Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) (part 3 of 4)
J’avais, en effet, toujours considéré l’arrivée de l’armée de Nioro comme notre port de salut, relativement à notre départ. Samba N’diaye m’avait affirmé de la manière la plus péremptoire que, dès qu’elle serait là, nous partirions, et comme j’avais hésité à le croire, il m’avait dit qu’il ne pouvait me citer celui de qui il le tenait, mais qu’il n’en doutait pas et ne pouvait en douter. La veille encore il me l’avait répété à peu près dans ces termes : « Eh bien, tu dois être content, voilà l’armée de Nioro, tu vas partir. »
Aussi je disais cela avec confiance, mais je n’obtins pas de réponse, et en sortant de l’audience j’appris qu’Ahmadou, en m’entendant lui dire que l’on m’avait affirmé que l’armée de Nioro arrivée je partirais, avait demandé très-bas à Samba N’diaye : Qui lui a dit cela ? — Moi, dit Samba. — Pourquoi te mêles-tu de mes affaires ? avait répondu Ahmadou. — Parce que Bo (Oulibo) me l’a dit, avait répondu Samba N’diaye. Et ce petit entretien avait échappé pendant que je terminais ce que je lui disais. Ensuite Ahmadou avait paru embarrassé, ses réponses avaient été pleines de réticences et il m’avait congédié, sous prétexte que l’heure du salam était arrivée (le salam du soir se fait entre cinq et six heures).
Le soir je reçus la visite du Peuhl qui avait conduit Seïdou et Yssa jusqu’à Damfa, où il les avait laissés. En route, ils avaient rencontré un parti de Bambaras au nombre de quinze. En voyant les marques du passage des chevaux tout le monde avait voulu, disait le guide, se jeter dans les broussailles ; mais Yssa s’y était refusé, et, après avoir préparé ses cartouches, il s’était assis au pied d’un arbre, en disant : « Si vous vous cachez, moi, j’attendrai là. » Alors ils étaient revenus et avaient continué leur route sans être inquiétés. Tout le monde admirait ; mais ce qui m’importait le plus c’est que mes envoyés étaient en route, et je calculais déjà le moment où des nouvelles certaines de notre situation viendraient rassurer le gouverneur et nos familles. Quant à cette jolie histoire d’Yssa, j’appris plus tard qu’elle n’était vraie qu’approximativement et qu’elle avait été embellie, augmentée pour me faire plaisir afin d’exciter ma générosité en vantant la bravoure de nos hommes, ce qui ne pouvait que m’enorgueillir. Pour un noir, pour un de ces individus auxquels certains esprits malades ont voulu retirer la qualité d’homme, et qu’on a placé à un niveau inférieur au nôtre dans l’échelle des êtres, il faut avouer que ce n’est pas trop mal.
21 mai 1864.
Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou, avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes, revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route.
Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de ses procédés.
En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ; nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour un autre.
Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc.
De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans bassesse.
Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être. Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des animaux domestiques.
Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à ceux de la foule (c’est un boubou et un toubé[169]), étaient propres quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou, le père d’El Hadj.
Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu parmi les blancs, de mener cette affaire à bien.
Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis ou traiter avec nous.
Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou.
Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina.
22 mai 1864.
Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre faveur.
Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme un simple griot.
Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il s’occupait de notre départ, que (Che Allaho) nous allions partir bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait rassembler une armée qui serait prête dans deux jours.
En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours ces partages.
L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui se sont soumis contraints par la force).
Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur les Sofas, qui sont ses esclaves personnels.
Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi les Talibés et marchent avec eux en compagnie.
Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta, puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady Diam et de Bobo, etc., etc.
On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ; après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui, malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de chevaux sortis de sa case.
Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye, touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de chevaux, à raison de deux parts par cheval.
Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait aux Toubourous.
En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent enchantés.
On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye (les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case.
Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis.
Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la faisais observer journellement, mais les premiers mouvements ascensionnels sont alternés de baisses.
25 mai 1864.
Le 25 mai, Samba N’diaye nous racontait qu’une femme, venue du Macina, avait vu El Hadj et annonçait son arrivée prochaine, et que c’était sans doute pour cela qu’on ne nous faisait pas partir.
Quant à Alpha Ahmadou, il me dit qu’il fallait que j’écrivisse une lettre à Ahmadou ou que j’allasse moi-même le trouver parce que lui ne pouvait plus lui parler, et j’appris qu’en effet aux premiers mots qu’il avait prononcés de notre affaire, Ahmadou l’avait engagé à ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas.
Pour ce qui est de la nouvelle donnée par Samba N’diaye, nous n’y croyions pas, mais nous craignions que ce ne fût un nouveau prétexte.
Restait Tierno-Abdoul, et, si j’étais découragé, le docteur avait encore foi en lui. Le vieux lui disait bien que la femme du Macina avait menti, mais il soutenait qu’on s’occupait de nous, et que dès que le partage de Fogni, qui n’était par terminé, serait enfin fini, nous partirions.
Pour moi, je ne croyais pas à Tierno-Abdoul ; j’étais découragé. Je ne croyais pas davantage à Samba N’diaye, mais je sentais que je ne pouvais plus retourner à Saint-Louis par suite des menaces de l’hivernage qui chaque jour s’annonçait par des tornades avortées, des coups de vent, un temps lourd et les autres signes connus de l’hivernage du Sénégal.
Quant aux laptots, jusque-là si résignés, ils commençaient à s’aigrir et demandaient à partir ; et convaincu que personne ne comprenait ce que nous souffrions, j’étais presque content de les trouver dans cette disposition, espérant que lorsqu’on verrait que nos noirs même souffraient, on apprécierait mieux notre situation.
Alors je m’écriais : « Que je comprends ce que Barth a dû souffrir pendant sept mois à Tombouctou !... » Et pourtant, il y trouvait plus de ressources que nous n’en avions, mais sous bien des rapports sa position était semblable à la nôtre.
Cependant, Abdoul persistait dans ses affirmations.
29 mai 1864.
Le 29 mai il disait, en expédiant devant le docteur deux courriers à Yamina pour rappeler l’armée qui s’y trouvait, que nous allions partir, que la lettre qui l’annonçait à El Hadj partait le jour même ; que, comme Sansandig était à craindre, on mettrait avec nous six cents chevaux et neuf cents fantassins ; sur ce nombre deux cents chevaux et quatre cents hommes reviendraient, une fois ce village passé. D’un autre côté, Samba N’diaye rapportait qu’Ahmadou venait de faire rappeler tous les hommes de l’armée qui couraient dans le pays pour palabrer. Tant est grand le besoin d’espérance, que je me pris à croire à notre départ. En présence de ces affirmations si positives, si détaillées, je me laissai gagner par la confiance de Quintin. On disait qu’El Hadj s’était rapproché et que nous le joindrions avant d’arriver à Hamdallahi.
Et cependant, l’état politique du pays ne s’améliorait pas. Ce même jour, on annonçait que Bamabougou était pris ou attaqué par les Bambaras, que quatorze Talibés avaient été tués par l’armée de Mari, qui traversait le fleuve pour aller à Sansandig, et toute l’armée sortait au bruit du tabala, sous le commandement de Tierno Alassane. Le soir tout était démenti, mais il était évident qu’il y avait eu quelque chose. Ce n’étaient que des désertions de villages entiers qui fuyaient, laissant leurs approvisionnements de mil, et allaient grossir les rangs de l’armée de Mari ; et, deux jours après, j’apprenais qu’Ahmadou faisait enlever les fusils, les arcs, flèches, lances et jusqu’aux sabres et grands couteaux des Bambaras soumis, tant on craignait une révolte générale.
Au milieu de ces alternatives d’espérance et de crainte, ma santé s’altérait de jour en jour ; à pied, j’avais à peine la force d’aller jusqu’au marché ; à cheval, la tête me tournait ; et l’hivernage était décidément arrivé.
1er juin 1864.
Le 1er juin, le fleuve était monté de vingt-deux centimètres et je constatais que les fruits du shé commençaient à mûrir. Quoique verts encore, ils étaient sucrés et commençaient à arriver au marché, après avoir été mûris artificiellement dans la paille.
Le même jour, Abdoul prétendit que notre départ était fixé au 27 de la lune, c’est-à-dire au lendemain, que l’armée de Yamina était en route, et que dès qu’Ahmadou aurait palabré avec les chefs, le soir il nous ferait appeler et nous préviendrait. J’y croyais avec bien de la peine, mais Quintin avait une telle confiance qu’elle me gagnait par moments. En attendant, le soir une violente tornade venait enfin dissiper nos doutes sur le début de l’hivernage. Les laptots ne pouvant plus tenir sous leur hangar couvert de paille, ils se réfugièrent, avec les captifs de la case, dans les bilours[171], couverts en terre, mais où la pluie fouettait par des portes mal bouchées au moyen de nattes ou de peaux de bœufs. Des toits, l’eau chargée de limon, descendait par les gouttières en grosses colonnes qui eurent bientôt transformé notre petite cour en un lac, faute d’écoulement suffisant. De la toiture mal couverte de notre case, une eau sale suintait et tombait sur nous goutte à goutte. C’était le prélude de ce qu’on a à souffrir pendant cette saison.
Le lendemain, le docteur attendait, plein d’espérance ; mais l’armée de Yamina n’arriva pas. Vainement, montés sur le toit de la maison, nous interrogions d’un œil inquiet l’horizon à l’ouest, en respirant les effluves de l’atmosphère rafraîchie par la pluie torrentielle de la veille. Nous ne vîmes rien, si ce n’est sur les nombreux toits de la ville, des gens occupés à réparer les dégâts de la pluie. Les retardataires qui, avec leur insouciance habituelle, avaient attendu jusque-là, se hâtaient d’étendre sur les toits une couche de boue mélangée de fumier, afin que ce mastic infect, promptement séché par les rayons ardents du soleil, les abritât contre l’humidité.
3 juin 1864.
Le 3 au matin, le docteur, un peu désappointé, courait chez le vieux Abdoul, qui lui donna une explication toute naturelle. On avait trouvé l’armée de Yamina répandue dans la campagne, entre Yamina et Banamba, et elle ne pouvait venir que le lendemain.
Le soir, on n’eut pas de nouvelles par lui ; Samba N’diaye nous dit qu’Ahmadou demandait une armée, mais que les Talibés ne voulaient pas partir sans un cadeau de cauris, parce qu’ils n’avaient rien à laisser à manger à leurs femmes et à leurs enfants. Ce n’était pas la première fois que j’entendais de pareilles doléances. Généralement on se plaignait de l’avarice d’Ahmadou, qu’on rejetait sur le dos de ses conseillers ordinaires Bobo, Sidy Abdallah et Oulibo.
Cependant le jour même il avait donné pour l’armée de Nioro deux cent mille cauris et dix pierres de sel ou bafals, et de plus à chaque chef une femme (esclave destinée à être épouse[172]), et une captive. Mais en somme, quand il faut partager dix bafals et deux cent mille cauris entre plus de mille personnes, la part n’est pas grosse et on ne vit pas longtemps là-dessus.
Le 4, l’armée de Yamina n’arriva pas, et Tierno-Abdoul, sans doute à bout de raisons, ne bougeait plus de ses lougans, situés à une lieue et demie au Sud-Ouest de Ségou. Le docteur le guettait en vain.
7 juin 1864.
Ce ne fut que le 7 juin, deuxième jour du grand anniversaire musulman, qu’il parvint à le joindre. Avec son air tranquille ordinaire et toujours souriant, le vieux lui dit qu’Ahmadou était un enfant, qu’il disait une chose et l’oubliait après, qu’il ne finissait de rien et qu’après avoir remis jusqu’à aujourd’hui, il avait dit ce matin que nous serions partis avant Tamkarette (fête musulmane), qui tombe le 15 ; que l’armée de Yamina était occupée à ramasser les armes dans les villages, mais que sous peu cela serait terminé et que le 10 elle serait ici. Comme le docteur lui signalait mon impatience, alléguant que l’époque que j’avais fixée au gouverneur comme date de mon retour approchait, et que je voulais aller le dire à Ahmadou, Abdoul insista pour qu’on prît patience trois jours encore, affirmant que cette fois l’armée était bien pour nous et qu’on ne s’occuperait de rien avant notre départ. Il ajoutait qu’Ahmadou était si pressé, qu’il lui avait défendu d’aller coucher à ses lougans, avant que l’armée ne fût en route.
Les jours suivants nous acquérions la certitude qu’on désarmait le pays, et on nous faisait espérer qu’une fois ce désarmement terminé, nous pourrions partir.
J’envoyai Samba Yoro chez Ahmadou, mais sans obtenir une réponse catégorique, et par-dessus le marché nous étions de plus en plus malades. A l’hépatite avaient succédé des clous. Aujourd’hui, je souffrais encore de faiblesse et de maux de tête continuels, et le docteur avait quelquefois la fièvre.
12 juin 1864.
Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on aurait des nouvelles du Macina.
Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle il ordonnait de nous conduire avec une armée.
Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme et ses bagages.
Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le fleuve.
Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt.
Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé, parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la maison, comme doit le faire un bon musulman.
Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre, et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady et de lui couper le cou.
Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet.
Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende : les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville, étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups, qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de remplaçant d’Ahmadou durant ses absences.
Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard.
Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est ainsi que les enfants fils de chefs et autres vont à l’école des marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont serviteurs pendant toute leur éducation.
Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ?
Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres.
[Décoration]
[Note 167 : Arbre toujours vert.]
[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.]
[Note 169 : Toubé, pantalon à la mode arabe ou turque.]
[Note 170 : Voyez la Notice sur le Oualo, par M. Azan. (Revue maritime et coloniale, 1864, février, p. 357.)]
[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.]
[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou (harem) pour en faire des présents à l’occasion.]
CHAPITRE XXIII.
Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses évasives quant à notre départ. — Je promets de rester jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles diverses et mensonges relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — Nouvelles du Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses à Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de gourous circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles apportent du Macina. — Je tente encore d’acheter des chevaux ou de m’en faire céder par Ahmadou. — L’armée se rassemble et traverse le fleuve à Ségou Koro. — Nouveau désappointement ; elle n’est pas pour nous conduire. — Expédition de Tocoroba. — Échec. — Récit d’un talibé. — Pertes nombreuses de l’armée. — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à Ségou. — Une pauvre veuve. — Mort de Fahmahra. — Karounka blessé.
19 juin 1864.
Le 19 juin, après avoir tenté, depuis deux jours, de voir Ahmadou, j’appris qu’il était sous les arbres de la maison de son père. Je lui fis demander à lui parler, et je me rendis auprès de lui dès que sa réponse me parvint. J’avais emporté deux petits bancs pour ne pas m’accroupir dans le sable, ce qui est très-fatigant. Après les politesses, j’entamai encore une fois la question de notre départ. Il me fut impossible d’avoir une réponse sérieuse. Plus de vingt fois je revins à la charge pour obtenir une décision, mais toujours, avec une adresse incroyable, Ahmadou restait dans des généralités. Je voulais qu’il me fixât une limite, après laquelle il me renverrait à Saint- Louis. Il s’y refusait. J’en vins alors à lui déclarer que je serais forcé de partir quand même. Il me pria encore de rester, me disant que des envoyés devaient savoir attendre. A cela je répondis qu’on n’avait jamais vu retenir des envoyés malgré eux. Alors son ton devint plus vif, plus aigre. Il répondit qu’il ne me gardait pas de force. Voyant que je ne gagnais rien et que je ne faisais que l’indisposer, je demandai si aux hautes eaux je pourrais partir en pirogue pour Hamdallahi. Mais je ne pus rien obtenir de positif. Il me fit force protestations de bon vouloir, mais pas d’engagements, et voyant qu’il témoignait depuis quelque temps, par de fréquentes distractions, son ennui de ne pouvoir terminer ce palabre, je le rompis en lui disant que j’attendrais encore les hautes eaux : mais que si, à cette époque, on ne me faisait pas partir pour le Macina, je partirais pour Saint-Louis.
Son dernier mot avait été : « Tu partiras peut-être avant cela. » Mais j’étais trop habitué à ces paroles vagues pour y voir une espérance. Je comptais davantage sur la chance de partir en pirogue aux hautes eaux, idée que Samba N’diaye avait toujours approuvée, qu’il avait, disait-il, développée à Ahmadou et qui avait été appuyée par quelques Toucouleurs ; ces derniers avaient affirmé à Ahmadou que rien en ce moment ne pouvait arrêter les blancs dans une pirogue bien armée.
Puis j’avais obtenu un mot d’Ahmadou : c’est qu’on ne me retenait pas de force, et j’y voyais la conviction que le jour où je voudrais partir à mes risques et périls, on ne m’arrêterait pas. Cette conviction, je ne l’ai pas toujours eue par la suite.
Il n’y avait donc qu’à attendre, et tout en enregistrant avec soin toutes les nouvelles qui nous parvenaient, je m’occupais de plus en plus de prendre des renseignements sur le pays, soin plus difficile que cela ne semble. Cependant je glanais de droite et de gauche, ne négligeant rien de ce qui paraissait devoir intéresser la colonie du Sénégal ou la géographie. Souvent j’enregistrais des erreurs, et lorsqu’il s’agissait de géographie, une fois le fait constaté, j’en étais quitte pour déchirer et refaire ; mais quant aux nouvelles politiques, je les prenais comme elles venaient. Je le répète, elles n’étaient pas faites pour moi et tout le monde s’y trompait.
On pourra juger de leur diversité par ce fait. Un Guidimakha, envoyé des bords du Sénégal vers Ahmadou ou plutôt vers El Hadj par sa province (Guidimakha), logeait dans notre case ; il y logeait avant nous, et comme il ne me gênait pas je l’y laissai. C’était un homme doux, musulman fervent en apparence, et comme il s’était frotté aux blancs et qu’il pouvait aller à la source des nouvelles, j’espérais par lui obtenir des renseignements utiles. Le lendemain de ce palabre avec Ahmadou, le plus vif que j’eusse eu jusqu’alors, le Guidimakha, dont le nom était Ahmadou, m’amena un talibé de grand air, nommé Alassane Ghirladjo. Je n’ai jamais vu un personnage aussi mystérieux.
Avant de dire un mot, il faisait fermer les portes, s’assurait que personne n’était là pour écouter, et généralement racontait des choses peu importantes. Il m’assura que beaucoup de talibés étaient bien disposés pour moi, désiraient me voir partir, et qu’Ahmadou eût déjà rassemblé une armée si les chefs avaient été d’accord avec lui ; que lui savait tout parce qu’il était intime d’Ahmadou qui ne lui cachait rien, etc., etc. En réalité, il était bien avec Ahmadou, parce qu’il était brave, mais tous les renseignements qu’il me donna furent toujours complétement insignifiants.
Le lendemain, 20 juin, Abdoul Ségou disait au docteur qu’on attendait, le 22, un courrier d’El Hadj qu’on recevrait en grande pompe ; que le dernier arrivé avait dit de préparer du mil pour l’envoyer au Macina où on en manquait ; il ajoutait que, dès que le courrier serait arrivé, on s’occuperait de rassembler une armée qui nous conduirait en même temps que le mil. Ce bruit n’était pas seulement à notre adresse, car, le lendemain, de trois côtés différents, entre autres par Alassane Ghirladjo, on confirmait la nouvelle de l’arrivée de ce courrier officiel.
23 juin 1864.
Le 23 juin, ce courrier était, disait-on, arrivé dans la nuit. On l’avait reçu sans pompe. On racontait qu’El Hadj s’était battu dans le Macina : on attendait un autre courrier dans douze jours (c’était l’intervalle ordinaire qu’on mettait entre les arrivées de ces courriers), et on rassemblerait alors une armée pour conduire cent pirogues de mil. El Hadj n’était plus à Tenenkou, mais un peu plus loin, et il avait promis d’envoyer Tidiani avec une armée au-devant du convoi.
Pendant que ces bruits venaient ranimer l’espérance, on continuait à désarmer consciencieusement les Bambaras et à raser leurs tatas. Chaque jour on apportait des paquets de fusils, de lances, d’arcs, et chaque jour, si la population de quelques villages venait se rendre, celles de beaucoup d’autres s’enfuyaient, traversaient le Bakhoy et allaient vers le Sud chercher un peu de repos. Ceux qui fuyaient étaient poursuivis, et, quand on les prenait, ils étaient immédiatement décapités. Un jour c’étaient trente-quatre hommes, le lendemain, deux, trois, cinq. Le nombre variait, mais presque chaque jour apportait aux hyènes leur contingent.
25 juin 1864.
Le 25 les choses allaient mieux. Ahmadou demandait une armée, distribuait des fusils aux talibés, et Abdoul, que j’allai voir (il avait la dyssenterie), m’affirmait qu’El Hadj était à trois jours de marche au delà de Sarrau, et qu’en allant vers lui nous rencontrerions cinq armées espacées sur cette route.
Juillet 1864.
Nous étions en plein hivernage, les pluies étaient torrentielles bien que peu longues ; la ville, dont les rues par endroits n’ont presque pas d’écoulement, était transformée en une série de lacs, et, après chaque pluie, nous avions un désagrément inconnu jusqu’alors. De toutes les fentes de murailles et du sol sortaient des vols de fourmis noires, ailées, dont la piqûre est brûlante. Quelquefois, la nuit, ces fourmis m’avaient éveillé en sursaut, mais jamais je ne les avais vues en vol aussi considérable. Puis, après une ou deux heures, elles perdaient leurs ailes et rentraient dans la fourmilière.
Bien plus innocentes étaient ces énormes fourmis rouges, qui atteignent jusqu’à deux centimètres de long, ont de fortes tentacules et venaient simplement envahir nos calebasses de miel ou notre sucre lorsque nous en avions.
Au milieu de tout cela, le docteur était pris de dyssenterie, et, dès qu’il allait mieux, c’était moi qui tombais malade.
Nos animaux mêmes étaient malades, et je perdais peu après un de mes ânes.
J’avais obtenu de faire couvrir en terre le hangar des laptots ; ils n’étaient pas bien, mais c’était supportable. D’ailleurs, nous espérions partir sous peu. En dépit des bruits contradictoires, l’espoir m’avait repris. Et cependant on annonçait de bien mauvaises nouvelles. Tous les Bambaras du Fadougou, sous la pression des Massassis de Guémené, les mêmes qui étaient venus au-devant de moi à Tiéfougoula, s’étaient révoltés, et cette route, la seule praticable pour le retour, était fermée.
Mais tant que durait l’espoir d’aller au Macina, je m’inquiétais bien peu des moyens du retour. Je me disais, plein d’enthousiasme, que si la position d’El Hadj était réellement ce que j’espérais, il me serait facile de revenir, soit par le Kaarta, soit en descendant le fleuve, idée à laquelle, en dépit de mes chétives ressources, je me rattachais toujours.
Il n’y avait pas jusqu’à des marchands de gourous, venus de Tengrela à Boghé ou Kalaké en caravane, qui n’apportassent des nouvelles de nature à affermir mes espérances. Ils disaient que peu de temps auparavant ils étaient allés porter des gourous à Hamdallahi, et qu’ils les avaient vendus contre des captifs aux talibés qui ne savaient que faire de leurs prisonniers, et les leur avaient donnés à vil prix, si bien qu’ils en avaient emmené neuf cents dans le Sud.
C’est un fait à noter et qui indique combien l’esprit commercial est développé chez les Bambaras, que ces arrivées de caravanes dans un pays qui était en proie à une anarchie comme celle qui nous environnait.
Ces caravanes, réunies à Tengrela, venant souvent du Sud, c’est-à-dire des montagnes de la chaîne de Kong, et quelquefois des pays inconnus qui sont au Sud de ces montagnes, arrivent, après une marche de vingt-cinq à trente-trois jours, sur les bords du Niger ; mais avant d’y arriver elles passent, au sud du Bakhoy, dans des pays entièrement révoltés, qui ne tentent même pas de les arrêter et se contentent de percevoir un impôt. Caillé nous a décrit la manière de cheminer de ces caravanes, avec lesquelles il a parcouru la grande distance de Tengrela à Djenné ; je n’ai rien à ajouter aux détails qu’il donne, sinon qu’ayant interrogé ces Diulas au sujet des botoques, j’ai toujours obtenu cette même réponse, que les femmes, à Tengrela et dans tout le pays, portaient l’anneau dans la cloison nasale comme à Ségou ; mais il m’a été impossible de savoir ce que pouvait être le double jeton passé dans la lèvre, décrit par Caillé, comme remarqué par lui sur toute la route. J’ai bien entendu parler du Miniankala, pays très-sauvage situé au Nord- Nord-Est de Tengrela et précisément sur la route de Caillé, où les gens se passent, dit-on, à travers les lèvres des morceaux de bois, et ensuite s’attachent la bouche par un fil enroulé aux deux extrémités de ces morceaux de bois ; mais, vrai ou non, ce détail ne ressemble guère à la botoque de Caillé.
8 juillet 1864.
Le 8 juillet je reçus la visite de Tierno Alassane, qui venait me demander de la poudre et qui, pour l’obtenir, ne se fit pas faute de mentir en affirmant que l’armée qu’Ahmadou avait tant de peine à réunir était pour nous. Mais, par une prudence et une méfiance bien naturelles après tous les contes que l’on m’avait faits jusqu’alors, je lui répondis que dès que je serais en route je lui donnerais de la poudre.
J’avais jusque-là fait de nombreuses démarches pour me procurer des chevaux ; leur mauvais succès m’avait un peu irrité et je m’en plaignais à Samba N’diaye, le priant d’en parler à Ahmadou. Il était, en effet, bien important pour nous d’avoir des chevaux, à cause de la complication d’événements qui venait nous couper la route du retour. Au fond, quoique gardant quelque espérance d’aller au Macina avec l’armée qu’on rassemblait à Ségou Coro, je n’avais plus de confiance bien établie, et s’il y avait des jours où j’espérais, dans d’autres, voyant les choses en noir, je me demandais si, bientôt cernés dans Ségou par les Bambaras unis aux Maciniens, nous ne serions pas réduits à fuir après nous être ouvert un passage de vive force. Dans ce cas, que faire sans de bons chevaux ?
Aujourd’hui, je suis certain qu’on ne voulait pas nous en laisser acheter, de peur que nous ne prissions la clef des champs, clef fort dangereuse en ce moment-là, et qui ne nous eût pas menés loin sans nous mettre aux mains d’un parti de Bambaras, dont le premier acte eût été de nous couper la tête. Mais alors j’étais convaincu que pour cet achat il ne devait y avoir mauvaise volonté d’aucun côté, et je priai Samba N’diaye de demander à Ahmadou de nous faciliter la chose.
Samba fit la commission, mais de telle manière que je semblais demander à Ahmadou de me vendre deux chevaux. Or, si Ahmadou ne donne pas souvent et s’il achète rarement, il se croirait déshonoré de vendre quoi que ce soit. Aussi parut-il vexé de ma demande, et il répondit à Samba : « Je ne vends pas de chevaux ; tu n’as qu’à en chercher en ville. »
12 juillet 1864.
Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui, lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou.
Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération, commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà très-verte, le mil grandissait.
Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que j’allais partir Dioni-dioni (tout de suite).
Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait.
Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais encore en défiance.
Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24, pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement soumise.
Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui, renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé, nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le tuèrent. »
Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères, surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf, présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient.
De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt- cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle, Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après, cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami de son mari, qui était un peu plus à l’aise.
Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée.
Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition. Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre garçon.
Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti pour cette expédition, avait la jambe cassée.
[Décoration]
CHAPITRE XXIV.
Sidy et sa conduite. — Il refuse le service. — Querelle. — Bataille. — Conduite des autres laptots en cette occasion. — Je lui fais donner cinquante coups de corde. — Il s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener. — Palabre du 10 août avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt- cinq jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. — Nouvelles du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes relations avec Ahmadou se tendent. — Je me prépare à partir. — Inquiétudes et dispositions de mes hommes. — Entente parfaite avec le docteur.
Août 1864.
Les fâcheuses conséquences de cette expédition me décidèrent à tenter une nouvelle démarche pour rentrer à Saint-Louis, car je commençais à croire qu’on ne voulait pas m’envoyer au Macina, et ne soupçonnant pas les vraies raisons de ce mauvais vouloir, je crus, ce qu’on disait à Ségou, qu’El Hadj craignait la désertion de ses Talibés une fois la route ouverte. J’attendis cependant quelques jours, pendant lesquels il se passa un événement assez grave. Sidy, le laptot Khassonké, qui était chargé de ma cuisine, avait un mauvais caractère. Orgueilleux à l’excès et ne sentant pas le frein de la discipline, il s’était avisé depuis notre départ de se targuer du titre de prince. Diakhité[173] d’origine, il se rengorgeait chaque fois qu’à la mode des noirs on le saluait de son nom de famille. Ne s’était-il pas même avisé de se dire parent de Sambala de Médina, ce qui, après tout, pouvait être vrai, sans signifier grand’chose ? Jusque-là, il n’y avait rien de grave, mais il lui avait pris fantaisie, lui que je plaçais au dernier rang dans ma bande, de traiter les autres du haut de sa grandeur. Depuis son arrivée à Ségou, où il avait trouvé un parent, Sambala Khoy[174], il souffrait des infimes fonctions qu’il remplissait. Mais, après tout, ces fonctions, Samba Yoro, un capitaine de rivière, les avait remplies avant lui, et je faisais la sourde oreille, chargeant Samba Yoro, devenu mon intendant, de lui faire faire sa besogne. Ils se prirent de querelle ; ce n’était pas la première fois, mais ils se battirent et je fus averti par un roulement de coups de la nouvelle phase de leurs relations. Je vins pour mettre le holà, et voyant qu’on n’écoutait pas ma parole, j’empoignai Sidy d’une main encore vigoureuse et je dis à Samba Yoro de le lâcher. Comme Sidy ne se tenait pas tranquille entre mes mains et essayait de m’échapper, je lui administrai une vigoureuse correction, et comme je suis doué d’une certaine force musculaire, il dut la sentir : ne pouvant me résister, il se résigna. Je le lâchai alors, d’autant que les autres laptots venaient me le retirer des mains ; mais en ce moment, pris d’une fureur subite, il se précipita sur une baïonnette qu’il dégaina et allait s’élancer sur moi, quand Boubakary Gnian l’arrêta en lui enlevant au vol cette arme. Ce fut heureux pour Sidy, car, ayant vu son mouvement, j’avais saisi mon revolver pendu à la muraille, et il allait payer cher sa tentative, mais il n’en passa pas moins un vilain quart d’heure. Il ne voulut pas se tenir tranquille en dépit de Boubakar, de Bakary Guëye et de Déthié, qui le maintenaient et qui étaient plus furieux que moi. Alors Bakary lui administra dans un coin la plus solide raclée qu’un homme ait jamais reçue et on l’attacha par les pieds et par les mains.
Ce n’était pas tout, il fallait un exemple, car Sidy déjà une fois, à Makan Diambougou, avait fait une scène de ce genre, quoique moins violente, et, après l’avoir chassé, je ne l’avais réadmis au nombre des miens qu’après lui avoir fait demander pardon à genoux. Depuis, à propos de railleries à Yamina, il s’était battu avec Bara, et en le surprenant, j’avais dû le punir. Je me déterminai à le faire frapper régulièrement de cinquante coups de corde sur le dos, après quoi je le fis attacher de nouveau, et comme tout cela avait causé une émotion dans le quartier, surtout parmi les femmes de la case, dont une (la première femme de Samba N’diaye) était Khassonké et avait Sidy en grande considération, je le fis mettre sous le petit hangar de la cour intérieure où il se trouvait isolé.
La nuit, il parvint à s’échapper, se réfugia chez Sonkoutou, qui le conduisit chez Ahmadou ; mais ce dernier me le renvoya accompagné de deux sofas en me faisant dire par Samba N’diaye que mes affaires avec mes hommes ne le regardaient pas et qu’à l’exception de la mort, je pouvais leur infliger toute peine que je voudrais. Il me faisait toutefois demander grâce pour Sidy, demande que j’accordai, très-content que j’étais de la conduite d’Ahmadou dans cette affaire.
Néanmoins je demandai à parler à Ahmadou et il me fit prier d’attendre la rentrée de cette malheureuse armée. Elle ne tarda pas à revenir en partie ; quelques contingents étaient restés à Yamina avec une partie des blessés, et je me décidai à prévenir Ahmadou que je voulais partir pour Saint-Louis à la fin de la lune si je n’étais pas en route pour le Macina ; nous étions alors aux premiers jours de la lune.
Le 10 août, je parvins, non sans peine, et après avoir stationné vainement à sa porte toute la matinée, à le voir dans l’après-midi. Au premier mot que Samba N’diaye lui avait dit de notre présence, il avait cherché à éviter une entrevue qui devait forcément être orageuse. Il avait demandé ce que nous voulions ; Samba avait répondu : Partir d’un côté ou de l’autre. Ahmadou avait alors répliqué : « Mais je ne puis rien lui dire, je rassemble l’armée, » échappatoire que nous avions entendue si souvent, phrase qui semblait donner l’espérance que l’armée se rassemblait pour nous, et qui n’avait qu’une signification, qu’un but : c’était de me faire attendre.
Le palabre fut long, difficile. Je soutenais que j’étais obligé de retourner à Saint-Louis. Il chercha à me retenir. Nous insistâmes avec une ténacité égale. Je ne gagnai rien ni lui non plus, mais il se montra irrité, et, pour la première fois, chercha à nous inspirer quelques craintes sur notre départ et sur sa possibilité.
Mon dernier mot avait été : « Dans vingt-cinq jours je désire partir pour Saint-Louis, et, fût-ce à pied, je partirai. »
10 août 1864.
C’était le 10 août et les vingt-cinq jours nous menaient au 5 septembre. Pendant ce temps, les nouvelles continuaient à arriver. J’étais décidé à partir, et je m’inquiétais peu de ces bruits qui, du reste, avaient moins le caractère de véracité que ceux du passé. Je cherchais à entraîner quelques mécontents qui pussent me servir de guides, car il était évident qu’Ahmadou ne m’en fournirait pas plus que de chevaux. Un instant, je crus avoir réussi à décider l’envoyé du Guidimakha qui était dans notre case ; mais plus nous nous rapprochions de la date fixée, plus ses irrésolutions devenaient évidentes, et je vis que je ne pourrais compter sur lui.
Septembre 1864.
Cependant les circonstances s’aggravaient. On disait que l’armée de Mari menaçait le village de Faracco, village de sofas de la couronne, commandé par un Kountigui nommé Coro, et il était à craindre que ce chef ne trahît Ahmadou en faveur de son ancien maître ; aussi Ahmadou faisait-il tous ses efforts pour faire sortir l’armée. Il y parvint ; mais l’état des choses ne s’améliora pas, et le 6 septembre l’armée sortait encore et campait sur la rive droite, pendant que les forces de Yamina arrivaient d’un autre côté. Ahmadou avait défendu d’attaquer sans son ordre, espérant prendre Mari entre deux feux et l’anéantir ; mais il mit tant de temps à ses préparatifs que Mari, sans doute effrayé, ne jugea pas à propos d’attendre et, remontant vers le nord, échappa au moment où on croyait le tenir. C’était une maladresse bien grande que d’agir ainsi envers lui. Si on eût attaqué immédiatement, au lieu de rester en présence de l’ennemi, comme on le fit, chaque armée se tenant retranchée dans un village, il est probable que Mari, dont les forces n’étaient pas grandes à ce moment, eût été battu. Quoi qu’il en soit, il disparut, emportant le maïs de Faracco, qui était presque mûr et que ses sofas ne voulurent sans doute pas laisser sur pied. Pendant que tout ceci se passait, je n’avais pas songé à me mettre en route ; je ne voulais pas partir sans voir encore Ahmadou, mais nous étions au 10 septembre ; j’avais fait demander à Ahmadou de le voir, et en réponse il m’avait envoyé une jarre de miel. Alors j’avais envoyé Samba Yoro lui dire que je désirais le voir le même jour ou le lendemain, et que, s’il le fallait, j’irais lui parler sous les arbres où il passe toutes ses journées. Il avait répondu que je pouvais venir, qu’il me dirait bonjour, mais que pour parler d’affaires il n’en avait pas le temps, que d’ailleurs il savait que c’était pour mon départ. En même temps que je recevais cette réponse, il arrivait des nouvelles du Macina par un Talibé qui, parti avec El Hadj, revenait à Ségou.
Je ne pus voir moi-même ce Talibé, mais voici le récit officiel de ses nouvelles :
« J’ai laissé El Hadj sur les montagnes (derrière Hamdallahi). Tidiani venait de rentrer avec l’armée. Balobo est chassé dans le Bourgou. Cheick Ahmed Beckay est à Tombouctou. Tout le pays sur la rive droite est soumis à El Hadj, et j’y ai passé tranquillement. J’ai remonté le Bakhoy en pirogue. Mais là j’ai été attaqué, ma pirogue a été pillée, et il m’a fallu redescendre jusqu’au village de Yamina (sur le Bakhoy) pour trouver un cheval, avec lequel je suis venu à travers les broussailles en trois jours. »
Samba N’diaye, sans doute pour ranimer notre espoir, affirmait que ce Talibé se faisait fort de nous conduire au Macina. Mais il ne put le décider à venir. Ahmadou lui avait fait de beaux cadeaux, sans doute en lui recommandant le silence, et il ne voulait pas se compromettre.
10 septembre 1864.
Enfin, le 10, je me décidai à faire une dernière tentative près d’Ahmadou, pour obtenir des chevaux, un guide et l’autorisation de partir.
D’abord il refusa de me voir, et Samba N’diaye, qui prévoyait un orage, alla se réfugier dans la maison d’El Hadj, afin que je ne pusse l’y joindre.
Cela, tout en me contrariant, ne m’arrêta pas ; j’allai avec le docteur et mes interprètes trouver Ahmadou sous les arbres. Dès le premier mot, je lui fis comprendre que je voulais absolument lui parler. Alors il fit appeler Samba N’diaye, et, pendant qu’on allait le chercher, il me dit que Samba lui avait parlé et qu’il avait répondu que dès qu’il aurait le temps il me ferait appeler.
« Oui, repartis-je, mais je ne puis attendre. Je n’ai pas grand’chose à te dire que tu n’aies entendu, mais il faut que je te le dise.
— Mais, répliqua Ahmadou, c’est une longue affaire.
— Non, dis-je, le délai que je t’avais fixé est passé. Je ne suis pas parti parce que j’ai attendu que ton armée fût rentrée, mais je vais me préparer, et dans dix jours je partirai. Je viens te prévenir. Si tu veux nous aider, tu le peux. Je n’ai pas de chevaux ni de guide. Je voudrais que tu m’en donnasses ; je voudrais surtout que tu te décidasses à arranger les affaires pour lesquelles je suis venu. »
Ahmadou se récria et recommença ses théories sur le devoir d’un envoyé, qui doit savoir attendre qu’on le renvoie et qu’on arrange ses affaires (et le fait est que dans les usages des noirs il en est ainsi).
Je lui dis alors fort sèchement que j’avais assez attendu, que je ne pouvais plus rester ainsi sans même savoir pourquoi je restais ; que je voulais partir.
J’avais un peu haussé la voix, et en réalité j’étais obligé cette fois encore comme cela m’était si souvent arrivé, de faire appel à tout mon calme pour ne pas me laisser aller à des explosions de colère provoquées par cette force d’inertie contre laquelle je luttais. Ahmadou me dit que je ne devais pas me fâcher, qu’on avait vu des envoyés attendre bien plus longtemps que je ne l’avais fait.
Ma cause était perdue, mais je ne voulais pas reculer ; je fus de plus en plus roide et j’en vins à lui dire (ce qui n’était pas vrai) : « Si tu me disais maintenant d’aller à Hamdallahi, je n’irais plus.... »
C’était une maladresse. Ahmadou en tira parti tout de suite.
« Alors, dit-il, tu n’es pas venu pour voir El Hadj, puisque tu ne veux plus aller vers lui. »
C’était trop fort. Je lui rappelai que j’attendais depuis sept mois ; que j’avais souffert, dans cet espoir, toutes les misères de la vie que je menais, vie impossible pour un blanc. « Mais, du reste, dis-je, il est inutile de te rappeler cela : tu le sais aussi bien que moi, et je n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de m’en aller. Tu as encore dix jours, si tu veux te bien conduire avec nous ; sinon je partirai à pied. »
Il essaya encore de me désarmer, mais j’ajoutai :
« J’ai dit dix jours, je n’ai rien à changer. »
Ce fut mon dernier mot.
Dès que je fus levé, j’acquis par mes deux interprètes la conviction qu’un parti hostile poussait Ahmadou à m’empêcher de partir. Et en reprenant le palabre dans une conversation avec Boubakary Gnian, je vis combien il est difficile de ne pas faire d’erreurs avec de mauvais interprètes. C’est ainsi qu’à un moment où Ahmadou disait : « Il faut que tu restes, » ou : « Je veux que tu restes, » on me traduisait : « Je désirerais que tu restasses » (bien entendu l’interprète tourne ainsi : Il désire que tu restes).
Il est vrai que, chez les noirs, désir de prince est une loi que l’on transgresse rarement ; mais pour moi ces deux expressions avaient une signification bien différente.
Le docteur, qui ne voulait pas croire aux intentions malveillantes, demeurait persuadé qu’on nous laisserait partir. Quant à Samba N’diaye, il s’abstenait disant : « C’est une affaire entre Ahmadou et toi. »
En somme, j’étais dans une position bien délicate.
Une route difficile, pour ne pas dire impossible, sans guide, sans chevaux ; un violent désir de terminer ma mission en rapportant un traité au moins d’amitié et de commerce, et l’espoir d’arriver à ce résultat : telles étaient mes raisons pour rester.
L’inquiétude sur les événements ultérieurs du pays, la crainte pour ma santé et celle de mes compagnons ; un besoin d’échapper à la vie mortelle que nous menions depuis près d’un an : voilà quelles étaient mes raisons pour partir.
Dix jours nous restaient, et je commençais mes préparatifs. J’avais une forte réserve de cauris ; j’avais encore quelques marchandises. Je fis sortir mes harnais, j’ordonnai de les mettre en état ; je fis quelques provisions de route, et pris, en un mot, toutes les dispositions nécessaires au départ. Si on me laissait partir, une fois à Yamina, je trouverais certainement un guide en le payant ; mais il fallait partir, c’était là le difficile.
Sur ces entrefaites arriva une caravane de deux cents ânes, disait-on, mais dans tous les cas fort nombreuse, venant du Diafounou et du Diombokho. Les Diulas étaient tous Soninkés. Nous sûmes par eux que la route était praticable, quoique difficile, et qu’arrivés à Damfa, craignant d’être pillés par les Bambaras, il leur avait fallu demander une escorte à Yamina pour parvenir jusque-là sans courir les risques d’un pillage.
Les derniers jours se passèrent dans des alternatives de nouvelles qui n’étaient ni meilleures ni plus mauvaises. Le chef de la caravane, avec lequel j’avais causé longuement, me disait que, sans guide, il était impossible de passer entre Yamina et Nioro, parce que beaucoup de villages étaient révoltés et qu’il fallait les éviter.
Je sentais qu’au cas où nous partirions, une grande responsabilité allait peser sur moi. Si en route nous étions attaqués, que faire avec si peu d’hommes ? Abandonner les bagages, nos notes, journaux, cartes, perdre le fruit de tout notre travail et sauver nos corps ; revenir enfin les mains vides après avoir sacrifié plus d’un an pour ne rapporter aucun résultat, soit politique, soit géographique ?
Je méditais à ce sujet de longues heures, et il me semblait, plus j’y réfléchissais, que là n’était pas le vrai chemin, le chemin du devoir, que je m’efforçais de suivre en faisant sans cesse abnégation de moi- même.
Mais, d’un autre côté, faire de nouvelles concessions, attendre encore sans promesse de la part d’Ahmadou, et jusqu’à quand ? cela n’était pas admissible ; et quelles raisons eussé-je eu à donner pour avoir attendu ? Voilà ce que m’objectait Quintin, qui poussait au départ de toutes ses forces.
L’exposé que je viens de faire de nos deux manières de voir résume assez bien notre situation. Après avoir délibéré avec mon compagnon, je persistai dans mes préparatifs ostensibles de départ ; nous étions convaincus que cela amènerait une concession pour nous retenir, et, comme on va le voir, nous ne nous trompions pas.
Nos laptots, tout en se préparant aussi, étaient partagés d’opinion. Les uns obéissaient, mais semblaient désespérés de quitter Ahmadou sans qu’il nous y eût autorisés ; ils me faisaient entrevoir les beaux cadeaux que nous y perdions tous. Pauvres gens ! la manière dont ils ont quitté Ségou a été leur vraie punition, plus forte assurément que la plus grande peine que, dans un moment de colère, j’eusse osé leur infliger.
Ils se berçaient de l’espoir de partir tous montés à cheval, supérieurement vêtus de boubous lomas brodés, avec de beaux turbans[175] en Tamba Sembé ; et quant au docteur et à moi !!! C’était une fortune que nous devions emporter.
Quelques autres, espérant moins de la générosité d’Ahmadou, étaient indifférents. L’un, Boubakary Gnian, ayant un fort abcès, prévoyait des souffrances en route.
Enfin, d’autres encore pensaient qu’on ne nous laisserait pas partir. Ils s’en allaient quêter à ce sujet des renseignements en ville ; et soit que ce fût l’opinion générale, soit qu’on voulût m’intimider, ces bruits m’arrivèrent de plus en plus alarmants.
Or, si cela arrivait, que fallait-il faire ? Résister dix contre dix mille ? C’était risquer de perdre le bénéfice de tous nos sacrifices, d’être peut-être après cela traités en prisonniers au lieu de l’être en hôtes comme nous l’avions été jusqu’alors.
Nous en discutâmes donc encore Quintin et moi et, tout en reconnaissant la gravité de la situation, notre départ nous parut douteux, et nous convînmes d’aller en avant jusqu’au moment où l’ordre d’Ahmadou nous viendrait de ne pas sortir de la ville.
[Décoration]
[Note 173 : Diakhité, famille de Peuls du Khasso.]
[Note 174 : Sambala Khoy (Sambala Blanc).]
[Note 175 : Il ne faut pas oublier que le noir, quel qu’il soit, allie avec une propreté médiocre une grande vanité quant aux vêtements.]
CHAPITRE XXV.
Samba N’diaye tente d’obtenir pour moi une audience secrète d’Ahmadou ; il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, Oulibo et Mahmadou Dieber pour intervenir. — Je pose des conditions pour rester encore et j’obtiens le départ d’un courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. — Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni contre Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou sévit contre les Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — Arrivée de Seïdou. — Lettres nombreuses. — Mauvaises nouvelles et souffrances morales. — Lettres du gouverneur. — Lettre de M. Perraud.
13 septembre 1864.
Samba N’diaye lui-même essaya de nous intimider, et, sachant fort bien que le docteur ne l’aimait pas, il me prit à part. L’occasion était belle ; j’étais seul avec lui. Je fis semblant de croire à ses craintes sur notre départ et je lui dis d’un air profondément triste que j’étais résolu à mourir plutôt que de rester à Ségou sans savoir jusqu’à quand j’y resterais ; que j’étais las et dégoûté de tous les mensonges de la ville, aussi bien de ceux qui concernaient les Bambaras que de ceux qui venaient du Macina ; que lui-même m’avait trompé en m’affirmant que je partirais pour Hamdallahi après l’arrivée de l’armée de Nioro, et que je ne resterais que lorsque Ahmadou lui-même, qui, disait on, ne mentait jamais, m’aurait donné une assurance au sujet de mon retour à Saint- Louis ou de mon départ pour le Macina.
Et pour exciter son zèle je lui fis confidence d’un projet que j’avais de remonter le fleuve avec des bateaux à vapeur, des canons et de venir donner un coup de main à Ahmadou pour soumettre tout le pays.
15 septembre 1864.
Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ; Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau), je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je n’aurais plus que le soin de moi-même.
Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la route.
Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou Dieber. »
En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses affaires[176].
J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ; c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis.
Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case, dont je fis défendre la porte.
Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur répéter tout ce que j’avais à dire.
Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que, quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en tenir sur ses intentions.
Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené, propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici, puisque je ne suis venu que pour le commerce.
Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci.
Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que, pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce, il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté ses paroles.
J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent même pas chez Ahmadou.
Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me voir retenu.
17 septembre 1864.
Il alla rechercher les trois vieux diplomates, et, le 17 septembre, le palabre recommença, et nous arrivâmes promptement à poser les conditions suivantes :
1o Un courrier (l’un de mes hommes) partira de suite pour Saint-Louis avec mes lettres et une d’Ahmadou au gouverneur. On hâtera son voyage par tous les moyens possibles, chevaux, guides, etc. On donnera à Nioro des ordres pour hâter son retour quand il reviendra ;
2o Le jour de son retour, si je suis encore à Ségou, on me fera partir sans retard si le gouverneur me réclame, et on me fournira des chevaux et des guides pour le retour à Saint-Louis ;
3o Ahmadou alors arrangera toutes les affaires dont j’ai à lui parler pour le commerce ;
4o Ahmadou promet de s’occuper de nous envoyer au Macina, à son père, le plus tôt possible, et de nous dire en particulier ce qu’il va faire pour cela ;
5o A ces conditions j’attendrai le retour du courrier.
Ces conditions acceptées par nos ambassadeurs, ils allèrent les porter à Ahmadou, et tout d’abord je fus inquiet de ne pas les voir revenir ; mais je sus bientôt qu’après le salam de deux heures Ahmadou nous ferait appeler.
Je n’y allais pas sans une certaine émotion, que l’on comprendra quand on saura que nous étions tous deux, Quintin et moi, assez malades et assez faibles pour craindre de ne pouvoir résister six mois encore à la vie que nous menions.
Chez Ahmadou la convention passa sans plus de difficultés, sauf l’article relatif au voyage au Macina, qui fut enveloppé de tant de réticences, que je crus de plus en plus qu’Ahmadou ne voulait pas ou ne pouvait pas m’y envoyer ; néanmoins, désireux d’éclaircir ce fait, je le pressai tellement qu’il remit au lendemain sa réponse à ce sujet. Quant au reste, il me répéta lui-même par trois fois le sens de ce qu’il promettait, et notamment que le jour où le courrier reviendrait, si le gouverneur me rappelait, je partirais le soir si le courrier arrivait le matin.
Cette condition à elle seule, mise en regard de la perspective de partir sans secours ni protection à travers un pays en proie à une grande anarchie, valait bien trois mois d’attente, délai auquel nous avions fixé la durée de ce voyage.
Je rentrai donc à la case, et ce fut mon fidèle compagnon du désert, Bakary Guëye, que je chargeai d’aller porter ces lettres. Il ne parlait que le yoloff, mais je lui adjoignis Sidy comme interprète, en lui disant de ne pas le ramener.
J’écrivis longuement au gouverneur ; je lui expliquai en détail la situation du pays et l’urgence qu’il y avait à rentrer avant que les choses ne s’aggravassent ; je lui demandai de me renvoyer deux laptots avec Bakary pour remplacer Sidy dont j’étais mécontent, et Yssa qui était parti avec Seïdou.
Je fis le calque de mes travaux géographiques et notamment de ma carte d’ensemble. Puis j’écrivis aux commandants de divers postes pour qu’ils hâtassent le plus possible le voyage de mes deux hommes.
Après cela, je donnai de longues heures à ma famille et à quelques amis qui me suivaient de leurs vœux ; j’émettais l’espoir de rentrer vers le mois de mars ou d’avril 1865, espoir que je partageais et qui se fût réalisé peut-être, si les circonstances politiques ne s’étaient pas modifiées.
Ces lettres furent terminées le 19 septembre, et le même jour j’allai chez Ahmadou qui fut plus aimable qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il avait préparé sa lettre, tout allait bien ; mais je crus devoir le prévenir que j’allais plus que jamais être à sa charge, parce que mes ressources étaient presque épuisées, que les marchandises qui me restaient ne se vendaient pas (ambre et corail menu, cornaline), et que je serais obligé de lui demander des cauris pour attendre le retour de mon envoyé. Il répondit que cela n’était pas une difficulté et qu’il m’en fournirait tant que j’en demanderais ; et de fait, bien qu’il m’ait quelquefois fait attendre, il m’en a toujours donné quand je lui en demandai par la suite.
20 septembre 1864.
Enfin, le 20 septembre, je fis partir Bakary, après lui avoir fait mes recommandations de se hâter. Avec lui partaient Sidy et trois hommes du Guidimakha envoyés par Ahmadou. Un ordre d’Ahmadou prescrivait à Tierno Alassane, qui se trouvait avec l’armée à Yamina, de les mettre en route, c’est-à-dire de les habiller et de leur fournir un cheval et des vivres pour le voyage. Cet ordre que j’ignorais fut ponctuellement exécuté, mais il causa cinq ou six jours de retard à Yamina, retard que j’appris peu après et dont j’allai me plaindre à Ahmadou. Nous avions ainsi calculé notre affaire : quinze jours de Yamina à Nioro, sept de Nioro à Médine, quinze de Médine à Podor, et trois jours de retard : total quarante jours ; cinq jours à Saint-Louis, puis le même temps pour le retour que pour aller : en tout quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix jours, pendant lesquels nous étions sûrs de rester à Ségou-Sikoro ; car aller au Macina devenait bien peu probable, après l’embarras qu’Ahmadou avait témoigné au sujet de cette demande.
Pour tuer le temps pendant ces longues journées, je me mis à travailler ; j’avais fait jour par jour le lever de ma route en venant, mais lorsque ces levers à la boussole ne s’accordaient pas avec mes observations, je m’étais contenté de le noter. Je mis tout ce travail au net, réduisant mes routes proportionnellement ; puis je refis quelques dessins qui n’étaient qu’esquissés. Je fis le portrait de diverses personnes, entre autres de deux jeunes filles Peuhls remarquables par leurs coiffures, et je me remis de plus belle à questionner sur le Macina pour compléter la carte de ce pays dressée par renseignement, et la moindre de mes conquêtes géographiques n’a pas été de chercher, au milieu de la foule de renseignements contradictoires, le véritable cours du Niger entre Ségou et Tombouctou. Je parvins ainsi, quelques promenades à cheval aidant, à tuer les heures.
Ce fut à cette époque que je déterminai par les distances luni-solaires la longitude de Ségou, que je trouvai peu différente de celle donnée par le lever à la boussole.
Octobre 1864.
Cependant Ahmadou rassemblait une armée, on ne savait trop pourquoi ; aussi, montrait-on généralement peu d’empressement. Dans chaque compagnie, c’était à qui ne marcherait pas, et dans celle de Samba N’diaye (les Soninkés du Galam[177]), cela occasionnait des disputes, qui naturellement avaient lieu dans notre case, puisque c’était en même temps celle de Samba. Je n’ai jamais vu dans ma vie des gens se disputer avec une telle énergie ; c’était à croire qu’ils allaient s’arracher les yeux, mais tout se passait en paroles.
Cela m’était d’autant plus pénible que j’étais malade, et que j’aurais eu grand besoin de repos. Bien que le fleuve baissât depuis le 15 septembre, l’hivernage n’était pas terminé ; les nuits étaient souvent accablantes, et le matin, quand on aurait pu goûter un peu de repos, nos braillards arrivaient.
10 octobre 1864.
Enfin, l’armée partit le 10 octobre, et nous apprîmes qu’elle allait dans l’ouest au secours de l’almami de Kénenkou[178], qui était menacé par les Bambaras révoltés, réunis à une demi-journée de marche de son village, et fortifiés à Gouni sous le commandement de Nionsong, chef des anciens captifs de Ségou, qui, lors de la prise de Ségou-Sikoro, avait fui, mais ne s’était jamais rendu. Ce Nionsong opérait, du reste, pour son compte.
Pendant quatre jours, on n’entendit parler de rien. Comme d’habitude, Ahmadou s’était renfermé et attendait le résultat. Enfin, le 16, on reçut deux nouvelles contradictoires, ce qui était mauvais signe :
1o Les Bambaras ont pris la fuite ; l’armée a détruit le village ;
2o On a pris la moitié du village, et ensuite on en a été chassé.
Aucune des deux nouvelles n’était vraie. La vérité, c’était que l’armée avait refusé d’obéir à Tierno Alassane. Les Talibés, tous cavaliers à peu près, avaient refusé de descendre de cheval et d’aller à l’assaut, qui n’avait été donné que par les sofas, et au premier coup de fusil, les cavaliers ayant pris la fuite, tout le monde les avait imités, trop heureux que les Bambaras ne les poursuivissent pas.
