias des Arabes. Ainsi nous trouvons près du petit poste où nous campons des Mbras ou Mbalas, des Ngapous qui sont venus chercher là protection contre Senoussi[39]. La sécurité de ces retraites n’est d’ailleurs point absolue en présence des grands chefs esclavagistes.

Nous devons signaler en cette localité la capture d’une famille d’une espèce de mammifère fort intéressante. Je veux parler d’une nidification de Prosimiens du genre Galago. Pendant que j’herborisais dans la brousse avoisinant le campement, des hommes s’étaient arrêtés au pied d’un Prosopis, gros arbre de la famille des mimosées, dont le tronc âgé présentait des anfractuosités. A cette époque de l’année les indigènes affamés explorent souvent les arbres creux qu’ils rencontrent. Ils y capturent parfois des rayons d’abeilles ou de mellipones, des oiseaux provenant des pontes printanières, ou simplement de petits mammifères. Ces animaux, quel que soit leur âge, sont de bonne prise pour des gens qui meurent de faim. Par le simple examen de l’écorce de l’arbre aux environs de l’ouverture de l’anfractuosité il est possible de voir si le réduit est habité. On obstrue ensuite les diverses ouvertures sauf une, pour empêcher les animaux de fuir et par le trou béant on enfonce une sagaie pour tuer les animaux ou les inviter à fuir. Pour les capturer vivants, il faut élargir l’ouverture afin d’y passer la main. Nos bandas retirèrent ainsi quatre jeunes Galagos de l’anfractuosité du Prosopis. Ils étaient de la taille d’un tout petit chat et provenaient certainement d’une portée récente. Leur poil doux, très soyeux et très fourni leur donne un aspect particulier.

Deux de ces animaux avaient été tués pendant leur capture. Malgré les protestations de notre cuisinier nous en fîmes un ragoût que COURTET et moi trouvâmes excellent. Un troisième animal rapporté vivant dans notre case réussit à s’enfuir. Les galagos essentiellement nocturnes sont assez maladroits au jour, mais il n’est pas exact qu’ils se laissent prendre sans faire aucun mouvement. Je gardai le quatrième plusieurs jours en captivité en lui faisant prendre un peu de lait de conserve et de l’eau sucrée, puis une nuit il parvint à s’évader.

Les kagas Djé, qui dominent de loin la plaine environnante, présentent encore des traces de plantations, des débris de poteries ou des retranchements formés de blocs de granit, mais ces défenses n’ont pu préserver les Tambagos d’une extermination totale.

Deux jours de marche (4-6 décembre) nous rendirent de ces pitons au pays Balidja, à travers un immense plateau où affleure partout la roche ferrugineuse. L’aspect dominant est celui de la brousse claire incendiée annuellement, pourtant le bush est parfois interrompu par des plaines marécageuses. Le gibier abonde : j’ai vu aux abords du Bamingui[40] l’empreinte fraîchement laissée par un éléphant avec laquelle se confondaient les traces d’un buffle, d’une antilope et d’un petit carnassier. Par contre il n’y a aucune trace de culture, aucune habitation. Les bouquets de bois qui se dressent çà et là rendent l’horizon assez limité ; ce n’est qu’à 5 kilomètres de distance que nous apercevons les kagas de Balidja, dômes noirâtres d’un aspect assez imposant. Nous y campons dans un village qui, comme tous ceux de ce pays, est composé de captifs de Senoussi ; le chef lui-même est captif. Il doit, ainsi que les chefs des agglomérations voisines, fournir aux soldats de Senoussi tous les vivres dont ils ont besoin pour eux et leurs porteurs. Nous-mêmes, à titre d’amis du roi, nous recevons gratuitement tous les vivres nécessaires.

Nous nous sommes livré à une étude assez attentive de ces kagas si curieux comme relief et comme habitat. La roche constitutive est un beau granite à grands cristaux de feldspath rose, coupé de nombreux filonnets d’un autre granite à grain fin et d’aplite. Elle est creusée, comme aux Kagas Dyé, de cavités en chaudière dont l’eau est colorée en vert par les algues. Les mamelons ont souvent éclaté en couches concentriques, parfois minces, parfois ayant une grande épaisseur. COURTET et moi, nous fîmes l’ascension du Kaga Pongourou, le plus élevé (altitude : 607 mètres ; altitude du village, 531 mètres) de ces mamelons, qui, au nombre d’une quinzaine, délimitent un large cirque ouvert seulement au N.-O. vers une brousse illimitée. Au pied de ce kaga sourd un ruisselet limpide bordé d’une riche galerie où l’on remarque les Landolphia owariensis, les Anthocleista, les Phœnix Dybowskii élevés de plus de 12 mètres. Sur les collines, la végétation arborescente est assez pauvre. Le baobab, le rônier, le fromager font défaut ; ce qui domine, ce sont les aloès, les Sterculia tomentosa, les Bombax buonopozense (dondol) dont les troncs tordus sont actuellement chargés de larges fleurs écarlates. Ces rochers, sur lesquels planent sans cesse les oiseaux carnassiers, sont peuplés d’une quantité de pintades qui picorent les graines mûres des Andropogon, du peuple des singes qui a ses sentiers pour venir boire et ses repaires pour s’abriter la nuit. Pour l’homme aussi, c’est une station privilégiée que ces collines creusées d’anfractuosités où, derrière des blocs amoncelés, les femmes et les enfants ont moins à craindre d’une surprise imprévue que dans l’infini de la brousse. C’est un lieu de défense, et c’est peut-être aussi un point plus favorable à la vie normale. L’eau des hivernages se conserve comme en des citernes naturelles. La décomposition du granite a rendu assez fertile le cirque enserré par les kagas ; il est cultivé depuis longtemps, comme le prouve la couleur noire du sol. Aussi tout démontre l’antiquité de l’occupation par les hommes : innombrables débris de poterie qui jonchent les blocs les moins accessibles, épaisse couche de noir de fumée sur les parois de toutes les grottes. Maintenant que Senoussi a pacifié ces contrées, en les asservissant, ces refuges sont abandonnés pour des cases, les unes perchées au haut des kagas, les autres disséminées sur 5 ou 6 kilomètres carrés dans la plaine. C’est l’habitation des Bandas, à sommet pointu surmonté d’une tige ; les constructions sont réunies par groupes de cinq à six autour d’une cour où l’on fait la cuisine et les travaux journaliers. Les villages semblent prospères. On nous apporte en quantité de la farine fraîche de mil, des arachides, des patates, des haricots (Vigna). Il est vrai que nous sommes au moment de la récolte et que le mil livré a eu à peine le temps de sécher. Le Penicillaria existe aussi, mais je n’ai pas vu d’Eleusine. Près de notre campement, je remarque, à l’ombre des tamariniers, le sésame, les légumes habituels, l’Hibiscus esculentus, l’Hibiscus sabdariffa, l’amarante, le ricin. Le coton se recueille en ce moment. Il est fourni par deux espèces : le Gossypium barbadense et le Gossypium punctatum plus rare[41]. Les habitants n’ont aucun bétail, ni poules, ni cabris.

Les kagas que nous rencontrâmes dans la journée du 9 décembre présentent toujours les mêmes caractères : ce sont des mamelons granitiques disséminés dans une immense plaine qu’ils dominent d’environ 60 mètres. Les villages, même établis au pied, puisent l’eau dans les cavités de la montagne[42].

Partout un air de prospérité, en ce moment on coupe le mil et le Penicillaria. Au kaga Batolo, les bouquets d’épis sont mis à sécher sur les rochers et on les recouvre de feuilles pour les préserver des tourterelles et des ramiers. On cultive les deux variétés de tabac et en outre le Gossypium punctatum et une sorte d’Aubergine qui m’était inconnue.

Du kaga Batolo aux falaises qui dominent la cuvette de Ndellé, nous ne rencontrâmes que des ondulations insignifiantes. La brousse est interrompue de distance en distance par des plaines marécageuses, et par des ruisseaux asséchés avec ou sans galeries forestières. Le Bangoran lui-même, bien que large de 10 mètres, ne coule qu’avec une extrême lenteur ; sa profondeur n’est que de 0m,60 (9 décembre).

Le 11 décembre nous étions arrêtés pour le déjeuner au ruisseau asséché de Gongoubissi, quand nous vîmes arriver un courrier de M. GRECH, résident auprès du sultan Senoussi. M. GRECH me demandait l’heure probable de notre arrivée à Ndellé afin d’en prévenir le sultan. Le soir nous campions à Djigangou, village situé à 6 kilomètres environ de Ndellé.

Le 12 décembre nous arrivions à Ndellé à 8 h. 40 du matin. Senoussi avait envoyé au-devant de nous son fils aîné Adem, ainsi que l’un des deux ambassadeurs venus à Paris en 1898 avec M. GENTIL : El Hadj Tokeur.

L’accueil qu’on nous fit fut extrêmement cordial. En nous voyant arriver sans escorte dans un pays où la vie d’un homme compte pour si peu de chose, Senoussi et son entourage éprouvèrent un véritable étonnement. Le sultan nous manifesta hautement son attachement à la France et nous dit qu’il fallait considérer son pays comme le nôtre et que nous pourrions y circuler en toute liberté pour nous livrer à nos études. Toutefois, comme nous étions venus sans tirailleurs, il nous ferait accompagner par des soldats à lui chargés de veiller sur notre sécurité.

[Note 39 : Parmi ces Ngapous, nous rencontrons le chef de l’ancien village Kourou, situé auprès de la rivière Koukourou, Guéréwa — c’est son nom — se souvient fort bien du passage de DYBOWSKI dans son ancien village. Il n’eut pas connaissance d’un combat de ce voyageur avec des Arabes, et, en tout cas, ceux-ci ne pouvaient être que des gens de Senoussi qui déjà, à cette époque, venaient en pays npagou enlever les esclaves et l’ivoire.]

[Note 40 : Au point où nous l’avons traversé, il n’avait que 15 mètres de large et 1m,20 de profondeur. Le Koukourou était un peu plus important : 20 mètres et 1m,20. Pourtant les berges conservent une hauteur de 3 à 4 mètres.]

[Note 41 : J’ai vu au Kaga Mbra le Gossypium herbaceum.]

[Note 42 : Ces citernes naturelles ont parfois plusieurs mètres de profondeur. L’une d’elles, sur le kaga Batolo, passe pour insondable et habitée par de mauvais génies qui retiennent ceux qui s’en approchent de trop près.]

CHAPITRE IV

LES POPULATIONS DE LA FORÊT ET DES HAUTS-PLATEAUX

I. — LES SYLVATIQUES ET LES FERTITS

La plupart des peuples fétichistes chez lesquels nous avons séjourné pendant la première partie de la mission constituent la grande famille des Bandas. Ils ne sont toutefois pas seuls à occuper les territoires que nous avons décrits dans le chapitre précédent.

Au point de vue géographique, les races fétichistes de l’Oubangui et du haut et moyen Chari peuvent être réparties en deux grandes familles : les Sylvatiques et les Fertits.

Les Sylvatiques.

Des Sylvatiques, qui vivent dans la forêt équatoriale, certains groupes s’avancent en divers endroits très boisés des affluents de l’Oubangui jusque près du 6e parallèle. Ceux que nous avons vus de plus près sont les Bondjos de Bangui. Nous devons encore mentionner les Nsakaras ou Niamniams, les Yacomas et les Sangos localisés entre Mobaye et le poste des Abiras. Peut-être faut-il ajouter à cette liste les Banziris de la Kémo et du Kouango. Tous ces peuples sont de mœurs brutales ; au point de vue moral ils sont tout au bas de l’échelle humaine ! Mais ils ont une civilisation plus élevée que les peuples suivants ; ils sont habiles dans le travail du fer, du bois, de la sparterie et de la poterie ; les habitations sont construites parfois avec confort et élégance ; les danses et les chants de tamtam témoignent d’une certaine intuition artistique ; enfin l’agriculture des Bondjos, comme nous l’avons vu, dispose de plus de 20 espèces végétales cultivées.

Le manioc et surtout la grosse banane qu’ils mangent ordinairement cuite, tiennent la première place dans leur alimentation. Près des fleuves ils font une assez grande consommation de poisson ; sous la forêt ils mangent beaucoup de chenilles, de larves de coléoptères, mais peu de gibier, rare sous cette latitude.

Tous sont passionnément anthropophages et ne s’en cachent pas. Grâce à la surveillance de notre administration qui commence à s’exercer sur le pays, les razzias de village à village deviennent plus rares, de sorte que les repas de viande humaine semblent aujourd’hui moins fréquents le long du fleuve. Cependant chez les Bondjos on rencontre encore parfois autour des cases des trophées de crânes humains bouillis dans la marmite ou rôtis sur la braise et les notables se parent encore d’élégants colliers de dents humaines pour aller saluer les Européens. Quelle est la véritable cause de l’anthropophagie congolaise ? Est-ce, comme le pensait STANLEY, le besoin de consommer de la viande dans un pays où les produits de chasse sont rares, et où l’élevage du bétail est actuellement impossible à cause de la présence de la mouche tsé tsé ? Ou bien est-ce comme chez les Bandas, dont nous parlerons plus loin, une sorte de fétichisme rituel qui pousse les vainqueurs à dévorer les vaincus dans l’espoir d’assimiler leur force et leurs qualité ?

Cette dernière hypothèse paraît la plus vraisemblable si l’on songe que les individus morts naturellement ne sont pas mangés, mais le plus souvent jetés dans l’Oubangui. Ce n’est que dans les cas de famine extrême que les Bondjos repêchent le corps des étrangers, charriés par la rivière : ils s’en repaissent, quel que soit l’état de décomposition du cadavre.

Les hommes s’enivrent fréquemment en buvant la sève fermentée de plusieurs espèces de palmiers. Le tabac est cultivé partout et fumé dans des pipes. Chez certaines peuplades de la forêt (les Mangalas par exemple, au singulier Bangala), on fume aussi les feuilles de chanvre fermentées dans une grande pipe formée d’une gourde ornée de dépouilles diverses et munie sur le côté d’un petit fourneau où on introduit les feuilles sèches. On allume et les indigènes aspirent à tour de rôle une bouffée par le goulot de la gourde qui passe ainsi de main en main en faisant le tour du cercle.

Chez les sylvatiques, les hommes ont ordinairement le corps très déformé par des tatouages en relief, notamment sur le visage, sur la poitrine et dans le dos. Ils vivent presque complètement nus ou bien se vêtissent à l’aide de l’écorce battue d’un arbre du genre Ficus. Les femmes font des pagnes assez élégants avec les cordelettes coloriées composées de fibres de certains végétaux spontanés. Les individus de l’un et l’autre sexe s’oignent fréquemment le corps de graisse de fourmis blanches (termites) ou d’huile de palmier Elæis qu’ils mélangent, dit-on, de graisse humaine, mais nous n’en avons jamais eu la preuve. Souvent ils s’enduisent soit tout le corps, soit seulement les jambes ou les pieds, ou une partie du visage avec une teinture rouge pourpre obtenue en pilant avec une substance grasse (c’est parfois de l’huile de ricin ou de l’huile de Pignon d’Inde) les morceaux d’un bois spécial qui est transporté en pirogues sur l’Oubangui et ses affluents et qui donne lieu à un commerce actif[43].

Les mères au lieu de porter leur enfant dans le dos comme en Afrique occidentale, le portent sur le côté gauche à l’aide d’une bretelle passée sur l’épaule droite et ramenée de l’autre côté. L’homme se tient rarement couché sur une natte comme le Soudanais quand il est désœuvré, mais il s’assoit ordinairement sur un petit banc en bois souvent artistement travaillé s’il appartient à une condition sociale élevée. Il transporte toute la journée son banc à la main et s’assoit n’importe où, dès qu’il en a la fantaisie ou dès qu’il a abordé quelqu’un.

Les habitations des Bondjos sont ordinairement formées de longues galeries rectangulaires couvertes d’un toit à deux versants symétriques comme chez nous. Elles ont parfois jusqu’à 50 mètres de long, mais seulement 1m,80 à 2 mètres de largeur. Les murs latéraux ont seulement 0m,80 de hauteur et l’élévation de la maison jusqu’au toit est seulement de 1m,80. A moins d’être au milieu il faut donc se tenir constamment accroupi. Les murs sont formés soit de planches de bois que les hommes savent débiter, soit de bandes d’écorces soigneusement cousues entre elles à l’aide de lanières de feuilles de palmiers, de manière à ne pas laisser d’interstices. La charpente du toit est formée de rachis de feuilles de Raphia et la toiture est composée soit de feuilles de bananier sur lesquelles sont posés des morceaux d’écorces ou des tiges de maïs et de canne à sucre, soit de grandes feuilles de certaines espèces de Marantacées de la forêt élégamment assemblées. Ce sont ces feuilles que E. DE WILDEMAN nomme des tuiles végétales. L’intérieur de la maison est divisé en boxes dans chacune desquelles repose un individu pendant la nuit. Dans une case vivent les femmes du maître, dans une autre ses esclaves.

Ces galeries sont ordinairement disposées par trois, perpendiculaires entre elles, de manière à délimiter une grande cour carrée ouverte d’un côté. A un angle se trouve une case ronde surmontée d’un toit pointu, mieux construite et beaucoup mieux aménagée que les autres. Elle est occupée par le chef de famille qui l’habite avec sa femme préférée. Dans la cour on trouve un hangar-vérandah couvert d’un toit plat et sous lequel on peut s’abriter durant la journée contre les rayons du soleil. C’est là que l’on prépare les aliments ; pendant les nuits froides on fait aussi du feu dans les habitations. Au milieu de la cour se trouvent les trophées de chasse et de guerre, d’énormes ossements d’éléphants et des crânes humains sont entassés pêle-mêle ou à moitié enterrés. Il est facile de constater que ces débris humains, avant d’être ainsi exposés, ont eu l’honneur de passer par la table, la boîte crânienne a été défoncée pour permettre l’extraction de la cervelle. A l’entrée des cases on trouve parfois de ces têtes humaines disposées régulièrement en bordure comme ornement au même titre que, dans la banlieue parisienne, des rangées de coquilles Saint-Jacques à l’entrée d’un pavillon de campagne.

Ce n’est pas seulement par là que se révèle le sens artistique de ces cannibales. Chaque case est environnée de plantes ornementales qui semblent cultivées, non il est vrai, dans un but décoratif, mais plutôt comme plantes fétiches. Voici une variété de l’igname que j’ai nommée Dioscorea anthropophagorum, dont les tubercules aériens ne sont pas comestibles à cause de leur richesse en acide cyanhydrique, mais qui ont la propriété merveilleuse d’éloigner les voleurs. A côté se trouvent des touffes de scilles qui ont été plantées pour faire pondre les poules.

Puis on observe presque toujours deux ou trois touffes d’une grande euphorbe cactiforme plantée dans le but d’éloigner les ennemis du village. Ils mourraient s’ils passaient à côté des curieux massifs en candélabre de cette euphorbe (Euphorbia Hermentiana Lemaire) cultivée aussi dans les villages bandas et mandjias, où elle est employée pour empoisonner, à l’aide de son latex, les armes de chasse et de guerre.

D’autres espèces de plantes sont entretenues autour des habitations parce que l’homme avant d’aller dans la forêt s’en frictionne le corps pour faire des chasses fructueuses.

Il existe enfin, plantée près de la porte de certains habitants, souvent à côté de débris humains, reliefs d’anciens repas de combats, une petite herbe qui jouit de propriétés encore plus merveilleuses, témoignant que la barbarie et la poésie peuvent parfois marcher de pair. Celui qui porte sur lui une feuille de cette plante — et je me demande où il peut la mettre puisque ces gens vont tout nus — sera aimé de toutes les femmes qu’il rencontrera sur sa route et ces femmes n’iront pas avec un autre homme. Je traduis littéralement ce que m’a dit l’interprète à l’aide duquel j’interrogeais le possesseur d’une si précieuse panacée.

Enfin, il existe encore dans chaque cour deux très beaux Crinum (C. Sanderianum et C. Giganteum) vivant à l’état sauvage le long des cours d’eau, mais transplantés autour des habitations. Le premier a de grandes fleurs comme des tulipes, à lobes du périanthe blancs rayés de rouge au milieu, le second a des grandes fleurs d’un blanc immaculé comme certains lis. Ces plantes bulbeuses ne sont pas cultivées à cause de leurs fleurs, mais parce qu’elles possèdent aussi quelque propriété fétiche que mon guide avait oubliée ou qu’il n’a pas voulu me révéler.

La floriculture dans notre vieille Europe et en Orient aurait-elle une pareille origine et les fleurs avant d’être cultivées pour leur beauté l’étaient-elles pour leurs vertus merveilleuses ? Un grand nombre d’espèces alimentaires sont en outre cultivées dans chaque village, nous les avons énumérées dans le précédent chapitre, mais elles sont représentées par si peu d’exemplaires qu’elles n’empêchent pas les habitants de mourir de faim.

Je me garderai bien de porter un jugement sur les habitudes et sur la psychologie de ces peuples de la forêt congolaise. J’ai vécu trop peu de temps au milieu d’eux et il faut bien avouer que rien n’est plus difficile que de pénétrer les mœurs de ces êtres primitifs. Que de légendes répandues sur leur compte ! Ils sont tous anthropophages, c’est incontestable, mais de là à déclarer qu’ils tuent pour le plaisir de tuer, qu’ils engraissent leurs victimes, qu’ils les font mourir après d’atroces supplices dans un but de raffinement culinaire, il y a loin. Seuls quelques missionnaires et de nombreux miliciens sénégalais affirment avoir surpris des scènes de ce genre, mais de telles affirmations sont au moins suspectes. Comment ces peuplades vont-elles se comporter au contact des Européens ? Seraient-elles réfractaires à une administration prévoyante qui les protégerait et leur garantirait la jouissance de leurs cultures, ne leur imposerait point de corvées arbitraires, mais un impôt raisonnable ? Il est impossible de le dire aujourd’hui encore. Au moment où nous avons remonté l’Oubangui, les Bondjos, comme les Banziris et les Sangos devaient surtout connaître l’Européen et son collaborateur le milicien ou l’employé de commerce sénégalais, par les actes de réquisitions brutales et arbitraires qui ont été pendant quinze ans la règle dans ces contrées.

En tout cas, il ne faut pas juger les riverains de l’Oubangui comme des brutes sous prétexte que plusieurs fois certains villages ont massacré ou voulu massacrer des Européens, qu’ils ont souvent tué des sénégalais envoyés au milieu d’eux comme garde-pavillons ou pour y faire des répressions. Ces « actes de sauvagerie » n’ont été le plus souvent que des actes de représailles provoqués par les brutalités, les vols ou les réquisitions dont ils avaient auparavant été victimes. Je ne crois pas en vérité qu’il soit possible de gouverner ces êtres dégradés autrement que par la force, mais même un tel procédé peut se concilier avec justice et humanité.

Les peuples de la forêt sont-ils appelés à disparaître (ce qui arrivera fatalement s’il ne modifient pas leur genre de vie) ou peuvent-ils évoluer vers la civilisation des peuples noirs plus avancés ? Cela aussi est impossible à prévoir, car ils trouvent dans la forêt une des plus grandes entraves à leur évolution et cependant ils sont nombreux et peuvent résister longtemps à toutes les calamités qui déciment d’autres peuples.

Les Fertit.

Les marchands d’esclaves du Soudan égyptien et du pays de Senoussi donnent le nom de Fertit à tous les peuples anthropophages chez lesquels ils viennent s’approvisionner de bétail humain. Nous donnerons à ce mot un sens plus restreint en l’appliquant seulement aux peuplades vivant en dehors de la grande forêt. Ils se rencontrent dans les pays de galeries forestières et de brousse épaisse compris en Afrique centrale du quatrième au huitième parallèle. Quelques fractions s’étendent jusqu’au neuvième degré. Les villages sont éparpillés dans la brousse à proximité des rivières. Ils se déplacent lorsque les terres sont épuisées ou à la suite d’une guerre, mais s’établissent toujours dans un rayon restreint. Quelques groupements sont encore troglodytes et établissent leurs cases sur le haut des rochers (Kagas). D’autres, récemment encore, vivaient dans de véritables cavernes, mais ils ont été anéantis par Senoussi. De mœurs un peu moins grossières que les sylvatiques, à la guerre ils mangent encore leurs semblables, mais il ne paraît pas que ce soit dans ce but qu’ils entrent en conflit les uns avec les autres. Les expéditions des trafiquants d’esclaves islamisés les ont décimés, mais nulle part ils ne se sont convertis. Même ceux qui sont emmenés comme esclaves dans les pays musulmans et de viennent libres ensuite, se font très rarement musulmans pratiquants.

Les deux grands peuples de ce groupe vivant dans le Haut-Oubangui et dans le bassin du Chari sont les Bandas et les Mandjias. Chacun de ces deux peuples est divisé en une infinité de fractions. Aux Mandjias se rapportent sans doute les Baïsou Bayas du Haut-Bahr-Sara et du Haut- Logone. Quant aux Sabangas et aux Langouassis ils constituent probablement un troisième groupe de Fertit pénétré toutefois d’éléments Banda.

II. — LES BANDAS

=Origine.= — Le plateau de grès horizontaux qui s’étend à la limite des bassins du Chari, du Congo et du Nil, avec ses tables déchiquetées en falaises, creusées de grottes et de cavernes qui ont servi d’abri aux primitifs, fut probablement le berceau des Bandas. Ils y vivaient en troglodytes soit par origine, soit par nécessité. Ils trouvaient en effet dans les rochers des moyens plus faciles de protection contre l’ennemi. Cependant les razzias des Arabes se répètent au point de déterminer les premiers exodes qui se portèrent vers l’Ouest.

Puis ce furent les colonnes de Rabah qui mirent le pays à feu et à sang. Puis vint Senoussi. En quelques générations, des tribus entières disparurent ou furent réduites en esclavage. Ainsi les anciens habitants des kagas Djé et Toulou sont actuellement tous captifs de Senoussi ou ont été vendus par lui. Les Mbatas du kaga Bongolo sont prisonniers du sultan ou remis par lui dans une demi-liberté.

D’autre part l’exode devant le conquérant acheva de briser l’unité banda. Les Ngaos qui vivent à l’Ouest du Gribingui ont la même origine que les Ngaos des sources du Bangoran. A vrai dire, cette unité n’avait jamais été bien forte. Même avant l’invasion musulmane, les tribus étaient désunies, et souvent en guerre. Encore maintenant, les Bandas proprement dits, esclaves de Senoussi, détestent les Ngaos d’Ara, bien qu’ils soient soumis au même maître.

=Gouvernement.= — La race banda n’a pas d’unité sociale. Un seul mot abbréviatif nda sert à désigner la tribu (kanda), le village (maranda), la maison (ndenda). Ces divisions n’existent en effet que dans des concepts affaiblis. Les chefs de tribus n’ont jamais eu de réelle autorité, sauf deux, Pombolo, chef des Ungourras et Ouangandji, chef des Ngaos.

Les villages ont plus de cohésion et pourtant les chefs n’ont encore qu’une autorité très relative. M. GENTIL n’en a trouvé que deux Griminton chez les Ungourras qui n’avait qu’un très petit commandement et Ouangandji, chez les Ngaos. Le chef de village ne prend de décision importante qu’après un palabre où prennent part tous les hommes à partir de 14 ou 15 ans. La discussion n’y commence qu’après le tamtam et l’absorption de bière obligatoires. Avant l’arrivée des blancs ces réunions se tenaient une ou deux fois par lune, aujourd’hui elles sont plus rares.

C’est le chef qui rend la sentence en matière criminelle. Les punitions sont : l’amende dans les cas de vol avec restitution immédiate, d’un adultère sans témoins, avoué par la femme dénonçant son amant[44] ; — le prix du sang pour un meurtre[45] ; — les fers[46] pour vol sans gravité, ou dans l’attente du paiement ; — la flagellation pour vol grave ou si l’on cherche à provoquer des aveux ; — l’empoisonnement[47] si l’accusé menace la sécurité publique ou s’il a violé le secret de la naissance ; — la mort par les armes, adultère (flagrant délit), refus du paiement (adultère), refus du prix du sang.

Le père du coupable exécute les sentences, sauf celles de mort. Pour celles-ci, c’est un homme désigné par le chef qui fait l’office de bourreau. Aucune peine n’est rachetable.

A la mort d’un chef, la transmission des pouvoirs se fait, après de copieuses libations, suivant un ordre de succession ainsi fixé : en première ligne, le frère du défunt, en seconde, un de ses fils, en troisième, un de ses confidents.

=La vie des Bandas.= — Mariage. — Le jeune Banda choisit une femme de son village ou de villages voisins. Achetée par l’intermédiaire du père ou d’un ami, la femme est un capital qu’on garde jalousement[48]. La polygamie est limitée par la fortune du maître, dont le harem ne dépasse jamais 10 à 15 femmes. La première femme mariée en devient la maîtresse, et elle reste au village quand tout le monde part en guerre ?[49].

Le mari peut répudier sa femme quand elle dilapide ses biens ; dans ce cas, il a le droit d’exiger la dot qu’il lui a donnée.

Naissance. — Quand le moment de la délivrance se fait sentir, la mère se retire dans la brousse avec deux voisines. Pendant toute cette période le mari seul peut l’approcher et si un autre que lui violait cet usage on l’empoisonnerait avec du pipi. Cette coutume s’observe également chez les Sangos et les Banziris.

Quand l’enfant est né, la mère revient au village et l’on procède à sa purification, ainsi qu’à celle de l’enfant. L’un et l’autre sont lavés et puis oints de graisse ; le petit est enduit d’une couleur rouge tirée du foro. On ne fait généralement pas tamtam, mais on boit le pipi. Trois jours après l’enfant reçoit un nom que lui donne la mère.

La Circoncision. — Se pratique par le représentant de chaque sexe le plus ancien du village. Cependant tous les villages n’ont pas de praticien, il faut parfois faire 4 ou 5 jours de marche pour en trouver. Chez l’homme l’opération se fait à 16 ou 17 ans, longtemps après le début de la puberté, alors qu’il connaît généralement la femme. Pendant l’opération on danse, on chante, on boit et quand tout le monde est ivre, le vieillard prend son couteau d’une main et le bouclier de l’autre, on en frappe le patient qui s’allonge à terre et on l’en recouvre ; il se relève aussitôt et l’opération est faite dès qu’il est debout. L’hémorragie est arrêtée avec de l’eau froide. L’excision de la femme est entourée de mystère. Nul homme n’y assiste. L’excision ne se pratique qu’au moment des fiançailles et la consécration du mariage ne peut s’effectuer que 3 lunes après la cérémonie. L’opération est faite avec un couteau courbe spécial.

Mort. — Tous les parents et amis se lamentent bruyamment, célèbrent les louanges du trépassé. Le cadavre nu est lavé et oint de graisse. Deux jours après au son des tamtams il est enterré suivant le rituel.

La succession tout entière est dévolue à la femme qui vend les armes, les perles, les étoffes pour se nourrir ; si le défunt n’a point laissé de femme, ses biens passent tous à un frère ou à une sœur ; à défaut à son père ou à sa mère ; à un beau-frère ou à une belle-sœur ; enfin, dans l’absence de toute famille, au chef de village.

Cannibalisme. — La genèse de cette habitude chez les Bandas est réellement le besoin. Les Bandas ne mangent que les morts et les prisonniers de guerre, ils ne font point commerce de chair humaine. Ils ne mangent les hommes étrangers à leur tribu que quand ils les trouvent morts et abandonnés, et encore est-il défendu de se livrer à ce sujet à aucune réjouissance publique qui serait un cas de guerre formel. En aucune circonstance ils ne touchent aux morts de leur tribu.

Chez les Ungourras et Mbaggas, les femmes mangent aussi la chair humaine ; les femmes Oudios ne peuvent y goûter ; les femmes Moroubas et Ngaos peuvent être autorisées à en manger par le chef du village. Les enfants mâles sont également exclus de ces festins jusque vers 13 ou 14 ans ; à cette époque ils ont droit à une part de viande. Il n’est pas besoin, comme dans certaines autres peuplades, qu’ils soient circoncis. Si le père, pour une raison ou pour une autre, n’en mange pas, les fils ne doivent pas en manger.

La façon de débiter la précieuse nourriture est simple. On nettoie sommairement le cadavre, et il en a besoin, s’il a séjourné quatre ou cinq jours en terre. On coupe la cuisse, souvent toute une jambe, qui est le morceau réservé au chef du village. Toutes les autres parties sont coupées en parties égales et distribuées aux assistants.

Chants et danses. — Les chants peu nombreux, simples comme motifs, sont très compliqués comme mélodie et comme exécution. Les Bandas affectionnent les vocalises, mais chaque exécutant en modifiant le ton et souvent la teneur, ils sont intraduisibles avec notre notation musicale. Tout chant se compose d’un « leit-motiv », d’une phrase répétée pendant toute la durée du tamtam. Il est accompagné d’une sorte de récitatif sous forme de chœur. Il n’y a guère que un ou deux chants de guerre, les chants de la circoncision et de l’excision, deux ou trois tamtams et des chants de circonstance, couplets du jour si on peut dire.

En chantant on danse. Ce sont des danses simples sans grand caractère. Elles consistent en flexion de jambes et battement de mains cadencés, tantôt sans bouger, tantôt en tournant en cercle, les hommes et les femmes étant pêle-mêle, coude à coude. « Il y a cependant une sorte de tamtam qui est plutôt un jeu qu’une danse. Étant en cercle et frappant les mains en cadence, un danseur quelconque se détache et se rend en faisant les mouvements qui lui plaisent devant un autre à un point quelconque de la circonférence. Il le désigne par un geste du doigt ou du coude, un double appel des pieds, une inclinaison de la tête. Le danseur désigné va trouver un troisième danseur qui, lui-même, continue la mimique. Quand le jeu est bien lancé, on le fait en partie double, triple, quadruple. Il s’agit de ne pas s’embrouiller dans le manège. Quand on appelle une femme, on y joint un mouvement général du corps qui ne laisse aucun doute sur le genre de désir qu’il veut exprimer. »

Instruments de musique. — Le tamtam est un tronc d’arbre évidé, avec peau de bœuf tendue ; on la frappe avec les mains, rarement avec des baguettes. Le Balafon. Les touches n’en sont pas posées sur une monture. Ils reposent sur un trou en terre assez profond qui sert de caisse sonore. Le Cora est une sorte de guitare. La caisse sonore est formée d’une peau hexagonale tendue sur une écorce. D’un bout part une tige en demi-cercle terminée par cinq chevilles. Les cordes, faites de lianes, vont de ces chevilles au milieu de la caisse sonore. Les Castagnettes sont formées de deux petits fruits ronds de 3 centimètres de diamètre (Oncoba spinosa), vidés et remplis à moitié de perles, sont joints par une filière de perles. Les femmes surtout agitent cet instrument en cadence pendant des heures entières.

Mythologie. — Les Bandas, d’après M. TOQUÉ, n’ont pas de fétiches. Les Arabes les ont traités comme des brutes incapables de comprendre et d’embrasser l’islamisme. M. TOQUÉ pense aussi que les Bandas ne sont pas assez développés intellectuellement pour concevoir un dogme abstrait. Ils croient pourtant en un certain Dieu Youvrou qui fait la pluie, le tonnerre, les éclairs.

LA CRÉATION. — Youvrou, maître de l’univers, descendit du ciel pour créer l’espèce humaine. Il fit un homme (?) qu’il nomma Amba et une femme qu’il appela Téré. Il créa ensuite tout ce qui devait servir à leur existence. « Probablement satisfait de son œuvre, il fit six Mbrés (trois hommes et trois femmes), puis six Moroubas et six Ngaos. Il les accoupla et leur apprit le grand geste d’Amour qu’il leur fit répéter trois fois pour s’assurer qu’ils l’avaient bien compris. Enfin il leur montra dans la nature les plantes et les animaux, tout ce qui était bon et tout ce qui était mauvais. Cela fait il remonta au ciel et laissa les mortels à leur triste sort. »

LES COROCOUMBO. — Ce sont les âmes des trépassés qui reviennent tracasser les vivants la nuit, sous la forme de nains habitant les montagnes (le kaga Bandéro par exemple). Les vieillards seuls peuvent les voir sans danger. Pour les autres ils sont tous plus ou moins dangereux. Certains donnent la mort par le regard. D’autres grisent l’homme qu’ils rencontrent avec du pipi et l’emportent ensuite. D’autres encore offrent la nuit au passant de la viande. Si le passant refuse, l’esprit s’en va, dans le cas contraire, l’esprit le tourmente. Quand un homme meurt, pour apaiser les esprits, on porte sur la montagne des cabris, des poules, des œufs et surtout du manioc, du pipi et des chiens, en un mot tout ce qu’il faut pour assouvir la faim de ces nains.

LE JUGEMENT DES AMES. — Les Corocoumba ne comprennent parmi les âmes des trépassés que celles des élus. Le jugement est rendu aussitôt après la mort par tous les esprits qui ont connu le trépassé. S’il est favorable (et il suffit pour cela de n’avoir point tué), l’âme vit parmi les esprits des montagnes. Dans le cas contraire, le méchant est entraîné vers une route barrée par une fosse recouverte de fagots. Il y tombe et le feu s’allume aussitôt. Les plus grands criminels ont leur âme incarnée dans un lion (inna) qui est condamné toute sa vie à chasser les antilopes et à les apporter aux Corocoumba.

La vie des bons esprits est l’idéal de bonheur pour le nègre. On se réunit à l’ombre de l’Okourou, on danse, on boit le pipi et on mange les victuailles apportées en abondance par les vivants. Le royaume des trépassés est organisé comme celui des vivants. Les esprits vivent par agglomérations ayant chacune un chef. Ce dernier est choisi parmi ceux qui ont été enlevés par les esprits et de préférence parmi les enfants qui ne connaissent pas le mal. Il y a un chef suprême sur lequel les Bandas n’ont pas donné de renseignements à M. TOQUÉ.

Un esprit peut mettre sous la protection des autres esprits un vivant qui lui est cher, son fils par exemple. On peut aussi demander aux Corocoumbo des guérisons. On prend une poule blanche et on se rend à la montagne. Quand on croit que les hommes de la montagne ont eu le temps d’approcher, on jette la poule et on s’enfuit à toutes jambes, si l’offrande plaît aux Corocoumbo, ils guérissent le malade.

LES ESPRITS JUSTICIERS. — La victime d’un assassinat peut entraîner, dans le délai d’un jour, son meurtrier dans la fosse enflammée réservée aux méchants ; il lui suffit de revenir sur terre et de fixer du regard son ennemi. Les Corocoumbo châtient parfois les méchants en leur envoyant les lagpa et les mokoubiri.

Le lagpa a la tête et les pieds de l’antilope, le ventre et les épaules de l’homme. Il vient demander du foro (bois rouge), de la farine, des œufs et demande parfois de la graisse pour oindre. Malheur à celui qui l’éconduit ; il reçoit un sort et meurt quelques heures après. Si on le satisfait, le lagpa s’éloigne. Le Mokoubiri est un homme qui s’adresse aux brigands pour leur demander des poules, des œufs ; ces mets une fois apportés, il les refuse. Il demande alors du chien... et des excréments humains. Quand il les a reçus, il fixe le criminel et s’éloigne. Deux jours après ce dernier meurt, ordinairement après un long supplice. Les Corocoumba viennent faire tamtam autour du moribond et le jugent quand il expire. Les Mbrés ont modifié la conception du inna. Ce lion esprit est non seulement condamné à chasser l’antilope pour les Corocoumbo, mais il peut être l’exécuteur des hautes œuvres. Dès qu’un homme a vu le inna, il se sauve et généralement toute sa famille le suit.

PRÉDICTIONS. — Le destin n’est consulté que quand la mort guette un parent ou un ami et l’épreuve a pour but de savoir si le patient va mourir dans la journée. On a le choix de trois moyens : la zounga, le doudou et le foro.

Dans le premier cas on plante légèrement en terre un bâton nommé Zounga, on se place à 10 ou 12 pas et on lance des cailloux (badia) sur la zounga, en prononçant la phrase suivante : Sé Kiou caï sé Youccou. S’il va mourir tombe ! Quand on a lancé 3 ou 4 pierres, si le bâton est resté debout, le malade est sûr de vivre 24 heures au moins.

Le doudou est une sagaie que l’on place en équilibre, horizontalement, sur la face bombée d’une calebasse renversée. On prend les côtés entre le pouce et l’index et brusquement on laisse retomber. Si la sagaie roule par terre, le malade est sauvé pour 24 heures.

Le foro (le mbio des Sangos) est le bois couleur garance. On en prend un morceau qu’on met en terre. Si pendant une minute aucune fourmi ne fait son apparition dans un cercle de 0m,25 autour du foro l’horoscope est favorable ; dans le cas contraire le malade doit mourir.

IDÉES SUR LES BLANCS. — Pour ceux qui ne vivent pas constamment à notre contact, les Blancs sont les fils de Youvrou ; ils descendent du ciel. « Ils ne meurent pas, ils se dépouillent seulement de leur enveloppe terrestre et remontent au ciel. »

Voici la légende que rapporte M. Toqué :

Un jour Youvrou s’émut des malheurs des Bandas chassés de leur pays par les Arabes. Il fit venir les Blancs et leur dit :

— Les Bandas ont beaucoup de misère. Les Arabes leur font la guerre. Va vers eux pour faire cesser le palabre.

— Avec quoi battrai-je les Arabes ? dit le Blanc ?

Alors Youvrou :

— Voilà un morceau de mon tonnerre, et il donna au Blanc le fusil !

— Et comment, continua le Blanc, montrerai-je aux Bandas que je suis leur frère ?

— Tiens, fit Youvrou dans un élan de générosité, voilà des étoffes et des perles. Les Bandas te reconnaîtront à ce signe, et le Blanc partit.

Les Blancs ont-ils des femmes ? Oui, disent les uns, puisqu’ils sacrifient à la chair comme nous. Non, disent les autres, puisqu’ils descendent du ciel. Ici seulement ils ont un corps et satisfont à ses exigences. Pourquoi ont-ils des habits ? Tous le savent ou à peu près, mais dans les débuts aucun d’eux ne s’en doutait. Les plus malins avaient résolu la question : « c’est pour ne pas se brûler quand ils sont près du feu. »

Le Dr DECORSE, d’un autre côté, a donné sur les Bandas des renseignements que nous reproduisons ici[50] :

=Village Banda.= — Décrire un village comme Krébedjé, c’est décrire tous les villages Banda. Krébedjé a néanmoins l’apparence de la propreté et de l’aisance. Comme partout les cases sont groupées par quatre ou cinq, formant de petites communautés familiales. Au centre de chaque groupe, ou à peu près, un petit tertre : c’est la place, le forum ; on y a planté une rangée de pieux espacés, ou un arbre mort auquel on a laissé les branches : c’est là que les visiteurs accrochent leur fourniment : fusils, sagaies, sacoches. Comme ce vestiaire fonctionne sans ouvreuses, c’est à lui-même qu’on offre de menus cadeaux ; on y suspend de temps en temps quelque épi de mil ou de maïs, afin qu’il se montre gardien plus fidèle.

Dès le matin, le propriétaire de céans y fait apporter ses armes, surtout s’il peut en tirer vanité.

Il installe à côté un lit de repos, quelques bibelots, sa pipe et passe ainsi la journée à se chauffer le ventre au soleil, dans une attitude de mollesse béate, qui fait du nègre le modèle du traditionnel épicurien. Non loin de là, sur la place, un peu en contre-bas, s’élève le grenier, ou plutôt le séchoir, construction provisoire, en paille, dont les murs prennent des airs penchés, ou tendent le ventre comme si la case était trop pleine. Un toit s’ajuste sur le tout, tant bien que mal ; à l’intérieur, s’étagent quelques claies en branchages où s’étalent les épis non décortiqués.

Ce grenier ne sert pas longtemps. Une fois vide, le propriétaire en fait un abri pour la sieste. Mais il se garde bien d’y faire la moindre réparation qui l’empêcherait de tomber en ruines.

Il se réfugie alors dans la case aux palabres. Beaucoup de groupes en possèdent. A Krébedjé, elles m’ont paru construites avec plus de soin qu’ailleurs. Ce sont de petits kiosques, dont un côté seulement est fermé par une natte, qui le protège contre le soleil, lorsqu’il baisse à l’horizon. Sous ces abris traînent toutes sortes d’objets, mortiers, pierres à moudre, grès à repasser, dont l’usage est commun.

Autour de la place, les habitations sont rangées sans ordre, sans symétrie, mais toujours soigneusement espacées, dans la crainte du feu sans doute.

Comme chez les autres Banda, ce sont des cases rondes, à toiture sphéro- conique en paille tendue sur une carcasse en bois. L’aire intérieure est creusée en cuvette, dont les déblais servent à construire un mur circulaire haut d’environ 70 centimètres. Ce mur est percé d’une porte étroite protégée par un auvent cintré. Sur le seuil, un fétiche. La toiture touche presque le sol. Le pignon est formé d’un bouchon de paille, qui cache la ligature des chevrons, joints au sommet, sans l’appui d’un mât central.

Toutes les cases sont construites sur le même modèle. Dans un retrait, cependant, nous en apercevons une petite, qui a plutôt l’air d’un abri de fortune, c’est le hangar aux tamtams ; j’en compte trois : un grand et deux petits.

Le vieux Krébedjé est tout heureux de me dire qu’il les a volés chez les Mbagas un jour que ses hommes furent les plus forts ; sans quoi les Ndis n’en auraient probablement pas d’aussi beaux, car ils ne savent pas les faire.

Tout autour des cases on a défriché quelques arpents de brousse pour planter du maïs, du mil et des patates. Quelques bananiers se dressent çà et là, poussés au gré du hasard. Deux ou trois poules, grosses comme le poing, errent à l’aventure, fort affairées, car elles pourvoient seules a tous leurs besoins.

Un petit sentier vous invite à quitter la place. Après maints lacets inutiles à travers les herbes on arrive à un autre groupe d’habitations, semblable au premier. Un peu plus loin on en trouve un troisième, puis d’autres encore égrenés sur un espace assez considérable.

