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Voyage au Ouadây (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Tūnisī, Muḥammad ibn ʻUmar · Public domain text

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Contents (4)
  1. Opening about 1 h 21 min
  2. Introduction about 6 h 52 min
  3. Voyage au Ouadây (part 3 of 4) about 6 h 46 min
  4. Voyage au Ouadây (part 4 of 4) about 1 h 13 min

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Voyage au Ouadây (part 3 of 4)

Chaque compagnie de turguenak a deux tambours semblables à ceux des kabartou, et sur lesquels ils frappent de toutes leurs forces. Les compagnies des turguenak se mettent en marche pour quitter le Fâcher dès que leurs tambours commencent à battre ; alors elles traversent la foule du peuple et les lignes des soldats, font le tour, à l’intérieur, du cercle de la multitude qui environne à distance le sultan ; et en marchant elles menacent, comme si elles allaient les frapper, les assistants qui forment les premiers rangs du cercle de l’assemblée. Tout en gesticulant et menaçant, les turguenak disent à ceux qu’ils apostrophent : « Demandez pardon à Dieu et au prophète (faites votre acte de contrition) ! »

A l’extrémité du Fâcher opposée au palais, est un petit mont appelé Thoraya, sur le sommet duquel est une construction ou bâtisse où sont déposés les grands kette-drums ou nacaires du sultan, semblables à ceux des sultans fôriens. Au Ouadây, le renouvellement des cuirs ou peaux de ces timbales ne se fait pas tous les ans et n’a jamais lieu avec l’appareil de solennité et de cérémonie qui est en usage au Dârfour ; au Ouadây, ce renouvellement s’exécute sans que personne le sache.

Toutes les fois que le sultan sort et paraît sur le Fâcher, les timbales de Thoraya retentissent ; en même temps retentissent aussi les baradyeh, les tambourins des kabartou, les trompettes des turguenak, le cliquetis des kourbâdj entre-choqués, les battements de mains de la foule, et de là un vacarme inimaginable.

Le vendredi, après le salut du sultan sur le Fâcher, quiconque a à se plaindre de quelque injustice, s’avance et présente sa plainte au prince. Voici de quelle manière le requérant procède. Il abat d’abord son vêtement de dessus ses épaules, et se l’attache en forme de ceinture autour des reins. Ensuite, il pénètre dans l’intérieur du cercle des assistants, par le côté correspondant à la droite du sultan, marche demi-courbé en battant des mains, et il continue ainsi, s’avançant d’un pas légèrement accéléré, jusqu’à ce qu’il arrive au côté opposé du cercle, en passant devant le sultan. Si le sultan, par quelque cause que ce soit, n’a pas aperçu le passant, alors celui-ci repasse, toujours au pas demi-accéléré, et il regagne le point d’où il est parti d’abord. Nécessairement alors le sultan l’aperçoit et lui demande quel est le sujet de la plainte. Si l’affaire paraît être de médiocre importance, le sultan la renvoie aux kamkolak ; si elle est assez grave, le sultan s’en empare, l’examine lui-même, et la poursuit jusqu’à ce qu’il l’ait éclaircie.

Les Ouadayens ont certaines habitudes qui rappellent des coutumes européennes. Ainsi, lorsqu’un voyageur pénètre sur le territoire du Ouadây, on ne le laisse entrer dans le cœur du pays qu’après un séjour de trois fois vingt-quatre heures au village d’Abâly. C’est une sorte de quarantaine de trois jours.

Les séances journalières des kamkolak au Fâcher, les fonctions judiciaires de ces employés, l’obligation qui leur est imposée d’écrire la minute des affaires présentées à leur tribunal et d’en dresser un procès-verbal qui est ensuite soumis au sultan, tout cela constitue une manière de conseil délibérant et consultatif, une espèce de cour de justice.

Le respect et la vénération des Ouadayens pour leur sultan est presque de l’adoration. Jamais ils ne lui présentent une affaire qu’après avoir récité devant lui le Fâtihah ou invocation initiale du Coran, sans avoir demandé à Dieu d’accorder à leur prince la victoire sur ses ennemis et de lui donner de longs jours. Ce qu’il y a de médiocre et d’ordinaire, ils le réservent pour eux ; mais tout ce qu’il y a de meilleur doit être pour le sultan : habits recherchés, parures de prix sont pour lui et ses femmes. Nul vizir, nul grand de l’État, quelle que soit la hauteur de ses fonctions et de son rang, fût-il même le premier après le souverain, n’a le droit de porter de la soie ou sur sa personne ou dans les harnachements de ses chevaux. Il ne peut même avoir une selle couverte en drap ; à plus forte raison ne doit-il avoir ni selle dorée, ou brodée en or, ou garnie en argent, ni étriers dorés ou argentés. On permet seulement, et c’est le plus, d’avoir des selles couvertes en cuir rouge appelé, en ouadayen, kouloudou. Pour cela, le plus haut des émirs ou vizirs, aussi bien que le plus mince d’entre eux en importance, est soumis à la même loi ; bien plus, nul n’a le droit de s’asseoir sur des tapis grands ou petits, même dans l’intérieur de sa maison.

Aucun Ouadayen, ni aucune Ouadayenne ne doit avoir de bijoux en or, ni s’éventer avec un éventail en plumes d’autruche, ou même avec un éventail ordinaire en papier coloré, comme ceux d’Europe.

En fait de vêtements, hommes et femmes indistinctement ne portent que des habits noirs ou blancs, en toile de coton, ou en toile fil et coton, ou en mousseline grossière.

Les parures ou bijoux, c’est-à-dire les bracelets, les brassières, les colliers, etc., des femmes, des émirs et des vizirs, même les plus élevés, ne sont jamais qu’en argent ; les gens de moyenne condition n’ont de parures qu’en cuivre ; les pauvres et les gens du peuple en ont parfois en cuivre, et d’ordinaire en fer. Si quelqu’un transgressait cette sorte de loi somptuaire et s’avisait de porter ou d’avoir quelque parure qui fût plus recherchée qu’il n’est permis, on le mettrait à mort impitoyablement, fût-il des plus hauts personnages de l’État[164].

Le but de ces coutumes, devenues lois, est d’imposer à l’esprit d’insubordination un frein qui, s’il était trop relâché, laisserait les Ouadayens supposer qu’il n’existe pas de différence entre les sujets et le souverain, et de là s’ensuivraient des tentatives de révolte qui mettraient en péril la vie du sultan, la sécurité et la tranquillité du pays.

La sévérité ombrageuse du pouvoir et l’espèce de respect servile des sujets pour le souverain sont telles, que l’on ne doit même pas faire l’éloge de qui que ce soit en présence des Ouadayens. Personne, selon eux, ne doit être loué que leur sultan ; nul autre que lui ne doit être cité pour sa générosité et ses qualités morales. L’exigence du gouvernant va jusqu’à ne permettre à personne d’avoir le même nom que lui. Lorsqu’un nouveau souverain revêt l’autorité suprême et que, par exemple, il se nomme Sâleh, tous les individus qui portent ce nom doivent le changer sur-le-champ.

Sous le règne de Sâleh, des Ouadayens des provinces vinrent se présenter à ce sultan. L’interprète, selon l’habitude, leur transmit le salut du prince en les nommant l’un après l’autre. L’interprète avait pris leurs noms à l’avance. Parmi les visiteurs, il en était un appelé Sâleh, et en lui adressant la salutation, l’interprète dit : « Le sultan te salue, faguyh Sâleh. » A ce mot, le prince fronça le sourcil, il poussa un cri de colère comme le cri du paon, et qui fit tressaillir même l’interprète. Celui-ci reprit vivement : — « Le sultan te salue, faguyh Fâleh. »

Tout près de Ouârah, il y avait le puits de Sâboûn. Dès que le sultan Sâboûn fut proclamé souverain, le puits fut appelé le puits d’Ochar.