Du reste, si les Talibés étaient mécontents et disaient qu’Ahmadou les avait fait partir de force et qu’on ne les ferait pas battre de force, il y avait deux autres faits encore plus sérieux : l’un, que j’ai signalé, était la persistance d’Ahmadou à donner le commandement à Tierno Alassane, homme du Toro, peu populaire ; l’autre, le mécontentement de voir qu’il n’y avait de cadeaux de la part d’Ahmadou que pour Sidy Abdallah, Bobo, et ses intimes qui ne se battaient pas, tandis que la partie active de l’armée manquait du nécessaire.
Quant à Ahmadou, il était furieux et avait défendu sa porte aux Talibés.
Pour ce qui est de nous, je souffrais moi d’un atroce mal de dents, et le docteur avait la fièvre.
20 octobre 1864.
Les choses en étaient là quand je reçus, le 20 octobre, la visite du fils du chef de Marconnah, qui, alors enfant, nous avait servi de guide jusqu’à Banamba, lors de notre arrivée, et qui aujourd’hui, devenu presque un homme, venait de la part de son père voir Ahmadou et lui demander des armes et des pierres à fusil pour se défendre, car le pays était bien agité. Il avait apporté en présent, à Ahmadou, une belle tamba-sembé de la part de son père ; car, même quand on vient demander du secours contre l’ennemi commun, il est de règle, en pays nègre, de ne se présenter devant le roi qu’un cadeau à la main. J’appris par lui que le Bakhounou, dont on parlait un peu, n’était pas encore révolté, sauf le village de Bassakha dont le chef Maoundé s’était prononcé ouvertement.
Pendant que ces nouvelles, assez inquiétantes au point de vue du retour de mon courrier, m’arrivaient, à Ségou même on n’était guère tranquille, et Ahmadou, craignant la révolte des Somonos (pêcheurs), venait de leur enlever leurs pirogues et leurs fusils ; les privant ainsi des moyens de fuir et aussi de leurs principaux moyens d’existence, puisqu’ils ne pouvaient plus pêcher que de dessus la terre ferme.
Ces Somonos sont Soninkés d’origine. On prétend que c’étaient dans l’origine des pêcheurs qui, tombés comme esclaves entre les mains du roi de Ségou, lui proposèrent de faire des pirogues et de pêcher pour lui. Ils réussirent très-bien, et le roi enchanté leur donna des captifs pour qu’ils leur apprissent ce métier. Puis, par la suite, à chaque expédition, il leur donnait une partie des captifs qui lui revenaient dans le partage, et les Somonos se répandaient sur le littoral, formant dans chaque village une espèce de corporation, vivant à part, travaillant, faisant les transports par eau au moyen des pirogues, dont ils avaient le monopole et qui leur rapportaient beaucoup de cauris, surtout les jours de marché.
Ils devinrent très-riches ; mais aussi quels travailleurs ! Ils ne se contentaient pas de la pêche ; leurs femmes vendaient un peu de tout au marché. Ils faisaient le commerce du sel, de verroteries, d’étoffes ; ils étaient tisserands, teinturiers et tous maçons.
Quant à leurs charges envers leur maître, le roi de Ségou, c’étaient : 1o un impôt de cauris ; 2o des contingents à fournir à l’armée ; 3o le service des pirogues par ordre du roi ; 4o la réparation et la construction de toutes les murailles des villes fortifiées ou des palais du monarque.
Les Somonos ont encore, dans leurs villages, gardé les mêmes charges, mais ils n’ont pas les mêmes ressources. Ils ne reçoivent plus de captifs en dépôt après les expéditions, dans lesquelles ils portent la poudre et les armes de rechange sur leur tête. Mais en revanche, quand un prince a besoin de manger un captif, soit pour en donner la valeur en détail, soit pour payer ses dettes à un forgeron ou au cordonnier qu’il a fait travailler, il s’en va chez un Somono un peu riche enlever le captif qui lui convient, et si l’on ne veut pas le donner ou si le maître du captif se plaint, on le bat.
C’était l’habitude du jeune prince Mahmadou Abi d’agir ainsi à Ségou, et Ahmadou, pour l’en empêcher, fut obligé de le menacer de le mettre aux fers : ni plus ni moins. Il n’avait pas vingt ans !
Les Somonos occupent à Ségou-Sikoro le faubourg à l’Est de la ville, faubourg qui s’étend plus sur le fleuve que la ville elle-même, dont la façade riveraine n’a pas mille mètres de développement. Irrégulier au suprême degré, malpropre par endroits, ce village des Somonos est cependant bien plus intéressant que la ville.
Tout le long, sur le bord du fleuve, les cordiers, qui ne sont que les Somonos eux-mêmes, après avoir amassé en tas l’herbe qu’ils emploient comme textile et qu’ils appellent nda-dou (bissab-bouki des Yoloff), la font pourrir dans l’eau, puis la battent et en tirent un chanvre assez blanc, qu’ils peignent, qu’ils filent eux-mêmes et tressent en cordes qui étonnent par leur régularité, et dont les plus grosses atteignent deux centimètres de diamètre. Plus loin, ce sont eux encore qu’on voit travailler à l’intérieur d’une pirogue avec leur petite herminette de moins d’un pied de manche, au fer épais et large de deux ou trois centimètres.
Dans un autre endroit, vous en trouvez raccommodant des filets ou les faisant sécher ; d’autres captifs, hommes ou femmes, arrosent les champs de tabac qu’ils plantent au bord du fleuve et qu’ils entremêlent de champs de melons[179], de haricots dont les feuilles servent à faire le bouillon de ceux qui ne peuvent acheter de viande, pour tremper le couscous ou le lack-lallo. Puis, au milieu de tout cela, le bruit des métiers de tisserands se fait entendre. Dans un coin, de vieux Somonos comptent des cauris sur une peau de bœuf, et des myriades d’enfants, entièrement nus, jouent à terre ou dans l’eau. En un mot, partout l’activité, le travail, quelquefois l’aisance, au lieu de la paresse et de la misère mal déguisée du village des Talibés.
Du reste, les Somonos recueillent le fruit de leur travail ; ils vivent bien relativement aux Talibés. L’usage des boucheries au marché démontre assez que la viande et le poisson sont pour eux les aliments ordinaires, tandis que chez bon nombre de Talibés c’est un extra assez rare.
En outre, ils ne dédaignent pas le confortable. Le docteur a visité quelques-unes de leurs maisons, qui ne le cèdent pas à celles des chefs les mieux installés à Ségou. En dehors, ils plantent de beaux arbres, généralement des fromagers ou des doubalels, pour s’abriter du soleil, et leur maison commune, dont j’ai pris le dessin, sorte de hangar qui sert à réparer les filets et à faire le partage du poisson, est, par son architecture, qui rappelle les palais égyptiens, une des plus curieuses de la ville.
31 octobre 1864.
Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti, même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur, sans avoir pris des lettres pour moi.
Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi- heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit et m’envoya Seïdou.
Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient que le deuil et la tristesse.
Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin de toi pour me consoler. »
Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. »
Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur de l’âge.
Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à peine si vingt-cinq avaient échappé !
Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu, dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui- même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici :
« Bakel, 15 août 1864.
« Mon cher capitaine,
« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous, soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt.
« Recevez, mon cher capitaine, etc.
« Le gouverneur.
« Signé : FAIDHERBE. »
Et plus bas de sa main :
« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre adresse.
« Signé : FAIDHERBE. »
En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs.
Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle.
De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes, il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins, me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre toutes.
La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine.
[Décoration]
[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.]
[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.]
[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.]
[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans le pays, en petite quantité il est vrai.]
[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays vierge d’explorations.]
CHAPITRE XXVI.
Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et la cuisine d’Ahmadou. — Le miel et la manière de le récolter. — Promenades aux environs de Ségou. — Arrivée d’Amadi Boubakar, de Tambo et de Massiré. — Samba N’diaye me fait une avanie. — J’obtiens gain de cause auprès d’Ahmadou. — Visite à Tierno-Abdoul à Diofina. — Histoire de Ségou. — Conversation avec Tambo. — Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue des fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le Diomfoutou d’El Hadj. — Je demande en vain à envoyer Seïdou au-devant de Bakary Guëye.
Novembre 1864.
En m’envoyant cinq cents francs, le gouverneur avait bien jugé de ma position et de mes ressources, et les deux marchandises (argent et ambre no 1) étaient peut-être celles dont l’écoulement était le plus facile. Seulement, comme quelques jours auparavant j’avais reçu d’Ahmadou quatre-vingt mille cauris (cent mille du pays), qui devaient amplement me suffire jusqu’en janvier, où j’attendais le retour de Bakary, je me décidai à ne conserver que l’argent pour un cas imprévu, et à donner la filière d’ambre à Ahmadou. Ce n’était qu’un faible dédommagement des dépenses qu’il faisait pour nous ; mais en raison de la grande valeur du gros ambre et de la beauté de celui qu’on m’avait envoyé, ce cadeau prenait une proportion dont l’effet devait m’être utile plus tard.
Ce ne fut que le 4 novembre, lorsque j’eus lu tout ce qui m’était arrivé, jusqu’aux almanachs comiques qu’un de nos camarades[181] m’avait envoyés, que je vis Ahmadou. Vers huit heures et demie, j’allai à sa porte et Samba N’diaye entra pour lui faire savoir que nous étions là. Il était sorti ; ce qui veut dire qu’il n’était plus chez ses femmes ; mais dans la cour où il se trouvait, il n’y a qu’un petit nombre de personnes qui aient leurs entrées, et je dus attendre un peu. Samba N’diaye, du reste, revint tout de suite me dire que, comme c’était vendredi (le dimanche des musulmans, jour de grand salam à la mosquée), Ahmadou se faisait raser la tête et la barbe, et qu’il me priait d’attendre parce qu’il allait déjeuner.
Le déjeuner d’Ahmadou nécessiterait à peine un plus grand couvert que celui de ses moindres sujets, n’était le nombre d’individus qui y prennent part. En effet, les chefs Fouta Djallonkés, Bobo, Boubakar Mahmady Diam et son frère Billo, chefs du Tabala, Sonkoutou le griot intime, Sidy Abdallah, Ngour le forgeron d’Ahmadou, son cordonnier, et quelquefois un de ses chefs de captifs, tous les princes de sa famille en outre y avaient encore à cette époque table ouverte[182]. Sadhio, esclave d’Ahmadou qui l’accompagne depuis son enfance, était l’intendant en chef de ces repas, qui se composent d’un certain nombre de calebasses de couscous, de riz cuit avec de la volaille, de lack-lallo, de mafé et à peu près de toutes les variantes de ces nourritures dont le riz, le mil et maïs sont l’unique base, et qui sont la nourriture de tous les nègres à quelque rang qu’ils appartiennent.
Du reste, à en juger par deux plats d’une sorte de poule au riz que Sadhio m’avait envoyés à mon arrivée à Ségou, la cuisine n’était pas désagréable. Lorsque Ahmadou est prêt, Sadhio fait envoyer par les gadas (femmes esclaves de la maison) les calebasses en nombre proportionnel aux convives qui sont là. On se range à l’entour, après s’être lavé les mains, et on mange à même avec les mains. Après quoi, on se lave de nouveau les mains, la bouche, et bien que ces plats soient gras, on ne se lave qu’à l’eau claire et on s’essuie en se frottant les mains, soit sur la tête, soit sur ses vêtements, soit même pas du tout, ce qui est le cas le plus général.
Quand Ahmadou eut déjeuné, il nous reçut, et, avec une grâce parfaite, me demanda si j’avais des nouvelles de ma famille et du gouverneur. Après cette conversation, qui dura assez longtemps, je lui dis que le gouverneur m’engageait à rentrer. Aussitôt sa figure devint inquiète et il me répondit : « Mais nous sommes convenus d’attendre Bakary. » Je vis qu’il serait inutile d’entamer cette question, puisque le gouverneur n’avait pas songé à écrire en arabe à Ahmadou, pour le prier de hâter mon retour, et je me décidai à attendre.
Je lui fis présent de la filière d’ambre, ce qui fut l’occasion de nombreuses questions sur l’origine de l’ambre, sur le pays d’où il venait, puis sur sa valeur, et de là sur le commerce en général, puis sur tous les pays, et enfin sur la forme de la terre ; et quand j’affirmai qu’elle était ronde, tout le monde témoigna une notable incrédulité, sauf Bobo qui dit « Gonga » (c’est vrai), et Ahmadou, qui généralement s’efforçait de ne rien laisser voir sur sa figure.
En somme, je fus très-content de cette entrevue. Ahmadou, en exécution d’une promesse faite au moment du départ de Bakary, avait donné l’ordre de m’envoyer des chevaux pour me promener aux alentours de Ségou. De plus, chose remarquable, il ne leva pas l’audience sans nous faire donner un pain de sucre qu’il avait envoyé chercher dans les magasins d’El Hadj.
Depuis longtemps nous en étions privés, Ahmadou nous ayant dit qu’il n’en avait plus à lui, et nous étions réduits au miel, qui en ce moment était fort mauvais.
Les Bambaras, qui ont la spécialité de récolter le miel, établissent de nombreuses ruches dans les arbres, aux abords des villages, et chaque mois, au moment de la pleine lune, ils vont retirer une partie du miel pendant la nuit et aux flambeaux. Les abeilles effarées quittent leur ruche, dont on enlève le couvercle au milieu du bourdonnement et non sans piqûres, puis on la referme et l’essaim y rentre petit à petit.
Ces ruches sont des paniers en paille tressée, ouverts par un bout et pointus par l’autre ; l’extrémité ouverte est bouchée avec un couvercle en calebasse, que l’on fixe au moyen de terre glaise, après avoir pratiqué un trou au milieu.
Quant au miel, tantôt blanc, tantôt rouge et quelquefois noir, il est de temps en temps très-bon mais souvent aussi détestable.
A la suite de cette entrevue avec Ahmadou, je restai quelque temps sans le voir. Je lisais et relisais les journaux d’Europe qui m’étaient parvenus ; lettres, revues, journaux, je les sus bientôt par cœur, et ce fut alors que, voyant combien la lecture était un baume efficace à mes souffrances, je me mis à étudier les trois seuls livres que possédait le docteur : une géologie, une botanique et un formulaire de médecine.
Ces lectures devenaient l’objet de conversations instructives entre mon compagnon et moi, et j’appris ainsi bien des choses que jamais je n’avais eu le temps ni l’idée d’étudier.
Nous faisions aussi de nombreuses promenades dans la campagne. Nous partions le matin de bonne heure. Un de nos hommes emportait de quoi déjeuner et nous ne rentrions que le soir.
La campagne était magnifique. Le mil était mûr ; on le récoltait dans les champs et on le mettait en grands tas sur des places nettoyées à l’avance, bien unies, où on devait battre celui qui était destiné à rentrer à la ville. Les fruits des karités mûrs couvraient encore les arbres, qui abondent dans la plaine et s’élèvent çà et là dans les lougans.
A peu de distance de la ville, le terrain, d’abord plat et uni comme au cordeau, s’accidente légèrement. La ligne bleuâtre des collines qu’on apercevait de Ségou n’est plus qu’un horizon peu étendu et bientôt on se trouve au milieu de collines dont la plus élevée n’atteint guère plus de 20 mètres d’élévation au-dessus de la plaine. Encore quelques lieues et on ne voit plus rien devant soi qui annonce des montagnes vers le Sud, et si l’on continuait à marcher dans cette direction, on ne tarderait pas à voir le Bakhoy.
Malheureusement le pays n’était guère tranquille. Ahmadou qui ne voulait pas, par prudence, disait-il, et de crainte qu’il ne nous arrivât du mal, nous laisser aller au Macina, ne se souciait pas que je m’éloignasse de Ségou-Sikoro, et toutes mes demandes pour aller jusqu’au Bakhoy ou même jusqu’à Dougassou, le village de Talibés le plus au Sud, échouèrent. Je ne dépassai pas Dougadougou[183], et c’est à l’obligeance de Samba N’diaye que je dus de m’avancer aussi loin un jour que nous étions allés passer l’après-midi dans ses lougans à Bandiougoubougou.
17 novembre 1864.
Sur ces entrefaites arriva, le 17 novembre, une caravane de gens de Kouniakary qui venaient apporter à Ahmadou de la poudre et des fusils ; quelques Diulas étaient dans le nombre, mais les chefs de cette bande étaient un Toucouleur, nommé Amadi Boubakar, et Tambo, Bakiri de Lanel.
Cet Amadi Boubakar, de la famille des Li, était apparenté à tout ce qu’il y a de distingué parmi les Toucouleurs résidant à Ségou ; c’était un Torodo.
Quant à Tambo, il parlait le français. Dans sa jeunesse, il avait habité Saint-Louis et les comptoirs du fleuve où il avait fait la traite ; il avait même tenu, pour le compte d’un traitant de Bakel, un comptoir de traite à Lanel. C’était un très-brave garçon, aimant beaucoup les blancs ; il nous témoigna une grande amitié et par la suite il nous rendit des services dans les expéditions où nous nous trouvâmes de compagnie.
Massiré, l’un de ses hommes, Sarracolet qui avait servi comme laptot sur la flottille du Sénégal, s’attacha tout de suite à nous et nous fut utile en ce sens que je le chargeai souvent d’aller me vendre différentes marchandises, dont, avec la facilité qu’il avait de se promener dans le pays, il se défaisait plus avantageusement que moi.
Massiré avait, du reste, servi sous mes ordres quelques jours, lorsque, en 1861, je fus appelé à commander l’aviso à vapeur le Griffon ; il s’y trouvait embarqué, mais, effrayé de quelques sévérités auxquelles je fus obligé d’avoir recours pour remettre ce navire sur un pied plus militaire que celui où je l’avais trouvé, il avait demandé son débarquement, et depuis cette époque il s’était fait Diula.
Tambo, qui avait laissé sa maison (femmes, serviteurs, chevaux, captifs et fortune) à Tiguine, près de Kouniakary, était aussi pressé que nous de rentrer dans ses foyers et nous avions en lui un bon informateur ; il nous rapportait fidèlement les nouvelles qui circulaient. Bien que dévoué à Ahmadou et très-attaché à sa religion, Tambo eût été incapable de nous tromper par des mensonges, et de plus nous avions l’avantage de pouvoir converser avec lui.
Il jouissait, du reste, de beaucoup de considération auprès des chefs de Ségou, et sa bravoure comme soldat lui donnait son franc parler, même, dans une certaine mesure, vis-à-vis d’Ahmadou, qui a besoin de ménager de tels auxiliaires.
Bien entendu, Tambo croyait aux nouvelles de Macina comme tout le monde, et comme moi-même j’y crus longtemps encore.
18 novembre 1864.
Ce fut à cette époque (18 novembre) que devint enfin certaine pour nous la nouvelle de la mort des principaux chefs qu’El Hadj avait emmenés au Macina, et entre autres de ses deux meilleurs chefs, Alpha Oumar Boïla, auquel il avait dû, comme je l’ai dit, non-seulement des victoires, mais souvent la soumission des Toucouleurs mécontents, et Alpha Ousman, qui avait conquis la plupart des pays malinkés à l’époque où El Hadj était dans le Fouta ou dans le Kaarta. En apportant cette nouvelle, un Khassonké, qui disait venir de l’armée de Tidiani (qu’il avait laissé à Poremane avec vingt-cinq mille Pouls du Macina), ajoutait que mille à quinze cents hommes de l’armée du Macina étaient en train de ravager le pays entre Sarrau et Djenné. Le lendemain, un autre homme annonçait que Sidy Ahmed Beckay s’était soumis à El Hadj, et que son fils Sidy faisait la guerre à Balobo pour le compte d’El Hadj.
Tout en recevant ces nouvelles, Ahmadou ne réussissait pas à faire sortir l’armée ; le tabala battait toute la nuit, quelques cavaliers partaient le matin et rentraient le soir. Personne ne croyait aux prétendus mouvements de Mari.
Ce fut à ce moment que je reçus la seule avanie que j’aie eu à souffrir pendant mon voyage : aventure incompréhensible, mais dans laquelle il me fallut déployer une certaine énergie sous peine de voir mon caractère officiel ruiné dans l’esprit de tous.
Le 23 novembre, je fis demander à Ahmadou un guide pour aller à Dougassou. Il ne répondit pas, ce qui signifiait pour nous qui étions au courant de ses usages : « Je ne me soucie pas que tu y ailles. »
Du reste, c’était logique et je m’y attendais. Du moment qu’il ne voulait pas m’envoyer au Macina pour ne pas m’exposer, il ne pouvait m’autoriser à m’éloigner de Ségou jusqu’à Dougassou, théâtre ordinaire des razzias des Bambaras du Baninko, où j’eusse pu me trouver tout aussi exposé qu’en plein Macina. Aussi n’insistai-je pas pour aller à Dougassou, mais seulement pour aller me promener à cheval n’importe où, soit à Velengana, soit ailleurs, Samba N’diaye m’ayant répondu que si je voulais aller à Velengana, Ahmadou consentirait. Le 26 novembre arriva. Le soir, convaincu que Samba mettait de la mauvaise volonté à demander les chevaux, je lui dis que je me décidais à faire l’excursion, monté sur les mules. Mais alors, à mon grand étonnement, il me déclara qu’Ahmadou ne voulait pas que je sortisse du tata, qui, disait-il, était bien assez grand pour me promener.
J’entrai en colère et le reçus fort mal, lui déclarant que je ne me laisserais pas traiter ainsi, que je prétendais être libre de mes mouvements, et, après une courte scène, je me retirai.
27 novembre 1864.
Le lendemain dimanche, 27 novembre, je fis seller les mules au jour et me disposai à sortir comme je le faisais habituellement. Pendant que je me préparais, j’entendis Samba N’diaye qui parlait en yoloff à mes laptots et les engageait à ne pas me laisser sortir. Je parus alors et lui dis qu’il était inutile qu’il se mêlât de cette affaire et que j’allais à Siracoro. Il me pria d’attendre qu’il eût été prévenir Ahmadou, mais cela sur un ton qui ressemblait à un ordre. J’étais peu disposé à l’écouter.
« Va prévenir Ahmadou, si tu veux, lui dis-je, moi je pars me promener. » J’enfourchai ma mule, le docteur la sienne et nous nous dirigeâmes vers la porte du village la plus rapprochée. Au moment où j’y arrivais, je trouvai, sur la petite place, Samba N’diaye qui m’y avait précédé au lieu d’aller chez Ahmadou, et qui saisit ma bride pour m’arrêter en me disant : « Où vas-tu donc ? Allons, retourne ! » Cette fois, je ne fus plus maître de ma colère : « Lâche ma bride, lui dis-je énergiquement. Lâche, lâche donc ! » et voyant qu’il tenait bon : « Tant pis pour toi, » m’écriai-je, et je piquai des deux éperons la mule. C’était une vigoureuse bête ; peu habituée à sentir l’éperon, elle se précipita en avant assez fortement pour que Samba N’diaye fût obligé de la lâcher, et faisant volte-face, elle se mit à distribuer une série de ruades qui eurent bientôt fait dégager la place aux curieux qui s’assemblaient malgré l’heure matinale.
Je m’élançai alors vers la porte ; mais Samba N’diaye avait crié au porte-clefs et gardien de la fermer, et, si je franchis la première, je me heurtai à la deuxième que je trouvai close.
De plus, on envoyait l’ordre de fermer toutes les portes. J’étais donc prisonnier dans la ville et il ne me restait plus qu’à savoir si c’était par ordre d’Ahmadou. A l’air de Samba N’diaye j’en doutais ; il me semblait embarrassé. L’acte assez grave qu’il venait de se permettre paraissait avoir été accompli dans un moment de rage, plutôt qu’en exécution d’un ordre.
Cela me rendit tout mon sang-froid. Après tout, il fallait savoir à quoi s’en tenir. Je descendis de ma monture et je me dirigeai sans retard vers la maison d’Ahmadou. Il n’était pas sept heures, et de plus il faisait bien froid[184] ; sur la route je ne rencontrai presque personne. Je savais que je ne verrais pas Ahmadou, mais ma présence à sa porte à une telle heure et en costume de promenade, c’est-à-dire botté et éperonné, devait attirer l’attention et me faciliter le moyen de le voir.
En effet, j’arpentais sa cour depuis cinq à six minutes, quand son frère Aguibou sortit de la maison où il habitait et tout surpris de me voir, vint à moi.
Je le suppliai de dire à son frère que je désirais le voir sans retard pour une affaire de la plus haute importance. J’étais ému, très-ému même, une certaine altération pouvait se remarquer sur mes traits. Aguibou, qui déjà la veille avait sans doute entendu parler de cette affaire, me demanda s’il s’agissait des chevaux. « Oui, lui dis-je, mais il y a autre chose. Dis à Ahmadou que je tiens à le voir le plus tôt possible, que je ne puis rester aujourd’hui sans le voir. »
Aguibou entra tout de suite chez son frère, car seul des princes il a ses entrées, et il ressortit un instant après avec Samba N’diaye. Ahmadou me faisait souhaiter le bonjour et donnait l’ordre, en envoyant sa sandale comme preuve que cet ordre émanait de lui, de me délivrer sur-le-champ deux chevaux pour aller me promener. C’était une victoire, mais il me fallait plus. Je renvoyai Aguibou le remercier, lui dire que j’avais renoncé à ma promenade, mais qu’il était important que je lui parlasse le jour même.
La réponse ne se fit pas attendre, Ahmadou me renvoyait à l’après-midi. Ainsi nous n’étions donc pas prisonniers ; Samba N’diaye, par entêtement ou dans un excès de zèle, dont à coup sûr il avait été blâmé, avait pris sur lui cette mesure violente qui m’avait causé cet émoi. Du reste, il était pâle et visiblement troublé.
Je rentrai à la maison tranquilliser mes hommes ; puis, comme le bruit commençait à se répandre dans le quartier que j’avais voulu me sauver de chez Ahmadou, que j’étais mourti (révolté, en fuite), j’allai, afin de bien faire voir qu’il n’en était rien, me faire ouvrir par Samba N’diaye les portes de la ville, où la foule attendait depuis une heure sans pouvoir passer, et, accompagné du docteur et de l’un de mes hommes, je me rendis à la maison de Tierno-Abdoul, située à environ deux mille cinq cents pas du mur du tata, au lieu qu’on appelle Douabougou, sorte de petit village qui termine le goupouilli de Ségou, sans avoir de limites bien nettes.
Tierno-Abdoul occupe là un grand terrain ; sa maison personnelle est un vaste carré garni d’un tata sur lequel on a placé des piquets de bois, comme autour du tata d’El Hadj, pour le garantir contre l’escalade ; la porte est ornée de sculptures en terre, analogues à celles qui garnissent toutes les belles maisons du pays. Le bilour ou corps de garde d’entrée sert de prison ; c’est là qu’Abdoul met aux fers tous les individus suspects qu’Ahmadou lui confie. Quant à la disposition intérieure, c’est toujours le système ordinaire, une suite de cours dont les entrées ne sont jamais en face l’une de l’autre, et que séparent des hangars ou bilours qui servent de corps de garde aux sofas.
Autour de cette maison particulière, de nombreux terrains appartiennent à Abdoul, qui les fait occuper par ses fils, ses serviteurs et cette classe d’individus qui, bien que libres, sont comme vivant à ses dépens, en quelque sorte ses vassaux. Cela a créé, grâce à l’autorité de ce vieillard, le noir le plus travailleur de tout le Ségou, une sorte de petite ville bien bâtie, propre, sur la place de laquelle la nature a planté depuis de longues années deux immenses benténiers entre les racines et à l’ombre desquels se tiennent bien des palabres, sans compter l’école du marabout, auquel est confiée l’éducation des jeunes fils de Tierno-Abdoul, et de Hiaïa, cousin germain d’Ahmadou, spécialement confié par El Hadj à Tierno-Abdoul.
Nous ne trouvâmes pas Abdoul, mais à dessein nous prolongeâmes notre promenade jusqu’à l’heure de déjeuner. Puis à midi et demi j’allai chez Ahmadou ; il réglait une affaire qui dura longtemps, et comme l’heure du salam approchait, il me fit prier d’aller attendre chez moi, qu’il me ferait appeler après la prière.
Ce ne fut qu’à trois heures que je le vis. Il était en petit comité de chefs. Après les politesses, j’exposai mes griefs à Ahmadou dans des termes polis, mais énergiques et avec une émotion que je ne pouvais dominer, et que personne à Ségou ne m’avait encore vue. Après tout, il s’agissait du succès de ma mission ; il fallait me faire respecter coûte que coûte. Aussi je lui dis que c’était à lui de prendre des mesures pour empêcher dorénavant pareille avanie de m’être faite ; que, quant à moi, je ne saurais la supporter, et que, si pareil fait se renouvelait, je me ferais respecter en me servant de mes armes, si je ne pouvais y arriver par la douceur.
Samba N’diaye prit à son tour la parole, et expliqua qu’il avait voulu m’empêcher de sortir sur les mules, parce que cela était presque faire un affront à Ahmadou. Il broda sur ce thème, entassant mensonge sur mensonge. Pendant son discours, de nombreuses et violentes interruptions m’échappèrent, ainsi qu’au docteur, habituellement si calme, et dès qu’il eut fini, je lui répliquai de la façon la plus vigoureuse, le traitant de menteur, lui reprochant son ingratitude envers les blancs, dont il n’avait reçu que des bienfaits dans sa jeunesse et qu’il trahissait aujourd’hui. Ensuite je me plaignis à Ahmadou que Samba N’diaye, qu’il m’avait donné comme intermédiaire, ne fît pas mes commissions, ne vînt pas lui dire lorsque je désirais une audience, et ne me répétât pas ce qu’Ahmadou disait pour moi. Enfin je demandai à changer de maison.
Ahmadou alors prit la parole, et dès son premier mot je vis que ma cause était gagnée. Il me donna sa parole que pendant tout le temps que je resterais à Ségou, je serais respecté de tout le monde ; que, quant à lui, il n’était pour rien dans ce qui s’était passé le matin, et que jamais pareille chose ne se renouvellerait.
Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas tout dit, mais que tout était expliqué.
Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais, disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui.
Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime défense.
28 novembre 1864.
Cette scène était terminée et j’y avais plutôt gagné que perdu.
Le lendemain nous allâmes passer la journée sous les beaux arbres de Kounébougou, village situé à quelques lieues au Sud de Ségou. Nous nous installâmes sous les grands fromagers, et nous nous rendîmes au village pour emprunter de quoi faire cuire notre déjeuner (une soupe de poule avec du couscous). Nous comptions acheter du mil pour les chevaux ; mais le chef, vieux Bambara, habitué à voir les Talibés prendre au lieu de demander à acheter, refusa de nous en vendre. Nous étions à discuter avec lui, lorsque vint à passer Paté Dali, Talibé (Poul Diawandou), qui jouit d’une grande influence à Ségou, et qui se rendait à ses lougans et à ses troupeaux[185]. Il s’interposa en ordonnant au vieux Bambara de délivrer immédiatement un panier de mil pour les chevaux, de nous donner un coq pour notre souper, le menaçant de faire un rapport de ceci à Ahmadou s’il n’obéissait pas ; puis il emmena un de mes hommes pour lui faire donner du lait au troupeau ; mais comme il était déjà tard, on n’en put avoir, et il m’envoya de son côté une belle poule. Alors nous commençâmes notre cuisine. Dans un grand vase on fit cuire les volatiles à grand bouillon, avec du sel, du poivre indigène et des oignons. Puis, au bout d’une heure, on y versa du riz que nous avions apporté. Nos laptots firent griller de la viande sur les charbons, et comme tout cela se passait par une belle journée, à l’ombre des plus beaux arbres du monde, arbres séculaires dont une douzaine eussent suffi pour abriter un corps d’armée, nous revînmes le soir à Ségou enchantés et reposés.
29 novembre 1864.
Le 29 novembre Samba N’diaye vint me souhaiter le bonjour, et, comme on peut le croire, je le reçus assez mal. Alors il m’expliqua qu’Ahmadou lui avait dit de me retenir, de m’empêcher de sortir, et qu’il avait dû exécuter cet ordre. Samba Farba, qui arriva sur ces entrefaites, trouva le moyen de me faire rire avec ses farces de griot, et le calme se rétablit ; mais bien longtemps encore je gardai une froideur très-grande avec Samba N’diaye. Je savais maintenant ce que je pouvais attendre de lui, et cependant par la suite encore il m’a rendu des services assez importants.
Décembre 1864.
Enfin décembre arriva ; c’était le mois où j’attendais Bakary Guëye et ma délivrance. La température était rafraîchie ; un rhumatisme du genou, qui m’avait fait cruellement souffrir, paraissait enfin céder à l’application constante de cataplasmes très-chauds. Les affaires du pays n’allaient pas plus mal ; on faisait rentrer une partie de l’armée d’observation de Yamina, ce qui semblait indiquer moins de danger de ce côté. Tout semblait donc tourner en notre faveur. Depuis l’arrivée de Seïdou, Ahmadou se montrait plus affable ; il semblait qu’on eût enfin abjuré toute défiance à notre égard, et si ce n’était pas tout à fait exact il s’en fallait de peu[186].
7 décembre 1864.
Le vieux Tierno-Abdoul, au milieu de tous ses mensonges, qu’il avait faits du reste sans intention de nous nuire, avait du bon, et sérieusement il eût été fâché de nous voir arriver malheur. C’était l’homme de Ségou qui pouvait le mieux me donner des renseignements sur le pays, et quand je lui en demandai il m’invita à venir passer une journée à ses lougans. Nous y fûmes admirablement reçus : outre un magnifique repas, il nous avait fait cadeau d’un mouton vivant resté à Ségou. Son fils alla nous conduire à quatre lieues plus au Sud jusqu’aux ruines d’une ancienne capitale du pays, Ngoy Tomassa, village dont on ne voit plus que quelques buttes de terre indiquant la place des murailles, entre lesquelles de nombreux arbres fruitiers du pays croissent, sans que personne, à cause de l’état d’anarchie, se hasarde à aller couper les fruits. Nous ne nous étions nous-mêmes avancés jusque-là que bien armés, et sous l’escorte de quinze à vingt cavaliers. A notre retour, après avoir copieusement déjeuné, nous fîmes cercle, et le vieux nous raconta l’histoire de Ségou depuis Bitto ou Tiguitto, qui semble être le fondateur de la puissance de l’empire bambara.
Certes le récit de Tierno-Abdoul était loin d’être complet, et j’eusse bien voulu lui adresser des questions. Mais tous les noirs sont les mêmes à cet égard ; ils racontent leurs histoires toujours de la même manière, comme un conte qu’ils ont appris par cœur ou forgé d’après des souvenirs quelquefois un peu vagues, et toute question n’aboutit qu’à leur faire recommencer par le commencement, comme ces élèves en musique qui ne peuvent reprendre une phrase musicale qu’à la première note.
Au reste, cette histoire du royaume de Ségou ressemblait assez à certains abrégés de l’histoire de France. Tel roi régna tant d’années et fit telle chose, tel autre le remplaça et fit..., etc.
Mais tel quel ce récit trouve sa place dans nos études, car il contient une assez grande quantité de faits nouveaux.
HISTOIRE DE SÉGOU.
L’histoire de Ségou, est-il besoin de le dire, n’est écrite nulle part. Il n’existe même pas un seul griot qui puisse la raconter en entier. Quelques griots bambaras, conservateurs par état des légendes et des hauts faits de leurs concitoyens, vous diront bien ce qui s’est passé depuis Bitto, en entremêlant leur récit d’exagérations semblables à celles que Raffenel nous a si poétiquement rapportées.
Ces mêmes faits nous ont été racontés par Tierno-Abdoul qui, à une instruction musulmane assez avancée, joignait le jugement acquis par de longs voyages et un séjour assez prolongé près des Européens.
Plus tard, le docteur Quintin obtint d’un vieux pêcheur fort riche quelques détails sur l’arrivée des Bambaras dans le pays, et, en rapportant les faits et discutant les dates, je suis arrivé à faire le résumé suivant :
Les Bambaras sont originaires d’un pays situé au Sud des montagnes de Kong, et désigné sous le nom de Torone ou Torong. Ils arrivèrent dans le Ségou sous la conduite d’un chef nommé Khaladian, s’expatriant, dit-on, pour ne pas embrasser l’islamisme, que les Malinkés, qui dominaient dans leur pays, venaient d’adopter. Il n’y a aucune donnée qui permette de fixer exactement l’époque à laquelle Khaladian arriva ainsi dans le Ségou, mais cependant, comme on sait qu’il fut aïeul de Bitto, le fondateur de la puissance bambara, qui régnait vers l’an 1700, il n’est guère possible de faire remonter cette entrée des Bambaras sur le territoire de Ségou au delà de 1600.
Les Bambaras entraient dans le pays des Soninkés qui étaient commandés par une famille de Koïta. Ces Soninkés étaient musulmans, et ce sont leurs descendants qui peuplent encore les villages soninkés et musulmans de Ségou ; ils étaient en guerre avec les peuplades environnantes, Malinkés à l’Ouest dans le Manding et le Bélédougou, Soninkés non musulmans au Nord dans le Ouagadou, et Pouls du Macina, dans l’Est.
Cultivateurs de mœurs douces et commerçants, ils accueillirent les Bambaras qui venaient leur demander l’hospitalité et qui, étant plus aguerris, leur devenaient de précieux auxiliaires.
En effet, les Bambaras jouèrent de suite un rôle très-important, et s’ils ne commandaient pas le pays, ils y avaient du moins une grande influence.
La capitale du pays avait été longtemps à Kangaba, où les Soninkés étaient mélangés de Malinkés (et de fait les Koïta sont, je crois, d’origine Malinké, ou du moins il y a des Malinkés-Koïta).
Le dernier roi des Soninkés de Ségou fut Siramakha Koïta, qui vivait à Marcadougouba. Lorsqu’il mourut, telle était l’influence des Bambaras, que tout le pays était entre leurs mains et qu’on ne renomma pas de chef.
Khaladian Kourbari eut sept fils qui se dispersèrent dans tout le pays, s’en partageant pour ainsi dire le commandement. Parmi ses petits-fils, on en cite particulièrement deux : Massa, qui fut le père de tous les Massassis (littéralement Massa-si, graine de Massa), et Souma, qui fut père de Bitto.
Jusqu’à ce que ce dernier chef se fît connaître, le pays fut en proie à l’anarchie. Après la mort de Siramakha Koïta, les fils et les petits- fils de Khaladian se disputaient, se battaient. Bitto, qu’on appelle aussi Tiguitto, fut le fondateur de Ségou-Koro ; c’est là qu’il organisa son armée et qu’il commença la guerre acharnée qu’il fit à tous ses parents. On estime son règne à quarante ans. Il soumit tout le pays, en chassa tous les Massassis ses cousins, et entre autres Sey Bamana, qui alla fonder le royaume de Kaarta, dont il fut le premier roi Kourbari[187]. Lorsque Bitto mourut, il était maître de toute la fortune possible. Ses magasins regorgeaient de trésors, d’étoffes d’or, de cauris et de sel, et ses captifs se comptaient par milliers.
Ce fut Dékoro, son fils, qui lui succéda. Dès cette époque, les captifs de Ségou étaient organisés par grands commandements, à peu près comme je retrouve aujourd’hui les sofas : c’est-à-dire que lorsqu’un captif avait la confiance du maître, on lui donnait des esclaves, des trésors, qu’il devenait chef puissant tout en restant esclave. Ces captifs composaient toute la force armée du pays. C’étaient eux qui allaient à la guerre faire des razzias, enlever des villages, dont les femmes et hommes se vendaient à Tombouctou et à Sansandig, en échange des marchandises apportées d’au delà du désert par les Maures, tandis que les enfants étaient dressés à ce métier de sofas du roi, en attendant qu’ils fussent en âge d’aller grossir les rangs de l’armée et de marcher à de nouveaux massacres.
On prétend que les Kourbaris se montraient fort cruels et que, par simple caprice, ils faisaient souvent couper un nombre considérable de têtes, et que Dékoro qui montait sur le trône, dépassait tout ce qu’on avait vu jusqu’alors dans ce genre.
Fit-il, comme nous l’a rapporté Raffenel dans un récit émouvant, tuer dix mille esclaves pour arroser de leur sang les fondations naissantes de Ségou-Sikoro, ou projeta-t-il simplement d’accomplir cette monstruosité, comme Tierno-Abdoul nous l’a affirmé ? Avait-il, comme le dit un autre informateur, projeté la mort de cent grands chefs d’esclaves et deux cents petits chefs, afin de diminuer leur puissance ? Toujours est-il qu’un beau jour les chefs de captifs de Ségou complotèrent de l’assassiner, et qu’ayant séduit par leurs promesses le nommé Bilal, son esclave de confiance, ils entrèrent dans sa maison pendant qu’il se baignait et s’en saisirent, le mirent à mort ainsi que tous ceux de ses enfants qui ne prirent pas la fuite. Et loin de tenir leurs promesses, ils tuèrent aussi Bilal, qui fut ainsi puni de sa trahison.
On nomma alors roi un deuxième fils de Bitto, nommé Bakary ; mais quinze jours après il disparut et nul ne sait ce qu’il est devenu.
C’est alors qu’un des chefs de captifs prend le pouvoir. Cet esclave de la veille, roi aujourd’hui, se nomme Tomassa. Quelques années avant, tout jeune encore, il était esclave d’une femme fort riche du village de Nérékoro : il quitta sa maîtresse, vint trouver Bitto et lui demanda de le prendre comme esclave en l’achetant à sa maîtresse ; il disait qu’il aimait le travail et que sa maîtresse était une femme de vie déréglée qui buvait et gaspillait tout son bien.
Bitto le racheta et le donna à une de ses femmes favorites. Quand l’époque des semailles arriva, celle-ci envoya Tomassa cultiver en lui confiant six esclaves ; il travailla tellement qu’une fois le mil coupé, il vint dire à sa maîtresse qu’à eux sept ils ne pouvaient suffire à transporter toute la récolte, et, une fois cela fini, il fallut plus de trois mois pour creuser et préparer toutes les calebasses qu’il avait plantées sans parler du coton et des autres graines. Il demandait chaque jour du monde pour l’aider. Cela vint aux oreilles du roi qui, enchanté de voir un si rude travailleur, le fit appeler et le nomma de suite chef de captifs. Alors, dit Tierno-Abdoul, qui, comme tous les noirs, ne se fait pas faute d’exagérer, la première année, le roi lui confia tous les captifs pris à la guerre au nombre de 10000, la deuxième année, ce fut 20000, la troisième 40000 et la quatrième 60000. Ce fut alors que Bitto mourut et que Dékoro lui succéda.
Il y avait au village de Pérenguilé un autre chef de captifs (Poul Bari) nommé Kagnoubagnouma, il avait reçu de Bitto autant de chevaux que Tomassa d’esclaves.
Lorsque Dékoro, trahi par ses esclaves, fut assassiné, Kagnoubagnouma vint trouver Tomassa à N’goy et ils s’entendirent entre eux pour venger leur maître, dit Tierno-Abdoul, mais en réalité pour s’emparer du pouvoir. Ils tombèrent sur les esclaves de Ségou, et Tomassa, d’après ses conventions avec Kagnouba-gnouma, fut nommé roi (vers 1744).
Mais bientôt il fut en dispute avec les chefs de captifs qui voulurent le forcer à venir habiter à Ségou-Koro, comme les rois, ses prédécesseurs. Tomassa qui, chez lui, à N’goy, se sentait indépendant, refusa en disant qu’il ne voulait pas habiter le lieu où son maître avait été tué. On lui dit alors : « Mais tu manques d’eau. » « J’en aurai », dit-il, et il donna à chaque chef de compagnie d’esclaves l’ordre de percer un puits, on en fit 349, et il alla se construire un petit village à côté où, pour lui seul, il fit faire 60 puits.
Alors on revint à la charge et on lui dit :
« Là où tu es, tu ne peux avoir de poisson, rien qu’en te l’apportant il a le temps de se gâter. »
(N’goy n’est guère qu’à quatre ou cinq heures des bords du fleuve.)
« C’est bien, dit-il, je ferai faire un canal, et les pirogues viendront me le porter jusqu’ici. »
Et il fit commencer le canal.
Alors les chefs, voyant qu’ils n’auraient pas gain de cause, se réunirent, le trahirent et le tuèrent.
Kagnoubagnouma était-il pour quelque chose dans ce meurtre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il appela le fils de Tomassa et lui dit :
« J’avais nommé ton père roi, il est mort, c’est à moi de le remplacer, vous me remplacerez à ma mort. »
Le fils aîné de Tomassa ayant refusé cet arrangement, la guerre fut déclarée entre eux. Kagnouba roi alla l’assiéger dans son village et l’enferma pendant huit mois. Le village fut pris, 20000 hommes furent massacrés et les autres partisans de Tomassa furent obligés de passer le Bakhoy pour se soustraire à la fureur du vainqueur. Ils retournèrent au Bendougou, pays de Monga, sous la conduite des fils de Tomassa, et partout sur leur passage dévastèrent le pays en brûlant les villages et en emmenant le peuple en esclavage.
Kagnoubagnouma, quatrième roi, Bambara, fut alors définitivement nommé (1747) ; il gouverna trois ans et mourut naturellement.
1750. C’est alors Kafa Diougou, un des esclaves, chef de la conspiration contre Dékoro, qui prend le commandement et, après environ trois ans de règne, meurt naturellement.
1753. Alors paraît N’golo, le vrai fondateur de la monarchie bambara. Ce n’était qu’un esclave né au village de Niola, près Boghé (Ségou). Il avait été donné au roi en payement de coutumes (impôt) et était arrivé, par son mérite et par sa bravoure, à être chef de sofas. Dès qu’il voulut prendre le pouvoir, il trouva un compétiteur dans un autre chef de captifs nommé Sangué. Mais il triompha de son rival et commanda 37 ans.
Il se battit surtout avec le Macina et repoussa ses tentatives d’envahissement et d’indépendance. Il fut alors maître de tout le pays depuis le Manding jusqu’à Tombouctou qui lui payait tribut.
Un Kalari, nommé Sidy Baba, qui voulut rester indépendant, soutint contre ce roi une guerre qui dura huit ans, mais il fut défait et tué à Sologna, près de Ségala (Sarnari).
N’golo, maître alors sur les bords du fleuve, se dirigea vers le Sud et alla jusqu’au Mosi. Il y était depuis un mois et dix jours quand il tomba malade et mourut.
Ce fut un grand deuil : on tua un bœuf noir, on en prit la peau et on y cousit le corps du roi qu’on ramena à Ségou-Sikoro (que le premier il avait habité comme roi) où on l’enterra (1790).
Le fils aîné de ce grand roi était mort dans un combat au Macina. Ce fut Mansong qui monta sur le trône. Il était, lui, fils d’une femme esclave prise à la guerre, et son frère Niénancoro était fils d’une femme libre qui était fille ou petite-fille de Bitto, et qui était d’ailleurs la première femme de N’golo.
Niénancoro refusa d’obéir à son frère et la guerre civile fut dans le pays. Mansong était à Ségou-Sikoro et son frère à Ségou-Koura avec une armée. Mansong alla attaquer, mais il fut chassé jusque près de la maison d’Abdoul (Douabougou). Le chef de l’armée de Niénancoro était Marca Bemba (Marca est l’équivalent de Soninké). Chaque fois qu’il faisait une sortie, ses ennemis étaient pris de panique, tant il maniait sa lance avec force et adresse.
Mansong alors, pour entraîner ses esclaves, leur distribua de l’or et Niénancoro appela à son secours les chefs du Kaarta, dont Daisé Courbari était alors roi. Daisé vint camper dans Yamina et dit à Niénancoro :
« Tu m’as donné de l’or, mais Bitto a tué mon grand-père et a pris son crâne dont il a fait un grisgris. Si tu veux que je vienne à ton secours, il faut me rendre la tête de mon aïeul. »
Niénancoro accepta, mais Marca Bemba lui fit observer que les grisgris de N’golo étaient dans cette tête et qu’il ne pouvait pas la donner sans déshonneur. Ils arrangèrent alors une autre tête semblable et la livrèrent à Daisé qui, satisfait, retourna chez lui.
Mansong continuait à distribuer de l’or à ses chefs de captifs, et ceux- ci en envoyèrent aux chefs de captifs de Niénancoro, qui consentirent alors à trahir leur maître. On convint qu’à la première bataille, on ne mettrait pas de balles dans les fusils.
La bataille eut lieu suivant le plan convenu, l’armée de Mansong se sauva, on la poursuivit et, pendant ce temps, une autre armée faisant le tour vint prendre Niénancoro à Diofina. On le mit en pirogue et on le conduisit à Mansong qui le mit aux fers (1792).
Après ces événements Mansong commanda seize ans, et ce fut dans cette période qu’il reçut, en 1796 et en 1805, les deux visites de Mongo Park. Si l’on se reporte au récit de ce voyageur, on voit qu’au moment de son premier voyage, les armées de Mansong ravageaient le Kaarta gouverné par Daisé ; c’étaient sans doute des représailles de la visite de Daisé à Yamina et du secours moral que sa présence avait apporté à Niénancoro.
Mansong fut malade à Ségou et alla habiter Siracoro, qui était en quelque sorte sa maison de campagne.
Ce fut là qu’il mourut, mais on l’enterra à Ségou-Sikoro. C’est alors que se succèdent ses enfants.
1808. C’est Dah qui ouvre la liste. A peine nommé, il se vit obligé de faire une armée et de porter la guerre au Bendougou, où il s’empara de Khoré.
1818. Après dix ans de règne, il vit le Macina qu’il commandait encore, dit-on, à Ségou, lui échapper. Amadou Amat Labbo, marabout peuhl, était alors à la tête de ce mouvement politique et religieux et fondait l’empire du Macina, où il eut pour successeurs Amadou Cheickou (Sego Ahmadou, de Caillé) et Amadi Amadou, ses fils et petit-fils.
Le règne de Dah finit en 1827, et ce monarque est remplacé par son frère Tiéfolo. Ce dernier était né le même jour que Dah, mais d’une autre mère. Mansong était alors malade et couché ; la mère de Tiéfolo, dès qu’elle fut délivrée, envoya un esclave prévenir le roi de la naissance de ce fils, mais l’esclave en route trouva des gens qui dînaient et s’arrêta à manger, si bien qu’il arriva chez Mansong après le captif qui venait d’un autre côté annoncer la naissance de Dah, qui pourtant était né quatre heures plus tard que son frère.
Le lendemain, il y eut grande discussion pour savoir quel était l’aîné. Bien qu’il ne fût pas musulman, Mansong consulta les marabouts ; mais, malgré leur avis, il dit : « Dah a été annoncé le premier, ce sera l’aîné. » Et il fut fait ainsi qu’il avait décidé ; seulement Tiéfolo une fois grand tua de sa main le captif qui, par sa négligence ou sa faim, lui avait fait perdre son droit d’aînesse.
1827. Tiéfolo régna environ douze ans ; c’est sous son règne qu’Abdoul, mon informateur, vint dans le Ségou pour y habiter, après la défaite de Dilé dans le Oualo (1833). C’est également à cette époque qu’El Hadj passa dans le pays revenant de son pèlerinage à la Mecque.
1839. Tiéfolo mourut et fut remplacé par son frère Niénemba, qui était à Oïtala. Il ne régna que deux ans et quelques mois et mourut.
1841. Kragno Beuh, qui le remplaça, régna huit ans et mourut. Il avait habité Kragno ou Kerango avant d’être roi, d’où son surnom.
1849. Nalouma Kouma, de Sani, son frère, le remplaça, mais vécut deux ans à peine sur le trône.
1851. Massala Demba, qui le remplaça, règne trois ans.
1854. Torocoro Mari règne quatre ans et quelques mois, et nous avons raconté sa mort, qui a lieu en 1859. Il est assassiné par les esclaves, et son frère Ali, qui le remplace, est détrôné par El Hadj en 1861 et tué au Macina en 1863.
Il reste encore, comme descendant de Mansong :
Mari, qui a lui-même des enfants et soutient une lutte acharnée contre Ahmadou, et deux fils de Torocoro Mari, qui sont Sofas d’Ahmadou, à Ségou, et en plus, quelques enfants en bas âge.
Telle est l’histoire de Ségou. Le jour où j’obtins ces renseignements j’eus avec Tambo un entretien sérieux. Cet homme était celui qui, en 1859, après l’expédition de Guémou, était allé porter à El Hadj, alors à Marcoïa, la nouvelle de la prise du village et de la mort de son neveu Sirey Adama, l’héroïque défenseur de cette ville. L’année suivante, revenu vers le Sénégal, il s’était établi à Tiguin, et au mois de juillet venait sans crainte à Bakel faire des achats. Là il avait rencontré le gouverneur, M. Faidherbe, auquel il n’avait pas craint de se présenter, lui donnant l’assurance des bonnes intentions d’El Hadj au sujet des blancs, et faisant ainsi décider un voyage, pour lequel M. Faidherbe me désigna tout d’abord, malgré les demandes nombreuses d’officiers de bonne volonté qui sollicitaient cette mission comme une faveur.
Malheureusement le conseil d’administration de la colonie fit des difficultés et le voyage n’eut pas lieu. Je dis malheureusement, car à cette époque il se fût effectué sans peine ; on serait arrivé, avec El Hadj vainqueur, jusqu’au Ségou, et peut-être au Macina, et à coup sûr la science eût eu une plus large part dans les résultats. Quoi qu’il en soit, Tambo me raconta ces détails, que je connaissais depuis longtemps, et ajouta, ce que je savais aussi, que Sambala, roi du Khasso, cherchait, par tous les moyens possibles, à susciter des difficultés entre les partisans d’El Hadj et le gouverneur, soit en pillant à l’occasion les Talibés, afin de les pousser à des représailles sur les traitants, soit en faisant courir de fausses nouvelles. C’est ainsi que, d’après Tambo, et Seïdou confirmait ce fait, Sambala avait répandu le bruit de notre mort, nous disant tués par El Hadj. C’est encore ainsi qu’au moment de mon départ, il avait envoyé, si j’en crois Tambo, prévenir son frère Khartoum Sambala, qui réside à Médina, près Kouniakary, que j’allais à Bafoulabé pour y construire un poste, disant qu’il l’en avertissait afin qu’on le fît savoir à El Hadj, etc.
Au même moment, Sambala envoyait son armée piller Courba, village soumis à El Hadj près de Koundian, ce qui, comme je l’ai dit au commencement de cette relation, nous avait suscité bien des difficultés.
Il était assez singulier, il faut en convenir, de venir étudier la politique du Sénégal, à Ségou-Sikoro, mais je ne pouvais faire autrement que de reconnaître beaucoup de justesse dans tous ces faits et ces appréciations.
A cette époque de l’année, le temps se refroidit considérablement à Ségou. Souvent le matin jusqu’à dix heures, la température ne dépasse guère 15° à 18° centigrades, et à quatre ou cinq heures du matin dans la campagne, il n’est pas rare de la voir à 10° ou 11°. Les habitants gèlent, ils restent dans leur case, enveloppés de couvertures de coton, accroupis autour d’une sorte de marmite en terre (les cuisines du pays), où ils brûlent de petits morceaux de bois, se chauffant et s’enfumant tout à la fois, et en les voyant se plaindre du froid, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler les Péruviens de Lima, qui ne voyant jamais de pluie, mais ayant quelquefois une rosée assez forte qui se prolonge en brume jusqu’à neuf ou dix heures du matin, s’accostent dans les rues en se plaignant de cette affreuse pluie.
Néanmoins, telle quelle, la température de Ségou qui, à cette époque de l’année, passerait en Europe pour fort agréable, est dans ce pays la cause de bien des souffrances. Les pauvres, qui ne peuvent se chauffer, car il faut acheter le bois, les captifs qui couchent dans des cours ou des hangars non fermés, et qui n’ont pas toujours des vêtements, et à plus forte raison des couvertures, tous ces gens souffrent. On entend des enfants tousser, pleurer ; les malades abondent, et les blessés, qui sont nombreux, souffrent de leurs plaies cicatrisées, aussi bien que de celles qui ne sont pas encore guéries.
Quant à nous, nous avions froid, et nous sortions nos derniers vêtements d’Europe, réservés pour les occasions exceptionnelles de maladie. Nous allions nous promener dans les rues désertes de la ville, combattant la fraîcheur du temps par l’exercice, mais ne trouvant pas d’imitateurs.