Partout ce sont les mêmes gris-gris, les mêmes cases, les mêmes cultures. Vous faites sauver quelques femmes, crier quelques bambins pansus, épouvantés par votre approche.

Des roquets jaunâtres, sales, d’une effrayante maigreur, vous filent entre les jambes, en hurlant comme si vous leur aviez donné leur quotidienne ration de coups de trique et, sans vous en apercevoir, vous vous retrouvez en pleine brousse. Retournez-vous, cherchez, cherchez bien : plus de village. Krébedjé a disparu ; vous n’apercevez même plus le pignon d’une case. Si vous n’entendiez par hasard pleurer un marmot ou aboyer des chiens, vous croiriez volontiers que vous êtes égaré dans la brousse déserte.

=Type banda.= — Il serait, en effet, puéril de prétendre actuellement définir un type banda. Hormis quelques signes très superficiels fournis par des parures ou le langage, on ne saurait, la plupart du temps, distinguer à première vue un Banda d’un Banziri ou d’un Sango. On est évidemment en présence d’une race très métissée, où l’on découvre même parfois de véritables physionomies européennes.

Pour résumer les caractères les plus fréquents on peut dépeindre le Banda comme un nègre à peau foncée, à système pileux peu fourni, à cheveux crépus et rudes. La tête est étroite, les traits sont plutôt enveloppés, le nez large, les lèvres fortes et le prognatisme modéré. Il est de taille moyenne, avec une grande envergure plus étendue, des membres étoffés, des reins cambrés dont l’ensellure rend plus évidente la proéminence des fesses.

En rapprochant les caractères physiques des indications fournies par le langage il ne nous semble pas imprudent d’avancer que les Banda d’ici ont bien des points communs avec les populations plus méridionales, habitant au sud de l’Oubanghi.

Comme renseignement positif, on sait qu’il y a environ cinquante ans, peut-être un peu plus, les Banda habitaient, plus à l’est, un pays limitrophe du Ouadaï, s’étendant vers le sud jusqu’aux rives de la M’Bomou. C’est là que les localisait le Cheikh Et Tounsi, sous le nom de Bandéh Djoko et de Bandéh Yam-Yam. Ils se connaissaient dans leur langue sous le nom de Ouaka, qui désigne aussi la rivière que nous appelons Koango. Des perturbations profondes, dues aux incursions des Arabes et des Anglo-Egyptiens dans le bassin du Haut-Nil, les ont chassés vers l’Ouest, jusqu’aux régions où nous les trouvons aujourd’hui.

Ils se sont établis en îlots plus ou moins fixes, dont la localisation est rendue plus difficile par notre ignorance de la topographie.

III. — LES MANDJIAS

Les Mandjias forment aujourd’hui plusieurs groupements disloqués et éparpillés au milieu de la vaste contrée occupée par les Bandas. Ces derniers, chassés constamment de l’E. par les chasseurs d’esclaves, se sont heurtés aux Mandjias. « Ceux-ci, formant un bloc compact, étant attachés à la terre, ont résisté passivement, se sont fait lentement refouler en certains points mais n’ont point émigré à de grandes distances[51]. » Toutefois nous savons que la fraction de la Nana est originaire des bords de l’Oubangui, d’après M. TOQUÉ et suivant les souvenirs du vieux chef Makourou qui dit avoir vu le grand fleuve dans sa jeunesse[52]. D’autres sont venus du N.-O. où s’est développée leur civilisation. C’est en effet dans les Bayas, population des rives de la Haute-Sangha étudiés par CLOZEL[53], qu’il faut chercher ce qu’elle était avant le déclin de cette race. Les poteries bayas qui atteignent parfois 1m,50 de haut et sont couvertes d’ornements, n’existent pas dans les villages mandjias du territoire civil du Chari : signe du recul de cette civilisation. Ensuite ils ont été refoulés vers les sources de la Kémo par les Foulbés de l’Adamaoua et une population guerrière du bassin de la Ouam, les Ngaos. De plus Senoussi, avant l’arrivée des blancs, est venu leur faire la guerre jusqu’au pays des Mbrous de Diouma. L’on sait ce qu’impliquent d’atroces misères ces invasions africaines : les razzias constantes, le rapt des femmes et des enfants, les maladies qui sévissent sur les vaincus affamés et harassés, le cannibalisme qui attend les prisonniers de guerre. Réduits actuellement à 60,000 habitants soumis à notre autorité, ils ne se sont pas remis de ces souffrances, loin de là. Au poste de la Nana, M. CHAMARANDE eut l’obligeance de nous mettre en rapport avec Makourou, l’un des plus importants chefs Mandjia de la contrée, le seul peut-être ayant sur ses administrés, fait rare chez ces fétichistes, une influence suffisante pour les commander en notre nom. Le personnage est intéressant à présenter.

Makourou était ce chef mandjia, dont GENTIL avait eu l’appui à sa première mission au moment du montage du Léon Blot. Dans mon imagination, pour qu’un tel chef eût un prestige si réel ce devait être quelque roitelet d’une tenue majestueuse. C’était aussi l’avis de COURTET. Notre ahurissement fut grand en voyant paraître un petit vieux à la peau ridée, l’air abruti et dans la tenue la plus hilarante que j’aie jamais vue en Afrique. Makourou portait un pantalon d’artilleur en drap noir que quelque soldat facétieux lui avait sans doute abandonné en échange d’un couple de poulets. Le pantalon, beaucoup trop grand, était largement relevé au bas et au haut il avait dû l’attacher avec un lien d’écorce en guise de ceinture. Il avait mis en outre une tunique d’Européen, d’une blancheur immaculée avec des boutons métalliques d’infanterie coloniale, cadeau de quelque marsouin. Sa tête était malheureusement nue et il attendait sans doute un casque de pompier pour compléter sa tenue de gala. Car il n’était pas douteux que ce brave Makourou eût mis ce qu’il avait trouvé de mieux dans sa garde-robe pour nous recevoir. Après les salutations d’usage, il chercha à m’apitoyer sur la misère du temps, ce qui était relativement facile, puis il me proposa à brûle-pourpoint de me présenter ses femmes, chose à laquelle j’aquiesçai. C’est un usage assez répandu en Afrique dans les pays fétichistes. Bientôt elles arrivèrent deux par deux, militairement. Elles s’arrêtèrent à quelques pas. Leur époux les fit aligner les talons réunis. Le vieil anthropophage avait décidément pris plaisir aux manœuvres de nos Sénégalais. Toute cérémonie de ce genre a toujours un but, mais je m’efforçais vainement de trouver le mobile auquel avait obéi Makourou. Il se chargea lui-même de me l’expliquer. Ses femmes étaient vêtues de pagnes confectionnés avec les étoffes offertes par le commissaire GENTIL. Ces pagnes étaient déjà bien usés ainsi que j’avais pu le constater ; en conséquence, il me demandait de les remplacer. Le roi des Mandjias était un vieux mendiant et je le sus encore par la suite lors de mon retour. Je lui donnai satisfaction dans la mesure de nos ressources, nous devînmes ainsi de bons amis, et j’appris avec quelque regret sa mort l’année dernière.

Makourou nous guida à travers son village. C’était plutôt un campement qu’une installation durable. Les habitants cultivaient quelques plantes alimentaires ou fétiches, mais ils n’avaient point planté le Ficus Rokko qui est cultivé ailleurs pour son écorce avec laquelle on fabrique des pagnes. Leur opinion était la suivante : une bouture de Ficus met des années pour devenir un grand arbre en état d’être écorcé. Or pouvaient-ils espérer voir grandir un arbre qu’ils auraient planté tout petit ? Assurément non. Quant à leurs enfants et petits- enfants, il ne fallait pas y songer.

On nous fit cet aveu pénible : parmi les hommes réquisitionnés comme porteurs, les uns mouraient en route de fatigues et de privations, les autres, dès qu’ils rentraient dans leur village, étaient incapables de procréer tant ils étaient épuisés. Plus tard TOQUÉ me raconta exactement la même chose. La famine étreignait tout le village que quatre ans plus tôt GENTIL avait trouvé en pleine prospérité, le portage était la principale cause du mal, et il ne pouvait pas en être autrement.

Pendant une partie de l’année presque tous les hommes étaient occupés à porter des charges sur la route de ravitaillement, ou à travailler à l’aménagement de cette route, ou encore à faire des corvées dans les postes, corvées dont l’utilité n’était pas toujours immédiate. Pendant ce temps non seulement les cultures étaient négligées, mais encore le peu de plantes vivrières qui poussaient dans les champs étaient réquisitionnées par les Européens ou les Sénégalais, garde-pavillons, elles servaient à l’alimentation des miliciens, des boys et des porteurs s’il en restait, et la plupart du temps on donnait aux porteurs l’équivalent de la ration en perles bayacas, la monnaie du pays, ils gardaient les perles, mais mouraient de faim en s’acquittant de leur dure corvée, ou bien « chapardaient » des vivres quand ils trouvaient des cultures à proximité de la route. Ce chapardage est encore une des causes de la fuite dans la brousse des villages établis à proximité de la ligne d’étapes reliant la Tomi au Gribingui.

A cette époque de l’année (novembre) ni le manioc, ni les patates n’étaient encore en état d’être récoltés ; le sorgho n’était pas encore mûr. D’ailleurs en quelques semaines toute la récolte serait consommée, tant les champs étaient d’étendue restreinte. Les habitants étaient donc condamnés à vivre exclusivement de tubercules de plantes sauvages qu’ils allaient déterrer dans la brousse. La plupart de ces tubercules étaient vénéneux, du fait qu’ils renfermaient soit des glucosides non encore étudiés, soit simplement de l’acide cyanhydrique. Pour les rendre comestibles, il fallait les couper en tranches, les laver à grande eau et les faire macérer très longtemps. Ensuite on les faisait cuire pendant plusieurs heures, on les lavait de nouveau, on les réduisait en poudre et l’on soumettait à un dernier lavage ; on laissait déposer l’amidon qui, décanté et séché, donnait une belle farine blanche rappelant la farine de manioc. Apparence trompeuse, malgré les précautions prises, la pâtée qu’on préparait avec cette farine était peu appétissante, souvent très amère, et elle donnait parfois des coliques.

Nombreuses sont les plantes du centre africain qui peuvent fournir ces vivres de famine. Le Tacca pinnatifida est une des espèces les plus répandues. Une aroïdée très ornementale, qui vient d’être baptisée Hydrosme Chevalierii Engler, servait aussi aux mêmes usages. Les fleurs qui paraissent avant les feuilles au commencement de la saison des pluies sont renfermées dans un large spathe d’un pourpre noirâtre. Le tubercule a la forme d’un disque et atteint parfois la dimension d’une soucoupe. Il paraît qu’il faut vraiment mourir de faim pour en consommer.

Mais les Mandjias faisaient surtout usage du tubercule d’un Dioscorea sauvage, à tiges épineuses et à feuilles composées de trois folioles. Les tubercules sont formés de plusieurs renflements digités ; il fallait faire des trous profonds de plus de 40 centimètres pour les déterrer, aussi les hommes valides inoccupés ainsi que les femmes et les enfants, passaient, en cette saison, le plus clair de leur temps à faire cette cueillette à travers la brousse. Le soir ils revenaient avec de pleins paniers de cette igname, et les femmes s’occupaient tous les jours suivants à les préparer suivant le procédé qui a été expliqué plus haut. Il existe encore une autre igname sauvage, celle-là à feuilles entières, vivant dans les endroits frais et très boisés qui est aussi très recherchée.

Les tubercules étaient enterrés à plus d’un mètre de profondeur mais ils étaient d’une taille extraordinaire. Quelques-uns atteignaient la grosseur du bras et pouvaient être confondus avec ceux du Dioscorea alata cultivé. Un jour notre cuisinier fit cette confusion. Il avait acheté aux indigènes un de ces gros tubercules et nous en avait fait cuire un plat en guise de pommes de terre. Malgré une cuisson prolongée, les morceaux avaient conservé une grande amertume. Les boys en mangèrent beaucoup contrairement à nos conseils mais n’en furent pas incommodés.

Les Mandjias font encore usage des jeunes feuilles de quantité de plantes de la brousse : feuilles de jute et de corchorus, écorces d’un Grewia, feuilles d’un Pterocarpus, gommes de différents arbres. Nous les avons vu préparer de l’huile avec les graines d’une cæsalpiniée nouvelle voisine du genre Tetrapleura.

Ils mangent les limaces, les grenouilles, tous les petits mammifères qu’ils peuvent capturer, enfin une grande quantité d’insectes et notamment les termites ou fourmis blanches dont ils ramassent des paniers entiers, à l’hivernage lorsque les mâles prennent leur vol.

Malgré ces quelques ressources supplémentaires ils sont tous prodigieusement maigres, et les épouses de Makourou furent les seuls personnages non affamés que nous rencontrâmes. J’ai vu des mères introduire de force des calebasses d’eau dans la gorge des enfants pour les faire taire lorsqu’ils suçaient en vain leurs seins taris.

Le cannibalisme est ici une conséquence de la misère. Aussitôt pris, les ennemis sont tués[54], leurs corps et ceux des guerriers ennemis qui tombent sur le champ de bataille sont coupés en morceaux, grillés, dépouillés de la peau, puis bouillis et assaisonnés de tabac en feuilles vertes. Tous les hommes prennent part au festin ; les femmes et les enfants en sont exclus. Le chef reçoit en plus de sa part le cœur et le foie[55].

Les Mandjias n’ont pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe ou d’écorce battue couvrant les organes sexuels. Quelques-uns se jetaient sur mon papier à herbier convoitant les caleçons qu’ils espéraient s’y tailler. Tatoués sur la poitrine et le ventre mais non sur le visage, ils portent des anneaux dans le nez, parfois des pailles dans les ailes et même dans la cloison ; un cylindre de bois à la lèvre supérieure et parfois à la lèvre inférieure. Les hommes et les femmes s’enduisent le corps de graisse et se peignent avec le bois rouge qu’ils vont acheter aux Ndis de Krébedjé.

Hommes et femmes sont ordinairement peu tatoués. Chez les femmes les oreilles et les lèvres sont percées et on introduit dans le trou des ornements très divers. Les enfants, et aussi parfois les adultes, portent suspendus au cou les amulettes les plus diverses, ongles ou dents d’animaux, graines de certains arbres, etc.

Mais la parure nationale des hommes est constituée par des files de bracelets formés par des spirales de fer plat qui couvrent tout l’avant- bras ou la jambe de la cheville au mollet.

Les cases sont rondes, couvertes d’un toit pointu en paille, médiocrement élevées. Le mur circulaire en terre mesure à peine 40 centimètres de haut, le sol de la maison est en contrebas de 30 centimètres environ. La porte est petite et il faut marcher sur les mains pour entrer. Dans l’intérieur on trouve les ustensiles habituels de cuisine dont se servent les nègres, quelques amulettes, des peaux de bêtes. Près de la porte on cultive au dehors des végétaux d’ornement comme fétiches. Le dessin de la page 113 représente une de ces cases avec un plant de Colocasia antiquorum de chaque côté. Mais ce qui frappe le plus dans un village mandjia, c’est l’abondance des fétiches qu’on y voit. Il y en a partout, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des demeures. Certains arbres, certains piquets sont littéralement couverts d’offrandes, d’ex-voto sous la forme de petites bottes de paille, de plumes d’oiseaux, de morceaux d’étoffes, etc. On verra une de ces places fétiches sur le dessin précédent fait d’après une photographie. Je n’ai pu pénétrer la signification de ce débordement de grigris (c’est ainsi que nos Sénégalais nomment tous les objets hétéroclites fixés à certains arbres ou à certains objets). Il est toutefois peu probable que ce soit la manifestation extérieure d’un culte quelconque.

Quand on veut se marier on achète sa femme avec des bijoux de cuivre[56], des flèches, des javelots, des couteaux. L’arrangement conclu on envoie sa mère ou sa première femme passer trois jours près de la fiancée en lui portant de la farine ; le troisième jour celle-ci revient avec la fiancée auprès du mari. On se livre alors aux réjouissances ordinaires : libations de pipi, grand festin, tamtam. Si la femme se comporte mal le mari la frappe et la renvoie chez ses parents qui la châtient. Enfin si elle est coupable d’adultère on se contente encore de la frapper, mais on tue le séducteur d’un coup de sagaie.

L’organisation politique est très lâche. Chaque chef commande tout au plus dans un territoire grand comme un de nos cantons et son autorité y est faible. Elle n’est pas héréditaire ; elle passe, après la mort du titulaire, à l’un des vieillards les plus renommés pour ses exploits ou pour sa connaissance des innombrables grigris que vénèrent les Mandjias.

[Note 43 : Je n’ai jamais pu voir l’arbre qui produit le bois à teinture rouge dans l’Oubangui. Il est probable que c’est comme sur la côte de Guinée une légumineuse appartenant soit au genre Baphia, soit au genre Pterocarpus. Il n’existe plus dès qu’on monte au Nord de l’Oubangui, aussi les Bandas et les Mandjias qui en font aussi usage sont obligés de l’acheter soit aux Sabangas soit aux Banziris.]

[Note 44 : L’amende est de 10 sagaies, 20 flèches, 3 ou 4 bracelets.]

[Note 45 : Payé par le meurtrier, d’un homme ou d’une femme de tribu étrangère au chef de village auquel appartenait la victime ; il se rachète en donnant une jeune fille.]

[Note 46 : Deux petites poutres pesantes sont attachées aux pieds du patient. S’il y a circonstances atténuantes, le patient est autorisé à se servir de liens tenus à la main avec lesquels il soulève les poutres en marchant.]

[Note 47 : On fait bouillir l’écorce ou la racine de certains arbres et on jette le liquide dans du pipi. Les poisons les plus foudroyants n’agissent pas avant trois ou quatre jours. Le poison est souvent employé par les Bandas pour se débarrasser d’un ennemi ou d’un gêneur.]

[Note 48 : Avant l’arrivée des blancs, le prix d’une femme était : 6 bingui (bracelet cuivre rouge), 60 kokoras (flèches), 8 doudou (sagaies). La dot actuelle est de 300 flèches neuves (kokora oroni), 30 doudou, 4 mvolas (boucliers), 10 ndoudo (couteaux de jet), 300 petits colliers de perles bayacas multicolores, 5 colliers de perles baptoros sphériques turquoises. M. Toqué en conclut que les marchandises des blancs font prime. J’y vois au contraire que les perles n’ont plus de valeur, le pays en regorgeant et d’autre part que les femmes se font rares par suite de l’émigration.]

[Note 49 : Quand un village va en expédition, il emmène tout, même les femmes et les enfants d’un certain âge. On laisse seulement les femmes âgées pour garder les cases.]

[Note 50 : Dr J. DECORSE, Du Congo au lac Tchad, Paris, 1906, p. 40-43, 57-58.]

[Note 51 : BRUEL, L’Occupation du bassin du Tchad, p. 41.]

[Note 52 : M. TOQUÉ n’est pas éloigné de croire que les Pahouins seraient des Mandjias qui auraient pris la route du S.-O. au lieu de celle du N.]

[Note 53 : CLOZEL, Les Bayas (notes ethnographiques et linguistiques). Paris, 1896.]

[Note 54 : Toutefois les enfants et les adolescents sont conservés comme captifs ; jadis ils étaient vendus à Senoussi.]

[Note 55 : Les vieilles femmes sont tuées, mais non mangées.]

[Note 56 : Le cuivre venait autrefois du Haut-Bahr Sara.]

CHAPITRE V

GÉNÉRALITÉS SUR LE HAUT-CHARI

* * * * *

Nous donnons le nom de Haut-Chari au pays accidenté et très rocheux où la plupart des tributaires du lac Tchad prennent leurs sources et serpentent dans des lits plus ou moins torrentiels avant d’aller former, à partir de la neuvième parallèle, les grandes rivières au cours très lent dont la réunion forme le Chari proprement dit. Il serait oiseux d’en définir ici les limites d’une manière détaillée. Au S., une ligne de plateaux ferrugineux, des crêtes de quartzites souvent mal accusées, des kagas de gneiss et de granit formant des sortes de dômes isolés les uns des autres, séparent cette région du bassin du Haut-Oubangui. A l’O. elle confine à l’éventail des rivières du Haut-Logone, région presque totalement inconnue ; à l’E. une ligne artificielle la sépare des territoires du sultan Senoussi, région du Chari-oriental, dont nous nous occuperons dans un autre chapitre. Au N., la neuvième parallèle la sépare du Chari-moyen, région totalement différente, presque sans relief, avec de grandes plaines argileuses et de fertiles coteaux sablonneux où les émergences de rochers ne sont plus que de rares exceptions.

Au XIXe siècle le pays qui nous occupe a été très peu pénétré par les chasseurs d’esclaves. Il était trop éloigné des centres foulbés de l’Adamaoua et des routes de caravanes suivies par les marchands nubiens et ouadaïens. Quant aux Baguirmiens ils trouvaient un champ d’action suffisamment avantageux chez les laborieuses et prolifiques tribus Saras vivant entre la neuvième et la onzième parallèle.

C’est à partir de 1880 seulement que les grands pourvoyeurs d’esclaves, Rabah et Senoussi, ont envoyé leurs hordes de bazinguers dans le Haut- Chari. Dans beaucoup de villages bandas et mandjias la venue de ces razzieurs, que les autochtones nomment les rabi, les tourgou ou smoussou, a laissé un pénible souvenir, cependant il ne semble pas que les chasses à l’homme en cette contrée aient été jamais bien fructueuses.

Dès la fin d’octobre les pluies dans le Haut-Oubangui deviennent rares et aux premiers jours de novembre les incendies de brousse sont fréquents. Du haut de chaque kaga ou du bord de chaque plateau on contemple toutes les nuits des foyers illuminés vers les différents points de l’horizon et pendant le jour on voit s’élever dans le ciel de hautes colonnes de fumée autour desquelles tourbillonnent un grand nombre d’oiseaux de proie. Les indigènes moins absorbés dans leurs villages par les soins de la culture commencent à reprendre la vie de brousse et retracent les anciennes pistes cachées par les herbes à demi desséchées. Les uns vont recueillir certaines plantes, les brûlent et en lessivent les cendres pour obtenir le sel dont ils font usage pour la préparation de leurs aliments, les autres vont s’établir à proximité des ruisseaux, ils en barrent le cours, épuisent l’eau de certaines cuvettes ou bien fouillent la vase avec des nasses verticales spéciales pour capturer les poissons qui ont remonté le courant au moment des hautes eaux. D’autres enfin, les chasseurs, se répandent sur les plateaux ferrugineux arides pour y faire l’ouverture de la chasse. Les herbes y sont plus courtes et plus fines en beaucoup de places, elles ont brûlé dès le commencement d’octobre et sur la cendre a poussé un gazon verdoyant formé de petites herbes dont les antilopes sont très friandes. Ces animaux ne sont pas encore réunis en grands troupeaux, ils vivent par couples accompagnés des petits. Ils sont peut-être plus défiants qu’en toute autre saison, mais l’indigène a de plus grandes facilités pour les surprendre en rampant dans les hautes herbes.

Les chasseurs qui n’ont pas de fusil tendent des pièges sous les galeries forestières ou bien creusent des fosses pour la capture du gros gibier. En cette saison, il n’est pas jusqu’aux plus jeunes enfants qui ne cherchent à pourvoir à leur vie en capturant un tas de rongeurs bien meilleurs que les chenilles et les sauterelles dont ils ont fait une partie de leur nourriture pendant l’hivernage.

Le mois de novembre est pour tout le monde le plus favorable pour courir la brousse soudanaise. Les pluies ont cessé ; les nuits sont tièdes sans être lourdes. On couche en plein air, sans tente et l’on n’est point cependant incommodé par le froid.

Le moment était, de toutes façons, propice pour nous mettre en route. MARTRET, qui venait d’être atteint par une fièvre hématurique, allait beaucoup mieux. Il commençait à reprendre ses occupations au jardin d’acclimatation et pendant plus d’un an il allait rester là loin de nous à lutter contre une foule de difficultés pour accomplir la belle tâche qu’il avait bien voulu assumer.

Quant à DECORSE, il nous inspirait toujours, à cause de sa santé, les plus grandes inquiétudes. Il fut convenu qu’il ne nous accompagnerait pas dans le pays de Senoussi, mais demeurerait à Fort-Sibut un mois ou deux, et suivant que son état s’améliorerait ou non, il continuerait le voyage pour nous rejoindre vers le N., ou bien rentrerait seul en France. Il ne rentra point et après sept mois de séparation nous devions nous retrouver à Fort-Archambault.

Le 12 novembre 1902, nous nous séparions en deux groupes : je partais avec COURTET vers le Gribingui, tandis que mes deux autres collaborateurs restaient à Krébedjé.

La route de Fort-Sibut à Fort-Crampel a été bien des fois décrite. On la parcourt ordinairement en six étapes. Le premier soir on couche à la Mpokou, le second au petit poste des Ungourras, le troisième au petit poste de Dekoua et à quelques centaines de mètres du campement on se trouve dans le bassin du Chari. On passe ensuite successivement à la Nana, puis au campement des Trois-Marigots et le sixième jour on est à Fort-Crampel.

Par suite d’arrêts nécessités par nos études, je mis un peu plus de temps pour franchir les 160 kilomètres qui séparent les deux chef-lieux de cercle qui constituaient à cette époque le territoire civil du Tchad.

Le 21 novembre seulement nous franchissions le Gribingui et nous restions au Bandéro jusqu’au 27, date de notre départ pour Ndellé. Ensuite pendant toute une semaine je cheminai avec mon compagnon dans les contrées situées à l’E. du Gribingui avant d’atteindre le pays de Senoussi.

La mission parcourut d’abord le district habité par les Tambagos jusqu’au Kaga Mbra, puis une zone, large d’une centaine de kilomètres, traversée par le Koukourou et le Bamingui, absolument déserte à la suite des incursions de Rabah et de Senoussi. On arrive enfin le 4 décembre aux kagas Djé et le 6 aux kagas de Balidja (Pongourou), où sont situés les premiers villages du pays de Senoussi.

Je n’ai donc pu en définitive consacrer qu’un mois à l’étude du Haut- Chari au moment de l’aller. Je devais voir le même pays un an plus tard pour rentrer en France en me rendant par Fort-Archambault à Fort- Crampel. Je remontais alors le cours du Bamingui puis du Gribingui jusqu’à Fort-Crampel et refis ensuite en sens inverse la route d’étapes. COURTET et DECORSE suivirent aussi la même voie.

Nos recherches dans la région du Haut-Chari, si elles se sont prolongées moins longtemps que dans d’autres parties de l’Afrique centrale, ont cependant été assez complètes pour que nous puissions donner un aperçu général sur le pays.

Sa principale richesse actuelle est le caoutchouc fourni par la liane Banga (Landolphia owariensis).

Les troupeaux d’éléphants sont assez nombreux, cependant beaucoup moins que dans le Haut-Oubangui, et aujourd’hui que les réserves d’ivoire des indigènes sont épuisées, on peut espérer seulement une production annuelle de quelques tonnes. Nous sommes même certain que cette quantité ira en diminuant de jour en jour, dans quelques dizaines d’années l’éléphant sera devenu là aussi rare qu’à la Côte d’Ivoire, à la Guinée française ou dans le Haut-Niger.

En dehors du caoutchouc et de l’ivoire on ne connaît actuellement aucun produit pouvant donner lieu à un commerce d’exportation vers l’Europe. Pas de minerais exploités[57], pas de produits végétaux de grande valeur sous un petit volume ; élevage actuellement difficile à cause de la présence dans beaucoup d’endroits des mouches tsé tsé ; industrie indigène absolument rudimentaire.

Du reste le commerce local n’existe pas à proprement parler. On n’échange quelques produits que pour acquérir des femmes ou des esclaves.

Le Gribingui est poissonneux, mais comme il y a peu d’habitants sur les rives, la pêche n’y est pas active. Nous n’y avons point vu de barrages coupant le fleuve d’une rive à l’autre.

Les hippopotames remontent à la saison des pluies, bien en amont de Fort-Crampel ; les crocodiles vivent tout le long du fleuve, mais en amont du campement des Routos on n’en voit que de petite taille.

On rencontre encore dans la rivière une grande tortue plate à carapace molle, le corps est d’un blanc rosé en dessous, brun en dessus. Les Kabas la nomment Sin, les Yacomas Néko, les Banziris Kounda et les Kotokos Mbéli.

Cet animal a les pieds palmés, c’est un excellent nageur ; parfois il se repose sur les talus de la rivière et lorsqu’ils le surprennent dans cette position les pagayeurs l’assomment à coups de perches. La viande est très appréciée des noirs et préférée à celle du poisson. Les œufs sont aussi comestibles mais peu goûtés des Européens.

Nos pagayeurs au moment du retour capturèrent un exemplaire de cette tortue de taille remarquable. Le corps (non compris la tête) mesurait 75 centimètres de long, 60 centimètres de large et 22 centimètres de haut. Il pesait environ 25 kilogrammes et tous les pagayeurs firent avec un succulent repas.

Dans le Haut-Chari mon attention fut particulièrement attirée sur un groupe de plantes, chargées d’octobre à novembre de fruits mûrs, noirâtres, disposés en grappes rappelant nos raisins, ce qui les a fait nommer par les Européens les vignes sauvages du Chari. Les grains peuvent se manger ; ils sont un peu sucrés et surtout astringents ; du reste la pulpe est mince et entoure un ou deux pépins très gros. Les enfants ne les recherchent même pas et il faut aux Blancs une très grande bonne volonté pour leur trouver quelque analogie avec nos chasselas.

Cependant presque tous les voyageurs, DYBOWSKI, MAISTRE, FOUREAU, ROUSSET, TRUFFERT, ont parlé de ces vignes sauvages et quelques-uns ont pensé qu’il serait possible de les utiliser soit par sélection pour en obtenir des raisins, soit en les employant comme porte-greffes pour la vigne de nos pays.

Ces mêmes ampélidées et des espèces voisines avaient attiré déjà l’attention il y a une trentaine d’années sous le nom de Vignes du Soudan. Des graines en furent rapportées du Haut-Sénégal par TH. LÉCARD et mises dans le commerce au moment où le phylloxéra dévastait le midi de la France. Beaucoup de personnes virent dans ces plantes la panacée pour reconstituer les vignobles anéantis. Il fallut la monographie du célèbre ampélographe J.-E. PLANCHON[58] pour remettre les choses au point. A la suite d’une étude approfondie de ces plantes, il montra qu’il n’existait pas de véritables vignes en Afrique tropicale, mais d’autres ampélidées appartenant les unes au genre Cissus, les autres à un genre nouveau Ampelocissus. C’est à ce dernier qu’il faut rapporter les vignes de Lécard, de Chantin, de Faidherbe, dont la notoriété fut grande vers 1884. Ce sont des plantes admirablement adaptées aux plateaux soudanais, arides pendant six mois chaque année. Elles possèdent des tubercules fusiformes et charnus enfoncés profondément dans le sol. Aux premières rosées, des pousses herbacées sortent de terre et rampent sur le sol ou s’attachent aux herbes ou aux arbustes voisins à l’aide de leurs vrilles. Quelques espèces ont des tiges charnues qui ne se lignifient que très tard. Elles fleurissent à l’arrivée des pluies et les fruits noirs ou d’un rouge noirâtre mûrissent à la fin de la saison des pluies, c’est-à-dire à l’époque où nous nous rendions au pays de Senoussi. Les feuilles sont alors ordinairement tombées. Les oiseaux mangent les baies et sèment les graines sur les plateaux, dans les rochers et le long des rivières, stations où vivent de préférence ces plantes. Peu de temps après, les tiges aériennes se dessèchent ; l’incendie des herbes passe, les consume et de nouveau le tubercule émet des pousses au printemps suivant. Il serait impossible de cultiver en France des plantes ayant un mode de vie si spécial. Il est aussi fort douteux qu’un greffage de vigne vraie prenne s’il était fait sur ces espèces.

Les Ampelocissus se distinguent des vignes (Vitis) par les caractères suivants :

Les quatre ou cinq pétales sont libres, étalés au moment de la floraison, alors qu’ils sont soudés en capuchon dans les vraies vignes, les graines sont naviculaires, à pointe très courte, au lieu d’être pyriformes comme dans le raisin. Enfin, d’après PLANCHON, les vrais Vitis ont toujours, à l’état sauvage, les pieds mâles séparés des pieds à fleurs fertiles, tandis que dans les Ampelocissus on rencontre les deux sortes de fleurs sur la même plante. Les grappes de fruits sont peu fournies ; même dans l’Ampelocissus Chantinii les baies sont à peine comestibles. Cependant à plusieurs reprises on a essayé d’en faire du vin en Sénégambie. Cela doit donner une boisson détestable si l’on en juge par l’astringence des fruits, et cette liqueur ne doit sans doute pas valoir le vin de Bir (Sclerocarya Birrœa) que les Soudanais du Niger savent fabriquer.

L’étude des fausses vignes de l’Afrique centrale, que j’avais recueillies au cours de mon voyage a été faite par M. GILG, du Musée botanique de Berlin. Il en existe une quinzaine d’espèces dans le bassin du Chari ou dans le Haut-Oubangui. Les unes sont des Cissus, les autres des Ampelocissus.

Celle dont les sarments ressemblent le plus à notre vigne ordinaire est l’Ampelocissus Chantinii (Lécard) Planch., espèce rendue célèbre par les publications de LÉCARD. Les tiges annuelles n’apparaissent qu’aux premières pluies et rampent sur le sol ou bien grimpent dans les arbustes et s’élèvent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur. Les feuilles cordées à la base sont à 3 ou 5 lobes peu profonds et denticulées sur les bords. Les fruits sont noirâtres à maturité. Elle est spéciale au N. du Soudan et ne paraît pas s’avancer au N. du 10e parallèle : nous l’avons observée en abondance dans les pays Saras, autour du lac Iro, dans tout le Baguirmi et jusque dans le Dar-el-Hadjer et le Débaba près du Fittri.

Les autres fausses vignes les plus répandues sont :

L’Ampelocissus multistriata (Baker) Planch., reconnaissable à ses feuilles composées, comme dans la vigne vierge, formées de 5 folioles digités. Les fruits à maturité sont de la grosseur des grains de raisin et d’une couleur noirâtre. Il est commun à Ndellé, autour du lac Iro et dans le Pays des Niellims ;

L’Ampelocissus bombycina (Baker) Planch. ressemble davantage à la vraie vigne. Les sarments ont de 0m,50 à 2 mètres de long et s’étalent sur le sol ou s’élèvent en buissons. Les feuilles sont assez profondément découpées en 3 ou 5 lobes et sont couvertes en dessous d’un tomentum roux-ferrugineux. C’est vraisemblablement cette espèce que le capitaine TRUFFERT a figurée sous le nom de Vigne à feuilles ordinaires à tige rugueuse[59] ;

Le Cissus palmatifida (Baker) Planch. a les feuilles encore plus profondément découpées ; elles sont en dessous velues et blanchâtres. Les tiges ont seulement 0m,50 de long. La plante croît surtout dans les savanes incendiées chaque année ; elle est très commune dans le pays de Senoussi. Dans le travail de TRUFFERT elle est appelée Vigne à tige lisse et à feuille à limbe découpé ;

Le Cissus populnea Guill. et Perr. est l’espèce la plus commune dans le Haut-Chari et le Haut-Oubangui. Elle vient de préférence dans les rochers et foisonne sur le kaga Bandéro. Tantôt elle forme des buissons rigides ayant à peine 1 mètre de haut, tantôt elle s’élève jusqu’à 10 mètres dans les arbres. Elle se distingue facilement des espèces précédentes par ses larges feuilles cordiformes entières. Les rameaux jeunes sont blanchâtres et glauques.

Les fruits d’un rouge-noirâtre à maturité avec une pruine glaucescente à leur surface, ont la taille d’une très grosse cerise et renferment un fort noyau à l’intérieur. Nous l’identifions sans aucun doute avec la vigne à feuilles en forme de cœur figurée par TRUFFERT.

Tout près de cette espèce se place le Cissus cæsia Afzel. à rameaux courts couverts d’une pruine bleuâtre et le Cissus bignonioides, Schweinf., du bord des rivières, à longues tiges présentant des ailes subéreuses. Ces deux espèces existent aussi dans le Haut-Chari et le pays de Senoussi ;

Enfin le Cissus cornifolia (Baker) Planch. a des tiges ligneuses dressées, dépourvues de feuilles une grande partie de l’année. Celles-ci sont petites, oblongues, entières. Les fruits sont en grappes dressées d’un noir-violacé à maturité.

Nous nous sommes un peu étendus sur ces ampélidées afin que les voyageurs qui nous suivront ne soient pas tentés à leur tour d’attirer encore l’attention des géographes et des coloniaux sur ces fameuses vignes fort intéressantes au point de vue scientifique par suite de leurs adaptations mais qui sont sans intérêt pour la viticulture.

Il est du reste fort douteux que la culture de la vigne commune arrive à s’implanter en Afrique tropicale. Les semis de chasselas faits par MARTRET au Jardin de Fort-Sibut n’ont pas germé. Dans quelques jardins du Sénégal et du Congo j’ai vu des pieds de vignes cultivés en treille ou le long des maisons, mais même avec beaucoup de soins ils ne produisaient que quelques grains de raisin et d’assez piètre qualité. D’ailleurs ce n’est pas pour y cultiver la vigne que la France s’est implantée en Afrique centrale.

L’arbre à beurre d’Afrique (Butyrospermum), le Karité des Sénégalais, est une des essences les plus caractéristiques de la partie du bassin du Chari comprise entre le 7e et le 10e parallèle, mais c’est surtout entre le 8e et le 9e degré 1/2 qu’il abonde. Au Soudan nigérien on le trouve en grande quantité du 11e au 12e parallèle, l’aire de cette espèce fait donc au Soudan une bande qui s’incurve de 2 degrés vers l’équateur au centre de l’Afrique. Ce Butyrospermum, identique à la plante de la Guinée et du Soudan français, forme une espèce à part reconnue d’abord par L. PIERRE, l’auteur de la Flore forestière de Cochinchine, et nommée dans ses notes manuscrites Butyrospermum mangifolium pour le distinguer du B. Parkii, l’espèce commune au Dahomey, au Togo, et chez les Achantis. Dès 1876, POTAGOS avait signalé la présence de cet arbre dans le pays des Kreich, sur la limite des bassins du Chari et du Nil. En septembre 1892 la mission C. MAISTRE le rencontrait sur les bords du Gribingui. Les Bandas et les Mandjias font peu usage du beurre de Karité et paraissent lui préférer la graisse de termites.

Au contraire chez les peuples des confédérations Ndoukas et Saras cette matière grasse est d’un usage constant pour la cuisine et surtout pour la toilette. Tous ces peuples mangeraient leurs pâtes de mil ou leurs légumes, simplement bouillis dans l’eau, plutôt que d’y mettre du beurre de Karité, s’ils n’ont que la stricte quantité leur permettant de s’oindre le corps et surtout la chevelure. L’odeur nauséeuse que les Européens trouvent aux nègres est due en grande partie aux graisses et huiles rances dont ils s’enduisent constamment et cela ne se pratique pas seulement au centre de l’Afrique, mais chez tous les peuples africains chez lesquels j’ai vécu. Même à Dakar et à Saint-Louis, plus d’une grande dame métis et plus d’une belle demi-mondaine sénégalaise, qu’elle soit Wolofe ou Peule, a conservé l’habitude de s’enduire le corps avec la graisse de Karité et c’est sans doute la raison pour laquelle les paniers de cette denrée enveloppés de feuilles d’arbres pénètrent si loin des lieux de production. C’est un produit pour la toilette des femmes et même des hommes, au même titre que les pommades parfumées.

Même dans sa zone de prédilection le Karité n’existe pas partout. Il manque complètement dans les grandes plaines argileuses où abondent certaines combrétacées ; il n’existe pas le long des rivières ni dans les terrains marécageux ; il est rare aussi qu’on le rencontre au haut des plateaux ferrugineux ou sur les massifs granitiques. Il est ordinairement abondant à leur base dans les terrains sablonneux détritiques ou sur les pentes rocailleuses. Il recherche aussi les terres profondes, riches en humus et prend un développement magnifique dans les terrains cultivés avoisinant chaque village.

Le Butyrospermum du Haut-Chari est ordinairement dépourvu de feuilles en novembre, décembre. En janvier, il épanouit ses gros bouquets de fleurs blanches très parfumées, fort visitées par les abeilles ; en même temps il développe ses feuilles par petites touffes à l’extrémité des rameaux. Elles sont d’abord rosées et prennent une teinte verte et luisante beaucoup plus tard.

Les fruits mûrissent du 15 mai au 15 juillet. On les trouve en grande quantité sous les arbres après chaque tornade. Le sol en est parfois tout jonché et l’on a l’illusion d’être dans un verger couvert de pommes à l’automne, en Normandie, lorsque, après un coup de vent, les fruits se sont détachés des pommiers en grand nombre. Du reste les karités, tamariniers et ficus dans les champs cultivés entourant les villages saras ne sont pas sans analogie avec les champs de poiriers et de pommiers autour de nos fermes du Bocage normand. Ces pommes de karité, écorchées en tombant, répandent sous les arbres une bonne odeur de fruits mûrs lorsque le soleil a desséché la pluie consécutive à la tornade. C’est alors que les femmes et les enfants viennent faire la récolte. Ils recueillent les fruits tombés dans de grands paniers tressés en fibres de palmiers, les rapportent au village et les étalent au soleil sur des claies. Ceux qui sont mûrs à point et très beaux sont bientôt triés par les enfants et leur mince mésocarpe sucré et onctueux comme la chair du fruit de l’Avocatier, constitue pour eux un régal. Cette pulpe d’un jaune clair est réellement agréable et pour ma part je trouve que les pommes de karité constituent le plus exquis fruit de table de la brousse africaine, à l’exception toutefois du fruit d’une autre sapotacée, le Synsepalum dulcificum, délicieux dessert de la forêt congolaise dont il a été question dans le deuxième chapitre.

Les autres fruits de karité sont débarrassés de leur pulpe par des lavages à grande eau. D’autres fois on les enterre et la pulpe se décompose ou est mangée par les larves d’insectes. La noix de Karité est alors à nu, sa forme, sa couleur et sa taille rappellent le marron d’Inde.

Pour extraire la graisse, on enlève la coque, et l’amande blanchâtre formée d’un gros albumen riche en matière grasse, est ensuite pilée dans un mortier à couscous. Cette pulpe est immédiatement mélangée avec de l’eau dans une marmite en terre, puis on soumet cette mixture à l’ébullition. La matière grasse entre en fusion et vient surnager à la surface ; on la retire en décantant et on la laisse figer en pains. Pour obtenir du beurre très pur, il suffit de faire fondre la masse une seconde fois et quand elle est à l’état liquide on laisse tomber dans le récipient quelques gouttes d’eau froide qui fusent en entraînant toutes les impuretés et surtout en faisant disparaître le goût de rance et l’odeur spéciale que garde toujours le beurre de karité vendu sur les marchés soudanais. Ainsi traité, il peut servir à la place du beurre ordinaire ou du saindoux pour la préparation des aliments européens. J’en ai fait usage pendant de nombreuses semaines au cours de mon premier voyage dans la boucle du Niger et l’ai trouvé excellent.

[Note 57 : Le minerai de fer est exploité par les indigènes dans quelques endroits.]

[Note 58 : In ALPHONSE ET CASIMIR DE CANDOLLE, Monographiæ Phanerogarum, vol. V, Ampelideae, Paris, 1887.]

[Note 59 : J. TRUFFERT, Le Massif des Mbré, in Rev. gén. des sc., 30 janvier 1903, p. 82.]

CHAPITRE VI

LE SULTAN SENOUSSI

I. Origines de Senoussi et de son État. — II. Sa personnalité, sa vie à Ndellé. — III. Sa puissance militaire. — IV. Comment le sultan exploite le pays.

* * * * *

Le séjour de cinq mois que je fis avec COURTET dans les Etats du sultan Senoussi constitue le plus important épisode de notre voyage en Afrique centrale. C’est dans cette contrée, à la limite des trois bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil que nous avons fait les plus intéressantes de nos études. Avant d’entrer dans leur détail, il est utile de dire dans quelles conditions elles ont été poursuivies et de présenter l’homme auquel la science est en grande partie redevable des collections que nous avons rapportées.

I. — ORIGINES DE SENOUSSI ET DE SON ÉTAT

Vers 1870 il existait encore, dans la région de savanes qui va du Chari au Bahr-el-Ghazal, une foule de ces trafiquants d’esclaves et d’ivoire dont SCHWEINFURTH nous a fait connaître l’existence de rapines autour de leurs retraites fortifiées ou zéribas. NACHTIGAL nous apprend que dès 1872 le sultan du Ouadaï avait déjà porté les limites de son empire et en même temps celles de l’Islam au-delà du Kouti jusqu’aux tribus Niams- Niams du Dar Banda. Dans le Kouti vivaient un certain nombre de marchands bornouans, baguirmiens, foriens qui achetaient les dents d’éléphants et le bétail humain pour les caravaniers se dirigeant sur le Ouadaï et ensuite sur Banghazi en Tripolitaine, ou bien sur le Dar Four et ensuite Khartoum. Les mêmes trafiquants étaient aussi en rapports avec les caravaniers djellabas du Bahr-el-Ghazal. Le Dr PANAGIOTES POTAGOS, en juillet 1876, rencontra près des sources de la Mindja, sur la limite des bassins du Nil et du Chari, un agent de ZIBER-PACHA qui, en compagnie d’un roi kreich, emportait du pays Banda des charges d’ivoire et traînait une longue file d’esclaves.

Le père de Senoussi[60], Abou-Bakar, était l’un de ces traitants qui rassemblaient et plus souvent razziaient l’ivoire et les esclaves dans les plaines du Dar-Kouti. Abou-Bakar appartenait à la famille royale de Baguirmi ; son grand-père, Naïm, était le frère d’Ab-del-Kader, le frère aîné de Gaourang qui régnait à Massénya avant l’invasion rabiste. Malgré cette descendance, ce n’était que l’un de ces chefs de zéribas qui pullulaient aux confins du bassin du Nil.