Jamais l’eau que boit le sultan ne doit être prise deux fois de suite au même endroit. Les porteurs d’eau du palais viennent tout à coup, et sans qu’on puisse les attendre, vers un des groupes de puits qui environnent Ouârah, en chassent à coups de fouet et mettent rapidement en fuite quiconque se trouve là, entourent aussitôt un des puits, et emplissent leurs cruches, en ayant bien soin de tenir tout le monde à distance durant tout le temps de l’opération. Qui s’aviserait d’approcher serait repoussé à grands coups de fouet. Aussi, leur laisse-t-on la place libre. La raison de ce procédé et de ces précautions est d’empêcher que quelque malintentionné n’ensorcèle ou n’empoisonne le puits où l’on verrait toujours puiser de l’eau pour le sultan. Du reste, on ne retourne à l’eau qu’après plusieurs jours ; car à chaque fois on remplit au moins une vingtaine de grandes cruches. Dès qu’on en a rempli une, on la ferme très-soigneusement, puis on la coiffe avec une toile très- propre. Ces cruches, comme étant destinées à l’usage du sultan, sont appelées bélikyeh ou les gouvernementales ; mais ce terme de bélikyeh, chez les Ouadayens, ne veut dire que l’eau du sultan, l’eau du souverain.

Une loi d’étiquette et de respect pour la dignité du prince est que personne n’entre habillé, ou chaussé, ou en turban, auprès du sultan, dans l’intérieur du palais. Quiconque veut pénétrer jusqu’au souverain, doit quitter sa chaussure, dès la première porte, et entrer pieds-nuds. A la deuxième porte, s’il a un turban, il doit l’ôter ; à la troisième, il doit retirer son vêtement (sa blouse) de dessus son épaule droite, et le reporter sur l’épaule gauche ; à la quatrième, s’il a un tarboûch, il l’enlève ; à la cinquième porte, qui est la première du lieu de réception, il se ceint les reins avec sa couverture ; à la sixième porte, il se fait tomber le vêtement de dessus l’épaule gauche et le laisse pendre rabattu sur la ceinture ; à la septième, il saisit cette portion d’habit pendante et se la tourne en ceinture sur les hanches. Ainsi dépouillé et nu, excepté depuis le nombril jusqu’aux genoux, il est admis à parler au sultan. Le premier vizir, comme le plus bas individu, est soumis à cette loi.

Toutes les fois que le sultan interpelle quelqu’un, il lui dit ordinairement : Yâ abd, ô esclave ! Celui à qui cette apostrophe s’adresse, loin de s’en offenser, s’en félicite et s’en réjouit, et il répond de suite : « Plaît-il ? mon maître, maître de mon père, et de mon grand-père. » Quelque ordre que prononce alors le sultan, l’individu interpellé bat des mains tout en restant accroupi à terre, et presque en même temps il se renverse du côté droit jusqu’à toucher la poussière avec la tempe ; ensuite il se renverse du côté opposé, au point que la joue gauche vienne à son tour jusqu’à terre ; et tout cela en répétant : « J’ai entendu, j’obéis, mon maître, maître de mon père, maître de mon grand-père, buffle de courage, que Dieu te rende toujours triomphant de tes ennemis, ô mon maître ! »

Le sultan du Ouadây ne se met jamais en communication immédiate avec ceux à qui il accorde une audience. Il y a toujours entre lui et les assistants une grande tenture ou grand voile, et il ne leur parle que de derrière ce voile qui le cache aux regards. Personne ne le voit en face, chez lui, que ceux qu’il reçoit en intimité ou qu’il veut bien admettre en conversation familière et en tête-à-tête.

Une des conséquences de l’extrême vénération des Ouadayens pour leur souverain, est l’autorité du nom de sultan pour l’arrestation d’un débiteur. Nous avons déjà parlé de ce fait. Lorsqu’un débiteur diffère sans cesse le payement de sa dette, le créancier, en quelque lieu qu’il le rencontre, soit seul, soit en société, trace à terre, autour de son homme, un cercle de reclusion, tout en apostrophant le reclus en ces termes : « Je te somme au nom de Dieu et de son Prophète, au nom du sultan, de la mère du sultan et des ta_n_â (hauts juges de l’État), de ne sortir de l’enceinte de ce cercle que quand tu m’auras payé ta dette. » Et le débiteur ne sort qu’après s’être acquitté, ou après avoir obtenu un sursis par l’intervention de personnes qui décident le créancier à délivrer son prisonnier ainsi circonscrit. Si de propos délibéré, et de sa seule autorité, le reclus quitte l’aire du cercle où il lui a été enjoint de rester, le créancier porte plainte aux kamkolak, et les informe de la transgression du captif. Les kamkolak envoient alors de tous côtés à la recherche du débiteur, et, lorsqu’il a été trouvé, il est traduit devant leur tribunal, et est condamné à une punition sévère.

Personne ne prononce le nom du sultan sans ajouter : « Prince de vertus et de prospérité, que Dieu le rende victorieux de ses ennemis ! » Ces mots sont d’obligation, que le sultan soit absent ou présent, en assemblée ou seul.

Il est d’habitude, dans tout le Ouadây, de donner à toute jeune fille jolie, le surnom de Habbâbah, titre de la première femme du sultan. Par la raison seule que la jeune fille a reçu ce nom, on ne peut la demander en mariage avant qu’elle n’ait été présentée au sultan. Si elle lui plaît, il la garde pour son harem ; sinon, elle est rendue à son père qui alors la marie à qui il veut. Beaucoup d’individus aspirent à l’honneur de voir un jour leurs filles habbâbah. Car le cas échéant, ils jouissent alors de certains priviléges, et sont à l’abri des vexations des gouverneurs. Celui dont la fille est devenue femme du sultan, est considéré et honoré partout.

Ordinairement, personne ne gère un emploi élevé, pendant plus de deux années de suite. Après ce temps de gestion, le fonctionnaire est retiré de sa fonction. S’il conserve les bonnes grâces du sultan, il est porté à un emploi nouveau, souvent plus important que le précédent.

Le fonctionnaire qui tombe en disgrâce et est alors déplacé, reste en prison jusqu’à ce que le sultan lui fasse grâce. Avant de prononcer la destitution d’un haut fonctionnaire, on fait le compte de tout ce qu’il avait en maniement dans sa fonction, on examine l’usage qu’il en a fait, et on reçoit par voie d’inventaire tout ce qui lui a été consigné depuis l’origine : chevaux, cottes de mailles, sabres, vêtements, sayes, lances, boucliers et autre matériel de guerre ; on recherche s’il en a su augmenter le nombre, et on questionne sur ce point les inspecteurs des charges. Si les dépositions de ces inspecteurs sont favorables au fonctionnaire et s’ils font son éloge, s’il a géré économiquement et avec profit, s’il est reconnu pour homme de courage et de conscience, s’il est prouvé qu’il n’a pas perdu en plaisirs le temps qu’il devait aux exigences de ses fonctions, il est maintenu à son poste, ou même il est promu à une charge plus élevée que la première.

Voici comment est organisé le système d’inspection dont nous venons de parler.

Pour chaque fonction publique, il y a des inspecteurs attitrés et spéciaux, et souvent ils sont cause des destitutions des fonctionnaires. Car toutes les fois que ces inspecteurs remarquent quelque chose de répréhensible dans les actes ou la conduite d’un fonctionnaire, ils l’enregistrent, et lorsqu’ils ont recueilli un certain nombre de griefs, ils les soumettent au tribunal des kamkolak, séant au Fâcher. Les kamkolak en informent ensuite le sultan, à l’audience du vendredi. L’accusé comparaît, et en sa présence on consulte et examine l’état de ce qui lui a été consigné, tels que chevaux et matériel de guerre. On dresse l’inventaire de ce qui se trouve présent, on le collationne avec l’état de ce qui a été livré lors de l’entrée en fonction, et on prend note de la différence. Si la différence est en surplus, on soumet à une enquête les incriminations des inspecteurs, on en pèse la valeur, et on examine si le surplus trouvé dans les comptes de l’incriminé, est en proportion rationnelle avec le temps qu’a duré la gestion. Si au contraire il y a déficit, on recherche d’où proviennent les pertes signalées, on demande à l’accusé comment il justifie ces pertes et l’emploi qu’il a fait de ce qu’il avait en consignation et en maniement. Si les raisons alléguées sont admissibles, on éloigne la plainte : sinon, l’accusé est sévèrement puni.

Les inspecteurs des charges sont toujours mal vus des fonctionnaires. Extérieurement, les inspecteurs paraissent être aux ordres et à la dévotion des fonctionnaires ; mais, intérieurement, ils en sont les ennemis, et ne pensent qu’à les perdre ; cette opposition hostile est entretenue par les instigations du sultan. D’ailleurs, les inspecteurs se justifient en disant : « Nous sommes les serviteurs du sultan, non ceux des aguîd et des rois. » Malgré tous les bons procédés, malgré tous les présents possibles de la part des fonctionnaires, dès que les inspecteurs trouvent quelqu’un de ces fonctionnaires en défaut, en déficit, ils s’empressent de porter plainte, et ne tiennent aucun compte du passé.