J’ai dit qu’au nombre de nos voisins se trouvait une pauvre femme dont le mari avait été tué à Tocoroba ; la malheureuse veuve était encore enceinte, et la misère pesait de tout son poids sur elle. Un matin elle n’avait rien à manger, et rien pour se chauffer ni couvrir sa petite fille qui pleurait. Je lui fis donner quelques morceaux de bois par- dessus le mur, et nos laptots, plus humains que les trois quarts des Talibés de Ségou, lui firent passer, n’ayant rien autre chose à donner, une portion de leur repas de couscous. Ce repas, cependant, était diminué chaque jour par les nombreux parasites qui venaient régulièrement à l’heure s’asseoir dans la cour jusqu’à ce qu’on les eût invités à faire comme nous, c’est-à-dire à manger. Aussi nos pauvres laptots, victimes de leur hospitalité et d’ailleurs un peu rationnés pour leur mil par Oulibo, leur fournisseur habituel, se plaignaient-ils souvent d’avoir l’estomac creux.
Plus l’époque probable du retour de Bakary approchait, plus je m’efforçais de recueillir des renseignements sur les pays que je ne pouvais plus espérer de visiter. J’atteignis dans ces occupations le 18 décembre, quatre-vingt-dixième jour depuis le départ de nos lettres. A cette époque on réunissait une armée ; on disait que Mari était à Holocouna, et on se préparait.
Ahmadou distribua six cents fusils aux Talibés. C’étaient ceux qui provenaient du désarmement des Bambaras ; ils étaient très-mauvais, car, bien entendu, les bons n’avaient pas été livrés. Pour les cacher, les Bambaras emploient une grande habileté : ils font une rigole dans la muraille ou le sol de leur case, et après avoir bien enveloppé le fusil, ils le mettent dedans et maçonnent pardessus, de telle sorte, qu’à moins de démolir la case, il est impossible de rien trouver. C’est, du reste, de la même manière, dit-on, que les Malinkés du Bambouk cachaient leur or : si bien qu’on raconte que lorsque El Hadj entrait dans un village, on en défonçait entièrement le sol et les maisons, non pas tant pour le détruire que pour découvrir l’or, dont on trouva, de cette façon, des quantités considérables.
Nous comptions les jours avec impatience, et cependant ils n’étaient pas vides pour nous, mais remplis de scènes de mœurs au moins bizarres.
Le 23 décembre, j’apprenais que quelques jours auparavant le jeune Mahmadou Abi, cousin germain d’Ahmadou, ayant besoin d’un esclave, avait envoyé quatre sofas chez un Somono assez riche, et qu’après l’avoir mis aux fers dans sa propre maison, il avait fait faire une razzia de ses captifs et en avait envoyé vendre deux au marché.
Ahmadou, en ayant été prévenu, avait fait appeler son cousin devant tout le monde et l’avait traité très-durement, le menaçant, s’il recommençait, de le mettre aux fers comme le premier venu, puis il l’avait forcé à restituer sa prise ; et, comme il fallait une victime, les quatre sofas qui avaient fait le coup avaient reçu cent coups de cordes chacun. Le plus joli, c’est que le malheureux Somono, appelé à son tour, et vivement interpellé pour s’être laissé piller sans porter plainte à Ahmadou, avait reçu aussi cent coups de corde, afin qu’il sût dorénavant qu’on lui rendrait justice même contre les princes.
Presque au même moment, un Diula qui était venu faire une réclamation, me racontait ceci : « Je vais depuis plusieurs années acheter des marchandises à Bakel, je les porte à Nioro, où je les change contre du sel, que je vais vendre au Bouré ; j’achète de l’or, que je rapporte à Bakel, ainsi que des bœufs que j’achète aux Maures. Or, l’année dernière, comme j’allais à Bakel avec ma caravane d’or, de dents d’éléphants et de gomme du Bakhounou, Tierno Moussa (Talibé, chef à Kouniakary,) n’a pas voulu me laisser passer, alléguant la défense d’El Hadj de faire commerce avec les Keffirs. Mais ce n’est qu’un prétexte, car lui, il fait ce commerce, et il ne veut pas que d’autres le fassent, parce que c’est le moyen d’être seul et de vendre les marchandises le prix qu’il veut. »
Enfin, pour clore cette série d’anecdotes, le 25 décembre les princesses prisonnières au Diomfoutou, les femmes d’El Hadj comme on les appelle ici, étaient convaincues d’avoir formé un complot, d’avoir défoncé un magasin de cauris et d’en avoir volé une assez grande quantité. Ahmadou était allé avec un nerf de bœuf à la main, décidé à faire lui-même une distribution à ses mères comme il dit, que seul il peut visiter avec Samba N’diaye et Aguibou ; mais en route l’influence d’Oulibo l’avait décidé à en rester aux menaces, et il avait reçu comme excuse ce simple mot : « Nous mourons de faim et nous avons pris ces cauris pour acheter de quoi manger. »
Le Diomfoutou, on le sait, est le harem d’El Hadj, ou son sérail. Il y a là de tout, non-seulement ses propres femmes, mais encore toutes les femmes ou filles de chefs qu’il a vaincus et qui sont tombées en son pouvoir. Ce sont ces dernières qu’on désigne sous le nom de princesses. La plupart ont un certain nombre de femmes esclaves affectées à leur service et qui vont chercher l’eau, faire les achats au marché, vendre le coton filé par les nobles mains de leurs maîtresses, ou les gourous (noix de colats) qu’Ahmadou leur a fait distribuer.
Le total de ces femmes est d’au moins huit cents. Elles reçoivent pour leur entretien du mil en quantité suffisante, du poisson, que les Somonos fournissent régulièrement à certains jours de la semaine, du lait et du beurre une fois la semaine. Voilà pour la nourriture. Ce qu’elles veulent en plus, elles sont obligées de se le procurer par leur travail, qui se borne généralement à filer le coton, qu’elles font ensuite tisser en pagnes, quand elles ne le vendent pas tel quel : quelques-unes font de la teinture, d’autres tissent en paille des ronds fort jolis, nuancés de différentes couleurs et destinés à servir de couvercles de calebasse.
De temps à autre, Ahmadou fait à ses mères une distribution de cauris ou de gourous, puis deux fois l’an elles reçoivent un grand pagne et un petit ; les femmes adultes et les vieilles reçoivent de plus un dampé ou couverture de coton.
Les jours de fête, Ahmadou envoie un certain nombre de bœufs et de moutons, qu’on abat pour ces dames, qui souvent s’arrachent les morceaux, car chez elles les disputes ne sont pas rares.
Quelques-unes doivent aux générosités d’Ahmadou ou de son père (celles qui ont été honorées de ses faveurs) un certain nombre d’esclaves, ou bien des vaches qu’elles confient au berger du village, et dont on leur porte le lait chaque soir. Voilà ce qu’est le Diomfoutou, qui, malgré la parcimonie d’Ahmadou, coûte fort cher à entretenir, eu égard au peu de revenus de la couronne.
Cependant les jours passaient et Bakary n’arrivait pas. J’essayai de voir Ahmadou, mais il était très-préoccupé avec les Talibés de divers villages. Je lui fis demander l’autorisation d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary, mais je n’obtins d’autre réponse que celle-ci : « Bakary ne peut pas être encore revenu. » Et de fait Ahmadou ne l’attendait pas encore, ne pouvant supposer que le gouverneur se fût hâté au point de le faire repartir aussitôt arrivé.
[Décoration]
[Note 181 : M. Lafon de Fongaulfier, lieutenant de vaisseau.]
[Note 182 : Depuis, à la suite d’une discussion, Ahmadou les a renvoyés tous, et ils ne mangeaient plus chez lui, à mon départ, que sur invitation.]
[Note 183 : Village situé à six ou sept lieues de Ségou-Sikoro.]
[Note 184 : 12 à 14° centigrades.]
[Note 185 : Paté Dali est un des hommes de confiance d’Ahmadou, qui lui a confié de grands troupeaux, ce qui lui donne une véritable fortune, qu’en vrai Diawandou il ne prodigue pas.]
[Note 186 : Seïdou, ancien captif de la maison de Tierno-Abdoul kadi, talibé de Ségou, plus tard kadi de la ville, s’était racheté par son travail de tisserand. Il jouissait de l’amitié et de la confiance absolue de son ancien maître, grâce à l’influence duquel il pouvait s’employer en notre faveur. Il nous a rendu de la sorte, et presque en secret, de grands services. Il était, du reste, très-estimé d’Ahmadou.]
[Note 187 : Ces quelques mots peuvent suffire à faire comprendre la différence entre Massassis et Kourbaris. Tous sont Kourbaris, mais les Massassis sont une branche de la famille.]
CHAPITRE XXVII.
Le jour de l’an 1865. — Cadeaux à Ahmadou et à divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles de Bakary. — Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba.
Janvier 1865.
Enfin le 1er janvier 1865 arriva, et, d’après ce principe que les petits cadeaux entretiennent l’amitié, j’envoyai à Ahmadou 100 fr. d’argent, une filière d’ambre no 4 et une de corail no 6 (en tout environ cent quatre-vingts francs), en lui faisant expliquer que c’était le premier jour de notre année, et qu’il était d’habitude parmi les blancs de faire des présents ce jour-là.
Je fis distribuer cinq cents cauris à chacun de mes laptots et je leur donnai une calebasse de miel en ruche, qu’Ahmadou m’avait envoyée, puis je distribuai à toutes les femmes de la case deux cents cauris chacune, et aux captifs quelques centaines de cauris à partager.
Samba N’diaye, à sa grande joie, et d’autant plus qu’il ne l’espérait pas, eut un boubou de coton blanc, d’une valeur de six mille cauris au moins à Ségou ; et j’en donnai également un au vieil Abdoul, pour le remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue de lui à ses lougans.
Ahmadou avait paru enchanté de son cadeau, surtout de l’argent, et avait promis qu’il me ferait appeler, dès qu’il serait un peu dégagé des occupations qui l’accablaient. En effet, il y avait diverses questions pendantes, et d’abord celle de la formation de l’armée, qu’il cherchait à réunir sans succès ; puis, une querelle suivie de bataille, qui avait eu lieu au marché de Bamabougou, entre les Bambaras et les Talibés, qui avaient voulu prendre des marchandises sans payer, ce qui leur valut par la suite cinquante coups de corde à chacun, donnés par l’ordre d’Ahmadou. Enfin différentes razzias s’opéraient, et l’une avait ramené cent quatre-vingts bœufs, enlevés autour de Sansandig.
2 janvier 1865.
Le 2 janvier je reçus la visite du fils de Samba Oumané, qui a joué et joue encore un rôle dans les affaires du Toro (Sénégal). Samba Oumané, on le sait, avait fait assassiner par son fils le Lamtoro[188] nommé par le gouverneur, et voyant qu’il allait avoir maille à partir avec la justice des blancs, il s’était enfui. Il était venu à Nioro, et son fils arrivait à Ségou pour y chercher fortune. Il me disait que son père et lui aimaient bien les blancs, que leurs disputes étaient entre eux et les gens du Toro, noirs comme eux, mais qu’ils n’avaient rien contre nous ; au contraire. Je le reçus froidement, car, bien que de sa part ce fût plus excusable peut-être que de la part de tout autre, il s’était en somme rendu coupable d’un assassinat de sang-froid.
Il m’apportait quelques nouvelles, entre autres que l’armée de Koniakary, commandée par Tierno Moussa, était venue à Nioro, et qu’avec ces deux armées réunies on avait attaqué le Bakhounou révolté. Comme toujours, lorsqu’un noir raconte une bataille à laquelle il a pris part, on avait remporté la victoire, à Bollé et à Barsafé. Son père était resté avec l’armée de Nioro à Bagoyna.
Mais ce qu’il ne put me dire, c’est ce que venaient faire des envoyés de Tierno Moussa qui étaient arrivés depuis quelques jours.
A force de le faire causer, je finis cependant par savoir que Tierno Moussa, après avoir attaqué, avait été attaqué à son tour par les révoltés de Ouaïnka et de Bassakha et qu’il avait été forcé de se réfugier à Bagoyna. Il était donc probable que son envoyé venait apporter une lettre pour demander du renfort.
Ces bruits n’étaient qu’à demi rassurants, et le retard de Bakary compliquait notre situation. Ahmadou, à qui j’avais fait demander des cauris, avait, en me les envoyant, refusé de répondre à ma demande d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary ; sa grande préoccupation était de faire faire de bons tatas dans tout le pays et il distribuait des cauris aux Talibés des maisons de Ségou.
8 janvier 1865.
Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir et qu’on les avait vus à Serro.
Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10 janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro, et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait envoyé en quête d’événements.
Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à cause des Bambaras.
Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on pouvait revenir lui parler.
Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui venaient nous assaillir.
Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée, luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à Toghou, près de ce village.
Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade.
Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était confirmée.
24 janvier 1865.
Le 24 janvier, on savait que c’était l’armée de Mari qui était venue à Toghou. On disait que ce village avait refusé de le recevoir. En attendant, il partait de nouveaux renforts pour l’armée. Ahmadou avait donné l’ordre de cerner le village, si l’ennemi s’y trouvait renfermé, et de le prévenir ; si, au contraire, on le trouvait dans la campagne, on devait le chasser et le poursuivre. Les uns disaient que Mari n’avait que ses captifs, les autres, qu’il avait une forte armée. Les uns racontaient qu’il était aux abois, ayant été chassé de Sarrau, de Sansandig, et qu’il n’osait plus rentrer dans le Baninko dont la population, fatiguée de ses exactions, lui était hostile ; d’autres que le village de Toghou l’avait appelé au nom de tous les Bambaras du pays.
Tout cela, ajoutai-je sur mon journal, ne m’amène pas Bakary, et si Tierno Moussa, comme on le dit, est retourné chercher des renforts à Koniakary, c’est notre seule chance de le voir bientôt. Malheureusement jamais je n’avais mieux jugé.
Dans l’après-midi, on vint demander de la poudre. Ahmadou fit partir cent vingt barils portés à tête d’homme. Le soir deux cavaliers arrivèrent et après avoir parlé avec Ahmadou, repartirent tout de suite avec ordre de ne dire mot à qui que ce soit. C’était mauvais signe.
Aussitôt Ahmadou fit appeler les chefs, et leur palabre dura une partie de la nuit.
25 janvier 1865.
Le 25 janvier, on disait que les Bambaras avaient repoussé l’armée en plaine après lui avoir enlevé son tabala et ses poudres, et étaient rentrés ensuite dans le village de Toghou. On disait aussi que le pavillon avait été pris et que Tierno Alassane, le chef de l’armée, ayant eu son cheval tué, avait failli être pris. Plus tard on niait la prise du pavillon, et on racontait qu’au premier choc le porteur du tabala ayant été tué, les Bambaras (Somonos), qui portent la poudre, avaient jeté leurs barils et s’étaient sauvés ; que c’est à cela qu’on avait dû la perte des poudres et du tabala ; mais que, dès que le gros de l’armée était arrivé, on avait chassé les Bambaras, qui s’étaient sauvés dans le village où se trouvait Mari.
On rapportait aussi qu’on avait tué cent Bambaras et pris vingt chevaux, et qu’on n’avait perdu que trois hommes.
Mais nous ne tardâmes pas à apprécier la gravité de la situation. Ahmadou, furieux de son nouvel échec et comprenant peut-être qu’il jouait sa dernière partie s’il la perdait, s’était décidé à prendre le commandement de l’armée en personne. Il avait envoyé chercher des renforts de tous côtés jusqu’à Kenenkou, où se trouvaient les Djawaras, et en attendant qu’il s’y rendît en personne, il avait envoyé Oulibo et Tierno-Abdoul à l’armée. Tout le monde, à part quelques vieillards impotents, faisait ses préparatifs de départ ; la situation était grave ; Ahmadou battu ne fût peut-être pas rentré dans Ségou, je n’aurais peut-être su sa défaite qu’en tombant au pouvoir des Bambaras, et dans ce cas ma mort eût été immédiate. Ces réflexions me décidèrent à lui demander de partir avec lui. Cela ne pouvait que lui être agréable, et, en cas de désastre, nous étions plus en sûreté avec son escorte que seuls et sans chevaux dans Ségou. Ahmadou accueillit notre demande avec plaisir ; il en fut même flatté, mais il ajouta qu’il ne partait pas encore.
Néanmoins je me préparai à tout événement. Je mis en état mes harnachements et tout mon bagage portatif de voyage ; je mis mes carnets de notes et mes papiers en bon ordre, donnant mes instructions à tout le monde pour le cas où il m’arriverait malheur, afin que ces papiers ne fussent pas perdus. Puis je rassemblai mon peu d’argent, d’ambre et de corail, avec un peu d’or que j’avais acheté pour avoir une valeur portative, et j’attendis.
Le 26, les sofas de Yamina et les Pouls de Ségou arrivèrent.
Le 27, les détachements de Kenenkou se rallièrent à leur tour, et Ahmadou demanda deux cents hommes de bonne volonté pour former une avant-garde. Quand il les eut choisis, il en prit cent pour garder la ville sous le commandement d’Oulibo.
28 janvier 1865.
Le 28 janvier, nous fûmes réveillés par le tabala ; nous nous hâtâmes de faire nos préparatifs. Le docteur, qui, quand il m’avait vu décidé à accompagner Ahmadou, m’avait simplement dit de demander aussi un cheval pour lui, était prêt ; on assurait qu’Ahmadou partait à deux heures, et, comme il avait dit à Samba N’diaye de me prêter son cheval, je lui en fis demander un second, et il répondit de le demander à Aguibou, mais qu’il allait d’ailleurs m’envoyer Oulibo.
En effet, vers une heure, Oulibo vint me dire qu’Ahmadou craignait pour nous les fatigues et les dangers de l’expédition, et que si nous voulions rester à Ségou, nous ne manquerions de rien ; que si nous voulions partir, il ne nous en empêcherait pas, mais qu’il fallait que nous sussions qu’il allait se battre jusqu’à la victoire et qu’il ne reculerait pas devant les Bambaras, Ché-Allaho.
Il était évident qu’Ahmadou ne demandait pas mieux que de nous voir l’accompagner ; les Talibés qui étaient avec Oulibo ne le cachaient même pas. J’insistai et ne trouvai pas de résistance. Il avait seulement voulu mettre sa responsabilité à l’abri en cas d’accident.
A deux heures, le second cheval arrivait, et à deux heures et demie nous allions rejoindre Ahmadou sous les arbres de la place, dont il ne bougeait plus depuis trois jours. On assemblait devant lui la poudre et les balles, et, à quatre heures, après le salam, on en fit la distribution aux porteurs qui commencèrent tout de suite à se mettre en marche. J’emmenais tous mes hommes, à l’exception de Boukary Gnian, qui, ayant un gros abcès, ne pouvait marcher.
Les munitions se composaient de :
140 barils de poudre du pays, d’environ 30 kilogrammes l’un ; soit 4200 kilogrammes.
33 sacs de poudre d’Europe de 15 à 20 kilogrammes.
27 paquets de 4 fusils chaque, pour rechange.
9 gros toulons de pierres à fusil.
150 sac de 1000 balles de fer chacun, soit 150,000 balles.
A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ; quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de bourakié ou couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques- uns.
A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour demain, cela vaudra mieux. »
En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait l’ennemi.
Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro, Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots, puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments, s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe, car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat.
[Décoration]
[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).]
CHAPITRE XXVIII.
Préparatifs d’Ahmadou et séjour à Marcadougouba. — Égards que l’on a pour nous. — Nous devenons populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno Alassane. — Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — Impressions. — Départ pour Toghou. — L’ordre de marche. — Halte.
A peine Ahmadou fut-il campé dans les cases que Fali lui avait fait préparer, que nous en fûmes avertis par un sofa qui parcourait le camp en appelant Samba Yoro. C’était Ahmadou qui le faisait chercher pour s’informer de notre campement et pour lui remettre un demi-pain de sucre pour tremper le couscous de notre souper. Cette attention, en un pareil moment, avait bien son mérite. Peu après les griots à cheval parcouraient le camp, réclamant le silence, recommandant de tenir les chevaux. La musique de Fali cessa son bruit infernal, et chacun fut libre de dormir.
29 janvier 1865.
Dimanche, 29 janvier. — A cinq heures et demie du matin, la musique recommença à jouer et, à ce bruit, tout le monde se leva. Je sus tout de suite qu’on n’attaquerait pas de la journée. Notre premier soin fut alors de visiter le village pour chercher quelque nourriture et tenter d’acheter de la viande ou de la volaille afin de nous soutenir ; mais ce fut en vain. A l’approche de l’armée, les habitants avaient caché leurs bestiaux et leurs poules dans les coins les plus inaccessibles de leur maison, et si on entendait le bruit des animaux, on ne les voyait pas ; quand on demandait à acheter à la porte d’une maison, on ne vous répondait pas, et la personne à laquelle on s’adressait s’empressait de rentrer dans l’intérieur.
Marcadougouba est un très-grand village, mais fort peu habité. Son nom indique suffisamment que c’est un village de Soninkés[189], et deux mosquées à hautes tours en terre montraient que c’étaient des musulmans qui l’habitaient. L’une de ces tours, ogivale dans le haut, n’avait pas moins de quinze mètres. De nombreux puits, profonds de vingt-cinq à trente mètres, donnent de l’eau en abondance, et, malgré cela, vu le nombre considérable d’hommes réunis en ce lieu, ils ne suffisaient pas en ce moment. Aussi mes laptots, plutôt que d’attendre leur tour pour puiser l’eau, préféraient faire boire les chevaux à Somono Dougouni, village situé au bord du fleuve, à environ une demi-heure de route au Nord.
Autour du village, en dehors, et même dans quelques terrains vagues à l’intérieur, on cultivait du tabac.
Dès que nous fûmes bien convaincus qu’il n’y avait rien à acheter, nous revînmes au camp, et l’un des hommes de Samba N’diaye, un nommé Souleyman, vint me demander si je voulais qu’on me fît une case. Je n’eus garde de refuser, et, pendant que nous allions voir l’arrivée de divers détachements qui ralliaient l’armée, Souleyman, après avoir pris les ordres d’Ahmadou, dit à Fali de nous construire une case, ce qui fut fait par les sofas avec une promptitude remarquable. Nos laptots profitèrent de l’occasion pour se munir de sécos aux dépens du village, ainsi que de bois à brûler, et nous fûmes installés.
Les détachements qui arrivaient étaient composés de gens de Somono Dougouni, de Bamabougou, de Koghé ; il y avait des Talibés et des Toubourous. Enfin, Tierno-Abdoul arriva avec l’avant-garde, qui était restée en observation, les sofas seuls étant à Marcadougouba. Leur arrivée fut l’objet d’une courte fantasia, cérémonie indispensable en pareille occasion.
Une chose me surprenait, c’est qu’au milieu de ce tohu-bohu général, où chacun cherchait des ressources pour son compte, nous étions l’objet de politesses et d’égards de la part de tous ; et, dès ce moment, jusqu’à mon départ, il en a toujours été ainsi. Il semblait que le fait d’être venu à l’armée avec eux eût modifié ma position, et, de fait, il est impossible de dire à quel point cela me rendit populaire.
Peu après, un peloton de sofas, qu’on avait envoyés voir ce qui se passait, revint de Toghou. Ils avaient trouvé Mari campé avec son armée derrière la ville, et quand on les avait aperçus, un griot à cheval s’était avancé en leur criant : « Talibés, vous en avez goûté la première fois. Si vous y revenez, ce sera bien autre chose. »
Mari, disaient-ils, avait beaucoup de monde.
A peine mes laptots m’avaient-ils fait ce rapport, que Tambo vint me voir et me raconta la première attaque ainsi qu’il suit :
L’armée de Tierno Alassane est venue jusqu’à portée de fusil de Toghou ; l’armée de Mari était rangée. Tierno Alassane, sollicité d’attaquer par les Talibés, refusa, disant qu’Ahmadou avait défendu d’attaquer sans qu’il fût prévenu. Alors les cavaliers bambaras sont venus trois fois charger ; les Talibés à cheval se sont élancés à leur rencontre, et les Bambaras se sont sauvés. Mais à ce moment, un Poul Talibé, à cheval, alla se camper entre les deux armées pour faire preuve de courage. Les Bambaras chargèrent pour s’emparer de lui ; les Talibés allèrent à son secours, et la mêlée devint générale. Seulement, Tierno Alassane ne voulut pas y prendre part avec sa compagnie d’infanterie, et la panique s’étant mise dans les rangs, tous les porteurs de poudre s’enfuirent ; l’infanterie les suivit. Le porteur du tabala fut tué, et les Bambaras, après s’être emparés de la poudre et du tabala, rentrèrent dans le village. On dit, ajouta Tambo, que Mari a tout de suite envoyé le tabala à Sansandig, comme preuve de sa victoire.
D’après Tambo, les Talibés bien commandés eussent pu remporter la victoire ou au moins repousser les Bambaras dans le village ; car Mari n’avait, dit-il, que cinq cents chevaux et mille hommes à pied. Mais, depuis, il a reçu beaucoup de renforts et il lui en arrive constamment. Ceci confirmait ce que nous avions supposé. Tout le pays se levait en masse pour venir rejoindre son ancien maître, et un nouvel échec eût été la perte d’Ahmadou et de ses partisans.
Tambo, du reste, était un bon informateur ; il avait pris une part vigoureuse au combat du 25, et il était allé enlever des mains des Bambaras un jeune parent de Samba N’diaye, nommé Mahmodou, au moment où ce jeune homme venait de tomber blessé d’un coup de lance, qui, après lui avoir déchiré le cou sur dix centimètres de long, lui avait percé la main. Tambo, qui le suivait des yeux, s’était élancé sur son vigoureux cheval, présent d’El Hadj, qui, comme je l’ai dit, l’avait reçu lui-même du fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou, et il avait eu le bonheur d’abattre d’un coup de fusil le Bambara qui allait achever son jeune parent. Il l’avait ensuite enlevé en croupe et l’avait ramené.
Le soir de ce même jour, Ahmadou partagea quatre-vingts barils de poudre entre les diverses compagnies, en recommandant de ne pas la gaspiller et défendant de tirer un seul coup en fantasia sous peine de coups de corde.
Dans cette journée, nous avions eu beaucoup de fatigues et nous avions peu mangé ; en dépit de nos efforts, jusqu’à deux heures, nous n’avions rien trouvé à acheter, lorsque Souleyman, plus heureux, réussit à nous procurer deux petits poulets gros comme le poing. Nous fîmes bouillir ce maigre régal pour en tremper le couscous ; mais je dois dire que j’ai rarement rien trouvé de plus mauvais. Un peu plus tard, Ahmadou nous envoya dix-huit poules magnifiques, que les gens du village étaient venus lui apporter sur la réquisition de Tierno-Abdoul, avec cent vingt calebasses de lack-lallo, destiné aux sofas. Mon premier mouvement fut d’accepter ; mais le docteur, croyant qu’Ahmadou se privait, insista pour que je n’en prisse que quelques-unes. Je renvoyai donc douze poules, en faisant remercier Ahmadou ; mais, ainsi que je m’y attendais, il ne voulut pas les recevoir et me dit que si j’en avais de trop, je pouvais les donner à qui je voudrais, que, pour lui, il les avait données, que c’était fini.
Mes laptots étaient enchantés. Je leur en donnai cinq, j’en pris deux pour notre souper ; et convaincu que le lendemain on attaquerait, ne voulant rien avoir qui gênât mes mouvements, je distribuai les autres entre les principaux chefs et ceux qui, tels que Fali et Souleyman, nous avaient été utiles. Mon ami Samba Farba vint demander sa part, et j’en envoyai à Tierno-Abdoul, à Mahmadou Dieber, à Sonkoutou et à Sidy- Abdallah. — Ce dernier cadeau était politique, je savais qu’avec les cadeaux on fait tout des Maures, et cette fois encore je ne me trompais pas.
Tous furent enchantés, et ils le furent bien davantage quand, le soir, Ahmadou, m’ayant envoyé par Mahmadou Dieber un superbe mouton gras, j’en fis la distribution, dans laquelle le nombre des élus fut encore plus considérable. Plusieurs vinrent me remercier en personne, Tierno-Abdoul et Tierno-Alassane, entre autres, qui vinrent la nuit, pendant mon sommeil, m’apporter la nouvelle qu’on ne partirait pas le lendemain. Si je l’eusse su plus tôt, j’avoue que j’aurais été moins généreux. Enfin, tout était distribué, et il nous restait encore de quoi vivre le lendemain à peu près : c’était plus que suffisant, et la Providence veillait sur nous.
Ce qui avait contribué à faire croire que le lendemain serait le grand jour, c’est que la lune paraissait ce soir même. Elle avait été accueillie aux cris de Yallah salam, Yallah tagui ballel, Yallah boni Keffirs[190], cris poussés par toute l’armée avec un entrain remarquable, et cette voix immense s’élevant dans la plaine de dessous les arbres avait bien sa grandeur. Les chevaux, effrayés, hennirent et se cabrèrent, et un frisson général sembla courir dans tout le camp.
30 janvier 1865.
Le lundi, 30 janvier, nous fûmes réveillés, comme d’habitude, par la musique de Fali, et presque aussitôt, malgré l’heure matinale, Ahmadou commença un palabre avec les Talibés. Ce fut d’abord la répétition du palabre de la fête du Cauri ; mais après la lecture, il leur reprocha de ne pas se battre, leur rappelant tout le bien qu’ils avaient reçu de son père et de lui ; leur disant que depuis le départ de son père ils ne faisaient rien ; que les Sofas se battaient ainsi que les Toubourous, et qu’eux se reposaient ; que s’ils avaient agi de la sorte avec son père, ils n’eussent pas pris le pays qu’ils ont conquis. Puis après, il invita chaque compagnie à nommer cent hommes intrépides pour marcher en avant. Cela se fit sans peine, et alors Ahmadou, continuant son palabre, commença à demander la restitution des kouloulous (objets pillés à la guerre et soustraits au partage général), disant qu’il fallait, si l’on mourait, aller vers Dieu les mains vides du bien de ses frères. Cette opération fut longue ; personne ne se décidait à parler. Enfin, lentement, très-lentement, on en vit se lever : l’un restituait un pagne, l’autre une peau de bouc pour l’eau, un couteau, un chapelet ; enfin, l’un avoua un fusil qu’il avait vendu cinq mille cauris, disant que s’il était tué il avait un esclave qui représenterait plus que cette valeur, un autre avoua un captif qu’il avait mangé ; ce fut du moins ce qu’il répondit quand Ahmadou lui demanda ce qu’il en avait fait.
Cette scène était vraiment curieuse, et elle dura longtemps. Une fois terminée, Ahmadou alla à chaque compagnie s’assurer lui-même du nombre d’hommes, qu’on comptait par les fusils mis en rang, par terre, à côté les uns des autres. Il assigna à chacune des grandes compagnies son campement pour la nuit, afin qu’on fût prêt à partir au premier signal. Puis il retourna faire un nouveau palabre avec les Sofas, qu’il venait de voir faire de la fantasia, ayant à leur tête Aguibou, son frère, qui défilait en caracolant sur le beau cheval d’Arsec, le chef de Sofas, garde-magasin, cuisinier, barbier d’Ahmadou et bourreau à l’occasion[191].
Aux Sofas, il ne fit pas de longs discours. Il leur dit qu’il comptait sur eux ; il leur rappela ses bienfaits et ceux de son père, les cadeaux qu’ils recevaient de lui, leur recommanda de ne pas s’arrêter à piller, mais de se battre jusqu’à ce que la victoire fût complète ; il leur dit qu’il voulait s’avancer jusqu’à dix pas de l’ennemi sans tirer, et leur recommanda d’avoir soin de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans chaque canon de fusil, et de ne jamais reculer.
A ce moment du palabre, un Talibé se présenta. Il s’avança aux deux tiers du rond formé par les Sofas accroupis, et là, debout, appuyé sur son fusil, il demanda à parler aux Sofas de la part des Talibés. C’était un grand Fouta Diallonké présentant un type Peulh passablement pur ; sa couleur était assez claire, sa pose était digne. Il prit la parole, et, d’une voix très-nette, salua les Sofas et leur dit : « Demain nous allons marcher au combat. Sofas ! les Talibés m’envoient vous dire que demain, si l’on rencontre l’ennemi dans la plaine, ils vous montreront comment on doit le combattre et le chasser ; si on l’attaque derrière des murailles, ils vous apprendront à les escalader. » Puis, ce défi porté, il resta immobile et calme au milieu d’un cercle bruyant, qui, à ces paroles, s’était levé furieux et gesticulant.
Ahmadou, à grand’peine, rétablit le silence et l’ordre, et jeta un peu de calme sur les passions haineuses qu’on venait de surexciter ; car il ne faut pas oublier qu’entre Sofas et Talibés, bien que servant la même cause, le même homme, il y a une haine immense.
Puis, dès que le silence fut complet, il répéta ses instructions et donna la parole aux chefs des Sofas pour répondre au défi de Tierno- Moussa. Le premier qui parla fut le jeune Fali, le Sofa le plus brave, prince et fils de roi, élevé à côté d’Ahmadou après la mort de son père. Il avait toujours vécu dans le luxe et le bien-être ; malgré cela, il n’était pas obséquieux pour son maître ; il le servait, mais, comme je l’ai déjà dit, ne paraissait pas l’aimer ; et Ahmadou ne s’y trompait pas, car un jour Aguibou me dit : « Crois-tu que Fali oublie que mon père a tué le sien ? »
Fali se leva, à côté d’Ahmadou, avec son air nonchalant, la tête couverte d’un bonnet rouge, le corps habillé d’un boubou de mousseline blanche. Il se redressa lentement, et, appuyé sur son fusil, il dit :
« Salut aux Talibés ! Je ne leur dis qu’une chose : ils ont menti ! » Puis il se rassit.
Ce fut alors à Yougoucoullé de parler. C’était un vieux Sofa qui avait fait toutes les guerres. Il portait un de ces grands chapeaux de paille du pays, dont toutes les pailles réunies au sommet, sans être tressées, forment un immense plumet. Ses boubous étaient ramassés dans sa ceinture comme en temps de guerre ; il portait toutes ses armes et était couvert de grisgris. Il parlait avec calme ; son attitude était magnifique.
« Talibés, dit-il, je vous salue. J’ai bien entendu vos paroles : vous avez raison, et ce n’est pas aux esclaves à parler autrement que leurs maîtres. Je ne vous contredirai pas. Vous savez cependant que souvent dans un combat un homme en prend un autre plus brave que lui.
« Moi, quoique esclave, j’ai fait toutes les guerres d’El Hadj, depuis Dinguiray jusqu’à Ségou. Partout je me suis bien battu, et personne n’a pu dire qu’il m’avait vu reculer. Talibés, nous allons nous battre demain ; je ne vous dis qu’une chose : celui qui me verra reculer, ne verra pas la lune le soir ! »
Après plusieurs discours de ce genre, le palabre fut rompu, et Ahmadou alla palabrer avec les Toubourous. Après eux, il parla aux Peuhls, puis aux Djawaras, et à quatre heures seulement rentra dans son gourbi, et, comme la veille, reçut toute la soirée des visites, répondant à tout, s’occupant de tout avec une activité vraiment merveilleuse, surtout de la part d’un homme habitué à la mollesse. J’envoyai, dès qu’il fut rentré, Samba Yoro le saluer de ma part. Il répondit qu’il m’avait vu dans tous ses palabres et que cela lui avait fait plaisir. Il fut très- gracieux, et le soir il m’envoya, par le Sofa de sa porte, nommé Moussa, deux grands paniers de poissons que le village avait fait pêcher pour lui.
Peu après, je reçus la visite d’Aguibou, qui fut plus affectueux pour moi que de coutume. Entre autres choses, il me demanda, quand je serais rentré dans mon pays, de lui écrire. Puis il me dit : « Quand tu partiras, je te prierai de m’envoyer un fusil comme le tien ; j’en ai bien un pareil (à piston), mais il n’est pas joli et je n’ai plus de capsules. » J’avais depuis longtemps songé à lui donner le mien, qui ne me servait à rien, puisque je ne pouvais pas chasser à cause de l’état d’anarchie du pays, mais je ne me décidai pas encore. Le soir chacun fit ses préparatifs.
31 janvier 1865.
Ahmadou avait annoncé le départ pour quatre heures du matin. A deux heures, je me réveillai, et, travaillé par une impression qui m’a toujours dominé la veille d’un combat, il me fut impossible de me rendormir. Je fis chauffer un peu de bouillon qui restait, et, profitant des derniers moments d’isolement, j’écrivis sur mon carnet ces notes :
« Dans une heure on va se mettre en marche. J’espère que nous aurons la victoire ; mais si je suis tué, que ma femme sache bien que ma dernière pensée se sera partagée entre elle, mon frère et ma sœur. Dans tous les cas, j’aurai fait mon devoir, ou ce que je croyais l’être, et maintenant, à la grâce de Dieu[192] ! »
D’après les précautions que je voyais prendre à Ahmadou, d’après le déploiement de toutes ses forces, il était évident que la partie qui allait se jouer sur l’échiquier de la guerre était un véritable va-tout.
Si la victoire était seulement balancée par Mari, tout le pays allait se rallier autour de lui. Les Sofas eux-mêmes trahiraient, la route de Nioro, déjà fermée, ne serait plus ouverte, et nous étions indéfiniment retenus à Ségou.
Si Mari remportait la victoire, les Talibés étaient à tout jamais perdus, et les murailles de Ségou ne les auraient pas protégés contre les Bambaras. Dans ce cas, notre position eût été critique, et, n’ayant nul espoir de recueillir le fruit de la neutralité, je m’étais décidé à jeter dans le côté de la balance qui me semblait offrir le plus de garanties, le poids moral de ma présence et à l’occasion celui de neuf hommes courageux.
Cette résolution m’avait coûté, mais elle était indispensable et, par la suite, je n’ai eu qu’à m’en applaudir.
Dès que j’eus fini d’écrire, je réveillai les hommes, j’envoyai remplir d’eau les peaux de bouc, car je savais qu’on n’en trouverait plus qu’une fois le village pris, je fis boire les chevaux, et je sellai et bridai le mien moi-même avec le plus grand soin.
A trois heures et demie, un des princes, Alioun, vint prendre son cheval, qui était attaché près de nous, et me dit qu’Ahmadou était déjà aux avant-gardes. Je m’empressai de l’y rejoindre au moment même où la musique de Fali sonnait le réveil dans la plus grande obscurité. A quatre heures, on se mettait en marche sur plusieurs colonnes et au milieu d’un désordre apparent ; à la lueur de grands feux, on pouvait déjà distinguer à peu près des compagnies groupées, se formant par colonnes, sur les flancs et en avant.
Jusqu’au jour, il ne me fut pas possible de me bien rendre compte de l’ordre de marche. A sept heures et demie, nous arrivâmes devant un petit village bambara, désert et en ruines. Tous ceux qui manquaient d’eau en prirent dans une grande mare et on alla faire halte à petite distance. Alors les compagnies se rangèrent en ordre de bataille.
Sur un demi-cercle se trouvaient les quatre grandes colonnes de Talibés ; les Sofas et les Djawaras étaient à la gauche. Quant aux Pouls, ils avaient disparu, ou plutôt ils étaient allés par une une autre route fermer le chemin de l’Est.
[Décoration]
[Note 189 : Marca veut dire Soninké en langue bambara.]
[Note 190 : Yallah salam est un salut à Dieu. — Yallah tagui ballel, nous a-t-on dit, signifie : « Dieu protége ses serviteurs. » — Yallah boni Keffirs : « Dieu fasse périr les Keffirs. » — Boni est un mot peulh qui signifie gâter, abîmer.]
[Note 191 : Ce cheval, gris pommelé, d’une belle taille, avec une forte encolure et un large poitrail, réalisait l’idée que je me fais du cheval de guerre du temps des croisades.]
[Note 192 : Si je reproduis cette note entière, c’est qu’elle me paraît pouvoir faire apprécier la situation comme je l’appréciais moi-même et qu’elle me rappelle et peut montrer au lecteur que j’envisageais le danger sans trouble.]
CHAPITRE XXIX.
Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — La bataille et l’assaut du village. — Incidents divers. — Exécution. — Ali le bourreau. — Alioun Penda blessé. — La nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le sourire des morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de vieilles femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — Mort d’Alioun. — Son enterrement.
31 janvier 1865.
Ahmadou, quittant sa garde, alla passer la revue de toutes ses compagnies, parlant à chacune rapidement. Je le suivis dans ce mouvement et je m’applaudis de l’avoir fait, car sans cela je ne me serais pas bien rendu compte de ses forces. Il y avait bien là quatre mille chevaux et six mille fantassins au moins. Ahmadou donna ses ordres pour la formation des colonnes d’assaut, et on se remit en marche. Les colonnes se formaient rapidement en ordre grossier et plutôt groupées qu’alignées. A neuf heures, on faisait halte en vue du village de Toghou, dans une grande plaine. Je me portai à l’avant-garde d’Ahmadou, suivi du docteur et de mes hommes. Nous n’étions pas à six cents mètres de l’ennemi. Mari, sorti du village, avait rangé son armée à cinquante pas en avant de la face des murailles. La ligne des fantassins était très-grande ; trois à quatre cents cavaliers occupaient la gauche, et, derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des maisons une deuxième ligne de défenseurs. Je fis aussitôt offrir à Ahmadou de démonter à coups de carabine les cavaliers qui faisaient de la fantasia, mais il avait son plan et me fit prier de ne pas tirer avant qu’il eût donné le signal des coups de fusil.
Cinq colonnes de fantassins s’étaient formées, composées des hommes à pied et d’une grande partie des cavaliers qui avaient mis pied à terre.
A la droite, c’était une colonne de Talibés Irlabés, au pavillon noir, commandée par Tierno-Abdoul. Venaient ensuite : une colonne de Sofas, au pavillon rouge, conduite par Fali et Yougoucoullé ; la colonne du milieu du Toro, au pavillon rouge et blanc, commandée par Tierno Alassane, et devant laquelle marchait aussi Mahmadou Dieber, le Fouta Diallonké ; puis la colonne de Toubourous, sans pavillon, et enfin, à la gauche, les Talibés du Gannar, conduits par Tierno Abdoul Kadi, l’un des Talibés les plus braves de l’armée, dont j’ai déjà parlé.
Ces colonnes, aussitôt qu’elles furent formées, s’avancèrent vers l’ennemi, en marchant au pas, et les Talibés chantant en cadence : Lahilahi Allah, Mohammed raçould y Allah[193].
L’ennemi ne bougeait pas. Les Bambaras étaient accroupis par terre, attendant sans doute qu’on tirât pour se lever et se précipiter sur les Talibés désarmés ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Les colonnes s’avancèrent jusqu’à moins de cent pas de l’ennemi et se précipitèrent en courant, jusqu’à ce que les Bambaras effrayés se levassent en masse. La fusillade commença alors, au signal donné par un homme désigné à l’avance par Ahmadou dans chaque compagnie. On tirait à bout portant sur une foule folle de terreur, qui cherchait à rentrer dans le village. Entassés aux portes et surpris par la mitraille que vomissait chaque fusil des Talibés, achevés à l’arme blanche, les Bambaras tombaient en rangs serrés les uns sur les autres, et les Talibés, entrant sans coup férir, poursuivaient sur les toits, dans les rues, les nombreux fuyards. Quant à la cavalerie, au premier coup de fusil elle avait pris la fuite, en tournant le village de toute la vitesse de ses chevaux, et était allée rejoindre Mari, qui, au milieu d’une garde peu nombreuse, était sur une colline, laissant à ses esclaves le soin de sa cause.
En moins de trois minutes, les cinq colonnes étaient dans le village et les Bambaras défendaient en vain leurs maisons. Dès que je vis ce résultat, je revins au galop vers Ahmadou lui annoncer la victoire, puis je partis à la recherche de mes hommes, qui, eux aussi, emportés par l’ardeur guerrière et par l’amour-propre, s’étaient avancés au premier rang. Je n’en trouvai d’abord aucun.
La défense du village était plus sérieuse que je ne l’eusse cru.
Les Bambaras et, entre autres, toute une compagnie de Sofas de Mari, réfugiée dans une case, faisaient arme de tout. Sachant, par l’exemple du passé, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, ils se défendaient jusqu’à la mort. Un instant la colonne des Djawaras et des Toubourous fut repoussée en désordre. En vain, avec quelques chefs, je me portai devant eux pour les ramener à l’ennemi ; ils étaient effrayés, et ce ne fut qu’après un quart d’heure qu’ils se remirent.
Quelques bandes de Bambaras s’enfuyaient sur la gauche, où je m’étais placé pour voir à mon aise. Ils allaient se réfugier, en déroute, dans des broussailles épaisses ; personne n’osait les y poursuivre. Entraîné un instant par des cavaliers qui semblaient les charger, je partis avec le docteur, qui s’exposait beaucoup et qui, sous prétexte qu’il avait la vue basse, s’approchait sans cesse, malgré mes prières ; mais bientôt nous fûmes abandonnés de tous les cavaliers, et comme j’étais à bonne portée de pistolet, voyant toute une bande qui s’enfuyait de mon côté, je la détournai en lui envoyant les six coups de mon revolver ; un homme tomba blessé, mais quelques instants après il parvint à se sauver.
On avait fait des prisonniers, qui semblaient hébétés et fous de terreur ; les uns disaient que Mari était dans le village, d’autres qu’il avait fui. On prit une de ses griotes qui, à la suite de la prise de Ségou par El Hadj, avait déjà été prisonnière, puis s’était enfuie ; elle était couverte d’or et elle se mit à chanter Ahmadou, qui lui fit grâce. En revanche, deux chefs du village, faits prisonniers dans leur propre maison, entre autres celui qui portait le titre d’Almami de Toghou, furent exécutés tout de suite. Je n’étais pas là, et, quand je revins, j’aperçus devant Ahmadou deux corps sans tête, étendus sur le ventre, avec les jarrets et les articulations coupés et un coup de sabre en travers sur les reins, qui leur avait tranché l’épine dorsale. Ces mutilations avaient été faites après coup. Mais la journée ne se passa pas sans que je visse l’atroce spectacle d’une exécution, et ce souvenir restera gravé dans ma mémoire. J’en vois encore les moindres détails. C’était un jeune Sofa de Mari, qu’on avait retiré vivant de dessous un tas de cadavres. Au lieu d’être rasé comme tous les musulmans, il portait les cheveux tressés en casque, comme ceux des femmes, et à la mode bambara ; on lui avait attaché les coudes derrière le dos de manière à lui disloquer en partie les épaules. Il était debout. Après qu’on l’eut dépouillé de tout vêtement, un Sofa, accroupi, se plaça derrière lui. Il regardait de tous côtés d’un air inquiet, quand Ali Talibé, en grand honneur à Ségou, et qui alors était bourreau en titre, homme athlétique, mais à la figure bestiale et à l’œil féroce[194], s’avança par derrière, et d’un seul coup de sabre lui fit voler la tête. Le corps tomba en avant ; deux longs jets de sang s’élancèrent du col ; quelques convulsions agitèrent encore ce qui avait été un homme, et pendant qu’Ali essuyait son sabre dans l’herbe avec un calme atroce, tout mouvement cessait.
Cependant je m’inquiétais de ne pas voir revenir mes hommes ; dans le village on se battait toujours, une case se défendait, et malgré le feu qu’on introduisait par les toitures, l’ennemi ne se rendait pas encore ; ce ne fut que lorsqu’ils furent attaqués par les flammes que les malheureux défenseurs essayèrent de fuir et tombèrent un à un en sortant de leurs cases, frappés par la mitraille des fusils.
Vers une heure, je vis Samba Yoro rentrer épuisé, portant deux fusils ; je devinai un malheur. Alioun, le plus brave peut-être de mes hommes, était tombé ; il avait une balle dans le crâne. Cependant il respirait encore, il fallait le secourir. Je dis à Samba Yoro de chercher ses compagnons, il ne tarda pas à les réunir dans le village ; Dethié avait reçu une brique sur la nuque, il avait été contusionné par l’explosion d’un baril de poudre, avait eu ses vêtements traversés par les balles, mais c’était tout ; les autres n’avaient que des balles mortes. Vers trois heures, on m’apporta Alioun sur une porte de case qui servait de brancard. Il avait repris connaissance, mais il souffrait beaucoup ; la balle était logée dans l’os du crâne au beau milieu de la tête, et tellement encastrée, que d’abord le docteur crut qu’elle n’avait fait que déchirer la peau.
Vers quatre heures, les Bambaras avaient tous succombé ou à peu près ; dans le village on ne tirait plus que de rares coups de fusils. Quelques ennemis étant encore cachés dans les cases, on n’osait y pénétrer à cause de l’obscurité qui y règne, et on attendait qu’ils s’échappassent. Ahmadou se porta sur la gauche, puis derrière le village, sur la colline où la veille encore campaient les Bambaras. Je lui fis demander s’il y passerait la nuit, afin d’y transporter mon pauvre blessé, et sur sa réponse affirmative, j’envoyai chercher celui-ci ; mais presque aussitôt on commença la fusillade sur les broussailles. Les Bambaras qui s’y trouvaient avaient essayé de fuir dans l’Est, mais ils avaient rencontré les Peuhls, qui les avaient rejetés sur le village. Ils ne cessèrent de tirer que vers la nuit, et le tabala résonna constamment. Néanmoins on était harassé, on n’avait rien mangé depuis la veille, à l’exception de quelques gourous, ressource précieuse qu’on avait trouvée en abondance dans les cases du village. Malgré l’effet excitant de cette nourriture, chacun de ceux qui ne gardaient pas le village ou qui n’étaient pas au combat d’avant-garde dormaient d’un profond sommeil. A minuit on eut une alerte : deux Bambaras venaient d’être saisis ; ils poussaient des cris perçants. On crut un instant à une attaque du camp par les Bambaras ; une immense rumeur s’éleva au milieu des chevaux frissonnants. Quelques- uns s’échappèrent et leur galop à travers le camp ajouta à l’illusion. Surpris dans notre sommeil, la main sur nos armes, nous fûmes aussitôt debout, et mon premier soin fut de sauter près de mon cheval qui était tout sellé, afin de l’empêcher de s’échapper. Mais bientôt tout se calma, et la voix des griots s’éleva dans le calme de la nuit, criant de rester en repos. Dès lors le silence ne fut plus troublé que par quelques coups de fusil dans le village ou aux avant-postes, par le son redoublé du tabala ; et la fusillade des Bambaras se ralentit, indiquant l’épuisement de leur poudre.
Mon pauvre blessé allait mieux, nous conservions encore l’espoir de le sauver et j’achevai ma nuit sans me réveiller, malgré les impressions d’horreur dont j’avais fait provision pendant cette journée.
1er février 1865.
Le jour paraissait à peine que toute l’armée se transportait dans les broussailles pour en finir ; on y trouva les Bambaras sans défense et on en fit une horrible boucherie. Une bande de quatre-vingt-dix-sept, espérant peut-être dans la clémence des vainqueurs, posa les armes et sortit d’une broussaille en criant : Pardon ! (Toubira !)
Ils furent aussitôt conduits à Ahmadou, entre deux rangs pressés de Sofas. On les interrogea longuement. Ils dirent qu’ils avaient été envoyés de Sansandig ; d’autres avaient dit être venus de Boushé, de Sarrau et même de Ségou-Sikoro. Tous furent livrés au bourreau, et Ahmadou, supposant que ce spectacle pouvait m’intéresser, envoya un Talibé me prévenir afin que je pusse y assister ; mais je ne me sentais pas le cœur de supporter une pareille émotion. Les exécutions déjà trop nombreuses de la veille m’avaient agité et je me privai de ce spectacle ; seulement le soir, en voulant me rendre compte du nombre des morts, je passai près du champ des suppliciés ; on les avait conduits là, tous bien serrés par la foule et tenus simplement par des bras humains ; au milieu du cercle s’était placé le bourreau, qui avait commencé à abattre les têtes, au hasard, sans ordre, comme elles passaient à portée de son bras. Quelques-unes n’étaient même pas détachées du tronc, et, chose curieuse, elles avaient presque toutes le sourire aux lèvres. Les yeux qui n’étaient pas fermés avaient dans leur immobilité une expression indéfinissable qui me fit longtemps réfléchir. Faut-il donc croire qu’au seuil d’une autre vie, ces martyrs de la barbarie et de l’islamisme, qui se battaient sans savoir pourquoi, qui ont été massacrés si cruellement, ont eu une apparition, qu’une lueur immense s’est produite dans leur intelligence et qu’un horizon nouveau s’est étendu devant leurs yeux ?
Cette pensée m’obséda longtemps et je ne me détachai pas facilement de ce lieu d’horreur.
Au jour j’avais commencé avec le docteur une tournée de blessés ; déjà la veille il en avait opéré bon nombre ; malheureusement, manquant d’instruments et réduit aux ressources de sa trousse, il y en avait beaucoup pour lesquels il ne pouvait rien. Je l’aidais de mon mieux dans ces extractions de balles toujours si douloureuses pour le patient. J’eus là l’occasion de remarquer encore une fois combien le système nerveux des noirs est moins développé ou moins sensible que le nôtre ; c’est à cela qu’ils doivent de supporter facilement les opérations, de même qu’ils doivent au climat d’en guérir d’une façon merveilleuse et dans des cas désespérés.
Tout en secourant les blessés, nous visitâmes le village, opération non sans danger, car dans quelques rares maisons on tirait encore et on était exposé à recevoir une balle destinée à un Bambara fuyant. Mais depuis la veille trop de balles avaient sifflé à nos oreilles pour que cela nous arrêtât, et bien que leur musique m’ait toujours fait secouer la tête ou saluer, comme on dit vulgairement, elle ne m’a jamais empêché d’aller où j’avais l’intention de me rendre.
Il est impossible de décrire le spectacle que présentait Toghou. Dans les maisons, dans les rues, les cadavres étaient étendus dans toutes les positions. Dans le réduit où l’on s’était si longtemps défendu, chaque case était transformée en un charnier infect. Les toitures enflammées par le haut avaient brûlé des centaines de malheureux, dont les cris sourds avaient seuls révélé l’agonie. Dans quelques cases on s’était pendu de désespoir ; à une porte de la ville plus de cinq cents cadavres étaient couchés les uns sur les autres ; c’était la porte attaquée par les Talibés. Plus tard j’allai dans les broussailles ; on peut dire que tout le village et ses environs n’étaient qu’un champ de morts, et le lendemain, lorsque de dessous les décombres enflammés du village on eut tiré ces cadavres à demi brûlés et qu’on les eut portés dans la plaine, l’odeur infecte qui s’en exhalait empestait l’air à une longue distance. Certes, c’est rester au-dessous du vrai que de dire que deux mille cinq cents Bambaras avaient péri là, et plus tard, quand les Peuhls revinrent à cheval, leurs lances encore sanglantes témoignèrent des coups portés par eux aux fugitifs. Ahmadou envoya visiter le terrain de leurs exploits, et on m’affirma qu’ils en avaient tué beaucoup. En somme, d’une voix unanime on reconnaissait que depuis le commencement des guerres d’El Hadj, sauf à Oïtala, on n’avait pas vu pareil massacre. Quant aux pertes d’Ahmadou elles étaient presque insignifiantes : on ne comptait pas cent morts et deux cents blessés.
Il faut, du reste, avoir vu les fautes commises par les Bambaras pour comprendre cette disproportion de pertes. S’ils eussent attendu derrière leurs murs, le résultat eût été bien différent, et Ahmadou fût peut-être retourné à Ségou avec un échec de plus, car ce village était prodigieusement riche et pouvait soutenir un long siége. Il y avait de la poudre et du mil en quantités immenses, sans compter toutes les autres substances nutritives, telles que haricots, riz, etc.
Pendant toute la première nuit, on avait mangé dans le village les poules, les chèvres et les moutons, et quand on songe qu’une armée de plus de dix mille hommes avait vécu là-dessus, on ne s’étonnera pas que le lendemain je n’aie pu trouver un seul poulet. En revanche, tout le monde mâchait des gourous. Beaucoup avaient rempli leurs sacs de cauris, et le butin était tel, qu’on ne pouvait l’emporter.
Ahmadou entra dans le village vers dix heures, et vint s’installer dans la case du chef. Nous habitions en face de lui, et on disait qu’il allait passer là trois jours. Chacun appréciait à sa manière le résultat de la victoire ; l’opinion générale était que Mari était à tout jamais perdu et qu’il ne pourrait plus réunir d’armée. C’était aussi la nôtre, mais nous comptions sans les fautes d’Ahmadou. Si, profitant de sa victoire, il fût allé en ce moment avec une armée enthousiaste tomber sur Sansandig, il l’eût sans doute enlevé, et alors il était maître du pays ; mais dès le lendemain, cédant aux sollicitations de tous ses amis, avides de partager le butin, il rentrait à Ségou.