Des rapports fréquents existaient certainement entre Ziber-Pacha au Soudan égyptien et les traitants installés plus à l’O. comme Abou-Bakar. Les trafiquants du Kouti connurent donc les grands événements qui s’accomplirent au Soudan égyptien après la conquête du Dar Four par Ziber (1874)[61], c’est-à-dire son exil au Caire, la nomination de GORDON-PACHA aux fonctions de gouverneur général du Soudan égyptien, la révolte de Suliman-Bey, fils de Ziber et sa mort (1879) ; enfin la campagne de R. GESSI, officier italien au service de l’Egypte, qui s’efforça de réprimer ce soulèvement, et celle de LUPTON-PACHA chargé de poursuivre les chasseurs d’esclaves jusqu’aux limites du Nil et de l’Oubangui (1880), au cœur des pays Fertit où nul blanc ne s’était encore aventuré.

Par un pur hasard, l’expédition de LUPTON, au lieu de s’avancer du Dar Four directement vers l’O. où vivait Senoussi, se dirigea vers le S.-O. pour atteindre le Haut-Oubangui. Les trafiquants du Dar Kouti échappèrent à la répression. Bientôt la révolution mahdiste balayait tout le pays, qui pendant 15 années, resta complètement fermé, jusqu’au jour où les expéditions LIOTARD et MARCHAND pénétrèrent de nouveau dans le Bahr-el-Ghazal. Ces 15 années ont été mises à profit par Senoussi pour se reconstituer un Etat. De petit trafiquant il est devenu fondateur d’un véritable empire au moment même où toutes les puissances du centre africain s’écroulèrent ou s’émiettèrent. Chose curieuse, ce n’est point avec les débris d’autres sultanats qu’il a formé le sien, mais il l’a constitué de toutes pièces dans un pays presque neuf, je veux dire où aucun chef musulman n’avait encore asservi les arborigènes.

Il est intéressant de voir comment Senoussi sut s’associer à la fortune de Rabah, en acceptant une position toute subordonnée, jusqu’au moment où il crut possible de se séparer de lui et nécessaire de ne point l’imiter dans la lutte contre les Européens. Vers 1888 Rabah, avec une petite armée constituée aux dépens des dernières troupes du Suliman-Bey, envahit le Dar Rounga et le Kouti. Il n’agissait, ni au nom de Ziber, toujours retenu en Égypte, ni au nom du Madhi avec lequel il n’avait point de rapports. Il venait simplement chercher fortune pour son propre compte et tenter de se créer un Empire africain comme l’avait fait quinze ans plus tôt son maître Ziber. A cette époque Abou-Bakar venait de mourir et son fils, MOHAMMED SENOUSSI, âgé d’une trentaine d’années, avait pris sa place comme chef de zériba. On a dit que Senoussi avait fui à l’arrivée de Rabah au Kouti[62]. C’est de cette arrivée, au contraire, que date sa fortune. Il était alors de condition modeste, mais trafiquant habile il sut gagner les bonnes grâces du conquérant en lui procurant de la poudre et des capsules que Rabah n’avait pu obtenir directement du Ouadaï.

Le chef le plus important du pays résidait à Kalé (ou Kalia) au centre du Kouti. C’était le fils de Mohammed Koubeur, originaire lui aussi du Baguirmi et apparenté avec Senoussi et Gaourang. On le regardait communément comme sultan du Dar Kouti. Son père, Gouni, avait pour père (de même que la mère d’Abou-Bakar) Naïm, le neveu du sultan Abd-el- Kader, selon le récit que le petit-fils de Koubeur écrivit pour nous :

Abd El Mountaleb En Roungaoui, fils de Mohammed Koubeur, possédait le Kouti et tous les Tambagos ; tous les Mbagas, les Routos lui étaient soumis. Les commerçants Baguirmiens, les Rounga, Chéré, Toudjeur, Mangélé lui obéissaient. Rabah arrive, il arrête le descendant de Koubeur, lui met les grosses chaînes, lui prend toutes ses armes, environ trois cents fusils. De chagrin il meurt et Senoussi qui était avec Rabah comme El Hadj Tokeur est aujourd’hui avec Senoussi, intrigue pour avoir la direction de la contrée. Rabah consent et se retire vers l’O. Senoussi lui paie l’impôt ; il lui fournit de la poudre qu’il reçoit du Ouadaï. Rabah lui envoie de l’ivoire et des esclaves qu’il écoule et Senoussi lui procure par le Ouadaï des capsules, de la poudre, des étoffes, du sel, etc.[63].

D’autres renseignements nous ont confirmé ce récit :

Rabah séjournait alors au Kouti et avait établi son quartier général à Chah où il fit construire une zériba. De là il rayonnait dans tous les pays environnants, subjuguant les populations fétichistes. Senoussi, était devenu un de ses lieutenants (chef de birek). Il commandait environ 200 fusils. Il avait su gagner la confiance du maître en réussissant les expéditions qui lui étaient confiées, chez les Saras de l’E. et chez les Goulfés. Il était à Ombellina chez les Saras à 3 jours de Kalé, lorsque Rabah, mécontent du Sultan du Kouti, le fit arrêter et emprisonner en désignant son parent Senoussi pour prendre possession du pouvoir. En même temps, pour bien lui marquer son estime, il mariait son fils Fadel-Allah avec la fille aînée de Senoussi.

Mohammed Senoussi vint en compagnie de deux autres chefs rabistes, Abeschaoui et Aïd, occuper la zériba de Chah, tandis que Rabah poursuivait ses conquêtes aventureuses vers l’O. du Chari. (1890).

Tout en envoyant à Rabah, en guise de tribut, de la poudre, des capsules, du sel, des étoffes, Senoussi aspirait à s’affranchir de cette suzeraineté. Ce qui lui manquait, c’étaient des fusils modernes en nombre suffisant. L’assassinat de la mission CRAMPEL devait lui fournir ces armes, dont la possession est la condition essentielle de la création d’un Etat arabe en pays fétichiste.

La fin tragique de la mission CRAMPEL est restée longtemps mystérieuse malgré les renseignements rapportés en 1892 par M. DYBOWSKI. A mon arrivée à Ndellé, j’avais eu le désir d’interroger le sultan sur les circonstances de la mort de CRAMPEL et de ses compagnons. Je n’avais nullement la pensée de m’immiscer dans les affaires politiques, n’ayant pas à m’occuper de ces questions. Il y avait à Ndellé un interprète militaire, M. GRECH, remplissant les fonctions de résident de France : c’était à lui qu’il appartenait d’intervenir s’il le jugeait utile. On pouvait du reste considérer le débat comme terminé puisque Senoussi, une première fois, en se mettant sous le protectorat de la France (janvier 1898) avait affirmé à GENTIL « que Rabah seul était responsable, car il avait ordonné le massacre de nos compatriotes pour s’emparer des fusils ». Plus tard, à la demande de DESTENAVE, Senoussi avait encore juré sept fois sur le Coran qu’il n’était point coupable. Les deux commissaires du Gouvernement avaient accepté ces explications et pardonné au nom de la France : personne n’avait donc à y revenir. Cependant les détails du massacre n’en restaient pas moins très obscurs. Les bruits les plus outrageants pour la mémoire de CRAMPEL étaient répandus par beaucoup de Congolais qui l’avaient connu. Je voyais là un fait historique à éclaircir et j’avais aussi le vague espoir de recouvrer les papiers ayant appartenu à la mission.

En d’autres circonstances assez analogues, NACHTIGAL, pendant son séjour au Ouadaï, avait demandé au roi Ali des explications sur les circonstances de la mort de l’explorateur EDOUARD VOGEL, assassiné traîtreusement à Abeschr en 1856 et il n’avait pas été inquiété pour cela. L’essentiel était de conduire les négociations avec habileté et prudence. J’en parlai à M. GRECH qui me conseilla vivement de ne jamais amener devant le sultan la conversation sur ce sujet par crainte de l’indisposer contre nous. Senoussi était extrêmement susceptible et ce serait folie de raviver ses souvenirs sur Crampel. Il me promit par contre de rechercher d’autres sources d’informations sans éveiller l’attention de l’entourage de Senoussi qui, à son avis, était véritablement responsable du meurtre.

Par l’intermédiaire de M. GRECH, je pus interroger à diverses reprises deux indigènes qui, sans avoir été témoins du drame, disaient en connaître les péripéties, car ils vivaient au Kouti au moment de la fin tragique de la mission. L’un d’eux était Tom, ancien soldat rabiste devenu garde de milice à notre service, l’autre un jeune Baguirmien, d’une trentaine d’années, petit-fils de Koubeur. Son père, le prédécesseur de Senoussi, comme sultan du Kouti, était mort en prison quinze jours après CRAMPEL et comme le jeune homme avait encore quelques partisans à cette époque on l’avait tenu au courant des événements. Leurs versions concordaient presque complètement : d’après eux, la mission fut d’abord bien accueillie au Kouti. Elle y séjourna quelque temps. Crampel voulait aller au Dar Rounga. Senoussi reculait le départ de jour en jour. Enfin il lui procura des porteurs et la mission se mit en marche. Le jour même de son départ, après s’être arrêté à midi sur les bords du Djangara, près de Chah, CRAMPEL fut assassiné sur l’ordre de Senoussi. L’assassin nommé Abou Chemam[64] aurait été dévoré en 1902 par un lion et les indigènes y voyaient une manifestation de la justice divine.

Ce récit un peu bref ne me satisfaisait point et je cherchai à me renseigner auprès de témoins mêmes du drame. Ce fut longtemps en vain, Niarinze qui, après la mort du fils aîné de Rabah, était tombée entre nos mains, habitait Libreville. Mais elle a oublié tout le passé ; personne n’a jamais pu lui arracher un renseignement. Heureusement au moment où j’allais quitter le Chari, en novembre 1903, pendant que je me trouvais au poste de Mandjafa, le hasard mit sur ma route un témoin fort bien informé. C’était une femme ouadda nommée Ndasou. Rencontrée par la mission CRAMPEL sur les bords de l’Oubangui, elle était devenue la compagne de l’arabe Mohamed et l’amie de Niarinze. Après le meurtre on l’avait mariée à un des Sénégalais envoyés au camp de Rabah. Tous les deux avaient vécu dans l’armée du conquérant pendant dix années. Le Sénégalais avait été tué à la bataille de Koussri et elle s’était réfugiée chez nous. A la suite de plusieurs entretiens avec elle, je réussis à constituer la version suivante.

Après avoir traversé le pays des Ngapous et la région du kaga Mbra, CRAMPEL était arrivé au Kouti à Khia, où était alors Senoussi (avril ou mai 1891). Senoussi hébergea dans une des cases la mission que la mort de M. LAUZIÈRE contraignit à un séjour d’une semaine. Après l’échange des cadeaux habituels, les palabres commencèrent. CRAMPEL manifesta son désir de se rendre auprès de Rabah ; mais cette démarche allait accentuer la subordination de Senoussi vis-à-vis de son ancien maître et il montra la plus grande mauvaise volonté. Pendant que les relations se tendaient, CRAMPEL était trahi par cet Ischekkad auquel il avait toujours témoigné une confiance si aveugle[65]. Il me paraît hors de doute que cet aventurier fanatique représenta notre compatriote comme l’ennemi acharné de l’Islamisme. Peut-être aussi montra-t-il à Senoussi le rôle politique qu’il pourrait jouer une fois maître des 325 fusils de la mission[66]. Dès lors l’assassinat fut décidé.

Il fait annoncer à Crampel qu’il allait lui permettre de partir chez Rabah. L’explorateur voulait faire une marche rapide. Il n’emmena donc que Ndasou et son mari Saïd, un caporal, un cuisinier sénégalais et Niarinze. A part quatre caisses, il laissa ses bagages à Khia sous la garde d’Ischekkad et donna ordre à ses douze tirailleurs de retourner vers M. BISCARRAT pour ramener le convoi attardé. Son départ eut lieu assez tard dans la matinée. Allah Djabou, déjà chef de guerre, l’accompagnait avec une troupe assez nombreuse à laquelle se joignirent encore de temps à autre des bazinguers. Au sortir du Khia, CRAMPEL se serait aperçu qu’on le conduisait vers le Ouadaï et non chez Rabah : on l’entendit du camp faire de vifs reproches à Allah Djabou. Pourtant il continua sa route. Vers midi, il s’arrêta au bord du Djangara. Le caporal sénégalais partit alors à la chasse avec quelques bazinguers. Pendant ce temps CRAMPEL déjeunait avec Saïd et Niarinze, puis il s’étendit pour la sieste. Ce fut alors qu’une troupe de soldats choisis parmi les plus solides l’assassinèrent[67]. On dit qu’Allah Djabou lui porta lui-même le coup de grâce avec une de ces lances à grandes lames qui servent à chasser l’éléphant. Simultanément on se débarrassait de Saïd ; puis, quand le caporal revint de la chasse, ses compagnons lui cherchèrent querelle et quelques-uns des assassins le saisirent traîtreusement, le ligotèrent et le transpercèrent de leurs sagaies.

Dès le lendemain de cette affaire, une troupe de soldats partit vers le S.-O., guidée par Ischekkad, pour s’emparer du convoi resté en arrière qui comprenait la moitié du bagage. A sa vue, les Sénégalais tirèrent, mais on leur fit comprendre qu’une plus longue résistance[68] était inutile ; ils déposèrent leurs armes et M. BISCARRAT fut assassiné.

A qui allait appartenir ce butin ? Ischekkad réclama aussitôt le prix de sa trahison : les six ou sept femmes emmenées par la mission. Mais Senoussi, se jouant de lui, feignit de les consulter, et comme elles repoussaient avec indignation l’idée de devenir les femmes de l’assassin de CRAMPEL[69], il lui dit : « Tu vois, elles ne veulent pas de toi. » Puis, comme le traître frappait Ndasou qui pleurait, Senoussi aurait ajouté : « Attention ! ces femmes ne sont pas à vous, mais à Rabah, le maître du pays. »

L’autorité de Rabah, qu’il invoquait pour réprimer la convoitise d’Ischekkad, ne laissait pas que de l’inquiéter. Il lui écrivit : « Des Blancs sont venus dans le Kouti. Ils voulaient se rendre au Ouadaï ; je me suis souvenu qu’ils avaient fait tuer ton frère, le fils de Ziber- Pacha, et qu’ils t’ont fait la guerre, aussi je les ai fait tuer. » Rabah s’emporta, ou feignit de s’emporter, jusqu’à traiter Senoussi d’assassin. Redoutait-il une intervention française au moment où sa puissance n’était pas encore assurée ? Entrevoyait-il dans l’acte de son lieutenant le désir inquiétant de jouer un rôle personnel ? Ou plutôt craignait-il l’énorme accroissement de puissance politique et militaire qu’assurait au Soudan la possession de plus de 300 fusils ? Toujours est-il qu’il lui dépêcha un de ses hommes de confiance, Hassein, pour procéder à une enquête, et surtout pour lui faire rendre gorge. Hassein ne lui laissa que deux Sénégalais[70], quelques femmes, un petit nombre de fusils et de caisses. Rabah reçut de nombreux fusils, la plus grande partie des munitions et des approvisionnements ; il fit ses esclaves des quinze Sénégalais, des femmes et des boys[71]. Ainsi ce fut Rabah qui eut le principal bénéfice du massacre dont Senoussi, malgré ses dénégations, doit être considéré comme l’auteur responsable. Il a bien prétendu que CRAMPEL fut tué sur l’ordre formel de Rabah. Or à cette époque l’ancien lieutenant de Ziber se trouvait à Ndam chez les Toummoks, c’est-à-dire à une vingtaine de jours du Kouti. Il est donc fort douteux qu’il ait pu donner assez rapidement l’ordre de commettre l’attentat.

La mission dirigée par M. J. DYBOWSKI arriva dans le Dar Banda six mois plus tard. Le 23 novembre 1891, en pays ngapou, elle surprit à l’improviste une bande de bazinguers de Senoussi venus pour acheter de l’ivoire et sans doute aussi pour razzier le pays selon leur habitude. Plusieurs furent tués et l’un d’eux, tombé entre les mains de la mission, fut fusillé, mais il est peu probable que ces soldats eussent participé de quelque manière au meurtre de CRAMPEL, de BISCARRAT, de Saïd et du caporal sénégalais. Cette dernière affaire n’eut d’ailleurs aucun retentissement. Senoussi la dissimula sans doute soigneusement. Tom, dont les parents habitaient alors la Kouti, m’a raconté qu’on connut en effet l’arrivée de Blancs chez les Ngapous, mais avant, qu’on eût eu le temps de s’émouvoir, on apprit le départ de la mission DYBOWSKI. De cette surprise Senoussi se vengea en envoyant razzier le village ngapou de Yabanda qui avait renseigné les voyageurs français : toutes les femmes furent emmenées en esclavage.

Désormais la fortune du meurtrier de CRAMPEL était assurée ; Rabah s’était taillé la part du lion, mais il lui restait encore assez d’armes et de munitions pour faire des razzias répétées chez les fétichistes et, par là, accroître sa richesse et sa puissance.

Un seul rival sérieux s’opposa à ses projets, l’aguid des Salamats, Cherf ed Dine qui l’attaqua en 1895 et l’obligea à se réfugier au kaga Banga, puis au Kaga Yagoua chez les Mbrés où il séjourna une année. Senoussi passa ensuite quelque temps à Ara, puis au kaga Toulou.

Enfin las de cette vie aventureuse il vint s’établir à Ndellé qui n’était auparavant qu’un simple village de Bandas commandés par un chef nommé Bangoua. Il s’installa dans un tata en terre solidement défendu, véritable donjon perché comme un nid d’aigle au milieu des rochers. Son entourage de musulmans et d’esclaves s’accrut rapidement et dès 1899 la ville de Ndellé avait déjà acquis l’importance que nous lui avons vue en 1902.

Depuis l’attaque inopinée de DYBOWSKI contre ses bazinguers, Senoussi avait appris à respecter l’Européen. Lorsque l’année suivante la mission MAISTRE arriva au Gribingui, il se garda bien de l’inquiéter. De même un ou deux ans plus tard, lorsque le lieutenant belge HANOLET[72] se rendit chez le roi Kreich Mbélé, il passa au village de Rifogo, tout près de la résidence du sultan du Kouti qui séjournait alors au kaga Toulou. Il ne fut pas inquiété, au contraire des cadeaux furent échangés[73]. Puis en 1897, pendant que la première mission GENTIL lançait le Léon-Blot sur le Chari, El Hadj Tokeur fut envoyé par le sultan en ambassade au Gribingui pour savoir quelles étaient les intentions de la mission. Quelques mois plus tard PRINS se rendit dans le Chari oriental avec deux Sénégalais et fut reçu par Senoussi lui-même dans son camp au village d’Ara. Enfin en janvier 1898 une entente était conclue entre GENTIL et Senoussi. Deux de ses notables, El Hadj Tokeur et Azreg accompagnèrent GENTIL en France et le sultan du Kouti écrivit que « Baguirmien d’origine, il détestait Rabah, il était tout disposé à se grouper avec ses compatriotes sous notre protectorat et que quant à CRAMPEL, c’était Rabah qui en avait ordonné le meurtre pour s’emparer de ses fusils. » Le sultan promit de ne point s’opposer à l’expansion française, de reconnaître notre suzeraineté, de recevoir un résident, de payer un tribut. Moyennant quoi, il obtint l’absolution pour un passé assez chargé et put espérer notre indulgence pour ses conquêtes futures. GENTIL lui fit même cadeau de 400 fusils à tir rapide.

Le premier résident fut le capitaine E. F. P. JULIEN qui est resté environ 18 mois à Ndellé, jusqu’en décembre 1902. Par sa connaissance de l’arabe et ses voyages précédents dans les sultanats de l’Oubangui, au Bas-Chari, cet officier était à même de s’employer utilement à l’étude du pays où il résidait[74]. Malheureusement le capitaine JULIEN, avant de quitter le Chari, a cru devoir faire disparaître toute trace de ses travaux scientifiques et politiques, et pas plus à Ndellé qu’à Fort- Crampel nous n’avons rien trouvé de lui. Il a été remplacé par un interprète militaire, M. GRECH.

Les Européens purent désormais venir à Ndellé. En janvier 1899, TOUSSAINT MERCURI[75], agissant pour le compte de la Mission commerciale du Chari, installe une factorerie européenne. Au mois de mai, BRETONNET, POURET et le maréchal des logis MARTIN y séjournèrent avant d’aller se faire tuer aux rochers des Niellims.

Quelques mois plus tard CHARLES PIERRE allait du Mbomou au Chari et passait quelques jours dans la nouvelle capitale. Enfin le 19 mai 1901, à la demande du lieutenant-colonel DESTENAVE, le sultan Senoussi arriva à Fort-Crampel « avec 600 soldats armés de fusils de différents modèles, 300 lanciers et un nombre considérable de porteurs, d’esclaves et de femmes ; il séjourna une semaine au poste, et après six grandes audiences un arrangement fut conclu. Le sultan jura d’être un fidèle vassal[76]. »

Devenu notre protégé plutôt que notre sujet, armé par nos mains, Senoussi se crut en droit d’étendre ses ambitions. Il désire conquérir le Dar Rounga, le Dar Sila et c’est dans ce but qu’il cherche à se procurer le plus possible de fusils[77]. Les dissensions perpétuelles dans les Etats du centre Africain et le contre-coup de la grande mêlée des peuples qui les a ensanglantés dans les dernières décades ne fournissent à Senoussi que trop de prétextes d’intervention. C’est ainsi que des Derwiches vinrent au Dar Rounga (en novembre 1901) et en chassèrent le sultan Achem qui se réfugia à Ndellé chez son beau-frère Senoussi[78]. Ces derviches étaient commandés par le chef Arabi. Senoussi, avec notre autorisation, alla leur faire la guerre, emmenant 750 bazinguers et les défit complètement dans le pays des Goullas. Il reste encore quelques derviches dispersés dans le Ouadaï, sans aucune cohésion. Le Ouadaï a envoyé Djema Taleb pour remplacer Achem au Dar Rounga.

II. — SA PERSONNALITÉ. SA VIE A NDELLÉ

Senoussi[79] est âgé d’une cinquantaine d’années. D’une constitution robuste, et d’une belle taille, il est resté très vigoureux malgré son âge. Par ses traits et par sa peau très noire, il appartient beaucoup plus au type nègre qu’au type arabe ; malgré cela la physionomie est intelligente et d’aspect sympathique. Sous son turban, les cheveux sont coupés courts comme chez les musulmans. Il porte une barbe courte, fournie et grisonnante : son regard est fin et vif, sa démarche généralement solennelle.

La résidence de Senoussi est un tata tout à fait semblable à ceux du Soudan occidental, mais beaucoup plus modeste que ceux de Ségou ou de Sikasso que nous avons vus dans nos voyages antérieurs. La surface irrégulière où sont groupées les constructions comprend à peine un hectare d’étendue ; elle est entourée par un mur en terre, épais de 0m,80, haut de 4 à 5 mètres, dont le sommet est muni de bambous aiguisés ou de fers de flèches. L’intérieur comprend des magasins, des hangars, des claies sur lesquelles sont disposées des rangées de fusils, à côté de la pièce de montagne donnée en 1899 par BRETONNET. Au milieu de tout cela, s’élève l’habitation principale, dont les murs (10 à 15 mètres de long sur 10 mètres de large) sont formés de moellons liés avec de l’argile.

Elle n’a été construite que tout récemment sur les conseils de notre résident. Il y a 6 mois, nous a-t-on affirmé, il n’y avait dans toute l’étendue du tata que des cases provisoires en paille.

Quoi qu’il en soit, même le nouveau palais du sultan est fort peu luxueux. C’est une simple maison à rez-de-chaussée, construite sur le type de Djenné, mais sans les motifs de décoration ni la solidité de l’architecture songrhaï. Quant à l’intérieur, nous ne pouvons rien en dire, aucun Européen n’y ayant pénétré.

Senoussi se lève à 4 heures du matin pour aller faire sa prière matinale (fedjeur) à la petite mosquée qui est auprès du tata. Ses dévotions terminées, il rentre, se recouche au harem, et ne se lève définitivement qu’à 6 heures. Il fait alors sa toilette, entouré de quelques-unes de ses femmes qui l’aident à se vêtir. Cela prend environ une heure.

A 7 heures, il est paré et le conseil va commencer. Déjà dans la cour du tata se sont rassemblés les conseillers venus des divers quartiers de la ville.

L’entourage du sultan comprend : un Fellata, un Haoussa, un ou deux Zanzibarites, plusieurs Foriens, de nombreux Ouadaïens (dont plusieurs presque blancs sont des Arabes pur sang), des Baguirmiens, plusieurs Tripolitains ou Fezzanais, des Bornouans. A tous on donne le nom d’Arabes. Mais à part les Tripolitains, ce sont des nègres, par tous leurs caractères anthropologiques qui n’ont rien de commun avec les races berbère ou arabe. C’est tout au plus si chez quelques-uns un peu de sang arabe a affiné les traits et éclairci le teint[80].

Ce sont d’ailleurs des musulmans fort tièdes, presque tous profondément ignorants[81]. D’après M. GRECH, personne dans l’entourage du sultan n’appartient à la confrérie des Senoussia, dont fait partie Gaourang, le sultan du Baguirmi. Les Senoussistes s’abstiennent de fumer, de jouer, de chanter, en somme de tout divertissement. Ils s’interdisent le café et Cheik Senoussi lui-même conseille de boire du thé.

Tous ces conseillers entrent un à un, viennent saluer leur suzerain assis dans un fauteuil, en mettant les genoux à terre et en prenant entre leurs deux mains étendues la main droite du sultan qu’ils baisent. On lui demande en même temps s’il a bien passé la nuit, s’il s’est bien levé. Senoussi, comme tous les grands chefs arabes, est très sensible aux honneurs. Il expédie immédiatement les affaires les plus urgentes et fait accomplir les formalités habituelles ; c’est ainsi que chaque matin deux des principaux conseillers, El Hadj Tokeur et El Hadj Abdoul, sont envoyés chez M. Grech pour lui apporter les saluts du sultan et lui dire qu’il a bien passé la nuit. Depuis 18 mois qu’il y a un résident français à Ndellé, ils n’ont pas dérogé une seule fois à cette habitude. Ils font d’ailleurs monter en même temps les vivres destinés au personnel indigène de la résidence.

Enfin les réceptions terminées, ceux des conseillers qui ont des fonctions à remplir au dehors se retirent avec la permission du maître, mais ils se retrouveront au moment du premier repas. Ceux qui restent avec le sultan, l’entretiennent des affaires courantes, lui apprennent ce qu’ils ont entendu ou vu dans la ville. La venue d’un étranger, d’une caravane est commentée. Il paraît que pendant les deux mois qui ont précédé notre arrivée à Ndellé, notre voyage que j’avais fait annoncer au sultan a été l’objet de rapports quotidiens. Le sultan s’entretient parfois à part avec un homme de confiance, soit Allah Djabou, soit El Hadj Tokeur, de ses affaires personnelles, de ses relations avec les princes voisins. Cela se poursuit jusqu’à 10 heures. Les jeunes domestiques apportent alors dans des calebasses la nourriture préparée par les femmes dans l’intérieur du palais, ainsi que des petits récipients d’eau. Le tout est servi sur de longues nattes qu’on étend sur le sol. Le repas du matin commence et se poursuit dans le plus grand calme. Les convives se réunissent par groupes de quatre ou cinq en s’éloignant plus ou moins du maître suivant le rang qu’ils occupent ; Senoussi lui-même place près de lui deux ou trois des plus intimes qui mangent au même plat. Habituellement tout le conseil, tous les chefs qui dépendent du sultan assistent au repas du matin ainsi qu’au repas du soir. C’est ce qui explique qu’on consomme autant de vivres au Tata.

L’après-midi, le sultan fait la sieste jusqu’à 2 ou 3 heures. Resté seul, il rentre au harem où seul El Hadj Abdoul, sorte de vizir et d’intendant, a le droit de pénétrer avec lui. A part cette exception, nul homme ne peut pénétrer dans cette partie secrète du palais, et comme conséquence de cette interdiction, on n’a pas cru devoir recourir à la surveillance d’eunuques. Si nul, hors les concubines, leurs suivantes et leurs enfants ne loge au tata, il n’en est pas moins occupé par toute la tribu. Un tirailleur qui y allait souvent jadis m’a affirmé y avoir vu 50 ou 60 concubines de Senoussi, non comprises les femmes hors d’âge. Les enfants sont aussi fort nombreux.

Adem, l’aîné de ses fils, a 26 ans. Trois autres ayant de 15 à 22 ans, portent les armes aux revues de tabour et caracolent à la fin de ces solennités. Enfin six ou huit autres, âgés de 12 à 16 ans, assistent en armes au tabour, mais ne montent pas à cheval. Senoussi aurait enfin cinq ou six enfants tout petits. Personne, sauf les mères, ne s’occupe de ces enfants. D’ailleurs, dès leur puberté, les fils quittent le Tata pour aller habiter une soukala à eux. Il marie ses filles à ses meilleurs favoris sans tenir compte de l’âge de ces derniers.

Les femmes ne sont pas absolument cloîtrées. Souvent nous en voyons passer dans le village montées sur des bourriquets et suivies d’un certain nombre de captives qui les accompagnent aux cases de cultures où elles vont de temps en temps se rendre compte de l’état des récoltes ou faire préparer de la farine. Elles se contentent de se mettre sur la tête une sorte de grand voile en guinée bleue légère qui leur drape presque complètement le corps, selon l’usage des femmes maures du Sénégal. Les jeunes femmes, surtout celles que n’a point encore possédées le Sultan, ne sortent jamais du Tata. Elles peuvent d’ailleurs y recevoir des visites d’étrangères, par exemple les « épouses » arabes des Européens.

III. — SA PUISSANCE MILITAIRE

L’armée régulière de Senoussi comprend environ 2000 à 2500 fantassins (bazinguers), armés de fusils ou de mousquetons. L’artillerie n’est représentée que par une seule pièce de 4 de montagne donnée par BRETONNET en 1899. On tire le canon dans les grandes circonstances ; ainsi une salve a été tirée pendant le Tabour à l’arrivée du Sultan. Senoussi n’a pas de cavalerie et la raison en est dans la rareté des chevaux. Le Sultan seul en possède quelques-uns, son fils Adem a un étalon, ainsi que quelques chefs membres du conseil ; mais aucun d’eux ne paraît à cheval à la revue, pas même Senoussi[82].

L’infanterie de Senoussi comprend 6 compagnies ayant chacune 400 hommes environ. Chaque compagnie est commandée par un chef auprès duquel marchent un ou plusieurs lieutenants assisté d’un sous-ordre par groupe de 15 à 20 hommes ; elle possède plusieurs étendards portant généralement des inscriptions arabes, une fanfare de 4 à 12 instruments (clairons trompes, fifres, tambours).

La première compagnie est celle du Sultan lui-même ; elle est commandée par Allah-Djabou, général en chef de l’armée du Dar Banda. C’est un ancien esclave de Senoussi, qui, au dire des Arabes, n’a reculé devant aucune bassesse pour arriver à la situation qu’il occupe. Près de lui marche Aba-Azo, le premier ministre, dont l’allure froide et réservée contraste avec la physionomie de polichinelle d’Allah Djabou coiffé d’une sorte de chapeau de gendarme chamarré de dorures en papier. Cette compagnie est précédée de 5 étendards, dont l’un en soie verte portant un verset du Coran et en haut de la hampe une lance en cuivre, venue d’on ne sait où, c’est la bannière personnelle de Senoussi. Par derrière viennent une cinquantaine de notables mieux vêtus que les autres bazinguers et généralement armés de fusils à tir rapide.

La 2e compagnie est commandée par Adem, fils de Senoussi. Il marche en tête précédé de sa bannière, grand oriflamme en soie bleue avec un carré rouge au milieu duquel se détache une inscription arabe. Enfin à quelques rangs derrière sont placés ses six ou huit frères, coiffés d’un turban de batiste blanche et enveloppés dans une gandoura en même étoffe, ils se font remarquer au milieu des jeunes soldats qui les encadrent par leur costume plus soigné et leur figure plus intelligente. S’ils combattent dans le rang, ils n’en sont pas moins l’objet d’attentions spéciales et ils occupent dans la compagnie commandée par leur frère la place due à leur naissance. Adem lui-même a une réelle importance, et, seul de tous les guerriers, il porte à la fois un sabre, un revolver et un fusil à tir rapide. Si l’étiquette arabe veut qu’au moment du conseil il se tienne à l’écart par respect pour son père, il n’en est pas moins honoré comme l’héritier présomptif du sultanat.

L’armement. — Les chefs sont ordinairement munis de fusils à tir rapide ; la plupart ont en outre soit un sabre, soit un pistolet. Rien n’est plus varié que l’armement des bazinguers. Toutes les marques de fusils français, anglais, allemands s’y rencontrent : Kropatchek, Albini, Remington, Winchester, Gras ; à côté des fusils de chasse à deux coups et des fusils à pierre[83]. Tous les combattants portent une cartouchière avec patte de cuir se rabattant et cachant les munitions. Il est donc impossible de se rendre compte de ce que ces hommes ont sur eux comme cartouches ou comme poudre. Enfin tous les soldats du sultan ont à l’avant-bras gauche un bracelet en cuir qui soutient extérieurement l’étui d’un couteau dont la lame a rarement plus de 15 centimètres de long[84].

L’habillement des soldats. — Si l’armement des guerriers de Senoussi est disparate, leur costume l’est bien davantage ; ils sont couverts de haillons, quand ils sont vêtus ! Tel guerrier s’accommode d’un carré d’étoffe grand comme la main et porte fièrement sa ceinture cartouchière sur la peau, tel autre se contente d’un lambeau de guinée bleue autour des reins ; la plupart ont néanmoins une culotte courte et une sorte de veste étroite faites avec des bandes de coton du pays, de couleur blanche, car ici on ne connaît pas l’usage de la teinture comme au Soudan. Il en est qui vont nu-tête, quelques Arabes portent des turbans, d’autres ont des chéchias rouges données par nous et j’en ai vu un se parer d’un chapeau de feutre mou.

Les chefs eux-mêmes ont un accoutrement grotesque et misérable.

La discipline. — La plupart des sultans soudanais sont loin d’exercer sur leurs soldats l’autorité sanguinaire que l’on croit. Ils pèchent au contraire plutôt par faiblesse. J’ai constaté que les bazinguers de Senoussi, qui nous escortaient dans le voyage de Gribingui à Ndellé, étaient loin d’être aussi assouplis à la discipline que nos miliciens. Au défilé du 15 décembre j’ai vu des soldats ne pas obéir immédiatement aux ordres de leurs chefs et Senoussi se lever pour aller les bousculer sans qu’ils en parussent bien effrayés. D’ailleurs l’instruction militaire qu’ils reçoivent est des plus rudimentaires ou plutôt ils n’en reçoivent pas. A mesure que le sultan a un fusil de disponible il en arme un nouvel esclave et peu à peu en voyant les autres celui-ci apprend à s’en servir. Les seules peines disciplinaires des sultanats sont la flagellation et la prison et on les applique assez rarement.

Le Tabour. — Le lendemain de la réception que nous offrîmes à Senoussi et à sa suite, le sultan nous fit dire que le jour suivant il donnerait un grand tabour en l’honneur de notre arrivée. On appelle tabour chez les princes de l’Afrique centrale une sorte de mobilisation de toutes les troupes ou plutôt une parade militaire comparable à nos grandes revues d’Europe.

Ce matin donc (15 décembre) à 8 heures, les tambours et clairons du sultan ont résonné. Nous avons vu aussitôt déboucher de tous les quartiers de Ndellé des bazinguers qui se réunirent sur la place d’armes située à mi-distance entre le Tata du sultan et le poste où est la Résidence.

Bientôt arrivèrent nos deux amis, les hadj fellatas El Hadj Mahmadou Tokeur et El Hadj Abdoul. Le sultan les envoyait pour nous prendre et nous conduire à la revue où il s’était déjà rendu. Il était en grande tenue, assis sous un petit dais offert autrefois par TOUSSAINT MERCURI. Chaussé de souliers vernis, et vêtu, par dessus sa gandoura blanche, d’un manteau de pourpre ; il avait la tête enveloppée d’un immense turban d’une blancheur éclatante. Loin d’être grotesque comme ses chefs sous ce costume d’apparat, c’est avec la meilleure grâce qu’il s’est levé et est venu au-devant de nous. Il nous a fait asseoir à sa gauche sur des sièges disposés sous un second dais. A sa droite, accroupis sur le sable, se trouvent les marabouts et en particulier le chef, Faki Haïssa (ou Faki ben Haïssa), enfin tous les notables non combattants. Peu après, y prennent place aussi deux ambassadeurs arrivés la veille du Ouadaï qui, introduits par Mahmadou Tokeur, remplissant aussi les fonctions de grand maître des cérémonies, ont salué le sultan en mettant les deux genoux à terre. A la gauche sont les gens de la résidence, nos miliciens, les hommes de M. JACQUIER[85]. Devant nous les troupes sont disposées sur quatre rangs et s’étendent sur une longueur de 500 mètres environ. (COURTET a compté dans le défilé 1416 guerriers). Derrière nous sont les gardes du sultan tous munis de fusils à tir rapide, enfin en arrière éparpillés de tous côtés des esclaves armés de lances. A l’extrême gauche de la troupe, près de nous, se trouve la première compagnie, avec la bannière verte du sultan.

La musique, composée d’une douzaine d’exécutants, joue une marche pas trop assourdissante (malgré la présence de deux ou trois immenses cornes en ivoire). Puis le défilé commence ; il s’effectue sur deux, puis sur quatre rangs et se renouvelle quatre fois de suite. La première fois les hommes portent l’arme sur l’épaule droite, la deuxième fois ils tiennent, l’arme inclinée presque horizontalement en la tenant de la main gauche, appuyée sur l’avant-bras étendu ; la troisième fois ils défilent au port d’arme, enfin au dernier tour l’arme est placée sur l’épaule gauche. Les tambours et clairons marquent la cadence, aussi les hommes marchent assez régulièrement en passant devant nous, mais presque tous font à chaque pas un mouvement du corps et de la tête des moins harmonieux. D’ailleurs dès qu’ils se sont éloignés, la confusion s’introduit dans les rangs et l’on voit au loin des compagnies entières courir en désordre pour rattraper leur place. Seules la première section de la compagnie du sultan commandée par Aba-Azo, drapé d’un manteau noir, et la section d’Adem où se trouvent les fils du sultan sont passables. Le défilé a duré environ une heure, il s’est terminé par des fantasias, des tirs et des sonneries exécutées par les fanfares de chaque compagnie. Ces dernières emploient des clairons donnés autrefois par M. GENTIL, des tambours indigènes, des trompes gigantesques formées de défenses d’éléphants, enfin des fifres. A côté du sultan se trouve en outre un immense tamtam creusé dans un tronc d’arbre séculaire sur lequel un homme frappe à coups redoublés. Tout cet ensemble produit un bruit assourdissant.

Le salut des armes. — Après le second défilé il s’est passé une cérémonie que je n’attendais point : El Hadj Tokeur s’est levé, a pris le pistolet du sultan et le tenant de la main droite, l’a présenté aux deux ambassadeurs ouadaïens et à tous les notables groupés autour du sultan. En même temps il levait le canon en l’air et l’inclinait devant chaque personne. Celle-ci répondait en saluant à son tour de l’arme ou de la main. Puis le maître des cérémonies s’est placé ensuite devant le défilé et a salué de même chaque chef à mesure qu’il passait. En dernier lieu il est entré au milieu du cercle formé par les soldats et lorsque la bannière du sultan est passée à proximité, il a tiré un coup de pistolet en l’air : le porte-drapeau a aussitôt incliné l’étendard.

Les ambassadeurs ouadaïens. — Pendant toute la cérémonie, les envoyés du Ouadaï se sont tenus à l’écart, mais tout près du sultan, suivant attentivement le défilé. Pour les impressionner davantage, Senoussi nous avait demandé d’apporter notre gramophone et de donner une audition de nos sonneries militaires françaises. Il n’est pas besoin de dire qu’elles ont eu un succès énorme. Le sultan a fait approcher tous les chefs de son armée et tous les clairons pour qu’ils entendissent mieux. Lui-même a quitté son siège d’apparat, est venu se placer devant l’instrument et s’est introduit les tubes acoustiques dans les oreilles. Sa large face épanouie témoignait une satisfaction profonde. Il nous a promis d’envoyer au camp ses clairons pour que nous puissions enregistrer leur sonnerie du Tabour.

Conclusion. — En faisant cette démonstration militaire, le sultan Senoussi a voulu, j’en suis convaincu, nous donner une idée de sa force. Elle n’est point, en effet, quantité négligeable et en cas de conflit avec lui, nos postes du Haut-Oubangui et du Haut-Chari seraient à sa merci et il pourrait pendant quelque temps razzier à son aise les populations fétichistes que nous protégeons sur la rive gauche du Bamingui. D’autre part le jour où nous serions disposés à occuper le Ouadaï, il pourrait nous fournir un précieux concours comme le fit il y a trois ans le sultan Gaourang.

Il ne faut pas toutefois exagérer l’importance de cette armée, qui n’est en somme qu’une troupe de nègres un peu mieux armés que ceux contre lesquels nous avons lutté victorieusement tant de fois au Soudan.

Notre caporal milicien, un brave tirailleur, qui s’est battu courageusement en 1899, contre Rabah à Kouno et à Koussri, en revenant de cette revue sensationnelle exprimait parfaitement la vérité quand il disait dans sa langue imagée : Çà, mon commandant, y a soldats pour rire ; si moi y avait gagné quatre sections sénégalaises et tous fusils, moi commencer bataille 10 heures matin, fini casser la g..... à tous 5 heures du soir. Je crois que ce brave Yoro se trompait même de quelques heures, car il me semble qu’il faudrait moins de temps à une compagnie de tirailleurs pour mettre en déroute ce troupeau d’esclaves armés.

Nous sommes allés remercier le sultan pour le Tabour. Senoussi nous a dit qu’il avait donné le Tabour pour nous seuls parce que nous étions les envoyés du gouvernement français. Il ajouta que tout ce qu’il avait était à la France et qu’en particulier ses soldats étaient au service de notre pays. Nous étions entrés chez lui sans cérémonie et sans nous faire annoncer, en revenant d’une excursion botanique. Il a demandé à voir nos récoltes et nous a donné le nom banda des plantes qui s’y trouvaient. A propos du Lili (Ficus Rokko) il nous a raconté que cet arbre était rare dans les environs de Ndellé et qu’il n’en existait que de jeunes sujets. Par contre il est cultivé chez les Golos, les Kreichs, les Azendés. J’ai rencontré dans l’entourage un arabe du nom de Minguéré qui avait vécu longtemps à la cour de Ziber Pacha. Étant enfant, il y avait vu un blanc qui y faisait comme moi sécher des plantes et écrivait beaucoup. Il avait été bien accueilli par Ziber et tout le monde l’avait aidé. J’ai dit à ces hommes que je connaissais ce blanc, il se nommait SCHWEINFURTH. Il avait vieilli, mais il vivait toujours et était entouré d’un grand respect dans tous les pays des blancs en raison de l’expérience qu’il avait acquise dans ses voyages. Il avait raconté dans ses livres comment Ziber l’avait accueilli et les chrétiens instruits en avaient su gré à ce sultan.

Ces paroles ont vivement touché les assistants et Senoussi lui-même. Il m’a fait savoir que je trouverais près de lui l’aide que SCHWEINFURTH avait trouvé chez Ziber et que je pourrais, comme mon devancier, aller voir toutes les montagnes, toutes les rivières de ses états.

IV. — COMMENT LE SULTAN EXPLOITE LE PAYS

Pour entretenir son entourage, son harem, ses conseillers, surtout pour équiper et armer ces bazinguers qui font sa force, Senoussi a besoin de ressources relativement considérables, et en denrées et en argent. Maître de Dar Kouti par la guerre, il y vit, il en vit comme aux temps les plus sombres du Moyen Age, tel baron de proie parmi ses paysans. Cet état qu’il a créé d’un amalgame de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs est sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires.

Un fait indiquera la nature de cette exploitation du pays par le conquérant. Les villages du Dar Kouti ne possèdent pour ainsi dire pas de bétail. Pourquoi ? en partie parce que Senoussi s’est réservé le monopole de l’élevage et qu’il a voulu être le seul boucher de ses états.

Seul il a un troupeau de bœufs composé d’une centaine de bêtes. Il tue trois fois par semaine et se réapprovisionne au Dar Sila. Une partie des animaux qu’il tue ou que ses chasseurs lui procurent est consommée par lui et son entourage, l’excédent est vendu. La viande est très chère à Ndellé ; un poulet coûte une brasse d’étoffe ; une livre de viande est cédée aux Arabes de Ndellé pour plusieurs paniers de farine de mil. Seul aussi, ou à peu près, le sultan possède des chevaux, dont l’élevage se développe d’ailleurs sur les incitations du capitaine JULIEN. Il y avait quarante juments à Ndellé en 1900, la plupart ayant un poulain.

Les opérations commerciales de Senoussi. — Boucher et éleveur, le sultan est aussi le commerçant le plus considérable de ses états. Nous verrons que le trafic se fait presque exclusivement avec les caravanes venues du Nord. Or Senoussi s’est réservé les relations avec ces convois ; seul il peut acheter leurs produits. Une partie passe aussitôt à ses conseillers, à ses lieutenants en échange de leurs services. Le reste est vendu à ses sujets contre des esclaves, du mil, des volailles, des moutons. Les seuls acheteurs sont d’ailleurs une cinquantaine de familles islamisées ; les autres habitants de Ndellé, libres ou esclaves, étant trop pauvres. Il n’y a point de marché dans cette ville ; les denrées (légumes, mil, farine) s’achètent dans les cases par échange ou contre des perles. Le pipi, bière obtenue par la fermentation du mil pilé, est le seul produit qui se vende sur la place publique et il n’est guère acheté que par les Bazinguers.