Quand le fonctionnaire destitué par suite du mécontentement du sultan, revient en faveur, le prince fait appeler le remplaçant de l’individu révoqué, et lui dit : « Prends un tel (l’ancien fonctionnaire) avec toi ; traite-le avec égards ; il sera ton second dans tes travaux, et c’est lui qui m’instruira des particularités de ta conduite. » Le fonctionnaire en activité, est forcé d’emmener cet inspecteur ; et celui-ci, à la première faute sérieuse qu’il aperçoit, porte plainte, afin de reprendre son ancienne charge.

Le caractère remuant et entreprenant des Ouadayens a été le principal motif qui a fait établir ce système administratif général. Si le sultan laissait les fonctionnaires libres de leurs actions, ils prendraient un orgueil intolérable, oublieraient toute subordination, et susciteraient à chaque moment des troubles, des révoltes. De là, la nécessité d’un contrôle rigide et incessant, comme garantie du repos et de la sécurité du souverain ; de là, cette organisation de surveillance mutuelle sous des formes hostiles. Et le temps en a fait une loi que personne ne songe à attaquer.

La sévérité des châtiments est en proportion de la gravité des fautes et délits et de la honte qu’on y attache. L’acte le plus coupable est de fuir du combat. L’individu qui est convaincu de ce crime, est impitoyablement puni de mort. Viennent ensuite les délits de malversation dans le maniement des intérêts de l’État, et tous les actes qui peuvent déprécier l’autorité du sultan, car l’autorité du souverain est entre les mains des administrants ; dès lors, celui qui prend intérêt au bien de l’État est considéré et favorisé du sultan.

Généralement, personne au Ouadây, à moins d’être hué et baffoué du public, ne monte à âne, quelque beau et excellent que soit l’animal. Les Ouadayens n’emploient ces animaux qu’à transporter des fardeaux. Il n’y a que les gens de l’infime plèbe, les forgerons, les chasseurs, qui enfourchent ces montures.

Par forgerons, c’est-à-dire ouvriers en fer, on entend au Dâr-Séleîh, les fabricants de fers de lances, de couteaux, et de djarâry, instruments qui tiennent lieu de charrues pour les labours. Les chasseurs sont ceux qui vont à la recherche et à la poursuite des bêtes fauves, telles que les gazelles, les lièvres, les éléphants, les antilopes ou vaches sauvages. Les forgerons et les chasseurs forment les deux classes les plus inférieures du peuple, et sont considérés comme les derniers des hommes. Ils n’ont d’alliances et de mariages qu’entre eux. Nul n’a de relation avec eux que par nécessité momentanée, tant on les estime de peu de valeur.

Une coutume assez singulière et que j’ai observée au Dârfour, est celle- ci : tout chérif qui passe près d’une boutique d’un ouvrier en fer, en emporte toujours quelque objet. « Donne-moi mon ordinaire, » dit le chérif ou descendant du Prophète à l’ouvrier. Et si celui-ci ne satisfait pas de bonne grâce à cette demande, le chérif prend, sans se gêner, ce qui lui convient. Aussi, quand un de ces ouvriers sait ou s’aperçoit qu’un chérif approche, il s’enfuit et ne revient que quand le chérif est passé et est déjà loin. Cette habitude n’existe pas au Ouadây ; mais là, comme au Dârfour, les forgerons et chasseurs sont souverainement méprisés de tous.

L’origine de la coutume des chérifs au Dârfour est assez singulièrement racontée ; elle s’établit à la suite d’une sorte de tour de sorcier. — Un jour, un chérif se frotta les mains avec un onguent incombustible ou préservatif contre l’action du feu. Le chérif, oint de sa drogue, vint à la boutique d’un forgeron et voulut en emporter quelque chose sans payer. L’ouvrier s’opposa au désir du chérif. Celui-ci mit alors la main au feu, en retira le fer rouge qui y chauffait et en frappa le récalcitrant. L’ouvrier s’enfuit épouvanté, craignant d’être brûlé. Le chérif, tenant le fer rouge à la main, poursuivit son homme. La foule s’interposa entre eux deux, et le chérif obtint ce qu’il désirait... De ce fait, on a conclu que les chérifs avaient le bienheureux privilége d’être hors des atteintes du feu ; et de là, la coutume dont il est question, coutume que les chérifs du Dârfour ont conservée. J’ai entendu maintes fois répéter, quand j’étais au Dârfour, que le feu ne brûle pas les chérifs, et qu’ils peuvent impunément saisir avec la main un fer rouge..., mais je ne l’ai jamais vu faire.

Au Ouadây, le sultan a un pouvoir discrétionnaire ; et cependant il ne peut rien changer aux habitudes établies ; la moindre innovation pourrait lui coûter la vie. Ainsi, j’ai entendu raconter par plusieurs grands personnages ouadayens, que le sultan Sâboûn eut intention de modifier le keyl ou mesure des grains : « Je voudrais, dit le prince, qu’on employât le moudd (modius) ou mesure de notre saint Prophète. » Les Ouadayens refusèrent nettement, et mon père fut chargé de représenter au sultan la nécessité de conserver la mesure telle qu’elle était employée alors et de ne pas s’exposer au danger d’une insurrection.

Une autre fois, Sâboûn conçut le projet de battre monnaie. Il désigna le lieu où il voulait faire transformer en pièces frappées, la grande quantité d’argent qu’il possédait alors. On s’opposa encore à ce dessein, et on dit à Sâboûn : « Déjà des Mogrébins ont fait cette même proposition à ton aïeul Kharif El-Teîmân, et il la rejeta : « Mes sujets, répondit-il, sont des gens simples et sans ambition ; si nous faisons battre monnaie, dès qu’ils auront goûté le plaisir de posséder de l’argent, leur simplicité de vie disparaîtra ; ils travailleront à amasser des richesses, et ils deviendront avares, jaloux les uns des autres. Et ces vices une fois implantés en eux, amèneront la ruine du pays. Je ne veux pas de ce projet. » Il nous semblerait irraisonnable qu’aujourd’hui tu ne fusses pas de l’avis de ton aïeul. » Sâboûn se rendit à ces représentations et renonça à son projet.

[Note 163 : Ces trompettes sont comme les anciennes trompettes dont la figure a été retrouvée par Pacho dans la grande nécropole de Cyrène. Voy. Voyage de Pacho dans la Cyrénaïque.]

[Note 164 : Voy. note 47.]

=CHAPITRE VIII.=

Décorum des princes du Soudan. — Visite de deux Bédouins à un sultan fôrien ; orateur en défaut. — Un sultan se fâche pour du miel. — Présent d’oignons, de piment et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les dix fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu aux sultans du Ouadây.

Les princes et les grands des divers États du Soudan prennent cet air d’autorité imposant, cet extérieur sévère, cette rudesse âpre, ce maintien composé et rébarbatif, qui font trembler, dans toutes les articulations, les sujets qui se présentent devant eux. Ces formes de décorum sont passées en habitude ; et, au Dârfour, elles sont encore plus exagérées que partout ailleurs. Là, le sultan est toujours au milieu d’un appareil extraordinaire, entouré de courtisans posés dans une attitude grave et fière. Un Fôrien ou un Arabe qui se présente en pareille assemblée, est incapable d’articuler trois mots sans se troubler, à moins qu’il ne soit des habitués du palais, tels que vizir, grand de l’État, etc. Sans cela, eût-il la langue la plus facile et la plus dégagée, la fermeté la plus résolue, lorsqu’il est debout en face du sultan, il se déconcerte et son éloquence faillit.