Ahmadou m’avait fait remercier de ce que j’avais fait pour sa cause et il s’était occupé de nous procurer de quoi manger, ce qui n’était pas facile dans un village pareil. Après nous avoir envoyé une jambe de bœuf, il donna sa canne à Souleyman pour qu’il parcourût le village et prît pour nous ce qu’il trouverait, sel ou autre chose. En somme, nous n’eûmes qu’à nous louer de lui, et, au moment du départ, il nous fournit une compagnie de Sofas pour porter mon pauvre Alioun, que je fis placer sur un lit (tara) du pays. Sans doute, tout cela ne se faisait pas facilement, mais cela se faisait, et c’était beaucoup. Le départ du village fut difficile. Chacun se chargeait de bagages ; quelques-uns avaient envoyé chercher des ânes pour porter le butin, et c’était un spectacle bien curieux que ces guerriers de la veille transformés en marchands de vieille ferraille. Tout leur était bon : ceux-ci portaient des calebasses de hautes formes, ceux-là des sacs de mil, des chandeliers du pays, tiges de fer munies d’une ou plusieurs coquilles, dans lesquelles on brûle une mèche de coton qui trempe dans l’huile d’arachides ou le beurre de Karité ; d’autres enlevaient une porte, des fusils, des lances, des haches ou des outils de forgeron et de tisserand. Les uns avaient du coton, d’autres du tabac ou des boules d’indigo ; et puis venaient la file ou plutôt les files de captifs. Dire ce qu’il y en avait, je ne le pus qu’à Ségou quand on fit le partage. Environ trois mille cinq cents femmes ou enfants étaient là, attachés par le cou, lourdement chargés, marchant sous les coups des Sofas. Quelques femmes, trop vieilles, tombaient sous leur fardeau, et refusant de marcher, furent assassinées. Un coup de fusil dans les reins et ce fut fini ; je fus contraint de voir cela et il me fallut rester calme et ne pas faire sauter la tête au misérable qui venait de commettre ce crime. Nos laptots et quelques Talibés même en étaient indignés, mais c’était l’exception, et la masse passait, et avec un geste de dédain ne trouvait que cette épitaphe : Keffir ! Et ceux qui commettaient ces atrocités, qu’on le sache bien, c’étaient eux-mêmes des Keffirs, des Bambaras, des esclaves de père en fils, d’anciens esclaves des Massassis du Kaarta ou des Courbaris de Ségou qui avaient eu leur sauvagerie et leur cruauté doublées d’une teinte d’islamisme tel qu’on le prêche en Afrique. Que ces quelques mots puissent servir à faire apprécier la situation intérieure de ces pays et soient utilisés par ces philanthropes qui veulent laisser la civilisation marcher d’elle-même et se refusent à l’imposer par la force ! Nous passâmes ce même jour devant Marcadougouba. Ahmadou refusa de s’y arrêter ; on entendait pleurer dans le village : c’étaient les mères et les veuves des Bambaras révoltés, car ce village avait, comme tous les autres, fourni ses contingents à Mari, et du moins les vainqueurs n’empêchaient pas, comme nous l’avons vu faire en Europe, les sœurs et les mères de pleurer leurs frères et leurs enfants. On continua la marche jusqu’à Bafoubougou, où l’on campa dans les broussailles. Mon premier soin fut de me baigner au fleuve ; puis après, il fallut préparer le souper, assez maigre d’ailleurs. Une poule tuée in extremis trempa notre couscous, et telle était notre fatigue que le soir, Ahmadou nous ayant envoyé un superbe poisson, personne n’eut le courage de le faire cuire. Au milieu de ses épreuves, notre pauvre blessé allait mieux et nous avions bon espoir.
3 février 1865.
Le 3 février au jour, on se mit en route ; la marche était triomphale : à chaque village on faisait de la fantasia ; des députations venaient féliciter Ahmadou, et les griots s’égosillaient à chanter sa victoire. Tandis que les coups de fusil des villages répondaient en sourdine aux coups éclatants des fusils des Sofas qui, chantant et dansant, tourbillonnaient autour du roi ; tandis que les Talibés venaient à tour de rôle le saluer, Ahmadou, à cheval, son turban relevé sur la bouche, restait calme, et un pied passé par-dessus la selle, récitait son chapelet ; mais son œil brillait et la joie du triomphe illuminait ce qu’on voyait de sa figure.
Enfin, à Ségou-Sikoro, où nous arrivâmes vers dix heures, Oulibo sortit avec tous ceux qui étaient restés à la garde de la ville et vint au- devant d’Ahmadou. La ville était en délire : sur le toit des maisons, les esclaves chantaient, dansaient, battaient des mains, et c’est à peine si, au milieu de la joie générale, on faisait attention à celles qui pleuraient un frère ou un époux. La fusillade devenait de plus en plus vive et dangereuse, car les fusils chargés outre mesure rendaient le bruit du canon, mais éclataient et blessaient ceux qui les tiraient, ainsi que leurs voisins. Je me séparai de la foule, et, suivi de Boubakary Gnian qui était venu au-devant de moi, je tournai le village et rentrai par la porte de l’Ouest. Dans la rue, les femmes et même celles qui jusqu’alors nous avaient à peine regardés, nous donnaient la main par-dessus les murs de leurs maisons ; d’autres, des voisines, venaient nous saluer ; enfin, on peut dire que ce jour on n’aurait trouvé personne à Ségou qui ne nous fût sympathique, sauf peut-être Mohammed Bobo.
10 février 1865.
Ce ne fut que vers deux heures qu’Alioun arriva avec ses porteurs. Je le fis installer immédiatement. Avec les tentes, on lui fit une chambre sous le hangar ; le docteur le pansa, et ce ne fut qu’alors qu’on reconnut l’existence de la balle dans le crâne où elle s’était incrustée. — Le lendemain, elle fut extraite, mais, hélas ! notre pauvre compagnon ne devait pas aller loin ; le 10, après une mauvaise nuit, une hémorragie terrible se déclara, le cerveau s’embarrassa, peu à peu le froid gagna les extrémités ; à 11 heures, il était sans connaissance, et à 1 heure 3 minutes, la respiration sifflante, le hoquet disparurent, et le cœur cessa de battre. J’envoyai tout de suite prévenir Ahmadou. Il répondit qu’il prierait Dieu pour Alioun, qui était mort, comme un musulman doit mourir, en combattant pour Dieu ; et vers deux heures et demie, arrivèrent deux marabouts qui n’étaient rien moins que Tierno Alassane, chargé de laver le corps et de l’ensevelir, et Alpha Ahmadou, qui devait faire les prières. On traitait mon pauvre compagnon comme un chef ; il allait être conduit en terre par un général et un prince. Je donnai une belle pièce de coton blanc pour servir de suaire ; on enleva le corps et on le porta en plein air près de la petite mosquée d’Alpha Ahmadou. Il fut posé sur une claie au-dessus d’un grand trou, et pendant qu’on creusait une fosse très-étroite d’un mètre de profondeur, Tierno Alassane lava le corps avec ses adjoints. Puis, il l’enveloppa dans l’étoffe de manière à former une espèce de bonnet sur la tête. La prière alors commença : le vieil Alpha se mit devant, debout ; tous nos amis qui avaient suivi le corps se placèrent sur deux rangs derrière lui. Il récita les prières à haute voix, et je remarquai que, si on les accompagne de mouvements analogues à ceux du salam, il n’y a pas de génuflexions. Puis, une fois cela terminé, on descendit le corps dans la tombe, en le plaçant sur le flanc droit et la figure tournée vers l’Est ; ensuite, on remplit la fosse de terre qu’on pila fortement, et on mit des épines dessus. Pendant toute la cérémonie, je m’étais tenu un peu à l’écart ; je suivais des yeux la dépouille de mon pauvre compagnon, et c’est un devoir pour moi de rendre à sa mémoire un hommage mérité.
Alioun était doux, fidèle, dévoué, c’était un modèle sous tous les rapports ; musulman fervent, il avait apporté dans le combat où il avait succombé, un courage qui avait fait l’admiration de tous, et son souvenir restera parmi tous ceux qui l’ont connu comme celui d’un brave.
Une fois mon pauvre compagnon en terre, je rentrai à la case, où j’eus à acquitter les frais de son enterrement, qui, discutés par Samba N’diaye, furent ainsi réglés :
2000 cauris à Alpha Ahmadou pour les prières ;
3000[195] à Tierno Alassane et aux gens qui avaient lavé le corps ;
1500 à ceux qui avaient creusé la fosse.
Dès le 4 février, on avait commencé à compter le butin et à en faire le partage. Ahmadou fit durer ce partage, car il réclamait des captifs volés par les Sofas ; après les captifs, on partagea les chiffons, satalas et ustensiles qui avaient été rapportés. Pour moi, je fis remettre à Ahmadou les lances, fusils, haches pris par mes hommes aux Bambaras tombés sous leurs coups, et, de plus, deux captives ramassées par Dethié N’diaye. Ahmadou voulut nous en faire cadeau, mais je lui répondis que je ne pouvais autoriser mes hommes à vendre des captifs pour s’en partager la valeur. Il dit alors qu’il leur ferait un cadeau, et plus tard, les deux captives furent données à Samba N’diaye.
Dès que nous fûmes rentrés à Ségou, je m’inquiétai d’avoir des nouvelles de Nioro et de Bakary Guëye, et rien de bon n’apparut de ce côté. Une ou deux fois on nous dit qu’une caravane arrivait de Nioro, et nous espérions que Bakary serait avec elle ; mais au bout de quelques jours, la caravane devenait un conte, comme il s’en fait tant dans ce pays. Ce qu’il y avait de plus positif, c’est que les caravanes qui, de Yamina, allaient faire du commerce à Touba et à Kiba, étaient souvent attaquées par les rôdeurs bambaras, qui ne craignaient pas de s’avancer jusqu’auprès des villages d’Ahmadou.
Le vieil Abdoul, que nous allions voir de temps à autre, nous affirmait que Bakary était avec l’armée de Tierno Moussa, et que si ce dernier ne craignait qu’il fût pillé, nous l’eussions vu arriver depuis longtemps ; mais toutes ces paroles ne l’amenaient pas, et nous connaissions maintenant assez le vieux Tierno pour savoir ce que valaient ses assurances. Pendant de longs mois, nous attendîmes en vain, toujours bercés d’espérances qui s’évanouirent peu à peu jusqu’au jour de la délivrance.
[Décoration]
[Note 193 : Prière musulmane : « Dieu est grand ; Mahomet est son prophète. » Je l’écris comme on prononce à Ségou.]
[Note 194 : Il est assez intéressant d’étudier la mobilité de la physionomie des noirs. Cet Ali, qui, dans ce moment, m’avait paru avoir le regard féroce, était habituellement l’homme le plus calme de Ségou, et son regard voilé avait une douceur incroyable.
Il en était de même d’Ahmadou, qui, dans certains moments, avait une grande douceur, dans d’autres, une grande dureté de physionomie.]
[Note 195 : On donne généralement un bœuf, qui vaut au moins 5 à 6000 cauris.]
CHAPITRE XXX.
Difficulté d’obtenir une audience pendant le partage du butin. — Le fils de Maoundé est mort. — Ce qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le docteur est malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — J’entre en relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin de février. — Massiré apporte des certitudes fâcheuses sur l’état de la route de Nioro. — Fête du Cauri. — Je n’ai plus de quoi faire aucun présent à Ahmadou. — Samba Yoro pris d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je demande à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — Diverses nouvelles. — On prépare une expédition. — J’apprends la mort de Cheick Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou.
13 février 1865.
Mon pauvre Alioun était mort et une tristesse immense s’était emparée de moi. Je sollicitai une entrevue d’Ahmadou ; mais, occupé du partage des dépouilles des Bambaras, il refusa en m’ajournant.
Ce partage n’en finissait jamais, parce que chacun cachait les captifs qu’il avait ramassés et n’en livrait qu’une partie. Alors Ahmadou se fâchait, faisait appeler les Sofas chefs et leur ordonnait de livrer, qui 8 captifs, qui 10, qui 40, en proportion de ce qu’il supposait qu’on avait volé. Mais les captifs n’avaient garde d’obéir et opposaient un non possumus, qui est la grande force des noirs, comme de bien des blancs, force d’inertie qui paralyse tout.
Pendant ce temps, nous recevions des détails sur Mari. On l’avait d’abord dit réfugié à Sansandig, mais ce bruit fut bientôt démenti ; il avait fui dans le Kaminian Dougou, en faisant un grand détour, et il avait donné pour motif de sa défaite la stupidité de ses hommes qui n’avaient pas voulu se battre et avaient jeté des briques aux Talibés au lieu de leur envoyer des coups de fusil.
La vérité est qu’on n’avait jeté des briques que lorsqu’on avait manqué de poudre et de flèches, car les Bambaras se servent encore de l’arc et des flèches, qui ne sont pas empoisonnées, bien qu’on l’ait souvent prétendu.
A ce combat, un déserteur des rangs d’Ahmadou avait succombé. C’était le fils de Maoundé, le chef des Kagoros du Bakhounou.
Lorsque El Hadj s’empara du Bakhounou à son premier séjour dans le Kaarta, Maoundé s’étant rendu, il l’emmena avec lui en quelque sorte comme otage, et Maoundé le suivit au siége de Médine, à Koundian et dans le Fouta ; puis, de retour à Nioro, El Hadj, pensant que désormais ce chef lui serait dévoué, le replaça comme chef dans le Bakhounou et emmena à sa place son frère, chef de Bagoyna, et père de ce Daouda Gagny que je retrouve à Ségou, venant solliciter des secours et retenu comme moi. Le fils de ce Maoundé était dans la caravane avec laquelle j’étais arrivé au Niger, et là, il lui avait pris fantaisie de venir saluer Ahmadou, qui, suivant son habitude actuelle, l’avait prié de lui tenir compagnie. Maoundé fils, pris dans son piége, sollicita souvent de retourner dans ses foyers ; mais n’ayant pu l’obtenir et apprenant que son père s’était révolté depuis peu dans le Bakhounou, il avait déserté et était allé se joindre à Mari au moment où on avait appris qu’il était à Toghou. Son corps avait été reconnu parmi les morts.
Il avait été décapité par Mari, qui, en entrant à Toghou, y avait trouvé l’Almami de Boushé et quelques Talibés et les avait fait tuer tout de suite ; puis, Maoundé étant arrivé, il l’avait accusé d’être un espion, et sans plus informer, il l’avait fait tuer.
Du reste, ce Maoundé n’était pas le seul déserteur ; quelque temps auparavant, un griot nommé Soulé Kandi, un des plus riches de Ségou, et en quelque sorte un des plus choyés d’Ahmadou, avait disparu ; on le savait aussi chez Mari ou à Sansandig. Ce Soulé Kandi, bien qu’homme libre, s’était fait griot et sofa d’Ahmadou ; il couchait toutes les nuits devant la porte de son maître. Le motif de sa désertion était un mystère sur lequel on donnait beaucoup d’explications et entre autres celle-ci : on prétendait qu’il avait eu des relations avec une femme de l’intérieur de la maison d’Ahmadou, et qu’elle était enceinte ; qu’il s’était effrayé de la colère d’Ahmadou, et s’était sauvé.
D’autres disaient qu’il avait trahi en secret Ahmadou, et que celui-ci furieux avait fait venir deux sofas, avait fait creuser une fosse dans sa cour intérieure en leur défendant de le dire ; que Soulé Kandi l’ayant su, avait pensé que c’était pour lui, s’était sauvé, et qu’en l’apprenant, Ahmadou avait fait couper le cou aux deux sofas qui avaient dû, l’un ou l’autre, commettre une indiscrétion.
Ces bruits circulèrent en ville, mais rien ne fut démontré.
En attendant, soit contre coup de toutes nos émotions, soit fatigue extraordinaire causée tant par l’expédition que par les soins qu’il donnait aux blessés, le docteur était tombé malade ; il avait une fièvre lente, et les chaleurs qui arrivaient à grands pas nous fatiguaient beaucoup.
15 février 1865.
Le 15 février, un homme arriva de Bagoyna avec toute sa famille ; il venait s’établir à Ségou. Il confirmait de la plus triste façon le bruit de la révolte de Bakhounou, entre Bagoyna et Nioro. On y était menacé par les Maures Askeurs et Oulad el Rhouizi, auxquels s’était allié Amady Sambouné, chef des Peulhs à Hofara. De Bagoyna jusqu’à Yamina, cet homme avait été réduit à passer par les broussailles, presque tout le pays étant révolté ; il disait que nos envoyés étaient toujours à Nioro. Ces nouvelles si tristes pour nous étaient accompagnées d’espérances. Ainsi, on disait qu’Amady Sambouné voulait se soumettre, qu’il ne s’était révolté que par crainte des pillages des Maures, contre lesquels il n’était pas assez fort, ses villages n’étant que des goupouillis et sa fortune étant en troupeaux, mais qu’il voulait payer le tribut à Ahmadou, etc., etc. Tout cela était fait pour entretenir la confiance du public ; mais le fait certain c’était qu’Amady Sambouné, qui était fils d’une Mauresque et d’un Peuhl et n’avait jamais caché ses sympathies pour les Maures, venait enfin de jeter le masque.
Quelques jours après, nous avions une alerte à Ségou : on prétendait qu’une armée attaquerait Bamabougou. Cette nouvelle était invraisemblable, et en effet elle fut démentie le lendemain ; c’étaient, au contraire, les gens de Velentiguila qui, voyant quelques chevaux de Talibés paître sur les bords du fleuve, avaient cru à la présence d’une armée d’Ahmadou et avaient battu le tabala. De là venait l’émotion qui s’était produite.
A ce moment, Quintin allait mieux et moi plus mal : j’étais repris par les douleurs hépatiques et mon état se compliquait d’un rhumatisme du genou qui me faisait horriblement souffrir ; je commençais à me décourager.
Cette expédition si meurtrière n’amenait pas la soumission du pays comme je l’avais espéré, et on commençait à parler d’une autre expédition qui devait avoir lieu après le Cauri.
22 février 1865.
Comme pour confirmer ce bruit, Ahmadou faisait des dons à l’armée : le 22 février, il donnait aux Talibés 200 bœufs et 1 million de cauris. Quelque temps après, il en donnait autant aux Sofas.
Ce fut à cette époque que j’entrai en relations avec Sidy Abdallah. J’allai lui faire une visite pour avoir quelques nouvelles que devaient apporter des Maures venus de Tichit ; mais je ne pus rien savoir. Ils étaient venus avec leurs chameaux à travers les broussailles et sans passer à Nioro. Sidy Abdallah me reçut très-bien, et dès cette époque, nos relations devinrent de plus en plus amicales. De temps à autre, il me donnait des dattes qu’il recevait de Tichit, et quelquefois des gourous, et moi je lui donnais pour ses femmes de l’ambre, du corail ou de la cornaline, parfois un peu d’argent. Je le reconnaissais d’ailleurs comme un des hommes les plus intelligents du pays ; je savais qu’il avait un grand empire sur Ahmadou, par cela même qu’il affectait de n’en pas avoir : il était donc de bonne politique de bien vivre avec lui.
A mon grand chagrin, on commença alors à diminuer le lait qu’on devait nous fournir journellement, et malgré mes réclamations et les ordres qu’elles provoquèrent de la part d’Ahmadou, le lait n’augmenta plus ; je me vis contraint d’en acheter très-souvent, car c’était la meilleure partie de notre nourriture, et cela vint ajouter à la gêne que j’éprouvais.
La fin de février fut remarquable par une grande pluie, qui rafraîchit le temps, au point de nécessiter de notre part l’emploi de vêtements de drap ; l’année précédente, à Banamba, à la même époque, nous avions eu une petite pluie, mais ici c’étaient de belles et bonnes averses.
L’effet le plus désagréable de ces pluies anormales était sans contredit de faire fuir les vendeurs du marché, qui devenait désert et sur lequel nous ne pouvions rien trouver à acheter. Les bouchers n’avaient pas tué, les Somonos n’avaient pas pêché, et sans un mouton qu’Ahmadou nous avait donné quelques jours auparavant, nous eussions été condamnés à jeûner ou à peu près.
26 février 1865.
Le 26 février 1865, Massiré, qui était allé vendre diverses marchandises sur les marchés des environs de Yamina, revint. Il nous apportait de fâcheuses certitudes sur l’état politique du pays. Outre que personne ne venait de Nioro et que la route était coupée ; aux environs de Yamina, les Bambaras, par leurs razzias, ne justifiaient que trop la garnison qu’Ahmadou maintenait dans cette ville. Massiré, pour sa part, l’avait échappé belle quelques jours auparavant, en venant de Kiba à Yamina avec une quarantaine de Diulas, leurs captifs et leurs ânes chargés de pagnes et autres marchandises ; ils avaient été attaqués par des Bambaras et des Maures entre Kiba et Kéréwané, et bien qu’armés de fusils, ils n’avaient pas tenté de résistance. Les Maures en avaient tué quatre, en avaient pris plusieurs, ainsi que la plupart des femmes, les armes et les bagages, et Massiré, lourdement chargé de peaux de bouc et de cauris, n’avait dû d’échapper qu’à la rapidité de sa course. On supposait que ces Maures, qui avaient déjà commis d’autres pillages dans les environs, étaient des Tchappatos[196] de Goumbou (Bakhounou).
La pluie dura jusqu’au 28 février, jour de la fête du Cauri. Je profitai de cette occasion solennelle pour envoyer saluer Ahmadou, mais je n’avais plus de quoi lui faire un cadeau. La fête fut une répétition de celle de l’année précédente, à l’exception des costumes de la garde d’Ahmadou, qui n’étaient pas bariolés, sans doute à cause du mauvais temps de la veille, qui n’avait pas laissé le temps de sortir les défroques des magasins.
Les princes étaient habillés. Ahmadou avait un manteau de drap blanc brodé de soie bleue et jaune, Aguibou, un manteau de velours jaune safran, et les autres à l’avenant.
Je ne restai à la fête que jusqu’au moment du palabre, et alors je rentrai en ville, non sans difficulté, car Ahmadou avait donné l’ordre de ne laisser entrer personne, afin d’empêcher qu’on ne le quittât après le salam. Mais on finit par comprendre que cet ordre ne me concernait pas et j’obtins de passer. Pendant ce temps, Ahmadou réclamait les Kouloulous et disait qu’il voulait réunir une armée ; que toutefois il ne le ferait que quand on aurait rendu tout ce qu’on avait volé, et que, par conséquent, si on ne remettait pas les Kouloulous, c’est qu’on voudrait l’empêcher de former une armée et qu’il saurait alors qu’on avait peur d’aller se battre. Puis après, passant à un autre ordre d’idées, il dit qu’il ne fallait pas faire de coupure à la figure des enfants qui naissaient, comme le faisaient les Keffirs, qu’il ne convenait pas que les femmes se fissent des coiffures hautes avec des chiffons à l’intérieur[197], qu’on ne devait pas laisser les femmes mariées aller dans la rue ni au marché, et enfin que les Talibés devaient venir faire le salam à la mosquée au lieu de le faire chez eux, qu’on abandonnait la mosquée et que ce n’était pas bien.
Comme on le voit, c’était, à peu de variantes près, le palabre de l’année précédente ; mais un fait qui m’avait bien fait rire s’était produit au début. Ahmadou, voulant faire dégager la place du palabre pour les Talibés, avait dit de faire écarter les Bambaras, et ceux-ci se prenant de peur et croyant peut-être qu’on allait les fusiller, s’étaient sauvés de toute la vitesse de leurs jambes dans le village des Somonos.
Le soir, Samba Yoro fut pris d’hémoptysie. Il vomissait du sang. Heureusement le docteur avait du perchlorure de fer et il parvint à arrêter le mal assez rapidement.
Mars 1865.
Le 1er mars, nos laptots allèrent souhaiter la fête à Ahmadou, qui les reçut bien, leur donna 20000 cauris, et, sur ma demande, me fixa une audience pour le vendredi 3 mars. Mais quand je m’y présentai, Ahmadou trouvait, avec juste raison d’ailleurs, que le temps était froid, et il ne voulut pas sortir de sa case. Plus tard, il vint sous les arbres de la porte de son père, mais je ne pouvais lui dire là ce que j’avais à lui demander. Je lui fis rappeler mon audience ; il me remit au lendemain matin, puis le lendemain matin je fus renvoyé à l’après-midi.
Enfin, le 4, je fus reçu, et après qu’il eut réglé une affaire de Bambaras, j’échangeai les politesses et lui exposai que depuis deux mois et demi les courriers étaient à Nioro, que j’étais malade et que je pouvais tomber d’un jour à l’autre pour ne plus me relever ; que lorsque j’avais accepté d’attendre le retour de Bakary, j’avais entendu que la route était libre et qu’ils reviendraient sans difficulté ; que si je venais à mourir, on dirait que c’était sa faute et que je demandais à partir.
J’insistai longuement, lui disant que, dans l’état du pays, je ne pouvais partir sans son secours et son consentement, et qu’en me retenant il prenait une grande responsabilité.
Ahmadou répondit qu’un homme était venu de Nioro, le mois précédent, et qu’il ne croyait pas que Bakary y fût ; qu’il ne pouvait m’autoriser à partir, mais que nous pouvions envoyer un autre courrier.
Je répondis que j’étais sûr que mes envoyés se trouvaient là ; et comme avec la même vivacité que moi, il me dit qu’il était sûr du contraire, je lui répétai ce que je tenais de Daouda Gagny.
« Quant à cela, dit Ahmadou, tu as peut-être raison. J’ai reçu une lettre de Nioro, de Mustaf[198] ; il me dit que trois blancs sont là, envoyés par le gouverneur, qui leur a ordonné de ne pas partir avant de m’avoir vu ; que ces blancs portent deux fusils magnifiques, deux burnous, deux bonnets et un sabre ; que ces objets sont tellement beaux, qu’on n’a jamais vu les pareils dans le pays ; que Mustaf demande s’il faut envoyer ces hommes à Ségou et que lui n’a pas encore répondu. Mais, ajouta-t-il, ce ne sont pas tes envoyés, mais des blancs, et tant que la réponse du gouverneur à la lettre que je lui ai écrite ne sera pas venue, il ne peut être question de partir. »
Je discutai longtemps ; Ahmadou, comme d’habitude, ne cédait rien, et j’en vins à lui demander de faire partir Seïdou pour aller chercher ces envoyés, promettant qu’alors j’attendrais son retour.
Il accorda, mais sans fixer l’époque du départ, sous prétexte de chercher un guide.
Malgré ces assurances, une fois rentrés chez nous, nous finîmes par nous convaincre que c’était bien Bakary qui était arrivé, accompagné de deux laptots supplémentaires que j’avais demandés dans ma lettre au gouverneur. C’était, du reste, l’avis général, et considérant que les noirs écrivent, avec des caractères arabes, des lettres où sont mêlés le plus souvent des mots arabes avec des mots peuhls ou soninkés et bambaras, je pensai qu’on pouvait avoir commis un contre-sens en lisant la lettre de Mustaf.
Cependant, puisque Ahmadou ne voulait pas nous lâcher, il fallait essayer de faire partir notre courrier Seïdou, et j’écrivis différentes lettres ; puis le 6 mars, je fis demander à Ahmadou si son intention était de faire venir tout de suite les envoyés qui étaient à Nioro, parce que, si la route était trop mauvaise, ils pourraient laisser leurs bagages et marchandises à Mustaf, et que, en définitive, je croyais bien que ce devaient être mes hommes.
Ahmadou me fit répondre de ne pas me presser ; que l’homme qui devait accompagner Seïdou n’était pas prêt, ayant quelques affaires à régler, et que, quant aux cadeaux, il verrait cela au moment du départ. Et il dit cette fois qu’il était sûr qu’il y avait deux blancs et trois laptots ; que ces blancs n’étaient pas, du reste, des blancs comme nous, mais de race mélangée.
Ceci me donna à réfléchir ; je me pris à penser que, poursuivant ses idées d’extension vers le Niger par le moyen de consulats, le gouverneur avait peut-être envoyé deux mulâtres pour continuer ma mission tout en faisant du commerce ; et, de fait, c’eût été une excellente idée si le pays eût été plus tranquille. Mais nous étions dans l’erreur, et nous n’eûmes que bien longtemps après la clef de cette énigme. Aujourd’hui encore je me demande si, dans tout ceci, Ahmadou a été bien sincère, s’il a eu l’intention de faire partir mon courrier. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce courrier, comme on le verra, remis de semaine en semaine, de mois en mois, resta à Ségou.
Pendant quelques jours, diverses nouvelles des plus contradictoires circulèrent sur les affaires du Macina, où l’on disait que Tidiani avait pris Kaka, que Balobo était en fuite et El Hadj à Jenné.
Le jour même où l’on m’annonçait cette nouvelle, des hommes du Baninko venaient faire leur soumission. Ahmadou les recevait très-bien, et après avoir fait écrire sur un aloa[199] une formule de serment terrible, il la fit laver avec de l’eau qu’il fit boire aux Bambaras, en leur disant que, s’ils manquaient à leur serment, cette eau les ferait mourir. Cela était-il de la vraie religion musulmane ou du fétichisme ?
Les jours suivants, on annonçait que les Peuhls de Ségou avaient fait des razzias de certaine importance, et que les Bambaras ayant voulu, à leur tour, venir les attaquer, s’étaient fait chasser avec des pertes considérables.
Le fait était vrai, car on rapportait les fusils pris à l’ennemi.
10 mars 1865.
Le 10 mars, Sidy Abdallah me confiait, sous le sceau du secret, que Seïdou allait enfin partir, mais dans quinze jours seulement, avec des Maures de Tichit, qui étaient à Yamina. Cette bonne nouvelle était malheureusement inexacte, comme on va le voir, et cela ne prouvera nullement que Sidy Abdallah ait voulu me tromper ; car j’ai tout lieu de croire qu’Ahmadou changeait souvent d’avis, et il peut très-bien se faire qu’après avoir adopté cette idée, il n’ait plus voulu la mettre à exécution, comme cela arrivait en mainte occasion, au dire de tous ses conseillers, qui prétendaient que Bobo seul lui faisait faire ses volontés.
En attendant, nous apprenions que les Djawaras, casernés à Kenenkou (haut Niger), avaient été attaqués par les Bambaras. Ils les avaient chassés, disait-on, et on rapportait des fusils. Mais, peu après, le 17 mars, Ahmadou ordonnait à l’armée de se préparer à partir avec lui, et recommandait de faire du couscous pour la route, de préparer des sandales et des peaux de bouc pour l’eau.
Pour achever de brouiller toutes nos idées sur l’état du pays, on annonçait qu’Amady Sambouné, qu’on avait dit révolté, arrivait à Ségou se joindre à Ahmadou avec toutes ses bandes, et quelque improbable que fût ce fait, il prenait du crédit.
Presque à la même époque, on nous apprenait une nouvelle qui ne fut pas, comme la précédente, démentie après peu de jours, mais qui se trouva confirmée par tous les récits : c’était la mort de Sidy Ahmed Beckay, mort à Tenenkou (Macina), pendant la lune précédente.
Il paraît que la guerre, qui ne cessait pas dans le Macina, l’avait appelé à cet endroit et qu’il y était mort six jours après son arrivée. A ce sujet, on forgeait des nouvelles du Macina, où, comme toujours, El Hadj se reposait et Tidiani marchait de victoires en victoires.
Cette mort m’attrista. Sidy Ahmed Beckay avait été le protecteur, l’ami du docteur Barth ; c’était un homme éclairé et bon. Ces gens-là sont malheureusement rares en Afrique, surtout chez les Maures, et leur mort est un deuil pour ceux qui désirent de tous leurs vœux la civilisation de l’Afrique et voudraient y travailler de tout leur pouvoir.
[Décoration]
[Note 196 : Maures mélangés de sang nègre.]
[Note 197 : Pour soutenir le casque de cheveux.]
[Note 198 : Mustaf, esclave d’El Hadj, gouverneur de Nioro.]
[Note 199 : Aloa, planchette qui sert à écrire les prières arabes et tient lieu, pour les Talibés à l’école, de cahier d’écriture et de lecture.]
CHAPITRE XXXI.
Lenteurs des préparatifs de l’armée. — Je me décide à partir. — Ahmadou sort. — Séjour à Ségou Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — Influence de Tierno Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — Départ définitif. — Une soupe de poulet mort. — Aspect de Fogni. — Kamini. — Les Karités ou Sché. — Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à la gazelle, à la pintade et à la perdrix. — Nous allons au secours de Kenenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. — 25 chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kenenkou. — L’almami. — Départ pour Dina. — Assaut. — Je monte à l’assaut. — Belle conduite de Dethié. — Panique. — Deuxième assaut. — Deuxième panique. — Je reçois une balle morte. — Troisième retraite. — On cerne le village. — Fuite du village. — Nombreux prisonniers. — Exécutions nombreuses. — Conduite héroïque et cruelle d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus m’exposer.
20 mars 1865.
Cependant, comme Ahmadou se préparait à partir avec l’armée, je lui fis demander à partir aussi. J’avais tiré un trop grand parti de ma première expédition, au point de vue de la popularité, pour n’en pas faire une seconde. C’était d’ailleurs un moyen unique de voir le pays. Personne ne savait encore de quel côté irait l’armée. Tambo et Amady Boubakar disaient que c’était du côté de Nioro, pour dégager cette route ; d’autres, que c’était du côté du Baninko, à la poursuite de Mari qui rentrait à Touna.
Je fis dire à Ahmadou que je désirais l’accompagner. Il refusa d’abord, disant qu’Alioun avait été tué, que c’était trop déjà ; mais il finit, sur mon insistance, par consentir, et même si facilement qu’il était clair qu’il n’avait refusé que pour la forme. Il me fit dire de préparer beaucoup de couscous, et je me décidai, prévoyant de longues marches, à emmener une mule chargée de divers bagages.
Quant au départ de Seïdou, on n’en parlait plus, et à mes demandes Ahmadou ne répondait pas.
21 mars 1865.
Le 21 mars, tout le monde se préparait à partir. On ne devait laisser à Ségou qu’un homme sur cinq dans chaque compagnie. Pendant que cela occasionnait bien des disputes de la part de gens qui, étant désignés, ne se souciaient pas de partir, le docteur et moi nous raccommodions nos guêtres, nous recousions nos seuls souliers européens, gardés pour les grandes occasions, car depuis longtemps, dans la ville, nous portions les pantoufles du pays.
Je fis offrir à Ahmadou de lui prêter une mule et deux cantines pour ses bagages. Samba N’diaye m’avait demandé de faire cette démarche, mais Ahmadou, en remerciant, refusa ; je lui faisais aussi demander des gourous pour la route ; à ce moment ils étaient hors de prix à Ségou, Ahmadou lui-même n’en avait pas assez et faisait acheter tout ce qu’on en trouvait à des prix exorbitants ; à la place, il m’envoya un pain de sucre.
24 mars 1865.
Les divers corps se préparaient lentement ; les Bambaras surtout. Ahmadou, le 24, leur déclara qu’il saurait se passer d’eux, mais qu’il les retrouverait. Ils demandèrent quelques jours, et d’après cela nous pensions que le départ n’était pas très-proche, quand le samedi, 25 mars, à deux heures et demie, le tabala battit à la mosquée. Je hâtai mes préparatifs, tout en envoyant chercher un cheval pour le docteur. Ahmadou était déjà sorti. Samba N’diaye monta sur son cheval sellé pour moi, et fort mal à son aise sur ma selle et dans mes longs étriers, il courut demander le cheval du docteur. Ahmadou fit démonter un Sofa et envoya un petit cheval maigre, en disant qu’à Ségou Koro, où il allait camper, il en fournirait un autre.
Nous ne fûmes prêts à partir qu’à cinq heures et demie. La mule était très-chargée, nous marchions lentement. A Ségou Koro je rejoignis Tambo, qui m’avait demandé de lui porter son couscous et de faire cause commune pendant cette expédition ; il avait un contingent de huit hommes, au nombre desquels étaient Massiré et quelques autres Diulas, emmenés bien à contre-cœur par Ahmadou. Massiré avait si peu envie de se battre, qu’il s’établit d’avance gardien de la mule pendant les affaires qu’on pourrait avoir. Ces Soninkés étaient bien les plus grands paresseux que j’aie jamais vus, et il fallut toute l’amitié que m’inspirait Tambo pour que, vingt fois dans l’expédition, je ne me séparasse pas d’eux. Une fois campés, ils ne remuaient plus, laissant à mes hommes et aux esclaves de Tambo le soin de faire la cuisine, d’aller chercher de l’eau, du bois, de la paille, etc., etc. Tambo lui-même ne parvenait pas à les faire bouger, et j’obtenais quelquefois plus par l’ascendant que j’avais sur tous ; mais, en somme, à part Tambo et ses captifs, qui se débrouillaient bien, et au jeune neveu de Samba N’diaye nommé Mahmodou, les autres ne me servaient à rien, bien au contraire.
A notre arrivée à Ségou Koro, la nuit était close, et comme personne n’avait préparé nos logements, nous fûmes trop heureux de trouver un arbre inoccupé ; c’était un beau fromager, situé au centre de ce qui avait été un enclos et qui aujourd’hui renfermait à peine quelques misérables cases en paille. Des pilons à couscous, plantés en terre, nous servirent jusqu’au lendemain à attacher nos chevaux, qui se détachèrent plus d’une fois et hennirent toute la nuit, en raison du va- et-vient dont ce camp de nuit fut le théâtre. Aussi, nous ne pûmes dormir un seul instant ; de nombreux ânes, qui suivaient l’expédition comme porteurs de bagages, ou même comme monture, vinrent ajouter leur musique à celle des chevaux, et quand le jour arriva, j’étais déjà fatigué.
Mon premier soin fut de faire l’inventaire des vivres que chacun portait et d’en prendre l’administration ; car si j’eusse laissé faire, avec l’insouciance des noirs on aurait tout mangé en deux jours, et après, dans les marches, on eût crié et souffert. Cela ne se fit pas sans soulever quelques orages. Le jeune Mahmodou, bien que Samba N’diaye m’eût remis toute autorité sur lui, ne se pliait pas facilement : il avait le caractère très-indépendant et il me fallut avoir quelquefois recours à Tambo, qui avait sur lui une double autorité comme parent et comme sauveur à l’affaire de Toghou. C’était, du reste, un bon enfant, qui avait assez de cœur, et en le prenant par les sentiments, on pouvait en tirer beaucoup.
Le 27 mars il n’était pas encore question de départ. C’est à peine si l’armée se rassemblait. Sur la route de Ségou à Ségou Koro, c’était un va-et-vient continuel ; les captives et même les femmes venaient apporter à manger à leurs maîtres ou à leurs maris. Nous ne trouvions rien à acheter, et j’allais partir pour Ségou, à cheval, suivi de Boubakar sur la mule, quand Ahmadou nous envoya une jambe de bœuf, je ne parle pas d’un panier d’œufs sur lequel (il y en avait 100 au moins) nous n’en pûmes trouver une douzaine de bons. C’était déjà quelque chose ; mais afin de m’assurer des ressources pour quelques jours, je partis pour Ségou et j’y arrivais au moment où Bara, que sur sa demande j’avais laissé à la garde de la case, partait avec Marianne, la cuisinière des laptots, pour leur porter un couscous. — Je laissai Marianne continuer sa route et je remmenai Bara que j’envoyai m’acheter des poules, des oignons, du laloo pour le couscous ; puis je réparai quelques oublis : je laissai des cauris pour acheter de la paille pour les ânes, je pris un sac de mil, et, après m’être baigné, je retournai au campement, où je rentrai vers trois heures, ayant un bien beau coup de soleil sur les mains et le bas de la figure, qui du jaune étaient passés au rouge brique. Le soir, Ahmadou m’envoya trois poules et je dirais que tout allait bien, sauf le docteur qui s’était trouvé indisposé.
Quant au but de l’expédition, rien ne transpirait ; on savait seulement qu’Ahmadou avait emmené tous les forgerons, ce qui fortifiait tout le monde dans l’opinion qu’on irait très-loin.
28 mars 1865.
Le 28 mars, le docteur n’allant pas mieux, se décida à se purger. Rien n’annonçait encore le départ. Ahmadou avait renvoyé les contingents de Bamabougou et de Koghé qui n’avaient pas le chiffre voulu et étaient composés seulement de jeunes gens. — Cependant le soir les griots parcouraient le camp en criant à tue-tête : Hé Conou ouatambo dali diango Khoy ! ce qui veut littéralement dire : Eh ! l’armée, que personne ne sorte demain surtout ! et le 29, le tamtam de guerre résonna. Ahmadou fit le palabre ordinaire, le même qu’il avait fait à Toghou (c’est-à-dire lecture des guerres de Mahomet), suivi de la demande de restituer les Kouloulous volés dans les dernières expéditions. La restitution la plus importante fut une somme de 30000 cauris pris par un Talibé à Toghou et 200 boules d’ambre prises par un Poul.
Nous pensions qu’on allait enfin se mettre en route, mais le lendemain on se remit à compter les compagnies, et les griots le soir dirent de faire chercher les retardataires. Sur ces entrefaites, il s’éleva entre Ahmadou et les Talibés une querelle qui retarda encore le départ.
30 mars 1865.
Le 30 mars, plusieurs Talibés de haut parage, tels que Saada Bané, Amadi Boubakar et quelques autres Torodos des premières familles du Fouta, voulurent entrer chez Ahmadou ; et les Sofas de garde à la porte ayant voulu s’y opposer, ils voulurent forcer la consigne. Les Sofas de garde appelèrent les autres, qui vinrent à leur secours, et une bataille à coups de poings, qui allait devenir sanglante, s’engageait, quand Ahmadou vint en personne et ordonna aux Talibés de sortir de chez lui. Ceux-ci sortirent furieux et humiliés de voir qu’on leur donnât tort et d’avoir eu le dessous avec les Sofas qui, je dois le dire, les traitent parfois assez insolemment, imitant en cela les domestiques de bien des maisons européennes. Le soir ces Talibés allèrent trouver Ahmadou pour s’excuser, mais en faisant des conditions que celui-ci ne voulut pas même écouter. Aussi le lendemain, les choses s’aggravaient. Les cinq chefs mécontents ralliaient à eux de nombreux partisans mécontents depuis longtemps. Ahmadou ayant voulu faire un palabre, ne put obtenir d’eux aucune réponse, même en les interpellant directement. A ses questions, ils baissaient la tête et murmuraient des prières en défilant leur chapelet, opposant à la volonté de leur chef la force d’inertie dont il donne si souvent l’exemple.
Or, il s’agissait d’une chose capitale, c’était d’obtenir des Talibés la parole de descendre de cheval pour aller à l’assaut du village.
2 avril 1865.
Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la justice.
Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie, on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo.
Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en compagnie, en chantant le Lahilahi, Allah ; et les bagages passent derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse, il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du bouillon de poulet mort.
Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam. Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo, qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à le faire.
Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ; nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe, lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à chacun de boire à sa soif.
Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina.
Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre, et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre. Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails, dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte.
Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ; le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à 2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve.
Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient plantés que de schés (Karités), dont quelques-uns étaient d’une taille remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de quelques-uns ne laisse pas d’être agréable.
Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres, par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ; mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent.
L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part, voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne.
Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi, après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle, j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour le soir.
En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très- proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous.
Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre, je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je trouvais le temps de noter mes impressions.
C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ; j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée demeure un des souvenirs agréables de mon voyage.
6 avril 1865.
Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers, qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles, cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui, et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui.
On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en marche.
Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots, que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine, sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala. Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus de 50 cavaliers étaient venus se joindre.
Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il avait dû être sérieusement menacé.
Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était heureux d’en revoir.
Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui, d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de Dina.
Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de mourtir (se révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour piller.
Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et le lendemain nous partions pour nous y rendre.
7 avril 1865.
Le 7 avril, à quatre heures et demie, la colonne, grossie des Djawaras et d’un fort contingent de gens de Kenenkou, se mettait en marche. Pendant une heure on longea le fleuve, marchant très-rapidement et toujours au S.-O. On était alors en vue des ruines de Khassa ; on fit halte et les colonnes s’organisèrent. On en forma trois. A cinq heures cinquante minutes, on reprenait la marche ; à six heures, on passait le village désert de Khoughou. La chaîne de montagnes de gauche, qui se rapprochait visiblement du fleuve, s’élevait en même temps ; à six heures et demie, nous étions resserrés entre le fleuve et une colline qui fut tournée par la colonne de gauche ; à six heures quarante-cinq minutes, nous passâmes trois villages, appelés Niélébalé, et à sept heures quarante minutes, on s’arrêtait devant Dina.
Les colonnes d’assaut s’organisèrent immédiatement.
A gauche, il y avait la compagnie des Talibés avec son drapeau noir.
Au milieu, l’armée de Ségou (Toro), avec son drapeau rouge et blanc.
A droite, les Sofas et Toubourous, avec leur drapeau rouge.
Ahmadou était comme d’habitude en arrière du centre, avec les Talibés et les Sofas du Diomfoutou, les porteurs des bagages et les captifs gardant les chevaux de leurs maîtres qui allaient monter à l’assaut.
Lorsque nous arrivâmes en vue du village, les Bambaras étaient en grande partie montés sur les toits des maisons et les murs de la ville ; on leur voyait des fusils à la main, ce qui montrait assez leur intention de se défendre.
Le village n’avait guère qu’un kilomètre de tour ; il était situé sur le haut de la berge, en bas de laquelle se trouvait un banc de sable et d’herbes qui doit être couvert aux hautes eaux. La face parallèle au fleuve, à part quelques endentements en crémaillère, était sensiblement droite, celle de gauche également[202] ; mais celle de l’intérieur était irrégulière et formait un angle rentrant, bien défendu par de nombreuses meurtrières croisant leurs feux.
Dans cet angle, mais séparés du village et sur la droite, se trouvaient deux petits tatas ruinés et abandonnés, qui devenaient de merveilleux abris pour nous, si on eût raisonné un plan d’attaque. De là aux murailles, on avait à peine quelques pas à franchir.
Le simple bon sens indiquait d’occuper ces positions avec des tirailleurs qui eussent empêché les Bambaras de rester sur les toits, et d’attaquer à l’assaut la face de gauche, sensiblement droite, et sur laquelle on eût pu lancer trois colonnes. Mais dans l’armée d’Ahmadou, chaque colonne attaque où bon lui semble, et comme il lui plaît. Aussi, lorsque le tabala battit pour indiquer le moment d’attaquer (il s’était arrêté en vue du village, battant la marche qu’on remplaçait par le roulement lent), les trois compagnies vinrent attaquer à la même place, et à la plus mauvaise, dans l’angle rentrant, où elles étaient prises entre des feux croisés.
La colonne de gauche et les Bafales[203] de la colonne du centre, escaladèrent les murs avec un vrai courage et malgré une vive résistance. Ces murs avaient 4 mètres de haut ; il fallait monter sur les épaules d’un homme pour y atteindre, et les premiers qui tentaient d’escalader étaient abattus à coups de sabre ou de fusil par les Bambaras couchés à plat ventre sur les toits. Malgré cela, les murailles étaient emportées sur la gauche de l’angle rentrant ; mais à la droite, les choses n’allaient pas aussi bien. Les Toubourous, pressés les uns contre les autres, pliés en deux et suant la peur, n’avançaient que sous les coups de fouet des Sofas. Singulière manière de mener des gens au combat !
Au début, j’avais supplié mes hommes de ne pas trop s’exposer, mais c’était peine perdue ; les voyant s’élancer avec les Bafales, je les avais suivis à cheval à travers les balles qui sifflaient dru, et j’étais arrivé au pied de la muraille ; mais là, mon cheval, effrayé des coups de fusil qu’on échangeait sous son nez à travers les meurtrières, se jeta sur la droite et m’emmena malgré moi au milieu des Toubourous. J’avais cependant eu le temps de voir l’un de mes hommes, Déthié N’diaye, qui, monté, je ne sais comment, un des premiers sur la muraille, avec une agilité de vrai matelot, enlevait les Talibés et les Sofas par les bras, avec autant de force et de sang-froid que si les balles n’eussent pas passé à ses oreilles, tuant à droite et à gauche autour de lui.
Ce spectacle m’enflamma ; je mis toute prudence, toute raison de côté, et, mû par l’amour-propre, par une force instinctive, par un besoin impérieux, sans réfléchir, je m’approchai de la muraille qui était la plus proche, et, montant debout sur mon cheval, que j’abandonnai, je sautai sur le mur et commençai à y faire brèche, cassant la terre à coups de poing, arrachant les briques, et je fis entrer par là deux de mes hommes qui, jusqu’alors, avaient vainement tenté d’escalader ; puis, une fois que j’eus enlevé une douzaine de compagnons, je me plaçai sur le toit de la case, mon revolver à la main, guettant le premier ennemi que je verrais. Mais c’est à peine si en ce moment un coup de fusil partait sur les toits du côté de l’ennemi, qui s’était réfugié dans un réduit séparé du reste du village par une grande rue. Dans le bas on se battait toujours, l’ennemi reculait de case en case, mais il semblait qu’il fût perdu, de telle sorte qu’après avoir attendu un petit quart d’heure, voyant près de 1500 de nos hommes dans le village, je redescendis, et retrouvant mon cheval, je me mis à me promener, regardant ce qui se passait.
Certes, dans notre armée, il se trouvait des gens braves, mais à côté d’eux, que de lâcheté et quel manque d’intelligence ! Il y avait là au pied des murailles 3000 à 4000 hommes, et c’est à peine si quelques-uns songeaient à démolir les cases abandonnées de l’ennemi ou à faire de nouveaux trous dans la muraille défendue. La plupart ne songeaient qu’à s’abriter, d’autres enfonçaient leurs fusils dans les meurtrières jusqu’à la crosse avant de faire feu, et de l’intérieur on leur prenait le canon qu’on cassait.
En descendant des murailles je retrouvai le docteur qui, pour bien voir, avait imaginé de venir se placer à bonne portée de balle du village, sous un arbre où déjà pas mal de gens avaient été blessés. Je l’en fis partir, et, convaincus que le village était pris, nous allâmes nous promener au pied des murs.
A peine y étions-nous, que le Diomfoutou s’avisa de pousser le cri de guerre et de malédiction : Yallah tagui ballel. Yallah Boni Keffirs !
L’effet en fut prodigieux, mais tout autre qu’on pouvait le supposer. A 8 heures 10 minutes on avait attaqué, il était 9 heures 30 minutes au moment où on poussa ce cri ; à 9 heures 53 minutes c’est à peine s’il restait 100 hommes de notre armée dans le village.
Pris d’une panique subite, les Toubourous s’étaient laissés dégringoler des murailles comme des paquets et en poussant les cris perçants qu’ils ne cessent de proférer en se battant, surtout en cas d’alarme. Les Talibés effrayés, ceux même qui gardaient les trous de la muraille, suivaient cet exemple ; mes hommes, sortant éperdus du village, vinrent me demander ce qu’il y avait, et me voyant les questionner sur cette panique, ils me répondaient par des mots entrecoupés.
Les Bambaras, au premier signal de fuite, étaient remontés sur les toits des maisons, et après avoir massacré quelques retardataires blessés, ils dansaient tout en lançant des coups de fusil aux fuyards, dont bon nombre furent ainsi blessés dans le dos.
Cependant comme le tabala d’Ahmadou s’était mis à rebattre avec plus d’intensité, on ne fut pas long à se remettre. En quelques instants les Talibés eurent regagné le terrain qu’on venait d’abandonner, et, cette fois, instruits par l’expérience, ils commencèrent à faire de grands trous dans les murailles conquises pour pouvoir se ménager une retraite. Car telle avait été la précipitation et l’encombrement de la première fuite, qu’on se battait à qui passerait et que plus d’un y laissa son fusil ; l’un de mes hommes y avait eu sa baïonnette arrachée.
A 1 heure 15 minutes, tout le monde pensait qu’enfin les Bambaras étaient aux abois, quand tout à coup, soit qu’ils aient fait un mouvement, soit qu’un cri ait été poussé dans l’intérieur du village, soit enfin plan concerté et trahison, les Toubourous s’enfuirent de nouveau.
Mais les Talibés, cette fois, ne les imitèrent pas, ce qui me confirma dans la pensée que les Bambaras en étaient à la dernière extrémité. Ils essayèrent un instant de remonter sur les toits, mais ce fut en vain. C’est à ce moment qu’en me promenant avec le docteur, à environ 200 mètres des murailles, je reçus dans le bras droit un coup qui m’engourdit. C’était un caillou en forme de balle d’un assez fort volume qui venait en ligne droite de chez les Bambaras, mais qui n’avait pas assez de poids pour me casser le bras ou même percer la peau à cette distance. Je fus heureux, car si au lieu d’un caillou j’eusse reçu une vraie balle, j’avais, à en juger par les gens qui furent blessés dans nos environs, grande chance de perdre le bras, tandis que j’en fus quitte pour une forte contusion.
Le combat continua dans le village jusqu’à 3 heures et demie, une troisième retraite eut lieu alors, et cette fois tout le monde sortit. Il y avait là des hommes qui depuis le matin n’avaient pas bu et n’en pouvaient plus. A ce moment le tabala cessa de battre.
Ahmadou descendit de cheval et alla sous un arbre palabrer avec les chefs. Différents prisonniers et prisonnières, dont quelques-uns étaient sortis du village volontairement, certifièrent qu’il ne s’y trouvait pas de puits et que la provision d’eau devait être épuisée. Alors Ahmadou décida qu’on allait cerner le village pendant la nuit. Il y eut bien quelques chefs qui opinèrent pour une attaque le soir, mais cette opinion eut peu d’écho, quoique chacun pensât que les Bambaras fuiraient dans la nuit.
J’appris alors que le chef du village en était sorti la veille, était venu se rendre à Ahmadou à Kénenkou, et qu’il avait le premier donné des renseignements sur le village, dans lequel se trouvaient Niansong et les chefs de Bamakou, Koulicoro et Manabougou, sans compter plusieurs autres.
Nous avions de nombreux blessés, le docteur en secourut le plus possible, mais les moyens de pansement manquaient, et, à part l’extraction des balles, il pouvait peu de chose.
Je remarquai un grand nombre de blessures par coups de sabre, qui avaient été reçues en escaladant les murailles. Heureusement, à part un homme de la compagnie de Tambo, nommé Bouna, qui avait une balle dans le dos, personne de nos compagnons n’était blessé.
A la nuit tombante, on cerna le village, mais auparavant, chose qui peint bien le caractère des noirs, les Talibés du Toro et quelques autres, tout fatigués qu’ils étaient et quoique se trouvant à quelques pas de leurs blessés, se mirent à faire leur danse guerrière, rangés en demi-cercle et chantant leur chant de guerre du Fouta, pendant que les plus adroits dansaient en faisant voltiger leurs fusils en l’air devant les rangs de leurs compagnons.
Nous étions assez nombreux pour pouvoir cerner étroitement le village, mais cette manœuvre fut mal faite et cela comme à dessein pour laisser un passage ; les compagnies laissèrent entre elles de grands intervalles, seulement elles préparaient des amas de paille afin qu’on pût les allumer et éclairer toute la scène. Au bord du fleuve on n’occupa pas la berge devant le village et, comme tout le monde était exténué de fatigue, on se coucha où l’on se trouvait. Nous devions avoir un superbe clair de lune ; mais le temps se couvrit, et à minuit il était tout à fait noir, quand, aux coups de fusil espacés qui avaient montré qu’on veillait aux avant-postes, succéda une fusillade assez vive. Aussitôt chacun de seller son cheval ; on criait que les Bambaras se sauvaient. On alluma aussitôt les feux préparés, ce qui avait le grave inconvénient d’éclairer toute la scène et de montrer aux Bambaras l’endroit le plus favorable pour la fuite[204].
Le docteur et moi nous allâmes au bord du fleuve : de la rive gauche du fleuve on tirait un assez grand nombre de coups de fusil, mais nous nous demandions si c’étaient les Bambaras du Bélédougou qui venaient faire diversion, ou si c’étaient des fugitifs. Dans tous les cas, il n’y avait rien à faire. La fusillade avait cessé, les feux s’éteignaient, je revins au camp. On ne voyait rien : dès que je fus passé, je vis tous les Bambaras passer si près de moi, que le docteur, qui était resté un peu en arrière, se trouva au milieu de leurs cavaliers et des coups de fusil, et Tambo reçut une balle dans le bras.
Aussitôt, sur la droite du village, on entendit une vive fusillade ; c’étaient les hommes à pied qui cherchaient à gagner les broussailles.
Ahmadou lança sur-le-champ les Djawaras et les Massassis à la poursuite des cavaliers. On fit beaucoup de prisonniers et on prit presque toutes les femmes. Les prisonniers, interrogés sommairement, furent exécutés immédiatement à la lueur des feux du camp.