Le thaler, à l’effigie de Marie-Thérèse, d’une valeur moyenne de 3 francs, a encore cours chez Senoussi. Il est très recherché, non seulement pour payer les marchandises apportées par les caravanes du Ouadaï, mais encore pour en faire des bracelets, des bagues, des ornements pour la sellerie, etc. Comme unité de compte, mentionnons encore la mekta, pièce d’étoffe légère, et surtout l’esclave. De plus nous verrons qu’il y a un rapport défini entre le prix d’un esclave et celui d’un bœuf ou d’une vache, et que le captif forme pour Senoussi l’un des principaux objets d’échange.

Quels sont les achats de Senoussi ? Le pays manquant presque complètement de bétail, il en achète dans les pays du Nord. Les bœufs dont il débite la viande à ses sujets viennent du Dar Sila et du Salamat. Le Dar-Four n’en fournit plus en raison de la grande consommation anglo-égyptienne et d’autre part les espèces d’Europe n’ont pu s’acclimater ; aussi les bœufs qui valaient il y a 2 ans 2 thalers au Dar Sila (4 thalers les vaches) coûtent aujourd’hui de 20 à 33 thalers à El Facher et le double à Khartoum. La moitié du bétail expédié à Ndellé est perdu par suite des fatigues et des piqûres de la mouche tsé tsé en passant dans les plaines de l’Aouk-Boungoul.

On lui amène aussi des chevaux du Dar Sila : c’est une race solide, de petite taille, couleur bai et assez analogue au Mbayor du Sénégal. Il achète beaucoup d’étoffes, de fabrication européenne ou soudanaise. Voici les principales sortes : La mekta est une pièce d’étoffe légère, de 12 coudées environ, 2 mekta valent un toub[86], ou grande pièce de compte des Européens. Le tchaka est une bande étroite de coton indigène tissée dans le pays, large de 12 centimètres, et longue de 32 coudées. La toukia (tokkuya de Nachtigal) est un tissu analogue au tchaka, large de 24 centimètres et longue de 16 à 17 coudées. Les tissus européens apportés par les caravanes sont les suivants (noms arabes) : Demmour ou Bacha Kaoua (étoffe lustrée), Massria bleu (étoffe venant du Caire), Ferka (grand pagne coloré), Chah (turban en mousseline, voile de musulman), Kafalarous (cotonnade très légère blanc-jaunâtre), Tagnia (petite calotte blanche des Arabes, qui, au Ouadaï et à Ndellé, ne portent guère que cette coiffure).

Le sel est un des principaux produits d’importation ; viennent ensuite les perles, le sucre, le thé, le savon de Marseille, la poudre, les capsules et les fusils ; on comprend, sans qu’il soit besoin d’insister, l’importance de cette introduction d’armes, que Senoussi cherche d’ailleurs à nous faire ignorer. En résumé, nous croyons que les besoins annuels du pays peuvent être évalués à 15,000 mètres de cotonnade légère européenne coûtant rendus à Ndellé 20,000 francs ; 12 tonnes de sel, soit 25,000 francs ; 1 tonne et demie de perles, valant chez le sultan 5,000 francs. L’ensemble représente environ 50,000 francs ; on considère que ce chiffre, valeur des produits rendus au Kouti, peut être triplé pour obtenir le prix de vente. C’est donc à environ 150,000 francs seulement que l’on peut estimer la puissance d’achat du sultanat. L’on voit à quoi se réduisent les importations de ces régions.

Les exportations du pays vers le Nord consistent, d’abord et surtout, en esclaves, puis en ivoire, en bandes de coton ; peut-être aussi vend-on un peu de café et cède-t-on quelques thalers, mais certainement moins que le Kouti n’en achète. Je pense que Senoussi pourra facilement tirer de ses états, dans un avenir prochain, environ 2 à 4 tonnes d’ivoire, 12 à 20 tonnes de caoutchouc, 1 tonne de café. Le café suffirait aux deux tiers de la consommation des Européens résidant au Chari que j’évalue, pour 150 blancs, à 1650 kilogrammes par an.

La plus grande partie du trafic se fait avec les Musulmans voisins[87]. Senoussi reçoit cinq ou six fois par an des caravanes venues du N., du Ouadaï et du Dar Sila. Pour donner une idée de ce qu’est une caravane, voici la composition de celle que Bakhit, sultan du Dar Sila, a envoyée à Senoussi et qui est parvenue à Ndellé dans les premiers jours de décembre 1902. Elle comprenait 12 bœufs porteurs, chacun chargé de 60 kilogrammes de marchandises, 7 ânes porteurs. Il y avait 20 à 25 conducteurs, y compris le chef de la caravane, homme de confiance du sultan, et peut-être son parent, qui voyageait à cheval en grande pompe ; de plus, nous avons vu une dizaine de caravaniers non porteurs, enfin une quinzaine de domestiques, d’esclaves de suite, etc. Les marchandises étaient des étoffes, du sucre, du thé, des parfums indigènes, peut-être de la poudre et des capsules. Peu de temps après l’arrivée de la caravane 5 bourriquots ont été échangés contre 9 esclaves. Bakhit fera passer les esclaves à Abeschr où ils seront vendus. Les ânes ont été donnés par Senoussi à la Société de la Kotto, lors du voyage de M. SUPERVILLE, pour liquider une vieille créance. Senoussi ne paraît pas entretenir de relations commerciales avec les sultans de l’Oubangui. Ni les noix de kola, ni le bois rouge, produits naturels du Haut-Oubangui, qui pourraient être consommés dans le Dar Banda, n’arrivent.

Relations avec les Anglais au Barhr-El-Ghazal. — Je crois qu’elles sont assez rares actuellement[88] quoiqu’il y ait à peu près la même distance entre Ndellé et Dem-Ziber qu’entre Ndellé et le Dar Sila. Les Anglais, s’ils envoient des armes et de la poudre à Senoussi, comme divers indices me portent à le croire, c’est par le Dar Four. Toutefois, Senoussi reçoit plutôt des armes et des munitions par les caravanes des Ouadaïens et des Dar Foriens qui les lui apportent pour leur propre compte.

Opérations de la mission commerciale du Chari à Ndellé. — La société commerciale qui commandite cette mission ne paie à l’État, d’après M. GRECH, qu’une redevance annuelle de 600 francs et la société empêche le commissariat de prélever l’impôt en nature qu’il a imposé à Senoussi. Il en est résulté un conflit entre le Résident et le directeur actuel, M. JACQUIER, successeur de M. MERCURI. Les commanditaires de cette mission sont les mêmes que ceux de la société de la « Kotto ». Leurs opérations pourraient être confondues. Des rapports existent entre Ndellé et le comptoir le plus avancé sur la Kotto. C’est par la Kotto, suivant la route reconnue par M. SUPERVILLE, qu’on expédiera dorénavant le caoutchouc et l’ivoire de Ndellé : jusqu’à présent la mission commerciale n’achète à Senoussi que ces produits. Elle lui a prêté à plusieurs reprises des thalers, opérations qualifiées d’illégales par le résident GRECH et signalées au Commissaire général. Toutes les opérations de la mission commerciale se bornent au commerce avec le sultan Senoussi. Elle lui procure, en échange de caoutchouc, d’ivoire et de thalers : des étoffes (vulgaires et de luxe), de la poudre, des capsules, des fusils de traite (?), du sucre, du thé, des glaces, des armes de chef (sabres, etc.), des chéchias, des colliers de corail (grosses perles) et d’ambre, de la verroterie, des ustensiles de cuisine, des plats. Senoussi a besoin en outre d’objets de luxe (ameublement, vaisselle), de tentes de guerre, de ceintures, de vêtements, de chaussures, de turbans, d’étoffes algériennes, de sellerie.

Commerce avec la Société des Sultanats. — Il est actuellement nul, bien que cette société ait la concession de la rive gauche de la Kotto, au même titre que la Société la « Kotto » a la rive droite.

Senoussi, sultan esclavagiste. — Notre protégé le sultan Senoussi est un marchand d’esclaves, analogue à ceux dont la disparition fut l’objet, ou le prétexte, de l’intervention européenne dans le centre de l’Afrique. Seulement celui-ci a su créer un Etat comme base de ses opérations et cela, plus heureux, plus cauteleux que Rabah son modèle, sous notre suzeraineté. L’armée pour laquelle il recherche, quémande avidement nos dons de fusils, est l’instrument des razzias dont le but est la conquête des captifs. Des prisonniers, il fait deux parts. Il garde les uns pour les installer près de Ndellé dans des villages de culture. Alors que pour les groupements arabes il semble ne prélever qu’une sorte de dîme, de ces villages de serfs il tire sans compter le mil, le maïs, la farine de manioc, les volailles nécessaires à sa subsistance et à celle de ses nombreux parasites ; il leur fait entretenir son bétail, chercher le caoutchouc et le café qu’il nous livre. Les autres captifs, sauf quelques-uns, femmes et boys, dont le don lui concilie l’amitié des blancs en relation avec lui, sont une valeur d’échange, la principale de ses opérations commerciales. C’est contre des esclaves qu’on acquiert des armes, des étoffes, des chevaux, des bœufs. Un bœuf de belle taille vaut 2 ou 3 esclaves adultes ; un cheval, 10 esclaves ; une fillette de 6 à 8 ans s’achète avec 8 ou 10 bandes de coton ou mekta ; à 15 ans, elle en vaudra 15 à 18. Il n’y a aucune exagération à dire qu’en même temps que la main-d’œuvre, l’esclave représente le principal élément du commerce du Dar Kouti, comme jadis d’ailleurs dans tous les Etats musulmans du centre africain.

On comprend dès lors que l’histoire de ces Etats soit celle de leurs chasses à l’esclave. Dans l’entourage de Senoussi, on ne parle que de razzias. En décembre 1903, il préparait une expédition chez les Saras qui ne comprenait pas moins de 1000 guerriers et dura jusqu’à l’arrivée de l’hivernage. Bien d’autres l’ont précédée. Senoussi se plaint sans doute qu’après le passage de Rabah et sa moisson d’hommes il ne lui restait plus qu’à glaner. Pourtant, à notre connaissance, il fit conduire par Adem des razzias assez nombreuses. Il a fait captifs les Kabas du Kaga Banda puis les Mbatas du Kaga Bongolo. Il obligea les Ngaos du Haut-Bangoran à lui payer tribut, ainsi que les Moroubas du Boungou ; il est allé à la Koumou et a fait captif Mogoubanda (Mokbanda) aujourd’hui à Ndellé chef des Tambagos[89] ? Il a pris aussi des Bandas, Bourous (Mbrous ?). Enfin il y a 2 ou 3 ans, Adem et Allah Djabou sont allés au Kaga Toulou et ont emmené les troglodytes du chef Rifogo campés au Kaga Fofo dans la grotte. Rifogo est lui-même captif à Ndellé où Senoussi me l’a montré. Gono a été aussi pris par Senoussi et le village fut anéanti.

Maintenant c’est le vide (et quel vide ?) dans tout le Dar Banda où, pour ses razzias annuelles, Senoussi est obligé d’envoyer dorénavant ses lieutenants à huit jours au moins de Ndellé ; c’est la dépopulation chez les Saras, chez les Moroubas, chez les peuplades du Mamoun ou chez les Ouaddas, ou chez les Kreichs de Saïd Baldas. Et nous l’entravons, paraît-il, du moins El Hadj Abdoul le dit : « Si les Français n’étaient pas là ou nous laissaient faire, il y a longtemps que le sultan aurait pris tout ce qu’il y a jusqu’à la Tomi et jusqu’à l’Oubangui. Il nous faut bien des captifs ! »

Senoussi est mal venu à se plaindre de nous. Lieutenant de Rabah, meurtrier de Crampel, il a acheté l’oubli du passé au prix d’une soumission, plus ou moins sincère : on l’a soupçonné d’intelligences avec le Ouadaï et les maîtres du Dar Four, et, en juillet 1905, il a refusé de coopérer à la lutte contre les rezzous de la rive droite du Chari[90]. Il ne fut peut-être pas d’une politique très prudente de le laisser constituer ses troupes et même de lui procurer des fusils. Surtout il est triste de penser que la présence d’un résident à Ndellé implique la France dans la responsabilité de ses razzias. Et ce n’est point seulement un sentiment d’humanité qui anime cette protestation ; c’est aussi le souci de l’avenir économique de ces régions où sont morts les nôtres, où nous avons travaillé et lutté. Assez de sang y a été versé, assez d’argent employé pour qu’on ne les abandonne pas à un souverain de proie. Il y existait des populations d’agriculteurs, les Saras, les Ndoukas, les Bandas notamment, qui démentent par leur travail la légende de la paresse du noir. Ces populations chez qui l’amour et le soin de la terre est très développé, les despotes arabes les exterminent. Sur leurs traces, la brousse reprend possession des cultures : c’est, à la lettre, le désert qui réapparaît. Nous avons combattu Rabah : pouvons-nous laisser Senoussi continuer ses ravages ? abstraction faite de toute considération « sentimentale », croyons-nous que les 3 tonnes de caoutchouc, les 2 quintaux de café, les 300 kilogrammes d’ivoire payés en tribut par Senoussi compensent l’exode du millier de captifs qui, chaque année, sont vendus par lui aux États du Nord ? On peut discuter la question de la délivrance des « esclaves de case » ; mais laisser continuer la chasse à l’homme par un négrier qui arbore notre drapeau serait une honte et une inconséquence impardonnable.

Senoussi du reste sait fort bien notre manière de voir et il est trop intelligent et trop avisé pour ne pas comprendre qu’il a tout intérêt à abandonner un commerce que nous trouvons illicite. Malheureusement les nombreux courtisans qui vivent près de lui des libéralités que leur procure la chasse à l’homme, font tous leurs efforts pour maintenir un système dont l’écroulement serait leur ruine. Ils cherchent à l’attacher au passé en lui rappelant les préceptes du Coran qui proclament guerre sainte l’extermination des païens et qui recommandent la politique de duperie à l’égard des Roumis.

Il ne faut pas l’oublier, ses États confinent au Ouadaï et au Dar Four, les deux seuls pays, avec le Maroc, où subsistent des gouvernements esclavagistes, hostiles à la civilisation occidentale. Or Senoussi sait fort bien qu’en cas de conflit avec nous, il trouverait asile et protection dans les contrées situées au N. du Kouti. Il connaît toutes les clauses de la convention franco-anglaise du 21 mars 1899 qui attribue le Ouadaï à la France et le Dar Four au gouvernement anglo- égyptien. Qui lui a appris l’existence de cette convention ? Je l’ignore, mais un jour il en discuta les termes avec moi. Il ne comprend pas pourquoi l’Europe laisse faire librement au Ouadaï et au Dar Four ce qu’elle interdit ailleurs. Du fait que nous laissions en 1902 et 1903 les Ouadaïens venir piller les villages Saras à quelques jours de nos postes militaires impuissants, et enlever les jeunes hommes valides et les femmes comme esclaves, comment lui, notre protégé, ne se serait-il pas cru le droit d’agir de la même manière ?

Nous tenons, certes, le plus grand compte de sa mentalité de musulman. Ce que notre morale, notre sensibilité et notre intérêt désapprouvent lui semble, dans son âme fruste, absolument légitime et même nécessaire. Que de fois lui ou El Hadj Tokeur ont cherché à me convertir à leur manière de voir ! « Que ferions-nous sans esclaves, me disait ce dernier ? Où voudrais-tu que le sultan prenne les porteurs qui te sont nécessaires pour tes voyages ? Qui cultiverait nos champs ? Regarde nos mains (et il me montrait ses bras minces de Foulbé), penses-tu qu’elles soient assez fortes pour remuer la terre ? Où voudrais-tu que nous trouvions les bœufs que ton gouvernement nous demande comme impôt si nous n’avions pas des esclaves à donner aux Arabes du Nord en échange de leurs troupeaux ? Et puis, ces Bandas que tu plains sont des brutes ; ils sont même inférieurs au bœuf que vous tuez sans pitié, car les animaux ne se mangent pas entre eux tandis que nos esclaves sont presque tous des Niamniams (des anthropophages). » — « En ce cas, lui répondis- je un jour, pourquoi leur prenez-vous leurs filles pour en faire vos femmes ? Les enfants que vous aurez seront aussi des brutes ? » — « Non, me répondit sans sourciller le vieux El Hadj, tous nos enfants seront Arabes ! »

Senoussi, qui partage cette cruelle impassibilité pour les fétichistes, est pourtant le musulman le plus humain pour son entourage que nous connaissions. Il a droit de vie et de mort sur tous ses sujets et il n’en use presque jamais. Les châtiments corporels sont très rares dans la capitale, même pour les esclaves. Or Senoussi est originaire du Baguirmi, c’est-à-dire d’un pays où les princes régnants font encore crever les yeux à leurs propres frères pour les mettre dans l’impossibilité de tenter un coup d’état. A tout prendre, il est moins coupable que certains conquistadors venus d’Europe.

Il ne s’est jamais en effet montré hostile aux idées d’amélioration que nous lui avons apportées. Nos résidents lui ont conseillé de faire de l’agriculture, il a entrepris des cultures nouvelles, on lui a conseillé de faire du commerce avec les blancs de l’Oubangui, il a accepté sans aucune restriction la création d’une factorerie européenne par MERCURI. Vers la fin de notre séjour à Ndellé, je vis un matin le sultan sortir en grande pompe de son Tata, entouré de ses principaux courtisans, et se rendre au milieu des cultures où sa tente d’apparat avait été installée. Sous ses yeux 500 femmes commencèrent les travaux de défrichement et d’ensemencement.

Quelques hectares de terrain[91] furent consacrés pour la première fois à la culture du riz en grand. Un mois plus tôt il avait récolté du blé et il avait été aussi l’introducteur de cette culture. Les plantations de sorgho allaient en s’étendant d’année en année et à l’époque de notre séjour, elles couvraient déjà tous les environs de Ndellé sur 10 kilomètres de rayon. Quelques sujets du sultan s’adonnaient pour son compte à l’élevage du bétail. Il fait venir tous les ans des troupeaux du Ouadaï et s’efforce de les acclimater autour de sa résidence.

D’autres chassaient l’éléphant et lui rapportaient les défenses et jusqu’à la viande boucanée. D’autres encore allaient récolter le caoutchouc à plus d’une semaine de marche de la capitale. Enfin il se faisait apporter du café, du poivre d’Éthiopie, du sel obtenu par le lessivage des cendres de certaines herbes, de l’huile de palme, des fibres de raphia, du poisson sec, etc.

Lorsqu’il sut le but précis de notre voyage, Senoussi parut s’y intéresser. Il eut d’abord quelque peine à comprendre que nous fussions venus de si loin uniquement pour parcourir des pays nouveaux et en examiner les ressources. Je sus plus tard qu’il nous avait fait surveiller dans les premiers temps, persuadé que nous étions venus pour rechercher une mine d’or. En voyant notre zèle à recueillir des plantes, à collectionner des animaux, à ébrécher les rochers pour prélever des échantillons minéralogiques, il fut bientôt convaincu que nous formions, COURTET et moi, une catégorie à part d’Européens inoffensifs. Il demanda à COURTET de préparer sous ses yeux du caoutchouc en pilonnant des racines de petits Landolphias dans un mortier à couscous. Tout son entourage assista à l’expérience et lui-même calcula le prix de revient. D’un autre côté il me fit voir les principales productions curieuses de ses États. Quand je passais au Tata avec quelques branches d’arbres à la main pour mes collections, il m’en donnait lui-même les noms arabes et m’en indiquait les usages. A notre retour de chaque excursion, il nous interrogeait sur ce que nous avions vu et complétait nos renseignements. Lorsqu’en audience je lui demandais des indications pour compléter nos cartes, il quittait son siège et traçait lui-même sur le sable, avec le doigt, le cours des rivières dont nous voulions connaître la direction. Il était rarement embarrassé. Pendant trente années il a parcouru dans tous les sens le Dar Fertit ou Pays des Sauvages, et doué d’une mémoire prodigieuse, il a retenu le nom des moindres ruisseaux situés à plus de 200 kilomètres de sa capitale. Au départ de chaque excursion, il réglait lui-même tous les détails de notre itinéraire, et indiquait au guide les points sur lesquels il fallait attirer notre attention pendant la route. Nos rapports devinrent toutefois tendus pendant le dernier mois de notre séjour à Ndellé. Il serait sans intérêt pour le lecteur d’en connaître les raisons ; je dois seulement dire que les principaux torts n’étaient ni du côté du sultan ni du nôtre...

Nous ne songeons nullement à dresser contre Senoussi un réquisitoire tendant à sa déposition. Ce serait une grosse entreprise et le sang français a déjà été et même trop largement versé dans ces contrées désolées. Cette déposition, fût-elle plus facile, nous n’en voudrions point. Senoussi est le chef le plus extraordinaire que nous ayons rencontré en Afrique et, nous osons le dire, il a forcé notre admiration. D’une ambition sans bornes, mais aussi d’une intelligence vraiment puissante et d’un sens pratique encore affiné par ses opérations commerciales, il a su créer un Etat à demi policé d’un ramassis de barbares sans cohésion. Il a su s’assimiler de la culture européenne tout ce qui peut lui être utile. Nous croyons donc qu’il faut vivre en bonne intelligence avec le Sultan du Kouti, quelque chargé que soit son passé. Mais, cette absolution ne peut entraîner la licence de continuer les razzias chez les fétichistes. Et, après nous être montré si impartial dans notre jugement sur Senoussi, si préoccupé des intérêts matériels de la France, nous n’en répétons que plus fermement nos protestations contre un système trop longtemps toléré. Si la France donnait à Senoussi l’impression qu’elle est vraiment et sincèrement décidée à abolir la traite, si nous lui enlevions ces prétextes que El Hadj Tokeur nous opposait, si notre résident à Ndellé se montrait suffisamment énergique et calme, je suis convaincu que Senoussi s’inclinerait devant notre volonté bien arrêtée de supprimer les razzias d’esclaves et qu’il pourrait devenir un auxiliaire précieux pour notre administration.

[Note 60 : Senoussi n’est nullement d’origine arabe, mais c’est l’usage des pays Fertit d’appeler Arabes tous les Musulmans venus du N., quelle que soit leur origine.]

[Note 61 : Pendant mon séjour à Ndellé j’ai eu l’occasion de causer à de nombreux noirs islamisés qui avaient vécu dans l’entourage de Ziber- Pacha. L’un d’eux se rappelait même avoir vu un blanc compagnon d’Abd- es-Samat et ayant comme moi la manie d’examiner les plantes qu’il rencontrait dans le bled. Le voyageur auquel il faisait allusion était sans aucun doute G. SCHWEINFURTH, le grand explorateur allemand qui séjourna à Dem-Ziber en 1870.]

[Note 62 : G. DUJARRIC, La Vie du sultan Rabah (1902), p. 29.]

[Note 63 : Pièce traduite par M. l’interprète GRECH.]

[Note 64 : D’après une autre version l’assassin se nommait El Kharifine.]

[Note 65 : Que CRAMPEL ait eu vent d’une trahison dans son entourage, c’est sans doute ce qui explique le terrible châtiment d’un de ses serviteurs, qu’il fit alors fusiller. Il l’avait convaincu d’avoir volé un fusil pour le donner à un soldat de Senoussi. CRAMPEL crut sans doute cet exemple nécessaire pour arrêter la défection commençante.]

[Note 66 : 25 fusils modèle 1874, armement du personnel de la mission, et 300 fusils à piston destinés à servir de cadeaux au Ouadaï.]

[Note 67 : Plusieurs des assassins seraient encore à la cour de Senoussi : Allah Djabou, en particulier, est toujours chef de guerre.]

[Note 68 : Cette résistance semble s’être prolongée assez longtemps, puisque cinq d’entre eux furent tués.]

[Note 69 : On voit tomber le reproche de cruauté qui fut fait à sa mémoire, de même que l’accusation de trahison portée contre Niarinze. Comme tous les indigènes de la mission, elle détestait Ischekkad et elle se refusa à le suivre.]

[Note 70 : Ces deux Sénégalais étaient encore à Ndellé en 1899 au moment de l’arrivée de MERCURI. Ils disparurent peu de temps après et Senoussi raconta que l’un d’eux, après avoir assassiné son camarade, s’était enfui au Ouadaï.]

[Note 71 : Il paraît qu’Ischekkad se rendit librement chez Rabah et qu’il y mourut de maladie quelque temps plus tard.]

[Note 72 : Le lieutenant HANOLET, que l’entourage de Senoussi appelle Alibou, séjourna quelque temps à Mbélé, mais il ne dépassa pas ce point. L’itinéraire de Mbélé à Kouga au Rounga que lui attribue M. VAUTERS lui fut sans doute donné par les caravaniers qui lui amenèrent des troupeaux à Mbélé, mais lui-même au dire de Senoussi ne pénétra jamais au Rounga.]

[Note 73 : Senoussi m’a montré un magnifique fusil pour chasser l’éléphant que HANOLET lui avait donné.]

[Note 74 : Il avait d’ailleurs publié divers articles intéressants, particulièrement sur les voies d’accès de l’Oubangui au Chari par le Kotto, dans le Bulletin de la Société de Géographie (7e série, XVIII, 1897, p. 129-178 et 340-384 ; XVIII, p. 496-518), La Géographie (III, 1901, p. 109-114 ; V, 1902, p. 216-218).]

[Note 75 : TOUSSAINT MERCURI, né en Algérie le 21 juillet 1871, mort à Ndellé le 21 juillet 1902, fit un premier séjour à Ndellé (janvier 1899-fév. 1900). Revint à Ndellé en janvier 1902 et y mourut 6 mois plus tard. La factorerie qu’il avait créée était gérée en 1902-1903 par M. JACQUIER. Elle fut en janvier 1903 inspectée par M. SUPERVILLE. Depuis elle a été abandonnée et la société, La Kotto, possède seulement une factorerie à Bria, sur la limite des Etats de Senoussi.

=Bibliographie.= — F. MERCURI, Conférence sur la mission de Béhagle (extrait du Bull. Soc. Géogr. Alger, 4e trim. 1900), Alger, 1900. — Dans le centre africain, 3 ans 1/2 au sud du Tchad, Constantine, 1900, 1 broch. 24 p. — Lettre du 4 janv. 1902 et article nécrologique, Bull. Soc. Géogr. Alger, 4e trim. 1902, p. 633-636. — Anonyme. La Kotto, Occupation et organisation de la Concession, extrait du rapport lu à l’assemblée générale le 28 déc. 1901 (1 carte), Paris, 1902.]

[Note 76 : NEIGEL, Au cœur de l’Afrique (Bull. Soc. Géogr. d’Alger, 1903, p. 207).

D’après les rapports fournis par le capitaine JULIEN, le colonel DESTENAVE a, dans les instructions spéciales données à M. GRECH, résident à Ndellé, fixé le tribut de Senoussi à 40.000 francs, répartis ainsi qu’il suit : 25.000 francs comme impôt en nature (caoutchouc 2 tonnes, ivoire 2 tonnes, café 500 à 1000 kilogrammes), et 15.000 francs représentant la valeur des subsistances fournies à la résidence (alimentation des tirailleurs indigènes, etc.). En même temps le colonel DESTENAVE informait M. GRECH que, d’après le capitaine JULIEN, le territoire de Senoussi pouvait fournir 6 tonnes d’ivoire, 6 tonnes de caoutchouc, 500 à 1000 kilogrammes de café.

Aux termes du traité du 18 février 1903, conclu avec M. Fourneau, Senoussi s’engage à nous verser annuellement 300 kilogrammes d’ivoire, 3 tonnes de caoutchouc, 200 kilogrammes de café, 10 bœufs, 3 chevaux, 20 moutons, contre des marchandises et des munitions (F. ROUGET, l’Expansion coloniale au Congo Français, Paris, 1890, p. 178)]

[Note 77 : Un jour je lui énumérais les cadeaux que j’avais commandés en France pour lui, il me répondit : « Je te remercie, mais cela n’a pas grande valeur pour moi ; ce que je désirerais ce sont des fusils. »]

[Note 78 : Achem a épousé Fatalou, sœur de Senoussi.]

[Note 79 : Senoussi se fait appeler par les Arabes de son entourage Emir el Moumenin (Commandeur des croyants), titre que se donnait autrefois le souverain du royaume Foulbé oriental.]

[Note 80 : Ces musulmans noirs sont appelés zrogues par les vrais Arabes.]

[Note 81 : Certains bazinguers réputés Arabes usent même d’une boisson alcoolique (pipi ou mérissa).]

[Note 82 : Au contraire le Ouadai peut d’après M. GRECH disposer de 2000 cavaliers, en plus de ses 10.000 fantassins, armés en partie de fusils à tir rapide. Les aguids du Gandaba et du Salamat commanderaient, à eux seuls, à 600 cavaliers chacun.]

[Note 83 : COURTET évalue à 200 le nombre de fusils à tir rapide qu’il y avait au défilé. Je suis porté à croire que Senoussi possède au moins 500 fusils se chargeant par la culasse.]

[Note 84 : Outre l’armée régulière, Senoussi peut aligner de nombreux auxiliaires armés de lances et de sagaies. Ce sont pour la plupart des esclaves bandas et kreichs lui appartenant. Quelques-uns ont été mobilisés pour le tabour, notamment les chasseurs d’éléphants armés de longues lances à grande lame en forme de cœur. Je n’ai point vu à Ndellé, comme dans tous les pays fétichistes de l’Afrique centrale, de guerriers armés de couteaux de jet et de flèches.]

[Note 85 : Directeur de la société commerciale « La Kotto », à Ndellé.]

[Note 86 : Le toub est le grand vêtement que portent les Arabes.]

[Note 87 : Senoussi se défend d’avoir des rapports avec le Dar Four, mais divers indices me permettent d’affirmer qu’il recherche des thalers pour acheter aux Anglais de cette région des étoffes communes, des guinées semblables à celles que l’on fabrique dans l’Inde et probablement des fusils.]

[Note 88 : Pourtant j’ai vu entre les mains d’un esclave de Senoussi une pièce de guinée semblable à celles que l’on fabrique dans l’Inde ; et d’autre part le sultan me fit une fois observer que les Anglais n’acceptaient nos pièces de deux francs que comme un shelling.]

[Note 89 : Ce serait alors que les Tambagos seraient partis vers le Bandéro.]

[Note 90 : F. ROUGET, ouv. cité.]

[Note 91 : Cinq hectares environ.]

CHAPITRE VII

EXCURSIONS AUTOUR DE NDELLÉ

I. Vers la Tété. — II. Voyage au Bangoran. — III. Voyage au Mamoun. — IV. De Ndellé à Ngara et au Bamingui.

* * * * *

I. — VERS LA TÉTÉ

Le 27 décembre, nous quittons Ndellé pour reconnaître la région du confluent de la Tété et du Boro. Les trois premiers kilomètres se font à travers d’étroits défilés entre les pittoresques blocs de grès qui surplombent la ville de Senoussi. Nous remontons quelque temps le ravin creusé par un ruisselet qui, un peu en aval de sa source, se perd sous des rochers, et enfin nous atteignons un vaste plateau ferrugineux (671 mètres). Les champs de mil, qui appartiennent à El Hadj Abdoul, s’étendent à perte de vue, ainsi que de belles cultures d’arachides, ombragés par les karités : on se croirait dans les vergers du Soudan Nigérien. En dehors de ces défrichements, l’aspect de la brousse est vraiment printanier : après l’incendie, les bourgeons éclatent et l’on voit apparaître les jeunes feuilles ou même les fleurs des légumineuses arborescentes ou des Landolphia owariensis. A 6 heures, nous campons dans un champ de mil, auprès de l’Ouhi. Cet affluent du Vou, qui lui- même se jette dans la Tété, n’est ici qu’un ruisseau marécageux, large de 10 mètres, mais profond de 0m,50 au plus, sans véritable galerie.

De ce campement jusqu’à la Tété, le plateau, formé par les grès horizontaux, s’incline assez rapidement. En 20 kilomètres environ, on descend de 658 mètres (près de l’Ouhi) à 487 mètres (près du confluent du Vou avec la Tété). Les moindres ruisseaux sont toujours très encaissés : le Korokiri, très près de sa source, s’enfonce de 8 mètres dans la latérite et les grès ; le Vou, à peine formé également, est à 525 mètres, tandis que la colline abrupte occidentale s’élève à 567 mètres ; comme la rive orientale est en pente beaucoup plus douce, un village a pu s’y établir. Les bords sont couverts de bambous qui s’étendent souvent jusque sur les plateaux. Ailleurs on traverse des bois épais de Vouapa, de Detarium, d’Afzelia dont les gousses entr’ouvertes laissent tomber leurs graines noires munies d’un arille rouge. L’étape de l’après-midi se fait dans la dépression que remplit la puissante galerie du Vou : de gigantesques guirlandes de Landolphia florida actuellement en fleurs grimpent au haut des futaies. Nous campons au village de Torogo, situé sur sa rive gauche. Quelques familles bandas logent ici dans des cases sur pilotis, qu’il a fallu surélever de 2 à 4 mètres en raison du nombre des panthères. Un escalier très raide permet d’entrer, par une ouverture extrêmement étroite, dans la case ; les soliveaux du plancher sont recouverts de terre, mais la paille a fait les frais des côtés comme du toit. Quelques habitations sont juchées sur les branches d’arbres à demi tombés.

A vrai dire, il s’agit moins de demeures permanentes que de villages de culture. Les divers petits groupes de cases où nous sommes passés depuis hier appartiennent à Senoussi qui y installe ses captifs lors de la récolte. Ils vivent des produits de leur travail, mais, à toute réquisition du sultan, ils doivent porter à Ndellé les grains dont il a besoin. La céréale dominante est ici le sorgho ; il y a à peine 1/3 de mil pour 2/3 de sorgho. Ce dernier comprend dans le pays une dizaine de variétés qui peuvent rivaliser avec celles du Soudan occidental. Partout le mil est actuellement en train de sécher sur des claies horizontales supportées par des piquets ; le petit mil beaucoup plus avancé est déjà emmagasiné dans les greniers, ainsi que l’Eleusine, mais cette graminée est assez rarement cultivée. Il n’en est pas de même du sésame, auquel on consacre fréquemment quelques parcelles des terres neuves et dont les tiges fructifères sèchent au soleil. Une nouvelle plante oléagineuse, l’Hyptis spicigera, fait son apparition. A Ndellé, on en fait déjà usage pour assaisonner la bouillie de mil, mais ici elle couvre autant de surface que le sésame. Citons encore, parmi les plantes fréquemment cultivées, le ricin, l’oseille de guinée et les patates qui, elles aussi, se récoltent en ce moment[92].

Notre étape du 28 s’accomplit d’abord dans une grande plaine ferrugineuse, presque partout couverte de bambous ; puis nous atteignons le Bahr Tété en un site charmant, ombragé de grands arbres et de superbes bambous ; la même essence forme une brousse claire et brûlée sur la rive droite où nous avons campé. Elle constitue des forêts entières des deux côtés de la rivière[93]. Ce bambou se présente par touffes de 10 à 30 troncs. Dans les endroits où il n’a pas été brûlé les années précédentes, il atteint environ 8 mètres de hauteur moyenne, et dépasse assez souvent 10 mètres. Les tiges, d’un vert glauque, où une bractée couverte de poils roussâtres persiste à chaque nœud, laissent actuellement tomber leurs feuilles par groupes de cinq à six attachées à une ramule[94]. Le sous-bois n’existe pour ainsi dire pas dans ces forêts de bambous.

Près de notre campement, le Bahr Tété s’élargit jusqu’à 10 et 12 mètres ; de nombreux troncs d’arbres obstruent parfois son cours assez rapide, mais il n’y a pas de blocs de pierre. La profondeur moyenne n’est que de 0m,50 à 0m,70, mais il y a aussi des fonds de 1m,50 et d’autre part des bancs de sable sont déjà asséchés. Les berges, élevées de 1m,50, sont surmontées d’une galerie dont la largeur ne dépasse pas 20 à 30 mètres et se réduit souvent à beaucoup moins. Ailleurs, il n’y a pas d’arbres, mais de grandes prairies où l’incendie vient de consumer des herbes hautes de 2 mètres, ou des marais de Mimosa aspera, où des empreintes des éléphants sont nombreuses. Dans la galerie nous remarquons la présence des Elæis[95] qui, lorsqu’ils sont jeunes, ne se distinguent des Calamus[96] que par leurs feuilles plus grandes.

Le jour suivant, nous remontons la vallée du Tété, puis celle de son affluent le Boro. Elles s’entaillent dans des plateaux dont la tranche montre, à la base, des quartzites, plus haut, des grès horizontaux que surmonte souvent un placage de roche ferrugineuse. Nous cheminons au milieu d’interminables forêts de bambous ; ils sont si drus que d’une même souche on voit naître jusqu’à 50 rejetons. Près du confluent du Boro, une clairière et de belles cultures nous signalent le village de Ndofouti, composé de huttes carrées à double étage, à toit de chaume arrondi. Il est entouré de magnifiques champs d’Hyptis, de mil, de sorgho, d’éleusine, de tabac, de plante à sel, de ricin, de patates.

Nous restons dans cette région jusqu’au 2 janvier 1903. La galerie du Boro nous réservait en effet la surprise de la découverte d’une espèce nouvelle de café, le Coffea excelsa. A noter la fraîcheur des nuits et des matinées en cette saison : l’avant-midi nous sommes obligés, pour travailler, de nous installer auprès du feu. Le manque de vivres nous oblige à précipiter notre retour : nos porteurs ne mangent que des tubercules, et des petits mammifères qu’ils déterrent surtout dans les anciennes termitières. Notre désir d’aller au Kaga Batolo est d’ailleurs déjoué par l’obstination des gens de Senoussi : le sultan ne leur ayant pas donné l’ordre de nous y conduire, les plus beaux cadeaux ne peuvent les décider à nous y mener[97]. Le retour se fait par la brousse où çà et là de véritables prairies de lianes des herbes couvrent le sol de leurs jeunes pousses au feuillage vert clair. Les incendies ont partout anéanti la végétation herbacée, tandis que les arbustes se couvrent de feuilles et de fleurs. Des racines séculaires qui s’enchevêtrent dans le sol émettent des pousses qui ont des feuilles, des fleurs et fructifient dans l’espace de quelques semaines ; l’année suivante, elles seront la proie des flammes et de nouveaux rejetons apparaîtront pour subir le même sort. Voilà pourquoi le bush reste toujours une savane claire. Le 3 janvier nous campons à Ndé, peuplé de captifs bandas. De ce village à Ndellé, soit pendant 3 heures et demie de marche, le sentier traverse presque constamment des champs de mil déjà récoltés. Une heure avant notre arrivée, nous passons à peu de distance de la source de l’Ouhi bordé de quelques arbres. En certains endroits, l’Ipomœa involucrata en corolles d’un rose vif forme des corbeilles du plus ravissant effet. Nous rentrons à Ndellé par les sources du ruisseau qui a donné son nom à la ville, passant dans d’étroits couloirs creusés entre des blocs de grès ruiniformes pour arriver dans l’hémicycle de rochers où Senoussi a fondé sa capitale.

J’ai l’agréable surprise d’y rencontrer M. SUPERVILLE que j’avais connu au Sénégal. Administrateur-Adjoint de première classe, il s’est chargé des intérêts de la société La Kotto dont dépend le comptoir installé ici par M. MERCURI, et, accompagné du garde de milice CACHAT, son collaborateur, il vient de chercher la route de Ndellé à la factorerie de Kassa, au confluent de la Kotto et de l’Oubangui[98]. Il a remarqué que la végétation caractéristique du Soudan n’apparaît qu’au N. de Bria, sur la Haute-Kotto, avec la brousse claire, régulièrement incendiée, et les bois de bambous. Le grand caféier existe tout le long de la haute et de la moyenne Kotto ; c’est lui qui fournit le café en petits grains de l’Oubangui. Il a noté aussi l’absence de kagas en dômes sur sa route où, par contre, les tables de grès présentent fréquemment un aspect ruiniforme des plus pittoresques. L’érosion y a été intense ; comme en témoignent les marmites de géants et les grandes vallées qui figurent de vrais bras de mer. Les grès horizontaux n’apparaissent que vers les sources de la Kotto où on les voit reposer sur les quartzites qui se poursuivent jusqu’au bord de l’Oubangui.

Le soir nous sommes allés remercier le sultan de l’aide qu’il avait prêtée à notre excursion. Je le félicite de la beauté des champs de mil et du soin déployé par ses esclaves dans la région que nous venons de parcourir. Il nous répond qu’un pays où les captifs ne travaillent pas n’est pas un bon pays. Nous entretenant des végétaux que nous avons recueillis, il nous affirme que le café existe ailleurs qu’au Boro. On le trouverait aussi sur les bords d’un affluent de droite du Bahr Tété, le Dakéso[99]. Sur les bords de toutes les rivières du bassin de la Tété, on rencontre le palmier à huile[100] et, près de quelques-unes, le Raphia, mais celui-ci abonde surtout au pied du Kaga Bongolo[101]. A l’appui de ces renseignements, Senoussi me fait apporter du café du pays en grains et en poudre extrêmement fine, de l’huile de palme, un fruit de Raphia et un fauteuil fait avec les rachis de ce palmier. Je profite de la bonne volonté du sultan pour lui indiquer l’intérêt qu’il y aurait pour nous à aller visiter les gisements de cuivre d’Hofrat. Il me répond que les montagnes où ils se trouvent, et même les monts de Manga, sont sous la domination du Dar Four et appartiennent aux English : c’est ainsi qu’il désigne ses voisins de l’E.

Le 14 janvier 1903, nous partons pour Ara et Mbélé, accompagnés par MM. SUPERVILLE et CACHAT au début de notre voyage. Jusqu’à Mba, où nous campons, le sol est formé de roche ferrugineuse recouvrant les grès horizontaux et, sous ceux-ci, le granite affleure parfois. Nous passons au pied du Kaga Firindi, constitué par un entassement de tables gréseuses[102]. A quelque distance au S. de Mba le plateau, d’une élévation moyenne de 685 mètres, est interrompu par une curieuse falaise qui se poursuit du Bongolo au Maoro, c’est-à-dire du N.-O. au S.-E., sur une longueur de 12 kilomètres. La partie abrupte regarde la vallée du Haut-Bangoran dont les nombreux affluents l’animent de leurs cascades[103]. Haute de 50 à 90 mètres, cette falaise d’un blanc rougeâtre est taillée à pic dans le grès horizontal dont les gigantesques tables surplombent parfois notre sentier. Au-dessus, le plateau étend à l’infini le même paysage de brousse calcinée chaque année ou de bois de bambous presque impénétrables. Les rochers sont couverts d’aloès, de Cissus et d’une grande euphorbe cactiforme à six côtes. Dans les fissures la végétation est assez riche ; les rameaux fleuris des lianes pendent en longues guirlandes, où les racines des Ficus, tordues comme des cables, vont chercher quelque crevasse pour s’y cramponner solidement. De gros cynocéphales sautent en aboyant d’une table à l’autre ; des vautours planent sans cesse autour des précipices où sont dissimulés leurs nids ainsi que ceux des hirondelles.

C’est dans une anfractuosité de cette falaise qu’une tribu banda, celle des Mbatas, forma un véritable village qui sut résister même aux attaques de Rabah. Senoussi, en 1897 ou 1898, ne put venir à bout de ses habitants que par la faim. Il transporta une partie des prisonniers dans un nouveau village entre Ndellé et Mba. Les cavernes où se prolongea la résistance des Mbatas sont situées en un point de la falaise où celle-ci atteint 85 mètres de haut. A 15 mètres au-dessus de la plaine s’enfonce une première cavité, recouverte en grande partie par une énorme table de grès épaisse de 10 mètres ; au-dessus de celle-ci existe une seconde série d’anfractuosités dont l’entrée est obstruée par des poutres, sauf un étroit passage par où l’on ne peut pénétrer qu’en rampant. Mais c’est surtout la terrasse inférieure qui fut habitée. Les Mbatas avaient construit sur sa partie antérieure plusieurs cases dont les débris sont encore reconnaissables. De plus ils pouvaient se réfugier dans un couloir long de 30 mètres sur une largeur de 1m,50 et une hauteur de 2 mètres, où une obscurité complète leur permettait de se dissimuler facilement ; l’eau y filtre goutte à goutte et vient s’accumuler dans un réservoir qui leur épargnait la peine et le danger de descendre au ruisseau voisin. On trouve sur cette terrasse de nombreux vestiges qui prouvent la durée de l’habitat humain, mais aucun objet préhistorique n’a été rencontré. Les troglodytes se servaient d’instruments en fer, dont on relève les traces sur la roche, d’auges en granite pour écraser le mil, de poteries, de sparterie. Par endroits des monceaux considérables de coques de fruits, de débris de cuisine. Il n’est pas jusqu’aux plantes introduites par les Mbatas qui n’aient persisté, soit au bas de la montagne dont le sol meuble atteste une longue mise en culture, soit sur la terrasse où quelques parcelles de champs devaient leur fournir des aliments en cas de blocus. Parmi ces plantes, j’ai reconnu le Kondjo, igname sauvage, le Luffa cylindrica le ninigago, etc. Aujourd’hui les abris des Mbatas ne sont plus habités que par des chauves-souris, dont la fiente blanchit les anfractuosités de ces rochers.

Au S.-E., le plateau se poursuit presque sans ondulations, avec une altitude d’environ 720 mètres, et nous franchissons le Bangoran, à 4 ou 5 kilomètres de son origine, selon M. SUPERVILLE[104], ce n’est qu’un ruisseau large de 3 mètres et profond de 0m,30, bordé d’une galerie insignifiante[105]. Nous cheminons ensuite dans une forêt de bambous jusqu’au village ngao d’Ara, où nous campons.

Ara, 16-17 Janvier. — Des deux côtés du Dirokourou, ruisseau bordé de quelques arbres espacés, on voit éparpillées une cinquantaine de zéribas comprenant chacune une dizaine de cases. La population est d’environ 1000 habitants, soumis par Senoussi vers 1896[106] ; quelques-uns sont armés de fusils. Les cultures de mil sont assez étendues ; les cabris et les volailles assez nombreux.