A cet égard, on m’a raconté l’anecdote que voici. — Le sultan Mohammed- Tyrâb avait envoyé, à des Arabes bédouins, un éléphant à dresser et à élever. L’éléphant, arrivé chez ces Arabes, prenait et dévorait tout ce qu’il rencontrait à son goût ; il allait même arracher la nourriture des mains de ceux qui mangeaient. Personne, par crainte du sultan, n’osait tuer l’incommode éléphant. A la fin, on se fatigua de cet hôte importun, et plusieurs Bédouins allèrent trouver leur cheykh ou chef de tribu, et lui présenter leurs doléances. « Quel ennemi, lui dirent ils, tu nous as apporté avec ton éléphant ! Pourquoi, lorsque le sultan te l’a remis, n’as-tu pas fait observer que nous étions des gens pauvres, incapables d’élever sa bête ? Tu as reçu ce parasite sans mot dire, et tu nous l’as amené. Il dévore nos provisions, il est nuit et jour à tout détruire. Débarrasse-nous de cette maudite bête, rends-la à son maître, ou nous la tuons. — Mais je ne saurai jamais aller adresser la parole au sultan, et lui annoncer le retour de son animal. — Conduis-moi avec toi, réplique aussitôt un des Bédouins ; si tu as peur, moi je parlerai au sultan. Je ne te demande qu’une chose ; c’est d’ouvrir le discours par ce seul mot : « L’éléphant. » Alors le sultan te dira : « Qu’est-ce qu’il a, l’éléphant ? » Et moi je me charge de lui répondre ; je lui dirai : « L’éléphant se conduit de telle et de telle façon. » — Ainsi donc, tu viens avec moi au Fâcher ? — Certainement. »

Nos deux Bédouins se disposent au voyage... ; ils partent. Or il advint qu’ils entrèrent au Fâcher un vendredi. Arrivés à la porte de la demeure du sultan, tout à coup ils aperçoivent venir un vizir à cheval, en grand cortége. Les tambourins battaient, les flûtes criaient. Le vizir approche ; il était en grande tenue vizirale. « C’est le sultan ? dit le bédouin orateur à son compagnon. — Non ; c’est un de ses vizirs... » Et l’orateur trembla sur ses jambes, et commença déjà à se repentir de la mission qu’il s’était imposée. « Mais, dit-il, si c’est là seulement un vizir, comment est donc le sultan ? » Ils en étaient là, lorsque arrive un des grands vizirs, des hauts dignitaires, tels que l’abadima, précédé d’une troupe considérable de soldats, et d’autres vizirs. Il était vêtu de ses plus brillants vêtements ; les tambourins et les flûtes retentissaient autour de lui ; des cavaliers, des chevaux de parade le précédaient. « C’est le sultan, celui-là ? dit le bédouin stupéfait. — Non ; c’est un de ses grands vizirs. » Notre néophyte fut interdit ; le cœur lui bondit dans la poitrine, et le pauvre homme oublia l’allocution qu’il avait préparée. C’est alors qu’il calcula le péril de sa position... L’ab, appelé Abd-Allah-Our-Dikka, débouche sur le Fâcher, en grande cérémonie, entouré d’une foule de cavaliers, de chevaux de parade, au milieu du tapage des tambourins et des flûtes. On ne s’entendait plus. « Est-ce le sultan ? — Non ; c’est le plus grand de ses vizirs. » Notre bédouin ne pouvait plus respirer ; sa figure se décomposa ; il ne savait plus où il était.

Un moment après, le sultan sortit de l’intérieur du palais. Pour cette fois, ce fut un bouleversement, un tintamarre incroyable. La terre tremblait du fracas infernal des tambourins et du piétinement des chevaux ; il semblait que le ciel s’écroulait sur la terre. Le sultan s’arrête ; les soldats se rangent en lignes. Le chef bédouin s’avance, et prononce d’une voix sonore et forte : « Que Dieu protége notre maître et le rende victorieux de ses ennemis !... L’éléphant... — Qu’est-ce qu’il a, l’éléphant ? » dit le sultan. Et notre homme fit signe de l’œil à son compagnon l’orateur, cligna des paupières de toute sa force, et lui glissa à demi-voix ces paroles : « Allons donc ; je t’ai ouvert le discours ; parle donc. » Peine perdue ! le malheureux orateur resta muet. « Eh bien ! reprit le sultan, qu’est-ce qu’a donc l’éléphant ? » Le cheykh bédouin tremblait que le sultan ne se fâchât et ne lui infligeât quelque rude punition pour lui apprendre à répondre. « L’éléphant, dit le cheykh d’un air empressé, l’éléphant reste toujours sauvage, parce qu’il est seul. Nous voudrions que tu nous donnasses un second éléphant pour lui tenir compagnie. — Qu’on leur donne encore un éléphant, » dit le sultan. Et sur-le-champ le cornac du prince amena un second élève et le remit aux deux bédouins. Les deux pauvres diables s’en retournent. Les hommes de la tribu les voyant avec ce nouvel hôte : « Qu’est cela ? disent-ils ; nous vous envoyons pour nous débarrasser d’un éléphant, et vous nous en amenez un second ! — Mes amis, dit le bédouin orateur, qui alors a retrouvé la parole, vous avez dans ce cheykh-là l’homme qui, sur toute la face de la terre, a le plus d’aplomb et de sang-froid. Rendez grâce à Dieu, qui vous a donné un pareil cheykh. » On accepta le nouvel éléphant, et on n’en parla plus.

Autrefois, les hommes ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui ! Ils étaient d’une étonnante ignorance, prince et sujets. Là-dessus, voici quelques anecdotes.

On m’a raconté au Ouadây, que plusieurs pauvres Ouadayens apprirent un jour, par ouï-dire seulement, que le miel était chose merveilleusement douce. Ils n’avaient de leur vie jamais eu occasion d’en goûter, pas même d’en voir. Ils conviennent entre eux d’aller se présenter au sultan et de lui demander du miel. Ils vont à Ouârah. Là, ils attendent que le sultan sorte..., et ils vont droit à lui. — « Qui êtes-vous ? leur dit le sultan, et que voulez-vous ? — Nous sommes des malheureux, de pauvres gens de tes rayas ; nous avons entendu dire que le miel est quelque chose d’admirablement doux, et jamais nous n’avons eu seulement le plaisir d’en voir. Nous sommes venus te demander, à toi notre maître, de nous en régaler. »

Le sultan entra dans une grande colère. « Quoi ! dit-il, se moquer de moi, au point de venir me demander à moi-même quelque chose d’aussi chétif, du miel ! Qu’on en apporte ici une outre toute pleine. » On obéit ; et le sultan condamna nos pauvres diables à tout avaler, sous peine de mort. Ils n’en purent manger qu’une médiocre partie. Le cœur leur bondissait de répugnance ; il leur fut bientôt impossible d’en prendre une goutte. Le sultan les fit enfermer, eux et l’outre avec eux, et défendit de les lâcher avant qu’ils eussent avalé tout leur miel, ce qui fut exécuté à la lettre.

Trois paysans semèrent l’un des oignons, l’autre du piment rouge, et l’autre des aulx. A la récolte, chacun d’eux prit une charge de son légume, la lia sur un chameau, et tous trois allèrent à Ouârah, présenter ce triple cadeau au sultan. Celui-ci, qui ne connaissait ni les oignons, ni le piment, ni l’ail, qui n’en avait jamais vu en nature, examina ces légumes et demanda ce que c’était. « Cela sert, lui dirent les paysans, à assaisonner les mets. » Le sultan, charmé de la belle couleur rouge du piment, en prend une baie, en sépare un petit morceau, et le porte à sa bouche. Soudain il éprouve une sensation brûlante. « Ces gens-là sont des fourbes, s’écrie-t-il ; ils sont venus ici pour nous empoisonner. Qu’on les mette en prison et qu’on ne leur donne à manger que de leurs cadeaux ; qu’ils mangent tout. » L’ordre fut exécuté. Les trois paysans furent emprisonnés, et leur reclusion se prolongea pendant trois ans. L’un sortit malade d’une dermatose blanche (le vitiligo), l’autre ayant la lèpre éléphantiasique ; le troisième était en bonne santé.

Un autre exemple de simplicité plus que rustique. — Au Dârfour il y a une tribu très-nombreuse, non arabe, celle des Berty. Les Berty ou Bertâouy sont réputés pour leur poltronnerie et leur lâcheté. En cela ils ont la suprématie sur toutes les populations du Soudan. Or donc ils avaient un gouverneur ou roi qui les tyrannisait, les rançonnait à outrance, prenait de leurs biens tout ce qui lui plaisait ; et nul n’osait aller se plaindre au sultan ; on redoutait les suites de la colère du gouverneur. D’autre part, la tribu le regardait comme un sultan, et tous étaient persuadés que personne n’avait une autorité supérieure à la sienne.