Presque aussitôt on vit sortir du village 17 Talibés, qui y ayant été abandonnés lors de la dernière retraite, s’étaient enfermés dans une case, et, grâce à l’énergie d’un Yoloff qui se trouvait avec eux, avaient tenu tête aux Bambaras. Ces malheureux avaient failli être massacrés par les Sofas qui, entrés tout de suite dans le village pour piller, avaient cru tomber sur une case de Bambaras.
Le village était en notre pouvoir. Je me recouchai en me félicitant, ainsi que Quintin, de n’avoir cette fois aucun malheur à déplorer.
Il y a un vieux proverbe qui dit : Qui dort dîne. Nous avions alors doublement besoin de dormir, car depuis la veille au soir, nous n’avions eu pour toute nourriture qu’un peu de couscous trempé à l’eau.
8 avril 1865.
Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien, tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs.
Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières.
Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes, sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du village.
Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un peu d’ombre.
Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les broussailles épaisses situées sur la droite du village.
Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy Abdallah l’avait fait enterrer.
En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait, au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que personne ne l’aurait après lui pour femme.
Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong, leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé.
Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom.
Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en général l’état n’était pas très-grave.
Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires, dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots : c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras.
[Décoration]
[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son instruction que pour sa naissance.]
[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).]
[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.]
[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.]
[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.]
CHAPITRE XXXII.
Départ de Dina. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo et Seïni Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction des villages, du coton et du mil. — Le grand marigot du Bélédougou ou la Frina de Mongo Park. — Marches pénibles. — Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — Ahmadou nous comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour à Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — Visite à la case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — Traversée du fleuve à Mignon. — Marches prolongées. — Latir malade. — Nouvelles du Macina. — Je tombe malade de gastrite. — Ahmadou commence à nous marchander les cauris. — Je me plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses.
9 avril 1865.
Le dimanche 9 avril le tabala battit. Au jour on embarqua les blessés, et à 9 heures et demie on se mettait en marche ; mais, après vingt minutes, Ahmadou fit arrêter et palabra avec les chefs pour obtenir qu’on lui remît tout de suite les captifs, au nombre de 74, qu’il envoya à Kénenkou afin d’avoir toute liberté pour sa marche. Cela ne se fit pas sans peine ; enfin, après plusieurs départs et arrêts, nous partîmes à trois heures, longeant le fleuve. Il coulait toujours du S.-O. au N.-E. ; les montagnes de la rive droite, sur laquelle nous étions, paraissaient s’éloigner un peu, tandis que celles de la rive gauche bordaient littéralement le fleuve, laissant à peine un kilomètre de plaine dans les endroits où elles s’en éloignaient le plus. Dans l’intérieur du Bélédougou on voyait un autre plan de montagnes un peu plus élevées, indiquant combien le sol est accidenté.
Notre route inclina bientôt vers le Sud ; nous écartant un peu du fleuve, nous passâmes alors un marigot profond rempli de roches, qui doit être un torrent pendant la saison des pluies. Puis à 6 heures du soir nous passâmes un petit village nommé Kéko ou Kéka ; il était désert. Notre route, après quelques sinuosités, était venue rejoindre le fleuve, et à 7 heures 55 minutes le soir nous campions à côté d’un marigot que fait le fleuve entre une île et la berge.
Une ou deux pirogues avaient suivi l’armée, et le soir on apporta à Ahmadou des poissons. Il m’en envoya deux magnifiques, qui furent d’autant mieux venus que nous faisions fort maigre chère. Nous en étions réduits à tremper le couscous avec du bouillon de viande séchée au soleil. Je prie ceux qui sont exigeants pour leur nourriture de se mettre trois jours à ce régime, et si après ils ne sont pas disposés à trouver tout bon, j’en serai bien étonné.
10 avril 1865.
Le lundi 10 avril, à 5 heures et demie, on se disposait à partir. Le fleuve se dirigeait un instant au Sud, sur les deux rives une plaine peu étendue séparait la berge des montagnes, qui ne semblaient pas fort élevées ; mais moins d’une demi-heure après le départ, les montagnes de la rive gauche bordaient le fleuve, et leurs flancs, jusqu’alors unis, s’escarpaient ; on apercevait quelques mamelons et pics peu élevés, mais qui commençaient à donner du caractère au paysage.
De nouveau le fleuve venait du S.-O. A 6 heures et demie nous passâmes trois tatas en ruine, et dix minutes après nous longions les murs de Médina, grand village soninké abandonné et ruiné. Une grande mosquée, avec sa tour ogivale, me le fit aussitôt reconnaître pour un village musulman et par conséquent de Soninkés. De l’autre côté du fleuve et au pied de la montagne on apercevait Koulicoro ; enfin, à 6 heures 55 minutes, nous campions en face de Koulicoro, mais un peu plus loin, à Gouni, grand village composé de deux tatas situés à 1 kilomètre l’un de l’autre. Il n’était abandonné que depuis quelques heures. Aussi, en arrivant en face du village, toute l’armée s’élança au pillage.
Depuis la veille les cases étaient occupées ou retenues par les hommes partis à la poursuite des Bambaras. Il ne restait plus grand’chose à ramasser, et comme on était affamé on continua jusqu’à quatre villages situés un peu plus loin, deux au bord du fleuve et deux dans l’intérieur. Une partie du monde alla à Koulicoro en traversant le fleuve, et quelques-uns fouillèrent la montagne située derrière, où j’entendis tirer quelques coups de fusil sur des Bambaras qui s’y étaient réfugiés.
On trouvait du coton en abondance ; les femmes, en fuyant, en avaient abandonné beaucoup dans les broussailles, et, dans les cases même du village, on en avait laissé de grandes quantités. L’indigo, les ustensiles de ménage remplissaient les villages, mais de vivres, point. Enfin Tambo arriva, nous rapportant un grand toulon de riz en paille qu’il avait été bamé (piller) ; il avait aussi un grand sac d’arachides. D’un autre côté, nos hommes avaient fini par trouver du beurre de karité, des haricots, des calebasses et de la farine de Houl[205]. Nous étions sûrs de ne pas mourir de faim pendant quarante- huit heures.
Dans l’après-midi, le chef des Somonos de Koulicoro vint se rendre. Ahmadou le reçut très-bien et lui dit d’aller chercher tout son monde et de s’établir à Kénenkou. C’était enfin de la bonne politique ; il accueillait les populations inoffensives et productrices et faisait la guerre aux guerriers.
Dans les villages on avait fait quelques captifs, ainsi que dans les broussailles ; en somme, on paraissait content de l’expédition et on ne parlait pas de rentrer. L’opinion générale était qu’on allait s’avancer jusqu’à Bamakou, et, pour ma part, je m’en félicitais déjà, ne regrettant qu’une chose, c’est qu’on ne parlât pas d’aller plus loin. Il est vrai qu’on disait qu’une fois à Bamakou on reviendrait par l’intérieur, en traversant le Bakhoy et qu’on irait jusqu’à Touna. Tout cela était sorti de la cervelle des Talibés, mais n’était pas entré dans celle d’Ahmadou.
Vers le soir j’allai me baigner au fleuve, à l’abri d’une chaussée de roches qui le traverse, mais laisse le passage des pirogues même en cette saison. Comme dans tout son cours, le fleuve offrait des alternatives de bassins profonds séparés par des gués qui, aux plus basses eaux, gardent de 0m 50 à 1 mètre d’eau.
11 avril 1865.
Le lendemain, 11 avril, tout le monde partait dans toutes les directions pour piller et ravager. Ahmadou avait ordonné de pousser jusqu’à Manabougou, et, si on le trouvait désert, d’y mettre le feu, ce qui fut fait. Un jeune homme, nommé Ibrahim Mabo (c’est-à-dire tisserand), envoyé en mission depuis quelque temps, par Tierno Moussa, de Koniakary, campait avec nous, ainsi que le propre fils de Tierno Moussa, nommé Seïni, qui, dans ce moment, était couché, contusionné fortement par une balle dans les reins. Ibrahim partit pour Manabougou et revint l’après- midi. Il avait, avec quelques Talibés, trouvé quatre pirogues de Somonos qui s’enfuyaient avec leurs bagages ; ils les avaient forcées de venir se rendre, et après les avoir déchargées de tout ce qu’il y avait à manger, ce brave garçon m’apportait une poule, cadeau qui avait bien sa valeur en un pareil moment, surtout si on considère qu’il s’en privait pour nous la donner.
Ibrahim, de ce jour, devint un de mes amis, ainsi que Seïni, et je pus, par la suite, les récompenser tous deux du plaisir que m’avait fait le cadeau de la poule.
Dans l’après-midi j’allai voir Ahmadou qui était campé dans une case du village et se faisait masser et éventer, tout en causant avec ses intimes. Il fut gracieux pour moi, et tout en me donnant des éloges pompeux et exaltant ma bravoure, comme firent à son exemple les assistants qui naturellement surenchérissaient, il me pria de ne plus recommencer d’exercices du genre de ceux auxquels j’avais eu le bonheur d’échapper.
Le soir nous eûmes une petite pluie ; c’était la queue d’une tornade qui passait un peu loin et allait sans doute s’abattre dans les montagnes. Au commencement du grain, Tierno Alassane vint me voir et me fit présent d’environ quarante litres de riz en paille. Ce présent aurait eu une grande valeur le matin, car après tout nous avions fait maigre chère, mais, le soir, il en avait d’autant moins que, comme on partait le lendemain, j’étais en droit de me demander si Tierno Alassane n’en était pas embarrassé.
Pendant toute la journée on avait démoli les villages et brûlé le bois des charpentes. Les cavaliers avaient brûlé tous les villages abandonnés, jusqu’à Manabougou, où il ne restait plus rien à faire, et le lendemain on battait le tabala. Dès le jour, on brûlait en monceaux tout ce qui restait du village, on cassait les ustensiles et chacun chargeait son butin de coton, d’indigo, etc. A sept heures et un quart l’armée descendait dans le lit du fleuve, qu’on traversait en ayant de l’eau jusqu’à la selle sur un grand cheval. Nos cantines, sur le dos d’une grande mule, prenaient un bon bain, qui transformait nos provisions de couscous en bouillie et avariait notre poudre et nos cahiers.
Nous atterrîmes de l’autre côté, à mille mètres au-dessus de Koulicoro vers 8 heures. En cet endroit le Niger avait bien mille à douze cents mètres de large et un seul banc de sable était à découvert dans son lit.
On entra dans Koulicoro pour le brûler, et quelques instants après, au moment de se mettre en marche, Ahmadou, afin qu’on pût suivre les grandes marches qu’il se proposait de faire, ordonna de livrer au feu tout le coton ramassé. Il y en avait plus de trois mille kilogrammes dans ce que je vis. Puis il expédia une petite colonne de Sofas en avant, pour brûler tous les villages sur la route de Yamina, où nous nous rendions, afin d’éviter qu’on s’y arrêtât.
Alors on se mit en marche longeant le fleuve et on traversa successivement Soo, village abandonné, remarquable par un fruit qu’on y trouvait en abondance ; c’était un fruit sain, en grappes assez analogues à des grappes de groseille, mais beaucoup plus grosses, chaque fruit ayant la dimension d’un gros grain de raisin. Ce fruit jaune était sucré, mais un peu astringent.
Vers 11 heures 40 minutes, on quittait ce village, peu important d’ailleurs, et à 1 heure 20 minutes on entrait à Yamina (ou Nyamina), petit village ruiné et brûlé ; des greniers à mil flambaient, et en dépit des ordres d’Ahmadou, chacun en emportait des provisions. Le docteur, qui y était entré, nous rapporta du mil pour nos chevaux ; mais le soir nous nous aperçûmes qu’il était germé : c’était du mil qu’on avait mis fermenter pour faire de l’eau-de-vie.
A 3 heures 30 minutes, nous traversâmes un village désert et nous arrivâmes à l’entrée d’un grand marigot plein d’eau.
J’avais cru apercevoir l’entrée de ce marigot le jour où nous quittions Dina, mais je m’étais figuré que c’était le fleuve qui faisait un coude en formant une île ; ici, le doute n’était plus possible ; je me trouvais en face du grand marigot du Bélédougou, qui remonte dans le N.-E. très-loin. Il est très-profond, et doit, selon toute probabilité, être le marigot d’écoulement de toute la pluie de ce pays, et le même que nous avions traversé en quittant Diangounté et qu’à cette époque on nous avait dit venir tomber au Niger au-dessus de Bamakou. Il suffit d’examiner avec soin la carte du voyage de Mongo Park pour se convaincre que ce marigot est la Frina, dans laquelle il faillit se faire manger par les crocodiles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y avait pas moyen de le traverser, et le docteur qui, s’égarant, le suivit quelque temps, ne vit que ses berges à pic et il lui fallut rebrousser chemin pour venir nous retrouver.
12 avril 1865.
En arrivant à ce marigot, la colonne descendit dans le lit du fleuve, et nous traversâmes un gué qui nous conduisit sur un banc de sable placé comme une barre devant ce marigot, et de là, en traversant un autre gué, nous vînmes rejoindre la rive gauche, de l’autre côté du marigot. On campa presque immédiatement ; nous étions en face de Gouni, la nuit était presque close, j’errai quelque temps à la recherche de mes hommes, et quand je les trouvai, le docteur manquait. J’attendis un peu, puis voyant qu’il n’arrivait pas, je devinai qu’il avait suivi le marigot comme j’avais failli le faire moi-même. Et comme il pouvait y faire une mauvaise rencontre, que le passage du fleuve était de plus très- difficile, je fis prévenir Ahmadou afin qu’il envoyât à sa recherche. Peu après Quintin rentrait. Notre route avait toujours longé les berges à petite distance, il n’y avait qu’un endroit où nous avions coupé une petite montagne qui vient tomber dans le fleuve. Toute la soirée je fis sécher notre couscous, qui était en partie perdu, et qui pourtant nous était d’autant plus précieux que c’était notre seule nourriture.
Le lendemain on marcha depuis 5 heures 50 minutes jusqu’à 4 heures du soir sous une chaleur lourde et un ciel de plomb ; notre route s’écartait un peu du fleuve, nous longions une ligne d’étangs qui semblait devoir faire un second fleuve parallèle au premier, à la saison des hautes eaux. Il y avait là des spectacles magnifiques, des plaines d’herbes vertes splendides bien que nous fussions au plus fort de la saison sèche. Malheureusement ce pays, qui contient assez de pâturages pour des centaines de troupeaux, était désert et les villages que nous traversions étaient abandonnés. Le plus beau de ces lacs, que nous passâmes vers 3 heures, s’appelle Mina.
Dès qu’on fut campé, et même auparavant, Ahmadou avait fait garder la route et défendre que personne ne le précédât à Yamina, dont nous n’étions plus éloignés, et il y avait envoyé l’ordre de fermer les portes et de saisir les chevaux de tous ceux qui s’y rendraient. Ce soir encore il fallut se contenter de la maigre chère des jours précédents. On trouva dans un village nommé Konina, situé presque en face de Ségalani, quelques ustensiles avec lesquels on fit bouillir le peu de viande séchée qui restait, et on trempa le couscous. Mais il nous tardait d’avoir le lendemain une nourriture plus réparatrice, surtout après des marches aussi fatigantes.
14 avril 1865.
Le vendredi 14 avril, nous arrivâmes à 9 heures 25 minutes à Yamina, et en dépit des efforts de Billo et de ses adjoints, il se produisit une débandade générale. On arriva aux portes, qu’on trouva fermées ; alors on escalada les murailles, et on entra dans la ville comme si on la prenait d’assaut, tant on avait hâte de se loger. Depuis la veille, cédant aux sollicitations de Tierno Seïni et d’Ibrahim, j’avais promis d’aller loger chez un de leurs amis, Soninké fort riche de Yamina. Après avoir attendu à la porte du quartier où il logeait plus d’une heure, et bien au delà du temps où Ahmadou était entré dans le village, il me fallut attendre encore à la porte de sa cour, qu’il avait fermée parce qu’elle était littéralement envahie. Enfin nous entrâmes ; mais reconnaissant l’impossibilité de nous loger au milieu de ce tohu-bohu, nous ressortîmes avec Tambo et allâmes camper à la première place où nous avions campé le 22 février de l’année précédente.
Cette place, jadis ouverte, était fermée par une muraille crénelée et une porte fortifiée ; tout le village avait été ainsi transformé. Quant à la population, elle avait diminué. La maison de la fille d’Ali était encore là, plus délabrée qu’à l’époque où nous arrivâmes ; mais un Talibé, qui y avait élu domicile, avait construit dans l’angle un petit hangar proprement sablé, qu’il voulut bien me prêter et dans lequel je m’installai en me barricadant avec des nattes pour être chez moi. J’envoyai alors au marché, puis je finis par m’y rendre moi-même ; il était peu fourni, on n’y avait tué qu’un bœuf qui était hors de prix. Nous achetâmes de quoi déjeuner, et en rentrant, j’appris qu’Ahmadou avait envoyé San Farba pour me faire camper dans une case. Je le fis remercier d’avoir pensé à moi, et lui dis que j’étais assez bien où je me trouvais et qu’une seule chose nous manquait, des vivres.
Il répondit qu’il ne voulait pas que je restasse là, qu’il entendait qu’on me donnât une case à moi seul, et envoya dire au chef du village, à Fahmahra, d’en faire dégager une tout de suite, d’y faire porter un mouton, des poules, du mil et du riz. Nous changeâmes donc encore une fois de campement, et il était une heure et demie quand nous fûmes installés ; mais au moins, cette fois, nous étions à peu près bien.
Peu à peu les choses promises par le chef arrivèrent ; toutefois le mouton ne fut envoyé qu’à la troisième sommation d’Ahmadou.
Le malheureux Fahmahra, qui avait bien d’autres charges sur les épaules, en perdait la tête, mais Ahmadou ne plaisante pas et il fallut qu’il trouvât notre mouton, malgré ses protestations qu’il n’y en avait pas un seul dans le village.
De tous mes besoins celui de repos était le plus impérieux ; depuis deux jours j’étais fortement enrhumé du cerveau et le rhume venait de me gagner la gorge ; cela avait ajouté beaucoup aux fatigues déjà accablantes d’une route sous le soleil d’avril. Aussi je me couchai le soir de bonne heure, mais à 9 heures et demie je fus réveillé par Samba Yoro, qui arrivait avec la deuxième mule, nous apportant du couscous et du riz. Il avait entendu dire par les courriers qui avaient apporté la nouvelle de la prise de Dina que j’étais blessé de deux balles, et se trouvant à peu près guéri, grâce à la décoction de racines d’ipéca, il s’était mis en route avec ces courriers pour rejoindre l’armée. Partout, sur leur passage, ses compagnons avaient exploité à son profit et au leur la générosité des Bambaras, en le présentant comme un des blancs d’Ahmadou, ce qui l’avait amusé. Ils étaient arrivés ainsi gorgés de lait, d’œufs et de poulets jusqu’à Boghé, où ils avaient appris que l’armée était à Yamina.
A partir de ce moment j’étais un héros dans Ségou.
Samba Yoro me raconta que le chemin était couvert de gens chargés de pillage, qui avaient emporté force kouloulous en dépit des ordres d’Ahmadou.
J’avais pensé que le lendemain on se mettrait en route pour Ségou ; mais au lieu de cela, on envoya six cents cavaliers reconnaître Konina, centre actif de la révolte, situé dans l’Est et où s’étaient rassemblés les habitants de quatre villages.
Le soir, ces cavaliers rentrèrent ; les gens du village étaient sortis à leur rencontre, mais se voyant chargés, ils étaient rentrés au galop, et on leur avait tué quelques hommes et pris quatre femmes. La question était de savoir si on allait attaquer ce village. Bien du monde opinait pour l’attaque, mais on prétexta le manque d’eau, qui eût pu, en effet, par la chaleur écrasante, devenir cause d’un désastre, et on se décida à rentrer à Ségou.
Pendant la journée, le chef du village vint présenter à Ahmadou le cadeau des habitants, consistant en quatre cents boubous lomas d’une valeur de quatre à dix mille cauris chaque. En même temps il dénonçait un Soninké, le fils de Fili Koulou Tiguy, comme ayant refusé de participer à ce présent. Fili Koulou Tiguy était une femme colossalement riche qui était dévouée au parti bambara ; l’année précédente elle avait organisé un complot de révolte et avait prié Niansong de venir entrer dans Yamina, lui offrant de nourrir son armée, de la fournir de vêtements et de femmes, pendant plus d’un an. Ce projet avait été découvert, et pour commencer, Ahmadou avait enlevé à cette femme tout son or, mais elle restait encore très-riche. On l’avait internée à Ségou, et son fils était chef de maison.
Ahmadou le fit appeler et lui demanda l’explication de sa conduite. Il répondit que s’il faisait un cadeau, il voulait le faire seul, sans se mêler aux autres.
« Alors, dit Ahmadou, tu me donneras dix boubous lomas brodés » (qui valent de douze mille à quarante mille cauris pièce).
Quant à moi, j’allai visiter mon ancienne habitation, la case de Sérinté. Le vieux n’y était plus depuis plusieurs mois, on l’avait accusé de comploter, et il avait été appelé à résider à Ségou. Je trouvai son fils, qui commençait à être un homme, et ses femmes qui me reçurent avec effusion et me remercièrent de ma visite comme d’un honneur auquel elles ne s’attendaient pas.
Je suis sûr que dans cette maison on garde un bon souvenir des blancs.
16 avril 1865.
Le dimanche 16 avril, à 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par les sons du tabala. On m’avait fait espérer la veille un jour de repos de plus et j’en avais grand besoin, mon rhume faisant des progrès. Au lieu de repos, une journée de vingt-quatre heures pénibles m’attendait.
Nous fîmes tout de suite charger les bagages, qu’il fallut décharger de nouveau pour sortir de la porte du village ; nous conduisîmes les animaux boire au fleuve et nous allâmes rejoindre le tabala à l’Est du village. Personne n’avait indiqué la route qu’on allait suivre, il fallait donc que le tabala se mît en marche et ce ne fut qu’à 6 heures et demie. Le chemin s’écarta tout d’abord du fleuve, dont la berge est irrégulière, coupée de marigots et inondée aux hautes eaux. Nous suivions le chemin des villages, et nous passâmes en admirant le pays, Kolimané, Gangué, Ntialo.
A ce moment nous étions au bord du marigot de Diabal, que nous laissions sur notre droite ; peu après nous arrivions aux ruines de Diabal, où de nombreux squelettes témoignaient encore du combat furieux qui y fut livré en 1860, de même que quelques tombes grossières montraient que le village ne s’était pas rendu sans faire essuyer quelques pertes aux Talibés.
On ne s’arrêta pas à Diabal et on marcha droit sur le fleuve, en franchissant le marigot de Diabal presque à pied sec ; le marigot s’enfonçait dans l’intérieur. Vingt minutes après nous étions au bord du fleuve en face de Mignon. Ce fut là qu’on traversa le fleuve, avec de l’eau jusqu’au haut du poitrail des chevaux. Ce passage dura au moins un quart d’heure, ce qui représente au moins 1500 mètres d’eau. Il était 1 heure 45 minutes, et tous les piétons tiraient la langue, car la chaleur était accablante, et sur la route on n’avait eu de l’eau que de distance en distance. Ahmadou fit halte sous les grands arbres situés à l’Est du village, où il reçut les félicitations des Bambaras et le dîner qu’ils crurent devoir lui apporter, composé de nombreuses calebasses de sanglé, de lait, de mil, dont la plupart passèrent en quelques instants par les vastes gosiers des Sofas.
Ahmadou alors commença à faire un palabre avec eux, à mon grand déplaisir, car je souffrais d’un affreux mal de tête, et je ne pouvais me reposer.
Enfin, à 2 heures 50 minutes on se remit en route, longeant le fleuve, et nous traversâmes successivement Tiécorola, Daya, Fanson.
On arriva à ce village à 4 heures 15 minutes, et comme on disait qu’on allait y camper, je choisis un arbre pour nous abriter ; mais tout à coup Ahmadou changea d’avis, et la colonne prit la route de l’intérieur. Je repartis devant avec Diali Mahmady, qui, je le supposais au moins, devait savoir où l’on allait s’arrêter. Je le suivis au petit galop jusqu’à Boumoundo, où nous arrivâmes à 6 heures du soir. Nous nous installâmes pour camper ; j’avais déjà attaché mon cheval, j’avais des sécos pour me coucher et on venait d’apporter à Diali une grande calebasse de lait aigre, lorsque arriva un Talibé qui nous dit qu’Ahmadou était arrêté en arrière. Aussitôt nous bûmes le lait, et, pour ma part, étant à jeun depuis le matin, j’en pris plusieurs litres. Puis je repris au pas la route de l’Ouest ; mon cheval ne pouvait plus courir.
J’arrivai au campement, seul, vers sept heures et demie. J’eus bien du mal à trouver Quintin au milieu des feux qui m’aveuglaient ; mais à force d’appeler je fus entendu, et j’appris que Latir et Samba Yoro, tous deux malades, étaient perdus. Latir ne pouvait plus marcher ; on l’avait placé sur la mule de Samba Yoro. J’envoyai à leur recherche et vers huit heures et demie on vint me dire qu’ils étaient dans le village peuhl qui se trouvait un peu au Sud.
Dès lors, tranquillisé sur leur compte, je ne songeai plus qu’à dormir. Il y avait quinze heures et demie que j’étais à cheval.
17 avril 1865.
J’avais compté sur une bonne nuit et je m’étais étendu avec bonheur sur quelques brassées de paille, lorsqu’à minuit le tabala nous réveilla. Ahmadou repartait. J’étais furieux. Je fis manger les hommes, et tout ce qui restait de couscous fut vite absorbé ; puis, à une heure et demie, je me mis en route très-tranquillement. A 2 heures 45 minutes nous retraversions Boumoundo. La route était couverte de gens qui, cédant à la fatigue, s’étaient couchés et ne pouvaient se relever. Moi-même, un instant vaincu par le sommeil, je m’étendis par terre tenant la bride de mon cheval dans la main, et j’y fusse resté longtemps si Souleyman, qui ne me quittait jamais, ne m’eût réveillé au bout d’un quart d’heure.
A 4 heures nous atteignîmes Somono Dougou, à 5 heures 30 minutes Dougou Kounan, et à 6 heures je repassais à Ségou Koro, devant la case où j’avais campé avant le départ ; je continuai ma route vers Ségou aussi vite que le pouvait le cheval de Samba N’diaye, grièvement blessé au garrot, et je n’y rentrai qu’à 8 heures, au milieu de l’enthousiasme général des habitants.
Les laptots ne furent tous rentrés que vers 11 heures. Latir allait mieux. Quant à moi, j’essayai de dormir.
Les premiers mots de Samba N’diaye avaient été de me dire qu’il était arrivé deux hommes du Macina, ce que j’avais appris déjà par Samba Yoro. Les chefs du Macina avaient, à leur dire, changé de position. Ils plaçaient El Hadj à Bandiagara, où décidément, disaient-ils, il avait élu domicile. Tidiani était à Saré Malal, Tierno Aimouth, autre chef, gardait Hamdallahi, tandis que Balobo et le fils d’Ahmed Beckay se disputaient à main armée le commandement du pays. Ils confirmaient la nouvelle de la mort d’Ahmed Beckay, et c’était la seule chose vraie de leur récit.
A peine arrivé à Ségou, je tombai malade : j’avais d’affreux maux de tête, je ne pouvais rien manger. Je recevais de nombreuses visites, et la première fut celle de Tambo : il venait me remercier d’avoir bien voulu me charger de toute sa compagnie qui, sans cela, aurait, comme la moitié de l’armée, souffert de la faim la plus cruelle. Les jours suivants mon état empira ; l’affreuse nourriture à laquelle était condamné mon estomac l’avait délabré, je vomissais continuellement. J’avais une gastrite : ce ne fut que le 28 avril que je recommençai à manger, et encore je ne supportais que le lait, auquel j’ai dû plus d’une fois de ne pas succomber. Mes forces étaient épuisées, et cependant j’allais avoir de nouveaux ennuis à surmonter.
28 avril 1865.
Ce furent d’abord de fâcheuses nouvelles de la route de Nioro. Deux femmes venues de Ouosébougou disaient qu’Amadi Sambouné avait chassé les Talibés de leur village, et qu’il ne voulait pas même les voir. Les Talibés avaient envoyé chercher du secours à Ouosébougou et étaient venus s’y réfugier sous la protection d’une centaine d’hommes qui étaient allés les chercher.
Cette nouvelle ne nous laissait pas grand espoir en une délivrance prochaine, mais nous allions avoir d’autres sujets de tracas.
Mai 1865.
Le 1er mai je fis demander à Ahmadou des cauris, car je n’avais plus rien de ceux qu’il m’avait donnés, et ma réserve était bien diminuée. Il demanda si nous n’en avions plus, chose qui m’étonna, car c’était la première fois qu’il me faisait une pareille question ; il ajouta qu’on revînt le trouver quand il serait chez lui.
Le lendemain on ne put le voir. Il ne sortit que pour aller chez ses femmes. Le 3 mai Samba Yoro et Samba N’diaye allèrent le trouver, et il leur dit sur un ton de mauvaise humeur qu’il n’avait pas oublié ma demande. Ils restèrent toute l’après-midi, et avant de le quitter ils la lui rappelèrent encore ; cette fois il ne répondit pas. Je n’en revenais pas. Samba N’diaye me dit qu’Ahmadou trouvait que nous avions dépensé bien vite les derniers cauris, mais qu’il irait lui parler. Je le priai de dire à Ahmadou que non-seulement j’avais dépensé ce qu’il m’avait fourni, mais 20000 cauris en plus, que j’avais en réserve.
Et pour bien montrer à Samba N’diaye que je n’avais plus de cauris, je lui en empruntai quelques mille.
4 mai 1865.
Le 4, Samba N’diaye alla trouver Ahmadou, qui était sur la place, et lui parla. Ahmadou répondit, d’un ton de mauvaise humeur, qu’il fallait venir quand il serait chez lui. Samba resta jusqu’à la rentrée d’Ahmadou, mais celui-ci arrivé à sa porte, renvoya tout le monde.
Cette fois je ne savais que penser ; ne voulait-il plus me fournir le nécessaire ? Était-il fâché contre moi ? Cependant je ne lui en avais donné aucun motif, bien au contraire ; le lendemain de son arrivée en m’envoyant un bœuf il avait témoigné de sa considération pour moi devant Samba Yoro.
Le lendemain je lui avais fait demander à acheter parmi les Kouloulous un des deux magnifiques boubous que Seïdou le courrier avait pris à Dina et qu’il venait de remettre, et Ahmadou avait répondu qu’il m’en donnerait un, car ces boubous venant d’un des chefs de captifs, et peut- être de Niansong, lui revenaient de droit. Je ne pouvais comprendre à côté de cela cette obstination à ne pas me donner de cauris. Je me décidai à aller chez lui le lendemain.
5 mai 1864.
C’était le 5 mai, à 8 heures et demie ; Samba N’diaye alla le prévenir que j’étais devant sa porte ; il déjeunait. Samba attendit. Ahmadou rentra dans ses appartements et ressortit une heure après. Samba N’diaye alors s’approcha et l’informa de notre présence. Il répondit : « Dis- leur de retourner chez eux, je n’ai pas le temps. »
Je sais qu’à sa porte beaucoup de monde se pressait, que des Bambaras lui apportaient des cadeaux de poisson fumé ; mais ce n’était pas une raison pour répondre comme il le fit, surtout sur un ton dont Samba N’diaye fut atterré.
Ma détermination fut vite prise. J’allai chez Oulibo le prier d’intervenir entre Ahmadou et moi, avant que le débat ne s’aggravât. Je lui dis que la manière d’agir d’Ahmadou ne me convenait pas, que je ne pouvais la supporter, qu’il ne voulait même pas m’écouter ni m’entendre quand j’avais besoin de lui parler, et qu’en ne me donnant pas ce dont j’avais besoin il manquait à sa parole. Quoique parlant avec calme, j’étais visiblement mécontent, et le premier soin d’Oulibo fut de m’apaiser en disant qu’il était impossible qu’il n’y eût pas un malentendu, et qu’Ahmadou était incapable de me refuser des cauris.
En effet, il alla chez Ahmadou, qui bientôt me fit envoyer 100000 cauris et du sel ; en me faisant dire que dans tout cela il n’y avait qu’un oubli, qu’il ne pouvait pas encore me recevoir, mais que dès qu’il aurait le temps il nous ferait appeler.
Cette affaire était arrangée, mais je conservais une appréhension relativement aux futures demandes de cauris que je pouvais avoir à faire, et je restreignis encore mes dépenses aux limites de la plus stricte économie. Le lendemain était le jour de la Tabaski et il me fallut faire mon deuil de mon audience pour quelque temps.
6 mai 1865.
La fête de la Tabaski fut plus gaie que celle de l’année précédente. Ahmadou alla s’installer à Doubalel Coro (le vieux Doubalel), au petit marché, près de notre maison. Son escorte était très-nombreuse et tous les Sofas vinrent faire des danses accompagnées de coups de fusil. L’après-midi Ahmadou rentra, mais alors les Bamboulas commencèrent de tous côtés et durèrent plusieurs jours. Diali Mahmady était allé s’installer à la porte d’Ahmadou sur la place qui se trouve entre sa maison et le mur de clôture de la maison d’El Hadj, et là, les danses et la musique n’arrêtaient pas même la nuit. Son orchestre se composait de trois guitares mandingues, d’un balophon[206], et aux sons de ces instruments venait se joindre le chant d’une compagnie de femmes, dont sept au moins étaient à lui, et qui s’accompagnaient avec des cymbales de fer.
Mais ce qui était plus curieux, c’était un groupe de danseurs bambaras qui s’était établi à la porte d’Arsec. Le chef de ces danseurs était vêtu d’un boubou de filet dont chaque maille était couverte de petits morceaux de bambous suspendus par une extrémité ; son bonnet pointu était garni de graines violettes du pays ; pour toute musique, avec ses chants, il avait des calebasses creuses et percées et d’autres remplies de cailloux qu’il agitait en cadence ; ses compagnons étaient vêtus d’une façon analogue. Il est impossible de décrire l’indécence des danses de ces Bambaras ; quelques-uns n’étaient que comiques : tels étaient un pied-bot qui dansait et un individu paralysé des jambes qui dansait sur les bras ; mais d’autres hommes bien constitués se livraient à des contorsions très-caractérisées, qui avaient le pouvoir d’attirer et de faire rire toutes les jeunes filles et les femmes de la ville, sans compter pas mal d’hommes, et celles qui enfermées par leur seigneur et maître ne pouvaient venir voir, y envoyaient leurs esclaves, et se faisaient raconter et simuler dans l’intérieur des cases ce qu’on avait vu sur la place.
[Décoration]
[Note 205 : Houl. Arbre très-commun dans la Casamance, mais rare au Sénégal, appartient à la famille des légumineuses. Les gousses renferment une farine jaune sucrée qui est recherchée comme aliment et comme friandise. On en fait des pains, qu’on cuit à la vapeur et qui se conservent longtemps.]
[Note 206 : Balophon, sorte d’harmonica des noirs, qu’on peut voir au Musée des colonies.]
CHAPITRE XXXIII.
Aguibou vient me voir. — Sa conversation. — Difficulté de voir Ahmadou. — Cadeau d’un prince à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer chez lui comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat d’un enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée d’un homme de Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — Nouvelles du pays. — Le docteur souffre cruellement d’ophthalmie. — Préparatifs pour une expédition en plein hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre d’Ahmadou avec les Talibés. — Cadeaux à l’armée. — Les magasins d’Ahmadou. — Bonnes nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort de Mari. — Ahmadou sort et je l’accompagne seul. — Orage épouvantable à Ségou Koro. — Samba N’diaye avec ses canons. — Tierno Abdoul Kadi me demande de lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro.
8 mai 1865.
En attendant la fin de ces fêtes, diverses compagnies étaient parties faire des razzias. Le 8 mai 1865, Aguibou vint me voir avec ses Talibés et ses Sofas : la fête continuait. Il fut plus aimable que jamais et même expansif. Il me répéta les nouvelles du Macina que j’avais déjà entendu colporter, et auxquelles je n’attachais pas grand crédit, mais il m’annonça, ce qui était plus sérieux, que des Bambaras étaient venus se rendre à l’almami de Kénenkou.
Peu à peu et par une pente insensible la conversation devint générale et Aguibou y mêla de temps en temps quelques paroles. Le sujet en était léger, quelquefois obscène, et tout à fait du goût des musulmans, qui adorent ce genre de conversation.
Enfin, avant de partir, Aguibou me fit cadeau de dix gourous, et Samba N’diaye étant venu, il lui en fit acheter qu’il me donna encore.
Je partageai les gourous en partie entre les assistants, mais j’en mis quelques-uns en réserve, car je commençais à y prendre goût, et plusieurs fois, dans cette dernière expédition, j’en avais éprouvé les bons effets.
Si aimable qu’il fût d’habitude, j’avais remarqué quelque chose d’extraordinaire dans la manière d’être d’Aguibou ; en effet, il voulait avoir un peu de poudre française, et en partant il avait chargé Samba Yoro de m’en demander pour lui.
10 mai 1865.
Le 10 mai la fête était finie. Ahmadou avait fait ses largesses aux griots. J’allai chez Oulibo le remercier de son intervention et lui rappeler que je désirais voir Ahmadou ; le soir même Samba N’diaye m’affirma qu’Oulibo en avait parlé à Ahmadou, mais sans obtenir d’autre réponse que celle-ci : Min ani (j’ai entendu), formule dispensant de donner une réponse catégorique. Déjà on parlait du départ d’une nouvelle armée.
Les razzias envoyées revenaient presque toutes avec du butin ; c’est ainsi que les gens de Koghé, partis au nombre de trois cents, avec un tabala, avaient enlevé un village de Somonos et pris soixante femmes. Une autre razzia qui avait été dans les environs de Sarrau avait mis un village en fuite et ramenait douze bœufs porteurs, qu’on disait appartenir à Mari, et quelques femmes ; ils avaient eu quelques blessés et quatre chevaux tués. Une autre qui était allée dans le Baninko revenait avec la moitié seulement de son butin, l’autre moitié lui ayant été reprise par les Bambaras. Ces faits signalaient un peu de faiblesse et de démoralisation chez les Bambaras, et comme on parlait d’envoyer une armée, je voulais tenter de faire partir mon courrier, ainsi que cela avait été promis par Ahmadou depuis longtemps.
C’était une tentative que je faisais plutôt pour tâter Ahmadou que dans l’espoir de réussir, car je ne pouvais me dissimuler que dans l’état de la saison il était difficile de faire passer un courrier dans les broussailles où il n’y avait plus d’eau, et je savais la route bien dangereuse puisque personne n’arrivait de Nioro.
13 mai 1865.
Le 13, je tentai une nouvelle démarche près d’Oulibo, et cette fois je me plaignis encore plus que la première, disant que je ne pouvais pas souffrir d’être ainsi traité, que je demandais à parler à Ahmadou, qu’il fallait que je lui parlasse, et que si je ne l’obtenais pas, j’irais le lui dire sur la place la première fois qu’il serait dehors.
Malgré ces plaintes je dus ronger mon frein pendant quelques jours encore, et j’aurais été bien tourmenté sans une histoire des plus comiques, que je signale comme trait de mœurs, et qui vint m’apporter un peu de distraction.
Quelques jours auparavant Ahmadou Mustaf (Tall), cousin d’Ahmadou, était venu me voir. Il avait aux pieds des mouqués neufs ou pantoufles du pays. Samba Yoro les regarda en les admirant, et Mustaf lui dit : « Prends-les, je t’en fais cadeau. » Samba refusa d’abord, mais Mustaf ayant insisté, il le remercia et se mit les mouqués aux pieds avec mon autorisation ; comme il n’avait avant cela qu’une paire de sandales, avec la générosité ordinaire des noirs, il fit cadeau de ces dernières à Diatourou, le captif de Samba N’diaye, qui partit enchanté de la bonne aubaine.
Peu d’instants après Samba Yoro, tout heureux de sa chaussure, se promenait au marché quand un jeune Sofa vint lui réclamer ses mouqués, disant qu’ils étaient à Seïdou Dalia, autre cousin d’Ahmadou, qui les avait perdues la veille chez Ahmadou.
Samba Yoro fut très-ému, mais on alla aux explications, et il se trouva que la veille, en sortant de chez Ahmadou, Mustaf, qui y avait dîné, avait enlevé les chaussures de son cousin (il n’en portait lui-même que rarement), et il s’était cru en droit d’en faire une largesse. Seïdou réclama ses chaussures et Samba Yoro se trouva nu-pieds.
La morale de tout ceci c’est qu’en Afrique plus que partout il faut se défier des cadeaux qu’on vous fait aussi spontanément et surtout ne pas se hâter d’en faire profiter les autres.
16 mai 1865.
Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo.
Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et Oulibo.
Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement remportée.
« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et comme les chefs du pays. »
J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays.
J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou.
Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour, et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et rentrai.
Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10 francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman, ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont esclaves à Ségou.
Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée, personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207].
Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit. Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina, et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit.
Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou.
29 mai 1865.
Enfin, quelques jours après, le 29 mai, Badara Tunkara arrivait lui-même demander du secours pour son village de Toumboula.
J’allai le voir. Le pauvre chef avait bien vieilli. On l’avait installé dans une case d’Oulibo. Il parut touché de ma visite. A mes nombreuses questions sur l’état du pays, il me répondit que la route était complétement fermée ; que dans le Bakhounou les Mejsdoufs alliés de Mustapha[208] avaient, le mois précédent, enlevé tous les bœufs des Pouls révoltés. Mais Badara disait que si Ahmadou voulait seulement lui donner cinquante cavaliers et quelques hommes à pied il se chargeait de dégager la route. Badara se flattait d’obtenir son armée.
Juin 1865.
Comme on le voit, au milieu de ces événements, notre délivrance ne semblait pas prochaine, et outre cet ennui dont il fallait bien prendre son parti, le docteur souffrait cruellement d’une conjonctivite. Pris d’abord par un œil, ensuite par l’autre, il éprouvait des douleurs horribles et n’avait un peu de soulagement que par l’application de cataplasmes d’aloo. Il restait toute la journée enfermé dans la case avec les portes fermées, la moindre lumière lui arrachant des plaintes. Que ceux qui ont souffert dans leur vie jugent et apprécient cette situation ! Quant à moi, mes forces bien abattues semblaient reprendre. Je me demandais comment j’allais supporter seul une expédition en plein hivernage, sans autres tentes que celles qui depuis deux ans nous servaient de toiles d’emballage, de couverture ou de toiles à paillasse, à tour de rôle et suivant l’occasion.
D’ailleurs l’idée de nous séparer ne laissait pas de m’être très- pénible. Il n’est si petite chose qui, dans une pareille disposition, ne devienne un sujet de peine. Je souffrais des dents, et il fallut avoir recours à l’extraction. Le docteur, si adroit habituellement, qui avait arraché plus de 500 dents sans accident depuis notre arrivée, échoua sur moi. Par une anomalie, ma dent faisait corps avec l’os de la mâchoire et elle ne put être arrachée qu’avec un morceau du maxillaire inférieur, aussi gros qu’elle, qui déchira toute la gencive. J’en eus la fièvre, et pendant trois jours je ne pus rien mâcher ; enfin tout se remit ; mais ces petites souffrances aigrissent plus qu’on ne saurait le croire.
6 juin 1865.
Enfin, le 6 juin, Ahmadou palabrait avec les chefs d’armée, qui exposaient leurs griefs et faisaient leurs conditions.
Ils demandaient :
1o Qu’Ahmadou ne fermât pas sa porte aux Talibés, qui ne pouvaient le voir quand ils en avaient besoin, et que les Sofas reçussent l’ordre de ne jamais arrêter un Talibé (ceci, on s’en souvient, était la conséquence de la rixe qui avait eu lieu, entre les Talibés et les Sofas de la porte d’Ahmadou, la veille de l’expédition de Dina) ;
2o Qu’Ahmadou nourrît et fît soigner les blessés, qui restaient abandonnés sans ressources, et souvent sans autre moyen de se nourrir que de mendier ;
3o Qu’Ahmadou prît soin des enfants et des veuves des Talibés tués à la guerre.
Ces deux dernières demandes étaient fort justes, et Ahmadou, qui le sentait bien, s’empressa de répondre que chaque fois qu’un Talibé blessé lui avait demandé des secours, il lui en avait envoyé, mais qu’il ne pouvait secourir ceux qui n’en demandaient pas, vu qu’il ne savait même pas qu’ils étaient blessés.
Cette réponse, bien qu’inexacte et grosse d’objections, était assez adroite et ne souleva pas la plus petite réclamation. Ahmadou avait répondu, et on n’a pas l’habitude de le forcer à s’expliquer.
Sur le troisième article, il dit qu’il verrait les chefs et s’entendrait avec eux sur ce qu’il y aurait à faire. Mais quant à la première condition des Talibés, qui était celle qui leur tenait le plus à cœur, il ne répondit rien, et de fait il ne le pouvait pas. Il eût bien vite perdu tout prestige s’il eût accordé cette demande.
Le lendemain et les jours suivants, Ahmadou palabra avec les chefs des Bambaras et ceux de Koghé, de M’bébala et autres. Presque tous demandaient à cultiver avant d’aller à l’armée. Mais Ahmadou ne lâchait pas prise si facilement, et voyant qu’il n’obtenait pas gain de cause, il employa un moyen héroïque, celui des cadeaux. On distribua d’abord aux Talibés du sel à raison d’une bafal pour dix Talibés. C’était environ 4000 cauris chacun, car le sel valait déjà 40000 cauris la bafal. Je profitai de l’occasion pour m’informer du nombre de parts distribuées ; on en avait sorti 500, ce qui faisait 5000 Talibés au grand maximum, car évidemment plus d’une pierre avait été soustraite à ce partage pour être donnée tout entière à des chefs.
D’après Samba N’diaye, Ahmadou avait consommé en cadeaux un des trois grands magasins de cauris qu’on avait trouvés chez Ali à Ségou ; il restait deux magasins de cauris, plus quelques centaines de mille dans un troisième, c’est ce qui fait que comme rien ne rentrait en fait d’impôt de cauris, Ahmadou y tenait plus qu’au sel dont il avait plus grande quantité. Ce sel provenait en partie de Sansandig où les marchands de Tombouctou en avaient de fortes provisions en entrepôt. Lors de la révolte du Macina, Ahmadou, par ordre d’El Hadj, avait fait enlever ce sel et l’avait transporté à Ségou, où il remplissait ses magasins.
12 juin 1865.
Pendant ce temps arriva du Bakhounou une si bonne nouvelle que pendant quelque temps je n’y crus pas. On disait que Maoundé, avec les Djawaras révoltés, les Massassis de Guémené, avaient réuni une armée pour attaquer Nioro avec le concours des Maures. Amadi Sambouné était venu les rejoindre. Mais Moustaf, prévenu, avait réuni son armée, et, d’accord avec les Djawaras, qui avaient fait mine de se révolter, était venu attaquer les insurgés au moment où ils s’y attendaient le moins.
Maoundé était en fuite et on racontait qu’il avait été tué par les Maures, qui, en se sauvant, auraient enlevé ses troupeaux. Amadi Sambouné avait fui avec eux. Au nombre des morts on citait Dombali, chef de Ouaïnka (Bakhounou), qui était un des chefs de la révolte.
Plusieurs lettres annonçaient ces nouvelles, et, dans le nombre, une lettre de Djolo, chef de Ouosébougou. Il y avait donc quelque probabilité. Mais j’avais peine à croire à une si bonne chance, car cela pouvait arranger nos affaires et faire arriver Bakary Guëye.
En même temps on annonçait que Mari venait d’être tué par ses chefs de captifs, et cela parce que quelque temps auparavant, les ayant envoyés attaquer un petit village de Talibés, où ils avaient été repoussés, il avait voulu à leur retour en faire tuer plusieurs. Mais cette nouvelle, qui eût si bien arrangé Ahmadou, n’était pas vraie, et, avant notre départ de Ségou, l’année suivante, nous eûmes des preuves nombreuses de la vitalité de Mari et de son parti. Quant aux nouvelles du Macina, elles arrivaient toujours, et si je les enregistrais, c’était à simple titre de renseignements, car si elles se suivaient et étaient conçues dans le même esprit, elles ne se ressemblaient pas dans le fond.
Pour compléter ces informations, il arriva en même temps que les envoyés de Ouosébougou, un Djawara, parent d’un de nos voisins, qui me dit avoir été à Nioro lorsque Bakary y était arrivé avec Sidy, venant de Ségou. Après avoir été au Diombokho il était rentré à Nioro, et dans le mois de Cor, le commandant de Médine y était venu accompagné de deux blancs et de quelques noirs. Il était resté cinq jours, et, après avoir causé avec Moustaf, il était reparti. Quant au retour de Bakary et aux cadeaux dont on parlait tant, il ne savait rien et avait l’air de n’y pas croire.
Ceci me donna à penser, et je craignis que Bakary, las d’attendre, ne fût retourné en arrière, et que ce retour n’eût motivé ce voyage du commandant de Médine à notre recherche. Cela aggravait notre position et diminuait nos chances de délivrance, puisqu’il fallait maintenant envoyer un nouveau courrier à Saint-Louis ou tout au moins à Bakel.
Au milieu de ces nouvelles, on ne parlait plus du départ de l’armée. J’attendais une pluie qui n’arrivait pas pour faire une démarche près d’Ahmadou, afin d’expédier les courriers. Aguibou vint me voir et ne put rien me dire ; il me rapportait une petite boussole que j’avais perdue à l’expédition de Dina, en chassant à courre les biches. C’était la deuxième fois que je la perdais et qu’on me la rapportait. Cette fois, il l’avait trouvée au marché, où on la vendait pour vingt cauris, et l’avait prise pour me la rendre. Il me dit que les captifs désertaient de Sansandig, où l’on mourait de faim, et qu’un homme qui en arrivait avait dit à Ahmadou : Fais ton armée, vas à Sansandig, et si le village ne se rend pas, coupe-moi le cou. Aguibou croyait à la mort de Mari, dont la nouvelle avait été confirmée par les gens venus de Sansandig.
Je m’étais préparé ; j’avais cousu et raccommodé mes tentes de soldat, mon couscous était fait, et bien m’en prit, car le 21 au soir, les griots, après une bonne tornade, parcouraient la ville annonçant le départ pour le lendemain, et à 3 heures et demie, le 22, Ahmadou sortait. Je ne tardai pas à le suivre, monté sur le cheval de feu le fils de Maoundé, petite mais vigoureuse bête qu’Ahmadou m’avait envoyée.
22 juin 1865.
A Ségou Coura, Ahmadou, se voyant presque seul, avait arrêté le tabala qui battait à coups redoublés pour appeler l’armée. Après l’avoir salué, je continuai ma route vers Ségou Coro où l’on allait camper, pour y chercher un logement. Tout d’abord ce fut chose difficile, mais je finis par aviser une toute petite case en terre, couverte de paille, qu’on me prêta et dans laquelle je pus faire entrer mes cantines, non sans démolir un peu la porte. Le soir, je fis saluer Ahmadou, qui s’informa de mon campement ; puis je me couchai, un peu triste d’être seul. En effet, j’avais laissé à Ségou Quintin, qui, à peine rétabli de son ophthalmie ne se souciait pas d’aller affronter le soleil pour retomber malade en cours de voyage. J’avais laissé avec lui deux hommes, dont l’un, Déthié, était mon meilleur laptot, et l’autre, Bara, que je considérais encore comme un homme d’une grande valeur. Mais cette séparation était la première, et ce mot d’un grand voyageur me revenait en mémoire : Quand on se quitte en Afrique, à peine peut-on espérer de se revoir.
La nuit ne se passa pas tranquillement. Vers minuit, une tornade d’une violence extraordinaire se déchaîna sur nous. L’eau tombait à torrents et le tonnerre n’arrêtait pas ses roulements. Jamais dans le cours de mes voyages, ni dans l’Océanie, ni en Amérique, ni en Europe, ni en Afrique, je n’avais entendu pareil vacarme. Les roulements non interrompus duraient quelquefois plus d’une demi-heure, accidentés par des éclats d’une violence inouïe ; on eût dit un feu de file rapide d’une batterie de 1000 pièces de gros calibre. L’air était imprégné d’électricité, et je recevais, à chacun de ces éclats, de violentes secousses sur la natte où j’étais couché. L’eau ne tarda pas à traverser ma toiture de paille et je passai, on peut le croire, une triste nuit.
Au jour, quel spectacle ! Ma tente enfouie dans la vase, mes poules noyées, devant ma case un lac, à quelques pas un arbre brisé par la foudre, et de tous côtés la terre détrempée. Rien de sec, ni dans les cases ni sur nous. Cela me donnait un avant-goût de ce qui nous attendait si une pareille tornade nous arrivait en rase campagne. Je ne pouvais espérer de repos dans ces conditions ; aussi je me hâtai de monter à cheval et de retourner à Ségou-Sikoro, après avoir distribué à mes laptots de quoi manger pendant la journée.
Sur la route, tout le monde était dans les champs à planter le mil ; mais on voyait quelques lougans plantés à l’avance et où il avait déjà 15 centimètres de haut. Presque tous ceux qui étaient venus la veille étaient retournés aux champs ; le départ n’était donc pas prochain, et je tentai d’obtenir d’Ahmadou qu’il laissât partir Seïdou ; mais il me pria si courtoisement d’attendre au retour de l’expédition que je ne pus refuser, d’autant qu’insister n’eût servi qu’à l’indisposer.
Samba N’diaye avait cette fois obtenu d’Ahmadou de l’accompagner. Il devait être chargé du transport et du tir de deux espingoles en fer que l’on avait trouvées à Ségou et pour lesquelles les forgerons avaient construit de grossiers affûts à crosse, de manière à simuler des canons ; c’étaient tout au plus des épouvantails. Ce ne fut que le 26 juin qu’il rallia l’armée avec ces machines portées sur deux bœufs.
Tierno Abdoul Kadi avait aussi rallié, et il venait me demander comme un grand service de lui prêter Seïdou pour garder sa maison en son absence.
Ce fait seul montrait la confiance que Seïdou lui inspirait. Du reste, Abdoul le traitait bien, et outre des cadeaux qu’il lui faisait, il l’avait marié à une esclave de sa case, qui était certainement une des plus jolies femmes du pays.
Juillet 1865.
Deux jours après, on me vola, pendant une de mes absences, le sac de cauris que j’avais emporté à Ségou Coro, et peu après je m’aperçus que Samba Yoro, qui avait la garde de mon magasin, avait disposé d’une somme de 5000 cauris qu’on m’avait remise en dépôt. C’était Ibrahim Mabo qui me les avait confiées ; il en avait besoin et les avait réclamées à Samba, qui, tout embarrassé, avait été à Ségou vendre tous ses effets et n’avait restitué qu’une partie de la somme.
Il y avait là un abus de confiance, peut-être excusable vu la misère dans laquelle se trouvaient mes hommes, mais que je devais punir, et je retirai la garde du magasin à Samba Yoro, pour la confier à Latir Sène, homme d’une grande probité.
Déjà on ne cachait plus le but de l’expédition : c’était Sansandig ; et comme je n’ajoutais qu’une foi très-limitée aux assurances de la faiblesse du village, je me pris à penser que le docteur pourrait bien manquer de ressources en mon absence ; aussi je demandai et j’obtins d’Ahmadou une pierre de sel et 20000 cauris. Puis je fis refaire du couscous pour remplacer celui qu’on consommait. Enfin je pris mes dernières dispositions, et le 4 juillet, au matin, on se mettait en route.
[Décoration]
[Note 207 : Le mil valait de 160 à 200 cauris les quatre litres, huit fois son prix normal de 20 cauris le moule.]
[Note 208 : Mustapha, chef de Nioro.]
CHAPITRE XXXIV.
Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou Koro. — Pélengana désert. — Arrivée à Bafou-Bougou. — Campement. — Traversée du fleuve en pirogue. — Ahmadou m’envoie des gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. — Soumission de Vélentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan d’attaque. — Assaut. — On campe et on occupe le village des Somonos. — Le docteur vient me rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou nourrit l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de bœuf et les chevaux morts sont mangés. — Résistance du village. — Attaque du 20 juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les femmes sortent du village. — La famine est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal qu’il est possible. — On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois Maures, leur exécution horrible. — Nous construisons des cases. — Le camp. — Latir, malade, retourne à Ségou avec Quintin. — Désertions du village. — Exécutions. — Sortie des pirogues du village. — Nous faisons des razzias. — 16 août. — Sortie faite par le village. — Un convoi de pirogues vient au secours du village. — Combat naval. — Prise et exécution des Maures de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils de Koro Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila Mahmary. — Sa prise, son supplice. — Abderhaman Couma. — Exécutions nombreuses. — Bataille du 11 septembre. — 10000 hommes contre 10000. — Épisodes divers. — Alertes continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons le siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans manger. — Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou.