La brousse traversée pour aller conduire MM. SUPERVILLE et CACHAT au Bamingui est une épaisse futaie de bambous, avec çà et là des clairières de bush où existent les Landolphia owariensis et L. Heudelotii[107]. Des termitières, hautes parfois de 5 à 6 mètres, élèvent leurs clochetons couleur de rouille au milieu des arbres sur lesquels elles s’appuient quelquefois. J’ai remarqué de jeunes tamariniers dont les troncs étaient ainsi englobés jusqu’aux branches. Les termites vivraient-ils en association avec les tamariniers ? Cela expliquerait pourquoi presque tous les tamariniers adultes du Dar Banda sont environnés à leur base d’un monticule de terre arrondi, haut parfois de 4 à 5 mètres, et qui paraît être une termitière abandonnée. — Le Bamingui mesure 8 mètres de large et 0m,50 de profondeur au point où le franchit la route d’Ara à Diouma[108] ; tout près de là, il franchit un seuil où, réduit à n’avoir que 2 mètres en certains endroits, il descend de 6 mètres en 50 mètres. Il est entouré d’une imposante galerie large de 100 mètres, où je reconnais de nombreux Calamus épineux, le Coffea obscura et la Landolphia florida en fleurs.

Nous quittons MM. SUPERVILLE et CACHAT qui retournent à Mouka par Diouma et nous revenons à Ara.

Le lendemain (18 janvier), nous nous mettons en route vers Mbélé. Le chemin est très suivi ; de nombreuses sentes le coupent ou y aboutissent. Les plateaux de grès horizontal, recouvert le plus souvent de roche ferrugineuse, s’élèvent lentement vers l’E., de 703 mètres à Ara jusqu’à 827 mètres aux collines qui dominent Mbélé (50 kilomètres). Nous cheminons toujours au milieu de la brousse incendiée[109] et des grandes termitières de terre rouge ; dans les bouquets d’arbres, les bambous, les Vouapa, les Daniella, les Lophira, les Butyrospermum, les Parkia, les Terminalia, les Combretum sont les essences les plus fréquentes. Nous traversons différents ruisseaux, le Ngriki[110], affluent du Bangoran, le Manifo, affluent du Boro, où COURTET retrouve le Coffea excelsa, le Zakara, affluent de la Gounda. La Koumbara qui est également un affluent de la Gounda, est une belle rivière large de 3 mètres et profonde de 0m,30, au courant assez rapide[111]. Elle coule entre des blocs de grès horizontal et présente çà et là de petites cascades. Sa galerie, large de 100 mètres, ne renferme ni Elæis, ni Raphia, ni caféiers, du moins en cet endroit.

Plus à l’E., nous coupons le ravin du Vourou près de son origine, qui est à quelques centaines de mètres à notre droite. Il présente encore en cette saison quelques flaques d’eau sans écoulement et il est environné d’Eugenia guineensis ; la galerie doit commencer un peu plus bas.

A une heure et demie du Vourou, nous arrivons à l’emplacement de la ville kreich de Mbélé[112]. Dominée par des mamelons de grès horizontaux recouverts de roche ferrugineuse, elle est située dans une dépression assez profonde[113] au confluent de deux ruisseaux, la Gounda et la Mi. Si l’on remonte la vallée de la Gounda on trouve, à 4 kilomètres de la ville, une large dépression peu inclinée qui rassemble les eaux de pluie. Puis, brusquement, un ravin large de 2 mètres et profond de 3 s’encaisse dans la roche ferrugineuse ; un peu plus bas il s’élargit et les versants deviennent moins abrupts. C’est ici qu’en saison sèche apparaissent quelques flaques d’eau ainsi que les premiers arbustes, les Eugenia guineensis, dont le port rappelle celui du Bouleau blanc, marquent toujours, dans ces vallées, le début de la galerie ; 300 ou 400 mètres plus bas, un filet d’eau large de 0m,50 commence à couler entre des blocs de grès ; la galerie s’élargit jusqu’à 150 mètres à Mbélé et les grands arbres, hauts parfois de 50 mètres, deviennent de plus en plus serrés[114]. Nous y observons le ngriki dont le fruit, semblable à un gland, est recherché par les indigènes, un arbre immense (peut-être une Sterculiacée) où les premières branches naissent à 30 mètres au- dessus du sol, l’Eriodendron anfractuosum que nous n’avions plus vu depuis la Nana[115]. Plus loin des rives le bambou d’Abyssinie pousse en quantité et les chaumes de grands Andropogon desséchés s’élèvent à 2 et 3 mètres. La galerie du Mi est beaucoup moins importante : 50 mètres à peine et sa dépression ne remonte pas à plus de 1500 mètres.

Au confluent de ces deux ruisseaux les ruines disparaissent à demi dans les bambous ; le sol est couvert de pas d’éléphants et de buffles. Le tata du sultan Mbélé, qui était situé dans le quartier Nord[116], est presque recouvert par la brousse ; les murs épais de 0m,40 s’élèvent à peiné à 0m,50 au-dessus du sol, là où la trace n’en a pas totalement disparu. On peut relever encore l’emplacement de 200 ou 300 cases dont les murs n’ont plus que 0m,30 à 0m,60 de haut et les vestiges des buttes où l’on plantait le mil et les patates[117]. L’ensemble de ces habitations pouvait s’étendre sur une centaine d’hectares, c’est-à-dire sur une superficie comparable à celle de Ndellé : la population pouvait donc être de 10,000 âmes. Ce peuple, dont la nature africaine aura bientôt fait disparaître les dernières traces, était kreich, ainsi que son chef Mbélé. Il s’était formé ici un centre commercial assez important sur la route des sultanats de l’Oubangui à l’état ouadaïen du Dar Sila, où les marchands arabes venaient acheter des captifs et envoyaient des armes. Les guerres de Mbélé contre l’autre grand chef kreich Balda fournissaient de nombreux esclaves au marché. Mbélé ne put résister aux attaques de Senoussi[118] dont l’état, constitué selon les mêmes principes et dans le même but, était mieux armé. En 1896, Mbélé fut obligé de fuir ainsi que toute la population ; il aurait fondé un petit sultanat au S.-E., maintenant son indépendance à l’égard de Balda.

Mbélé se trouve presque à la limite des bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil.

A 5 kilomètres au S.-E. des sources de la Gounda, sous-affluent du Chari, nous arrivons au milieu des bambous, à l’origine de la Bata qui va à l’Oubangui par le Bou, le Boungou et la Kotto. Une grande clairière à sol argileux et couverte de plantes aquatiques actuellement[119] à demi desséchées, avec encore çà et là des flaques d’eau jaunâtre ; ce doit être un marais inabordable à l’hivernage. En cette saison on y trouve en quantité les pistes de grands mammifères ; les éléphants piétinent chaque jour si bien le marais que nos chevaux ont grand peine à se tirer de ces fondrières ; les indigènes creusent des fosses près de cette dépression pour capturer les buffles qui vont s’y vautrer. Le marais se rétrécit ensuite en un ravin bordé d’arbres et il se constitue un ruisseau où l’eau coule encore en cette saison. Nous avons parcouru la brousse voisine, rencontrant quelques Borassus, jusqu’à 4 kilomètres des sources. En ce point le ravin s’encaisse de 8 mètres dans l’argile jaune ; le ruisseau a 3 mètres de largeur et 0m15 de profondeur, on y remarque de petits poissons. Une très belle galerie[120], large de 80 mètres, renferme des arbres superbes dont les troncs, çà et là renversés, viennent parfois barrer le ruisseau.

Après cette étude, nous revenons à Mbélé pour nous diriger ensuite au N., vers la Bakaka. Toujours l’interminable plateau de grès et de roche ferrugineuse, où les éléphants déterrent les rhizomes des bambous, et où l’on relève de nombreuses traces d’antilopes et même de girafes. Nous franchissons divers affluents de la Gounda, le Dirikaia et la Ngawala, qui présentent à peu près les mêmes caractères : au bas de berges, hautes de 10 à 12 mètres, si abruptes que les porteurs ont peine à passer, coule un ruisseau large de 2 à 3 mètres actuellement et profond de 0m,15 à 0m,20. Le lit est encombré de troncs d’arbres morts dans la galerie épaisse[121]. De là à la Bakaka nous traversons un plateau ferrugineux, à peine en saillie sur le reste du pays (altitude : 797 mètres) : voilà ce qui constitue le « faîte » entre les bassins du Chari et du Nil, car, d’après Senoussi, la Bakaka va au Dar Four rejoindre l’Ouadi Kabassa. C’est ici un ruisseau large de 4 mètres, profond de 0m,30, à fond sablonneux, à courant assez fort[122], entouré d’une galerie, large de 100 mètres, où dominent les Rotang[123]. A travers les roseaux et les fourrés inextricables de Calamus, les éléphants se sont frayé mille sentiers qui se croisent en labyrinthe ; ils ont complètement usé et poli l’écorce des arbres à force de s’y gratter le dos.

Le plateau s’incline doucement au N.-O. de la Bakaka vers le confluent de la Gounda et de la Dornatt, dont nous descendons la vallée au milieu des bois de bambous et de Raphia que traversent à l’hivernage des ruisseaux actuellement taris[124]. Le 24 janvier, nous arrivons dans une région de rochers dominant la plaine de 8 à 10 mètres. Ils s’éparpillent au milieu de la splendeur printanière de la brousse, où la plupart des arbres sont actuellement parés de leurs nouvelles feuilles, où les Butyrospermum, les Lophira, les Eugenia chargés de fleurs blanches et parfumées font ressembler le bush soudanais aux vergers normands d’avril et de mai. D’une infinie diversité les rochers gréseux se présentent tantôt en grandes tables régulières portées par des piliers rétrécis, tantôt en fines aiguilles, en créneaux, en falaises trouées de grottes profondes. Monuments celtiques, débris de camps romains, ruines de châteaux du moyen âge ; l’imagination la plus fertile ne peut épuiser le nombre des compositions que suggère ce paysage. La pierre près de laquelle nous campons est un immense monolithe à moitié renversé, d’environ 20 mètres de haut. Sa cîme est couronnée d’aloès, et de nombreuses sociétés de mellipones ont élu domicile entre ses fissures où le soir on voit rentrer chargés de pollen les insectes de la taille d’un moucheron. Parmi les rochers qui composent le kaga Toulou, une grande falaise orientée N.E.-S.O. est percée de part en part par une grotte capable d’abriter une peuplade tout entière. L’entrée est étroite, presque à fleur de terre, il faut se baisser pour passer. Une petite cavité arrondie, creusée dans la roche, indique que l’on pouvait placer là un obstacle qui permettait d’obstruer l’entrée. Le seuil franchi on pénètre dans une grande salle circulaire d’une vingtaine de mètres de diamètre. La falaise étant percée de part en part un filet de lumière pénètre du côté opposé à l’entrée. L’homme a laissé dans cette grotte des traces ineffaçables de son passage : les murs sont tout enfumés, le sol est jonché de débris de poteries contemporaines et même de fragments de sparterie en décomposition. Les blocs de pierre qui font saillie sont polis et luisants tant on s’est assis dessus. Certains blocs sont creusés en godets et ont servi, d’après les indigènes, à pilonner du mil et du tabac. En quelques endroits les parois sont creusées à hauteur d’homme d’anfractuosités artificielles qui étaient destinées à recevoir divers objets domestiques. On retrouve des coques de fruits, des fragments de bois grossièrement travaillés, des os, des coquilles du grand hélix de la contrée. Tout indique que l’abandon de ces grottes remonte à quelques années seulement.

Les chauves-souris et les Hyrax sont les seuls habitants actuels de ces repaires. Dès qu’on pénètre dans la grotte une odeur nauséeuse et un nuage de fine poussière se soulève et vous irrite la gorge. En plusieurs endroits il faut se baisser et même ramper pour passer des blocs de grès tabulaires éboulés. Enfin on pénètre dans une seconde salle tournée au S., moins large, mais à plafond plus élevé et mieux éclairée par une large baie regardant le S.-E. et précédée d’une large terrasse surélevée de 15 mètres dans le rocher à pic, de ce côté les hommes armés de sagaies pouvaient tenir à l’écart les assaillants privés d’armes à feu. La deuxième chambre se continue latéralement par un couloir obscur long d’une quinzaine de mètres qui va se perdre dans le fond de la roche.

En un point de cette salle le plafond est percé d’une cheminée verticale de près de 2 mètres de diamètre qui s’ouvre au sommet même du roc, la roche rougie indique qu’en cette place on entretenait fréquemment un foyer.

A l’O. du Kaga Toulou la Dornatt se jette dans une rivière nommée Kourou, qui n’est autre, sans doute, que la continuation de la Gounda et le cours inférieur du Moussoubourta, affluent du Boungoul. Le Kourou[125] mesure ici 8 mètres de large, 0m,30 de profondeur (26 janvier) ; il coule sur un lit de cailloux entre des blocs de grès ; son lit est encombré d’énormes troncs d’arbres renversés entre des escarpements assez faibles : 1 mètre sur la rive droite, 6 mètres sur la rive gauche. La galerie se réduit à 10 ou 30 mètres de largeur au milieu de la brousse à bambous. Quelques heures de marche vers l’O. nous conduisent au Kaga Diffili, amas de blocs de grès horizontal, et à la Tété : nous reprenons alors en sens inverse notre ancien itinéraire pour rentrer à Ndellé (27 janvier).

27 et 28 janvier. — Le sultan s’est laissé complaisamment interroger sur les régions limitrophes du Dar Four. La rivière Bakaka que nous avons traversée au N. de Mbélé va bien se jeter dans l’Ouadi Kabassa de type désertique. Ce Kabassa ne communique pas avec la rivière de Hofrat qui va vers l’Adda sans jamais se dessécher. Le nom de Bahr-el-Fertit que lui donnent les cartographes est inconnu, et l’Abiod, selon Senoussi, pourrait tout aussi bien le porter. A quelques centaines de mètres, de la rivière, les habitants d’Hofrat fouillent le sol pour en extraire le cuivre.

II. — VOYAGE AU BANGORAN

Le 7 février nous nous dirigeons à l’E. de Ndellé vers le cours moyen du Bangoran. Après avoir franchi le Djigangou, nous apercevons à notre gauche une série de mamelons granitiques, hauts de 20 mètres, où la roche plutonienne est en contact avec des quartzites[126]. Sur ces grandes savanes le feu a accompli son œuvre de renouvellement ; les arbustes ont repris leur parure de jeunes feuilles et de fleurs. C’est la saison des Combrétacées, des Terminalia surtout. Les buffles et les antilopes de petite taille apparaissent fréquemment. Le Mindjaengoulou, que nous suivons jusqu’à son confluent avec le Bangoran, est large de 6 à 15 mètres. Son lit s’encaisse de 2 à 5 mètres dans la roche ferrugineuse. En cette saison, il est presque complètement asséché ; il ne reste que des flaques parfois profondes d’un mètre, d’une eau jaunâtre, sans communications entre elles. Plusieurs familles bandas se livrent à la pêche des Siluridés et autres poissons réfugiés dans ces mares. Une très étroite galerie comprend surtout des Vitex cuneata, des Afzelia africana. Les seules lianes sont la Landolphia florida et un jasmin.

Le 9 février nous atteignons le confluent du Mindjaengoulou à 60 kilomètres environ de Ndellé. Le Bangoran qui a gardé jusqu’ici une direction S.E.-N.O. dévie assez fortement vers l’O. après avoir franchi, à 1 kilomètre du confluent, un barrage de bancs de sable où germe à cette époque un fin gazon de plantes annuelles. Le bief supérieur, du nom d’Abdeli, constitue ici un grand réservoir qui conservera plusieurs mètres de profondeur quand, dans quelques semaines, le cours inférieur se réduira à une série de flaques recouvertes d’une couche grise de protozoaires. L’Abdeli présente vers l’E. une berge presque abrupte sur 10 à 15 mètres de hauteur ; la roche ferrugineuse, qui forme cette falaise, est creusée d’une infinité de nids, de guêpiers au milieu desquels couvent les petites poules pharaons. Les hippopotames remontent jusqu’ici en hivernage, comme le prouve la présence de vertèbres d’un hippopotame adulte ; j’ai reconnu aussi des carcasses de crocodiles et des squelettes de gros poissons à plaques osseuses. Les buffles, les antilopes, les phacochères viennent comme les carnassiers, leurs ennemis, boire près des bancs de sable.

Le 12 février nous étions de retour à Ndellé où venaient d’arriver MM. FOURNEAU, BRUEL et KIEFFER.

III. — VOYAGE AU MAMOUN

A la fin de janvier, j’avais commencé à interroger les indigènes sur la position de ce lac mystérieux. Senoussi prétendait qu’il était situé à la limite du Dar Four et du Dar Rounga, distant de 15 journées de Ndellé dont 5 jours après le dernier village appartenant au sultan. On comparait son étendue à celle du lac Iro ; ce qui la portait à 200 ou 300 kilomètres carrés. Quelques-uns y faisaient aboutir de nombreuses rivières des pays Kara et Fongoro, situés à l’E. et au N. du lac qu’on disait se déverser dans l’Aouk. A l’E., au S., il y aurait eu également de vastes étangs, quoique de moindres dimensions : l’impression populaire était celle d’un complexe de lacs et de marécages très étendu, sur lequel — fait qui avait frappé l’imagination — les habitations s’élevaient sur pilotis. Les Goullas Homer, les Fongoros, les Karas seraient des pêcheurs analogues aux populations insulaires du Tchad ; mais des fractions de ces tribus ou d’autres voisines, comme les Bingas, les Youlous, m’affirmait-on, ne viennent que temporairement sur ses rives ; le plus souvent elles vivent retirées dans des pays de kagas situés à 4 ou 5 jours du Mamoun, où des citernes naturelles leur permettent de passer la saison sèche. L’entourage de Senoussi les considérait comme assez redoutables par leur possession de nombreux fusils ; le sultan ne nous permit de nous aventurer chez eux qu’accompagnés de 40 bazinguers chargés de veiller sur notre sécurité. Nous dûmes attendre le retour d’une partie de la razzia d’Adem pour commencer notre voyage.

Le 7 mars, sous la conduite d’Aïssa, chef que Senoussi avait désigné pour nous accompagner, nous partons enfin vers le N., à travers une plaine presque entièrement cultivée, où les passereaux s’envolent nombreux des champs de mil. Sur notre droite, la falaise gréseuse nous domine d’environ 40 mètres ; 3 ou 4 marigots en descendent, actuellement réduits à des chapelets de mares[127]. Nous croisons une caravane de marchands arabes envoyés chez Senoussi par le sultan du Dar Sila ; assez faible, elle se compose de 15 ânes porteurs d’une douzaine de ballots. Peu après nous arrivons au village de Golo (7 kilomètres environ de Ndellé) qui paraît assez prospère ; le mil abonde près de ses 50 cases, et les habitants en portent sans difficulté sur l’ordre du sultan. Ils comprennent à la fois des Bandas et des Ndoukas, commandés par un chef de chaque fraction. Un gneis à grands cristaux, d’un beau rouge, affleure sous les grès où s’enfoncent des abris enfumés, jadis habités. A l’O. du village se dresse assez brusquement le kaga Yapéré ; une brousse de graminées sèches, avec de petits arbres de 5 à 8 mètres, recouvre les flancs jusqu’à un sommet déprimé où la végétation arborescente devient plus dense et plus belle.

En quittant Golo, nous faisons l’ascension de la falaise[128] où commence le plateau de grès horizontaux surmonté de roche ferrugineuse et fort boisé (Vouapa, Daniella, Detarium, Parkia, tous en fruits). Dans des dépressions, où nous traversons le lit à sec d’affluents de la Tété, le sol composé d’humus et d’argile présente des fourrés de bambous. Parfois on rencontre les diverses lianes à caoutchouc.

Le soir nous descendons au village ndouka de Mansaka dont le chef, un Arabe du nom d’Abdoulaye, étend son autorité sur tous les villages environnants. L’importance de cette localité ne lui vient pas seulement de sa population (300 habitants), mais aussi de sa position, à la limite du Kouti, sur une route très suivie par les caravaniers du Dar Sila. Bien que musulman, Abdoulaye entretient à l’intérieur de sa zériba une place fétiche, encombrée de trophées de chasse et d’un bonnet de sorcier.

La courte étape du 9 mars, de Mansaka à Djalmada, se fait au milieu d’un pays très accidenté[129]. La falaise que nous laissons à l’E., détache sur notre route des collines de quartzites, parfois injectés de roches éruptives et séparés par de profonds vallons actuellement sans eau[130]. La végétation, très épaisse, est très fournie en arbres utiles (Parkia Butyrospermum) et fait de ce pays l’un des plus riches que nous ayons traversé dans les états de Senoussi.

Près du village de Djalmada de grands champs de mil sont ombragés de beaux arbres comme en Sénégambie : Parkia, Daniella, Butyrospermum, Ficus, Tamarindus, Lophira. Entre les cases nous voyons des poulets, des chiens comestibles, quelques ânes.

Au N.-E. du village nous retrouvons (10 mars) le même paysage accidenté, formé de quartzites inclinés vers le S. Certaines couches plus tendres ont laissé des vides occupés par des conglomérats ferrugineux remaniés. En certains endroits la roche ferrugineuse affleure, englobant à son contact avec les quartzites, des fragments non roulés, de plusieurs décimètres cubes de volume. La végétation du plateau est très pauvre et relativement en retard ; un feu de brousse vient de brûler l’herbe sèche et les bourgeons des arbres n’ont pas eu le temps de s’ouvrir. Dans une dépression cultivée, un village a été récemment et complètement consumé ; il ne reste plus une seule case et les habitants logent dans une petite paillette provisoire. Des cendres, fumantes encore, émergent les bancs en terre ornés de moulages grossiers et les grands vases en terre sèche où l’on entasse le grain après la récolte. Au N. s’étend un vaste plateau sans végétation, assez bas[131], très humide en hivernage si l’on en juge par le sol tout fendillé. On y trouve une fontaine, connue sous le nom de Kouboudoukou par les caravaniers. Cette fontaine, comme il en existe dans le N. du pays banda, au Sénégal (les séanes des Peuls) et partout où les cours d’eau permanents font défaut, est une simple cavité cylindrique de 0m,50 à 2 mètres de diamètre, dont on augmente la profondeur suivant les besoins. Ici l’eau affleure à un mètre du sol. Elle sort goutte à goutte d’une argile blanche et s’accumule au fond. Comme elle a pu se décanter la nuit, elle est généralement assez limpide le matin, mais à mesure qu’en puisant la calebasse touche le fond, elle devient terreuse et garde sa couleur blanchâtre même conservée dans des vases ou passée dans un filtre à charbon[132]. Une heure de marche nous conduit de là au Méla, affluent de la Tété. Il possède une galerie de 40 mètres de large, formée par des Eugenia owariensis, des Erythrophleum, des Landolphia florida. Dans cette région je constate diverses modifications de végétation et de flore. La galerie de Koundé sera la dernière vers le N. Plusieurs plantes disparaissent à mesure que nous nous éloignons de l’équateur : le Piper Clusii ne dépasse pas Djalmada, ni le Raphia la galerie de Koundé. Les jours suivants nous amèneront au-delà de l’aire d’extension du Landolphia owariensis et du bambou, puis de la liane des herbes. Par contre nous trouverons pour la première fois plusieurs Capparidées du N. (Boscia, Capparis, etc.) ainsi que le Combretum aculeatum. Ces Capparidées seront de plus en plus communes ainsi que les Loranthus, dans les plaines dénudées que nous traverserons près de la Moussoubourta. A 3 kilomètres du Méla le village ndouka de Koundé est bâti sur le bord d’une dépression marécageuse traversée par un ruisseau, et bordée d’une superbe galerie constituée pour la plus grande partie par des Raphia actuellement en fleurs et en fruits. Il s’y mêle des lianes, de grands Sarcocephalus, des Uapaca et, sous le couvert épais, des Scitaminées et des Aroïdées. Sur la lisière les nombreuses termitières sont presque toujours surmontées par des Tamariniers. Les grands ruminants (antilopes) abondent dans la contrée. Les cultures du village, ombragées par de beaux Daniella, se font remarquer par leur air de prospérité, la fertilité du sol, l’activité des indigènes.

Au voisinage d’Akoulousoulba des collines de quartzites bordent la route et nous campons à ce village les 11 et 12 mars. Au N., nous retrouvons encore pendant 9 à 10 kilomètres les blocs de quartzites mêlés aux conglomérats ferrugineux, qui ensuite forment, avec un diluvium blanc, le sol de la plaine qui s’incline doucement vers la Tété. Dans certaines cuvettes, peu ou point boisées, bordées de termitières, on remarque la trace de la persistance des eaux après l’hivernage, mais nulle part il n’y a jusqu’au fleuve de véritable point d’eau à cette époque de l’année. L’aspect général est celui d’une grande plaine médiocrement boisée, sans bambous ni lianes à caoutchouc, au travers de laquelle serpente le sentier des caravanes du Dar Sila. A environ 6 kilomètres d’Akoulousoulba, un puits asséché marque l’emplacement de l’ancienne ville rounga d’Ankomé qui fut détruite par des sofas venus de chez Ziber que j’assimile aux troupes de Rabah. Un monceau de scories, à 4 kilomètres au N.-E., atteste que les Roungas connaissaient la métallurgie, ou bien que Rabah la faisait pratiquer en cours de route pour augmenter le nombre des armes de ses bazinguers.

La Tété, qui coule ici vers le N.-O. est très réduite à cette époque (13 mars). Au milieu d’une grève, large de 25 mètres, constituée par du sable blanc et des graviers que recouvre un chétif gazon après le retrait de l’eau, on franchit sans difficulté une nappe large de 12 mètres, profonde au plus de 40 centimètres ; le courant est encore assez rapide. Elle est parfois dominée par des berges de 1m,50 à 3 mètres de hauteur presque à pic, souvent creusées de nids de guêpiers. La Tété décrit des méandres dans une plaine large d’un kilomètre qui est certainement inondée en hivernage par un lacis de canaux bordés de quelques arbustes, notamment de sensitives (Mimosa polyacantha). Sans autre végétation qu’une herbe desséchée ou brûlée, cette plaine est accidentée de grosses termitières où l’on trouve les seuls arbres voisins de cette rivière : des Tamariniers, des Landolphia géants au tronc bizarrement retombé. Çà et là, pourtant, des buissons d’arbustes épineux, des Ficus, des grosses touffes de Bourgou à demi submergées tiennent la place des belles galeries à Elæis que nous avons laissées au S. Les antilopes, les hyènes abondent dans la plaine, comme les aigles et les pélicans près de la rivière.

Sur la rive droite de la Tété, nous traversons l’emplacement de Dandail (Dandaia) dont l’existence ne se révèle que par la végétation spéciale aux lieux jadis habités. Des touffes d’arbustes (Bauhinia, Zyzyphus Baclei, Acridocarpus, Detarium) forment un fouillis presque impénétrable au-dessous duquel croissent de nombreuses touffes compactes d’Icacina senegalensis. On voit encore çà et là les troncs à demi calcinés des arbres atteints par le feu qu’allumaient les indigènes pour consumer les mauvaises herbes. La situation de certaines cases est indiquée par des touffes de cotonniers hautes de plusieurs mètres. Autour du village, les cultures pouvaient s’étendre sur environ 100 hectares. A 12 ou 15 kilomètres de Dandail, sur la rive gauche du Moussoubourta, le village de Ngardiam, lui non plus, n’a laissé d’autres traces qu’une modification particulière de la végétation. Ces points étaient occupés par des Rounga « meskin », non armés, qui s’enfuirent à l’arrivée des Arabes, me dit-on (il s’agit sans doute des troupes de Rabah) et allèrent s’installer à Akoulousoulba.

Entre la Tété et le Moussoubourta, le pays est d’une monotonie désespérante : plus de plateaux gréseux dominant la route, mais une plaine basse, parfois argileuse et à sol compact, parfois déjà recouverte de sable mouvant. C’est donc dès le 9° de lat. N. que commence cette zone sablonneuse si étendue dans le N. La végétation s’appauvrit : le bush clairsemé, duquel ont disparu les Lophira et où les Butyrospermum sont rares, alterne avec de grandes plages dénudées, sans autres arbres que quelques pieds de Nauclea inermis, inondées à l’hivernage. C’est seulement sur les monticules de terre accumulés par les termites qu’une végétation plus dense se maintient. Renversées, effondrées les unes sur les autres, parfois hautes de 10 mètres et larges de 15, parfois se dressant de distance en distance, ces anciennes termitières apparaissent comme des bouquets verdoyants au milieu des arbres clairsemés et rachitiques de la brousse.

Le lit du Moussoubourta, large ici de 10 à 15 mètres, ne contient actuellement qu’un filet d’eau large de 6 mètres et profond de 0m,30. Le fond est très vaseux, couvert de feuilles mortes que surmonte une Hydrocharidée dont les fleurs sont portées par des pédoncules spiralés ; les fleurs mâles, à 3 étamines étalées, s’en détachent et flottent à la surface vers les fleurs femelles qu’elles vont féconder. Çà et là des plages sableuses engazonnées, piétinées par les antilopes, les buffles, les éléphants, les rhinocéros, bordent la rivière dont les berges ont de 1 mètre à 1m,50 de hauteur. Plus loin s’étend, sur 200 à 1000 mètres de chaque côté, une plaine d’inondation déboisée, sans autre végétation qu’une seule espèce d’Andropogon dont les incendies ont à demi calciné les chaumes durs. Nos porteurs mettent le feu aux touffes encore intactes et font fuir de gros Fahr-el-Bouss[133] qu’ils percent de leurs sagaies au sortir des flammes. Le Moussoubourta est très poissonneux. A côté de la route des caravanes on voit un barrage aménagé à l’hivernage précédent par des pêcheurs. Nos hommes prennent divers siluridés qui se trouvent fort bien au milieu de la vase que charrie cette rivière en toute saison[134].

Nous suivons vers le N. la dépression du Moussoubourta qui serpente dans une plaine, large de 3 à 6 kilomètres, et forme déjà un lacis qui me rappelle complètement l’aspect des diverticules du Niger aux environs de Tombouctou. Les Andropogon couvrent encore cette plaine de leurs chaumes ; les souches, espacées de 0m,30, ont résisté à l’incendie, malheureusement pour la rapidité de notre marche. De place en place, des touffes de Nauclea inermis, de Bauhinia reticulata, de Combretum glutinosum et quelques Kigelia dont les énormes fruits pendent au- dessus du sol. Nous nous arrêtons près d’une de ces dépressions asséchées que forme le Moussoubourta et dont le Bourgou recouvre complètement le fond. Ces très nombreuses cavités, où l’eau s’accumule à la saison des pluies, ne sont qu’à peine dominées par des plaines, tantôt couvertes par le bush, tantôt formant de grandes savanes où s’élèvent çà et là des bouquets d’arbres. Les parties les plus saillantes sont les termitières avec leur végétation verdoyante et, depuis la Tété, nous n’avons même pas rencontré une croupe de 10 mètres de haut. En somme, il doit être très difficile de circuler dans cette région à l’époque des pluies. Actuellement, au contraire, la marche est très aisée et le pays presque totalement asséché. Aussi les indigènes y viennent en grand nombre chasser et pêcher, de Ndellé, du Dar Rounga, peut-être du Dar Sila ; et même quelques Arabes amènent leurs troupeaux au risque de les faire piquer par la tsé tsé.

A notre passage (16 mars) le Boungoul a l’importance du Gribingui à Fort-Crampel. Entre des bancs de sable où s’ébattent des centaines d’oiseaux, coule une nappe d’eau de 0m,40 à 0m,50 de profondeur ; la largeur de ce lit mineur n’est que de 30 à 35 mètres. Mais sur sa rive gauche, au-delà d’une berge en pente douce surélevée de 2m,50, s’étend une plaine nue, large de 300 à 500 mètres, creusée de dépressions où séjourne l’eau des crues de l’été. Sur la rive droite, la falaise haute de 4 mètres, est entaillée dans une argile blanchâtre sans galets ni coquilles. La végétation de ses rives se borne à des roseaux, Bourgous et Calamagnostis, actuellement à demi desséchés ; mais pas un arbre, pas un arbuste : l’Eugenia, pourtant, si commun, fait ici défaut.

Cette absence de végétation arborescente semble particulière au Boungoul : un léger rideau d’arbres borde presque partout son affluent, le Diahap, auprès duquel nous campons et que nous remontons le 17 mars. C’est un large marigot actuellement sans courant, parfois complètement à sec, plus souvent large d’une trentaine de mètres entre des berges argileuses élevées rarement de plus d’un mètre, sur certains points très profond et hébergeant encore à cette époque des hippopotames et des caïmans[135]. Au-delà de la ligne d’arbres nous retrouvons comme près de Boungoul une plaine nue large de 100 à 200 mètres. Décidément, dans cette zone, les espaces sans arbres, couverts de Bourgou et d’Andropogon, caractérisent l’abord de toutes les rivières importantes. La marche y serait facile sans les terribles tsé tsé, extrêmement abondantes : il faut constamment émoucher les chevaux, même en plein midi, pendant la marche et, quand ils sont attachés, brûler des feuilles vertes auprès d’eux. La morsure de ces mouches, appelées aussi « Boguené », produit sur l’homme une sensation comparable à celle du taon ou des moustiques ; après une irritation assez douloureuse, la partie atteinte se congestionne ; il est vrai qu’une heure après la piqûre, toute trace a disparu. Bien qu’on les rencontre encore à 300 mètres de la berge, elles foisonnent surtout auprès de la rivière ou des mares en voie d’assèchement et à l’ombre des arbustes. Là où les Boguené fourmillent, il n’y a pas actuellement de moustiques : ces deux insectes s’excluraient-ils[136] ?

La vie est abondante auprès du Diahap comme sur les bords du Boungoul. La plaine basse est sillonnée de sentiers de fauves et d’antilopes, sentiers très battus. Les traces d’éléphants ne se comptent plus. Les aigrettes, les pélicans et les hérons, les sarcelles et les vanneaux, ainsi que de nombreux oiseaux carnassiers, tourbillonnent au-dessus de la rivière où les poissons sont extrêmement nombreux. Dans les flaques croupissantes, les Bandas capturent d’énormes poissons de 0m,70 de long, à écailles osseuses, d’une chair très ferme et sans aucun goût de marais. Les pêcheurs entrent dans les mares, effraient le poisson et le percent de leurs sagaies quand il apparaît à la surface de cette eau presque noire. D’autres, des Roungas, enfoncent çà et là, verticalement, une sorte de nasse ; comme il est impossible d’apercevoir le fond, on ne connaît la présence d’un poisson que par l’agitation qu’il imprime à ce treillis de roseaux et on le prend en passant la main à travers les barreaux.

Le 18 mars, nous quittons le Diahap pour traverser le bush par des pistes de fauves. Nous y trouvons un grand étang d’une trentaine d’hectares, le Ni, très vaseux, et bordé d’un liseré de boue noirâtre, fendillée, qui rend la nappe libre inabordable. Nous le contournons en suivant la plaine d’inondation, couverte seulement d’une végétation herbacée, puis, après des champs de mil récoltés depuis quelques mois, nous arrivons à un village goulla dont les habitants sont absents. Ce sont simplement des cases de culture qu’on évacue dès la moisson finie, mais que l’on entretient pourtant d’une année à l’autre ; on conserve des gerbes de paille pour reconstruire, en cas d’incendie, ces abris assez sommaires. A 4 ou 5 kilomètres vers le N.-E. se trouve un autre groupe d’une cinquantaine de cases, Gosso, qui est aussi sous l’autorité d’Adem, sultan de Kouga. Ici, il s’agit bien d’un village permanent, car on trouve autour tout ce qui est d’un usage journalier chez les noirs : ricin, cotonnier, pastèques, sans parler des cultures vivrières, ici assez étendues.

Toute cette région entre le Diahap et le Bahap n’est qu’une vaste dépression marécageuse dont les principales rigoles d’écoulement sont reliées entre elles par des cheneaux transversaux, aux multiples anastomoses. Après l’hivernage, ils s’assèchent ou ne conservent de l’eau que dans des mares dont le lit en mars est rempli de plantes aquatiques en fleurs. Près de Gosso, le fond de l’un d’eux, le Gata, complètement découvert, porte des arbres dont les troncs sont munis à la base de racines adventives et dont les souches sont en partie déracinées, indice d’un courant violent ; l’on a parfois l’illusion d’une galerie, mais toujours peu épaisse et discontinue[137].

Quant au principal marigot de ce réseau, le Bahap, qui porte aussi, à partir du Mamoun, les noms de Koumara en goulla et de Kamarè en arabe, son lit principal a de 30 à 35 mètres de large ; ses dimensions sont donc analogues à celles du Boungoul, et si son débit est moins fort à cette époque, les Arabes le disent plus important. A l’hivernage, il semble inonder une grande partie des prairies de graminées qui le bordent et que traversent parfois des bras morts du fleuve.

Le bush que sillonnent ces diverticules est d’aspects assez divers, tantôt reposant sur un terrain sec et sablonneux avec quelques Acacias çà et là comme près de Gosso[138] ; tantôt c’est le « parc » avec la végétation vigoureuse de ses termitières. Mais ce qui domine, c’est le type de la prairie sans arbres ni arbustes[139]. Elle se compose de Graminées, hautes de 1 mètre à 1m,50, à feuilles fines et non coupantes et bien différentes des pailles raides des roselières du Boungoul. Desséchées par le soleil, elles repoussent à l’hivernage d’une souche vivace. Aussi les antilopes recherchent-elles ces pâturages d’autant qu’ils se trouvent toujours au voisinage de l’eau. La prairie ou Koubou est en effet marécageuse à l’hivernage, si bien qu’à la saison sèche le sol noir se fendille parfois là où les mares ont stagné le plus longtemps[140].

Cependant sachant que le Mamoun n’était plus qu’à quelques kilomètres, nous prions Aïssa de préparer notre expédition vers ce lac mystérieux dont on m’avait dit et l’étendue et la singularité des riverains. A notre grande surprise, ces préparatifs furent très simples ; quelques provisions seulement ; et Aïssa, le 19 mars, nous présenta comme guide le chef des Goulla, cette population lacustre dont tout Ndellé semblait craindre l’humeur belliqueuse. Or Semina et les deux autres goullas qui devaient nous accompagner ne présentaient rien de spécial, ni dans leur aspect, sauf la gracilité des jambes[141], ni dans leur habillement, qui se composait, pour le chef, d’une blouse blanche en coton grossièrement tissé, comme celles des bazinguers de Senoussi, et pour les porteurs, d’une bande de coton passée entre les cuisses. Sans Aïssa, j’aurais pris ces Goullas pour des Roungas, parmi lesquels d’ailleurs ils vivent ici.

Ce fut sous leur conduite que nous joignîmes le Bahap. Très variable de dimensions, son lit n’avait au début de notre marche que 30 mètres de largeur et l’eau n’en occupait que 7 mètres avec à peine 0m,30 de profondeur ; plus loin il s’étale sur 50 à 60 mètres entre des berges argileuses hautes de 4 mètres. L’eau coule là à pleins bords et semble profonde : sur le sable on observe des traces fraîches d’hippopotames et le sillon laissé par la queue des crocodiles. Plus bas encore, le Bahap s’élargit encore davantage, jusqu’à 120 mètres, dont 20 seulement sont occupés par l’eau. Puis le fleuve reprend ses dimensions normales et nos guides nous annoncent l’arrivée au terme de notre exploration, le Mamoun.

Sur la rive droite du Bahap, qui prend en aval le nom de Koumara, et séparée de la rivière par une sorte de digue large de 20 mètres que barrent deux déversoirs peu profonds, s’étend vers le N. une mare en arc de cercle, large de 40 à 50 mètres et assez profonde pour que le fond reste invisible : c’est le Mamoun. Une eau légèrement trouble remplit le lit entier entre des berges hautes de 1m,50, peu ou point boisées. A l’E. une grande plaine herbeuse (Koubou) s’étend sur 2 à 3 kilomètres ; à l’O., le bush atteint presque le bord du canal. En longeant le Mamoun vers le N. il perd bien vite l’aspect assez imposant du début. A 2 kilomètres du Bahap, ce n’est plus qu’un large marais, au lit incertain, embarrassé de bancs de vase, et de Papyrus ; à 4 kilomètres, il disparaît dans une vaste plaine herbeuse. Aucune trace d’une rivière venant du N.-E., du Dar Fongoro ; simplement des dépressions, des lits asséchés, à travers d’immenses espaces plats couverts de bourgou et d’Andropogonées amphibies où nous rencontrons, par troupeaux de 5 ou 6, de nombreuses antilopes peu craintives : si les Goullas réservent le nom de Mamoun au canal voisin du Bahap, les Arabes l’étendent à toute cette région basse, qui doit être totalement inondée, sauf de rares îlots, au moment de l’hivernage : ainsi s’explique l’erreur de Senoussi et de son entourage. En somme notre désillusion n’est point trop dure : nous n’avons pas découvert, comme on nous l’avait fait espérer, un lac semblable au lac Iro, mais nous avons reconnu un complexe de marigots et d’étangs, intéressant par son absolue similitude avec ceux du Niger moyen, entre Mopti et le lac Débo.

Malheureusement, ce pays, le Dar Goulla, est loin d’égaler en richesse le Macina. Sans doute le riz viendrait à merveille sur ces terres périodiquement inondées, mais il n’est même pas connu. Les cultures se bornent au mil, aux haricots, à divers légumes, au coton avec lequel les habitants tissent eux-mêmes la bande d’étoffe qui les ceint. Point de troupeaux, en raison de la présence de la mouche Boguéné, analogue à la tsé tsé[142] ; pas de lianes à caoutchouc. L’ivoire serait le seul produit exportable ; les éléphants semblent fréquents si l’on en juge par les empreintes, mais on sait combien le commerce de l’ivoire est passager et aléatoire. Quant à la puissance d’achat des indigènes, que peut-on proposer à une misérable population de pêcheurs presque nus, dont le seul luxe est l’échange de quelques colliers de grosses perles bleues contre les vivres nécessaires aux caravaniers du Dar Sila ? C’est visiblement un pays en décadence. Autrefois, dit-on, ils habitaient des villages sur pilotis et leurs pirogues sillonnaient les étangs dont le poisson était le principal aliment. Mais cet habitat lacustre ne les a point mis à l’abri des razzias de leurs puissants voisins, les Roungas et les Karas, qui chaque année leur enlèvent des femmes et des enfants pour les emmener en captivité. Avec leurs sagaies, qu’ils forgent eux- mêmes, ils n’ont pu résister à ces pillards armés de fusils. De là l’abandon des villages, l’émiettement en groupes de deux ou trois familles qui se cachent en un coin de la brousse pour tenter quelque culture : toute agglomération serait immédiatement anéantie.

Sur le point de disparaître, les Goullas se sont mis sous la protection de Senoussi, mais cette protection, nous le savons trop, ne peut s’appeler que la régularité dans l’oppression la plus écrasante ; d’autre part Ndellé est trop loin pour les défendre des incursions des Dar Four. L’installation d’un poste français sauverait ce qui reste de ces malheureux.

Un poste français au Mamoun, outre qu’il protégerait les habitants, permettrait d’entraver très sérieusement la traite des esclaves qui se fait toujours très activement, comme personne ne l’ignore, dans nos possessions de l’Afrique centrale. Les caravaniers ouadaïens qui entretiennent ce commerce passent en effet au Dar Goulla tout près de Gosso, pour se rendre au Dar Kreich et chez les sultans Bangassou, Rafaï-Ethman et Zémio. Le jour où la route sera barrée aux trafiquants arabes qui vivent de ce commerce, par les Anglais sur toutes les routes du Dar Four, par nous depuis le Tchad jusqu’au Mamoun en gardant tout le cours du Koumara, l’exportation des esclaves de l’Afrique centrale vers le Ouadaï et le Sahara oriental sera près de disparaître. L’installation d’un poste se ferait sans aucune résistance, mais on ne pourrait pas au début ravitailler ce poste, sauf toutefois par le Koumara ou le Boungoul qui peuvent être remontés par des baleinières ou des pirogues en hivernage. Le poste pourrait en outre étendre ensuite son influence au Dar Rounga, au Dar Fongoro, à la partie orientale du pays des Karas et au pays des Youlous.

Le 21 mars, à 4 heures de l’après-midi, nous avons quitté le village de Gosso pour reprendre le chemin de Ndellé et nous sommes allés camper à l’étang de Ni où Aïssa devait nous quitter pour aller à Agouaré chez Maï-Douka, chercher des bœufs pour le sultan Senoussi. De l’étang de Ni, nos guides nous firent prendre une route différente ; nous longeâmes pendant un certain temps un bras marécageux nommé Kouyane faisant communiquer le Koumara avec le Boungoul et le soir nous arrivions au Boungoul. Pendant ce trajet un de nos Sénégalais fit un superbe coup de fusil en tuant deux énormes antilopes avec la même balle, à la grande joie de nos porteurs qui allaient faire, chose qui leur arrive rarement, un substantiel repas de viande fraîche. Un peu plus loin nous rencontrons un couple de rhinocéros qui, surpris, s’apprêtent à nous charger, ce qui jette la panique parmi nos porteurs. Fort heureusement il n’en fut rien et les porteurs remis de leur émotion viennent reprendre leurs charges qu’ils avaient jetées en toute hâte pour fuir au plus vite.

Notre campement était à peine installé au bord du Boungoul que nous vîmes arriver une caravane composée d’une dizaine d’Arabes armés de lances, une quinzaine de convoyeurs, 3 ânes, 12 bœufs et 8 moutons. Cette caravane venait de Kouga et était envoyée à Ndellé par le sultan Adem au sultan Senoussi.

Le lendemain 23 mars, après la traversée du Moussoubourta un peu en aval du point où nous l’avions traversé en allant, nous suivons un bras marécageux, nommé Boua, faisant communiquer le Moussoubourta avec la Tété. La caravane de la veille qui avait cheminé avec nous resta pour camper auprès du Moussoubourta. Quant à nous, comme nous voulions le soir même atteindre la Tété, nous nous remîmes en marche aussitôt le déjeuner.