Ce roi dépouilla complétement un de ses administrés, et le réduisit à la misère. Un jour, notre Berty désolé quitte la tribu, et s’en va marchant au hasard devant lui. Il rencontre un Fôrien de Tendelty, qui voyageait pour ses affaires, et retournait à la ville. Le Bertâouy l’apostrophe, lui demande d’où il vient et où il va. Le voyageur répond à cette question et ensuite il dit à son homme : « Toi, qui es-tu ? d’où viens- tu ? où vas-tu ? — Je suis de la tribu des Berty, et je ne sais où je vais. — Comment cela ? » Le Bertâouy raconte ses malheurs, dépeint la rapacité du roi, et finit par dire : « Je m’enfuis, chassé par l’injustice et les spoliations dont j’ai été victime. — Pourquoi, reprend le voyageur, ne vas-tu pas te plaindre au sultan ? Il te fera restituer ce que l’on t’a pris. — Il y a donc un sultan outre notre gouverneur ? — Mais certainement. — Et qui pourrait m’indiquer où est ce sultan, me conduire auprès de lui ? — Moi. — Est-ce bien vrai ce que tu me dis-là ? — Par Dieu ! très-vrai. » Ils marchent ; ils arrivent au Fâcher.

Le voyageur conduit le Bertâouy devant le sultan Tyrâb. « Que veux- tu ? » dit le sultan à l’étranger. Le Bertâouy salue Tyrâb, comme de pair à compagnon : « Bonjour, père d’Ishâc ! on m’a assuré que tu étais capable de faire peur à notre roi. Ce roi m’a maltraité, m’a pris tout ce que je possédais, m’a ruiné. Si tu peux vraiment, comme on me l’a dit, l’obliger à me rendre ce qui m’appartenait, fais-le-moi rendre. » Tyrâb se mit à rire, étonné de la simplicité rustique de ce bonhomme, et envoya immédiatement appeler le roi des Berty.

En arrivant au palais, le roi apercevant le plaignant, lui lance un regard de colère ; le Bertâouy, transi de frayeur, lève les deux mains en en tournant le dessus du côté de sa figure, la paume du côté du roi, et les porte ainsi un peu en avant pour ne pas voir son gouverneur ; en même temps : « Non, non ! s’écrie-t-il, je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans... Ce n’est pas ma faute..., parole d’honneur ! on s’est joué de moi en m’amenant ici. » Cette expression « je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans, » signifie, au Dârfour, je te donne deux vaches de quatre ans, pour les placer entre la colère de tes yeux et moi, c’est-à-dire pour te calmer, t’empêcher de me regarder d’un œil malveillant, et me garantir des effets de ta colère.

A l’exclamation du Bertâouy, le sultan se prit à rire encore plus fort que la première fois. Puis s’adressant au gouverneur : « Quoi ! lui dit- il, n’as-tu donc nulle crainte de Dieu, pour tyranniser ainsi des musulmans, et sortir de la voie de l’équité ? Ces gens-là sont de bonnes gens, simples, sans expérience ; ils ne connaissent que toi, et même en ma présence tu les fais trembler. » Tyrâb demanda ensuite au Bertâouy quels objets lui avaient été pris. Le Bertâouy conta son histoire ; et le sultan exigea qu’à l’instant le gouverneur rendît ce qu’il s’était approprié. Le roi restitua le jour même ce qu’il en avait apporté dans sa demeure du Fâcher. Car chaque roi a, dans le lieu de la résidence du sultan, une habitation où il séjourne pendant le temps qu’il doit consacrer aux affaires pour lesquelles le sultan l’appelle. En l’absence du roi, sa famille ou ses proches occupent sa maison.

Le sultan donna au Bertâouy, comme gage, le cheval du gouverneur. C’était un cheval de prix, tout sellé et harnaché ; il devait rester entre les mains du plaignant jusqu’à ce que le gouverneur eût restitué tout ce qu’il avait pris.

Le sultan commanda au Bertâouy de monter immédiatement à cheval. Notre homme hésita ; il avait peur. Tyrâb dit alors à ceux qui l’entouraient : « Faites-le monter à cheval. » Le Bertâouy cède alors, et marche quelque pas ; puis tout à coup il se met à crier : « Père d’Ishâc, mais vous me tuez ! Ce n’est pas là de la justice. Moi, je n’ai jamais monté à cheval de ma vie. » Le sultan riait d’un rire fou. Il permit au cavalier de descendre, lui donna ensuite l’équivalent de ce que le roi lui redevait encore, et y ajouta des présents.

De retour dans sa tribu : « Mes amis, dit le Bertâouy à ses compatriotes, j’ai trouvé le père d’Ishâc ; il impose fièrement à notre gouverneur ; il m’a traité on ne peut pas mieux. C’est mon ami maintenant ; s’il y a quelqu’un de vous qui ait à se plaindre de quelque vexation, qu’il aille trouver le père d’Ishâc. Et s’il ne peut pas arriver jusqu’à lui, moi je me charge de le faire arriver, parce que, voyez-vous, à présent nous sommes amis. »

Ce brave homme avait une fille très-jolie. Il la conduisit à Tyrâb : « Père d’Ishâc, dit-il à Tyrâb, voici ma fille. C’est tout ce que j’ai de plus cher au monde. Beaucoup de prétendants me l’ont demandée en mariage, moi je n’ai pas voulu la leur donner. Toi, tu m’as rendu un grand service ; en retour, j’ai désiré te présenter ma fille. Si tu en veux, je te la cède pour femme. » Le sultan regarde la jeune fille, la trouve à son goût, et de suite les accords du mariage, sont conclus. Cette fille fut la première Bertâouyenne qui épousa un sultan ; de ce jour, beaucoup d’autres eurent le même honneur. Le sultan Mohammed-Fadhl ne crut devoir prendre des Bertâouyennes que comme concubines, et non comme femmes légitimes.

A la suite de ces exemples de simplicité, de bizarrerie rustique, de sauvagerie même, chez les princes et les rayas du Soudan, nous pouvons encore ajouter ici deux historiettes de même nature.

Des Ouadayens, insatiables fumeurs, avaient une telle passion, un tel amour pour la pipe, qu’ils ne pouvaient plus la quitter un moment ; c’était une habitude devenue un besoin, une sorte de violente passion. Un jour donc qu’ils n’avaient plus même de quoi acheter un peu de tabac, et qu’ils étaient à se lamenter ensemble et à déplorer leur dénûment, ils se décidèrent, après longue délibération, à aller se présenter au sultan, et à lui demander ou du tabac ou de quoi s’en procurer. Ils partent ;... arrivés devant le prince, ils lui exposent leur requête. Le sultan se fâche. « Ces gens, dit-il, n’ont aucune pudeur ! Ils viennent me demander, quoi ?... du tabac. Eh bien ! je vais leur en donner, et une dose suffisante. » Et aussitôt, par ordre du prince, on fabrique avec de la terre une espèce de tonne de quatre coudées de haut (près de trois mètres). On compte le nombre des solliciteurs ; ils étaient dix. On remplit de tabac la tonne-pipe, on arrange par-dessus une masse de charbons, et sur la circonférence on pratique dix trous, auxquels on adapte dix cannes de joncs percées dans toute leur longueur. Le sultan voulut que les dix fumeurs s’assissent autour de la tonne, et fumassent par les joncs jusqu’à ce que tout le tabac fût consumé. Aucun des dix ne devait se retirer, tant qu’il resterait à fumer un brin de tabac.

Après que l’appareil est terminé, on souffle sur les charbons pour les bien allumer ; nos dix hommes s’asseyent, et on leur ordonne de se mettre en fonction. Chacun hume une gorgée ou deux, et ils sont rassasiés. Ils veulent se lever et partir. On les force à continuer ; bientôt la tête leur tourne, ils tombent étourdis et comme morts. On court informer le sultan de leur mésaventure, et il ordonne de les renvoyer.

Autre exemple de bizarrerie... Autrefois, on ne permettait pas au sultan du Ouadây de boire du lait frais. « Car, disaient les Ouadayens, si le sultan boit du lait, qu’est-ce que boiront les sujets ? » Or il advint qu’un sultan se procura une vache laitière. On le sut dans le public ; on s’ameuta, et on alla dire au sultan : « Tu vas te défaire de ta vache, nous promettre de ne plus boire de lait, ou bien nous te tuons. » Il fallut obéir. Aujourd’hui cette coutume est abolie, et les sultans boivent du lait comme tout le monde.

=CHAPITRE IX.=

Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; calottes. — Ampleur des habits. — Ornement des sabres. — Présents d’investiture des charges. — Instruments de musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage continuel du cure- dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. — Les filles prennent peu de nourriture. — Travaux et fatigues des femmes. — Le raykeh ; le porte- fardeaux ou Karandjalah. — Relations des sexes. — Manœuvres des matrones. — Nombre des concubines chez les grands. — Quelques réflexions. — Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction contre les femmes infidèles.