4 juillet 1865.
Bien que l’opinion générale fût qu’on allait à Sansandig, et que Samba N’diaye m’eût dit le tenir d’Ahmadou, notre route nous en éloigna d’abord.
On se dirigea au Sud, puis on revint à l’Est, en passant en vue de Kolbabougou et de Diofina, où sont les lougans de Tierno-Abdoul. Nous laissâmes Siracoro sur la droite, et à deux heures 25 minutes nous nous arrêtions à un petit village désert. Oulibo, venu directement de Ségou, nous avait rejoints. Peu après nous passions à Pélengana, où l’on ne voyait personne, bien que le village fût habité. Craignant d’être pillé par les Sofas, les Bambaras qui y étaient établis avaient fermé leurs portes et faisaient la sourde oreille quand on leur criait d’ouvrir.
Quelqu’un a-t-il vu, dans les pays chauds, une case après une invasion de ces fourmis qu’en Casamance on rencontre si souvent, et qu’on désigne sous le nom de magnians ? Elle est propre et nettoyée ; tout est enlevé et a été grossir le grenier des travailleuses. Eh bien, après le passage d’une armée de noirs même à travers un village ami, l’effet est à peu près le même ; seulement le grenier n’existe pas et le travailleur n’est le plus souvent qu’un destructeur. Voilà pourquoi Pélengana paraissait désert.
Notre route alors se dirigea au N.-E., et à travers des broussailles nous parvenions à neuf heures du soir à Bafou-Bougou. L’armée était en débandade complète. Après une marche de onze heures, chacun s’était arrêté au gré de ses caprices ; il eût été impossible de trouver, à l’exception des porteurs de poudre et de la compagnie du Diomfoutou (Sofas), une seule compagnie en ordre. Pour moi, j’errai jusqu’à dix heures du soir pour retrouver mes hommes, qui, malades la plupart de fatigue, avaient campé entre Marcadougouba et Somono Dougouni, à l’endroit où se trouvaient Ahmadou avec la grande moitié de l’armée. Nous étions là près d’une mare dont l’eau troublée par les chevaux était aussi épaisse que du chocolat ; ce fut cependant avec cela qu’il fallut tremper le couscous du voyageur ; et lorsqu’il est, comme moi, à jeun depuis la veille, il mange ce triste dîner sans murmurer contre le sort.
5 juillet 1865.
Dès le lendemain matin, Ahmadou allait s’asseoir au bord du Niger, où toutes les pirogues de Ségou se trouvaient pour faire traverser le fleuve par l’armée. Il activait beaucoup le travail par sa présence, et néanmoins les choses ne marchaient pas vite, puisque ce passage dura les 5, 6 et 7 juillet. Il est vrai que dans la journée du 5 il fut longtemps gêné et même interrompu par une tornade sèche, qui, soulevant des lames de plus de 1m 50 de haut, fit couler plusieurs pirogues, dans un endroit où heureusement on avait peu de fond. Quant à moi, désespérant de me camper convenablement dans cette cohue qui se pressait au bord du fleuve, après avoir réparé mes forces par un déjeuner de poule au riz, que je me procurai difficilement, je m’emparai de force d’une pirogue, dans laquelle je me mis avec mes bagages, et je me fis traverser par mes laptots, n’en laissant que quelques-uns pour passer plus tard mon cheval et les mules. Cette opération ne se fit pas aisément.
A Ségou et sur tous les bords du Niger, on traverse les chevaux debout dans les pirogues, et souvent ils les font chavirer, mais les Bambaras disent que leurs chevaux ne nagent pas. Outre qu’il fut difficile de faire entrer nos mules dans la pirogue, on n’eut pas plutôt poussé de terre qu’elles sautèrent à l’eau, et comme on les tenait par la bride elles se mirent à nager, traînant presque la pirogue, qui traversait à la pagaye et n’allait que fort lentement. Mon cheval suivit ce bel exemple, et ce voyant, les piroguiers allèrent déclarer à Ahmadou que c’était ainsi qu’ils voulaient passer les chevaux. Les Talibés ne s’en souciaient pas, ils craignaient de les noyer ; mais, comme cela accélérait le passage, on ne laissa pas de procéder ainsi, et au lieu de cinq à six chevaux, neuf au plus que portaient les grandes pirogues, on les mit par douze, quinze et jusqu’à vingt dans l’eau ; seuls, les chevaux des princes eurent les honneurs de l’intérieur de la pirogue. Pendant la tornade, plusieurs pirogues chavirèrent sous l’influence des lames et bien qu’on n’ait pas eu d’accidents à regretter il y eut un désordre affreux.
En arrivant, je m’étais installé sur la berge, j’étais dans une petite île. La portion du fleuve que je venais de traverser avait environ 1500 mètres. Un marigot peu profond, et qui, avant la crue des eaux, doit être à sec, me séparait de la terre ferme ; je le passai le lendemain pour aller camper avec l’armée. Il avait bien 300 mètres, ce qui donne au fleuve 1800 mètres au moins de large ; c’est à peu près ce qu’il a devant Ségou, où, aux hautes eaux, il atteint 2200 mètres.
De mon premier campement j’avais pris des relèvements. J’apercevais, derrière Somono Dougouni, Marcadougouba, sur une colline de 5 à 6 mètres de haut. Les grands arbres de Somono Dougouni formaient avec la masse de peuple qui s’y agitait, un premier plan très-remarquable, auquel le mouvement d’une soixantaine de pirogues sur le fleuve ajoutait encore un cachet tout particulier.
Sur la berge intérieure je trouvai un véritable village ; chacun, prévoyant que le passage durerait et craignant, pour plus d’une raison, les tornades, s’était bâti, en paille et avec quelques branches, des huttes de toutes formes. Il y en avait dans lesquelles un homme seul pouvait à peine s’étendre et qui n’avaient pas sa hauteur ; c’était souvent l’abri de trois à quatre personnes. D’autres, au contraire, étaient assez vastes ; mais tout cela était fait à la hâte et n’eût pas abrité contre une forte pluie.
7 juillet 1865.
Le 7, vers midi, Ahmadou passa le fleuve ; dès lors, il n’y avait plus de l’autre côté que des retardataires. Le soir, on prévint qu’on partirait le lendemain matin. Jusque-là, j’avais campé dans un bas-fond, sous un arbre de marais où j’avais trouvé la fraîcheur du sol et l’abri du soleil ; mais remarquant des éclairs de mauvais augure et des nuages dans l’Est, je fis dresser mes deux tentes sur le sommet le plus élevé de la berge et j’y installai mes bagages. Bien m’en prit, car vers dix heures du soir une violente tornade éclatait sur nous. Mes laptots se réfugièrent bien vite dans leur tente, qui, malgré cela, fut envahie par cinq ou six malheureux, qui demandaient abri pour leur fusil, leur poudre ou leur selle de cheval[209], et profitaient de cela pour s’abriter eux-mêmes. Tout le monde connaît les tentes-abris de nos soldats ; quatre forment un logement pour quatre personnes. Avec six que j’avais pu faire raccommoder avec les morceaux des autres, j’avais fait deux tentes, qu’on laissait ouvertes du côté de l’Ouest. Dans la tente de mes laptots, ils furent quinze sous cet abri. Dans la mienne, nous n’étions guère mieux. J’avais deux cantines, ma selle, des sacs de mil, trois selles du pays, six fusils, je ne sais combien de poires à poudre et huit hommes. Mais que voulez-vous dire à un malheureux qui, n’ayant d’habits que ce qu’il a sur le corps, les a enlevés et arrive avec son paquet et sa selle sur la tête, nu comme un ver, vous demander d’abriter ses effets ? Vous lui dites de remettre son pantalon et d’entrer. Ce fut là ce que je fis, et j’eus bientôt dans ma tente Tambo, Seïni, Ibrahim Mabo, San Farba et quelques autres. Ils s’émerveillaient de voir que ma tente n’était presque pas traversée par la pluie qu’il faisait, et cependant elle était mal tendue et à demi usée ; le lendemain, tout le monde venait la voir, et, si j’eusse écouté toutes les demandes, à la première tornade j’aurais eu plus de cent personnes à loger.
8 juillet 1865.
Le 8 juillet, au matin, je me préparais à partir, et, instruit par l’expérience des jours précédents et des marches de la dernière expédition, je partais bien lesté par un couscous au poulet. A 3 heures 10 minutes, Ahmadou se mit en marche ; en même temps il m’envoyait 100 gourous par Samba N’diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous. » Et il m’en donna quelques poignées, puis affecta de chercher dans son guiba[210], de sorte que croyant qu’il n’en avait plus que quelques-uns je lui dis : « Si tu en as encore garde-les pour toi. » Il ne m’en avait donné que 32 et en avait encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris 80 pour 100. Le soir je le sus, et lui en réclamai quelques-uns ; et bien qu’il dît les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre 10 ou 15. C’était en ce moment une marchandise précieuse, car il allait falloir se tenir éveillé.
A peine en route, j’allai saluer Ahmadou, qui me fit prier avec instance, et cela sur un mot de Mohamed Bobo, de ne pas faire comme à Dina et de rester à côté de lui.
Enfin, à 4 heures 5 minutes nous nous mettions en route au N.-E.
En cet endroit le fleuve fait un assez grand coude vers le Nord. Nous en atteignîmes le sommet, et le soir, avant sept heures, on s’arrêtait un peu au delà de Sérékhalla, village en ruine depuis longtemps. On recommanda de ne pas faire de bruit, car on pouvait nous entendre de Sansandig. Ahmadou se figurait peut-être qu’il allait surprendre le village, parce que depuis deux jours il avait fait barrer les routes et le fleuve par des avant-gardes de cavalerie et de piroguiers pour empêcher qu’on n’allât de chez les Somonos prévenir de notre arrivée. Pour souper, nous mangeâmes des gourous, car il n’y avait pas moyen d’allumer du feu, et ce que j’en mangeai eut pour effet que non- seulement je ne ressentis pas l’envie de dormir, mais que je fus toute la nuit sous l’empire d’une surexcitation remarquable de l’intelligence et de la pensée. Dix gourous, peut-être, avaient suffi pour produire cette action, que j’éprouvai avec une force qui m’étonna moi-même. Aussi, dès quatre heures du matin, en compagnie de Latir, qui en avait fait autant, je me promenais dans le camp, impatient du départ, et furieux de voir les autres dormir d’un sommeil calme et profond.
9 juillet 1865.
Enfin, à 5 heures et demie, on se mit en marche. Nous rejoignîmes le bord du fleuve à Dampina, village désert, où, en dépit des menaces d’une tornade imminente, Ahmadou ne voulut d’abord pas faire halte. Mais comme elle arrivait lorsqu’il n’avait pas encore dépassé le village à 100 mètres, il y rentra avec les poudres, ainsi que les princes et tous ceux qui purent s’y loger. Pour moi, trop avancé pour rentrer, je me mis, avec Samba N’diaye, dans une broussaille, tandis que mes laptots étaient dans une autre avec la mule, et, couvert de mon vieux manteau, je bravai les torrents de pluie qui durèrent juste deux heures.
De Dampina, nous relevions Vélentiguila juste au Sud 80° Est, à environ 3500 mètres. C’était là le premier village habité. Se rendrait-il et s’y arrêterait-on ? Telle était la question que je me posais à ce moment.
Sept à huit villages qui étaient venus, la veille, faire leur soumission, avaient dit que tout le monde se rendrait, même Sansandig ; mais j’en doutais, et j’avais raison.
Toutefois, le chef de Vélentiguila vint au-devant de l’armée, qui dans ce moment, je dois le dire, ne présentait pas un spectacle imposant. Le terrain était détrempé, les chevaux glissaient, tombaient, les hommes ne marchaient qu’avec peine ; mais une demi-heure après, un rayon de soleil avait tout séché, et l’armée défilait sous les murs de Vélentiguila par ordre de compagnies, augmentée de l’effectif soumis de ce village, qui, la veille, se battait avec Sansandig contre nous, et aujourd’hui allait se battre avec Ahmadou contre Sansandig.
A 11 heures, nous arrivions à Sansandig, placé à 4000 mètres au Sud 30° Est de Vélentiguila. Le village s’étend sur plus d’un kilomètre au bord du fleuve, qui coule du N.-O. au S.-E. Sa largeur maximum est de 500 mètres ; la face qui borde le fleuve est sensiblement droite et suit le bord de la berge, ne s’en écartant un peu qu’aux extrémités, à la pointe Nord, que j’appellerai le Ouala Ouala, du nom de la place dénudée de végétation qui s’y trouve, et à l’autre extrémité, que j’appellerai pointe des Somonos, parce que c’est en effet là que se trouvait le village des Somonos, qui était séparé jadis de la ville proprement dite par une rue aujourd’hui fermée aux deux extrémités par une forte muraille, garnie de corps de garde ou bilours de communication. Les murailles de la ville avaient été élevées à au moins 5 mètres de hauteur sur la plaine, et des bastions avaient été faits de telle manière que, quel que fût le point, angle rentrant ou saillant, sur lequel on attaquerait, on eût à essuyer plusieurs feux croisés.
Ahmadou paraissait désappointé de voir que personne ne sortait pour se rendre. Il comptait qu’à l’exception de Boubou Cissey, et des siens, une partie des habitants et tout au moins la fraction des Couma sortiraient. Il était autorisé à le croire, puisque, ainsi que je l’appris, c’était sur les prières réitérées et les promesses de ces Couma, qui le lui avaient demandé par lettres, qu’il avait entrepris cette expédition. Oulibo surtout paraissait très-surpris.
Voyant enfin que non-seulement on ne sortait pas pour se rendre, mais que dès qu’on approchait, Maures[211] et Bambaras défiaient du haut des murailles et venaient hors des portes tirer des coups de fusil, Ahmadou décida qu’on allait attaquer, et on se mit à discuter le plan de l’attaque. Chacun émit son avis. Ahmadou, qui avait déjà habité la ville en 1861, se faisait indiquer, par les gens de Sansandig même, les maisons des principaux chefs. La plupart avaient un étage qui s’élevait au-dessus des murailles, ainsi que les tours ogivales des mosquées et de nombreux palmiers et doubalels. Le quartier le plus défendu devait être celui de Boubou Cissey qui se trouvait avec les principaux chefs du côté des Somonos. Si on espérait prendre le village d’assaut, c’était là qu’il fallait attaquer ; si, au contraire, on voulait l’investir peu à peu, on devait attaquer l’extrémité du Ouala Ouala, qui, de l’avis unanime, était la plus faible, en même temps qu’on aurait occupé la partie abandonnée du village des Somonos. Aussi les avis étaient partagés. Après une longue discussion, Ahmadou remonta à cheval. Il était 1 heure 15 minutes ; il alla se placer au S. 70° E. du village des Somonos, sur une petite hauteur, et fit ranger son Diomfoutou : alors le Gannar et le Toro furent désignés à la gauche pour attaquer, l’un la rive du fleuve qui était couverte de monde, l’autre, le village des Somonos. Les Sofas avaient la partie la plus dure, le bastion du quartier de Boubou Cissey ; les Irlabés attaquaient un peu plus au milieu ; enfin, les Massassis et Djawaras à cheval gardaient le tour du village avec les Peuhls.
Les Toubourous attaquèrent avec les Sofas de Ségou, au même endroit que le Toro.
L’attaque eut lieu à trois heures, et si, à la gauche, on entrait dans le village des Somonos et si sur la plage on refoulait tout le monde dans le village, à la droite les choses allaient mal. Les Sofas avaient attaqué courageusement ; bien que rudement éprouvés, ils avaient couru à la muraille, y avaient percé trois trous et quelques-uns l’avaient escaladée. Leur drapeau y flottait ; mais au bout de quelques minutes ils se retirèrent en désordre, laissant environ quinze morts et de nombreux blessés sur le terrain, et poursuivis dehors du tata par les Bambaras, qui venaient dévaliser les morts et mettre le feu dans leurs vêtements. Les Irlabés, eux, avaient à peine touché la muraille et avaient reculé.
Dans le village des Somonos on éprouvait une résistance très-sérieuse ; on était monté sur les toits, et le feu plongeant des cases du village faisait éprouver des pertes cruelles. Un instant, les Toubourous se sauvèrent, mais les Talibés ayant tenu, ils revinrent.
Ahmadou était furieux, les choses s’annonçaient mal ; mais il envoya l’ordre aux Sofas de revenir à la charge ; et, en effet, ils attaquèrent de nouveau à 4 heures, ainsi que les Irlabés. A 4 heures 15 minutes, ils retournaient en arrière ; cependant ils avaient gagné du terrain ; et ce n’était pas la tête mais bien la queue de la colonne qui reculait et entraînait le reste.
A la gauche, Samba N’diaye avait tiré deux coups de canon, ou plutôt d’espingole ; puis, comme on n’en finissait pas de charger ces armes, et que les carabines de mes laptots faisaient plus d’effet que les coups de ses espingoles, il les laissa pour faire le coup de fusil, et fut blessé au pied d’une balle qui heureusement n’entra pas. San Farba eut une balle dans la cuisse, en allant dans le village des Somonos porter des encouragements. Bien des chefs étaient blessés, et, quoique l’attaque eût été courageuse, la défense était encore plus énergique.
Toute la nuit on se fusilla dans le village des Somonos. Les Bambaras avaient des embuscades, et il y avait des endroits où personne ne pouvait passer sans recevoir une balle.
10 juillet 1865.
Le 10 juillet, au matin, on recommença l’attaque des cases occupées dans le village des Somonos par les Bambaras, et on gagna un peu de terrain. Ahmadou avait déclaré qu’il resterait là jusqu’à ce que le village fût pris, et il avait envoyé à Ségou chercher des bœufs et du mil pour nourrir l’armée.
Le soir, on avait pris presque tout le tata des Somonos, ainsi qu’un bilour de communication avec le grand tata, et on commençait, je crois, à avoir peur dans le village, car plusieurs pirogues en sortirent ; on en prit une qui portait douze femmes et quatre hommes, qui naturellement furent mis à mort. Des pirogues de Ségou nous étaient arrivées, et dès ce moment on s’efforça de fermer les communications par eau du village.
Ce même soir, j’éprouvai une grande joie ; le docteur venait me rejoindre avec les pirogues arrivées de Ségou ; il était guéri. Il avait appris l’attaque, et on lui avait dit que le village était pris en partie et qu’Ahmadou y logeait. De fait, c’est peut-être ce que celui-ci eût eu de mieux à faire ; mais pendant tout ce siége, il ne fit que faute sur faute. Pour commencer, les chefs de l’armée vinrent le 11 juillet lui demander à attaquer de nouveau le grand tata par l’extérieur et par le village des Somonos. Il refusa, sous prétexte qu’il ne voulait attaquer qu’après qu’on aurait distribué des bœufs et qu’on aurait mangé. Et le lendemain, une armée venait de Sibila, sous le commandement de Sibila Mahmary, chef du Sanama Dougou, et entrait dans le village par le Ouala Ouala pendant la nuit.
Nous ne le sûmes que plusieurs jours après, et, pour comble de malheur, on apprit le 14, au matin, que le village Banancoro avait été enlevé par les Bambaras, qui l’avaient trouvé sans défense et avaient tout pris. Je craignais beaucoup, en apprenant cette nouvelle, pour Boubakary Gnian, que j’avais envoyé à Ségou me chercher des provisions de poules et de beurre ; car, bien qu’Ahmadou m’envoyât de temps à autre quelque chose de ce qu’on lui apportait, j’étais bien à court, et pendant les soixante-douze jours du siége, je puis dire qu’à de rares exceptions près ma nourriture se composa exclusivement de poule au riz matin et soir, sans même avoir de lait, et, bien entendu, sans compter les jours de combat où nous ne mangions pas de la journée.
14 juillet 1865.
Le 14, on partagea les bœufs à l’armée, et quoiqu’on eût distribué à peu près un bœuf pour cinquante personnes, les Sofas Bambaras affamés mangèrent les chevaux morts, bien que la loi musulmane le défende de la façon la plus formelle. On consomma jusqu’aux peaux des bœufs : après les avoir fait bouillir on les mettait griller sur les charbons, et on les mangeait après avoir gratté le poil. D’autres, et en grand nombre, surtout parmi les Talibés, mangeaient du mil cru ; j’essayai moi-même de cette nourriture qui me donna des maux d’estomac ; elle produisait même cet effet sur les jeunes gens du pays. Le 15, les pirogues de mil arrivèrent de Ségou, et presque en même temps un convoi de pirogues cherchait à entrer au village. On les attaqua des deux rives du fleuve et au moyen des pirogues des hommes du Macina (Diakha Nké), qui étaient dans l’armée. Chaque jour, des femmes sortaient du village et disaient qu’on y manquait de vivres ; mais si on en manquait au marché, il y en avait au moins chez les chefs, et un vieux Bambara criait à travers les murailles, aux Talibés : « Allons donc, Fouta Nké (hommes du Fouta), vous mourez de faim ; venez donc au moins attaquer, il ne manque rien ici, voici des gourous ; » et pour compléter l’ironie, il leur lançait des poignées de gourous.
On gardait ce qu’on avait pris et on cernait tant bien que mal le village. Un soir, on vit les Bambaras démolir un pan de la muraille du côté du Ouala Ouala et s’enfuir ; c’étaient de pauvres hères qui ne pouvant plus se nourrir, se sauvaient, et le même soir on empêchait 240 Kalaris d’entrer ; on leur fit des prisonniers qui vinrent grossir le nombre des victimes. Le lendemain on retrouva au bord du fleuve dix de leurs fusils, qu’ils avaient jetés là en se précipitant dans l’eau.
De notre côté, l’armée se renforçait des captifs du Coro Mama qui venaient en troupe de l’intérieur, confirmant ainsi ce qu’on nous avait dit, que toute cette famille était dévouée à Ahmadou et que si elle n’était pas sortie, c’est qu’on l’en empêchait.
Et en effet, peu à peu leurs captifs sortirent de la ville, puis enfin les chefs de la famille vinrent eux-mêmes se rendre, mais ce ne fut que quand la ville fut affaiblie par la famine, qui commençait à y sévir. Nos hommes, pour se ravitailler, allaient faire des razzias dans l’intérieur du pays, avec des chances diverses. Les habitants de plusieurs villages avaient pris la fuite ; on y trouvait du bois à brûler, qui manquait dans le camp, surtout les jours de tornades, où tout était mouillé. Quand elles tombaient la nuit, c’était une nuit blanche à passer, car ma tente devenait toujours le refuge de ceux de nos amis qui n’avaient pas d’abri.
Ce fut alors que je fis soumettre à Ahmadou par Samba N’diaye l’idée de faire garder le village à vue par le côté du fleuve, au moyen de pirogues garnies de peaux de bœuf, qui empêcheraient par un tir suivi de venir prendre de l’eau. C’était très-simple à exécuter et le village n’eût pu résister longtemps à cette privation. Déjà pour bois à brûler, on n’y avait que celui des maisons que l’on démolissait ; pour la nourriture des chevaux et des autres animaux du village, on n’avait que des feuilles des doubalels du village et l’herbe qu’on venait couper sous les coups de fusil. La gêne qu’on eût imposée par le fleuve aurait été décisive. Ahmadou accepta, ordonna d’agir, et l’indolence de tout le monde laissa tomber la chose.
La poudre était rare dans le village et les habitants ne tiraient qu’à coup sûr ; mais tous les rapports des prisonniers ou des fugitifs s’accordaient pour dire que Boubou Cissey, secondé par Mahmady Sougoulé, maintenait le village et retenait l’armée des Bambaras, qui voulait s’en aller.
19 juillet 1865.
La famine était décidément chez l’ennemi, et le 19 juillet nous en avions une preuve bien éloquente : deux femmes s’étant sauvées du village, les Bambaras les poursuivirent et en rattrapèrent une, mais l’autre parvint à gagner du terrain et vint se jeter au milieu des Sofas qui la saisirent ; dès qu’elle vit du mil elle s’échappa de leurs mains, et, se précipitant dessus, se mit à le dévorer avec avidité : depuis trois jours elle ne mangeait que des feuilles et de l’herbe.
20 juillet 1865.
Enfin, le 20, Ahmadou, après avoir palabré avec les chefs, se résolut à tenter une attaque. Les Talibés avaient juré que s’ils entraient dans le village ils n’en ressortiraient plus. Le lendemain matin, on attaqua, en effet, de tous côtés, mais sans ordre, et les Sofas n’arrivèrent même pas à la muraille. Dans le tata on gagnait quelques cases et on entrait par les dessous dans le grand village du côté du fleuve ; mais, somme toute, c’était une attaque manquée. Elle avait cependant produit une émotion dans le village, car pendant l’après-midi, toute une bande de Bambaras voulut s’enfuir. Les Poulhs du Ouala Ouala les chargèrent et les refoulèrent, ce qui fut cause qu’Ahmadou se décida à donner l’ordre de laisser sortir les fugitifs, sauf à courir après quand ils seraient dans l’impossibilité de rentrer.
Cependant le village n’était pas encore aux abois, et tout en cédant du terrain, les Bambaras ne reculaient que pas à pas et en se fortifiant de case en case, sans rien laisser dans celles qu’ils abandonnaient ; par contre, chez nous on devenait de plus en plus mou.
Le vieux Badara, qui commandait les Soninkés du Ségou, voulut aussi faire une attaque. Au début du siége, je l’avais vu réciter une prière sur une poignée de sable qu’il avait remise à un de ses Talibés, en lui disant de la jeter contre la muraille et affirmant que (Ché allaho) elle tomberait devant lui. Je ne sais si c’est à un semblable procédé qu’il dut de faire un grand trou dans la muraille de la ville, mais il n’y entra pas et eut plusieurs hommes blessés. Pauvre vieux ! à ce moment il eût préféré être dans son village, qui était aussi cerné par les Bambaras que Sansandig l’était par nous.
26 juillet 1865.
Dès ce moment on ne se battit plus dehors et on se battit mollement en dedans du tata. On cernait la maison de Mahmady Sougoulé[212] ou du moins on essayait de la cerner ; elle avait été en partie déménagée, mais elle était toujours le siége d’une vive résistance. Enfin, le 25, on annonça qu’on allait l’attaquer le lendemain et chercher à en finir. Si on y fût parvenu, on eût de là dominé tout ce quartier, on eût forcé les chefs à l’évacuer, et ils auraient été alors bien près de leur perte. Mais le 26 il y eut une pluie abondante et l’attaque fut remise : des femmes sortirent du village et annoncèrent que Mahmady Sougoulé était blessé mortellement ; c’était exagéré, mais il avait été blessé. Le fait sur lequel on était unanime, et que, du reste, confirmait la maigreur des gens qui sortaient, c’est que la ville manquait de vivres. Chaque jour il en sortait du monde, et la garde était si mal faite que dans la nuit du 28 au 29 toute une foule en sortit, sans éveiller l’attention de notre camp, avec des bœufs porteurs, des femmes, des enfants et même des chiens.
Par contre, chez nous, il y avait un mécontentement très-vif contre Ahmadou, qui ne sortait pas de la case qu’il s’était fait bâtir, et donnait de là ordres et contre-ordres.
31 juillet 1865.
Ainsi le 31 juillet, il faisait rassembler toutes les compagnies pour palabrer, et après les avoir fait attendre toute la journée, il ne sortait pas. Le lendemain il fut obligé d’aller lui-même jusqu’au tata pour faire rassembler les hommes, et encore put-il constater comme nous un grand abattement.
2 août 1865.
Aussi lorsqu’on attaqua, le 2 août, on n’obtint aucun résultat : les Sofas marchèrent à la muraille, se firent tuer deux hommes et reculèrent, et les Talibés se contentèrent de brûler de la poudre.
Ce fut alors qu’on entendit affirmer que Mari, à la tête d’une armée, passait le fleuve du côté de Sarrau pour venir attaquer Ahmadou, et en même temps on apprenait que Koghé avait repoussé une attaque, et peu après que Dougassou avait été pillé. Ainsi la position devenait critique pour nous autant que pour la ville. Et pendant qu’Ahmadou portait la guerre à Sansandig, les révoltés la portaient chez lui pour faire une diversion.
4 août 1865.
Le 4 août, on s’emparait de trois Maures qui fuyaient ; l’un d’eux avait le bras cassé d’une balle : c’étaient des Maures blancs, dont l’un se disait chérif, c’était précisément le blessé. Sidy Abdallah fut chargé de les interroger. Ils confirmèrent, et je le tiens de Sidy lui-même, avec lequel j’entretenais de plus en plus commerce d’amitié, ils confirmèrent la triste position du village quant aux vivres, et dirent que Boubou Cissey, pour retenir tout le monde, avait affirmé que Mari était rentré à Ségou, dont il s’était emparé, et qu’Ahmadou, qui ne recevait plus de mil, allait être forcé de lever le siége. Mais ajoutèrent-ils, nous avons vu les pirogues arriver et nous avons su ce qu’il en était ; alors nous avons eu peur et nous sommes sortis.
Ces Maures avaient excité la curiosité de tout le camp. Le noir déteste le Maure, et quand il en tient un en son pouvoir il le traite cruellement. C’est ainsi que je vis des Sofas aller remuer le bras cassé de ce malheureux, et rire des souffrances que cette torture lui arrachait.
Quand, après leur interrogatoire, Ahmadou, les eut condamnés à mort, bien qu’en somme ce ne fussent que des marchands venus pour faire du commerce et que les circonstances avaient poussés malgré eux, tout le monde voulut assister à leur supplice, et moi-même je fus curieux de voir comment ces Maures, si orgueilleux d’habitude, allaient se comporter en face de la mort.
Sur plus de six cents noirs auxquels j’ai vu couper la tête devant moi, un seul s’est débattu et défendu et a temoigné une crainte réelle de la mort, crainte exprimée par des cris. Ces trois Maures, dès qu’ils virent où on les emmenait, commencèrent à supplier.
Autant aurait valu prier un tigre de lâcher sa proie.
C’était Arsec, le barbier, cuisinier d’Ahmadou, qui allait les exécuter. Ils criaient Ah ! Cheick Ahmadou, toubi (pardon), et suppliaient en promettant de le servir ; mais ils étaient en des mains disposées à ne pas les lâcher. Arrivés au champ des suppliciés, situé à cinquante mètres du camp, on les fit arrêter pour leur enlever leurs vêtements. La terreur décomposait leurs traits, leurs cheveux se hérissaient ; leurs yeux avaient une expression impossible à décrire. Quand on voulut les faire agenouiller ils se débattirent, et loin de tendre le cou comme les Bambaras, ils se le rentraient dans les épaules. L’un reçut trois coups de sabre sur les épaules, et ses cris, quoique peu forts, avaient une expression déchirante ; ce ne fut qu’au cinquième coup qu’il fut tué ; le second reçut trois coups avant que sa tête ne tombât. Enfin on arriva au blessé, au soi-disant chérif ; cet homme, à qui on avait détaché le bras, commença à se rouler, il sautait et tombait sur son membre mutilé sans paraître s’en apercevoir. Cette scène était atroce, et l’on riait, et les quolibets pleuvaient sur ce malheureux. Quant à moi, jamais spectacle ne m’émut autant, et la lutte affreuse de ces trois hommes contre la mort m’a fait plus d’impression que l’exécution de cent Bambaras venant tendre le cou comme des moutons.
Ces Maures étaient des Ouled Aïd des environs de Tombouctou.
5 août 1865.
Mais laissons ces gens, et revenons à Sansandig où la famine sévissait et où on avait sérieusement peur. Le 5 août, un chef de captifs de la maison de Mahmady Sougoulé fut pris avec cinq femmes ; il était sorti en compagnie de soixante autres hommes dont un avait été tué. Cette prise était importante. L’homme était le garde-magasin de ce Sougoulé qui était un des riches marchands de Sansandig, et s’il quittait son maître, c’est qu’il le croyait bien en danger, à moins qu’il ne fût envoyé en mission.
C’était un Bambara au teint clair ; ses cheveux étaient nattés artistement par petites mèches, lui dessinant des carreaux sur la tête ; il était soigné et on voyait que c’était un esclave de bonne maison. On l’interrogea longuement. Beaucoup de gens conseillaient à Ahmadou la clémence envers le captif, disant qu’on pourrait l’envoyer près du tata palabrer avec ses anciens compagnons et les engager à sortir, en leur promettant qu’Ahmadou ne leur couperait pas le cou ; mais Ahmadou n’écouta rien, et il fut exécuté.
On savait, à n’en plus douter, que la famine la plus atroce régnait dans le village, à l’exception des cases des chefs qui ne nourrissaient que les hommes qui se battaient, et encore très-approximativement. Ahmadou se décidait à rester là, et avec l’exagération habituelle des noirs, il avait dit qu’il y passerait six mois s’il le fallait, mais qu’il n’aurait plus d’autre maison que sa case en paille jusqu’à la prise du village.
Pour confirmer ses paroles, il avait fait bâtir en terre, avec les débris des cases prises, une poudrière dans laquelle il avait entassé 350 barils de poudre.
Jusque-là j’étais resté sous ma tente, souvent inondée, car nous étions campés sur un lougan, et si la pluie arrivait, j’étais bien abrité par en haut, mais je ne tardais pas à être inondé en dessous, et une nuit, en dépit de la terre que j’avais accumulée et battue dans ma tente, je me réveillai avec dix centimètres d’eau sous moi, mes deux nattes et ma peau de bœuf nageaient, mes couvertures étaient trempées. Comment, dans de telles circonstances, n’ayant que la nourriture dont j’ai déjà parlé, pouvais-je ne pas tomber malade ? C’est à croire qu’il y a des grâces exceptionnelles pour certains voyageurs.
Quand je vis que certainement on ne lèverait pas le siége, que les désertions journalières du village et la famine qui y régnaient donnaient l’espoir de le prendre, je me décidai à bâtir une case dans la plaine. Les laptots en avaient déjà fait une, et dès ce moment nous fûmes à l’abri de l’eau ; mais le long des branches qui composaient la charpente de la case les termites élevèrent leurs galeries, et le moindre vent qui faisait trembler notre frêle abri nous inondait de terre et de termites ; puis tout moisissait, nos guêtres, nos selles, nos sacs de voyage, et pis encore, les peaux de bœuf sèches sur lesquelles nous couchions. Le camp présentait, du reste, un spectacle très-curieux : les cases agglomérées au nombre de plus de mille, de toutes formes et de toutes dimensions, bâties suivant les usages de chacun, leurs groupes séparés par des cloisons en cannes de mil ; près de 4000 chevaux, des bœufs, des vaches, quelques chameaux qu’on avait pris, des ânes en grande quantité ; à 500 mètres de là, le bord du fleuve, où s’établissait un mouvement perpétuel pour le transport des gens qui arrivaient de Ségou avec des vivres, et de ceux qui, avec la permission d’Ahmadou, s’y rendaient ou seulement allaient couper de la paille ; enfin derrière le camp un champ de suppliciés exhalant une odeur affreuse, et dans lequel le jour s’abattaient un millier de vautours, et la nuit des centaines d’hyènes et de chacals. Ce fut là que je vis pour la première fois le grand vautour fauve à collier, que je pris d’abord pour un condor, à voir la force avec laquelle il secouait les cadavres sur lesquels il s’abattait. Cet oiseau, du reste, est rare dans le pays ; à Ségou je n’en ai jamais aperçu ; on n’y voit que le vautour du Sénégal.
Aguibou venait souvent me voir, et était d’une grande amabilité ; au retour de l’expédition de Toghou je lui avais fait cadeau de mon fusil, qu’il n’avait accepté qu’avec la permission de son frère, et depuis ce temps, chaque fois qu’il venait me voir, je le trouvais très aimable, mais il était capricieux, il renouvelait ses visites cinq ou six jours de suite et restait souvent quinze jours sans donner signe de vie.
7 août 1865.
A ce moment le docteur fut obligé de me quitter quelques jours. Latir venait d’être repris d’une maladie qui l’avait déjà cruellement fait souffrir à l’expédition de Dina. Il fallait le sonder et aller pour cela à Ségou où se trouvait la sonde, car l’opération pressait. J’allai demander à Ahmadou une pirogue que j’obtins le jour même et le docteur resta quatre jours absent.
12 août 1865.
Chaque jour les désertions continuaient à Sansandig, et chaque jour on exécutait quelques prisonniers. Tous s’accordaient à déclarer que la faim les chassait du village. L’armée de Sibila commençait à en souffrir elle-même et voulait s’en aller ; Boubou Cissey, pour la retenir, faisait des sacrifices ; il achetait à prix d’or les quelques animaux qui étaient encore dans le village. Le 12 août, les captifs de la maison de Coro Mama commencèrent à sortir ; jusque-là surveillés de très-près, ils n’avaient pu fuir, car on savait qu’ils s’étaient soumis à Ahmadou : ce furent les premiers hommes qui furent épargnés. Jusque-là, les femmes seulement de la case étaient sorties. Du reste, telle était la surveillance de Boubou Cissey, qu’à chaque poste il avait placé des Sofas, et quand une femme demandait à sortir et aller couper de l’herbe pour manger, elle était obligée de laisser ses pagnes et de sortir entièrement nue pour qu’elle ne pût pas fuir. Malgré cela plusieurs préférèrent braver toute honte et vinrent se jeter dans nos rangs sans le moindre vêtement, tant il est vrai que la faim n’a plus de pudeur.
13 août 1865.
Le lendemain les pirogues du village faisaient une sortie et traversaient le fleuve en toute hâte pour chercher à s’emparer du convoi de mil d’Ahmadou qui était attaché de l’autre côté ; mais le mil était gardé, et aux premiers coups de fusil, les assaillants rentrèrent chez eux.
Le chef des pirogues était un Toucouleur du Sénégal, un Kioubalo (pêcheur) du Fouta ; c’était le fils du chef de Djoulé Diabé qui était si dévoué à la France ; ce fils, quoique ayant suivi El Hadj volontairement, nous faisait beaucoup d’amitiés et quelquefois des cadeaux de lait, de bois à brûler, toutes ressources précieuses en cours de campagne et qu’il pouvait se procurer par ses Somonos.
Les bamé (razzias) parcouraient le pays avec des chances diverses ; quand ils s’attachaient à des goupouilli (villages en paille), ils en venaient à bout généralement, mais quelquefois ils se hasardaient trop loin, et à leur retour ils étaient surpris dans les broussailles par des fusillades qui leur faisaient subir des pertes sérieuses.
16 août 1865.
Le 16 août, l’inaction dans laquelle on restait depuis longtemps fut interrompue. Les gens du village firent une sortie ; on les avait vus se préparer, tout le monde était à son poste et lorsqu’ils s’élancèrent sur les Sofas rangés en avant de leur campement, ceux-ci reculèrent précipitamment jusque derrière leur camp. Les Bambaras y entrèrent, mais aussitôt, pendant qu’ils étaient encore dans les cases à piller, ils furent enveloppés de Sofas et laissèrent 80 hommes au moins sur le terrain, sans en compter cinq qui, pris vivants, furent exécutés.
Le lendemain, des prisonniers faits la nuit annoncèrent que soixante hommes de l’armée bambara étaient partis, pendant la nuit, à la faveur d’une petite pluie.
La position du village devenait de plus en plus critique ; les captifs (hommes) de Coro Mama, et entre autres son forgeron, sortaient toujours et portaient des lettres.
19 août 1865.
Le 19, on prenait trois pirogues qui s’échappaient du village.
20 août 1865.
Le 20, on en prenait une autre dans laquelle était un Maure, qui eut le sort ordinaire des prisonniers. La plupart des Somonos qui conduisaient ces pirogues s’échappaient à la nage.
21 août 1865.
Enfin, le 21, nous eûmes un nouveau spectacle, celui d’un combat naval. Une soixantaine de pirogues essayaient de remonter le fleuve et de passer près de la rive droite entre l’île et la berge, pour venir entrer dans Sansandig. Pendant que les coups de fusil du camp des Somonos sur la rive droite les assaillaient, cinq des pirogues du Macina, montées par de nombreux Talibés, partaient de notre rive pour les attaquer. Les pirogues des Bambaras battirent en retraite, et, avec une maladresse inouïe, on les laissa fuir. Certes, avec vingt laptots, j’eusse pris ce convoi en lui coupant la ligne de retraite. On avait empêché de ravitailler le village, c’était déjà quelque chose : aussi, l’après- midi, les armées de Sansandig venaient essayer une sortie, mais elles ne commirent pas la même faute que la première fois, et, voyant que leur fusillade à distance n’avait pas ébranlé les compagnies qui gardaient le village, elles se décidèrent à rentrer.
Tout cela était mal conduit aussi bien d’un côté que de l’autre.
A ce moment, on recevait de bonnes nouvelles de Ségou. Le vieux Tierno- Abdoul y était allé prendre le commandement de la ville, et cent Pouls lui avaient été adjoints pour courir le pays. Ils avaient atteint sur les bords du Bakhoy une armée de Bambaras qui venait de piller un petit village, et l’avaient culbutée dans la rivière, en lui tuant beaucoup de monde et lui prenant son tabala, qu’on envoyait à Ahmadou. D’un autre côté, le bruit de l’approche d’une armée de Mari se fortifiait sans que personne songeât à s’en inquiéter.
24 août 1865.
Chaque nuit on faisait de nouvelles prises ; le 24 on avait capturé une pirogue chargée de gourous et montée par trois Maures de Tichit. Sidy Abdallah voulut s’employer en faveur de ses compatriotes et implora la clémence d’Ahmadou, mais ce fut en vain, et le soir Mohammed Bobo vint lui dire qu’après avoir bien réfléchi, Ahmadou ne croyait pas pouvoir faire grâce. Cette fois, il faut le dire, Ahmadou fit bien, on était déjà très-jaloux à Ségou de la position exceptionnelle de Sidy Abdallah et des faveurs qu’Ahmadou lui accordait, et s’il eût fait grâce, cela eût indisposé bien du monde.
Mais ce fait me donna à réfléchir. Si un blanc fût arrivé à Sansandig, venant d’Algérie par le Touat, il eût pu se trouver dans la même position que ces Maures, et si, après avoir résisté comme eux, il eût été fait prisonnier comme eux en cherchant à fuir, mes prières auraient été impuissantes à sauver sa tête.
Cependant il me semble que j’eusse trouvé des accents pour attendrir Ahmadou, et que pour un compatriote j’eusse fait plus que Sidy Abdallah ne faisait pour les siens. Il est vrai qu’il a besoin d’Ahmadou et qu’il ne peut se compromettre.
Mais après tout, pour être vrai, je ne suis pas bien sûr que j’eusse réussi, car si les prières n’avaient pas suffi je ne pouvais espérer de l’intimider ; Ahmadou sentait bien qu’il avait besoin des blancs pour s’approvisionner, mais il savait trop qu’il n’avait rien à en craindre personnellement, et l’inertie de l’Europe dans la question africaine lui donne tristement raison. Enfin ces trois Maures furent exécutés et se montrèrent calmes en face de la mort, ce qui prouve suffisamment que l’on ne saurait établir, par l’exemple des trois premiers que j’avais vu tuer, que les Maures sont lâches devant la mort. Cependant je crois, en thèse générale, qu’ils la craignent plus que les noirs et surtout que les Bambaras.
Chaque jour on continua à sortir du village ; la famine y était telle qu’on annonçait que les Sofas volaient les chevaux des chefs et les mangeaient. Ce fait n’a rien de bien extraordinaire, il s’est produit dans l’armée d’El Hadj, en 1859, à Nioro. Aussi, voyant que le village était aux abois, on le gardait un peu plus étroitement : chaque nuit des volontaires allaient à l’Ouest au Ouala Ouala guetter les fugitifs pour les capturer ; Ahmadou avait déclaré qu’il donnerait à chacun la moitié de ce qu’il aurait pris. Mon brave Déthié eut la bonne fortune de prendre ainsi dans une pirogue capturée une pierre de sel assez grosse, qu’Ahmadou lui laissa en totalité, mais comme il était marié (à la mode musulmane) à Ségou, il eut bien vite porté cela à sa case, et quand, un mois après, nous rentrâmes à Ségou, il n’en restait plus rien, et mon pauvre compagnon n’en fut pas plus riche.
29 août 1865.
Le 29, les Bambaras firent une sortie ; mais voyant qu’ils ne pouvaient intimider les Sofas sur lesquels ils semblaient concentrer leurs efforts, ils rentrèrent après avoir été deux fois chargés par ceux-ci qui, toutefois, ne s’avancèrent qu’à une demi-portée de fusil du village, et n’ayant pas d’ordre pour attaquer, laissèrent passer une occasion magnifique de donner l’assaut, en rentrant en même temps que les gens du village.
Septembre 1865.
Les jours suivants, les gens de Coro Mama sortirent de plus en plus par petits groupes ; il y eut un échange de lettres entre Ahmadou et les chefs de cette famille, qui finirent par sortir eux-mêmes le 4 septembre.
4 septembre 1865.
C’étaient deux jeunes gens, neveux de ce Coro Mama qui avait été supplicié d’une façon si cruelle lors de la révolte de Sansandig. Leurs physionomies étaient remarquablement ouvertes et intelligentes, surtout celle du plus jeune ; ils vinrent l’un et l’autre me voir, et, par la suite, j’eus d’excellents rapports avec eux. Je leur fis de nouveau raconter l’histoire de la mort de leur parent et j’eus par eux bien des détails sur la ville de Sansandig.
S’il faut en croire leur récit, cette ville serait bien ancienne et aurait été fondée par un Couma[213] nommé Alpha Seïni, qui demanda le terrain au roi du Sanama Dougou, nommé de Massa-Sibila, et dont la résidence était à Sibila. Alpha Seïni lui paya en or son terrain et lui donna le cheval blanc qu’il montait. Le fils du fondateur, nommé Alpha Mahmadou, construisit la première mosquée et le commandement resta dans la famille jusqu’au troisième avant-dernier chef qui fut un Cissey.
Le chef de Sansandig touchait un impôt de 5 cauris sur chaque personne venant vendre quelque chose au marché de la ville. De plus il recevait des cadeaux de toutes les caravanes ; par chaque pierre de sel, entrant dans la ville par eau[214], il avait une somme de 200 cauris, et par chaque charge de chameau en tabac 3000. Ces charges se vendaient 20 gros d’or en moyenne. En outre de ces octrois, le chef Sibila touchait 140 cauris par pierre de sel entrant à Sansandig, et 3000 cauris par ballot de tabac entrant par le fleuve, mais il ne touchait rien sur ce qui entrait par caravanes.
Quant au roi de Ségou, il avait aussi ses priviléges, et d’abord c’était lui qui nommait le chef de Sansandig ; pour obtenir cette place, il fallait lui faire des cadeaux magnifiques, ce qui était déjà une source importante de revenus, car on nommait généralement des vieillards, et à leur mort c’était à recommencer. A chaque fête de la Tabaski, la ville de Sansandig payait encore au roi, par cotisation des notables, 200000 cauris ; le chef du village devait donner de plus deux chevaux de guerre, et on ajoutait généralement des burnous de drap rouge et divers autres présents. Telle était l’origine des magasins de Ségou et de tout ce que nous y trouvions ; Sansandig ne payait pas d’autres impôts.
Toroco Mari trouva que ce n’était pas encore assez et augmenta les impôts de la ville ; ce fut peut-être la cause qui poussa les habitants à se jeter dans les bras d’El Hadj, ce qui entraîna la ruine actuelle du pays.
Sansandig, qui était l’entrepôt de Tombouctou, faisait un commerce considérable. Elle achetait toutes les marchandises venues d’au delà du désert, ainsi que le sel de Tuden ou Toudeyni, et le payait en or ou en esclaves. Quelques dents d’éléphants apportées du Bakhounou ou du Bélédougou complétaient ces payements, mais l’objet d’échange le plus apprécié c’étaient les esclaves fournis par le roi de Ségou, auquel, après chaque expédition, Sansandig achetait tous ses prisonniers à vil prix, en or, en étoffes d’Europe et du pays, qui allaient s’entasser dans les magasins du roi.
Quant à l’or, on se le procurait à Bouré contre le sel et les bœufs qu’on y menait, et avec lesquels on faisait concurrence aux marchandises venues de la côte par Sierra Leone ou Gambie.
Sansandig s’était enrichie d’année en année, enrichissant en même temps les chefs de Sibila et les rois de Ségou. Aussi aujourd’hui le roi de Sibila était-il le protecteur naturel de Sansandig, et cela avec d’autant plus d’acharnement, que le premier acte d’El Hadj, en entrant à Sansandig, avait été de confisquer les revenus de Sibila à son profit, aussi bien que ceux du roi de Ségou et une grande partie de ceux du chef de la ville.
Pendant que je me renseignais ainsi et que j’apprenais le mécanisme du commerce de ce pays, la ville souffrait de plus en plus, tous les captifs de Coro Mama sortaient et venaient rejoindre leurs maîtres ; les autres, pris de peur, s’échappaient de la ville et venaient, quand on les prenait, grossir le nombre des suppliciés. Sur le fleuve dérivaient, à demi cousus dans des nattes, les cadavres des morts du village dont le nombre augmentait tous les jours ; car on mourait de faim dans les rues, et puis les blessés succombaient plus encore par la misère que par leurs blessures. Ces cadavres venaient s’échouer sur la plage en face du camp, et de quelque côté que la brise soufflât nous respirions les odeurs nauséabondes et des miasmes putrides. Tout le monde dévorait déjà le village des yeux, comme une proie qu’on tenait enfin ; on récapitulait toutes les richesses qu’il contenait et qui allaient tomber aux mains des vrais croyants, et puis on faisait des châteaux en Espagne dont quelques-uns me touchaient. Ahmadou devait, après cette éclatante victoire, laisser partir tous les envoyés qu’il retenait depuis si longtemps, et entre autres une partie de l’armée de Nioro (celle qui était venue la première) ; on disait que nous partirions avec eux. Ces bruits circulaient, et il faut croire que quelque parole y donnant lieu avait été dite chez Ahmadou, car elle fut aussitôt rapportée par dix ou douze personnes qui vinrent me féliciter de ce départ, en me faisant promettre le secret. Je me pris à espérer, et pour fortifier Ahmadou dans ces bonnes dispositions, je disais à tous ceux qui venaient que si Ahmadou me renvoyait, le gouverneur serait tellement content de me revoir, qu’il ferait pour lui ce qu’on n’a jamais fait pour un chef noir, qu’il lui donnerait des canons. Ce mot était magique. « Ah ! s’écriait-on, si nous avions des canons, Sansandig serait bientôt pris et le pays rendu. » Oui, mais on n’avait pas de canons, et Sansandig ne se rendait pas. Il devenait évident que les chefs, plutôt que d’abandonner leurs trésors, se laisseraient mourir dessus, et il n’y avait d’espoir que dans le temps, puisque l’armée ne se souciait pas d’attaquer.
6 septembre 1865.
Enfin le 6, Ahmadou appela les chefs du conseil chez lui ; deux Somonos qui avaient été pris par les Bambaras à Banacoro, venaient de s’échapper de chez Mari, et annonçaient que son armée avait traversé le Bakhoy, et que depuis deux jours elle traversait le Djoliba un peu au-dessous de Sibila. Mari avait envoyé quatorze cents hommes, mais il n’avait pas voulu venir en personne, malgré les prières des chefs de Sansandig. Ahmadou envoya des cavaliers en éclaireurs. Quelques chefs émirent l’idée de faire une attaque sur le village, de tenter de le prendre pendant qu’il était affaibli et qu’il ne pouvait résister, et avant que ces nouveaux renforts lui arrivassent. Mais cette proposition eut peu d’écho. On décida, sur la proposition d’Abdoul Kadi, qu’on allait faire sortir du tata tous les Talibés, excepté deux compagnies, et qu’on se préparerait à recevoir l’ennemi s’il venait attaquer.
Le lendemain il y eut un grand émoi ; on entendait des coups de fusil dans le N.-E. ; mais d’informations en informations, on apprit que c’étaient des Talibés qui avaient voulu aller, comme ils le faisaient depuis quelque temps, récolter le fognio[215] des Bambaras dans l’intérieur, et qui avaient été reçus à coups de fusil. Plusieurs revenaient blessés.
Le même soir, beaucoup de monde sortit du village ; mais Boubou Cissey et ses captifs sortirent en même temps et les forcèrent à y rentrer. Cela montrait assez la triste situation de Sansandig.
8 septembre 1865.
En effet, le 8, le chef de tous les Couma, Baba Couma, venait lui-même se rendre, et un chef de Somonos, qui avait déjà écrit à ce sujet, en faisait autant. Ceux-là furent bien traités, comme, du reste, tous ceux qui avaient écrit à Ahmadou pour l’assurer de leurs bonnes intentions.
9 septembre 1865.
Enfin, le 9 au soir, à la faveur d’une petite pluie, à 8 heures et demie, Sibila Mahmary sortait lui-même avec son armée de Bambaras. Mais ayant mal pris ses dispositions, ou bien, ayant été vu avant d’être en mesure de fuir, il passait à travers le camp des Sofas, et j’étais réveillé par une fusillade épouvantable. On criait que les Bambaras attaquaient. Je m’armai et me rendis sur-le-champ à la case d’Ahmadou ; il en était sorti et se tenait dehors devant un feu, entouré de ses fidèles et de ses Sofas ; Sibila Mahmary était pris. D’instants en instants, on emmenait au supplice de nombreux prisonniers. Quant à Sibila Mahmary, il était entièrement nu ; on l’avait conduit devant Ahmadou, on l’avait fait asseoir par terre ; un de ses poignets avait été cassé par une balle et il avait des coups de sabre à la tête. Ahmadou, et avec lui toute sa bande, avaient peine à contenir leur joie ; le griot de Coro Mama et ses fils surtout étaient effrayants. Mahmary était un vieillard : il était blessé, prisonnier de guerre, et il était bafoué, insulté. Non-seulement on le raillait sur sa puissance, mais on ne craignait pas de lui adresser des plaisanteries sur une infirmité que sa nudité complète permettait d’apercevoir. C’était tellement violent que Mahmary, jusqu’alors impassible, en dépit des souffrances qu’on lui faisait endurer (en remuant son bras cassé avec la corde qui le tenait attaché à l’autre), répondit : Morrr ! Expression qui a une énergie indescriptible, et que le mot : Honte à tous, ne traduirait qu’imparfaitement. Plus de cinquante prisonniers furent exécutés de la main d’Arsec pendant cette nuit, on ne les interrogeait plus et Ahmadou disait : Rokam to Arseki (Donne-le à Arsec), et il n’ajoutait même plus sa plaisanterie habituelle : Qu’il leur donne à boire. Parmi ces malheureux il y avait trois Maures.
Quant à Sibila, il fut gardé pendant toute cette longue nuit, que je passai debout près d’Ahmadou, dans l’atroce position que j’ai décrite plus haut, et ce ne fut qu’au jour qu’on termina son supplice, bien léger du reste à côté de celui qu’on avait infligé à Coro Mama lors de la révolte de la ville. Une fois la tête tranchée, son corps fut haché de coups de sabre.
10 septembre 1865.
Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette famille qui avait trahi Coro Mama, qui avait fait depuis bande à part et s’était montré constamment hostile à Ahmadou, fut pris dans la matinée du 10, ainsi qu’une foule d’hommes qui s’étaient cachés dans les broussailles, n’osant fuir au milieu de tous les cavaliers qui avaient parcouru les environs pendant la nuit. Quand on le conduisit au supplice il fut presque assommé par la foule. Sa tête traînait par terre, la figure dans le sable et balayait les ordures, et il eût été certainement tué de cette façon si Arsec arrivant n’eût écarté la foule en dégainant son terrible sabre, dont un seul coup envoya ce malheureux dans l’autre monde.
Parmi les prisonniers de la nuit se trouvait aussi le frère de Mahmary Sibila, qui, ayant écrit depuis longtemps à Ahmadou pour se rendre, l’avait le jour même prévenu de la sortie de son frère et avait par cette trahison été cause de sa mort. Ahmadou lui donna la vie, et, sur sa demande, l’envoya, à cheval, à Sibila pour faire rendre le village ; mais il n’en revint pas.
Tout cela avait encore affaibli Sansandig, et cependant, comme par fanfaronnade, les habitants avaient recommencé un feu nourri.
Avaient-ils appris que de nouveaux renforts leur arrivaient, espéraient- ils les avertir ainsi que le village se défendait encore ? Toujours est- il qu’au lieu de profiter de ce jour pour attaquer et emporter Sansandig, Ahmadou, enivré de la mort de ses ennemis, laissa échapper l’occasion, et que le lendemain 11 septembre, la face des choses avait changé.