Auprès du Moussoubourta nous avons rencontré un campement de gens d’Akoulousoulba se livrant à la chasse de l’hippopotame et qui avaient été assez heureux pour tuer un de ces animaux. C’était vraiment fête pour eux et auprès de leurs abris en paille ils faisaient boucaner, en grandes lanières, la viande de cet animal. Après une dure étape, où nous fûmes continuellement assaillis par les mellipones, nous atteignîmes enfin la Tété à la nuit tombante.

Le lendemain 24 mars, au lever du jour, nous assistâmes aux ébats d’une bande de singes qui, sans s’effrayer outre mesure de notre présence, jouaient dans les quelques arbres bordant la rive opposée.

Nous partons pour Akoulousoulba à 6 h. 25. A 8 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’atteindre ce village, nous rencontrons une grande grotte dont l’ouverture est au ras du sol. Cette grotte ayant environ 8 mètres de profondeur n’était habitée que par des chauves-souris.

Le 25 mars, nous campions à Koundé et de là nous gagnons Mansaka par Ndélou, point très connu des caravaniers, et Djalmada. A Djalmada, par suite du manque d’eau, le village était momentanément abandonné. Les cases avaient été découvertes et nous n’y trouvâmes qu’une bande de cynocéphales qui s’empressèrent de prendre la fuite à notre approche. Les habitants du village étaient campés à quelques kilomètres en aval le long du ruisseau.

Le soir nous arrivions à Mansaka et le lendemain 27 mars nous étions de retour à Ndellé.

IV. — DE NDELLÉ A NGARA ET AU BAMINGUI

De Ndellé pour gagner Fort-Archambault nous aurions voulu que Senoussi nous fît conduire par le Djangara et l’Aouk (Boungoul), mais il nous fut impossible d’obtenir cela du sultan et pendant plus de quinze jours tous nos efforts furent vains. La razzia qu’Adem avait été conduire chez les Saras de l’E.[143] rentrait à Ndellé par la route que nous devions prendre et il est évident que Senoussi se souciait fort peu de nous voir rencontrer cette razzia. D’un autre côté le moment du départ était venu, car si nous voulions nous rendre de Fort-Archambault au lac Iro, il fallait que ce voyage se fasse avant la saison des pluies et au plus tard fin juin ou commencement de juillet.

Le 2 mai 1903 nous quittions donc définitivement Ndellé.

A peu de distance de Ndellé, on entre dans la région montueuse du Kouti et jusqu’à Télé, village situé à l’extrémité O. de cette région, la piste franchit une série interminable de vallons et de collines rocheuses. A part quelques points culminants, ces collines varient entre 570 et 685 mètres d’altitude ; c’est l’extrémité O., à quelques kilomètres de la plaine du Bangoran par laquelle on entre à Télé[144], qui atteint cette dernière altitude.

Jusqu’au kaga Batolo escarpement d’une altitude de 680 mètres (la plaine au pied étant à une altitude de 587 mètres, soit 93 mètres de hauteur), qui est situé à 45 kilomètres environ à vol d’oiseau au N.-E. de Ndellé, les ruisseaux rencontrés déversent leurs eaux vers le Bangoran. Quelques-uns atteignent la Mindja Engoulou, affluent du Bangoran, les autres se perdent dans la grande plaine à quelques kilomètres ou quelques centaines de mètres de leurs débouchés dans cette plaine. Du Kaga Batolo aux collines qui dominent le village de Kourou (24 kilomètres environ à vol d’oiseau) on rencontre une certaine quantité de ruisseaux déversant leurs eaux vers le Djangara. Certains de ces ruisseaux nous ont été signalés comme se perdant dans la plaine sans atteindre cette artère ou un affluent de cette artère. On rencontre ensuite des ruisseaux déversant leurs eaux dans la plaine de Bangoran, et se perdant dans cette plaine.

Le 7 mai, nous arrivons à Télé et nous restons en cet endroit jusqu’au 11 espérant toujours que le sultan Senoussi se déciderait à nous envoyer des guides pour nous conduire à l’Aouk (Boungoul). Notre attente fut encore vaine et le 12 au matin, nous nous décidions à partir pour gagner le Bangoran et le village de Ngara.

Entre Ndellé et Télé, sur tout le parcours la végétation est assez intense, peu de bambous (un seul îlot), souvent de beaux arbres. Les endroits les plus fertiles sont tous cultivés ou l’ont été, et ceux qui sont abandonnés ne l’ont été qu’à la suite de razzias continuelles. Nous avons retrouvé à 55 kilomètres environ à vol d’oiseau de Ndellé les ruines des habitations des Couraboulous que Senoussi a emmenés au village de Kaka auprès de Ndellé.

Tout le massif montueux traversé est constitué par des quartzites dans lesquels on relève des traces de roches éruptives. Leur structure varie du compact au grossier, mais les couches compactes dominent. La roche ferrugineuse en forme continue est l’exception, elle n’existe ainsi qu’en de rares endroits du parcours.

Les environs de Télé doivent être particulièrement riches en lianes à caoutchouc, car le long du ruisseau, à partir de l’endroit de la plaine où commence la galerie, sur une longueur de 600 pas, nous en avons compté douze toutes exploitées. Le diamètre de ces lianes pour la moitié d’entre elles variait de 8 à 15 centimètres, pour l’autre moitié de 5 à 8 centimètres. Cette abondance ne doit exister que dans certains vallons ou débouchés bordant la plaine, car dans les autres parties du trajet la liane exploitable n’a été rencontrée que par unités isolées et assez espacées.

Pendant notre séjour à Télé nous y avons découvert l’Ousonifing ou Pomme de terre de Madagascar (Coleus rotundifolius) et nous avons appris que ce tubercule était cultivé par les Ndoukas du Kouti[145]. Le Palmier à huile existe également dans cette région.

Le 12 mai, à 8 heures du matin, nous quittions Télé pour gagner le Bangoran. Nous circulons dans une grande plaine à brousse claire, à végétation pauvre, avec quelques rôniers disséminés de loin en loin. Nous comptions trouver de l’eau en route, mais à cette époque de l’année les mares et les rares puits que nous avons rencontrés étaient asséchés et après une très dure étape, coupée de courtes haltes seulement afin de laisser reposer un peu les porteurs, nous atteignîmes enfin le Bangoran à 4 heures de l’après-midi.

Le lendemain 13 mai, à midi, nous étions au village de Ngara habité par des indigènes se disant Ndoukas.

L’agglomération qui constitue le village de Ngara est une des plus curieuses que nous ayions rencontrée. Elle se compose de quatre enceintes circulaires, la plus grande ayant environ 300 mètres de diamètre et les trois autres de 150 à 200 mètres environ. Ces enceintes organisées défensivement sont entourées par un épais massif, absolument impénétrable, formé avec un arbuste très épineux, l’Acacia pennata, dont les rameaux s’entrelacent et forment un lacis inextricable. Un étroit couloir dans le massif conduit aux enceintes. Il est barré par un obstacle formé de grosses pièces de bois dur, plantées en terre et enchevêtrées, ne permettant que le passage d’une seule personne à la fois et en se courbant. Pendant la nuit l’étroite ouverture laissée est encore barricadée par d’autres pièces de bois, de sorte qu’il est impossible de pénétrer par surprise dans l’agglomération. En arrière de ce premier obstacle, à droite se trouve un couloir conduisant à deux enceintes communiquant entre elles par un autre couloir, la première de ces enceintes étant également barrée par un obstacle analogue au précédent, mais sans dispositif pour fermer l’ouverture pendant la nuit. Si on continue à avancer dans le couloir principal on arrive à la plus importante des enceintes également barricadée et communiquant encore par un couloir avec une autre enceinte.

Telle qu’elle a été conçue la défense de Ngara faisait de ce point un endroit imprenable pour des bandes venant opérer des razzias et n’ayant pas toujours le loisir de se livrer à une attaque en règle pouvant durer longtemps. A l’abri de leur massif épineux, les gardant bien, les Ndoukas de Ngara durent vivre de longues années hors des atteintes des Djellabah toujours en quête de nouveaux esclaves, car il y a dans les enceintes des arbres plus que séculaires, dont quelques-uns ont été plantés, ce sont les Fromagers (Eriodendron anfractuosum) dont le coton est employé comme amadou, et les autres Tamariniers et Kigelia, ou respectés lors du premier établissement, ou plantés aussi, mais on les retrouve à l’état spontané dans les environs. Le dispositif indique deux groupes ayant accès par un passage barricadé commun, et chaque groupe avait ensuite son passage barricadé particulier. L’enceinte la plus vaste contenant 42 cases est seule occupée aujourd’hui par le chef Lomba et sa famille, le reste de la population est momentanément absent. Les autres enceintes paraissent abandonnées depuis longtemps.

Cette population n’a pas reçu d’empreinte musulmane, elle est restée fétichiste. Leurs fétiches travaillés avec un certain art consistent surtout en têtes de bœufs ou d’antilopes en bois sculpté plus ou moins. Ils sont placés au pied des arbres légèrement enfoncés dans le sol. Un autre fétiche consiste en une quille moulurée et travaillée, dont le sommet représente, dit le chef Lomba, la tête d’un homme avec organes plus ou moins indiqués. En outre, on remarque souvent auprès de la porte des cases un fétiche qui consiste en une sorte de toiture de case minuscule, portée sur un support central.

Les chapiteaux placés au sommet des cases sont confectionnés avec soin et reçoivent une certaine ornementation.

On remarque encore des petites têtes d’antilope sculptées, quelquefois ornées, qui s’adaptent à une sorte de toron en corde tressée. Les indigènes se fixent cette sorte de cimier sur la tête pour danser une danse particulière.

Les morts sont enterrés dans l’enceinte, les pieds vers l’intérieur, la tête indiquée par trois morceaux de bois équarris, plantés côte à côte, et légèrement inclinés en arrière. Chaque morceau porte de larges bandes transversales peintes en rouge. Sur les tombes les plus récentes on remarque des traces de cuisine consistant dans trois supports en terre recevant une petite marmite également en terre ; les traces de feu sous cette marmite étaient très visibles.

Un puits retrouvé abandonné sous les épines fournissait l’eau nécessaire à la population, cette eau est aujourd’hui retirée d’un autre puits situé à l’extérieur des enceintes.

De Ngara pour atteindre le Bamingui il faut trois jours de marche en suivant le cours du Bangoran. Sur tout le parcours, c’est toujours la brousse claire avec des bouquets d’arbres rabougris de 6 à 8 mètres de hauteur. Le feu a consumé les herbes jusqu’au ras du sol, noirci l’écorce épaisse des troncs d’arbres et même calciné quelques-uns, mais à leur place surgissent des repousses de 0m,20 à 0m,50 qui parviennent à fleurir entre deux incendies de savanes.

La végétation souffre encore de l’extrême abondance d’une variété de chenille qui prend successivement la teinte grisâtre du sol, la nuance jaunâtre des feuilles mortes ou la couleur verte des herbes et des feuilles qu’elle transforme en dentelle. On en voit par milliers au pied des arbres où elles cherchent dans le sol un abri pour leur vie de chrysalide.

Un rideau d’arbres accompagne en général le Bangoran. La liane à caoutchouc n’existe pas dans la plaine.

Le cours du Bangoran est constitué en cette saison (mai 1903) par une série de biefs plus ou moins encaissés et dont la berge, du côté attaqué par le courant, varie entre 5 et 10 mètres de hauteur ; la largeur de ces biefs varie entre 10 et 35 mètres et leur profondeur entre 0m,50 et 1m,20. On y trouve cependant des trous qui, au dire des indigènes, ont plusieurs mètres de profondeur, ce qui est d’ailleurs admissible. Ils ne veulent sonder que les endroits où ils sont sûrs d’être à l’abri des atteintes des crocodiles[146]. Les biefs sont séparés par des seuils sablonneux par lesquels l’eau se déverse de l’un à l’autre bief. A ces seuils le lit a toujours une faible largeur, 8 à 10 mètres, et très peu de profondeur : 0m,20 à 0m,30. Dans les biefs le courant n’a pas de force. Aux seuils il est parfois assez accentué. Les traces qui restent visibles le long des berges, et particulièrement sur les arbres bordant le cours, permettent de dire que la rivière est navigable pour des pirogues et des baleinières à la saison des hautes eaux dans le parcours reconnu et peut-être jusqu’au confluent de la Mindja Engoulou.

A son confluent avec le Bamingui, le Bangoran n’a que 10 mètres de largeur et 0m,30 de profondeur avec un courant assez fort.

Les rives du Bangoran sont désertes et ne sont fréquentées que par des gens venant momentanément y faire la pêche.

A 2 km. 500 environ en aval du confluent se trouve le gué du Bamingui, qui a en cet endroit une profondeur de 0m,60 seulement (mai).

[Note 92 : Dans un petit village aux sources du Vou, nous avons observé deux papayers.]

[Note 93 : Nous ne l’avons pas vue en fleurs, mais il semble que ce soit le bambou d’Abyssinie. Dans les galeries du Vou, il était mélangé à la petite espèce de l’Ombella. Le grand bambou s’appelle Ngara en banda, Teïba en kreich, Bar en bambara.]

[Note 94 : Trois semaines plus tard, nous avons vu les bambous complètement dépouillés ; par contre, beaucoup d’arbres venaient de se couvrir de feuilles et de fleurs.]

[Note 95 : Appelés Darasa en banda et Reïni en kreich.]

[Note 96 : Appelé Amforo et Sougbou.]

[Note 97 : Une rixe entre nos bazinguers nous apprit le peu de cas que l’on fait des captifs : l’un d’entre eux ayant eu une artère de la cuisse tranchée d’un coup de couteau, les Arabes se moquèrent de sa douleur. On me dit que s’il ne mourait pas, l’Arabe qui l’avait blessé ne serait même pas inquiété.]

[Note 98 : Voir SUPERVILLE, De l’Oubangui à Ndellé par la Kotto (La Géographie, VIII, 1903, p. 3-22, 1 pl. itinéraire à 1 : 1.000.000).]

[Note 99 : Nous avons également rencontré ce caféier à la traversée du ruisseau Manifo en allant de Ara à Mbélé.]

[Note 100 : Nommé Yem Téni par les Arabes.]

[Note 101 : Nommé Nakol forône par les Arabes.]

[Note 102 : Altitude au pied : 695 mètres ; au sommet, 720 mètres.]

[Note 103 : Le Bongolo descend par des chutes hautes de 10 mètres jusque dans la plaine. Près des cascades du Maoro, nous avons remarqué des marmites de géant profondes de 2 mètres.]

[Note 104 : M. Superville l’a vu près de sa source disparaître quelque temps sous des rochers.]

[Note 105 : Parmi ces arbres dominent l’Uapaca et le grand Sarcocephalus, avec des épiphytes (fougères, Piper Clusii).]

[Note 106 : A quelques heures d’Ara vers le S., il y a encore des tributaires de Senoussi, les Sabangas ; j’ai rencontré des bazinguers qui allaient y chercher de l’ivoire.]

[Note 107 : Une anonacée qui s’élève jusqu’au sommet des arbres peut être confondue pour son port avec ces lianes.]

[Note 108 : Appelé Abiod (fleuve blanc) par les Arabes.]

[Note 109 : Au ras du sol on trouve des espèces naines de Landolphia et de Combretum.]

[Note 110 : Près du Ngriki on voit encore les ruines du village banda de Gono.]

[Note 111 : Altitude du thalweg : 718 mètres ; altitude du plateau entre la Koumbara et le Yourou : 790 mètres.]

[Note 112 : Fait assez curieux : on ne trouve pas trace de métallurgie dans la ville.]

[Note 113 : Altitude de la Gounda : 745 mètres ; l’altitude du plateau varie entre 790 et 827 mètres.]

[Note 114 : C’est ainsi que naissent la plupart des ruisseaux dans le plateau banda.]

[Note 115 : On m’avait signalé à Ara la présence du Poivre d’Éthiopie sur les bords de la Gounda ; je ne l’ai point rencontré. Par contre le Piper Clusii fructifié abonde. Il y a très peu de lianes à caoutchouc.]

[Note 116 : Il formait un carré de 100 mètres de côté.]

[Note 117 : Les seules plantes naturalisées qui aient subsisté sont le ricin et le piment.]

[Note 118 : Les bazinguers de Senoussi prétendent que la destruction de la ville remonte à quelques années auparavant ; leur maître n’aurait plus trouvé qu’à glaner dans les ruines amoncelées par Rabah.]

[Note 119 : 20 janvier.]

[Note 120 : Le Coffea excelsa y est très commun.]

[Note 121 : Parmi les essences, citons le Tetrapleura Thonningii, un Xanthoxylum arborescent à tronc couvert de grosses épines, une Euphorbe cactiforme, dont les rameaux sarmenteux s’élèvent à 7 ou 8 mètres et retombent à 1 mètre du sol, un très grand Sanseviera, le Landolphia owariensis ; le Coffea excelsa paraît manquer.]

[Note 122 : Altitude : 744 mètres.]

[Note 123 : Spécialement l’espèce à tiges très flexibles et sans épines sur la gaine des feuilles.]

[Note 124 : Le lit de ces ruisseaux s’encaisse ordinairement dans la roche et les cascadelles sont nombreuses au milieu de galeries assez épaisses.]

[Note 125 : Altitude : 560 mètres. Les altitudes relevées dans les Kagas environnants varient de 591 à 634 mètres.]

[Note 126 : Le village de Kaka, situé dans le voisinage, est occupé par des Couraboulous ; ce sont des Diris, originaires du Dar Kouti, amenés près de Ndellé par Senoussi.]

[Note 127 : Le plus important, le Mansaco, à 500 mètres au S. de Golo, est complètement asséché. Son lit s’encaisse de 5 à 8 mètres dans les rochers (il est ici près de sa source) ; large de 8 à 15 mètres, il est presque entièrement occupé par une belle galerie où je remarque plusieurs touffes de bambou d’Abyssinie. Sur le haut du plateau, on trouve, outre les Landolphia nains, les deux espèces utiles : L. Owariensis et L. Heudelotii, le Clitandra ; enfin le Landolphia amœna est commun dans les rochers. On rencontre aussi sur le plateau une plante très curieuse l’Encephalartos septentrionalis.]

[Note 128 : Altitude de Golo : 633 mètres ; du sommet de la falaise, 719 mètres : altitudes relevées pendant la traversée du plateau (20 kilomètres) : 706, 752, 767, 745, 752, 727 mètres ; Mansaka, 668 mètres ; Djalmada, 645 mètres.]

[Note 129 : Au cours de nos marches nous eûmes beaucoup à souffrir d’un ennemi qui semble bien insignifiant ; la mellipone. On a beaucoup exagéré le danger des fauves et des reptiles pour l’explorateur ; on s’est plaint des ennuis que font subir les fourmis, les termites, les insectes xylophages. Tout cela n’est rien à côté de l’irritation énervante causée par la mellipone. C’est un hyménoptère gros comme un très petit moucheron (3 millimètres de long), noir de tête et de corselet ; l’abdomen, très aplati, est brun roussâtre en dessus et blanchâtre en dessous ; le cou et les pattes sont velus, les ailes diaphanes avec des reflets roses et bleuâtres. Vivant en société comme l’abeille, elle gîte dans les crevasses des rochers ou dans les troncs d’arbres secs renversés sur le sol. Le miel, d’un jaune brun, est encore plus sucré et plus fin que celui de l’abeille, on en trouve parfois de très acide, couleur jaune-clair, produit peut-être par une autre espèce. On rencontre des nuées de mellipones dans presque toutes les parties boisées des plateaux qui dominent Ndellé, dans une grande partie du Soudan occidental, sur le Haut-Oubangui au N. des rapides de l’Eléphant : la forêt équatoriale semble ici barrer son extension. Aux environs de Mansaka ces insectes sont si nombreux qu’ils constituent un fléau insupportable. Quand vous êtes à cheval, ils tourbillonnent déjà par centaines autour de votre tête et de vos mains, mais si vous vous arrêtez c’est par milliers qu’ils s’assemblent autour de vous, vous frôlant sans cesse, entrant dans les yeux, dans le nez, les oreilles, dans la bouche si vous parlez, se noyant par dizaines dans votre verre. N’essayez pas d’ailleurs de les écraser : ils dégagent une odeur des plus écœurantes.]

[Note 130 : Le Djalmada, affluent du Djangara, est tari ; on creuse des trous dans l’argile blanche et on recueille l’eau qui suinte la nuit.]

[Note 131 : Kouboudoukou est à 596 mètres.]

[Note 132 : Le filtre au permanganate magnéso-calcique la rend plus limpide, mais elle conserve néanmoins son goût terreux.]

[Note 133 : Rat des roseaux (Aulacode swinderien).]

[Note 134 : L’eau est d’un gris blanchâtre, si trouble qu’on ne peut distinguer le fond à 0m,30. Les parties vaseuses sont parfois couvertes de châtaigne d’eau, de Nymphæa pourprés, de Potamogeton, d’Alisma humilis, de Jussieria dont les racines se transforment en flotteurs d’un blanc d’ivoire. Mais l’espèce caractéristique de ces mares, en des lits asséchés, c’est le Panicum Bourgu habité par de nombreux « Rats des roseaux », que nos porteurs manquent rarement de pourchasser.]

[Note 135 : Une végétation composée d’un très petit nombre d’espèces (Nénuphar, Potamogeton, etc.), mais très abondante, remplit parfois le lit entier de la rivière.]

[Note 136 : Les Mellipones sont communes, mais dans le bush et non dans les plaines d’inondation. La plupart des arbres qui présentent des creux sont occupés par le nid de ces Hyménoptères, dont nos porteurs recherchent le miel.]

[Note 137 : Ces rideaux d’arbres et d’arbustes s’appellent en banda Goungou, en ndouka Koutou, en bambara Kotori.]

[Note 138 : Le Balanites ægyptiaca nous apparut pour la première fois en cette station.]

[Note 139 : Ces prairies nues sont désignées par les Roungas sous le nom de Koubou, de Rando par les Bandas ; enfin des Bambaras emploient le terme de Kégnaka pour un type analogue au Soudan occidental.]

[Note 140 : Ce genre de terrain s’appelle Pata en banda, Bodo en ndouka et Bogondongou en bambara.]

[Note 141 : On sait que ce trait se retrouve chez les Danakil des marécages du Haut-Nil.]

[Note 142 : Les Arabes du Dar-Sila perdraient, au passage de cette zone marécageuse infestée par la Boguené, le tiers du bétail et des chevaux qu’ils conduisent à Ndellé. (D’après le capitaine JULIEN).]

[Note 143 : Les gens d’Adem se sont avancés jusqu’au village koulfé de Molo, situé à 75 kilomètres environ à vol d’oiseau au N.-E. de Fort- Archambault, et sur le plateau Sara à moins de 60 kilomètres à vol d’oiseau.]

[Note 144 : La plaine au pied des collines est à une altitude de 470 à Télé.]

[Note 145 : Télé est un village Ndouka.]

[Note 146 : Un des bazinguers de Senoussi qui nous accompagnaient a découvert dans le sable une ponte de crocodile de 48 œufs. Nous avons cassé un de ces œufs et le petit crocodile se mit à marcher. Les bazinguers ont fait cuire les autres œufs sans les casser et les ont mangés.]

CHAPITRE VIII

GÉNÉRALITÉS SUR LE PAYS DE SENOUSSI

I. Aperçu général. — II. Aperçu sur la météorologie de Ndellé. — III. Végétation et agriculture.

* * * * *

I. — APERÇU GÉNÉRAL

La partie orientale du bassin du Chari, où le sultan Senoussi s’est constitué un petit empire placé sous le protectorat français, comprend deux contrées fort distinctes.

L’une située au S. et au S.-E. de Ndellé forme un plateau élevé de 650 à 850 mètres au-dessus du niveau de la mer, où naissent les affluents orientaux du Chari, ceux de la Kotto, ainsi que les rivières du S.-O. du Dar Four. Ces rivières, tant qu’elles sont sur le plateau, coulent dans des lits profondément entaillés dans la roche qui est, tantôt le grès horizontal rapporté sans preuves paléontologiques aux formations du Karroo, tantôt le grès ferrugineux improprement désigné sous le nom de latérite par JUNKER et les voyageurs récents.

Les galeries qui bordent ces rivières ont encore la splendeur des galeries du bassin de l’Oubangui. Certains arbres s’y élèvent à 40 mètres de hauteur. Les lianes s’y enchevêtrent, les palmiers, les fougères, les grandes aroïdées vivent sous ce couvert imposant. Quelques orchidées épiphytes, associées aux tiges sarmenteuses du Piper Clusii, ou des Culcasia enlacent les vieux troncs d’arbres couverts de mousses, de lichens et de champignons. Ces galeries dépassent rarement 100 mètres de largeur et sont souvent beaucoup plus étroites, mais elles existent partout où il y a un cours d’eau coulant sur la roche.

L’eau y circule d’une manière permanente, au contraire, les moins importantes de ces rivières s’assèchent au printemps dans la partie de leur cours situé dans la plaine : à 150 kilomètres de sa source, le Bangoran, en février, n’est plus formé que d’une chaîne de mares occupant les dépressions du lit asséché alors qu’à quelques kilomètres de sa source, c’est, à la même époque, une belle rivière au courant assez rapide.

Au delà des galeries s’étend, sur tout le plateau, une végétation assez dense quoique subissant annuellement l’action des incendies de brousse. Le bambou d’Abyssinie forme de grandes taches, et ses chaumes, la plupart desséchés, couvrent des centaines d’hectares, à l’exclusion de toute autre végétation.

Les Vouapa, les Afzelia, les Daniella et d’autres légumineuses arborescentes forment parfois des futaies assez étendues, mais leurs troncs sont complètement nus et dépourvus de toute végétation cryptogamique. La brousse claire (le bush de SCHWEINFURTH) avec des arbres nains aux troncs tordus, est l’exception.

Cette contrée est de beaucoup la plus riche en productions naturelles. La liane à caoutchouc du Soudan (Landolphia owariensis et L. Heudelotii) et surtout les lianes naines (lianes des herbes) donnant du caoutchouc dans leurs racines, y sont fréquentes ; un intéressant caféier sauvage se rencontre dans les galeries, ainsi qu’un poivrier ; le palmier à huile croît sur le haut Tété.

C’est aussi sur le plateau que sont établis la plupart des villages, et lorsque les Arabes ou plutôt les Baguirmiens islamisés et les Rabistes sont venus conquérir cette contrée, ils ont eux aussi construit leurs zéribas sur les escarpements du plateau ou dans les déchirures qui sont fréquentes à l’entrée de la plaine.

Celle-ci constitue l’autre contrée du Chari oriental. C’est une seconde terrasse de 100 à 150 mètres en contre-bas de la première. Nous avons décrit son aspect à l’O. de Ndellé dans un précédent chapitre. Nous avions traversé cette plaine en venant de Fort-Crampel après le massif des Mbras, en coupant les dépressions du moyen Koukourou, du moyen Bamingui et du Bangoran.

Les kagas[147], dispersés entre ces rivières, sont tantôt d’énormes blocs de quartzites que l’érosion a respectés, tantôt des dômes de granit semblables à de gigantesques termitières. Ce sont les seuls accidents de terrain qu’on observe de ce côté.

Au N.-N.-E. de Ndellé, la plaine a un autre aspect et la monotonie de la végétation s’accentue davantage encore.

Jusqu’à la Tété et à l’Aouk le pays est très faiblement irrigué et le lit des rivières qui le traversent ne contient plus d’eau à la saison sèche.

De Ndellé jusqu’aux derniers ruisseaux allant à la Mindja Engoulou (rivière de Ndellé, affluent du Bangoran), le grès horizontal vient mourir au bord de la plaine, formant une falaise presque abrupte diversement déchiquetée, mais ayant une direction générale N.-S. Cette falaise domine la plaine de 50 à 80 mètres.

En poursuivant la route vers le N., en même temps qu’on descend, on passe du grès horizontal sur des quartzites inférieurs à stratification très inclinée.

On coupe près de leurs sources le Mansaka et le Djalmada complètement asséchés en mars, mais environnés encore de petites galeries. Ces deux ruisseaux sont les hauts affluents du Djangara, rivière du Kouti, tributaire de l’Aouk, actuellement inconnue, mais qui aurait, au dire des Arabes, l’importance du Bangoron. Ensuite on coupe ou on longe de faibles ondulations constituées par les quartzites, très redressés, dont il a été question. En se décomposant ces quartzites ont donné un sol très pierreux, peu boisé, impropre à la culture.

Par une pente insensible, on arrive dans cette vaste région d’inondation qui, commençant à la Tété, se poursuit jusqu’à la frontière du Dar Four sur près de 8° en longueur et qui atteint environ 80 kilomètres de largeur ; c’est la basse plaine du Mamoun, dont l’altitude est comprise, à la limite des hautes eaux, entre 470 et 490 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Cinq grandes rivières originaires des plateaux du S. : la Tété, le Moussoubourta, le Boungoul, la Mindja ou Diahap, enfin, le Bahap, ont tracé leur lit dans ce pays marécageux, sans pente, et sont réunies entre elles par plusieurs bras communiquant eux-mêmes par des cheneaux au lit incertain, avec des étangs et des canaux à une seule issue.

A l’E. du Dar Sara et du Dar Salamat, tous ces bras se réunissent en un seul auquel on peut conserver le nom d’Aouk que lui a donné NACHTIGAL. En réalité Aou, synonyme de Bahr ou de Ba, signifie fleuve en langue rounga. Il y a l’Aou Tété, l’Aou Boungoul, etc. C’est incontestablement le Boungoul qui doit être regardé comme la branche principale de l’Aouk. Où nous l’avons traversé, le cours mesure de 30 à 35 mètres. La berge de la rive droite a 4 mètres et la bande d’inondation a 300 à 500 mètres de large.

Si, comme cela est probable, aucun barrage de roches n’interrompt le cours inferieur du Ba Aouk, cette artère, la plus longue du bassin du Chari, pourrait être remontée à l’hivernage par des embarcations assez sérieuses.

On pourrait de même remonter la Tété, large de 25 mètres, avec des berges de 1m,50 à 3 mètres de hauteur, où nous l’avons passée, et le Bahap qui mesure à côté du Mamoun 30 à 60 mètres de large avec des berges de 2 à 4 mètres, mais où l’eau ne coule plus au moment des plus basses eaux que sur 6 à 10 mètres de largeur et 0m,20 à 0m,30 de profondeur.

La Tété prend sa source à une cinquantaine de kilomètres au S.-E. de Ndellé. Le Moussoubourta reçoit la Gounda qui naît près des ruines de l’ancienne ville kreich de Mbélé.

Le Boungoul vient du même plateau, mais plus à l’E. dans la contrée habitée autrefois par des Bongos.

Quant au Diahap, il est formé par la Mindja, rivière originaire des Monts Châla, où POTAGOS a découvert ses sources en 1878.

Après avoir traversé le pays des Bingas, la Mindja se divise en deux branches, l’une constitue le Bahap et l’autre le Diahap nommé aussi Kuési, vient tomber dans le Boungoul. Le nom de Mamoun est donné à une mare en arc de cercle, située au N. du Bahap, qui mesure aux basses eaux 40 à 50 mètres de large sur 4 kilomètres de long et 0m,50 à 1 mètre de profondeur, avec des fosses plus profondes où se retirent les hippopotames à la saison sèche. Vers le N. ce chenal s’élargit en un marais qui collecte en hivernage les eaux des environs et au S. est séparé du Bahap par une jetée naturelle, large de 20 mètres, coupée de deux fossés par lesquels le trop-plein du Mamoun se déverse dans le Bahap qui, à partir de là, prend le nom de Koumara (en goulla), Kamaré (en arabe).

Au N. du Mamoun existent encore d’autres rivières que coupent les caravanes qui se rendent au Dar Sila : l’une est l’Aou Kali, qui va se jeter dans l’Aouk, et l’autre la Mé (probablement le Mérabé de NACHTIGAL) qui irait au Bahr Salamat.

Quant à l’ouadi Nzilli, c’est l’affluent le plus septentrional de l’Aouk. Il viendrait des hauteurs du Dar Fongoro, riches en Borassus et situées en plein Dar Four.

Par extension les Arabes ont donné le nom Mamoun à toute la région des rivières du delta de l’Aouk. A la saison des pluies cette région devient un immense lac dont le Mamoun, proprement dit, constitue la partie la plus centrale. Chaque rivière et chaque chenal est environné de bordures, larges de quelques centaines de mètres et parfois de plusieurs kilomètres, entièrement dépourvues d’arbres et sur lesquelles doit s’étendre l’inondation à la saison des pluies.

L’ensemble constitue alors une immense nappe d’eau remplie de plantes aquatiques d’où émergent des îles plus ou moins boisées et surélevées de quelques mètres à peine. Lorsque la crue est terminée, il ne reste plus que des flaques d’eau dans les dépressions séparées par des prairies de bourgou et d’andropogonées amphibies.

Il est difficile de se faire une idée de la richesse de cette contrée en grands mammifères herbivores. Dans le court séjour que nous avons fait au Mamoun, nous avons vu 4 à 5 espèces d’antilopes par grands troupeaux de 10 à 50 individus, un couple de rhinocéros, de nombreux phacochères. Les Fahr el bous (Aulacodus) foisonnent dans les prairies de Bourgou et constituent un des gibiers les plus délicats. Nous avons vu en outre des traces fraîches de buffles, de girafes, et les abords des mares sont littéralement piétinés par les éléphants et les hippopotames ; enfin les indigènes nous ont assuré que le lamantin nommé abkour par les Arabes et kerevoa par les Goullas était commun dans le Mamoun et dans les parties les plus profondes du Boungoul.

Les oiseaux de rivage qui vivent sur le bord des grands fleuves africains ne sont pas moins nombreux ; les aigrettes, en particulier, sont fréquentes. Dans l’eau on trouve une tortue qui mesure plusieurs décimètres de diamètre, le crocodile vulgaire y est commun, ainsi que diverses espèces de grands poissons siluridés.

La végétation se compose des essences habituelles de la zone soudanienne : le karité, le nété, le cailcédrat, le Diospyros mespoliformis, les Terminalia, les Combretum, auxquels s’ajoutent quelques espèces plus septentrionales, comme le Balanites ægyptiaca, le Sclerocarya Birrœa, le Combretum aculeatum, le Boscia senegalensis, etc. Chose curieuse, les Acacia et plusieurs autres arbustes épineux des steppes, y sont moins communs que dans les plaines plus méridionales du Bangoran. Le bourgou, la plante saccharifère de Tombouctou, remplit la plupart des fossés et le riz réussirait parfaitement dans tous les terrains s’inondant chaque année. Cependant le pays est pauvre et peu peuplé.

En résumé, les contrées situées à l’E. et au S. du Ouadaï n’ont qu’une valeur médiocre. La liane à caoutchouc, principale richesse de l’Afrique centrale que l’Européen puisse exploiter, y fait presque complètement défaut.

Enfin les habitants, comme toutes les races faibles du Soudan, ont beaucoup souffert des incursions des musulmans qui, loin de développer une civilisation, n’ont laissé que des traces de leur oppression, en faisant partout de larges vides.

II. — APERÇU SUR LA MÉTÉOROLOGIE DE NDELLÉ[148]

En décembre, janvier et février, la direction du vent oscille entre le N. et l’E., en se fixant souvent au N.-E. Quand la direction se rapproche de l’E., il devient froid et parfois légèrement humide ; s’il est au N., au contraire, il est brûlant et élève la température. C’est en janvier que ce vent atteint sa plus grande intensité ; il souffle parfois toute la nuit avec une violence qui augmente encore de 7 à 10 heures ; vers midi il cesse généralement pour reprendre un peu vers le soir.

Quand il est franchement de N.-E., ce vent transporte beaucoup de sable, mais pas suffisamment pour en accumuler d’une façon sensible dans les dépressions du relief. Il contribue largement à la dissémination des graines à cette époque. Il fait tomber les fruits indéhiscents des arbres (Detarium), entr’ouvre les gousses (Erythrophleum), transporte les aigrettes (Vernonia), charrie les fruits à ailettes (Combretum, Terminalia). Il arrache aussi les feuilles mortes ; c’est pourquoi beaucoup d’arbres de la brousse perdent leurs feuilles en décembre et janvier (Terminalia, Combretum, Parkia, Butyrospermum, Vitex, Anogeissus). Les rameaux de certaines espèces se détachent même des branches principales (Detarium, Bambou). Il a parfois une influence néfaste sur la végétation en grillant les fleurs (Butyrospermum, Mimusops des rochers). Il est probable qu’il active l’écoulement de la gomme des Légumineuses arborescentes (Acacia, Parkia, Lonchocarpus erinaceus, Afzelia), car en janvier le pied des arbres est parfois entouré d’une masse séreuse de gomme.

Le vent soufflant de l’O. précède les tornades du petit hivernage. Le 19 février, au matin, la direction E. du vent s’est brusquement renversée, le vent souffle avec impétuosité de l’O., charriant toujours du sable ; le temps, moins sec qu’auparavant, est très lourd. A midi, il se ralentit, mais le soir, à 8 heures, il redevient violent en venant toujours franchement de l’O. (malgré une légère déviation vers le N.). La nuit a été très lourde, la transpiration abondante. Le thermomètre qui était monté à 37° n’est pas descendu au-dessous de 27°. Le soir, il y avait eu des éclairs vers l’O. et à 2 heures, nous avions entendu les roulements lointains du tonnerre. Le 20, à 8 heures et demie du matin, le ciel est couvert, le vent a cessé, il tombe quelques gouttes de pluie sans tonnerre. Les précipitations de cette saison sont très faibles à Ndellé[149], tandis que les pluies ne sont pas rares alors à Fort-Sibut ni parfois à Fort-Crampel.

Dans le Dar Kouti, c’est le début du printemps qui marque l’extrême sécheresse du pays. A partir de février, le Bangoran ne coule plus, la Mindja Engoulou est tarie, il ne reste plus que çà et là des flaques d’eau. Ce n’est plus qu’à leur sortie des massifs de grès horizontaux que les ruisseaux ne sont pas à sec, mais dès qu’ils sont parvenus dans la plaine, tout s’évapore. Il reste seulement dans leur lit des chapelets de mares permanentes.

La saison des pluies débute aux premiers jours de mars par une série d’orages, mais non accompagnés de précipitations très abondantes. On observe fréquemment un vent d’O., le ciel est parfois couvert et orageux. La première pluie est tombée à Ndellé le 16 mars ; le 29, à 3 heures, il y eut un orage assez fort, accompagné de tonnerre ; à 4 heures, quelques gouttes d’eau sont tombées ; le 30, le ciel fut très couvert le soir, mais à la nuit les nuages se dissipèrent. Une forte tornade avec tonnerre, éclairs et pluie abondante, qui a duré une demi- heure, eut lieu le 3 avril au soir ; le 4, il y eut un nouvel orage ; puis encore le 8 au soir, avec quelques gouttes d’eau. En somme, la saison des pluies commence franchement au début d’avril pour continuer, dans toute sa force, jusqu’en octobre.

Dès avril on se met à cultiver les champs situés autour des habitations. Ceux qui ont du bétail le parquent là quelques jours. On ensemence alors autour des cases du maïs, des patates, des dazos.

Les grandes plantations ne se feront qu’un peu plus tard.

MATURATIONS. — Du 25 février au 5 mars, Lophira ; du 20 au 30 mars, le Daniella, puis le Vouapa ; les premières Ximenia en février ; les premiers Nété au 5 avril ; les Detarium, de décembre à avril.

En somme, Ndellé a un climat analogue à celui de Fort-Sibut.

III. — VÉGÉTATION ET AGRICULTURE

Les populations des Etats de Ndellé sont exclusivement agricoles. En effet, c’est uniquement dans la culture et la récolte des produits de la brousse qu’elles peuvent chercher leur subsistance. La chasse ne fournit presque rien ; la pêche est inconnue et d’ailleurs des rivières comme le Bangoran et la Tété sont peu poissonneuses. L’industrie n’existe pour ainsi dire pas. Le prétendu Arabe ne l’a pas introduite dans ces contrées et l’arborigène était incapable d’aucune initiative. La teinturerie est ignorée, le travail des cuirs est rudimentaire, le tissage du coton n’est connu que par des étrangers et des Roungas. Seul le travail du fer (fonte et forge) entièrement aux mains des Bandas, est assez perfectionné.

L’étain (mbassa) vient de la Tripolitaine par les caravanes. On n’en trouve pas dans la région et c’est par erreur que le capitaine JULIEN en avait signalé la présence vers la moyenne Kotto. Comme le cuivre (nagas), produit du Dar-Four, il s’emploie pour la fabrication des bracelets et des ornements d’armes.

Les productions agricoles du sultanat de Ndellé sont sensiblement les mêmes que celles du Soudan occidental, avec quelques espèces en moins. C’est ainsi que les végétaux tinctoriaux (indigo et henné), n’étant pas employés, ne sont pas cultivés. Il en est de même des textiles, sauf le coton.

Les deux principales plantes alimentaires du pays sont : 1o le Sorgho (Panicum Sorgho) ou gros mil ; 2o le petit mil (Penicillaria spicata). Les autres végétaux de grande culture sont ensuite, par ordre d’importance : le Maïs, le Sésame, l’Eleusine, le Niébé (haricot), la Patate, l’Arachide et le Woandzou (Pois de terre).

Il est difficile d’évaluer la quantité de mil cultivée. On peut admettre qu’un kilogramme de cette céréale représente la consommation journalière d’un noir. A la fin de la saison il en est mangé peut-être moins, mais comme aussitôt après la récolte il en a été gaspillé une grande quantité pour la fabrication du pipi, ce chiffre n’est pas exagéré. La population de Ndellé et des environs étant de 15,000 âmes, cela fait 5,475 tonnes que doit produire la région. Avec tout ce qui est perdu sur pied ou mangé par les oiseaux et les rats, un hectare ne rend en moyenne que 1,200 kilogrammes de mil. Pour subvenir à l’alimentation du pays il faut donc 4,562 hectares, soit un peu plus de 45 kilomètres carrés. Cette superficie est bien cultivée en effet autour de Ndellé. Les premières pluies arrivant en avril-mai, c’est à ce moment que se fait l’ensemencement. Au 1er décembre la récolte du mil était déjà terminée presque partout dans le Dar Banda. Autour de certains villages, avant de moissonner, on rabat les tiges des épis mûrs sur le sol, et on les laisse quelque temps en cet état pour que le grain puisse sécher. Les épis couchés sont moins visités par les oiseaux. De plus, on enclot parfois les plantations au moment de la récolte à l’aide de haies vives, de branches, d’arbustes épineux, pour protéger les champs contre les déprédations des grands herbivores africains : éléphants, antilopes. Lorsque les épis sont coupés et les grains détachés, on met ces derniers sécher sur des aires autour des cases, ou même sur des rochers avoisinant le village pour que la dessiccation soit plus rapide. Le grain est ensuite emmagasiné dans de grands vases en terre, ayant parfois 1m,50 de hauteur. Il y est à l’abri des termites et des rats et en cas d’incendie de la case, chose fréquente, il n’est pas brûlé. Aussitôt après la récolte les tiges desséchées du mil et des autres Graminées sont brûlées. Dès les premiers jours de décembre, les feux de champs cultivés s’allument autour de tous les villages et s’étendent malheureusement fort loin dans la brousse, détruisant toute végétation et jusqu’aux lianes à caoutchouc. On voit que les choses se passent comme au Soudan français.

Le Maïs (Banya en Banda) est recueilli un mois ou deux avant le mil ; on fait sécher les épis sur de grandes claies dressées dans les cours des zéribas et on les suspend ensuite par paquets à l’intérieur des cases. Il ne se sème que dans les sols riches autour des habitations ou sur le bord des eaux. L’Eleusine (mbissé en banda) se sème à la volée dans les terrains nouvellement défrichés et se récolte en octobre et novembre. Le rendement est faible, mais cette plante donne d’excellent pipi. Le grain se consomme aussi bouilli dans l’eau, sans être écrasé. Le Sésame (nonnou en banda) demande aussi peu de soins ; il se récolte en décembre. La graine est d’un usage général dans la préparation des mets chez les Bandas. La Patate est assez largement cultivée et se récolte toute l’année. On ne possède ici que la variété à tiges couchées, à feuilles cordiformes entières et à tubercules à pelure rose. L’Arachide (Koura en banda) se mange surtout grillée ; on ne sait pas en retirer l’huile. Sa culture tient peu de place. Le Niébé (haricot) est d’excellente qualité, mais beaucoup moins répandu que chez les Ndis ou les Ungourras. Quant au Voandzou (pois de terre, Koura en banda) nous en avons à peine rencontré quelques graines.

Ces plantes sont à peu près les seules cultivées en grand et d’une façon rationnelle chez les Bandas. Il convient néanmoins d’ajouter à cette liste quelques autres espèces qu’on trouve couramment autour de chaque village, bien qu’elles soient toujours en quantité fort réduite et qu’elles y viennent pour ainsi dire sans soins.

Notons d’abord le Tabac, beaucoup moins abondant que chez les Mbrous, les Ndis et les Mandjias. Senoussi ne fume pas et interdit à son entourage l’usage du tabac. Cependant on voit à Ndellé près de chaque case les deux espèces : Nicotiana rustica et N. Tabacum. Les feuilles sont mises à sécher sur les cases et pulvérisées comme notre tabac à priser (ngao). On n’y ajoute pas comme chez les Bambaras des sels provenant de cendres de certains arbres.