Dans les grandes cérémonies et dans les fêtes publiques, les Ouadayens portent de larges turbans, bien que dans leurs demeures les plus hauts personnages n’aient sur la tête que l’arakyeh noire ou tâkyeh qui est une calotte en toile ordinaire, ou bien un tarboûch ou calotte en tissu de laine rouge et comme feutrée. Les tarboûch des Ouadayens diffèrent, pour la forme, de ceux des Fôriens. Ceux-ci aiment les longs tarboûch en manière de tartoûr ou bonnets coniques. Les Ouadayens, au contraire, replient et renfoncent le sommet du tarboûch, de sorte que le centre où se trouve le floc en soie soit abaissé et comme bordé d’un relief circulaire d’environ deux doigts de hauteur.

Les Ouadayens ont les vêtements larges à la manière du beddâouy et du sableh que portent les femmes au Caire. Mais, en Égypte, le sableh est toujours de couleur rouge, ou jaune, ou noir, etc. Ce nom de sableh est dérivé de la racine arabe sabala, se draper, laisser tomber en forme de draperie simple et de voile, parce que le sableh se revêt en libre flot par-dessus les habits proprement dits. (Le sableh est une sorte de grande blouse sans manches, ouverte largement sur les deux côtés, et par-dessus laquelle se met encore le habarah, énorme pièce de soie noire qui est la dernière enveloppe des femmes et qui les ensevelit sous son ampleur. Le beddâouy est la grande chemise bleue ouverte par les côtés en guise de manches et depuis le haut presque jusqu’en bas.) Le beddâouy est ordinairement en toile de lin assez grossière, souvent en toile de coton ou de fil, parfois en châch ou grosse mousseline. Habituellement il est noir foncé.

Les Ouadayens, disons-nous, portent d’amples et larges vêtements. Le plus communément ceux des grands sont noirs. Ces vêtements sont cousus avec le plus grand soin et la plus grande attention ; car chacun des lés dont ils se composent n’a pas plus de deux pouces de large. Ces étoffes si étroites sont de plusieurs espèces ; nous en avons déjà parlé dans le Voyage au Dârfour. Ainsi, il y a le tékâky, le teîkau, le godâny appelé dans le pays gorge de kouldjou[165]. Le godâny est une étoffe noire dont la couleur reflète une nuance rougeâtre miroitante, ce qu’on désigne au Caire par le terme gorge de pigeon (rikâb el-hamâm).

Les sabres des Ouadayens sont comme ceux des Fôriens, c’est-à-dire à lames droites. La poignée est en argent doré et se termine par une boule creuse dans laquelle sont enfermés des cailloux qui, lors du maniement du sabre, produisent un léger cliquetis. Mais cet ornement ne se voit qu’aux sabres des grands, au Dârfour et au Ouadây.

Généralement, les Ouadayens portent au poignet un couteau à double tranchant, long d’environ trois empans et qu’ils appellent kirdâouy (fig. 8). Ils en ont un autre (fig. 9), fixé au bras au-dessus du coude, mais beaucoup plus court que le précédent[166].

Au Ouadây, l’investiture des emplois élevés se fait en donnant un turban au récipiendaire. C’est le sultan lui-même qui donne ce turban, et en même temps il dit à l’élu le nom de la fonction qui lui est conférée. Au Dârfour, l’investiture se fait en donnant un faîr, sorte de grand milâyeh à longues franges de soie ; en présence du sultan, on en ceint les flancs du nouveau fonctionnaire, en laissant flotter les franges par-devant.

Les Ouadayens n’égayent jamais leurs amusements et leurs réjouissances, comme les Fôriens, par le jeu d’instruments de musique. Au Dârfour, il y a, pour ces réjouissances, le souffârah ou espèce de flageolet, le tikjil (ou daraboukkah qu’on bat à coups précipités), le fadou (qu’on bat à rhythme lent), le dingâr ou dinkâr (gros tambourin en bois), les timbales ou demi-sphères en cuivre. Chez les Ouadayens, le baradyeh (ou daraboukkah à sons aigus) et les timbales en cuivre ne suivent et n’accompagnent que le sultan. Il y a encore le tikjil, le tambourin et les trompes longues et droites des kabartou. Ces trois sortes d’instruments accompagnent aussi les vizirs et les grands du pays.

Les Ouadayens, comme les Fôriens, suspendent sur la face de leurs chevaux un masque (fig. 15) ou frontal appelé par les Fôriens kardjil. J’ai oublié d’en faire mention en parlant des coutumes du Dârfour. Les kardjil sont en tôle jaunie ou en fer-blanc. Les premiers sont les plus recherchés et les plus chers ; les autres sont les plus communs au Ouadây, et sont doublés en drap rouge. Le kardjil se compose d’une plaque tombant sur le front et sur le chanfrein du cheval, et de deux plaques venant sur les tempes. Ces masques sont beaucoup mieux travaillés au Dârfour qu’au Ouadây. Un masque en tôle jaunie se vend parfois au prix de deux esclaves ; car, pour ces peuples, le kardjil est la plus belle pièce du harnachement d’un cheval.

Les lances des Fôriens ont plus d’apparence que celles des Ouadayens, et sont d’un travail plus parfait. En général, les Ouadayens sont moins avancés que les Fôriens en industrie ; mais, d’autre part, les Ouadayens sont plus hardis et plus braves, et un seul d’entre eux n’hésiterait pas à tenir tête à dix Fôriens. J’ai déjà montré quel est le courage des Ouadayens, en racontant leurs guerres avec les Fôriens.

La parure des femmes, au Ouadây, se rapproche de celle des Fôriennes. Elle en diffère surtout en ce que les Ouadayennes ne portent pas d’anneaux aux ailes du nez ; elles se contentent de se percer la narine d’un trou assez grand pour recevoir un morceau de corail cylindrique de l’espèce appelée gass. Les femmes pauvres introduisent et portent dans ce trou, pratiqué à la narine, un fragment de corail artificiel ou corail fâo. Celles qui ne peuvent avoir de faô, le remplacent par un petit cylindre de bois pour empêcher le trou de se fermer.

La parure la plus gracieuse des Ouadayennes de condition distinguée est l’am-chinga. C’est un bijou composé de plusieurs broches d’argent, fines, arquées en manière de croissant. Chaque broche porte au milieu quatre ou cinq gros grains de corail bien arrondis ; et de chaque côté de ces lignes de corail est un kharaz mansoûs ou disque d’ambre jaune a a, fig. 32, D. Le nombre des broches varie de trois à onze, selon la richesse des individus ; car l’am-chinga est la parure des riches. Chaque broche est recourbée en anneau à ses deux extrémités, et dans la double série de tous ces anneaux passe, de chaque côté, une tige mince d’argent ou de cuivre jaune AEBCD. Par l’extrémité AB, passe une étroite courroie de cuir qu’on lie derrière la nuque, et au moyen de laquelle on fixe cette partie du bijou sur le front. Le reste de la parure est remonté et appliqué jusqu’au sommet de la tête. On maintient cette extrémité supérieure, en engageant dans les cheveux, qui d’ailleurs sont serrés et comme feutrés, les crochets CE qui terminent les tiges latérales. (La largeur de ce bijou est d’un peu plus de deux doigts.) Généralement, l’am-chinga à onze arcs se vend au prix de quatre esclaves ou environ 40 douros, c’est-à-dire de 200 à 220 francs.

Les Ouadayennes ont presque constamment le cure-dent à la main ; ce cure-dent est un fragment d’un rameau d’arbre, dont elles arrangent une extrémité en forme de pinceau, en la fendillant un très-grand nombre de fois dans une longueur d’un demi-pouce à un pouce. Une Ouadayenne n’a pas plutôt mangé, fût-ce la plus légère nourriture, qu’elle s’empresse de prendre son cure-dent ; et, debout, ou assise, ou marchant, partout, elle s’en brosse et frotte les dents. Elle n’interrompt guère cette manœuvre que pendant le sommeil, ou lorsqu’elle est occupée à quelque travail. Aussi, toutes les Ouadayennes ont les dents d’une netteté exquise et la bouche d’un parfum délicieux.

Elles portent sur le cou une sorte de vêtement sans couture, à peu près large de deux coudées, et au plus de quatre ou cinq coudées de long[167]. C’est une simple pièce d’étoffe qu’elles percent au milieu pour y passer la tête et s’en couvrir le cou et la poitrine par devant et par derrière ; les côtés restent découverts. Elles se ceignent la taille avec une espèce de serviette longue qui leur descend sur les cuisses.