Pendant la nuit on avait entendu battre le tabala dans l’Est, et cela très-distinctement. Un de mes hommes, Déthié, qui rôdait à la recherche de quelques captives, s’était dit qu’il n’y avait rien de bon par là, et, prévoyant ce qui allait arriver, était rentré se coucher en nous prévenant. En effet, dès le jour une femme sortie du village vint dire que les chefs attendaient une armée le jour même.
Malgré cela, il n’y avait rien de menaçant, quand à 8 heures et demie, pendant que j’étais dans la case de Samba N’diaye à causer avec lui, on vint annoncer que l’armée des Bambaras approchait. C’était un cavalier qui, le cheval ruisselant, disait l’avoir rencontrée et arrivait au triple galop prévenir Ahmadou. Je m’empressai de seller mon cheval, et voyant qu’on ne sortait pas, je mangeai à la hâte un peu de riz.
11 septembre 1865.
A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais, comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ.
Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un moment je crus que nous étions perdus.
Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai, accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras.
Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers.
En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles. Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil, il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau. Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie, ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ; mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux.
En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens, dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi, grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort fut vite réglé par Arsec.
Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés, dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras revenaient et n’étaient pas loin.
Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval.
Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant, ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit- il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? »
Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant.
La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un terrible quart d’heure à passer.
12 septembre 1865.
Au jour, j’allai saluer Ahmadou ; il était couché sur une simple natte, en plein air, à plus de 100 mètres du camp, entouré de ses plus fidèles Talibés ; il ne rentra qu’à 8 heures et demie. La journée se passa tranquillement jusqu’au soir, où il y eut une vive fusillade du côté des Sofas. C’étaient les Bambaras qui, entrés la veille dans la ville et n’ayant rien trouvé à manger, disaient les déserteurs de Sansandig, voulaient sortir. On les repoussa, mais ils crièrent : « Faites ce que vous voudrez, nous sortirons tout de même. » En effet, dès la nuit suivante, une partie au moins ressortit.
A partir de ce moment, on fut sur un qui-vive continuel. Ahmadou maintenait l’armée nuit et jour aux postes de combat, y couchant lui- même et ne rentrant qu’au moment des tornades.
13 septembre 1865.
Les Bambaras circulaient dans les environs, mais ne se montraient pas. Le 13 au soir, on entendit battre le tabala dans un village de l’intérieur. Les espions d’Ahmadou n’osaient pas s’avancer ; on ne savait que penser, et le résultat de cette incertitude était une crainte vague, plus terrible que toute autre, car elle engendre presque toujours la panique.
15 septembre 1865.
Le 15, à quatre heures, des cavaliers rôdant aux alentours rentrèrent au galop. Immédiatement l’armée se mit en bataille, et les cavaliers s’élancèrent au-devant de l’ennemi, qu’on ne voyait pas encore, mais qui ne pouvait être loin, car bientôt on entendit des coups de fusil, et moins de vingt minutes après leur départ, les cavaliers, et entre autres un Talibé du Fouta, nomma Hiaïa, qui avait une belle réputation de courage, revinrent rapportant les dépouilles d’un certain nombre de Bambaras et six chevaux.
Après cet exploit qui devait mettre les Bambaras en fuite, on rentra et la nuit fut calme.
Le lendemain 16 septembre, à trois heures, il y eut encore une alerte, mais cette fois l’armée, fatiguée de ces sorties continuelles et sans résultat, ne se hâta pas, et ce fut malheureux, car avant qu’elle fût rangée, les Bambaras, au nombre de près de deux mille hommes, tournèrent le camp pour entrer à Sansandig par le Ouala Ouala. Nous en vîmes une partie qui força le passage entre les Pouls et les Djawaras et se jeta dans le village au pas de course le plus rapide, sans que personne eût l’idée de s’y jeter en même temps. Cette colonne eut des pertes, son tabala fut pris, ainsi que sept chevaux, et nombre d’hommes furent tués ; mais il n’en était pas moins vrai que plus de quinze cents hommes venaient d’entrer dans la place, et qu’on craignait chez nous que ce ne fût que l’avant-garde d’une armée plus nombreuse, qui viendrait nous attaquer pendant que le village ferait une sortie de manière à nous placer entre deux feux.
La première conséquence de cette affaire fut de forcer à envoyer une partie des troupes sur la gauche, pour renforcer les camps des Pouls et des Djawaras, et garder le Ouala Ouala. Les Bambaras ressortis des murailles, tiraillaient, et cette fusillade inoffensive dura jusqu’à la nuit.
Ahmadou coucha dehors, et le sommeil ne fut pas troublé. Pour moi je pensais que cette armée ne pourrait pas tenir dans le village sans vivres, qu’elle en sortirait dans quelques jours, que cela entraînerait encore quelques défenseurs à déserter, et que le moment où on s’emparerait de la place n’était pas loin. Quelques jours de courage encore et ce résultat allait être atteint.
Comme pour fortifier mon opinion, vers dix heures, le 17, tout le village sortait se ranger en bataille sous les murs, ainsi que l’armée des Bambaras entrée la veille. Aussitôt les Sofas, Djawaras et Irlabés demandèrent du renfort, car en voyant environ quatre à cinq mille hommes en face d’eux, ils ne se sentaient pas de force à leur barrer le passage.
Ahmadou, redoutant et espérant sans doute un combat définitif, avança avec toute l’armée en dépit de quelques personnes qui craignaient que ce ne fût un piége des ennemis pour faire abandonner le camp et venir l’attaquer par la plaine. Le camp resta en effet confié à la garde de peu de monde.
Dès qu’Ahmadou fut arrivé en face de l’ennemi, les Massassis et les Djawaras marchèrent sur les cavaliers qui étaient sortis par le Ouala Ouala, plus nombreux que je n’eusse supposé qu’ils pouvaient l’être dans le village. Presque en même temps le Gannar et le Toro s’élancèrent sur les fantassins, qui reculèrent jusqu’aux murs et rentrèrent en partie. C’était encore une occasion magnifique, qui eût, même en cas d’échec, intimidé les Bambaras ; mais on s’arrêta à portée de fusil des murs, et toute la journée se passa ainsi. Ahmadou fit venir les canons de Samba N’diaye, dont la mitraille, à la distance où on les plaça, ne parut pas faire d’effet.
Vers huit heures et demie, les Bambaras rentrèrent presque tous, et Ahmadou les imita, ne laissant dehors que la moitié des Talibés. Chose bizarre, on avait pris un Maure dans les broussailles, pendant le combat ; c’était très-probablement un échappé du village : il annonça que l’on avait affaire aux Sofas de Mari et aux contingents du Miniankala, et paya de sa tête ces renseignements.
Une femme qui sortit du village compléta ce qu’avait dit le Maure, en affirmant que les Bambaras entrés le 11 étaient ressortis, comme je l’ai dit, et qu’étant allés trouver le reste de l’armée repoussée, en lui reprochant d’avoir fui, ils avaient décidé tout ce monde à rentrer avec eux.
Boubou Cissey leur avait fait dire, pour les décider, que s’ils ne réussissaient pas à chasser Ahmadou, ils tenteraient de s’échapper tous avec leur or, en emportant le plus possible et brûlant le reste de leurs marchandises. Cette femme ajoutait qu’on avait promis 1000 cauris aux Bambaras par chaque individu, homme, femme ou enfant, qu’ils réussiraient à sauver.
17 septembre 1865.
Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable. Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet égard qui étaient de bon augure.
Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive. J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir.
Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas pris et tué.
Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce qu’il y avait.
J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger les bagages.
Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me dit-il.
Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre.
La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le sentiment d’un affreux danger qui le menaçait.
J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher, et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules. Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même.
Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis tenté de le croire.
Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à une exactitude très-suffisante pour estimer sa route.
Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible. Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de nous.
J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une triste et fausse position.
Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser.
Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs, qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir.
Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin, c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant.
18 septembre 1865.
Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route, avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui, sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les volaient tant qu’ils pouvaient.
Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement, était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute.
J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ; le reste était à Faracco.
Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de passer seize heures au moins à cheval.
J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou.
Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir. Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le chef du village une case et un bon souper.
Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau claire.
J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler deux bouchées.
En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible sommeil.
Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ; j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après, Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des plus dures de notre voyage.
Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette retraite.
Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles, que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer de manger.
[Décoration]
[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule pluie les met hors de service.]
[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.]
[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.]
[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.]
[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.]
[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.]
[Note 215 : Plante alimentaire.]
[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.]
[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette année, dépassant six mètres.]
[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont blanches.]
CHAPITRE XXXV.
Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de mourir. — Négociations par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ?
20 septembre 1865.
Dès le lendemain, nous étions, quoique bien fatigués, en quête de nouvelles, et à notre grand étonnement nous ne tardions pas à savoir qu’il n’y avait eu aucune menace du côté du Macina, mais bien du côté de Mari. C’était le vieux Tierno-Abdoul qui, commis à la garde de Ségou- Sikoro, avait écrit à Ahmadou pour le supplier de rentrer, lui disant qu’il savait par ses espions que Mari avait rassemblé une armée, et que, dès qu’il aurait passé le Bakhoy, tout ce qu’il y avait de Bambaras dans le pays était décidé à se soulever contre Ahmadou et à venir attaquer la capitale pour y replacer Mari ; et, ajoutait Tierno dans sa lettre, « avec les hommes que j’ai ici, qui presque tous manquent de fusils, je ne l’attendrai pas. »
C’était au reçu de cette lettre qu’Ahmadou, ayant consulté Abdoul Kadi, s’était décidé à rentrer. C’était peut-être sage, mais c’était dur. Avoir passé soixante-douze jours avec son armée dans la misère, sous les pluies de l’hivernage, avoir perdu tant de monde et ses meilleurs Talibés (plusieurs chefs du Fouta avaient succombé, et entre autres le frère de Sirey Adama, Moctar, neveu d’El Hadj), et revenir sans avoir fait essuyer à l’ennemi d’autre perte que celle des hommes qui avaient succombé, d’autres maux que les horreurs de la famine qui avait désolé la ville. Cette résolution avait dû bien lui coûter, et il faut croire que le péril lui avait paru bien imminent.
Ce ne fut que le 19 au soir que l’armée fut ralliée à Kalabougou, et le 23 seulement Ahmadou fit son entrée à Ségou, où l’on tira presque autant de coups de fusil que pour une victoire.
23 septembre 1865.
Ahmadou, à défaut de victoire, ramenait un certain nombre de captives. Il avait de plus bien fatigué Sansandig ; il avait forcé un certain nombre de villages à se jeter dans son parti, et leur population, qu’il ramenait, venait grossir les rangs de ses partisans.
On affectait une grande joie, bien qu’on ne la ressentît pas. Tout le monde, ou du moins tous les chefs, avaient conscience de la faiblesse de l’armée. Je ne tardai pas à le savoir et je tentai de mettre à profit cette conviction pour obtenir de partir.
Seïdou, mon courrier, avait fait la route de Sansandig à Ségou-Sikoro, en pirogue, avec Paté Dali, le Diawandou[219] d’Ahmadou, qui jouit près de lui d’une grande influence. Ce dernier, originaire du Kaarta et sachant fort bien l’état des choses, avait dit à Seïdou qu’ils étaient en mauvaise position, que les Talibés diminuaient de jour en jour, qu’il leur faudrait une armée du Fouta ; et il lui avait demandé si, quand je rentrerais au Sénégal, je ne pourrais leur donner un coup de main pour faire venir des renforts de ce pays, ajoutant qu’il avait l’intention, ainsi qu’Abdoul Kadi, d’en parler à Ahmadou, parce qu’ils avaient grand besoin d’un tel renfort.
Grâce à l’intimité de Tierno Abdoul Kadi, Seïdou qui connaissait tout le monde dans le Fouta, avait seul parmi mes hommes le privilége de tout voir, de tout entendre sans exciter de soupçons.
Dès qu’il vint me rapporter cette conversation, je résolus d’en tirer parti. Après avoir conféré avec Samba N’diaye et Quintin, je me décidai à prier Abdoul Kadi d’insister auprès d’Ahmadou pour qu’il me fît partir, en lui promettant en mon nom tout ce qu’il pourrait demander. Bien entendu, je persuadai Samba N’diaye de mes bonnes intentions, et ce n’est que pour cela qu’il entra dans mes vues.
24 septembre 1865.
Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le 24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes.
Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions.
Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager la fin.
Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine, que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant : « Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous donnerait jamais un coup de main. »
Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste, disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le lendemain.
Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou nous renverrait.
Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois, fut interrompu.
Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens.
29 septembre 1865.
Enfin, un peu de mieux se déclara, et le 29 je me transportai chez Ahmadou. J’étais si faible, qu’en arrivant je ne pouvais plus parler. Ma maigreur était devenue affreuse ; mon teint brûlé par le soleil, bronzé par la vie au grand air, avait subitement pris des teintes cadavéreuses, et Ahmadou lui-même en parut touché. Il me dit qu’il allait m’envoyer des cauris et un bœuf que j’avais fait demander, mais rien relativement à mon départ.
Je rentrai à la maison à bout de forces et je fus obligé de m’asseoir plusieurs fois en route. Mais je ne voulus plus me coucher, et je me disais que, si la mort venait, je voulais du moins lutter contre elle jusqu’au dernier moment.
De son côté, Samba N’diaye était malade de sa blessure. La gangrène s’y était d’abord mise ; toutefois, grâce aux pansements de Quintin, la plaie était en bonne voie de guérison. Mais des accidents nerveux s’étant déclarés, il recevait des sortes de secousses électriques qui lui arrachaient des cris, et comme Quintin n’y pouvait rien, Samba se croyait perdu et ne songeait plus à réagir. Lorsque ses accès devenaient violents, toutes les femmes de la case, captives ou autres, se mettaient à pleurer.
On peut concevoir combien la position était déplorable.
A cette époque je m’installai sur la terrasse de la maison, dans la case de paille de Samba N’diaye, pour pouvoir respirer.
1er octobre 1865.
Le 1er octobre, j’y étais couché quand Seïdou vint me réveiller pour me dire qu’Ahmadou avait refusé à Abdoul Kadi de me laisser partir, mais qu’il avait offert de tenir sa parole quant à l’envoi d’un courrier et d’expédier Seïdou. Ahmadou n’avait donné d’autres raisons que celles que j’entendais depuis dix-neuf mois. Il n’y avait pas à insister.
Le lendemain, Abdoul Kadi me répétait lui-même sa conversation avec Ahmadou, et comme il me voyait découragé, il me promettait qu’il ne laisserait pas Ahmadou tranquille avant que Seïdou fût en route.
Je cherchai vainement à voir Ahmadou les deux jours suivants ; j’avais doublement besoin de lui parler, car il n’envoyait pas les cauris demandés et promis.
4 octobre 1865.
Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000.
C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000 à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000 cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait- il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ?
Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait.
Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route.
Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait spécialement du départ de Seïdou.
Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir, moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo, que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait l’aborder.
Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et, un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il promit d’appuyer ce départ et de le presser.
7 octobre 1865.
Ce ne fut que le 7 octobre que je parvins à voir Ahmadou, après que j’eus fait entrer Paté Dali dans ma cause. Ce fut lui qui m’introduisit auprès d’Ahmadou avant que personne fût là. Je profitai de l’occasion pour redire à Ahmadou tout ce que j’avais chargé Abdoul Kadi de lui dire, et je lui demandai si on lui avait tout rapporté. Quand il m’eut fait la réponse qu’Abdoul Kadi m’avait déjà transmise, je lui rappelai que depuis cinq mois il me promettait d’expédier ce courrier et que jamais il n’était parti. C’est pourquoi, lui dis-je assez durement, je n’ai plus confiance. A mon grand étonnement, Paté Dali m’appuya, en disant : Gonga (c’est vrai, c’est juste). Ahmadou me dit alors qu’il avait une affaire à terminer, et que, dès qu’elle serait faite, je pouvais être sans inquiétude, que Seïdou partirait, et qu’avant de l’expédier il me ferait appeler pour régler une affaire entre nous deux.
Le ton dont il me dit cela était si bienveillant, si mystérieux en même temps, que je crus un instant, surtout en rapprochant ses paroles de certaines réticences de Paté Dali, qu’Ahmadou était décidé à me faire partir moi-même, mais qu’il cachait cette intention.
L’affaire des cauris, traitée au début, l’avait été à mon entière satisfaction, et l’ordre d’en porter 100000 à la maison avait été donné.
La conversation en resta là, et en rentrant à la maison j’acquis la conviction que l’opinion générale était que j’allais partir.
Dès lors je cessai d’y compter positivement ; il suffisait qu’on y crût pour que ce ne fût pas vrai, et je pensai, non sans raison, qu’Ahmadou avait besoin de faire chercher quelque chose à Bakel ou à Médine, et qu’il voulait s’assurer de mon concours, soit pour cela, soit pour avoir des canons : mais je me promis in petto de le mal recevoir. Les jours suivants, j’acquis la certitude qu’Ahmadou voulait envoyer pas mal de monde en même temps que Seïdou. Cela m’inquiétait.
Il était question de renvoyer le vieux Badara Tunkara dans ses foyers, à Toumboula ; il le demandait avec insistance, et comme il était évident qu’après l’avoir gardé si longtemps on ne le renverrait pas sans secours, cela devait faire traîner la chose en longueur. Sidy Abdallah, du reste, m’affirmait que je ne partirais pas. Au contraire, Paté Dali, avec ses airs mystérieux, semblait me donner de l’espoir.
14 octobre 1865.
Seïdou, qui était intéressé dans la question et qui était tenu au courant par Abdoul Kadi, penchait à croire qu’il partirait sans moi, et le 14 il vint me dire qu’il croyait qu’Ahmadou voulait envoyer du monde jusqu’à Saint-Louis avec lui. Ce bruit m’inquiéta plus que tout le reste, car il répondait à mes secrètes appréhensions. J’en parlai à Samba N’diaye assez vivement, et il dit lui-même que cela ne devait pas se faire, et qu’il ne fallait pas qu’Ahmadou envoyât quelqu’un au gouverneur sans moi ; d’autant plus, ajoutai-je avec intention, que son envoyé pourrait bien être, à son tour, retenu jusqu’à mon retour. Aussi, pour ma part, n’y consentirais-je pas ; je partirais plutôt malgré Ahmadou.
22 octobre 1865.
Les choses allèrent ainsi jusqu’au 22, jour où nous recevions de bonnes nouvelles du Bakhounou. On annonçait que Falel, le frère de feu Sambouné, avait repris le pouvoir à Hofara, après avoir fait assassiner Amadi Sambouné, son neveu. En enregistrant cette nouvelle, favorable au succès du voyage de Seïdou, je me demandais si nous n’allions pas partir. La veille, en effet, j’étais allé tenter un coup de théâtre chez Ahmadou. Après avoir attendu une audience toute la journée, je l’avais arrêté au passage dans un des hangars que Samba N’diaye lui avait fait construire peu avant de partir pour Sansandig, et le forçant, pour ainsi dire, à m’écouter sous ce hangar, et seul à seul, je lui avais redemandé de me laisser partir, lui alléguant les nouveaux retards qu’il apportait à l’envoi du courrier et toutes les raisons que je lui avais si souvent données. A mon grand étonnement, il n’avait pas dit non et avait remis sa réponse au lundi 23 octobre.
23 octobre 1865.
Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après. Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus d’onction que jamais.
Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de sa part !
Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé.
Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement.
« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque chose. »
Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro et y attendrait Seïdou pour le ramener.
J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou.
Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il partira lundi prochain. » Che Allaho, ajouta Sidy Abdallah.
A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à écrire des lettres.
Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour parler à Badara.
Voici comment ils décrivaient l’état du pays :
Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est.
Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula. Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il devenait probable que tout allait s’arranger.
De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages étaient abandonnés.
Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les envoyés du gouverneur, disait-on, étaient venus à Ouosébougou pendant l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises.
29 octobre 1865.
Dès l’après-midi, j’allai pour parler de cela à Ahmadou, que je ne pus voir que le 29 et qui me dit qu’il le savait. J’insistai alors pour que Seïdou ramenât tout de suite ces envoyés, en laissant, s’il le fallait, toutes les marchandises entre les mains du chef du village. Ahmadou me répondit qu’il en parlerait à l’homme qui devait conduire Seïdou, et bien que le départ fût fixé au lendemain, nous ne terminâmes rien ce jour-là.
30 octobre 1865.
Le lendemain au matin, Ahmadou ne sortit pas, et quand, l’après-midi, je lui fis demander s’il n’allait pas faire partir Seïdou, il me répondit qu’il m’avait attendu toute la matinée et qu’actuellement il était trop tard, qu’il fallait remettre ce départ au jour suivant. Enfin, malgré cette mauvaise foi évidente, le lendemain, bien qu’il n’y eût rien de prêt, je trouvai Ahmadou très-aimable, et à mon grand étonnement, pour ne pas manquer à sa parole, il expédia Seïdou à Yamina, sous la conduite d’un homme, en le recommandant, et en lui donnant un sauf-conduit pour toute la route. Ibrahim, le courrier qui avait refusé de partir au mois de septembre de l’année précédente, et qui depuis cette époque vivait comme il pouvait et presque de la charité de Samba Farba, avait sollicité de moi de partir avec Seïdou ; j’en parlai à Ahmadou, qui y consentit facilement.
En un mot, il fut charmant, mais je ne pus savoir encore quand Seïdou serait définitivement en route, puisqu’il fallait attendre que ceux qui devaient partir avec lui fussent prêts. Personne ne savait au juste qui partait.
Tambo le Bakiri était convaincu qu’il allait partir, Badara aussi ; on comptait les hommes de diverses compagnies, entre autres de Nioro ; chacun faisait des conjectures. En attendant, Seïdou était à Yamina.
3 novembre 1865.
Le 3 novembre, je revis Ahmadou très-occupé d’affaires du pays : des Bambaras venaient lui apporter des moutons et du miel. Je ne pus obtenir que cette réponse vague : « Bientôt, che Allaho. » Mais ce bientôt traîna encore en longueur.
Le 8 novembre, le chef de Yamina, qui était venu porter l’impôt de cauris, repartait avec l’ordre de préparer des boubous, des tamba sembés et des dampés pour habiller les gens qui allaient partir[220].
Malgré ces apparences et malgré le départ de Seïdou, je commençais à craindre que les choses ne traînassent encore longtemps, car on comptait l’armée, et Ahmadou faisait des cadeaux comme s’il préparait une nouvelle expédition. Aussi le 9 j’allai au palais et je tentai de voir Ahmadou, mais il me renvoya au lendemain, vendredi, 10 novembre.
10 novembre 1865.
Au moment où je me préparais à retourner chez lui, le Sofa de sa porte vint m’apporter un mouton de sa part, et, comme témoignage que ses paroles étaient celles du roi, me présenta sa pantoufle en me disant que le lundi suivant tout le monde qui devait s’en aller partirait avec Seïdou, et qu’il était inutile de m’en occuper davantage, que c’était une affaire finie.
Les choses en étaient là, Seïdou allait partir, dans dix jours il serait à Toumboula, deux jours après à Ouosébougou, d’où il pouvait me ramener mes courriers ou les envoyés qui devaient s’y trouver ; je pouvais espérer de voir avant un mois Ahmadou obligé à tenir les promesses solennelles de rapatriement qu’il m’avait faites, et j’acceptai ce dernier délai presque avec joie, tant l’idée que la délivrance était proche me soutenait !
Pour le cas où, fatigués d’attendre, les courriers fussent retournés en arrière, j’avais écrit aux commandants de Médine et de Bakel, au gouverneur même afin qu’ils hâtassent le retour de Seïdou et m’envoyassent des ressources. Mes mesures étaient bien prises, et au pis aller, dans trois mois je devais être délivré.
Aussi le temps me semblait long, je m’impatientais de ne pas voir les jours passer plus vite ; et maintenant qu’Ahmadou m’annonçait le départ, je ne me sentais plus de joie.
11 novembre 1865.
Qu’on juge du lendemain et de ce que je dus éprouver en voyant Seïdou arriver de Yamina. Il revenait vêtu d’un boubou lomas neuf et d’une tamba sembé que le chef de Yamina lui avait donnés par ordre d’Ahmadou. Je crus d’abord qu’il s’était fatigué d’attendre, et qu’il revenait parce qu’il manquait de ressources, et je pus à peine le croire quand il me dit : « Sidy est arrivé. — Sidy ! — Oui, Sidy. »
L’homme que j’avais envoyé en punition m’arrivait avec des lettres du gouverneur, et Bakary ne revenait pas. Ce n’était pas possible ! Bakary fût plutôt revenu seul et mendiant, j’en avais la conviction, je l’ai encore.
Quelques instants après j’eus un commencement d’explications. Pour ne pas fatiguer le lecteur de toutes les incertitudes par les quelles je passai, je vais raconter ce qui était arrivé d’après le récit de Sidy, contrôlé et modifié par de nombreux témoignages.
VOYAGE DE BAKARY GUEYE ET DE SIDY.
Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois.
On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval.
Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary, qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays.
Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause.
Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché.
De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils étaient arrivés le 29 octobre.
Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre, accompagné de ces Talibés.
Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga, pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent silence.
Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur. Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié.
Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets, représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute.
Le lendemain, la canonnière la Bourrasque arrivait, et Bakary, désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables. Mais la Bourrasque, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou, une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux, s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta.
Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que le Basilic[221] était remonté pendant la nuit avec Sidy.
Il attendit le retour du Basilic et arriva à Saint-Louis le 27 novembre.
Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin, de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy.
Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière la Couleuvrine, qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine, bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine, qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès Koniakary, à la suite d’une indisposition[222].
Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay, d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint- Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était à la tête du mouvement.
Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser.
Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur, tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade, mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre en route.
D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : Diakhité ! Il était heureux et s’inquiétait fort peu de moi.
Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro.
Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un assassinat commis sur un lamtoro[224], était venu se réfugier à Nioro à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de Tierno Moussa.
Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était venu à Ségou.
De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro.
Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce que contenaient ses paquets.
De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait Bakary presque seul.
Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard. Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou.
Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même dans nos familles !
Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte, contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie.
Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie par leurs prises.
C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent plus.
Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou, mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du départ il recula.
Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou.
Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut- être nous ne fussions jamais partis de Ségou.
11 novembre 1865.
Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.
Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la lettre du gouverneur, la délivrance ?
Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement. Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait et promettait un canon quand nous serions de retour.
Du reste, voici cette lettre :
« Saint-Louis, le 7 novembre 1864.
« Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,
« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été, sans exception, abîmés par cet hivernage.
« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les meilleures nouvelles de vous.
« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.
« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage, et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du ministre.
« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.
« Le gouverneur,
« L. FAIDHERBE. »
« P. S. Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »
Et enfin, dernier Post-Scriptum :
« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont restées à Bakel. »
A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel, l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du départ.
J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches, bien que je n’en eusse que trop sujet.
Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.
Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.
Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy, qu’ils convoitaient tous.
Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter ses mères, mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum d’Ahmadou)[227].
Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la cour, et mon palabre commença.
Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :
« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :
« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à Médine on te donnera un canon. »
Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il faisait ces cadeaux.
Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je dois arranger les affaires avec toi. »
Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la difficulté en lui disant :
« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »
Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : Min ani[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à laquelle il n’était pas encore habitué :
« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »
Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais quand ? »
J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis, mais il n’y avait passé que quelques heures.
[Décoration]
[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son homme de confiance.]
[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]
[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]
[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]
[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était désintéressé.]
[Note 224 : Lamtoro, chef du Toro.]
[Note 225 : Village près de Nioro.]
[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans l’original ; on doit lire Ahmadou.]
[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]
[Note 228 : J’ai entendu.]
CHAPITRE XXXVI.
Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeau à Ahmadou et à diverses personnes. — Le schérif marocain.
Dès le soir nous eûmes une diversion ; ce fut le tabala qui se chargea de nous distraire. Il y avait quelque temps qu’on ne l’avait entendu.
En revenant de Sansandig, j’avais cru la cause d’Ahmadou perdue, et bien au contraire les Bambaras se tenaient tranquilles. Tous ceux qui pendant le siége étaient venus faire leur soumission avaient rallié. Les captifs de Koro Mama se soutenaient dans leur village contre les attaques de l’armée de Mari, qui maraudait de tous côtés, après avoir pillé Sansandig, qu’elle était venue délivrer.
12 novembre 1865.
Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala battit.
J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari, affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été finie (gassi) au siége de Sansandig.
Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant ce temps tous les Bambaras se révolteraient.
Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui erraient dans le pays.
Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas. Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je fus remis de jour en jour.
Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ; j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés d’Ahmadou.
Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas se laisser surprendre.
Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. »
Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à la charge.
Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé, nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner.
En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu, d’autant que je n’y croyais pas.
D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de quoi manger.
20 novembre 1865.
Les choses allèrent ainsi jusqu’au 20 novembre, où l’on apprit que l’armée de Mari était en marche ; c’étaient des femmes de Talibés, prises à Banancoro par les Bambaras, qui, ayant réussi à s’échapper, apportaient cette nouvelle. Elles disaient l’armée très-forte et avaient travaillé à faire le couscous des Sofas de Mari.
Aussitôt Ahmadou fit dire aux Sofas, qui étaient à Dougassou, sous la conduite d’Arsec, de se rendre à Koghé, qu’on désignait comme lieu d’attaque, et une certaine panique s’empara des petits villages du Sud, qui se réfugièrent en masse à Ségou. Mais les Talibés ne sortirent pas davantage et même un certain nombre rentrèrent.
Au milieu de tout cela, bien qu’officiellement il ne fût pas question de mon départ, chacun était convaincu que j’allais partir et il y avait bien des intrigues pour partir en même temps. Un jeune chef du Bakhounou, Alpha Mahmodou, neveu de Falel, qui était à Ségou depuis longtemps, demandait à retourner au Bakhounou, et disait avoir la promesse de partir avec moi : il venait de temps à autre me voir et savoir si je n’avais pas de nouvelles. De ma vie je n’ai vu un si beau type d’homme.
D’une taille moyenne, Alpha Mahmodou avait une démarche d’une noblesse peu commune : sa tête rasée était ronde, son front, naturellement très- haut, dominait un bel arc sourcilier sous lequel brillaient de grands yeux d’une douceur peu commune ; son nez aquilin n’avait presque pas plus de narines qu’un nez européen ; ses lèvres étaient assez épaisses pour donner à sa bouche une expression voluptueuse ; son menton, bien formé, complétait cet ensemble d’une beauté peu commune. Son teint était d’un bronze très-clair.
Alpha Mahmodou avait un sang mélangé de Peuhl et de Maure ; il n’avait presque pas de sang nègre, et cette remarque est applicable à la plupart des beaux types que l’on rencontre et dans lesquels c’est toujours la race blanche[229] qui domine.
23 novembre 1865.
Le 23 novembre, Oulibo m’affirma qu’Ahmadou ne manquerait pas à sa parole et que nous partirions, et comme le lendemain était un vendredi, j’allai après le salam saluer Ahmadou, qui répondit à ma demande éternelle que l’affaire de l’armée n’était pas terminée. En même temps je vis Tierno Abdoul Kadi, qui essayait de palabrer avec les Talibés récalcitrants, mais qui ne réussissait pas.
Les derniers jours du mois se passèrent à recevoir de fausses nouvelles, dont quelques-unes étaient assez menaçantes pour m’empêcher d’aller importuner Ahmadou ; heureusement elles étaient presque aussitôt démenties que publiées.
Je commençais à être exaspéré de ces retards ; je ne savais plus que faire.
Je consultai le docteur qui, par extraordinaire, fut d’avis qu’il fallait attendre quelques jours avant de faire un éclat.
Décembre 1865.
Enfin, avec le mois de décembre les menaces des Bambaras s’évanouirent. Badara Tunkara mêlait ses supplications aux nôtres pour obtenir d’Ahmadou de se mettre en route, mais la dispute d’Ahmadou et des Talibés durait toujours, et ce ne fut que le 11 décembre qu’ils consentirent à demander pardon à Ahmadou de leur entêtement à ne pas sortir, sans recevoir de cadeaux. Encore ce fut à l’influence d’Abdoul Kadi que fut dû ce résultat.
11 décembre 1865.
Mais, quand ils se présentèrent à la porte d’Ahmadou, ce dernier ne voulut pas les recevoir, et cela faillit tout faire recommencer. C’était une vraie comédie, dont je me serais réjoui si elle ne m’avait pas fait perdre de temps. Les uns, furieux de n’avoir pas reçu de cadeaux, venaient à composition sous la condition qu’on leur en ferait un tôt ou tard. Ahmadou, lui, décidé à faire le cadeau, sauvait sa dignité, voulait avoir raison et faisait semblant de bouder.
12 décembre 1865.
Enfin, le lendemain, Ahmadou se rendit au marché et les Talibés vinrent faire Toubi. Ahmadou profita de cela pour les sermonner. Il dit que, quant à lui, il n’était pas fâché, qu’on lui avait rapporté que les Talibés se plaignaient qu’il ne leur donnait rien, qu’ils disaient qu’ils ne voulaient plus se battre ; que si le pays se révoltait, c’était leur affaire autant que la sienne, que le jour où on lui couperait le cou on le couperait à bien d’autres.
Et pour terminer il leur dit :
« Je vous demande de faire rentrer tous les Talibés qui sont dans le pays et qui vivent chez les Bambaras, ce qui brouille les affaires. Il faut que les Talibés restent à Ségou afin que si les Bambaras reviennent pour nous attaquer nous sortions tous ensemble. »
Puis, au milieu de ses recommandations, il fit celle de ne pas laisser sortir les femmes mariées dans la rue ni au marché.
Le soir, les griots parcoururent la ville en criant cet ordre par-dessus les murs ; et j’entendis une de ces dames répondre : « Va dire à Ahmadou qu’il me donne alors de quoi manger. » Du reste, il n’y avait pas de cadeau de fait, et si l’affaire était arrangée dans la forme, elle ne l’était pas au fond.
Le soir, Guiberrou, l’un des Talibés intimes d’Ahmadou, que l’opinion publique désignait comme devant partir avec nous, et qui espérait être du voyage, vint me dire que l’affaire d’Ahmadou avec les Talibés était terminée, que je pouvais aller lui parler. Je crus d’abord que c’était Ahmadou qui l’envoyait, mais le lendemain je fus cruellement détrompé.
13 décembre 1865.
J’étais allé de très-bonne heure chez Ahmadou, et vers huit heures je m’étais aperçu qu’il était sorti. Il se mit à jouer avec Soukoutou et Mahmadou Mustaf qui étaient dans la cour réservée : je les voyais de temps à autre à travers la porte du bilour où j’attendais. Un moment même Ahmadou entra dans ce bilour, en courant après Mahmadou Mustaf qui s’échappait, et je fus certain qu’il m’avait vu.
Peu après, je vis passer son déjeuner, auquel prirent part Arsec, N’gour et Soukoutou, c’est-à-dire son Sofa barbier, son forgeron et son griot. Puis, aussitôt après, il rentra chez ses femmes ; je le fis prévenir deux fois de ma présence par des Gadas[230]. Il sortit, expédia deux affaires, puis rentra.
Enfin, à quatre heures, il sortit pour se rendre sous les arbres ; je l’arrêtai au passage, en lui disant que je l’attendais depuis le matin. Il baissa les yeux, parut embarrassé et me dit qu’il ne le savait pas. C’était un mensonge (bien qu’il soit d’usage de dire à Ségou qu’Ahmadou ne ment jamais), j’insistai pour lui parler. Il me dit qu’il avait affaire, que je revinsse le lendemain.
Cela me consola de ma longue attente et je sortis pour aller déjeuner, à quatre heures et demie de l’après-midi.
14 décembre 1865.
Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent, l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres.
J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était décidé qu’il ne sortirait pas.
Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ; que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie. Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait qu’avant cinq jours je serais content.
Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je ne partirais pas sans le voir.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté qu’il serait d’avoir gagné quelques heures.
Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me ferait pas de mal.
Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo, ne répondit que ceci : Min ani[231], et comme il insistait, Ahmadou lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir.
Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous.
17 décembre 1865.
Le dimanche 17 décembre, je demandai à Samba N’diaye : « Eh bien, as-tu toujours confiance dans les intentions d’Ahmadou à mon égard ?
— Non, me dit Samba, car après ce que je lui ai fait dire et ce qu’Oulibo lui a dit, jamais je n’aurais cru qu’il laissât passer si longtemps sans te faire appeler. »
Moi non plus, je n’avais plus confiance, et on peut facilement deviner ce que je souffrais de cette incertitude, compliquée de paroles inquiétantes, que Seïdou, toujours bien informé, venait me relater.
J’en étais là, lorsque, l’après-midi, j’appris qu’Ahmadou était dehors sous les arbres. Mon parti fut vite pris. J’aurai une explication, me dis-je, et j’allai le trouver. Là, affectant l’air le plus aimable, je lui souhaitai le bonjour, je lui rappelai que j’avais attendu deux jours à sa porte sans le voir, quoiqu’il m’eût dit de venir ; qu’alors j’étais allé trouver Oulibo pour lui faire dire que j’avais absolument besoin de lui parler, que je ne pouvais rester à Ségou sans conférer avec lui et que si avant cinq jours je ne l’avais pas vu, je serais obligé de partir. « Je ne veux pas, ajoutai-je, que tu me croies fâché, c’est pour cela que je viens moi-même te dire cela ; mais il faut que je te parle d’affaires ou que je parte. »
Ahmadou, qui avait interrompu une conversation sérieuse pour m’écouter et avait fait déranger du monde pour me laisser passer, répondit tout de suite : « Si je ne t’ai pas reçu le second jour, c’est que je ne suis sorti pour personne. Du reste, je n’ai aucune raison pour ne pas te recevoir.
— Alors, repris-je, si tu veux j’irai demain te voir.
— Arre (viens) ! » telle fut sa réponse, et il ajouta : « Che Allaho, tu me verras demain. »
18 décembre 1865.
J’avais une fameuse inquiétude de moins, car il était évident qu’il n’y avait pas malveillance, mais simplement désir de gagner du temps, et j’espérais qu’enfin nous allions parler du fameux traité que j’étais venu faire. Le 18, je fis déjeuner de bonne heure, et à dix heures j’étais chez Ahmadou ; il était chez Sadhio, sa nourrice. Nous nous arrêtâmes dans une cour située entre les deux grands bilours d’Ahmadou, où l’on venait de dresser un vaste hangar, et il nous fallut attendre là à l’ombre, une heure et demie. Dédéou, son cordonnier (Sofa en grand honneur à Ségou), vint alors me dire de sa part qu’il allait sortir dans un instant, et un quart d’heure après Ahmadou me fit appeler.
Il y avait une assistance assez nombreuse, et je vis aussitôt à mon grand désappointement, que nous ne pourrions rien terminer ce jour-là. Néanmoins je m’efforçai de faire bonne figure et je lui dis bonjour très-lentement, en réfléchissant à ce que j’allais dire. Son bonjour fut très-gracieux.
Je lui dis alors : « Ahmadou, le jour où Sidy est arrivé tu m’as dit : A présent, c’est fini. Je pensais que nous allions régler toutes nos affaires et fixer mon départ. L’armée des Bambaras est venue ; quoique je fusse bien pressé, tu m’as prié d’attendre, et j’ai attendu ; après, tu as eu une affaire avec les Talibés. J’ai encore attendu, et j’attends depuis.
« Voici ma position. Le gouverneur me dit de revenir. J’ai attendu jusqu’ici, parce que tu l’as voulu. Je n’ai pas encore pu savoir si même nous serions d’accord au sujet des propositions que j’ai à faire, et je ne peux plus rester dans l’incertitude. Je te demande de régler les affaires, et quand nous serons d’accord, de fixer le jour du départ. Sans cela il m’est impossible d’attendre davantage. »
Ahmadou répondit : « Tu as bien parlé. Ce que tu as dit est juste. Depuis ton arrivée, je n’ai jamais eu à me plaindre de toi pour rien. Je pense que tu n’as rien non plus contre moi. Je veux que jusqu’à ton départ tout le monde te donne du respect et que tu sois content. Je ne veux pas que rien te chagrine. Viens demain, nous arrangerons tout cela. N’aie pas d’inquiétude pour demain. Dès que tu viendras, je sortirai pour te parler.
Et comme je me levais pour partir, il ajouta :
« Il ne faut avoir aucun chagrin dans ton cœur ; nous ne voulons tous que le bien. » Jamais Ahmadou n’en avait dit autant et n’avait parlé aussi gracieusement. Je rentrai presque content et gardant une bonne espérance pour le lendemain.
19 décembre 1865.
Cependant je fus cruellement désappointé quand, le lendemain, Ahmadou, du ton le plus aimable, me demanda d’attendre Leourou Nay, c’est-à- dire quatre mois. A cette époque, je parlais assez couramment le peuhl et je comprenais presque tout avant que les interprètes me le traduisissent. On peut penser combien ce Leourou Nay me fit plaisir. Quant aux affaires, il me donnait l’assurance qu’elles s’arrangeraient à ma satisfaction ; mais il n’en voulait pas parler avant la veille du départ, afin, disait-il, que dans le pays on ne sût pas à quoi s’en tenir sur le résultat de notre conférence.
Ces quatre mois, qui m’avaient fait bondir, me semblaient une amère plaisanterie. Me fâcher n’eût abouti à rien ; j’affectai de les prendre comme une plaisanterie, bien qu’ils ne fussent, hélas ! que trop sérieux.
Je répondis, en offrant quinze jours de délai, et les raisons, comme on pense, ne me manquaient pas. Il accepta toutes les paroles, même les plus dures, que je lui adressai sur son manque de parole, mais marchanda, et tout ce que je pus obtenir ce fut de réduire ce délai à deux mois ; mais il ne réduisait ainsi que pour me faire prendre patience.
Néanmoins, j’obtins une promesse solennelle, devant tous les témoins, que dans soixante jours je me mettrais en route quoi qu’il arrivât ; et je fus forcé d’accepter ce délai que je croyais bien être le dernier. En rentrant écrire les détails de ce palabre, je terminais mes tristes réflexions par ces paroles :
Toute la comédie qui vient de se jouer était arrangée à l’avance. Bien que tout le monde me sût fort de mon droit, tout le monde me suppliait d’accorder ce délai. J’ai cru faire pour le mieux en vue des intérêts de ma mission et de mes compagnons en préférant ce retard aux chances de partir sans faire de traité et en nous exposant à tous les dangers de la route, sans protection. J’ai, comme d’habitude, sacrifié mes goûts, qui me portaient à braver ces dangers, à ce qui me semblait mon devoir. Qui sait si je ne recueillerai pas le doute et la calomnie ?
Et en effet, si, à mon retour, de la part de mes chefs, je n’ai eu que des éloges, n’ai-je pas entendu dire qu’on m’avait accusé pendant mon absence d’être resté par plaisir et par intérêt personnel ?
Si elle n’était pas lâche, cette accusation, dont je ne connais pas l’auteur, serait au moins absurde !
25 décembre 1865.
Cette entrevue, à laquelle j’avais attaché tant d’importance, avait lieu le 19 décembre. Peu de jours après, j’apprenais l’arrivée de Bakary Guëye à Yamina, et dès le lendemain de cette nouvelle, le 25 décembre, mon fidèle laptot me revenait, tout désespéré de ne pas arriver le premier, mais heureux de me retrouver à peu près bien portant ; car au milieu de ces péripéties, l’espoir du retour me rétablissait plus sûrement que toute autre chose n’eût pu le faire. Sur cinq cents francs de marchandises qui lui avaient été confiées, Bakary, dans son voyage de quinze mois, avait à peine dépensé cent francs, et bien différent, en cela, de Sidy, il m’abandonnait en échange un fusil à deux coups qui était sa propriété. Sidy, lui, m’avait vendu son fusil et son sabre que j’avais payés en partie de l’or que je gardais en réserve pour quelque circonstance imprévue, et un billet qu’il avait demandé lui garantissait le payement du reste. Je pense qu’étant en défiance, parce qu’il craignait que je ne le fisse punir, au retour, de ses méfaits passés, il avait jugé prudent de se prémunir contre moi. C’était une injure que les autres compagnons de mon voyage avaient ressentie et pour laquelle ils l’avaient bafoué, mais qui ne pouvait m’atteindre. J’avais d’ailleurs pardonné à Sidy en faveur de la délivrance qu’il m’avait apportée et je lui avais fait cadeau d’un magnifique vêtement du pays.
J’habillai aussi mon pauvre Bakary, que ne lui eussé-je pas donné ? Il nous apportait un plein sac de lettres, de papiers, de journaux : c’étaient des nouvelles de tous ceux qui nous étaient chers et aussi l’oubli du temps pour quelques jours.
Bakary m’apportait une lettre du gouverneur que je crois devoir rapporter ici.
Saint-Louis, le 30 novembre 1865.
« Mon cher monsieur Mage,
« Bakary a laissé voler ses lettres à Bakel. Sidy, arrivé d’abord seul à Saint-Louis le jour où le Basilic partait pour un dernier voyage de Bakel, a été chargé par moi d’aller vous trouver avec une boîte de marchandises pour vous, un beau sabre de quatre cents francs et une lettre pour Ahmadou Cheikhou. Je demande à ce dernier de vous renvoyer en promettant un canon.
« Aujourd’hui que Bakary est arrivé à Saint-Louis, sans lettres, je vous le renvoie avec une nouvelle lettre pour Ahmadou Cheikhou, des marchandises, des médicaments et des effets[232] pour vous.
« J’ai écrit de nouveau au ministre pour qu’il veuille bien vous nommer officier de la Légion d’honneur et M. Quintin chevalier.
« Nous avons eu ici un hivernage terrible.
« Sous le rapport politique, les affaires de la colonie vont parfaitement. Poussez ferme à une alliance entre nous et le roi de Ségou ; faites-lui entrevoir, dans cette alliance, la possibilité pour lui de réaliser la conquête de Tombouctou, dans laquelle a échoué son père. Demandez-lui la création des comptoirs que vous deviez demander à son père.
« Il y a une grande révolte dans le Sud de l’Algérie depuis six mois. Cela ne m’étonnerait pas que l’influence des Kountahs du Touat et peut- être de Tombouctou y fût pour quelque chose. Raison de plus pour nous allier avec les ennemis des Kountahs sur le Niger.
« On vous porte vos correspondances de France.
« Tout à vous,
« L. FAIDHERBE.
« Nos bons souvenirs à M. Quintin. »
A cette lettre était jointe une lettre pour Ahmadou. Présumant que le contenu devait être le même que celui de la lettre de Sidy, et craignant qu’Ahmadou n’en prît un nouveau prétexte pour remettre en question ce qui était convenu entre nous, je me décidai, d’accord avec le docteur, à n’en pas parler.
Je fis annoncer à Ahmadou, par Samba N’diaye, l’arrivée de Bakary, disant qu’il n’y avait pas de nouvelles lettres, ce à quoi Ahmadou répondit qu’il ne s’en étonnait pas, parce qu’on lui avait dit que Bakary n’était pas allé à Saint-Louis.
C’était Sidy qui avait trouvé très-joli d’imaginer ce conte pour se faire valoir, et cela me donna à réfléchir, surtout quand Bakary me dit qu’il avait laissé voir la lettre à un de ses compagnons de route. Si Ahmadou venait à l’apprendre, il n’en fallait pas davantage, avec un homme aussi soupçonneux, pour nous faire retenir encore longtemps, et je dis à Bakary de reprendre la lettre enveloppée dans une autre, qu’il sortit de ses grisgris devant une nombreuse assistance, comme s’il l’eût oubliée. C’était d’autant plus croyable que, pour éviter d’être volé en bloc, comme il l’avait déjà été, Bakary avait caché toutes les lettres dans ses grisgris et martoumé[233].
Je décachetai la première lettre, d’où je sortis celle d’Ahmadou, que je lui envoyai, en lui faisant expliquer comment on ne l’avait pas trouvée tout d’abord. Tout le monde fut dupe de ce stratagème.
27 décembre 1865.
Le 27, j’allai voir Ahmadou et je lui portai un présent :
C’était : 1 collier de perles cornalines rondes ;
1 id. id. id. plates ;
18 bagues en cornaline (petite) ;
1 grosse bague en cornaline ;
2 pièces de roum ;
1 pièce sucreton ;
12 bonnets rouges ;
100 pierres à fusil.
Si mince que fût ce cadeau, qu’à mon arrivée je n’eusse pas osé lui offrir, dans ce moment il valait 127600 cauris.
Ahmadou en fut enchanté. Je lui donnai quelques détails sur le voyage de Bakary et lui dis que, quant à la lettre, d’après ce qu’il y avait dans les miennes, elle devait être une copie de la première.
« C’est vrai, » dit Ahmadou.
« Alors, lui dis-je, en me levant, il n’y a rien à changer à ce dont nous sommes convenus, et rappelle-toi qu’il n’y a plus que cinquante- trois jours. » Il se mit à rire et je le quittai. En entrant, je me hâtai de mettre de côté ce dont j’espérais faire de l’argent, et je fis quelques cadeaux aux gens qui m’avaient servi, tels que Samba N’diaye, Tambo, Samba Farba, Tierno Abdoul Kadi, Sidy Abdallah, et Sadhio, la nourrice d’Ahmadou. De plus, au moyen des couteaux qu’on m’avait envoyés, je fis nombre d’heureux, et entre autres Aguibou qui m’en fit demander deux.
29 décembre 1865.
Le dernier événement de cette année fut pour moi la visite que je reçus d’un schérif marocain, arrivé depuis plus de six mois avec les derniers voyageurs de Tichit, et qui était venu ostensiblement pour demander à Ahmadou ou à El Hadj des livres arabes que possédait ce dernier ; on le disait envoyé par la famille de Cheick Tidiani, marabout très-respecté, par le nom duquel on fait serment.
C’était un homme âgé, présentant le type arabe des tribus Chambas : les yeux petits, très-enfoncés dans leurs orbites, le nez droit, la bouche mince, la figure maigre et d’énormes oreilles.
Brave homme au fond, il souffrait beaucoup. Logé chez Sidy Abdallah, auquel Ahmadou l’avait confié, il ne se trouvait pas satisfait des repas qu’on lui faisait faire ; il avait été malade, s’était plaint de Sidy Abdallah à Ahmadou, et depuis ce temps ils ne s’entendaient pas très- bien ; quoique Ahmadou lui donnât de temps à autre assez généreusement un captif, pour subvenir à ses dépenses personnelles, il se plaignait du manque de ressources du pays, et d’après cela on peut penser si, moi, je devais m’en plaindre.
En somme, ce vieux schérif Mohammed en avait assez de Ségou ; il voulait s’en retourner, et il avait demandé à revenir avec moi à Saint-Louis, pour de là aller au Maroc par un navire, si faire se pouvait, car il avait beaucoup souffert de la traversée du désert à dos de chameau et ne voulait plus en entendre parler.
Sachant qu’Ahmadou le traitait avec beaucoup de considération, je le reçus très-bien, je l’engageai à venir me voir ; car à tout hasard, en pays de musulmans fanatiques, le fait d’établir des relations habituelles avec un schérif ne pouvait que me relever aux yeux des Talibés.
Enfin, le 31 décembre, Guiberrou vint me voir pour me prier de lui prêter quatre mille cauris pour quelques jours, ce que je fis volontiers, et il eut un long palabre avec Samba N’diaye ; ils espéraient tous deux m’accompagner et s’en réjouissaient à l’avance par l’idée des cadeaux qu’ils comptaient recevoir du gouverneur et des autorités : « Oh ! si j’y vais, disaient-ils, à mon retour je n’aurai plus qu’à me coucher et à manger jusqu’à être rassasié. » Manger et dormir sans travailler, telle est la seule pensée, le seul mobile de ces dévots musulmans.
[Décoration]
[Note 229 : Les Pouls sont de race blanche.]
[Note 230 : Gadas, esclaves de la case, destinés au service du maître ou des femmes.]
[Note 231 : J’ai entendu.]
[Note 232 : Les médicaments étaient restés à Nioro : c’était du sulfate de quinine et de l’ipéca, dont nous n’avions pas besoin ; les effets étaient restés à Saint-Louis.]
[Note 233 : Petits livres de prières portatifs que les musulmans ont sur eux en guise de grisgris.]
CHAPITRE XXXVII.
1866. — Situation politique. — Le débarquement du mil présidé par le roi. — Entrevue avec Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. — Nouveaux retards à notre départ. — La situation politique s’améliore. — Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du Sénégal. — Instances de Badara pour partir. — Audience d’Ahmadou. — Nous faisons un traité de commerce et d’amitié. — Nouveau retard de dix jours. — Intrigues diverses pour m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous donne enfin des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou prépare notre retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une lettre du commandant de Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de la Tabaski. — Nouvelles du Macina, derniers événements connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre départ se décide malgré Bobo. — Audience de départ. — Cadeau d’Ahmadou et cadeau que je lui envoie en retour. — Fin de nos relations avec Ahmadou.
Janvier 1866.
Cette année commençait pour moi dans une demi-captivité au milieu de l’Afrique ; elle devait se terminer en France au milieu des plus douces joies de la vie, et je puis ajouter, des plus honorables satisfactions de l’amour-propre. En attendant, je faisais le 1er janvier largesse à mes hommes en leur distribuant, ainsi qu’à toutes les personnes de la maison, quelques milliers de cauris.
Quelques jours après, Ahmadou sortait pour expédier une petite colonne au secours des villages de captifs de Koro Mama, dans les environs de Témouilli, et pour en ramener tous les habitants. Cette expédition fut couronnée d’un plein succès, et, le 7, toute la population du village arrivait, calebasses en tête et pesamment chargée, pour rejoindre ses anciens maîtres installés à Soninkoura.
7 janvier 1866.
Du reste, depuis quelque temps, tout semblait tourner à bien pour Ahmadou.
Dans les derniers jours de décembre, ses razzias avaient été très- heureuses : une seule dirigée sur les environs de Sansandig un jour de marché, avait ramené vingt femmes, dix bœufs et quatre chameaux. Quatre jeunes gens partis d’un autre côté avaient pris deux femmes aux environs de Fatigné en tuant l’homme qui les accompagnait, et dont ils rapportaient le fusil ; d’autres s’étaient emparés aux environs de Sansandig, les uns de deux femmes, les autres de trente-sept chèvres, et l’audace des Talibés croissait en raison de ces succès.
Dans les premiers jours de janvier, un autre bamé (razzia) ramena des environs de Holocouna quelques bœufs et des captifs, et les Talibés racontèrent la fable suivante qui trouva des crédules. Les gens du village les voyant passer, disaient-ils, étaient montés sur leurs murailles et avaient crié : « Nous ne sommes plus ici pour Ahmadou, nous sommes pour Tidiani (neveu d’El Hadj) ; c’est à lui que nous portons le tribut à Jenné, parce qu’Ahmadou tue tout le monde ! » A quoi les Talibés avaient répondu : « Mais vous savez bien que Tidiani est là pour Ahmadou. — Ntchié (c’est faux), avaient dit les Bambaras, c’est Tidiani qui est plus qu’Ahmadou. »
Cette histoire courait le village, et son but était trop clair pour qu’il soit nécessaire de l’expliquer.
De même on faisait courir les bruits les plus exagérés de querelles entre Mari et ses chefs de captifs. On disait que ceux qu’il avait envoyés à Sansandig avaient refusé de revenir le trouver. Ce qui pouvait bien être vrai ; mais, partant de là, on racontait qu’ils avaient coupé le cou de l’envoyé de Mari, que ce dernier avait envoyé Bofofana, son chef de tous les captifs, et qu’on n’avait pas voulu lui ouvrir les portes de la ville ; une autre version disait qu’alors ils avaient tous décidé ensemble de retourner vers Mari et de lui couper le cou, puis de tirer au sort à qui serait roi[234].
Ce qu’il y a de certain, c’est que les Bambaras se tenaient tranquilles et qu’on en profitait pour faire des bamé.
Le 7 janvier, une bande avait trouvé sur les bords du fleuve, à Kragno, une pirogue qui venait de quitter Sansandig et l’avait surprise : on avait pris cinq femmes, dix-huit bafals de sel, mais l’homme qui se trouvait dans la pirogue s’était échappé, et Ahmadou, l’apprenant, disait : « J’aurais donné tout le reste pour avoir cet homme et lui couper la tête. »
En revanche, un autre bamé qui avait d’abord fait un butin très- considérable dans le Baninko, venait d’être chassé à son retour par les Bambaras embusqués sur sa route.
En somme, bien qu’avec des chances diverses, l’avantage était pour les Talibés, et vers le milieu de janvier ils ne craignaient pas de s’avancer vers l’Est dans leurs razzias, sur le chemin de Sarrau à Diaparabé, où ils enlevaient presque toujours quelques captives.