Au voisinage des habitations il existe toujours quelques pieds de Cotonniers (tendé en banda) dont les fibres sont récoltées en ce moment. Les espèces qu’on rencontre sont le Gossypium herbaceum (devenu ligneux, vivace et s’élevant à 2 mètres de haut), le G. barbadense (rare, alors que c’est l’espèce la plus fréquente vers la Tomi et l’Ombella), enfin, et surtout, le G. hirsutum qui remplace ici l’espèce cultivée au Soudan occidental (G. punctatum). Il n’existe nulle part au Chari de champs de cotonniers comme au Niger, bien que le coton y soit au moins aussi beau. Ce sont les hommes qui récoltent le coton et le filent sur des fuseaux. Les tisserands sont très rares dans le pays. Les bandes de tissus indigènes viennent surtout du Baguirmi, on les appelle des Tonkia. Étant donné la facilité avec laquelle croît le coton au Dar Banda, je considérerais cette plante comme un produit d’avenir pour la contrée, si toutefois, eu égard à la distance qui sépare l’Afrique centrale des marchés européens, l’exportation, même avec un chemin de fer, n’en était si coûteuse. Je demeure de plus en plus convaincu que c’est au Soudan nigérien, au Dahomey et dans certaines parties de la Sénégambie que doivent porter tous les efforts du Gouvernement et des colons français pour assurer la production de ce textile[150].

Il convient de mentionner encore un certain nombre de plantes alimentaires qui viennent presque sans soins autour des cases. Ce sont des épices et des condiments, comme le Piment vivace (Capsicum frutescens) ; deux espèces de tomates amères et la petite tomate-cerise commune dans tout le Soudan ; les Cucurbitacées alimentaires, comme les nombreuses variétés de Courges, les Pastèques ; enfin le Koukré, sorte de Cucumis à fruit amer et à graines très petites recherchées pour leur huile. Ce Cucumis se rencontre partout en Afrique centrale où il se sème dans le mil. Quand ce dernier est récolté, on laisse les fruits de Koukré pourrir sur place et lorsque la pulpe devient déliquescente on la recueille ; par des lavages on se débarrasse des impuretés pour ne conserver que les graines qui ont à peine 3 millimètres de diamètre. Leur tégument est blanc et le goût de l’amande n’est pas désagréable. Notons également les Lagenaria dont il existe plusieurs variétés grimpant sur les cases. Chez certaines, le péricarpe, desséché et vidé, donne des gourdes, des bouteilles, etc. La variété la plus commune est celle qui donne ces gros fruits sphériques qu’on coupe en deux pour en obtenir les calebasses, ustensile de première nécessité pour les noirs.

PLANTES A HUILE ET A GRAISSE. — Ce n’est point pour la préparation des aliments que l’huile est indispensable aux noirs de l’Afrique centrale ; ils s’en passent fréquemment, mais une femme banda ne consentirait jamais à cesser de s’oindre le corps avec de l’huile. Pour faire cette toilette les matières grasses les plus vulgaires lui sont bonnes. Nous avons déjà parlé du Sésame et de l’Arachide cultivés pour d’autres usages. C’est le Ricin qui fournit l’huile de toilette aux femmes Bandas. Aussi on rencontre cette Euphorbiacée dans tous les lieux habités où elle pousse sans soins. C’est la même variété qu’au Sénégal, vivace, très rustique, formant parfois un petit arbre qui s’élève à 5 et 6 mètres de hauteur. Les graines renfermées dans une coque indéhiscente sont très petites, mais les grappes fructifères très fournies. Lorsque le Ricin manque, on fabrique de l’huile avec les graines de différentes plantes de la brousse, le Butyrospermum, le Lophira, etc.

LÉGUMES. — La bouillie du mil, mets principal des Bandas, se mange toujours avec une sorte de soupe dans laquelle divers légumes ont cuit. Ceux qu’on cultive à cet effet (car beaucoup se cueillent dans la brousse ou sont naturalisés autour des cases, comme le Pourpier, la Melothrie) sont les suivants : le Gombo (Hibiscus esculentus) ; l’Oseille de Guinée (H. Sabdariffa) ; plusieurs espèces de Corchorus ; l’Amarante (Amarantus caudatus) ; une autre Amarantacée appelée en banda Demba Yafourou (queue de chien) ; le Basilic (Ocymum).

On mange aussi les feuilles des Courges, des Patates, etc., en guise d’épinards. Le Manioc, si communément cultivé sur les bords des affluents septentrionaux de l’Oubangui et qu’on rencontre encore en quantité chez les riverains de Gribingui, fait presque entièrement défaut dans les états de Senoussi. Nous n’avons vu à Ndellé que quelques touffes de manioc doux qui étaient fort belles, ce qui prouve que la plante réussirait ; mais dans tous les pays musulmans on préfère la farine de mil à la farine de manioc.

On peut en dire autant des Bananiers. Ils viennent parfaitement et il existe dans quelques zéribas une variété du Musa paradisiaca dont les fruits, longs de 0m,20 environ, sont excellents. Toute la vallée où coule le ruisseau de Ndellé pourrait être transformée en une vaste bananeraie alors qu’il n’y pousse actuellement que des herbes de marais.

L’Igname dont il existe deux variétés cultivées en pays banda, le Baba yassi (Dioscorea alata) et le Baba gossi (D. Sativa), grimpe seulement le long de quelques enclos[151]. Quant à l’Igname à tubercules aériens, nous ne l’avons vu qu’en de rares zéribas et toujours en petite quantité. Il appartient à une variété qui donne des tubercules à peau cendrée, beaucoup plus petits que les variétés des Bandas de l’O.

Le Dazo (Coleus dazo), si répandu du pays Ouadda sur l’Oubangui jusque chez les Ungourras, est aussi cultivé. Nous avons rencontré cultivé chez les Ndoukas du Dar Kouti l’Ousonifing (Coleus rotundifolius).

L’échalotte et l’ail si estimés des Arabes, et qui viendraient avec la plus grande facilité à Ndellé, ne sont connus que par quelques bulbes apportées par les caravanes du Ouadaï.

PLANTES NATURALISÉES. — Beaucoup des légumes que nous venons d’énumérer viennent sans soins, sur les détritus accumulés autour des cases, et c’est à peine si de temps en temps les femmes s’en occupent. Les graines d’ailleurs se resèment d’elles-mêmes. Il est toute une autre catégorie de plantes qui se rencontrent toujours en abondance autour des zéribas, mais rarement ailleurs, qu’on ne sème point et qui pourtant ne s’éloignent pas des habitations. Ce sont vraisemblablement des plantes qui ont été cultivées à une époque plus ou moins reculée par d’autres peuplades disparues ; bien que négligées par les nouveaux venus, elles ont continué à se multiplier sur l’emplacement des anciens villages. Bien plus, elles ont suivi l’homme partout où il se transportait, même dans ses retranchements et, par exemple, sur le sommet de kagas inhabités on les rencontre fréquemment. Nous avons noté une quinzaine d’espèces végétales de cette catégorie. Nous parlerons seulement de deux, en raison de leur abondance et de l’utilisation qui en est encore faite.

L’Hyptis spicigera (Bourounyou en banda). Labiée ayant le port d’une grande Menthe, existe en abondance autour des villages et même en pleine brousse. M. SCHWEINFURTH l’a vue cultivée chez les Bongos. Au mois de décembre, lorsque la plante se dessèche, on en récolte les épis et on en fait tomber les graines riches en huile alimentaire. Aussi, à Ndellé, on substitue souvent ces graines à celles du Sésame dans la préparation des aliments. Une deuxième plante, belle Acanthacée à tige terminée par un long épi de fleurs bleues, foisonne autour de presque toutes les habitations bandas. On la sème encore quelquefois, mais le plus souvent elle vient toute seule. En brûlant les tiges de cette plante et en lessivant les cendres, on obtient par évaporation un sel de potasse impur qui est le seul condiment dont font usage les noirs et même les Arabes du peuple dans le Dar Banda et en général dans toute l’Afrique centrale.

En effet, le sel, apporté quelquefois à Senoussi par les caravanes, est une denrée fort chère et les riches seuls peuvent en faire usage. Trois kilogrammes de sel représentent à peu près la valeur d’un esclave mâle adulte. Lorsque la plante à sel vient à manquer dans un village, on la remplace par quelques espèces fréquentes dans la brousse qui contiennent les mêmes substances ; ce sont : plusieurs arbustes des bords des marigots, les tiges du Lippia adoensis, enfin les gousses d’une espèce de Tetrapleura (Kakré ou Kakéré en banda).

UTILISATION PAR LES INDIGÈNES DES VÉGÉTAUX DE LA BROUSSE. — Quoique moins misérables que les Mandjias et même que la plupart des Bandas soumis à notre autorité directe dans les cercles de Krébedjé et de Fort- Crampel, les sujets de Senoussi sont parfois visités par la famine, surtout dans la période qui précède immédiatement la récolte[152]. Aussi recourent-ils parfois aux végétaux spontanés de la brousse.

Nos porteurs déterraient souvent une grosse igname qu’ils trouvaient dans les galeries et dans la brousse très boisée à quelques kilomètres de la Koddo. Ce tubercule se nomme Bago. Il vaudrait les espèces cultivées, s’il ne gardait, même après cuisson, une saveur un peu amère.

Le Parkia fournit en mars et avril la farine jaune de ses gousses, mais, quoique l’arbre soit abondant, on en fait beaucoup moins usage qu’au Sénégal. Il en est de même de la graine de Karité (Butyrospermum) ; cet arbre, répandu depuis le septième degré jusqu’au neuvième degré, est commun dans le Dar Banda.

LE CAFÉ DE SENOUSSI, vient des bords du ruisseau appelé Bolo ou Boro, affluent de la Tété, situé à une journée de marche de Ndellé. Il est connu sous le nom de Gaoua par les Arabes de Ndellé. Nous l’avons rencontré en outre aux points suivants : sur le Haut-Manifo, la Haute- Gounda et le Bata (ce dernier ruisseau, affluent de la Kotto). D’après Senoussi, il existe encore sur le Haut-Déo, la Haute-Tété et le Haut- Dakéso.

Le capitaine JULIEN prétend avoir été le premier à faire connaître à Senoussi et son entourage le café qu’on faisait venir précédemment des Sultanats. C’est inexact. C’est par erreur aussi qu’il dit dans son rapport avoir vu le café au Bamingui et au Bangoran. Cet arbuste ne saurait exister aux points où il a passé ces rivières, qui n’y sont point bordées de galeries.

LE BÉTAIL ET LA TSÉ TSÉ. — Nous avons dit que Senoussi joint à ses nombreux revenus ceux de l’élevage et de la vente de la viande à ses sujets ; nous avons indiqué aussi le haut prix de la viande à Ndellé. La rareté du bétail vient en partie du monopole du sultan, en partie de l’occupation arabe qui a épuisé le pays au point que, dans les villages païens, il n’y a plus ni poules ni cabris. Mais elle tient aussi, du moins pour les bœufs et pour les chevaux, aux ravages de la mouche tsé tsé[153].

La tsé tsé est l’un des principaux, sinon le plus grand fléau du pays de Senoussi et du Ouadaï. Aïssa disait : « Tu ferais grand plaisir au sultan Senoussi et au sultan du Ouadaï si tu pouvais leur indiquer un remède pour guérir leurs animaux piqués par le Boguéné. » La tsé tsé fait mourir les bœufs, les chevaux, les ânes, peut-être les chameaux ; l’homme piqué ressent une légère douleur, mais n’est pas autrement incommodé. Huit jours environ après un séjour dans une région infectée (voyage au Mamoun) les phénomènes suivants ont été observés sur le cheval de COURTET :

28 mars. — Enflure des paturons des pieds de derrière, suintement aqueux mais léger par les naseaux.

20 avril. — Grosseurs aux glandes de la ganache, enflure aux commissures de la bouche, membres inférieurs enflés, suintements par les naseaux.

21 avril. — Humeur sanguinolente sortant en assez grande abondance des glandes de la ganache.

23 avril. — Grosseur sous le ventre avec suintements rosés.

24 avril. — Apparition d’une seconde grosseur sous le ventre, mais sans suintement.

25 avril. — Commencement de gonflement le long du cou, enflure plus forte des membres inférieurs.

26 avril. — Augmentation de l’enflure des jambes de derrière, suintements purulents par les naseaux, amaigrissement considérable, abattement, flancs non-caves, mange une quantité normale d’herbe fraîche, mais avec difficulté depuis deux jours.

27 avril. — Enflure atteignant la partie supérieure des jambes, testicules enflés ; écoulements purulents (naseaux, ganache et pourtour de la bouche) ; petites grosseurs disséminées laissant suinter un liquide rosé.

28 avril. — Respiration sifflante par suite de l’engorgement des naseaux, n’a pas mangé.

29 avril. — Ne s’est pas levé ce matin, mort vers 1 heure de l’après- midi.

Les régions où existe la mouche tsé tsé sont connues des indigènes, quand on les traverse, au lieu de laisser vagabonder les chevaux autour du camp, on les attache à un arbre, près d’eux on allume un brasier de branches bien feuillues dont la fumée éloigne les mouches. C’est souvent dans les marais ou à la traversée des rivières qu’elles piquent les animaux porteurs.

J’ai remarqué que la tsé tsé existe partout où les grands ruminants sauvages abondent, c’est-à-dire à proximité des grands cours d’eau, dans les plaines herbues, dénudées en partie, inondées à l’hivernage, aussi bien que sur les parties boisées et très giboyeuses qui les environnent.

Cette mouche est particulièrement abondante entre le Tété et le Boungoul ; on la trouve aussi près de l’Abiod (Bamingui) sur la route de Ndellé à Fort-Crampel et au Bangoran sur la route de Ndellé à Fort- Archambault. Elle n’existe heureusement pas à Ndellé et c’est une des raisons qui ont engagé Senoussi à installer sa résidence en cette localité.

Elle est parfaitement connue de nos Sénégalais qui la disent commune le long du Sénégal, du Niger et de leurs affluents. Cependant, dans l’Afrique occidentale, sa morsure ne serait pas mortelle pour les chevaux et les bovidés pour lesquels on ne prend aucune précaution ; ils n’en seraient même pas incommodés. J’ai vu cependant, aux environs de Sikasso, un cheval dont la maladie paraissait occasionnée par la tsé tsé.

[Note 147 : On nomme kaga toute protubérance rocheuse.]

[Note 148 : Position de Ndellé d’après M. BRUEL : latitude 8° 23′ 19″ N. (détermination au théodolithe) ; 8° 23′ 35″ (valeur au sextant). M. BRUEL prend 8° 23′ 30″ comme moyenne. Longitude 18° 25′ E. (système BRUEL) et 18° 36′ (système GENTIL). M. BRUEL prend 18° 30′ comme moyenne.

Les observations sur la température, très fragmentaires, ne peuvent être données qu’à titre d’indications. Le 10 février, au matin, M. BRUEL a observé 14° sur les bords du Bangoran. Je ne doute pas que du 15 décembre au 15 janvier, la température ne soit descendue plusieurs nuits à 12° et au-dessous. Le 18 le thermomètre atteignit 38° (à l’ombre). De 1 heure à 3 heures, il était encore à 37°, mais est descendu brusquement.]

[Note 149 : En 1902-1903, il n’est pour ainsi dire point tombé de pluies de novembre à février inclusivement.]

[Note 150 : Une autre plante à fibres textiles, l’Hibiscus cannabinus, est cultivée à Ndé.]

[Note 151 : Il en est de même du Haricot de Lima (Phaseolus lunatus) qui constitue partout un légume excellent.]

[Note 152 : Outre les petits mammifères qu’on chasse ou qu’on prend au piège, les insectes même, les termites sont alors un sérieux appoint à la nourriture.]

[Note 153 : Appelée Boguen, Boguéné, en arabe ; Sau, en rounga ; Voma, Voma-Voma, en banda.]

CHAPITRE IX

LE DAR BANDA

I. Histoire du Dar Banda. — II. Les Roungas. — III. Renseignements divers recueillis à Ndellé. — IV. Notes sur les peuplades du Haut- Oubangui et notes diverses.

* * * * *

I. — HISTOIRE DU DAR BANDA

Quand Rabah commença ses incursions chez les Bandas, le pays était déjà en partie épuisé par la traite. Ziber Rahama Ghyimme Abf y faisait faire de fréquentes expéditions. Lorsqu’en 1872, après avoir défait le ouadaïen fagui El Balalaoni Mohammed, le gouverneur général du Soudan le nomma mudir de la province du Bahr el Ghazal et dépendances, certainement dans les territoires qu’il apportait à l’Égypte, le Dar Banda se trouvait compris jusqu’à l’O. de Ndellé. Tout cela constituait le Dar Fertit. A son internement au Caire en 1874, après la conquête du Dar Four, les exploits des Djellabahs durent se ralentir. Ce répit arrêta l’émigration des peuplades bandas vers l’O., émigration commencée vers 1840, lorsque la traite, d’abord cantonnée sur les côtes, dut s’approvisionner dans l’intérieur du continent. Idris Woled Dabter, qui avait de gros intérêts dans le pays Kreich et le bassin du Mbomou, succéda à Soliman, fils de Ziber, en 1877. En 1878, Soliman le défit, Idris alla se plaindre à Khartoum et c’est à ce moment que Gessi Pacha vint rétablir l’ordre dans le Bahr el Ghazal. Le 1er mai 1879, Soliman fut complètement battu, et l’administration directe du Ghazal et du Fertit resta à l’Égypte ; mais de graves questions allaient bientôt l’occuper dans le bassin du Nil. L’insurrection mahdiste éclatait en 1881. En 1882, LUPTON n’eut que le temps de pénétrer dans le pays Kreich et chez les Abouda, habitant le N. du bassin du Mbomou, mais nous ne savons s’il eut à poursuivre des Djellabahs. Les caravanes du Ouadaï, seules, devaient pourtant venir de temps en temps s’approvisionner de captifs et d’ivoire dans le Dar Banda.

En 1879, Rabah quitta Soliman ; dès la campagne du Dar Four (1872-1874), il était chef de bannière (Sandjak) de Ziber et il n’est pas douteux qu’il eût déjà parcouru en divers sens le Dar Banda pour son maître. Ses lieutenants commencèrent vers 1880 leurs incursions dans le Dar Fertit. D’après VAN GÈLE, des gens à lui viennent jusqu’aux Abiras (au confluent du Mbomou et de l’Oubangui) en 1882 ou 1883.

En 1884, JUNKER apprend par les Azandés, que ces mêmes bazinguers sillonnent le Dar Rounga.

C’est dans l’intervalle de 1880 à 1890 qu’il met en coupe réglée toute la contrée comprise entre l’Oubangui et le Mbomou au S., le Salamat au N., le Nil à l’E. et le Gribingui à l’O.

Suivant l’expression imagée de El Hadj Abdoul « il a mangé tout le pays ». Il conquit successivement les bandas du Kaga Kourou, les Tambagos, les Ngamas, les Dingas, les Ngafos, les Diengués, les Kreichs de Mbélé qui s’enfuient vers Koutouaka, les Ngaos, les habitants des kagas Djé et Mbala (Mbra). Il porte la guerre jusque chez les Nsakaras. « Où il passe, il prend tout, dit Abdoul. » Son armée est forte et s’accroît chaque jour des bazinguers qu’il enrôle, les meilleurs captifs mâles devenant des recrues pour ses compagnies. Après Mbélé, Rabah va encore attaquer Bandassa et se rend à la rivière Kapa au Dar Four[154].

J’ai appris par ailleurs que les diverses tribus de bandes étaient fréquemment en guerre avant l’arrivée des Arabes.

Kolgon me raconte que les Ngaos habitaient en ce temps-là près du Bandéro. Il y a environ 30 ans (il était enfant), ils vinrent faire la guerre aux Bandas de l’E. qui étaient commandés par le chef Gala. Ils attaquèrent les gens du Kaga Toulou qui avaient pour chef Bima, d’autres m’ont indiqué Kouaya comme ancien chef du Toulou, et les emmenèrent en captivité. Kolgon fut vendu aux Dayas, habitants des environs du lac Iro. C’est dans une razzia, faite par Senoussi chez les Dayas, qu’il a été capturé de nouveau. Dans une razzia de Allah Djabou, chez les Ouaddas de l’E., il a failli retomber récemment entre les mains des Fertit. D’après Kolgon, les Ngaos avaient seulement quelques fusils, mais leur chef disposait de beaucoup de guerriers armés de sagaies et de couteaux. Lorsque Rabi vint les attaquer au Gribingui, ils ne purent résister. Ils s’enfuirent : les uns vers l’O. sont allés au Bahr Sara, les autres vers l’E., sont venus aux sources du Bangoran. C’est là où s’établit il y a une quinzaine d’années (?) le père d’Ara. Il y est mort et a été remplacé par Ara avant l’arrivée de Senoussi[155].

Après la défaite de Gribingui, le chef des Ngaos, Djama, tomba entre les mains des troupes de Rabi et eut la tête tranchée. Senoussi était dans le Kouti à Chah, lorsque Rabi faisait la guerre à travers le Dar Banda.

M. TOQUÉ a recueilli au Bandéro quelques notes sur les Ngaos, elles sont très vagues, les voici textuellement.

Ngaos, originaires de Kotto, rivière Gangou, chefs Sama et Ouangandi. Iama tué par Arabes, Rabi étant là, étaient alors à Mbalaoua, à côté des Mandjias, autre côté Gribingui. Ngaos sont partis. Ngaos ont fait la guerre aux Mandjias quand ils ont été rendus de l’autre côté. Chef Hassein prit nom arabe, c’est un tambago-Outa, ngao-Issah nom arabe affublé, Ouangandi, tribu Djongourou, habitaient Longba (village). Chef Ghadem vient faire la guerre à Ouangandi, aurait emmené son monde jusqu’à la Oua près du village Adaba à un jour du Durba. Apprenant l’arrivée des blancs, il aurait abandonné la Oua pour se rapprocher d’eux.

Ali Diaba aurait eu une fois l’intention de venir razzier les Ngaos, l’arrivée des missions l’arrêta. Ouangandi prétend qu’il a toujours vécu en bonne intelligence avec Senoussi du temps qu’ils étaient voisins.

M. TOQUÉ regarde comme tribu la plus intéressante les Ngaos qui ont tenté de résister aux Arabes et ont aussi cherché à éluder notre influence par la force des armes. C’est la seule tribu banda guerrière. Son histoire, connue dans ses grandes lignes, n’est qu’une suite de luttes intestines, de combats avec les tribus voisines, de vols, d’incursions, de pillages, chez les peuples avec lesquels ils ont été en contact à la fin de leur exode vers l’O., au pays des Mandjias.

En deuxième ligne, viendraient les Sabangas, tribu toujours errante, dont l’histoire est aussi intéressante. Les autres peuplades ne sont guère braves, c’est d’elles que disait un Ascari de Rabah : « les Bandas se mènent comme les bœufs. On les frappe, ils baissent le nez et doublent le pas. »

II. — LES ROUNGAS

Les Roungas actuels n’habitent pas seulement le pays situé au N. de Boungoul, c’est-à-dire le sultanat de Mai-Doukou, vassal du Ouadaï ; une partie d’entre eux occupe la contrée située au N. du Kouti, comprise entre le Djangara, le Boungoul et la Tété. Les villages roungas que nous avons vus habités par cette peuplade sont : Djalmada (Roungas et Ndoukas), Ndélou, Kouboudoukou, Koundé, Akoulousoubla et Borr ou Boro.

Les Roungas sont un des plus beaux types de la race noire en Afrique centrale. Leur taille moyenne atteint 1m,70, leurs membres sont bien proportionnés ; ils portent une barbiche ordinairement bien fournie. Ils ne pratiquent pas le tatouage, ni d’autre mutilation, que la circoncision.

Les hommes portent tous une sorte de longue blouse à bras amples, tissée grossièrement avec du coton indigène non teint. Au-dessus du coude gauche, ils suspendent à un bracelet en cuir un petit poignard dont ils ne se séparent que très rarement. Beaucoup de ces Roungas ont été armés du fusil par Senoussi. Les pieds sont chaussés de sandales. Ils sont généralement coiffés de la petite toque blanche des musulmans de Ndellé.

Les femmes ont les cheveux tressés en petites nattes tombant sur les côtés et en arrière, et laissant au-dessus du milieu du front une raie très marquée. Le corps est drapé dans un large morceau de guinée bleue légère. L’aile droite du nez est traversée ordinairement par une paille ou par une cheville en bois. Elles ont en outre autour du cou un ou deux colliers de grosses perles bleues, quelques grains de chapelets, parfois quelques sachets en cuir constituant des amulettes. Néanmoins leur parure est des plus simples. Les enfants des deux sexes, au contraire, sont couverts d’amulettes et de perles au cou et aux bras, quelques-uns ont des bracelets en cuivre. L’extrême coquetterie chez la femme rounga consiste à s’enduire entièrement le corps avec de l’huile. C’est surtout au mois de mars qu’on se permet ce luxe, lorsque la maturité des fruits de Lophira permet de se procurer en abondance une huile qu’on ne pourrait consommer en raison de son amertume.

Leurs arts sont restés des plus primitifs. Les cases, mal faites, sont entièrement en paille et construites sur le type des cases de Ndellé, sans ornement au sommet. L’intérieur est divisé en compartiments par des nattes. On y voit de grands vases servant de resserres à mil ; d’autres vases en terre sèche et cuite, couverts d’ornements, sont destinés à porter de l’eau et ne manquent pas d’élégance. Les nattes sont ordinairement grossières. Je n’ai pas vu travailler le cuir, cependant le Rounga sait tanner et il confectionne des tapis en peaux d’antilopes. Le tissage du coton est fait assez grossièrement sur un métier très rudimentaire placé au-dessus d’un trou creusé dans le sol, dans lequel se place le tisseur. Ce sont les hommes qui filent le coton au fuseau (comme chez les Bandas).

A Ndélou nous avons rencontré une égreneuse de coton toute primitive. Cette égreneuse se compose de deux rouleaux en bois de 60 centimètres de longueur et 6 centimètres environ de diamètre, actionnés par des manivelles également en bois. Il faut deux indigènes pour la faire fonctionner. L’un d’eux se place devant, tourne la manivelle du rouleau inférieur avec la main droite et présente de la main gauche devant les rouleaux le coton à égrener, l’autre se place derrière, tourne la manivelle du rouleau supérieur avec la main droite et dégage avec la main gauche au fur à mesure qu’il se présente, le coton passant entre les rouleaux, les graines tombent naturellement en avant.

Le travail du fer paraît connu. Tous les hommes qui n’ont pas de fusils portent des sagaies qui semblent de fabrication indigène. D’ailleurs, à proximité du village de Mansaka, nous avons vu des débris d’un atelier de fonte.

L’agriculture est plus perfectionnée que l’industrie, quoique l’élevage ne soit point pratiqué ou ait disparu à la suite des razzias. Les villages sont environnés de grandes plaines parfaitement débroussaillées, ombragées de beaux arbres : Karités, Lophira, Ficus, Daniella, Parinarium. C’est là qu’on ensemence les céréales à la saison des pluies (mai). Le petit mil semble être beaucoup plus cultivé que le Sorgho. Comme cultures accessoires on trouve le niébé, le maïs, l’arachide, etc. Le coton appartient à l’espèce Gossypium herbaceum. Comme animaux domestiques on trouve des poulets, quelques cabris et des chiens destinés à l’alimentation.

Les Roungas ont été à demi convertis par la propagande islamique. Ils ne font pas salam, mais ils s’abstiennent de boire la Mérissa ou bière de mil et portent autour du cou un chapelet de musulman. Souvent ils conservent dans des sachets en cuir, fixés comme bracelets au bras droit, des formules arabes en guise d’amulettes (on sait que cet usage est répandu dans tout le Soudan). La plupart parlent un peu et comprennent l’arabe, ils saluent également à la manière des musulmans. En somme, le contact de l’Islam a élevé leur niveau social, bien supérieur à celui des Bandas et des Kreichs. Leur organisation politique est aussi plus forte. Dans chaque village se trouve un chef dont l’autorité est indiscutée.

Tout ce pays avait déjà été organisé par un sultan nommé Sodour ou Soudour. Senoussi n’a pu y établir un despotisme absolu comme dans le Kouti, et bien qu’il ait donné des ordres formels, Aïssa, le chef qui nous accompagnait, a eu de grandes difficultés à recruter les quelques porteurs qui nous étaient nécessaires. Il est loin de commander aux Roungas comme aux Bandas sur un ton de conquérant et de maître absolu.

III. — RENSEIGNEMENTS DIVERS RECUEILLIS A NDELLÉ

Les Kreichs[156] habitent au S. du Dar Bongo et du Dar Four, à l’E. du Dar Banda. Ils furent organisés par le chef Banda, dont la résidence était Bandassi, situé vers 7° lat. N., 22° long. E., dans le pays parcouru par LUPTON et DE LA KETHULLE. Ce chef, mort aujourd’hui et remplacé par son fils, gouvernait la contrée au moment de l’administration de M. LIOTARD, qui rencontra quelques difficultés pour empêcher Rafaï, sultan des Bandjias, de venir attaquer le pays. En 1897, M. GRECH traversa le territoire de cette peuplade pour se rendre dans le pays des Vidris et chercher à attirer les commerçants ouadaïens vers la route de Mbélé. Il atteignit les environs de Djongou. C’est au N. de Rabet que commence le pays kreich, il est limité de ce côté par une rivière, la Bissi, coulant de l’O. à l’E. Vers l’O. il s’étend dans le Haut-Chinko et le Haut-Bali ou Bari et peut-être dans la Haute-Kotto qui prend sa source aux monts Manga et empêche ainsi les sultanats de s’étendre vers le N.

Les sources de la Kotto auraient été reconnues par DE LA KÉTHULLE. A cette époque, Saïd Bandassi, fils de Bandas Njaoua, était fixé sur le Haut-Chinko entre les Vidris et Mbélé.

C’est de 1890 à 1894 que HANOLET a accompli son voyage au Rounga ; Senoussi me raconte que pour venir à Mbélé, HANOLET est passé par les pays Vidris : Oundou ou Djongou, Gobou, Bahr Pipi, Gounda, Moukoua, enfin Mbélé.

Plus tard, M. GRECH se rendit à mi-route en partant de Rafaï et passant par Basso. En décembre 1900, M. PRINS, administrateur dans les territoires du Haut-Oubangui, tenta, de sa propre initiative, une expédition entre Saïd Baldas.

PRINS part de Rafaï, passe par Diango (pb. Yangou DE LA KÉTHULLE), arrive à Marké, non loin de la Kouta, qu’il franchit à la poursuite de Saïd Baldas se sauvant devant lui. Il franchit ensuite la Koumou, au delà duquel est le camp de Saïd. Ce dernier s’enfuit de nouveau et va finalement à la frontière anglaise ; PRINS est rejoint sur les bords de la Koumou par le lieutenant BOS qui avait terminé sa mission à la Haute- Kotto.

Saïd Baldas est aujourd’hui installé sur la rivière Ima, située en territoire anglais. Il reçoit du Dar Four beaucoup de marchandises anglaises qui lui sont apportées par les Néouds, arabes du N. du Dar Four, qui vivent dans une région où l’eau est si rare qu’on la conserve dans des troncs d’arbres creusés.

Les pays à l’Ouest du Dar Four. Les peuplades vivant dans la région montagneuse à l’O. du bassin du Nil sont : les Bingas, les Karas, les Djengines (Djengués), les Digas, tous tributaires du Dar Four.

Kaga Méla est habité par des Kreichs (situé bien plus au S. près de Katouaka).

Le pays de Mbélé[157] est habité par les Kreichs ; pour aller de Mbélé à Hofrat, on met 5 jours. C’est donc le 2e jour qu’on arriverait au Kaga Abtalbaré et au Kaga Méla, montagnes d’où sortent, d’un côté la Mindja, de l’autre, la Ntomé et l’Amfilia, affluents du Boulboul, tributaire du Nil, et enfin le Pipi, affluent de la Kotto.

Senoussi a beaucoup de captifs bongos. Il n’y a pas de Bongos près de Mbélé, mais on en trouve à 3 jours à l’E. de Ndellé même. Les Bongos appartiennent à la même race que les Bandas et étaient en bons termes avec eux avant l’arrivée des Arabes. Les Bongos parlent la langue banda.

IV. — NOTES SUR LES PEUPLADES DU HAUT-OUBANGUI ET NOTES DIVERSES

A la mort de Rafaï, sultan des Bandjias ou Bengérés, M. GRECH ayant appris qu’une quarantaine de bazinguers venaient d’être étranglés, selon la coutume du pays, pour être inhumés avec le sultan, il interposa aussitôt son autorité et fit mettre en liberté 160 femmes et domestiques destinés au sacrifice.

Les Nsakkaras sont limités au S. par l’Oubangui-Ouellé, à l’O. par la Kotto, au N. par le pays des Vidris, à l’E. par le district des Zantès. Ils se nourrissent de manioc, de patates et de mil. Leur sultan est Bangasso. Ce sont d’ardents anthropophages, qui recherchent comme plats raffinés les femmes et les enfants. Non seulement la forme de leur justice les amène à mettre à mort et à manger les hommes suspectés de sorcellerie, ainsi que les coupables, mais leur passion pour la chair humaine est telle qu’ils n’hésitent pas à sacrifier des innocents et qu’ils entreprennent fréquemment des expéditions pour approvisionner leur garde-manger.

Les Patris (ayant pour chef Kouta) habitent le territoire de la moyenne Kotto. Ils occupaient précédemment la rive droite du pays Boubou au pays Banda. Chassés par les Nsakkaras, qui vivaient sur la rive gauche, ils se sont réinstallés sur la rive droite après l’intervention de M. SUPERVILLE. Ils ont une langue spéciale.

Au N. de la région habitée par les Patris se trouve le pays des Bandas- Tambagos, contre lesquels Senoussi a fait dans le 2e semestre de 1902 une expédition, et dont le chef Bakit, qui a été fait prisonnier, est maintenant en liberté. On a ramené à Ndellé près de 2,000 prisonniers, environ 600 sont morts de la variole dès leur arrivée ; les autres ont été donnés ou vendus par Senoussi et il en reste encore une certaine quantité (500 ?) à Ndéllé. Senoussi y a envoyé le 15 janvier 1903 un de ses chefs comme résident.

Au cours de son voyage de 1896 (juin) pour aller reconnaître la route de Mbellé, M. GRECH est passé chez les Vidris, peuplade peu connue, non anthropophage, qui avait été déjà visitée par DE LA KÉTHULLE.

Le sol du pays des Vidris est ordinairement ferrugineux, il est sablonneux aux environs de Korou. Dans la zone de Kakouma, Basso, il est caillouteux, avec minerai de fer. C’est à Basso que GRECH a retrouvé la tombe d’un Européen de l’expédition DE LA KÉTHULLE. Les Vidris cultivent le riz, mais le manioc forme le fond de leur alimentation. Ils appellent guita la houe employée pour la culture. La liane à caoutchouc et l’arbre à gomme existent au N. du pays. Ils coagulent le caoutchouc en recevant le latex sur leur corps, c’est la sueur qui joue le rôle de coagulant. On trouve dans ce pays un caféier qui atteint quelques mètres de hauteur. Le bambou et le Borassus existent aussi. On cultive encore le tabac, le bananier, le dazo, le Ficus lili. Le bananier n’existe plus au N. de la Dorou (affluent du Bari ?). Le chien des Vidris n’aboie pas. On trouve dans le pays des moutons importés par les Ouadaïens et quelques chevaux. Les Vidris font du commerce avec les traitants musulmans qui vont chercher des captifs aux sultanats où ils séjournent en hivernage et qui retournent en été dans leur pays avec le produit des razzias qu’ils ont échangé contre de l’étain (mbassa), du sel, de la poudre, des capsules.

Dem-Ziber était la résidence habituelle du Moudir. En exécution des ordres reçus de M. LIOTARD, M. l’interprète GRECH pénétra du bassin du Mbomou, dans le bassin du Nil et planta le pavillon français à Dem- Ziber, le 17 avril 1897[158]. Les derviches, quelques années plus tôt, avaient semé la dévastation dans la contrée, les puits étaient transformés en véritables ossuaires.

M. GRECH trouva une population composée de Niogolgolés[159] commandés par Nacer Andel et de Forogués[160] commandés par Moussa-Ahmed.

Traduction de la pièce arabe de la page 155, faite par M. GAUDEFROY DE MONBYNES.

De sa Seigneurie le sultan Senoussi à sa Seigneurie notre commandant le capitaine Youssef ; de nous à toi, salut excellent et quantité de politesses et de courtoisies. L’objet de la lettre que je t’adresse, c’est que tu nous as écrit une lettre que nous avons lue, nous avons compris ce qu’elle contenait au sujet de la grande fête. Nous n’irons point t’y joindre ; nous ne serons point tes compagnons pour manger, boire et nous divertir. Qu’Allah te bénisse dix dix fois (Merci.). Tu es notre commandant mais ces nuits-ci, moi, j’ai été malade, à peu près trois jours, je ne me suis levé du lit que pour la fête d’aujourd’hui. Mais tous les officiers iront vers toi, entre autres el Hadj Teqqo, el Hadj Mohammed, Abou Azz (?) ; beaucoup de gens iront vers toi ; voilà ce que nous avions à te faire savoir. Salut.

Nous t’informons encore que les soldats se rendront auprès de toi après la prière du soir.

[Note 154 : Il avait alors comme principal lieutenant Nour Angara (Yanbassa).

On a cité, à Abdoul, les noms des plus importants lieutenants de Rabi, c’étaient : Dioufaga, Moussa Diaman, Ethman Ouettaco, Gadou, Hassan, Baboukar, Ouad el Fagui, Abeschaoui, Hide, Roumouroulaye, Kaoutsour, Baldas, Diabon, Daaf, Barou.]

[Note 155 : Le village porte le nom d’Ara.]

[Note 156 : Appelés aussi Krékis (PATAGOS) ; Adja (LUPTON) ; Krédi (SEHIO) ; Baïas (GRECH). Kreich serait un nom de mépris donné par les Arabes. Ils ne sont pas anthropophages, ce par quoi les Arabes les différencient des Bandas. La plupart ont été organisés en tribus puissantes dont les chefs vivaient à la manière des sultans soudanais et trafiquaient avec les Arabes.]

[Note 157 : Mbélé vivrait toujours et gouvernerait un petit sultanat au S.-O. du Dar Four.]

[Note 158 : Tout le monde à Ndellé croit Ziber Pacha mort depuis longtemps et on a cru que je plaisantais quand j’ai dit qu’il vivait encore au Caire.]

[Note 159 : Les Niogolgolés ont pour capitale Liffi dans le Talganonna, ville principale Beled. A l’E. les Niogolgolés sont séparés des Djengués par le Bahr el Ona ou Bahr el Arab.]

[Note 160 : Les Forogués sont originaires du pied du Djebel Marra ; aujourd’hui le Dar Diga ou Dar Zandé est leur principal pays. Il est traversé par la rivière Borou. Ils sont séparés des Niogolgolés par le Mangayat.]

CHAPITRE X

LE MOYEN-CHARI

I. Hydrographie, généralités. — II. Le Bahr el Abiod (Bamingui) et le Chari. — III. Excursion à l’O. du Chari.

* * * * *

I. — HYDROGRAPHIE, GÉNÉRALITÉS

Il existe, en Afrique centrale, entre 9° et 10° de lat. S., une immense plaine qui s’étend des marais de Toubouri à la lagune du Mamoun sur plus de 6° de longitude. Lorsque les rivières, originaires des plateaux du S., arrivent dans cette dépression, elles serpentent à travers la plaine, n’ayant plus qu’une pente insensible. Leur lit est souvent incertain, le courant se frayant un chemin variable à travers les alluvions les moins résistantes. Les apports de sable en des crues annuelles comblent peu à peu les lits déjà existants, et l’eau est obligée de s’écouler par ailleurs. De là ces lits nombreux où l’eau ne coule plus, même à la saison des pluies. Les uns sont remplis seulement de sable meuble et soulevé par le vent en forme de dunes ; les autres se transforment en marais et se couvrent de bourgou.

Toutes les grandes rivières, Bamingui (Abiod), Boungoul, Bahr el Azreg et Bahr Sara, ont conservé néanmoins un lit principal, généralement très ensablé, mais qui, en temps ordinaire, suffit à l’écoulement de l’eau, le débit de ces rivières ayant considérablement diminué.

Il n’est pas rare d’observer, sur le Chari même, les berges actuelles écartées de 200 ou 300 mètres limitant un lit encombré de sables, alors que sur les deux rives on aperçoit bien, au-delà du thalweg actuel, d’anciennes berges souvent distantes de plus de deux kilomètres. Sans doute les années de très hautes crues, le fleuve peut encore reprendre momentanément son ancien lit, les apports récents d’alluvions déposés près des anciennes rives l’indiquent. Mais ce phénomène ne se produit qu’à des intervalles éloignés. Dans les crues ordinaires, lorsque le lit actuel ne peut plus suffire, l’eau se déverse dans les innombrables chenaux latéraux qui, tantôt rejoignent le fleuve en aval, tantôt vont déboucher dans des mares ou encore pénètrent fort loin dans les terres. On ne saurait considérer ces bras comme des canaux puisqu’ils sont à sec presque constamment, parfois plusieurs années de suite ; aux hivernages ordinaires, leur lit n’est en somme qu’un chapelet de mares dont l’eau provient, soit des pluies tombées dans les régions traversées par ces chenaux, soit des infiltrations des rivières. Ce sont, en somme, des ouadi dont le lit a été creusé à une époque où les crues avaient une importance infiniment plus considérable qu’aujourd’hui. Souvent même, le lit de ces chenaux devient tout à fait incertain et ce n’est plus dans une dépression rectiligne qu’afflue l’eau, mais elle s’étend dans de vastes plaines qu’elle transforme en marécages.

Cette grande plaine est sillonnée aussi de cours d’eau d’aspect particulier nommés Mindja ou Minia. Il n’y a aucun doute pour moi que les Minia sont souvent des rivières ensablées ou plutôt des canaux dont le lit a été comblé par la terre et les débris végétaux, l’eau ayant cessé d’y couler depuis longtemps, même d’une façon intermittente. D’autres Minia ont pu être des diverticules allant d’une rivière à l’autre. C’est le cas de la Minia Mbanga qui réunissait vraisemblablement le Boungoul (Aouk) au Bahr Salamat, peut-être aussi du Bahr Nam ou Ba Bo qui aurait réuni le Logone au Bahr Sara. D’autres enfin ont pu être les bras secondaires d’une rivière dont le courant principal s’est conservé tandis que les autres se sont taris par suite de la diminution des pluies, et sont devenus, pour ainsi dire, des Rivières fossiles. Les Minia, en effet, n’ont plus aucune valeur hydrographique. Dans leur lit on trouve encore çà et là des flaques d’eau une partie de l’année, parfois même des trous profonds où vivent des hippopotames. Puis le lit devient tout à fait indécis ; il se rétrécit jusqu’à une largeur très inférieure à celle qu’il a en aval ou même en amont. Parfois, à un lit ayant des berges verticales de 2 mètres de haut, succède plus loin un lit qui n’est plus marqué que par une large dépression herbeuse profonde seulement de quelques décimètres, sur les bords de laquelle on ne trouve plus de berges. Enfin il peut arriver que ces dépressions même soient comblées totalement ; le lit est de niveau avec la plaine et quelquefois la végétation ligneuse s’établit sur l’emplacement. Plus rien n’indique les traces d’une rivière. Les indigènes savent seulement qu’en creusant des puits on trouve l’eau à une faible profondeur. Ainsi au N. de 9°, presque toutes les routes de caravanes des Arabes ou les sentiers de brousse des Kirdis suivent des traces de Minia ou bien les coupent perpendiculairement de manière à les conduire d’un point d’eau à un autre. Même lorsque la dépression d’une Minia n’est plus apparente, on peut ordinairement suivre son cours en repérant les touffes de Nauclea inermis qui le jalonnent. Cet arbuste, dont les racines doivent vivre toute l’année dans la terre humide, ne s’éloigne point des dépressions. Malgré ce précieux indice, il est parfois difficile de retrouver le tracé de l’ancienne rivière. La pente n’existe pour ainsi dire plus dans le lit des Minia ; parfois même après une très grande pluie le trop plein d’une mare du lit remonte l’ancien thalweg. Le plus souvent ce trop plein se répand sur les bas-fonds avoisinants qui se transforment alors en marais étendus.

Une multitude de culs-de-sac, parfois plus profonds que la Minia même, y aboutit. Ce sont, ou les trous du lit primitif, ou même des bras secondaires. Enfin il arrive que la Minia débouche dans un Firki c’est-à-dire dans une grande plaine herbeuse sans arbres, transformée en marais après chaque pluie, l’écoulement de l’eau ne s’effectuant pas. Toutes ces causes font que la plupart des Minia ne sont point considérées comme des lits continus par les indigènes mais comme des fossés sans issues. Demandez à un noir où va et d’où vient la Minia qu’il vous montre : neuf fois sur dix, il répondra qu’elle s’arrête à une faible distance en aval et en amont. Sur les relevés d’itinéraires faits par les officiers du territoire du Chari, la plupart des Minia sont regardées comme des communications entre mares. D’autres fois, les indigènes font des réponses paradoxales : un jour ils vous diront que la Minia Lomé s’abouche avec le lac Iro, un autre jour avec le Ba Koulfé ou même avec le Bahr Chari.