En général, les ornements des Ouadayennes sont les mêmes que ceux des Fôriennes ; mais au Dârfour ils sont travaillés avec plus de soin, exécutés avec plus d’art.

Au Ouadây, les femmes portent à la ceinture et sur la peau, des khaddoûr ou verroteries en fragments longs, rouges, blancs, et bleus, de grosseur moyenne, et ressemblant aux mandjoûr des Fôriennes.

Les femmes du Dârfour et du Ouadây se serrent encore les reins avec un cordon en cuir, au moyen duquel elles attachent, en la repliant, une toile large d’à peu près un empan et longue de plus d’une coudée. Cette toile passe entre les cuisses et est maintenue devant et derrière par le cordon, tout en restant suffisamment étalée pour cacher les parties naturelles. De cette manière, si la serviette qui est attachée autour des reins vient à tomber, les parties sexuelles n’en demeurent pas moins cachées. Cette serviette est appelée kounfous ; les femmes esclaves l’appellent djoukou.

Les bracelets et les périscélides sont en cuivre jaune. Enfin, les parfums dont se parfument les Ouadayennes sont moins fins et moins délicats que ceux des Fôriennes.

Les Ouadayens sont d’une structure plus robuste et d’une taille plus élevée que les Fôriens et même que tous les autres peuples du Soudan. Leur couleur est d’un noir moins foncé que celle des Fôriens et des Bâguirmiens ; généralement elle est bronzée, de nuance abyssinienne. Les noirs très-foncés sont rares dans toute l’étendue du Ouadây. Les hommes de petite taille y sont également assez rares. Les Fôriens sont presque tous noirs et peu d’entre eux sont de forte constitution. Les Arabes bédouins ouadayens sont aussi d’un teint plus clair que les bédouins fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadây, a presque la nuance claire des Égyptiens.

Au Dâr-Séleîh ou Ouadây, on ne dédaigne pas, comme au Dârfour, la couleur blanche. Toutes les couleurs humaines sont, pour les Ouadayens, de même valeur et sont toutes regardées comme des créations de Dieu également bonnes ; le blanc, le noir, le mulâtre, sont au même degré d’estime. Il y a plus : moins un individu est noir, plus les Ouadayens l’apprécient et le considèrent ; c’est pour eux un caractère d’origine supérieure. Car, à leur avis, le noir foncé est la preuve d’une longue filiation d’esclaves de père en fils ; plus la couleur s’éloigne du noir, plus elle rapproche l’individu de la supériorité des hommes libres. (Toutefois la couleur blanche du teint européen n’est pas de leur goût ; ils y trouvent trop de pâleur.)

Les jeunes filles, vierges, ne prennent jamais beaucoup de nourriture, et même un grand nombre d’entre elles ne mangent presque que du haryreh, sorte de bouillie qui correspond assez aux crèmes européennes. Les jeunes filles se soumettent à ce régime diététique, de peur d’avoir un trop gros ventre ; c’est dans la même intention qu’elles se serrent assez fortement la taille, et qu’elles évitent surtout de manger beaucoup de viande.

Les femmes, au Ouadây comme au Dârfour, sont chargées de la plus grande partie des travaux fatigants. Au Ouadây, ce sont les femmes qui vont aux marchés acheter les objets nécessaires à la maison. Jamais les hommes ne s’occupent de cela. Elles portent, d’une manière assez remarquable, les objets ou marchandises d’un pays à un autre pays. Ainsi, chacune d’elles a deux raykeh ou paniers flexibles comme ceux d’Égypte. Chaque raykeh ou cabas souple est maintenu avec quatre cordes, passées et suspendues à l’extrémité d’un bâton. Le bâton, et les deux raykeh, posés chacun entre ses cordes, représentent alors une balance avec ses deux plateaux et son fléau. (Voy. fig. 10.) La femme porte ce double fardeau par le milieu du bâton, posé sur l’épaule, de manière que le tout se tienne en équilibre. Cet appareil est appelé karandjalah. On met dans les deux cabas ou raykeh, des aliments, de l’eau, des marchandises, que les femmes transportent ainsi à des distances considérables.

Ce sont encore les femmes qui labourent, moissonnent, et récoltent les grains. En un mot, elles sont chargées de tous les travaux, pénibles ou faciles. Ce sont elles aussi qui vont chercher de l’eau et du bois, qui recueillent le riz, le tamarin, le carroube, le nabk. Les hommes sont chargés de faire la guerre, ils tissent les étoffes, ils filent, ils vendent les objets les plus importants, tels que les bœufs, les esclaves. Ce sont eux encore qui vont à la chasse aux esclaves chez les Fertyt, qui sont aux ordres du sultan pour les services publics et pour les besoins et les exigences particulières des gouvernants, qui bâtissent les habitations, qui doivent payer de leur personne dans les moments de danger et les circonstances difficiles.

Au Dârfour et au Ouadây, les hommes sont mêlés, en toute liberté, nuit et jour, avec les femmes. Filles et femmes n’ont nul scrupule de passer les nuits avec ceux qui leur plaisent. Rien ne peut empêcher les amants de se réunir ; ils ont recours à toutes les ruses imaginables pour atteindre leur but. J’en citerai un exemple..... Un turguenak, au Ouadây, était amoureux d’une jeune esclave concubine du sultan Sâboûn. Elle l’aimait aussi. Cependant elle avait toutes les préférences du sultan ; Sâboûn en était tellement épris, qu’il l’emmena avec lui lorsqu’il fit l’expédition contre les Tâmiens. Eh bien ! cette jeune fille corrompit les esclaves, hommes et femmes, qui la servaient et l’entouraient ; elle s’échappait de la tente même du sultan, pendant la nuit, pour aller trouver son amant. Sâboûn la surprit et la fit mettre à mort ; puis il donna aux vizirs et aux ulémas toutes les esclaves qui l’avaient servie. Mon père reçut deux de ces esclaves. J’ai entendu dire par mon père que toutes ces esclaves étaient les plus belles que possédât le sultan, et que Sâboûn lui-même les avait choisies. « Aussi, disait mon père, quand Sâboûn m’ordonna d’en prendre deux, je ne savais en vérité lesquelles préférer. A mesure que mes yeux passaient de l’une à l’autre, la beauté de celle que j’étais à regarder me faisait de suite oublier toutes celles que je venais de voir. J’étais vraiment très- embarrassé. Cependant je craignis, si j’hésitais trop longtemps, que Sâboûn ne prît mauvaise opinion de moi, en voyant un homme de mon âge, déjà presque vieux, un uléma, rester indécis dans le choix, et l’œil ainsi troublé par la beauté de ces esclaves. Et tout à coup je ferme les yeux, je m’avance rapidement vers ces jeunes filles, et j’en saisis deux au hasard. »

J’ai vu ces deux esclaves : l’une d’elles aimait, dès longtemps avant cette distribution, le kamkolak Kidermy. Dès que le kamkolak sut qu’elle était échue à mon père, il envoya la lui demander à acheter. Mon père y consentit et la céda pour un cheval du prix de quatre esclaves, dix jeunes filles esclaves des six, c’est-à-dire de la taille de six empans, et un superbe chameau. De ce jour, Kidermy donna à mon père tous les témoignages de la plus bienveillante amitié, en reconnaissance de la facilité avec laquelle mon père avait cédé aux propositions de vente.

Mon père garda pour lui-même l’autre de ces deux esclaves, appelée Zoheirah, et il en devint éperdument amoureux. Il l’emmena avec lui à Tunis et ne la vendit que lorsqu’il eut résolu de retourner au Ouadây. Il en était alors fatigué parce qu’elle avait adopté une conduite et des manières qui avaient fini par l’éloigner entièrement d’elle.

J’ai vu au Dârfour, ainsi que je l’ai raconté, les femmes du sultan même se servir de vieilles matrones comme entremetteuses dans les intrigues d’amour. Ces vieilles vont trouver les jeunes gens qu’elles veulent introduire dans le harem du prince ; elles leur tressent et arrangent les cheveux comme à des femmes, les parent de colliers, de bracelets, de périscélides, les affublent en tout à la manière des concubines, les parfument de façon à donner complétement le change. Ainsi déguisés, les intrus sont conduits au harem par ces matrones, si habiles à triompher des obstacles qui s’opposent à l’entrée de tout étranger, même des femmes ; en effet, les eunuques égorgent sans pitié tout homme qu’ils découvrent, tentant de pénétrer dans le harem, jamais personne ne demande compte du sang qu’ils versent alors ; et cependant il est des individus qui bravent tous les dangers.