Les femmes qu’on prenait dans ces occasions, soit qu’elles en reçussent l’ordre, soit pour se concilier les bonnes grâces de leurs nouveaux maîtres, donnaient toutes les nouvelles excellentes de Tidiani, qu’on représentait comme à peu près maître du Macina, ou du moins s’y maintenant à la tête de forces considérables, dans la partie située entre le Niger et le Bakhoy ; mais malheureusement jamais deux récits ne se ressemblaient, et il commençait à n’être plus question d’El Hadj et de ses fils.
15 janvier 1866.
Le 15, des hommes de Toumboula arrivèrent avec des gens de Tala pour emmener Badara ; ils lui portaient une lettre des habitants de son village qui exposaient la triste situation dans laquelle ils se trouvaient depuis le départ du vieux chef. La guerre, la famine les avaient sans cesse harcelés et 350 des habitants avaient péri. Leur situation devenait difficile ; ils demandaient le retour de leur chef, des secours, ou menaçaient d’abandonner le village.
Ahmadou leur fit écrire de patienter un peu, que Badara allait revenir et fit donner du sel en cadeau aux envoyés. Le 17, quand j’allai voir Badara, il en faisait le partage.
19 janvier 1866.
Les soixante jours demandés par Ahmadou conduisaient au 18 février, c’est-à-dire au lendemain de la fête du Cauri. Aussi, lorsque la lune parut le 19 janvier au-dessus de l’horizon, je la vis avec bonheur ; je n’avais plus que trente jours à décompter, et au contraire, les musulmans commençaient la rude épreuve du carême.
Je travaillais déjà à mettre mes affaires en ordre, je tâchais de me faire payer les cauris qui m’étaient dus par divers marchands. Mais au milieu de ces soins nous n’étions pas sans tribulations. Le docteur souffrait d’un fort mal de gorge. Moi j’étais couvert de douleurs, et sans l’espoir du retour qui nous soutenait, je ne sais ce que nous fussions devenus.
6 février 1866.
Cependant les jours se passaient ; chaque vendredi, après le salam, j’allais saluer Ahmadou et lui rappeler ses promesses. J’en tirais toujours un mot aimable et un sourire. Enfin les préparatifs de la fête s’annoncèrent dès le 6 février ; Ahmadou envoya à tous les Talibés l’ordre de rentrer à Ségou pour le jour du Cauri. On prétendait que les Bambaras avaient un plan de révolte pour ce jour-là, et bien que je n’y crusse pas, je me demandais si ce ne serait pas l’occasion d’un nouveau retard. Samba N’diaye, lui, était convaincu de notre départ depuis un entretien mystérieux qu’il avait eu avec Ahmadou au bord du fleuve, où ce dernier était allé recevoir du mil d’impôt qui lui arrivait. Ce n’est pas le trait le moins caractéristique de cette société que la nécessité où se trouve le roi de s’occuper de ces menus détails, sous peine d’être volé.
Dans ces occasions il va tenir sa cour sur les rochers du bord de l’eau. Les captives, partagées en plusieurs bandes sous le commandement des femmes chefs de captives, viennent charger leurs calebasses, et quand elles sont toutes prêtes, une bande se met en route en chantant, accompagnée ou surveillée, si on veut, par un des princes à cheval, et va vider le mil dans les vastes greniers disposés dans une des cours extérieures de la maison d’El Hadj, ou plutôt dans la maison de Yougoucoullé, le captif préposé à la garde des magasins.
10 février 1866.
Quand il n’y eut plus que huit jours jusqu’à la date assignée par Ahmadou, j’allai lui demander un entretien qu’il m’accorda pour le lendemain matin. Je me disposais à aller chez lui avec Samba N’diaye, qui était tout à fait rétabli, quand un Sofa vint me prévenir de sa part qu’il avait une affaire ce matin et qu’il me recevrait l’après-midi. Décidément Ahmadou se civilisait et voulait que nous emportassions une bonne idée de sa politesse.
Nous n’en étions plus à attendre toute une journée à sa porte une audience promise.
Enfin, vers trois heures et demie, nous fûmes reçus, et, après les politesses d’usage, je lui dis que, le départ approchant, je venais lui parler de quelques questions que je désirais régler et lui demander son avis.
La première question était relative à une somme de 40000 cauris qui m’était due par des Diulas du Haoussa en payement d’ambre que je leur avais donné à vendre et dont je ne pouvais obtenir un seul cauri. Je les avais amenés en justice devant Abdoul Kadi, qui s’était déclaré incompétent ; ces hommes étaient directement sous la protection d’Ahmadou, qui avait défendu de les traiter comme les autres Talibés, disant qu’il ne voulait pas qu’ils désertassent son camp pour aller chez les Bambaras. Je demandais qu’on les fît payer ou qu’on les punît.
Ahmadou me dit qu’ils devaient plus de 500000 cauris, qu’il avait souvent payé pour eux, mais qu’il verrait ce qu’il y avait à faire.
Ensuite je désirais régler le sort des deux femmes esclaves qu’Ahmadou avait données pour notre service peu après notre arrivée. Ahmadou me dit que je pouvais les emmener, les vendre ou les lui rendre, mais qu’il ne pouvait consentir à ce que je les laissasse libres, parce que cela n’était pas dans les usages. J’insistai cependant pour leur donner la liberté, mais Ahmadou refusa formellement. Ensuite je traitai la dernière question qui était d’obtenir les chevaux promis pour faire notre route de retour, et j’expliquai à Ahmadou la nécessité dans laquelle nous nous trouvions d’ajuster nos selles suivant le cheval, de nous habituer à leurs allures et toutes autres raisons de même valeur. Il me dit qu’il allait s’en occuper immédiatement.
Alors nous rentrâmes à la case et nous fîmes savoir à ces deux captives la réponse d’Ahmadou, leur laissant le choix de rester esclaves du roi ou de partir avec nous pour être libres, et leur promettant dans ce dernier cas de leur donner une case et de quoi vivre à Bakel ou à Médine.
Elles choisirent de rester esclaves, mais en me disant : « Tu es notre maître ; si tu veux nous te suivrons, mais ce que nous aimerions mieux ce serait de rester. » Cette préférence ne m’étonnait pas. Esclaves de naissance, filles d’esclaves dans un pays d’esclaves, le mot libre ne pouvait éveiller chez elles aucune aspiration. A Ségou elles retrouvaient leur famille, leurs connaissances ; que leur importaient Bakel, Médine ou la liberté ?
Il ne nous restait plus qu’à les traiter le plus généreusement possible, et nous le fîmes.
14 février 1866.
Quelques jours après cette entrevue, une armée, sous le commandement de Karounka, chef des Djawaras, revenait d’une expédition dans l’intérieur du côté de Bamakou. Ces troupes avaient attaqué le village de Sélé, qu’elles avaient pris aux trois quarts, et elles ramenaient de nombreux captifs. Leurs pertes étaient évaluées à quinze hommes, au nombre desquels était un de mes deux créanciers du Haoussa. Ahmadou sortit pour recevoir ces vainqueurs.
Enfin nous arrivâmes au Cauri, et tout en ne cessant de noter les diverses nouvelles du pays, je me préoccupais de mon départ. Différentes personnes avaient reçu l’ordre de se préparer. Sidy Abdallah m’avait confirmé la nouvelle du départ du vieux schérif marocain avec nous. Un Diula, nommé Oumar Samba, qui était arrivé avec Bakary Guëye et avait apporté des pierres à fusil à Ahmadou, devait être chargé par lui d’en aller acheter d’autres. On disait qu’Ahmadou avait préparé des lettres pour tous les postes principaux de ses possessions, afin de faire venir des Talibés à Ségou. On parlait aussi du départ de Tambo, de Guiberrou, et, chose plus curieuse, on disait que Boubakar Mahmady Diam, qui était déjà allé à Nioro pour y demander une armée, devait y retourner ; mais comme il n’avait pas bien réussi la première fois, peu de personnes ajoutaient foi à ce bruit.
17 février 1866.
Le 17 février le tabala annonçait le commencement de la fête ; tout le monde se parait de son plus beau costume pour aller au salam, et moi- même, voulant y paraître, je revêtis un superbe habillement du pays brodé en soie. Ahmadou, par un acte d’une haute politique, venait de rendre aux Bambaras leurs trompes en dents d’éléphant percées, avec lesquelles comme ont pu l’entendre ceux qui ont été à Grand-Bassam ou à Assinie, on fait la musique assourdissante qui accompagne Assama ou Amatifou[235] les jours de cérémonie. Les Bambaras, pour lesquels cet instrument national paraît avoir un charme tout particulier, s’en donnaient à cœur joie, et quand Ahmadou rentra du salam en grande pompe, précédé de ces sonneurs de trompe, tout le monde était sur le toit des maisons pour assister à ce nouveau spectacle.
El Hadj, en entrant à Ségou, avait supprimé les trompes comme antimusulmanes ; Ahmadou les rendait. Étaient-elles devenues canoniques, ou bien avait-il compris enfin, quoique bien tard, la nécessité de faire des concessions ?
Ce qu’il y a de sûr, c’est que trois jours durant les trompes ne cessèrent pas de nous régaler d’une musique qui, quoique bizarre et élémentaire, ne manque pas d’une certaine harmonie.
18-19 février 1866.
Les 18 et 19. — La fête continua avec un acharnement que je n’avais jamais vu : Ahmadou palabrait, venait assister aux danses des captifs bambaras, à cette ronde bambara si originale, et cela en grande pompe, entouré d’une nombreuse garde en habits de fête.
Dans tous les coins de la ville on dansait. Ici, devant la porte de Sontoukou, c’était au son des trompes de Bambaras. Là, devant la porte d’Arsec, c’était la bande de Koro Dougou avec ses boubous en morceaux de bois et ses bonnets couverts de graines violettes, se livrant à de bizarres exercices et à des danses d’une indécence indescriptible, au son de la musique d’un tamtam, de chants obscènes et du bruit des calebasses percées, remplies de graines, qu’on agite en mesure.
Plus loin, à Doubalel Coro, sur la place du petit marché, c’est Diali Mahmady avec sa bande de femmes dansant au son du balophon ou de la guitare mandingue, et faisant des contorsions qui souvent ne manquent pas de grâce ; c’est la danse des Malinkés, dans laquelle la tête vient par un mouvement brusque ou lent se placer en arrière entre les deux omoplates.
Mais tout ce spectacle, que je contemplais pour la troisième fois depuis mon arrivée à Ségou, ne pouvait malgré l’entrain exceptionnel qu’il avait cette année, me réjouir en aucune façon, car le Cauri était passé, depuis deux jours, et je n’entendais pas parler de départ. Au fond, malgré les promesses d’Ahmadou, j’avais toujours pensé qu’il faudrait attendre la fin de la fête, mais elle paraissait devoir se prolonger.
20 février 1866.
J’envoyai Samba N’diaye dire un mot à Ahmadou qui, le 20, me fit répondre « qu’il avait d’abord promis de me parler ce jour-là, mais qu’il était accablé d’affaires et craignait de n’avoir pas le temps ; qu’il ne changeait rien à ce dont nous étions convenus ; que je n’avais qu’à me préparer, parce qu’aussitôt qu’il m’appellerait, ce serait pour me mettre en route. »
Pour qui connaissait les habitudes d’Ahmadou comme nous les connaissions à cette époque, cela remettait tout en question et voulait dire : Ne m’importunez pas ; quand je serai prêt, vous partirez.
Après avoir conféré avec le docteur, je renvoyai Samba N’diaye lui dire que je comprenais, mais que je ne pouvais préparer mes bagages sans savoir l’époque du départ ; que s’il voulait la fixer à un jour ou deux près, j’en garderais le secret, mais que ce serait plus commode.
Samba, en faisant ma commission, jugea convenable de dire à Ahmadou qu’il m’avait offert, si Ahmadou l’acceptait, de remettre notre entrevue au vendredi 23. A quoi Ahmadou, enchanté de gagner trois jours, avait répondu tout de suite Min diabé (je veux bien). Ce n’était pas mon compte, mais c’était fait, je n’avais plus qu’à patienter trois jours, et je le fis d’autant plus volontiers que tout semblait bien marcher.
Politiquement parlant, un fait d’une haute importance venait de se produire. Vingt-trois villages du Baninko étaient venus faire leur soumission en apportant un tribut et ramenant à Ahmadou un Talibé, de l’armée des Djawaras, qui, blessé à Sélé, avait été recueilli par ce village au lieu d’être tué comme d’habitude.
22 février 1866.
D’un autre côté, tout annonçait le départ. Ahmadou avait fait appeler différentes personnes qu’on savait devoir partir. Enfin le 22 février, Tierno Abdoul Kadi me faisait appeler, et, après un long préambule, me confiait en secret qu’il désirait bien que je le récompensasse de ce qu’il avait fait pour moi ; que j’allais partir, et que s’il pouvait me rendre service il le ferait, mais qu’il désirerait être connu du gouverneur, qu’il était dévoué aux blancs, et il termina en me demandant un cadeau, que je lui promis et qu’il me chargea de confier à Seïdou à mon arrivée.
En revanche, prévoyant le cas où d’autres voyageurs viendraient à Ségou, je lui dis qu’il faudrait qu’il s’employât en leur faveur pour leur faire donner une maison à eux hors de la ville avec des lougans. Il m’offrit d’en parler avec Ahmadou, offre que je déclinai, de crainte que cela n’entravât mon départ.
23 février 1866.
Le vendredi 23 était arrivé, mais en même temps une nouvelle fâcheuse. Fali, le chef des Sofas, le fils de l’ancien roi de Tamba était mort dans la nuit. Ahmadou perdait en lui un excellent serviteur ; cela l’attristait et pouvait être un nouvel obstacle, mais par contre il recevait une nouvelle qui, le comblant de joie, devait l’absorber. Un Talibé, nommé Mahmadou Falel, Yoloff de naissance, arrivait de Dinguiray, portant à Ahmadou des lettres de sa mère et des fusils de munition à baïonnette, qui avaient été achetés aux comptoirs du Rio Pongo. Malgré ces contre-temps, je vis Ahmadou, mais il me fit prévenir qu’on ne pourrait parler d’affaires, et le soir, quand je voulus obtenir de le voir le lendemain, ce fut impossible ; néanmoins, Ahmadou parlait à différentes personnes, et ceux qui étaient les plus intéressés à partir, tels que Badara, étaient convaincus que, à quelques jours près, le moment était venu.
En même temps que Mahmadou Falel, étaient arrivés deux Toucouleurs qui portaient des nouvelles du Sénégal. Bien qu’ils eussent été en partie témoins des événements qu’ils racontaient, je fus à même, à mon retour, de voir combien on dénaturait les faits à distance. C’est ainsi qu’ils m’annonçaient le changement de gouverneur et les principaux événements de la guerre que Maba faisait dans les provinces du Cayor, du Djoloff et sur les bords de la Gambie, qu’ils racontaient en exagérant à dessein les succès des musulmans.
Le même soir Ahmadou avait une conférence avec Alpha Mahmadou, le parent de Falel, et avec Badara, auxquels il assurait que nous allions partir. Les instances de Badara étaient causées par une nouvelle lettre arrivée de son village, et en même temps qu’il la recevait, on apprenait que l’armée de Nioro, pour dégager Toumboula, était venue attaquer Digna, qu’elle l’avait cerné pendant trois jours, mais qu’à la nouvelle qu’un envoyé d’Ahmadou arrivait, elle s’était dépêchée de rentrer à Nioro, de crainte qu’on ne vînt la chercher. Or, cet envoyé d’Ahmadou n’existait pas ; le voyageur en question était simplement Mahmadou Iffra, l’envoyé du Guidimakha, dont j’ai parlé au commencement de mon séjour à Ségou. Quand Samba N’diaye l’avait chassé de chez lui, après le départ de Bakary Guëye, il avait erré dans le pays à la recherche de moyens d’existence, et, fatigué, il avait pris la route du retour, se disant envoyé par Ahmadou et moi, vers le gouverneur, délivrant sans s’en douter les Bambaras de Digna.
24 février 1866.
Le 24 j’allai chez Ahmadou, et comme j’attendais, Mohamed Bobo et Boubakar Mahmady Diam sortirent. Bobo me voyant vint à moi et me dit : « Tu ne verras pas Ahmadou, il ne sort pas, mais Ché Allaho, tu vas partir, je te donnerai un bon coup de main. »
Cette amabilité de Bobo m’étonnait à bon droit, et on verra comment il me donna un coup de main.
Le lendemain je revins à la charge et fis demander à Ahmadou une audience, en ne lui cachant pas mon mécontentement de tous ces retards.
Cette fois c’était du mil qui venait de lui arriver, et il le faisait débarquer ; mais, comme j’insistais, il dit que, Ché Allaho, je le verrais demain et que nous causerions de toutes les affaires.
26 février 1866.
En effet, le 26 au matin, il me fit demander la première lettre que Seïdou avait apportée avant mon arrivée, lettre adressée à son père et dans laquelle il pensait pouvoir trouver les propositions que j’allais lui faire. Puis il passa toute la journée à en causer avec Bobo et Boubakar, fit appeler deux fois Samba N’diaye pour lui dire qu’il m’engageait à prendre patience, que je le verrais le jour même, et enfin il me fit appeler à 4 heures et demie et me pria de lui faire connaître tout ce que j’avais à dire à son père.
Alors je lui exposai avec le plus de clarté possible le but du gouverneur, d’établir du commerce avec son pays. Je m’attachai surtout à faire ressortir à ses yeux les énormes impôts qu’il retirerait de ces relations. J’insistai pour que le droit d’entrée ne fût que de 5 pour 100 en nature et pour obtenir les comptoirs demandés par le gouverneur.
Un instant, le voyant me prêter beaucoup d’attention et demander des explications, j’espérai réussir.
Mais quand il prit la parole en débutant par de l’eau bénite de cour qui se distribue encore plus largement dans ces pays que chez nous, je vis aussitôt que je ne gagnerais pas toute ma cause. En somme, il me dit que ce qu’il acceptait c’était :
Qu’il n’y eût pas de guerre entre le gouverneur et lui ;
Que nos marchands pussent venir en toute liberté dans tout son pays, qu’on ne leur prendrait pas même une aiguille sans qu’il leur fît rendre justice ;
Que ceux qui viendraient seulement pour voir le pays, il les protégerait également ;
Mais que quant aux droits de 10 pour 100, c’était la loi et non lui qui le fixait, qu’il existait pour les Maures, pour les musulmans, et qu’il ne pouvait pas le changer.
Pour les terrains à donner pour fonder les comptoirs, il ne pouvait pas encore accepter cela, et il semblait dire que c’était à cause de l’absence de son père.
J’insistai pour la forme et pour l’acquit de ma conscience, mais je savais d’avance que je ne gagnerais pas, et Ahmadou m’accordait tout ce que je pouvais attendre. Le reste de la discussion porta sur des détails, et j’arrivai à lui faire accepter les sept articles du traité suivant :
Traité passé entre MM. Mage et Quintin, envoyés du gouverneur du Sénégal, agissant en son nom, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick El Hadj Omar, roi de Ségou.
ARTICLE PREMIER. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où commandent les deux chefs.
ART. 2. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler librement dans tous les pays où commande Ahmadou, dans tous ceux où il pourra commander plus tard, et y seront protégés, soit qu’ils viennent pour commerce, missions ou simple curiosité.
ART. 3. — Une fois qu’ils auront payé le droit de 10 pour 100 auquel sont soumises toutes les caravanes entrant dans les pays d’Ahmadou, les Diulas ou marchands du Sénégal n’auront plus rien à payer à qui que ce soit pendant leur séjour.
ART. 4. — Ahmadou promet d’ouvrir toutes les routes du pays qu’il commande vers nos comptoirs.
ART. 5. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays d’Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler librement sans qu’aucun chef puisse les arrêter.
ART. 6. — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection contre tous ceux qui voudraient les maltraiter.
ART. 7. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande Ahmadou, payeront le droit d’entrée dans le chef-lieu qui sera le but de leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diala, Tambacara, Diangounté, Farabougou ou Ségou-Sikoro.
Ce traité fut conclu en paroles le 26 février ; les articles 5 et 6 avaient été convenus sur la demande expresse d’Ahmadou, qui voulait garder la possibilité de faire venir des Talibés du Fouta et d’y envoyer ses agents recruteurs, et dans l’article 2 c’est à sa demande qu’on avait décidé de mettre les pays où il commanderait plus tard. Le brouillon du texte était fait. Je lui proposai de le mettre sans retard au net, lui en arabe, moi en français. Mais alléguant l’heure avancée, il me dit de rentrer préparer cela chez moi, que lui allait le faire, de son côté, et le palabre fut levé.
Le soir Samba N’diaye me fit part d’un entretien qu’il avait eu après mon départ avec Ahmadou.
« Puisque le commandant dit que les marchands trouvent que payer 1/10 c’est trop, ils resteront peut-être à Bakel et à Médine, avait dit Ahmadou, et dans ce cas ce seront les Talibés qui seront forcés d’y aller acheter. Si on ne me donne rien sur ce commerce, je serai contraint d’empêcher mes hommes d’y aller pour forcer les marchands à venir et à me payer les droits. » Ce raisonnement était très-sensé, mais il ne laissa pas de m’embarrasser, car le cas n’avait pas été prévu, et bien qu’en somme le gouverneur en eût été quitte pour me désavouer, je n’aurais pas voulu faire des promesses vaines. Samba N’diaye avait répondu qu’on ne pourrait pas, pensait-il, lui donner plus qu’on ne donnait aux Maures, ce qui était fort peu, 2 pour 100, mais ce qui cependant produisait beaucoup. Je ne m’engageai toutefois que relativement au poste de Médine, au cas où Ahmadou persisterait à accréditer un ministre pour y toucher cet impôt.
Mais par la suite je n’en entendis plus parler, ce qui me donna a penser que Samba N’diaye pouvait bien avoir pris la chose sous son bonnet pour tâter le terrain, et voir s’il ne pourrait pas se faire donner la place de ministre à Bakel, que je savais être toute son ambition.
27 février 1866.
Le lendemain je fis prévenir Ahmadou que j’étais prêt ; mais Samba N’diaye fut remis à l’après-midi, et alors, quand il dit que je demandais à partir, le dialogue suivant s’engagea :
Ahmadou. — « Ah ! oui, c’est juste (Gonga), maintenant tout est arrangé, il n’y a plus qu’à partir. » Et se tournant vers Bobo d’un ton interrogateur : « Eh bien ! Bobo, que dis-tu ?
Bobo. — Ah ! Ahmadou, il y a bien des choses à faire. Ce n’est pas le commandant seul qui va partir, il y a d’autres affaires pour Koundian, Dinguiray.... il faut.... quinze jours.
Ahmadou. — Non, Bobo, qu’est-ce que le commandant peut avoir à faire ici maintenant ? Moi je ne peux pas lui dire de rester quinze jours encore.... Voyons, Samba, que dis-tu ?
Samba N’diaye. — Ah ! Ahmadou, pour moi je sais bien que le commandant est pressé, et je croyais que c’était aujourd’hui ; mais si ce n’est pas aujourd’hui, je pense que ce sera demain.
Ahmadou (riant). — Oh ! non, ça n’est pas non plus possible. Mais voyons, quel jour sommes-nous ?
Bobo. — Mardi (Talata)[236].
Ahmadou. — Eh bien ! ce sera samedi (Asser).
Bobo. — Oh ! non, Ahmadou, tu ne peux pas faire tout ce que tu as à faire en quatre jours. Il faut quinze jours. Pour le commandant ce n’est pas une affaire ; du moment qu’il sait qu’il va partir et que tu fixes un jour, il peut bien attendre.
Ahmadou. — Oh ! non, moi je ne peux pas dire cela au commandant. Et toi, Boubakar ?
Boubakar Mahmady Diam. — Ah ! il y a bien longtemps que le commandant attend ; mais ce que tu diras, Ahmadou, c’est assez.
Ahmadou. — Allons, nous allons dire huit jours.
Bobo. — Non, Ahmadou, ce n’est pas assez, il faut treize jours. Ahmadou, tu n’auras pas le temps.
Ahmadou. — Allons, alors dix jours, c’est fini. Samba, dis au commandant que c’est dix jours. Je ne sais pas si avant le dixième il ne sera pas parti, mais si ce jour-là tout n’est pas prêt, je laisserai ceux qui seront en retard, et il partira. Seulement il ne faut le dire à personne ; il n’y a que nous quatre et toi à le savoir, nous ne le dirons pas, qu’il le cache même à ses laptots. »
On peut se figurer notre désappointement quand Samba arriva nous répéter mot à mot tout cet entretien, et je l’écrivis sous sa dictée.
Mais que faire ? C’était décidé. Bobo nous avait donné à sa manière le coup de main promis. Si nous nous étions fâchés, tout le monde nous eût ri au nez. Qu’est-ce que dix jours pour eux ? Faire changer de décision à Ahmadou, il n’y fallait pas songer. Je lui fis répondre aussitôt, que j’étais très-mécontent, qu’il changeait encore la parole qu’il avait donnée. Mais que, si je devais attendre dix jours, il m’envoyât de quoi manger, que comptant partir je n’avais rien voulu demander et que je n’avais plus rien. Je reçus immédiatement 10000 cauris, 1 bafal de sel et on donna l’ordre de me livrer pour dix jours de mil et un bœuf.
Je vis là une presque certitude de partir au bout de ces dix jours, et j’en pris mon parti.
28 février 1866.
Le lendemain j’étais assailli de demandes. Tu vas partir ? Quand ? Qu’est-ce qu’Amadou t’a dit ? etc., etc.
Je répondais à tous, suivant le désir d’Amadou : Oui, je vais partir, Ché Allaho, mais je ne sais pas quand. Et le même jour Ahmadou me fit recommander de ne promettre à aucun de l’emmener, parce qu’on lui avait dit que bien du monde se ralliait à notre compagnie.
Le jour suivant j’allai voir Sidy Abdallah, et me plaignis à lui de Bobo. Je pus alors voir l’inimitié, la jalousie qui séparaient ces deux hommes, tous deux secrétaires d’Ahmadou, mais dont l’un, Sidy, avait une grande supériorité d’instruction, et l’autre l’avantage de l’affection sincère du maître.
28 février 1866.
Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait, chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison.
Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des sottises pareilles.
Mars 1866.
En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait, on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails. Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé.
Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il supposait avec juste raison que je lui ferais.
Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? »
Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de corde, et aux Sofas il couperait le cou.
Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain, surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady, ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un colosse.
En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis, mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis.
11 mars 1866.
Alors la confiance revint. C’étaient deux bonnes juments très- vigoureuses. La mienne était un peu plus grande que celle du docteur, un peu plus grosse, mais elle était moins rapide à la course.
En même temps que nous recevions ce cadeau qui nous causait une bien vive joie, nous apprenions que décidément un prince devait nous accompagner. On en parlait depuis quelque temps, et maintenant il était aussi sûr que possible que Mahmadou Abi allait partir pour Nioro.
Malheureusement, il y eut encore trois jours entiers de perdus, par suite d’une pluie torrentielle accompagnée de grains du S.-O. qui força tout le monde à se confiner dans les maisons. Dès qu’elle fut terminée on recommença à compter les cent hommes demandés au Diomfoutou, et on ne put parvenir à les réunir. Aguibou était chargé de les trouver, mais à part les Talibés attachés à sa personne ou à Mahmadou Abi (c’étaient presque tous des jeunes gens), aucun, surtout de ceux qui avaient une famille, ne se souciait d’aller à Nioro pour y mourir de faim, se faire tuer en route et laisser sa femme sans ressources. Nous entendions cela du matin au soir et je constatai avec chagrin ces symptômes de retard. Chaque jour on comptait et toujours il manquait du monde. Le chef du Diomfoutou disait bien que, le jour où Ahmadou le désirerait, il aurait le monde, mais jamais les cent hommes n’étaient au complet. Quant à Ahmadou, s’il se préparait à nous expédier, il allait lentement, et le mil à débarquer venait de temps à autre lui faire perdre des journées entières.
20 mars 1866.
Sur ces entrefaites, le 20 mars, pendant qu’Ahmadou débarquait du mil, on battit le tabala ; Ahmadou monta à cheval et sortit. Je m’empressai de le suivre à cheval. Différentes versions circulaient ; on disait qu’un bamé était venu couper la route de Bamabougou à Marcadougouba, qu’un homme arrivé de Sansandig avait eu le temps de prévenir et qu’on avait pu chasser ce bamé ; mais cet homme avait dit que ce n’était là que l’avant-garde d’une armée réunie à Sansandig et qui allait attaquer un des villages. Tout cela était faux, mais le tamtam avait battu, celui de Banancoro avait répondu, et à huit heures et demie celui de Ségou battait aussi, et chacun de ses coups retentissait dans mon cœur. Qu’allait-il arriver ? Allions-nous être encore retardés, et pendant combien de temps ? Cependant, tandis que nous nous rendions aux arbres des palabres, Oulibo, que je rencontrai, m’affirma que tout cela n’était que mensonge, et que nous partirions en tout cas dès que l’armée des Massassis rentrerait. Pendant toute la journée, différentes versions sur cet événement circulèrent, et le soir on ne savait pas encore à quoi s’en tenir. Néanmoins, l’armée était campée à Marcadougouba, à l’exception des Talibés et des Sofas désignés pour partir avec nous.
21 mars 1866.
Cette réserve nous donnait bon espoir, et je me disposais à tenter de voir Ahmadou, lorsque le lendemain, 21 mars, il fit appeler Samba N’diaye et le chargea de me dire qu’il savait que nous étions pressés de partir, qu’il ne l’était pas moins d’expédier ses propres affaires, que tout était prêt sauf une chose qu’il attendait encore, que dès qu’elle arriverait il nous mettrait en route. Puis, lui montrant un paquet contenant de l’or : « Il y a là, dit-il, le cadeau que je veux faire au commandant et au gouverneur. »
Je pris alors patience quelques jours. L’armée des Massassis rentra avec un succès complet ; elle avait attaqué un village du Baninko nommé Maba, à environ deux heures et demie de marche dans le sud du Bakhoy, et elle ramenait environ cinq cents captifs, car, sans compter les captifs volés, Ahmadou en avait soixante-dix pour sa part. Le chef de cette armée était le Massassi Bandiougou, le fils de l’ancien chef de Foutobi qui avait connu Raffenel, et chez lequel il avait logé. Il fut reçu en grande cérémonie par Ahmadou, qui à cette occasion lui avait envoyé un gros turban blanc pour faire son entrée.
26 mars 1866.
Le 26, ne voyant rien venir relativement au départ, je lançai de nouveau Samba N’diaye sur le palais d’Ahmadou. Depuis qu’il était guéri, Samba entrait avec ardeur dans notre cause ; au fond, je crois bien que c’était par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau ; mais quoi qu’il en soit, il alla tout de suite trouver Ahmadou, et dès qu’il eut annoncé qu’il venait de notre part : « C’est bien, dit Ahmadou, ne dis rien, ils vont partir, je te ferai appeler. » En effet, dès ce moment, Ahmadou sembla s’occuper davantage du choix des Talibés qu’il allait expédier comme recruteurs. Il appelait les chefs les plus influents et les consultait. Le 28, il répondait à une sommation de ma part que, pour moi, tout était prêt, mais qu’il n’avait pas encore choisi les chefs qu’il voulait envoyer dans le Fouta. Il me fallait patienter, et cependant j’inscrivais trente-neuf jours de retard sur les promesses solennelles de partir le lendemain du Cauri. Samba N’diaye pensait que nous partirions avant quatre jours, j’en mettais huit ou dix, et j’étais encore au-dessous de la vérité. Mais qu’y pouvais-je faire ? Il y avait certitude morale de partir, tous les chefs que j’allais voir me le disaient, même ceux qui jusqu’alors étaient restés envers moi dans une réserve excessive, comme Boubakar Mahmady Diam.
D’ailleurs, personne ne pouvait savoir ce qu’Ahmadou attendait. Divers événements venaient faire perdre des journées entières. Le 30 mars, on annonçait qu’un bamé de Bambaras tombait sur Cochonna ; Ahmadou sortait lui-même à cheval et je le suivis au grand galop jusqu’à Pélengana. Le lendemain, même scène. Et tout cela pour rien.
Avril 1866.
Le 1er avril, c’étaient les dix-sept villages de Béléko (Baninko) qui venaient faire leur soumission et ramenaient quatre des femmes prises par l’armée de Mari à Banancoro. Elles avaient pu s’enfuir de chez Mari et s’étaient réfugiées là. Mari les avait fait réclamer, mais ces villages, qui forment une sorte de pays indépendant, avaient refusé de les rendre. L’armée de Mari était alors venue les attaquer, et ils l’avaient chassée, lui avaient tué cent hommes, disaient-ils, et avaient pris un très-beau cheval, qu’ils amenaient à Ahmadou en présent.
Ils furent naturellement très-bien reçus et logés chez Hiaïa, le Talibé qui jadis touchait l’impôt de leur pays. J’en profitai pour aller aux renseignements, et ceux que j’obtins me permirent d’apporter quelques corrections au premier tracé que j’avais fait du cours du Bakhoy et de ses affluents ; cette partie de ma carte est aujourd’hui aussi exacte que peut l’être une carte dressée d’après des renseignements.
4 avril 1866.
Pendant deux jours, je patientai et je renvoyai enfin Samba dire à Ahmadou que j’allais me fâcher tout de bon, et que je ne voulais plus attendre ainsi sans savoir ce qui me retardait.
« Si le commandant n’a pas confiance, dit Ahmadou à Samba, va chez Yougoucoullé, chez Sidy et Bobo et dis-leur de te montrer ce qu’il y a chez eux. »
Samba revenait ; il avait vu chez Yougoucoullé les femmes en train de fabriquer cent moules de couscous, et il y en avait déjà autant de faits.
Chez Bobo, il y avait dix-sept lettres terminées.
Chez Sidy, vingt lettres, et deux restaient à faire. Celle qui était destinée au gouverneur était prête.
Que faire après cela ? Le docteur lui-même était d’avis de patienter ; il le fallait, quelque pénible que ce fût. Néanmoins jamais je ne laissai trois jours sans tourmenter un peu le roi, et bien m’en prit, car sans cela qui sait quand je fusse parti ?
Du reste, je n’étais pas seul impatient. Le schérif marocain, Badara, Tambo même, semblaient plus impatients que moi, et Badara, chaque fois que je le voyais, cherchait à me démontrer qu’il était plus à plaindre que moi.
Ahmadou cherchait à m’éviter, et donnait pour prétexte qu’il avait honte devant moi d’avoir manqué à sa parole, et que maintenant il ne voulait plus me fixer de date de départ pour ne plus s’exposer à pareille chose. C’était au moins ce que Paté Dali et Abdoul Kadi me disaient de sa part.
12 avril 1866.
Le jeudi 12 avril, au moment où je me disposais à aller chez lui, et qu’une armée de captifs, sous le commandement de Matinenbo (chef des sofas de Ségou) partait, je reçus la visite d’un Maure, Cheich Ould Abd Daïm de Akraïjit[237]. Il nous dit d’abord qu’il venait de Saint-Louis et qu’il avait vu le gouverneur, puis finalement il demanda à me parler en secret et m’apprit qu’il m’apportait des lettres du commandant de Bakel. Je l’envoyai aussitôt les chercher ! Il me présenta le soir un volumineux paquet de chiffons d’où il tira une toute petite lettre sur une demi-feuille de papier. Je l’ouvris en tremblant d’émotion, et quel fut mon désappointement ! Voici cette lettre :
Le commandant de Bakel aux pauvres prisonniers de Ségou.
Bakel, 10 décembre 1865.
« Salut et bonne santé. Donnez au moins de vos nouvelles au porteur. — Une belle récompense l’attend. — Nous sommes forcés de vous croire morts. — Pas de lettre depuis quatorze mois !
« Pensez à vos amis, à vos parents, à la France, que diable ! et revenez-nous, puis, vive l’Empereur !
« Votre vieux camarade,
« J. ANDRÉ.
« A MM. Mage et Quintin. »
Ainsi j’aurais pu, au lieu de cette lettre étrange, recevoir des nouvelles de quatre mois ; et rien, pas la moindre nouvelle, même pas celle du changement de gouverneur, pas le plus petit mot nous intéressant. Il n’y a qu’une excuse à une telle lettre, c’est qu’André, comme tous nos camarades, nous croyait morts ainsi qu’il le disait, qu’il écrivait par acquit de conscience, que plusieurs lettres déjà envoyées de la même manière n’avaient pas eu de réponse, et qu’il pensait que celle-ci ne nous parviendrait pas plus que les autres.
Mais alors il fallait être logique et ne pas écrire du tout, ou, écrivant, il fallait écrire longuement.
Pour m’apporter cette lettre, ce Maure était venu avec une caravane de sel de Tichit, qui avait été arrêtée par les Bambaras derrière Guigué. Alors, la nuit, il était parti avec un de ses amis, et en deux jours et demi était arrivé à Yamina. Pour une pareille lettre, il avait risqué sa vie ! Je lui dis d’aller la remettre à Ahmadou, car il craignait que ce monarque ne fût pas satisfait et il voulait garder un secret impossible à garder. Il annonçait d’ailleurs l’intention de repartir dans trois jours pour porter une réponse, et dans la situation d’esprit où je me trouvais, par suite des retards continuels d’Ahmadou, je fus un instant tenté de m’échapper, avec lui pour guide ; mais je ne tardai pas à abandonner ce projet et je préparai à tout hasard mes lettres, afin de pouvoir me faire devancer au Sénégal et en France par la nouvelle de mon arrivée, s’il parvenait à partir avant moi.
Je lui donnai une tamba sembé, seule marchandise dont je pusse disposer, et il s’en contenta.
Dès cette époque, je commençai à craindre, malgré les assurances journalières que je recevais du contraire, de ne partir qu’après la fête de la Tabaski. Quand je le disais, Samba N’diaye me répondait que j’étais fou ; mais cependant rien n’était plus vrai, et les faits se suivirent sans modifier notre situation. Ceux qui se montraient les plus indépendants, comme le vieux schérif, venaient quelquefois me faire leurs doléances : « A ta place, je dirais à Ahmadou : Je pars, coupe-moi le cou si tu veux. — J’ai été à Stamboul, à Tunis, à Tripoli, à Marseille, à Gibraltar, me disait ce schérif, qui avait fait trois fois le pèlerinage de la Mecque par bateau à vapeur, et je n’ai rien vu de semblable dans aucun pays. » — « Moi non plus, » répliquais-je. Mais, si j’avais l’air de vouloir sérieusement me fâcher avec Ahmadou, il était le premier à m’exciter à la patience.
En attendant, on comptait toujours de temps à autre les cent Talibés et les cent Sofas, et toujours quelques-uns manquaient. Alors on les envoyait chercher, et le temps se passait ainsi.
16 avril 1866.
Le 16 avril, pendant que j’étais ainsi dans l’incertitude, le Maure vint me dire qu’il partait pour Yamina, sous prétexte de chercher ses chameaux, mais qu’il allait se mettre en route, et il me demanda mes lettres, que je lui confiai. Dès le soir, Ahmadou envoyait à sa poursuite, et le faisait ramener, parce qu’il n’avait pas confiance en lui[238]. Ce même jour, Ahmadou alla avec Samba N’diaye prendre chez El Hadj un des plus petits toulons du fameux magasin d’or ; on le porta chez lui, et après qu’il en eut retiré une certaine quantité d’or, pour le distribuer à ceux qui partaient, on le reporta au magasin.
19 avril 1866.
Je me fortifiais de plus en plus dans cette idée que nous ne partirions qu’après la Tabaski qui tombait au 26 avril, et cependant le 19, Ahmadou disait à Tambo et à Ahmadou Boubakar, en leur faisant cadeau d’un costume complet, que la Tabaski nous trouverait en route.
21 avril 1866.
Le 21, l’armée de Matinenbo rentra ; elle était allée attaquer les sept villages de Falo et s’était fait repousser avec des pertes notables. Les hommes avaient failli mourir de soif. Bref, c’était un échec, mais il ne nous importait guère que dans le cas où il aurait fait retarder encore notre départ.
Pendant les jours suivants il me fut impossible de voir Ahmadou ; cependant j’avais des désagréments : sous le prétexte que j’allais partir, on me délivrait le mil de trois en trois jours et chaque fois c’étaient de nouvelles difficultés. Enfin, l’avant-veille de la Tabaski, j’envoyai Boubakary Gnian chez Ahmadou, le chargeant, puisqu’il ne voulait pas me voir, de lui rappeler ses promesses. Il reconnut la vérité de mes paroles et de mes griefs. Mais sa seule réponse fut : « Tout est fini, le commandant va partir. » Je l’avais trop entendue, cette phrase, pour y croire.
A ce moment le mécontentement était très-vif contre Ahmadou. Depuis leur dispute avec lui, les Talibés, qui n’avaient demandé leur pardon que dans l’espoir d’un cadeau, n’avaient encore rien reçu ; aussi se tenaient-ils à l’écart, et boudaient-ils de plus belle. Ceux qu’on comptait au Diomfoutou pour partir avec nous, disaient hautement qu’ils ne partiraient que si on les habillait, qu’ils ne voulaient pas aller à Nioro comme des mendiants.
En somme, j’étais fondé à me demander si, malgré la volonté évidente d’Ahmadou de nous faire partir, nous serions bientôt en route.
26 avril 1866.
La fête de la Tabaski était arrivée. Il y eut peu de monde au Salam, ce qui était un signe de mécontentement bien évident. Le palabre fut court. Entre autres choses, Ahmadou demanda une armée, et dit qu’après la fête Tierno Abdoul Kadi parlerait aux divers chefs : ce qui semblait indiquer que pour en finir avec les rivalités qui divisent le Toro, le Fouta et le Gannar, aussi bien dans l’armée musulmane que sur les bords du Sénégal, Ahmadou se décidait à tirer parti de l’influence que Tierno Abdoul Kadi, par une justice impartiale et par sa position dans le Fouta et à Ségou, avait su prendre sur ces divers partis.
En cela, Ahmadou n’eût fait qu’imiter son père, qui n’avait pu venir à bout des Talibés, malgré son prestige immense, que par l’influence d’Alpha Oumar Boïla.
Une autre parole d’Ahmadou qui fut remarquée fut celle-ci : « Le Diné (la guerre sainte) ne périra jamais. Il grandira au contraire sans cesse. Chaikhou (El Hadj) vous l’a dit lui-même, ici, avant de partir, et pour moi, je vous le dis. Il faut bien savoir qu’aujourd’hui, depuis le Fouta jusqu’au Fouta Djallon, jusqu’au Ségou, au Macina et au Haoussa, tout ce pays est entre mes mains, ainsi que d’autres plus grands encore, que vous ne connaissez pas. »
Pour moi j’estimai que c’était là une parole destinée à relever le courage des Talibés, à faire travailler leur esprit et à les exalter ; mais ceux qui avaient passé la période de l’exaltation, ou qui se trouvaient en ce moment dans une situation morale inverse, et Samba N’diaye était du nombre, ne virent là qu’une vantardise. « Nous, me disait-il, nous trouvons que Ségou c’est assez pour nous, si nous pouvons le garder, et ce petit jeune homme qui a à peine de la barbe au menton songe à gagner tous ces pays-là ! »
Et cependant Samba était de ceux qui croyaient El Hadj vivant et qui pensaient que la lutte durait au Macina.
Quant à moi, après avoir espéré bien longtemps, je ne croyais déjà plus à l’existence d’El Hadj, et le docteur encore bien moins.
Depuis longtemps nous avions eu de vrais détails sur les affaires du Macina, par Déthié N’diaye, l’un de nos meilleurs hommes, qui s’était marié à Ségou. Avec la facilité qu’offrent, pour cela, les usages musulmans, il avait donné à sa femme un pagne pour se couvrir le corps, un bourtougueul[239] pour se mettre sur la tête, puis on avait été devant un marabout, qui, moyennant cent cauris, avait consacré cette union qui devait se briser à notre départ, Ahmadou ne permettant pas l’exportation des femmes. Il avait un enfant qui devait par conséquent grossir un jour les rangs des Talibés, et ce n’était pas le seul de nos laptots qui fût dans ce cas.
Toujours est-il que dans la case de sa femme, logeait une femme arrivée du Macina depuis longtemps, qui avait été ramenée de Sansandig, avec une femme d’El Hadj, par une pirogue qui les avait déposées à Soninkoura. Ces femmes avaient été remises à Oulibo, et quand Ahmadou l’apprit, il fut tellement furieux qu’on n’eût pas retenu pirogue et piroguiers, qu’il fit mettre Oulibo aux fers, dans sa propre maison, pendant huit jours, et qu’il refusa de recevoir la femme de son père qui resta dans le logis d’Oulibo. La femme qui accompagnait celle-ci y resta encore toute une année, puis enfin on la laissa sortir en lui recommandant de ne pas parler. Mais peu à peu un mot fut dit, puis un autre, et enfin, on sut ce qu’elle avait vu ; puis, en rapprochant ce qu’elle disait d’autres informations, je pus continuer le récit des événements du Macina de la manière suivante :
Nous avons laissé El Hadj au moment où il venait d’expédier une grande armée pour Tombouctou sous les ordres d’Alpha Oumar. Cette armée y alla, trouva la ville déserte[240], s’en empara, ramassa tout le butin et se mit en route pour revenir ; mais elle rencontra sur son chemin tout un pays révolté à la voix de Balobo, d’Abdoul Salam et de son fils, ainsi qu’à celle de Sidy, fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou. Au premier combat qu’il livra, Alpha Oumar eut l’avantage. Au deuxième il chassa l’ennemi, mais il perdit du butin et ses canons. Au troisième il abandonnait tout le butin fait à Tombouctou, et, après une lutte désespérée, marchant de combats en combats, il parvint à un jour et demi de marche d’Hamdallahi. Là il fut tué lui-même, et de son armée quelques hommes seulement rentrèrent à Hamdallahi. C’était un désastre irréparable. El Hadj, trop faible pour tenir la campagne, se décida à s’enfermer dans les murailles qu’il avait fait bâtir et à y attendre l’ennemi. Mais il manqua bientôt de vivres. Assiégé par toutes les forces du Macina, ne pouvant sortir, il connut toutes les horreurs de la famine. Néanmoins il ne voulait pas sortir ; les Talibés en étaient réduits à manger des chevaux morts et même, dit-on, des cadavres humains. Dès lors deux versions se présentent : l’une dit qu’El Hadj espérait toujours que les Maciniens se fatigueraient et s’en iraient ; l’autre qu’il avait expédié Tidiani près des Pouls de la montagne et attendait des secours. Toujours est-il qu’un beau jour on s’aperçut qu’un grand nombre de Talibés désertaient. Alors tous les vieux chefs, les fidèles d’El Hadj vinrent le trouver et lui dirent qu’on ne pouvait plus rester dans cette position, et que s’il les forçait encore à demeurer dans ce village, il répondrait devant Dieu de tous les péchés qu’ils commettaient en mangeant des chevaux morts, des hommes, et aussi de toutes les morts qu’il occasionnait.
On dit que Balobo accueillait tous les déserteurs, sauf les Talibés du Fouta, auxquels il faisait couper le cou, et ce n’était, on l’avouera, que justice.
El Hadj comprenant que, s’il résistait encore, il n’aurait bientôt plus qu’une poignée d’hommes, incapables de résistance, et qu’il tomberait vivant au milieu de ses ennemis, se décida à fuir le même soir. On fit donc tout préparer et on sapa la muraille pour faire une large tranchée qu’on abattit à la nuit pour fuir. Les Maciniens s’étaient aperçus de quelque chose, peut être un déserteur avait-il trahi ce projet, car, bien que la nuit fût noire, lorsque la muraille tomba, la plaine fut presque aussitôt éclairée par d’immenses feux de paille préparés à l’avance, et on se mit à la poursuite des fuyards.
La femme qui donna ces détails, et qui avait été prise le lendemain de ce jour, avec toutes les autres femmes, par Balobo et Sidy, inclinait à croire qu’El Hadj s’était sauvé, mais comme elle ne citait aucun fait à l’appui de son assertion, il est permis de supposer qu’elle avait reçu l’ordre de parler ainsi. La prise d’Hamdallahi par le Macina remontait au mois d’avril 1864, et nous avait été, au mois de mai de cette même année, présentée comme une sortie triomphale d’El Hadj contre ses ennemis.
Aujourd’hui il n’y a plus de doute à cet égard. C’est bien en fuyard qu’El Hadj est sorti d’Hamdallahi, après un siége de sept ou huit mois, pendant lequel son armée, décimée déjà par la guerre, a été réduite à bien peu de chose par les horreurs du siége et de la famine.
Ce qu’on sait après cela c’est que Sidy, fils d’Ahmed Beckay, et Balobo, entrés ensemble à Hamdallahi, ne s’entendirent pas pour le partage de leur proie, et que dès le lendemain ils étaient en hostilité ; peu de jours après ils abandonnaient Hamdallahi, d’où l’on prétend à Ségou que Tidiani les chassait. Ce qu’il y a de sûr par la persistance des nouvelles dans ce sens, c’est que Tidiani restait au Macina à la tête d’un parti assez considérable pour faire échec à Balobo et à Sidy, et que cette contrée était en proie aux partis, car, indépendamment de ces trois chefs, il y avait un certain fils de Galadjo (le descendant des anciens chefs du pays conquis par Ahmadou Amat Labbo), qui se remuait avec Tidiani, mais qui évidemment agissait pour son propre compte. Cette guerre civile a dû être bien terrible pour le pays, puisque nous avons pu rester soixante-douze jours devant Sansandig, à deux jours de marche par terre du Macina, sans que les chefs de ce pays fissent le plus petit effort pour nous chasser et anéantir ainsi la puissance des Talibés.
Quant à l’existence d’El Hadj, nous sommes d’autant plus fondés à n’y pas croire qu’il est notoire que depuis le moment où il est sorti de Sansandig, ni lui ni ses fils qui l’accompagnaient au Macina n’ont été mis en jeu dans les récits plus ou moins erronés qu’on nous a faits de la guerre du Macina, récits dans lesquels il y a certainement un fond de vérité, ce qui confirme une fois de plus ce vieux proverbe, qu’il n’y a pas de fumée sans feu.
D’ailleurs cette mort n’a-t-elle pas été annoncée par les Bambaras ? Souqué, le chef qui fit révolter Fogni et y périt, ne promenait-il pas un mannequin (qui n’était peut-être que le bras momifié d’El Hadj), sous le nom de bras du prophète, et ne réussit-il pas à faire ainsi révolter presque tout le pays, qui était encore soumis à Ahmadou, au moment de notre arrivée ?
Enfin, peu après le siége de Sansandig, un homme de l’armée d’El Hadj, qui du Macina était venu dans cette ville, rentra à Ségou ; il fut d’abord bien accueilli, mais Ahmadou ayant appris que cet homme avait été interrogé par les premières personnes qu’il avait vues avant même d’être entré à Ségou et qu’à cette question : « Où est El Hadj ? il avait répondu : Mort ; — Où sont ses fils ? — Morts ; — Où sont Alpha Oumar, Alpha Ousman et tels et tels autres ? — Morts, » Ahmadou l’avait fait saisir, et, sans autre forme de procès, lui avait fait couper la tête.
Notre opinion bien arrêtée est donc qu’El Hadj, tout au moins, est mort et que selon toute probabilité ceux de ses fils, qui se trouvaient au Macina, le sont aussi. Quant à Tidiani, s’il se soutenait dans le pays, il est bien évident qu’il n’en était pas le maître, et le devînt-il, il se créerait sans doute entre lui et Ahmadou un antagonisme tel que je ne puis prévoir la fin de la guerre civile dans ces régions.
Pendant que je faisais ces réflexions, la fête de la Tabaski se passait et nous comptions le soixante-huitième jour de retard sur la solennelle parole d’Ahmadou. Le lendemain ce monarque ne s’occupait plus de moi ; il sortait à cheval, suivi de tous les chefs, pour choisir l’emplacement d’un cimetière musulman, qu’on devait entourer d’une haie pour que les hyènes ne vinssent pas déterrer les morts. Ce n’était pas inutile, car chaque soir, vers dix heures, quand les troupeaux de hyènes et de chacals ne trouvaient pas au champ des suppliciés une proie suffisante à leur voracité, ils venaient sous les murs même de la ville entonner, en déterrant les morts, le concert affreux qui caractérise ces animaux. Que de fois j’ai été, bien que demeurant à l’autre extrémité du village, réveillé en sursaut par ces cris qui ressemblent, à s’y méprendre, tantôt aux vagissements d’un enfant, tantôt au rire d’un homme, tantôt au miaulement d’un chat en colère ! Ces féroces animaux en étaient arrivés à ce point que faute de cadavres, ils attaquaient les troupeaux dans leurs parcs et plus d’une fois des bœufs ont été ainsi enlevés et dévorés en quelques instants. Deux de nos ânes eurent le même sort.
26 avril 1866.
Le soir, au moment où toute la ville était en joie et où, à chaque coin de rue, un groupe d’esclaves dansait en battant des mains, Ahmadou faisait parcourir la ville par ses Sofas armés de leurs fouets de cuir (il prend quelquefois cette peine en personne) pour empêcher ces danses, irréligieuses selon lui, et pour dissiper les groupes.
Aussi les femmes des Talibés et surtout les jeunes filles du Fouta et des Yoloffs ne se soucient-elles guère de leur gouvernement, et le fanatisme est-il plus affecté que réel. J’en avais chaque jour la preuve dans une maison voisine de la nôtre, où demeuraient deux jeunes femmes toucouleurs, mariées toutes deux, mais dont l’une, mariée avant d’être nubile, avait son mari au Macina. Elles regrettaient la patrie absente, et quand mon départ approchait, la grande réserve qu’elles avaient toujours eue, par esprit de dignité et un peu par sauvagerie, se fondait à l’idée que j’allais revoir leur pays, leur village et leurs parents, et, devant leurs mères, elles me donnaient leurs commissions affectueuses pour tous les leurs. Quand je leur disais : « Veux-tu venir avec moi ; » l’une répondait : « Si je n’étais pas mariée ici ; » ou : « Si Ahmadou voulait laisser partir ma mère et mon mari, » et l’autre, qui n’espérait plus revoir son mari, me disait simplement : « Vas demander à Ahmadou. »
27 avril 1866.
Le jour suivant, bien que la fête ne fût pas terminée, je commençais à m’inquiéter sérieusement d’un bruit qu’on faisait courir, qu’Ahmadou s’était laissé persuader d’attendre les pluies, à cause de la sécheresse qui rendait impossible un voyage à travers les broussailles. Je savais par les Pouls qui venaient continuellement de Toumboula qu’il y avait assez d’eau dans les marigots de la route pour que 200 hommes pussent passer. Cela ne pouvait donc être qu’un prétexte. Quant à Ahmadou, il ne disait rien.
Installé en grande pompe sur la place de Doubalel Coro (le vieux Doubalel), il tenait un grand palabre avec les Bambaras captifs de la couronne et leur chef Matinenbo, et leur faisait raconter, par quatre déserteurs de chez Mari, arrivés la veille, ce qui se passait à Touna. Voici la substance de ce récit.
Quelques villages bambaras soumis à Ahmadou avaient fui en masse quelques jours auparavant et étaient venus, hommes, femmes et enfants, trouver Mari, qui avait fait partir aussitôt tous les hommes pour une expédition et pendant ce temps avait vendu les femmes et les enfants pour avoir des chevaux. A leur retour ils n’avaient plus trouvé personne, et Mari leur avait répondu : « Ne vous faites pas de chagrin, quand je serai revenu à Ségou je vous les ferai rendre. »
Naturellement les Bambaras en étaient à regretter leurs déserteurs. Voilà quelle était la morale du récit. Les quatre narrateurs étaient des Soninkés qui, pris enfants par les armées de Mari, avaient été dressés comme Sofas de la garde et qui, devenus grands, rentraient au bercail. Quant aux forces de Mari, on disait qu’il n’avait que 250 chevaux, chose assez croyable, vu le peu qu’il y en avait à Toghou.
On faisait dire également à ces hommes que les chefs de Sofas de Mari, mécontents de la manière dont il les traitait, avaient palabré et projeté de couper la tête à leur maître, et de venir tous ensemble attaquer Ségou pour se le partager ; mais que, sur les observations de Mari, qui avait été prévenu, ce projet n’avait pas eu de suite.
Quelques jours encore se passèrent, et tous ceux qui avaient le même intérêt que moi à partir passaient par des alternatives d’espérance et de découragement telles que je ne savais plus moi-même que penser ; cependant, en constatant qu’Ahmadou ne cessait pas de s’occuper de notre affaire (comme on appelait notre départ), je conservais toujours un peu d’espoir.
2 mai 1866.