En cela d’ailleurs les indigènes n’ont point tort. Il n’y a plus de doute pour moi que toute la plaine du Chari, depuis 9° N. jusqu’à la latitude du Tchad et depuis probablement les marais de Toubouri jusqu’au Mamoun, a formé une immense nappe lacustre à l’époque où l’érosion des massifs montagneux de l’E. et l’O. du Chari comblait progressivement la dépression centrale du continent noir. Les sables du Sahara lui-même seraient en grande partie constitués par les apports des fleuves tropicaux : Sénégal, Niger, Benoué, Chari, Nil, qui charriaient le limon et les sables arrachés aux montagnes situées entre 2° et 8° N. La plaine du Chari central aurait été comblée à une époque relativement récente. Le remplissage s’achève encore de nos jours. Chaque année de petits canaux latéraux à la rivière de Fort-Archambault sont ensablés ou remplis par les débris de bourgou. Il est vrai qu’à chaque crue exceptionnelle de nouveaux fossés s’ouvrent à travers les sables encore meubles des berges. En de nombreux endroits, ces sables sont consolidés et forment une muraille que l’eau rompt plus difficilement. Comme le remplissage s’est fait irrégulièrement et par apports inégaux, la plaine est loin d’être nivelée. Il reste ici et là des fossés profonds qui sont les lits des rivières actuelles permanentes, des fossés moins profonds qui sont devenus inutiles, en partie remplis. Enfin çà et là de grands marais subsistent, s’anastomosant entre eux ou avec les rivières permanentes et les Minia voisines. Ces trois catégories de dépressions forment un réseau très complexe, entre les mailles irrégulières duquel sont compris les monticules où l’eau n’a point séjourné, mais a ruisselé. Ces terrains surélevés sont de deux sortes : 1o des rochers granitiques qui se dressent en gigantesques monolithes à travers la plaine et sont ordinairement entourés d’une ceinture de blocs éboulés[161] ; 2o des mamelons de faible relief, constitués par une arène granitique, et qui entourent les roches en place sur un périmètre de plusieurs kilomètres. Appartiennent encore à cette catégorie des ondulations diversement orientées, hautes de 20 à 60 mètres au-dessus du niveau des marais, larges de 15 à 20 kilomètres, qui s’étendent souvent de chaque côté des grandes Minia. Le limon rouge (terre sablonneuse rouge) qui recouvre ces plateaux est très propre à la culture[162] ; aussi tous les villages saras sont-ils installés sur ce terrain. Les coteaux sablonneux sont perméables à l’eau qu’on est obligé d’aller chercher dans des puits profonds comme chez les Toummoks, les Saras Mbangas, etc. L’eau des pluies est immédiatement absorbée par le sol ou bien elle ruisselle pendant une heure ou deux le long de petits ravins, larges de quelques mètres à peine et profondément entaillés. Le reste du temps ces ravins sont complètement asséchés et l’on pourrait creuser dans leur lit des puits à une grande profondeur sans rencontrer d’eau, tandis que dans le lit des Minia il en subsiste ordinairement.

Valeur agricole de la plaine basse. — C’est une opinion fort répandue en Europe que les plaines de tous les grands fleuves tropicaux constituent un sol d’une fertilité remarquable. Ce n’est malheureusement souvent qu’une légende, et en ce qui concerne la vallée du Chari en particulier, le sol est très souvent impropre à la culture. Ce n’est tantôt qu’un sable absolument stérile, tantôt une argile grisâtre, bonne tout au plus à faire des poteries. Beaucoup de dépressions se prêteraient sans doute à la culture du riz, mais cette céréale est absolument inconnue tout le long du fleuve ; c’est à nous de la vulgariser. L’élevage trouverait aussi dans les grandes prairies de bourgou et dans les steppes voisines du fleuve (dont la végétation se maintient verte six mois de l’année) assez d’herbe pour les troupeaux. Mais, tant qu’on n’aura pas de remède efficace contre les maladies à trypanosomes, l’élevage demeurera dans une situation précaire. Il existe bien, çà et là, dans la vallée des points fertiles, parfois même assez étendus. Ce sont ces terrains que les tribus agricoles ont choisis pour l’emplacement de leurs villages : les Rétous, les Ndoukas, les Niellims, les Kabas, les Saras. Le Sorgho et le Penicillaria y donnent de superbes rendements, enfin le coton y est cultivé, mais en très petite quantité.

II. — LE BAHR EL ABIOD (BAMINGUI) ET LE CHARI

La direction générale du Bahr el Abiod ou Bamingui depuis le Bangoran jusqu’aux rochers des Niellims, est N. 30°. Sur ce parcours (180 kilomètres), il n’y a point, comme l’indique la carte PELET, une multitude de canaux anastomosés et presque égaux en importance : partout on ne trouve qu’un seul grand chenal où l’on puisse à la rigueur passer à la saison sèche, où l’eau coule toute l’année.

La saison sèche se prolonge de janvier à mai inclusivement. A cette époque, même sur le chenal principal, même avec des chalands plats, la navigation est très pénible et celles de ces embarcations qui remontent font à peine 10 kilomètres par jour. Ce serait vers la fin d’avril que la hauteur des eaux atteindrait son maximum ; le 18 mai, le niveau a monté de 0m,20 environ, si l’on en juge par la ceinture de bancs de sable recouverts d’une végétation qui disparaît déjà sous l’eau. Pourtant, le 10 août, NACHTIGAL voyait encore à Maffaling par 10° 30′ environ, des îles sablonneuses peuplées d’hippopotames et de crocodiles[163]. En 1904, à Fort-Archambault, l’eau monta de 1 mètre le 1er août à plus de 5 mètres au milieu d’octobre. M. BRUEL fait remarquer que la décrue du Chari fut alors beaucoup plus lente que celle du Logone à Laï[164]. Le premier, en effet, est alimenté par des rivières d’origines plus diverses, ne recevant pas à la même époque le maximum de précipitation ; aussi la crue dure-t-elle plus longtemps.

En saison sèche, le chenal principal est large de 200 à 1.200 mètres. L’eau n’occupe pas d’ailleurs tout ce lit au mois de mai. Si les îles y sont rares, il n’en est pas de même des bancs de sable qui, plus ou moins mobiles et souvent sans végétation, atteignent fréquemment 200 à 400 mètres de largeur. La pente est insensible et le courant, partant, très faible. Voici les dimensions relevées en quelques points de notre itinéraire : le 18 mai, j’ai passé à gué le Bamingui (Abiod) un peu en aval du confluent du Bangoran, la partie occupée par les eaux n’avait que 200 mètres de large, et la plus grande profondeur observée n’était que de 0m,60. Le 25 mai nous le traversons en aval de Fort-Archambault entre le poste et le confluent du Ba Karé ou Boungoul, nous lui trouvons 300 mètres de large et 0m,50 de profondeur. Enfin, le 27 mai, nous passons le Chari, un peu au-dessous du confluent du Bahr Salamat. Le lit est occupé, en amont et en aval du gué, par des rochers de granite, la largeur des eaux est de 150 mètres ; la profondeur observée de 1m,20, mais, en ce dernier point, il faut éviter des gouffres creusés entre les roches qui doivent avoir une grande profondeur, si l’on en juge par les tourbillons. La profondeur est donc loin d’être régulière : il n’est pas rare d’observer tout près d’un gué, soit en amont, soit parfois en aval, des cavités où les hippopotames prennent leurs ébats.

L’une des berges de ce lit mineur est abrupte, avec un à-pic de 3 à 7 mètres. L’autre est souvent à peine accusée ou bien, après un rivage qui limite le cours d’eau à la saison sèche, un second distant de 800 à 2.000 mètres de la rive opposée forme le rebord du lit majeur que l’eau ne remplit qu’aux très hautes crues. C’est en dedans de cette fausse berge que sont situés des canaux secondaires, les culs-de-sac et les mares dans lesquels l’eau reste en permanence. Dans toutes les dépressions, le niveau se maintient sensiblement le même que dans le cours proprement dit, quand bien même ces dépressions ne lui seraient pas reliées directement. Cette communication se fait par capillarité à travers le sable, et, aux Niellims par exemple, les habitants se procurent de l’eau, en creusant des trous dans un banc de sable, à 2 kilomètres du fleuve. Au-delà de ce lit majeur, les alluvions sablonneuses déposées par le fleuve à une époque de plus fortes précipitations, s’étendent presque partout sur une largeur de 8 à 10 kilomètres. Les sables soulevés par le vent forment des dunes assez mal fixées par la végétation. Ils obstruent souvent les nombreux canaux qui suivent le chenal le plus important et qui, remplis par l’eau à l’hivernage, ressemblent à ces bras de fleuve qu’indique la carte PELET. Mais le plus souvent ils se réduisent à des culs-de-sacs et n’ont de communication avec le fleuve qu’en amont : En aval, le chenal a été obstrué, soit par les dépôts de sable qui s’y sont engouffrés, soit par l’accumulation du Bourgou dont les longs chaumes genouillés remplissent, dès le mois de mai, le lit entier des chenaux secondaires.

Les roches des bords ou du lit du fleuve. — Près du confluent du Bangoran et de l’Abiod, M. COURTET a recueilli une roche à grain très fin, de couleur blanche ou brune. A 6 ou 8 kilomètres du confluent, sur la rive droite, j’ai trouvé des falaises de roche ferrugineuse dure et très caverneuse. Elles s’élèvent de 6 à 8 mètres au-dessus du niveau de l’eau, et les blocs éboulés dans le lit étaient couverts de coquilles d’Etheria fixées seulement à la surface des blocs, mais n’entrant pas dans leur constitution. Plus loin on rencontre encore le même type de roche ferrugineuse. A Fort-Archambault, il y a quelques blocs ferrugineux dans le lit du fleuve. J’ai en outre constaté sa présence sur les bords d’un marigot se jetant dans le bras principal du Boungoul (Aouk) et situé à 14 kilomètres environ de Fort-Archambault, en aval. En cet endroit, les tables ont une épaisseur de 3m,60 environ, et reposent sur une couche sablonneuse compacte, formée par l’agglutination de grains de quartz liés par une pâte assez solide. A la hauteur des confluents du Bahr el Azreg et du Bahr Sara, et sur un parcours d’une dizaine de kilomètres on observe sur la rive gauche (à 5 ou 6 kilomètres du fleuve ?), un plateau surélevé d’une vingtaine de mètres, qui se prolonge d’un côté vers Daï, et de l’autre vers les Niellims. Les roches qui le constituent n’arrivent point jusqu’au lit de la rivière.

C’est près du confluent de la première branche, la plus méridionale, du Bahr Salamat (Ba Goulfé, Ba Di, Ba Ko, Ba So, Ba Tanako[165], des indigènes) que de nouvelles roches font leur apparition sur la rive droite. Un gros bloc de grès horizontal, long de 50 mètres, large de 15 à 30 mètres, et haut de 15 à 20 mètres, se trouve à un kilomètre du lit principal, à proximité de la limite des eaux aux hautes crues. Des rochers semblables existeraient çà et là, dans la brousse, aux environs. Puis, à quelques centaines de mètres, en aval, commencent à apparaître, dans le lit même du fleuve, et sur les bords de gros blocs arrondis de granite dont la surface est noircie et comme vernissée par le bioxyde de manganèse. Ces rochers forment un barrage, non continu, près du confluent du bras principal du Bahr Salamat et du Chari. Deux ou trois kilomètres plus loin, on retrouve des blocs semblables, formant une chaîne qui va d’une rive à l’autre et alignée O. 25° N.

A partir du confluent du Bahr Salamat on aperçoit beaucoup mieux sur la rive gauche le plateau déjà cité.

Les confluents. — Sur la rive droite, à 3km.,500 en aval de Fort- Archambault, il existe un petit bras peu important du Boungoul ou Ba Karé[166]. A 11 kilomètres on coupe le bras principal actuel dont le lit est large de 400 mètres environ, mais il est en grande partie ensablé, l’eau n’en occupe que 40 mètres de large et n’a qu’une profondeur au gué de 0m,40. Un autre bras se trouve à 5km.,500 plus loin, c’est le Dio dont le lit est large de 50 mètres. Tantôt l’eau occupe toute la largeur du lit, tantôt elle se réduit à un filet de 3 ou 4 mètres de largeur ayant à peine 0m,30 de profondeur ; le courant est insensible.

Le marigot de Bambara dont le confluent est situé à 40 kilomètres environ de Fort-Archambault en amont, que les laptots considèrent comme communiquant avec le Boungoul ou Ba Karé, ne constituerait pas un bras de cette rivière d’après DECORSE.

Le Bahr Salamat atteint le Chari à 50 kilomètres à vol d’oiseau en aval de Fort-Archambault. Le delta se compose de plusieurs bras en grande partie ensablés. Le plus important a une centaine de mètres de largeur et se divise en deux à quelques centaines de mètres du Chari, ses berges ont de 3 à 4 mètres de haut. Le lit ne contient en mai que des flaques d’eau et des prairies de bourgou. A 6 kilomètres en aval se trouve un autre bras mais moins important que le précédent. A 6 kilomètres sur la rive gauche le fleuve reçoit successivement le Bahr el Azreg et le Bahr Sara. Ce sont des rivières distinctes. Le Bahr Sara est, de l’avis de tous, plus important que la rivière des Kabas[167] (Bahr el Abiod ou Bamingui). L’Azreg et le Bahr Sara ont leur confluent situé à 15 ou 18 kilomètres environ en aval de Fort-Archambault. A ce confluent leurs lits se confondent, étant séparés seulement par une grande plaine marécageuse, recouverte d’eau pendant les crues, et sillonnée en temps ordinaire de nombreux canaux anastomosés.

III. — EXCURSION A L’OUEST DU CHARI

Les Niellims. — Le jour même de notre passage à gué du Chari (27 mai) nous arrivions chez les Niellims, qui, autrefois, habitaient un petit massif granitique[168] longeant la rive gauche du fleuve, jusqu’au confluent du Bahr-Salamat, où se trouve une importante agglomération, résidence du chef Gaye. Ce dernier il y a quelque temps vint s’établir à Fort-Archambault, à quelques centaines de mètres seulement en aval du poste, emmenant avec lui une partie de la tribu. L’autre partie est restée sur l’emplacement granitique ou dans le voisinage de cet emplacement.

Les cultures des Niellims sont le Sorgho, variété à grain rouge qui n’est guère employé que pour faire le Pipi ou Mérissa (Bière de mil). Le petit mil (penicillaria) qui est le plus usité pour l’alimentation, l’arachide, les haricots que l’on vient de semer (26 mai), le pois de terre (Voandezeia) et des courges diverses.

La paille d’arachide est ici recueillie et utilisée pour la nourriture des chevaux. La seule espèce de coton que j’aie remarquée est le Gossypium herbaceum. On tisse peu. La plupart des hommes n’ont pour tout vêtement qu’un tablier confectionné avec une peau d’animal dont le poil a été conservé. Ce tablier se porte par derrière et ne couvre que les fesses. Les femmes sont, ou complètement nues ou portent un pagne très étroit formé d’une bande d’étoffe grossière. Pour les hommes et les femmes il en est de même dans toute la région. On rencontre très peu de tissus d’origine européenne.

Le principal commerce de la tribu qui habite l’emplacement granitique consiste dans la fabrication et la vente de meules en granite pour broyer le mil, de mortiers, d’enclumes et de pilons pour forger le fer. Ces objets se répandent jusque chez les Saras de l’E. dont nous parlerons plus loin, et à Simmé, agglomération, située à 90 kilomètres E.-S.E. environ à vol d’oiseau des Niellims, nous avons vu un superbe atelier de forgeron appartenant au chef Nagué dont les enclumes et les pilons à forger provenaient des Niellims. Je laisse maintenant la parole au Dr DECORSE[169].

Rien qu’à voir leur village, on devine que les Niellims sont déjà plus policés que leurs voisins. Mais Gaye, leur chef, n’hésite jamais, paraît-il, à faire sauter une tête et même plusieurs au besoin. Mahomet est passé par là, il y a déjà de l’ordre. Chacun ne va plus s’installer à sa guise. On se groupe plus étroitement et l’aspect général y gagne.

Ce qui frappe le plus, c’est le soin des gens pour s’isoler chez eux. Comme ils vivent beaucoup plus les uns sur les autres que chez les Bandas, ils ont imaginé d’entourer leurs cases, non seulement d’un paravent circulaire, mais la plupart des habitations sont elles-mêmes placées dans une cour fermée par un secco tressé, haut souvent de 2 mètres. Les cases sont rondes, jolies et bien faites. Elles ont au minimum 3 mètres au pignon, autant de diamètre, une muraille en secco de 1m,30 de haut, une toiture en paille dont la forme affecte une forme ogivale.

Pour les construire, on commence par le toit, on tresse d’abord une forme en rubans de grosse paille, qu’on renforce intérieurement avec deux ou trois rouleaux d’herbe en cercles concentriques. Par dessus cette première carcasse, on établit une armature en tiges très légères d’une sorte de jute que les indigènes appellent « dji ». Cette membrure sert à fixer le chaume, bien imbriqué, qui s’appelle « tiani ». Du pignon jusqu’au tiers de la pente, on tresse souvent le chaume de façon à faire un chapeau bien étanche, appelé « bit ».

La toiture achevée, on plante en terre un cercle de fourches dépassant le sol de 1m,30 environ, sur la place même où va s’élever l’habitation. On soulève alors le toit tout d’une pièce et on l’installe sur les fourches où il tiendra par son propre poids.

Il ne reste qu’à tresser, en guise de muraille, un paillasson grossier qui fera tout le tour en laissant une porte large de 50 à 60 centimètres. Un store appelé « farfar » la fermera. Cette case est protégée contre les regards indiscrets par une clôture qui ménage autour d’elle un petit couloir dont l’entrée ne coïncide pas avec celle de la case, c’est le « sara ». Si la famille a besoin de plusieurs cases, un sara les englobera toutes, en circonscrivant une grande cour intérieure ; on trouvera là des cases à captifs, une case à cuisine, ainsi que les « daôlô », paniers à mil en paille tressée, de forme quadrangulaire arrondie, recouverts d’un toit conique en paille appelé « oûli ». Ces greniers sont montés sur de grossières plates-formes carrées en rondins, élevées sur des pieux de 50 centimètres à 2 mètres.

Ce nom de sara m’étonne, car c’est ainsi qu’on désigne généralement tous les gens, sans exception, qui habitent ces régions depuis le Logone à l’O. jusqu’aux frontières ouaddaïennes.

Comme à l’habitude, le mobilier n’est pas riche. En général, on ne trouve qu’un lit placé au milieu de la case, dont il occupe presque tout le diamètre. Il se compose simplement de baguettes de bois sur un cadre perché à plus d’un mètre du sol.

Pour monter dessus, il faut un marchepied, escabeau mobile, ou fourche plantée en terre. Sous le lit même, un foyer.

Dans l’endroit où l’on fait la cuisine, des marmites de terre à fonds arrondis, des écuelles également en terre, des trépieds en bois fixés dans le sol, de gros chenêts en argile pour remplacer les pierres trop rares dans le pays. Même chez les plus pauvres, on trouve une jarre énorme pour la confection du pipi, et une autre plus petite pour y mettre le synonyme ; mais on laisse celle-ci à l’extérieur ; on l’enterre jusqu’au goulot et on perce le fond ! c’est le « toulou- sala », autrement dit un urinoir pour dames.

Je ne parle pas des calebasses, des paniers et des débris de toute sorte de choses, il y a des « ngier » en paille, petites passoires à pipi en forme de bonnets de coton ; des « labri », paniers, à mettre le poisson, qui ressemblent aux nôtres ; des espèces de nasses appelées « niâr », des houes, des mortiers, des pilons, des filets. On trouve aussi des victuailles et des condiments : de l’huile de karité, des chapelets de tomates sèches, des grains de dier, espèce d’hibiscus, de l’amoâni, sorte de levûre tirée du mil qui sert à fabriquer le pipi ; de l’écorce d’un arbre appelé hoûma, elle se met dans la soupe quand on l’a débarrassée de son épiderme. Je suis obligé de m’arrêter, car j’en aurais jusqu’à demain si je voulais continuer mes inventaires.

Komé est le premier village Ndamm que nous rencontrons sur notre route. Les habitants sont tributaires des Niellims. Si le village ne compte aujourd’hui que 45 cases, il fut jadis beaucoup plus important, à en juger par les anciennes cultures envahies par la brousse. Le mil et les chèvres manquent ou sont rares : l’agriculture paraît délaissée. C’est que le travail et le commerce du fer absorbent toute l’activité des habitants. Toutefois, il n’y a actuellement qu’une seule fonderie debout, tandis qu’autrefois l’extraction du fer eut une importance capitale. Des rochers des Niellims à Komé, toute la brousse est jalonnée de scories, et le village actuel est entouré d’une épaisse enceinte de scories dont les tas atteignent jusqu’à 30 mètres de diamètre et 10 mètres de hauteur. J’évalue à 50,000 mètres cubes la dimension de l’ensemble, ce qui suppose une exploitation très active pendant plusieurs siècles. Si même on réfléchit que le fer n’est employé en Afrique centrale qu’à la fabrication des couteaux, des pointes de flèches et de sagaies, et de quelques instruments agricoles, on demeure étonné de la quantité prodigieuse d’armes qui sont sorties de ces fonderies[170]. Le minerai employé est une sorte de limonite qu’on recueille dans la roche ferrugineuse, dite latérite, à la surface du sol. Les indigènes nous ont caché l’emplacement de ces gisements, mais je suis persuadé qu’il y en a partout dans la plaine où affleure la latérite. Une partie des habitants ont, devant leur demeure, un petit monceau de minerai et un peu de charbon (probablement de cailcédrat) et il est probable qu’ils fondent au fur et à mesure le fer dont ils ont besoin.

Komé (les indigènes disent Koum) est entouré d’un massif de très beaux bambous, dont les chaumes sont actuellement chargés d’inflorescences sphériques portant des graines mûres qu’on substitue au mil dans l’alimentation. Quelques beaux arbres ombragent les cases du village, les plus grands sont des Anogeissus leiocarpus, des Sterculia tomentosa, deux ou trois espèces de Ficus, des Acacia. Dans la brousse environnante, il y a en quantité des Parkia et des Butyrospermum (Karité), chargés de fruits, mais leur maturation est fort en retard sur les régions du S.[171].

J’ai remarqué que, depuis les Niellims jusqu’à Komé, la flore avait changé d’aspect. Aux essences des plaines basses s’est substituée la végétation des terrains pierreux et secs. La brousse est épaisse, les plantes à rhizome et à bulbes en ce moment ont réapparu et je revois ici presque toutes les espèces du Kouti. De même les bambous, les Daniella, les Vitex, et maintes autres essences du Soudan méridional, se retrouvent, alors que les arbustes des bords du Chari font totalement défaut. Nous ne sommes pourtant pas à plus de 10 ou 15 mètres au-dessus du fleuve ; j’attribue ce changement dans la végétation, non à l’altitude, mais à la présence des roches ferrugineuses et des graviers granitiques. La végétation est en retard d’un mois et demi sur Ndellé. Les Liliacées ouvrent à peine leurs premières fleurs et le petit gazon, qui suit les pluies, commence seulement à pousser[172]. Les tornades deviennent plus rares ; depuis le départ de Fort-Archambault nous n’avons pas eu de pluie ; les 30 et 31 mai, il a seulement tonné. Aussi l’eau est-elle rare à Komé. On la retire d’un puits situé à 1 kilomètre à l’E. du village. Ce puits, creusé dans une argile grisâtre, est profond de 8 mètres et l’eau vient actuellement à 7 mètres au-dessous de la surface.

A 5 ou 6 kilomètres du village, j’ai remarqué une dépression que les Ndamms nomment Pargoro. En ce point, elle était large de 50 mètres en moyenne, elle s’unissait à des culs-de-sac vers l’E. Le fond est argileux, couvert d’herbes qui commencent à pousser. Il n’y a pas de berges, à proprement parler, mais le sol gazonné s’abaisse insensiblement au niveau de la dépression, jusqu’à 1 mètre ou 1m,50 en contrebas de la plaine ; sur les rives, des bambous, de grands Vitex et des Daniella, quelques hautes termitières indiquent que le sol est humecté, sinon inondé au milieu de l’hivernage. Cependant je n’y ai pas trouvé d’eau, ni même les traces laissées par les éléphants aux lieux où ils viennent s’abreuver ; il y a seulement des empreintes d’antilopes qui feraient croire à l’existence de flaques d’eau aux environs. La direction de cette dépression, là où je l’ai traversée, était S. 20° O.-N., 20° E. ; mais elle doit dévier à peu de distance puisqu’on m’a dit qu’elle allait, d’une part, vers Potom, situé au S.-S.E., et Koutou ; d’autre part, vers Moul, situé au O.-N.O.

Palem. — Le but que j’ai poursuivi en entreprenant le voyage Niellim- Goundi-Daï-Bahr Sara était non seulement de vérifier les hypothèses émises par NACHTIGAL sur le régime hydrographique des marais de ces pays, d’étudier l’importance orographique et la constitution géologique des monts Niellims, mais j’ai tenu aussi à rattacher les itinéraires de la Mission Chari-Lac Tchad à ceux de NACHTIGAL et de MAISTRE. Palem était particulièrement séduisant pour cette jonction. C’est en effet le point extrême vers le S. atteint en 1872 par NACHTIGAL, lorsqu’il accompagna Abou Sekkin dans son expédition chez les Toummoks[173]. C’est là enfin, qu’en 1892, la mission MAISTRE, partie du S., rattacha son itinéraire à celui de l’illustre explorateur allemand. Au cours de ce pèlerinage, j’ai pu d’ailleurs, non seulement vérifier la sincérité des renseignements donnés par les deux voyageurs qui nous ont précédé chez les Toummoks, mais noter quelques faits scientifiques nouveaux. C’est l’apanage du naturaliste de glaner toujours des faits nouveaux, même derrière les explorateurs les plus consciencieux.

La distance de Goundi à Palem est de 8 à 10 kilomètres environ ; la route se fait en 2 heures de marche. On croise la dépression du Ba Illi à mi-chemin environ. Nous reviendrons plus loin sur cette dépression. De Goundi au Ba Illi (4 ou 5 kilomètres), le sentier serpente à travers la plaine cultivée. Les grands arbres, Ficus, Parkia, Tamariniers, Karités se mêlent à quelques palmiers (Borassus, Hyphæne) pour ombrager les champs et leur donner l’aspect de magnifiques vergers. On se croirait au Soudan nigérien, dans la région comprise entre Bobo Dioulasso et San. Le sorgho a été déjà ensemencé en grande partie, et les jeunes pieds, au nombre de 3 ou 5 par groupe, élèvent leurs feuilles de 5 à 8 centimètres du sol. Des haricots (Vigna) semés en dehors du mil ont déjà germé et étalent leurs premières feuilles. Hier et aujourd’hui, j’ai constaté que les terres cultivées autour de Goundi s’étendent sur 5 à 6 kilomètres de rayon, ce qui représenterait, en en déduisant les terrains occupés par les emplacements habités, environ 6.000 hectares. Mais on ne peut guère compter plus du tiers ensemencé chaque année, le reste étant en jachères ou en petite brousse qui ne sera détruite que dans quelques années. Il resterait encore 2000 hectares de terrain cultivé. Cela n’a rien d’exagéré, puisqu’il est établi par ailleurs que la population de Goundi est de 2000 à 3000 habitants.

Après le passage du Ba Illi, il reste encore 6 kilomètres pour atteindre Palem. Le terrain demeure plat, mais devient plus boisé. Les palmiers paraissent de plus en plus fréquents. Sur la route, nous croisons une quinzaine de femmes qui portent les fruits du Deleb au marché de Goundi. Elles y ont joint quelques gousses de Parkia et des fruits de Balanites. Les Karités (Butyrospermum) sont chargés de fruits qui ne sont pas encore mûrs.

Palem a été autrefois bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. La brousse a reconquis de grands espaces depuis une quinzaine d’années. Le sol constitué par une terre beaucoup plus argileuse que sablonneuse, à l’inverse des bords du Chari, semble fertile. Une foule de petites plantes annuelles couvre déjà le sol de bourgeons et la brousse est jonchée de grosses touffes vertes de graminées à souche vivace qui repoussent en ce moment. La plus commune est un grand Andropogon à larges feuilles molles couvertes de poils blancs, les chevaux en sont très friands.

Après m’avoir conduit à l’arbre où s’arrêta MAISTRE, les gens du village m’accompagnent jusqu’à la demeure du chef, et c’est à l’ombre d’un grand Ficus Kobo où ont couché précédemment NACHTIGAL, les quatre blancs de la mission MAISTRE, enfin le capitaine PARAIRE en 1901, que je me suis moi-même installé, et c’est là que le chef vient me saluer. La conversation s’engage aussitôt sur ceux qui m’ont précédé. La plupart des gens qui étaient là à l’époque du passage de NACHTIGAL sont morts ; un vieux se souvient cependant du blanc qui accompagna autrefois le sultan du Baguirmi. MAISTRE a laissé un souvenir un peu plus vivace. Il avait de nombreux sénégalais et les habitants qui, pour la plupart, voyaient des blancs pour la première fois, lui firent le meilleur accueil qu’ils purent. Le chef qui l’avait reçu est mort depuis plusieurs années ; son fils lui a succédé. Enfin le voyage tout récent du capitaine PARAIRE est encore mieux connu. On s’excuse de ne pouvoir me faire des cadeaux aussi importants qu’à lui, « mais le village est pauvre en ce moment ». J’étonne d’ailleurs ces braves gens en leur remettant le cabri qu’ils m’ont donné. Depuis quelques jours, nous sommes comblés de victuailles et c’est vraiment inutile de s’encombrer de provisions. C’est une fois de plus l’occasion de constater que les pays sont assez riches en ressources indigènes, là où les Européens ne passent point d’ordinaire.

Les habitants sont des Toummoks. On m’apprend d’ailleurs que Niellims, Ndamms, Toummoks, Miltous, ne font qu’un, comme les Saras, ils n’ont d’autres vêtements que le tablier de cuir ; les cheveux sont généralement coupés ras. Parfois, quelques grisgris autour du cou, toujours le couteau de jet sur l’épaule.

J’évalue la population de Palem de 800 à 1.200 habitants. Les tapades renferment de une à cinq cases et ne sont point aussi dispersées que dans la plaine de Goundi, mais distantes seulement d’une trentaine de mètres en général. La plupart sont réunies dans une vaste enceinte, sorte de tata rudimentaire, constitué par une levée de terre glaise, haute de 0m,50 à 1 mètre, bordée en dehors par un fossé large, mais peu profond. L’intérieur de l’enceinte mesure de 4 à 500 mètres de diamètre.

Le village ne paraît point manquer de cabris, de volailles, de mil, d’arachides. J’ai compté une quinzaine de chevaux, il peut y en avoir une trentaine. Il reste encore du mil, quoique l’ensemencement soit à peu près terminé, et on en emploie beaucoup pour faire le mérissa (bière de mil). A cette époque de l’année, les fruits du Déleb sont consommés en quantité par les habitants. On compte environ 10.000 Borassus dans le village ou ses environs, et chacun peut fournir 50 fruits en moyenne, de la grosseur du poing ; les Doum sont aussi assez communs, mais en dehors du village, sur la route de Goundi[174].

Région de Goundi-Koumara (Goumbra), Dai (2-6 juin). — C’est le pays des Saras traversé par MAISTRE en 1892. Il contraste avec tout ce que j’ai vu jusqu’à présent au Chari par la grande extension des cultures, la densité de la population, le confort de l’existence. On peut dire que de Morom à Koumara la contrée n’est qu’un vaste champ-verger parfaitement entretenu. On n’y voit en friches que de petits espaces couverts d’une brousse naine qui provient du reboisement naturel des terres précédemment défrichées. D’après des calculs très approximatifs, j’évalue la population de la contrée de la manière suivante :

Morom 400 à 600

Goundi 2.000 2.500

Palem 1.200 1.500

Bodomton 400 600

Gangara 800 1.000

Dobo 600 800

Nara 1.000 1.200

Koumara 3.000 4.000

Ngabo 1.000 1.200

Saada 800 1.000

Sané 500 600

Daï 2.000 3.000 ------ ------ 13.700 à 18.000

A Morom les habitants sont encore des Ndamms, ce sont des Toummoks à Goundi et à Palem ; des Goullei, à Gangara ; enfin des Saras depuis Nara jusqu’à Daï. Robustes, bien bâties, bien proportionnées, ces diverses fractions constituent l’une des belles races de l’Afrique centrale, sans cependant présenter autant d’hercules qu’on en trouve chez les Kabas ou les Niellims. Toutes ces tribus paraissent bien appartenir à une seule famille ethnique, dans laquelle les dissensions ont amené les scissions qu’on observe, scissions produites à une époque reculée puisque chaque groupe a aujourd’hui un dialecte spécial et nie sa parenté avec les autres.

Depuis longtemps les Baguirmiens font des incursions dans ce pays et y commettent des pillages et des vols plutôt que des razzias organisées. Le sultan Gaourang lui-même, considéré comme le suzerain du pays, y fait prendre des chevaux, de l’ivoire, des esclaves. Ses hommes y apportent un peu d’étoffe (les chefs Saras ont le grand manteau en guinée bleue des Arabes), quelques perles, venues par Tripoli, des bracelets en cuivre. Aux chefs les plus importants (celui de Goundi par exemple), ils donnent, avec les fusils (cédés par M. GENTIL à Gaourang) de la poudre et des capsules.

Gaourang entretient des résidents auprès des chefs. Des commerçants baguirmiens circulent fréquemment dans le pays, quelques-uns sont installés à demeure dans les villages les plus importants.

Une petite race de chevaux provenant de la région du Logone se trouve dans le pays, on en compte une soixantaine à Goundi, 30 à Palem, quelques-uns dans les autres villages ; quelques baudets-porteurs. DECORSE a vu deux bœufs à Goundi. Une belle race de moutons existe dans la contrée, ils ont les poils lisses et courts, ou un peu crépus et très longs ; différente du mouton du Dar Sila.

Le chien des Saras est petit, à pelage ras, souvent rouge, parfois bigarré de blanc, à grandes oreilles dressées, toujours à museau allongé, à corps moyen, étique, jappant beaucoup plus qu’il n’aboie, très effronté quand il a faim et rôdant constamment la nuit dans le camp et jusque sous nos tentes, mais peureux et s’enfuyant au moindre mouvement, en aboyant. Le cabri appartient à la race habituelle d’Afrique centrale, race naine, basse sur pattes, à pelage fréquemment noir, également très hardi, rôde à la façon des chiens autour des habitations.

Le Ba Illi à Palem. — C’est une grande trouée dans la brousse, complètement dégarnie d’arbres et d’arbustes, alignée N.N.E.-S.S.O. et se poursuivant dans les deux directions jusqu’à la limite de l’horizon. Elle est en contre-bas de 1 mètre à peine sur le terrain environnant et s’étend sur une largeur de 800 à 1.200 mètres. Vers le milieu existe une déclivité un peu plus profonde, large d’une cinquantaine de mètres, encore remplie d’herbes aquatiques.

Cette partie déclive, en contre-bas de 0m,30 à 0m50 sur le marais proprement dit, constitue le chenal du Ba Illi, dont le lit est couvert d’un sable blanc très fin. Les passants ont creusé au milieu du lit des trous, sortes de puits, pour y puiser de l’eau. Actuellement l’eau affleure à 1 mètre seulement du niveau du fond du lit[175]. Ce chenal est appelé par les gens de Palem, Belaha (on avait dit Belala à Komé). En somme, c’est une trouée en grande partie rectiligne et je ne doute point pour ma part que ce ne soit une vieille branche ensablée du Bahr Sara ne jouant plus le rôle d’affluent pour cette rivière qu’à de longs intervalles. Elle se transforme seulement en marais à la fin de la saison des pluies par suite de l’apport par infiltration du trop-plein du Chari et du Bahr Sara et peut-être aussi par suite de l’emmagasinement des eaux de pluies tombées dans la plaine environnante. Ces eaux de pluies doivent cependant jouer un faible rôle dans la contrée. On sait qu’au Cayor (Sénégal), où la quantité de pluies annuelles n’est pas bien inférieure, il ne se constitue aucune mare d’hivernage en saison des pluies : le soleil et le sable boivent tout. Le Ba Illi a en réalité un régime tout à fait analogue au marigot de Mérinaghen au Sénégal, que l’on suppose avoir fait communiquer le Sénégal au Saloum, mais qui est aujourd’hui constamment à sec.

Les personnes âgées de Palem se souviennent avoir vu le Belaha rouler de telles quantités d’eau à certains moments de l’hivernage que les communications avec Goundi étaient suspendues et ceux qui se seraient risqués à passer l’eau auraient probablement été engloutis. Je ne doute point qu’il n’y ait eu depuis cette époque de nouveaux apports de sable et que le canal n’ait été en grande partie comblé.

Le Ba Illi près de Saada[176]. — A 4 kilomètres environ de Saada, le sol meuble devient plus compact ; il est formé d’une argile jaune, mêlée et surmontée de cailloutis ferrugineux. Par une pente faible on descend de 3 mètres environ et on se trouve dans une dépression (peuplée d’arbres et d’arbustes) alignée N.-S., et large de 50 mètres environ. Au milieu, le fond, large de 30 mètres environ, est sablonneux, sans végétation aquatique et je doute qu’il y ait jamais eu là un cours d’eau permanent. Le bord de la dépression, du côté E., est surélevé d’une façon presque abrupte de 7 à 8 mètres et c’est en montant ensuite insensiblement qu’on arrive au sommet du plateau boisé qui, vu de Saada, donne l’illusion d’une colline, dont les crêtes bleues semblent assez élevées. En fait elles ne dominent le pays environnant que de 15 à 20 mètres à peine.

Le Ba Bo. — Le Ba Bo (Ba Baï ou Bahr Nam) ferait communiquer le Bahr Sara et le Logone ; les indigènes affirment qu’à la saison des pluies il est possible d’aller en pirogue de l’une à l’autre rivière[177]. Je l’ai atteint à 4 kilomètres au S. de Daï. Il se trouve au milieu d’une plaine nue, large de 1 à 2 kilomètres ; à 100 ou 150 mètres du bord commence la végétation arbustive que signalent quelques Hyphæne. Là où je le vis, il décrit une courbe très accentuée, allant de S. 30° O. à E. 15° S.[178]. Au point où les gens de Daï viennent pêcher, il a 50 mètres de large, mais en aval et en amont, il n’en a pas plus d’une trentaine. Sa profondeur actuelle (7 juin) est de 0m,50 à 1m,50, on nous dit qu’il y a des profondeurs de 1m,50 au milieu. On y circule en pirogues. Le courant est absolument insensible, et je me demande si ce ne serait pas un simple diverticule du Bahr Sara.

Le Bahr Sara. — Nous l’avons traversé à 12 kilomètres à l’E. de Daï et à 2 kilomètres de Balmane. Le plateau de limon rouge, qui s’aperçoit des Niellims, le domine de 8 à 12 mètres. En haut, il y a encore des Hyphæne et des Acacia albida qui sont là à leur limite S. Le fleuve vient sensiblement du S.-O. et file N.-E. en décrivant une courbe très prononcée. Sur la rive gauche, la plus basse, est installé le village pêcheur Hora de Gadia ; fort pauvre, il ne comprend qu’une trentaine de cases, pour une population d’une vingtaine d’adultes. Le lit mesure à cet endroit, 200 mètres de large ; un peu en amont, il n’a que 150 mètres. De ce côté, il est bordé de bancs de sable sur une largeur de 800 mètres à 1 kilomètre, que séparent des dépressions marécageuses, des canaux à Bourgou. Dans le chenal principal, l’eau est profonde de plusieurs mètres ; nous la passons en pirogue, les chevaux nagent, tenus en laisse à l’arrière. Le courant a une vitesse modérée. Au delà de la berge escarpée de la rive droite, entaillée de 6 à 8 mètres dans une argile mêlée de sable, s’étend une grande plaine nue, bordée de termitières sur sa lisière. Sur quelques-unes de ces termitières éboulées se trouve le Landolphia florida dont les fruits sont actuellement mûrs (8 juin). Il est ici à sa limite septentrionale.

Les termitières constituent une station végétale très spéciale. Habiles architectes, les termites ont élevé dans toutes les plaines basses et le long de toutes les dépressions des constructions en dôme ayant parfois 10 à 12 mètres de diamètre et 2 à 8 mètres de hauteur. Beaucoup ne sont plus habitées, depuis des siècles sans doute, si on en juge par la vétusté des arbres qui ont poussé à leur sommet, mais leur solidité est telle qu’elles ont résisté et résisteront presque indéfiniment à la désagrégation. Ces monticules ne sont pas seulement un refuge pour les insectes, plusieurs petits mammifères s’y établissent à demeure, mais c’est la végétation surtout qui s’est adaptée à ce genre de station. Une trentaine d’espèces végétales, en particulier le Tamarinier, le Diospyros, les Sanseviera, 4 ou 5 espèces de Capparidées qui, sur les plateaux, évitent les sols humides, sont cependant descendues dans la plaine marécageuse, mais elles vivent exclusivement sur les termitières, hors des atteintes de l’inondation.

La flore de la plaine marécageuse est excessivement pauvre ; elle se compose exclusivement de deux ou trois Andropogon, deux Panicum, quelques Cypéracées disséminés à travers des Graminées, enfin le Nauclea inermis constitue à peu près la seule espèce ligneuse venant dans ces savanes ; encore ses touffes sont-elles fort espacées.

Bahr el Azreg. — On le passe en pirogues près du village de Balimba. Entre des rives très boisées, à demi marécageuses, son lit, large de 30 à 45 mètres, a plusieurs mètres de profondeur[179]. Au delà, presque jusqu’à Fort-Archambault, s’étend une plaine basse, coupée de canaux, à Bourgou. A certaines époques, l’eau du Bahr el Abiod y pénètre et le remplit, elle s’accumule ainsi dans des séries de marais ; quand il y a trop plein, elle se déverse dans l’Abiod et établit ainsi un faux courant[180].

[Note 161 : Parfois, comme à Kérem, ces roches sont situées au bord même d’un ancien grand fleuve. Le courant a poli la pierre, creusé des godets et fait disparaître toutes les saillies qu’il a arrondies.]

[Note 162 : Il est cependant parfois recouvert de sables ferrugineux stériles.]

[Note 163 : NACHTIGAL, II, p. 738.]

[Note 164 : G. BRUEL, Renseignements coloniaux, 1905, p. 372. Voir p. 373 le graphique des crues du Logone et du Chari, qui ne résume, il est vrai, que les données de quelques mois d’observations en 1903 et 1904.]

[Note 165 : Tanako, chef des Goulfés récemment décédé lors du passage de la mission. La traduction de Ba Tanako est Rivière de Tanako (rivière qui passe chez Tanako).]

[Note 166 : Ba Karé signifie rivière de Karé ou rivière qui passe à Karé. Le Boungoul se nomme aussi Ba Keita.]

[Note 167 : Les Kabas ont des villages le long du Bamingui en amont de Fort-Archambault.]

[Note 168 : Ce massif a été nommé « Monts de Niellim ».]

[Note 169 : Du Congo au Lac Tchad, pp. 95 à 98.]

[Note 170 : On emploie d’ailleurs chez les Saras, d’après M. DECORSE, de petits couteaux inutilisables qui constituent une véritable monnaie d’échange. Une monnaie semblable existe dans la région de Beyla, au Soudan (Guerzès).]

[Note 171 : On commence seulement à récolter les gousses de Parkia et les fruits du Karité sont loin d’être mûrs.]

[Note 172 : La chenille qui dévaste les plaines du Bangoran n’apparaît pas dans cette région.]

[Note 173 : G. NACHTIGAL, II, ch. VI, p. 646 et suivantes.]

[Note 174 : Ce palmier est probablement ici à sa limite S. ainsi que les Balanites et Acacia albida dont il existe quelques pieds. Le Fromager (Eriodendron) est au contraire à sa limite N.]

[Note 175 : Les Bambaras nomment dingas ces sortes de puits dans le sable et les grandes trouées marécageuses sans arbres se nomment dalas (mar en ouolof).]

[Note 176 : Saada est situé à 8 kilomètres environ à l’O. de Daï.]

[Note 177 : C’est aussi l’opinion qu’adopte comme vraisemblable M. BRUEL après une discussion très serrée des témoignages de MAISTRE, LŒFLER et FAURE. (BRUEL, Renseignements coloniaux, 1905, no 10, p. 370-372.)]

[Note 178 : Il est accompagné sur la rive voisine de Daï d’un marigot large de 15 mètres, plein d’herbes aquatiques et contenant déjà une assez grande quantité d’eau.]

[Note 179 : D’après le capitaine PARAIRE, il aurait 5 mètres de profondeur (18 juillet 1901).]

[Note 180 : M. ANTONY a remonté cette rivière qui se termine en cul-de- sac, jusqu’à une quarantaine de kilomètres.]

CHAPITRE XI

LE LAC IRO

I. Généralités. — II. En route pour le lac. — III. Pays des Goulfés ou Koulfés. — IV. Autour du lac. — V. Chez les Saras de l’E. et retour chez les Koulfés.

* * * * *

I. — GÉNÉRALITÉS

Dans la zone des grandes plaines du Chari central comprises entre la 9e et la 11e parallèle, la sécheresse sévit pendant des mois ; on ne trouve plus d’eau à partir de février jusqu’en juin que dans le Boungoul ou Aouk et le Bangoran.

Le lit du Bahr Salamat est presque partout à sec et conserve de l’eau en permanence seulement en certains endroits parfois assez profonds pour que les hippopotames y demeurent toute l’année.

Des flaques d’eau plus ou moins analogues, et plus ou moins étendues existent aussi çà et là en dehors des lits fluviaux. Ce sont des dépressions naturelles, sortes de cuvettes largement évasées sans bord et sans lit précis. Les Djellabah et les Baguirmiens les nomment rahat (rouhout, au pluriel) quand elles sont de dimensions modestes, et Bahr, appellation appliquée aussi aux grands cours d’eau, quand elles contiennent toute l’année une réserve d’eau importante.

Ces Bahr et ces Rouhout sont connus de tous les trafiquants du Baguirmi, du Ouadaï et du Kouti. Pendant plusieurs mois les caravanes doivent s’astreindre à passer à proximité de ces points d’eau où des villages sédentaires sont souvent établis, les peuples pasteurs errants conduisent là leurs troupeaux, lorsque la sécheresse a fait disparaître toute trace de végétation dans les plaines et tari les mares et les ruisseaux des plateaux. Les abords des Bahr et des Rouhout sont encore verdoyants en pleine saison sèche. Au fur et à mesure que la dent des herbivores tond l’herbe, elle repousse. Elles sont fréquentées non seulement par les animaux domestiques, mais encore par un grand nombre de bêtes sauvages. Plusieurs espèces d’antilopes y foisonnent. Le bord de ces cuvettes a un peu l’aspect de nos prairies normandes vues en août et septembre, lorsqu’après la récolte des foins le regain a poussé et couvre les prés, un peu humides, d’un court tapis vert-jaunâtre sans fleurs et sans graminées fructifiées. Le nombre de ces dépressions existant au S. du Baguirmi, du Ouadaï et du Dar Four est très grand.

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