A mon avis, la cause de ces intrigues est dans les privations auxquelles sont soumises les femmes, chez les grands du Soudan, sultans ou rois ; car, sans compter les femmes domestiques et les vieilles, un sultan a parfois dans son harem plus de mille femmes, toutes remarquables par la beauté, toutes méritant les faveurs de leur maître à titre de concubines. Des rois ou gouverneurs de provinces ont jusqu’à cinq cents concubines, toutes jeunes et belles. Évidemment, le propriétaire de ces femmes n’a que la force d’un homme, il est incapable de cohabiter avec toutes. D’autre part, comme elles sont dans le feu de la jeunesse, dans l’ardeur des passions, comme elles mangent et boivent à discrétion et font usage surtout de boissons enivrantes, les désirs de l’amour sont incessamment attisés, et elles mettent en œuvre toutes les ruses imaginables pour se satisfaire. Si elles n’étaient condamnées à une continence forcée, elles ne se livreraient pas à ces désordres, elles ne recourraient pas à des moyens illicites qui amènent souvent la mort de ceux qu’elles appellent et leur mort à elles-mêmes. L’exigence de leur position les entraîne ainsi à leur perte, ou au moins à une foule d’inquiétudes, de soucis, de tourments, et devient la cause du malheur d’un grand nombre d’hommes. Aussi, celui qui sait raisonner et prévoir ne s’engage pas dans ces aventures périlleuses, et se garde bien de céder à l’entraînement et à la puissance de la séduction.

Une fois, deux jeunes amis, d’ailleurs intelligents et réfléchis, furent, par une circonstance particulière (mais toujours affaire d’amour), la cause de la mort d’une femme. Voici comment se passa le fait.

L’habitude, au Ouadây, est que nulle femme n’est jamais forcée dans ses affections. Si elle s’attache à quelqu’un, on lui en laisse la libre faculté ; celui à qui elle consacre son amour devient son amant sans partage. Y eût-il dix individus, tous amis entre eux, dès qu’elle a fixé son choix entre eux tous, celui qu’elle a préféré est seul à elle, les neuf autres sont pour elle comme des frères ; chacun d’eux ne la doit interpeller que par ces mots : « Ma sœur, » et elle ne répond que par : « Mon frère. » Après son premier choix, vient-elle à être éprise d’un autre de ces neuf individus, alors la jalousie et les inimitiés s’allument, surtout si la femme est jolie.

Or il arriva que deux amis s’amourachèrent d’une jeune et belle fille et lui proposèrent le choix entre eux deux. Elle en choisit un, et l’autre dit à la jeune fille : « Tu es maintenant ma sœur. » Les choses en restèrent là pendant un certain temps. Ensuite, elle s’éprit de celui qu’elle avait laissé d’abord, et ne songea plus qu’à l’avoir pour amant ; elle en était éperdument amoureuse. Le nouvel élu s’enflamma aussi pour elle. Mais il craignait, s’il avouait sa passion, d’encourir les reproches et le blâme de ceux qui le connaissaient, d’irriter son rival, d’amener peut-être le malheur de son ami et le sien propre, ou au moins le malheur de l’un d’eux. Il prit donc à part son rival et lui dit : « J’ai à te parler d’un fait à propos duquel il faut que nous nous concertions, afin de prendre le meilleur parti possible. Écoute-moi. Tu sais parfaitement que les femmes sont des causes de collisions et de luttes entre les hommes. Apprends-donc que ton amante pense à se séparer de toi, pour se jeter entre mes bras. Mais j’ai peur, en l’acceptant, d’ouvrir entre nous une source d’inimitié. Si d’ailleurs tu doutes de la vérité de ce que je te dis là, cache-toi, ce soir, dans un endroit convenable ; moi, j’irai chez ton amie, comme pour te chercher, et tu seras témoin de ce qui se passera entre elle et moi. Mais voici les conditions que je te pose. Si ce que tu verras te mécontente trop vivement, et si tu te sens capable de renoncer à ton amante, borne-toi alors à des reproches, à des injures même, si tu veux. Dis-lui, par exemple : « Perfide, garde-toi de songer à me captiver, moi ou mon ami ; sois assurée que nous n’irons pas élever entre nous deux une inimitié éternelle peut-être, pour une trompeuse et une infidèle telle que toi. » Si tu ne te sens pas la force de te passer d’elle, de répudier son amour, ne manifeste rien de ce que tu éprouveras. Moi, je l’abandonnerai sans bruit, sans éclat ; je m’éloignerai de vous deux jusqu’à ce que tu l’aies ramenée à toi. — Bien ! cela me semble raisonnablement combiné. »

L’amant premier attend le moment du rendez-vous et de l’épreuve. Le nouvel élu vient à l’heure fixée, et entre chez la belle. L’amant délaissé était déjà caché, et de l’endroit où il était, il pouvait observer et suivre l’aventure, et vérifier les paroles de son ami. Dès que l’amant désiré arriva chez la jeune fille et en fut aperçu, elle se leva, alla au-devant de lui, l’accueillit en souriant, et l’invita à s’asseoir auprès d’elle. « Où est donc mon ami ? dit-il. — Je n’en sais rien, reprit la dame ; mais, pour Dieu ! ne l’appelle pas ton ami ; car certainement il n’a ni amitié ni attachement pour toi ; tu perds avec lui tous tes frais de bienveillance, et tu places là bien mal tes affections. — J’ai toujours eu des preuves très-nettes de son amitié, de son dévouement pour moi. — Comme tu voudras ; tu es libre de croire ou de ne pas croire ce que je viens de te dire de lui. Vous êtes amis, soit ! cela ne me regarde pas. »

Et elle s’approche de son nouvel amant, se penche sur lui. Il résiste aux caresses. « Pense donc, ma chère, dit-il, que tu es encore à un autre que moi ; que si tu l’abandonnes pour te donner à moi, tu le trahis, et que si je cède à ta tendresse, je le trahis aussi. Pourquoi ne m’as-tu pas choisi d’abord ? — Eh mon Dieu ! je me suis bien trompée ! Je pensais qu’il avait au moins autant de cœur et d’âme que toi ; mais je m’étais abusée, et je me repens bien sincèrement de mon choix. Désormais tu as entre les mains les rênes de mon amour... Me voilà, je suis toute à toi. — Ma chère, celui dont tu parles est mon ami, et je ne le trahirai jamais. Si tu as besoin de quelque parure, de quelque chose qu’il ne veuille pas t’accorder, moi je m’engage à te le donner à sa place. — Non, je le hais ; je ne veux rien recevoir en son nom. Accepte, accepte mon amour, ou je m’enfuis au loin. Je ne veux plus jamais être à ton ami. »

L’amant caché entendait cette conversation. Transporté de fureur, il paraît tout à coup, et, sans articuler un mot, il saisit la jeune fille et la poignarde. Elle tombe et meurt. — « Malheureux ! pourquoi l’as-tu assassinée ? — J’ai déchargé mon cœur d’un affreux fardeau. Je l’aimais, elle me haïssait ; je devais craindre, moi-même, de périr de la main d’un autre rival que toi. »

Les deux amis furent embarrassés de leur victime. Ils se décidèrent à la couper en morceaux ; ils creusèrent un trou et l’y enfouirent. Ils gardèrent le secret ; ce ne fut qu’après que le meurtrier fut mort, que son ami divulgua les détails de cette aventure.

Eh ! les femmes sont bien perfides ! Que jamais, jamais le ciel ne pardonne à une femme infidèle ! Miséricorde de Dieu sur l’auteur de ces vers :

« Des femmes ! il y en a, certes, qui valent bien chacune quatre- vingts belles chamelles ; mais aussi, il y en a qui ne valent pas la peau d’un chamelin qui vient de naître.

« Il y en a que Dieu ne garde pas sous le voile de l’honneur ; le mari est-il absent, vite elles vont au voisin.

« Non ! que la bonté de Dieu ne fasse jamais grâce aux femmes infidèles ! En enfer ! que Dieu les brûle à tout jamais[168] ! »

[Note 165 : Voy. note 48.]

[Note 166 : Voy. note 49.]

[Note 167 : Voy. fig. 10.]

[Note 168 : Voy. note 50.]

=CHAPITRE X.=

Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres réprimés par Sâboûn. — Leurs amours. — Anecdote : un afryt devenu amoureux exclusif d’une jeune fille. — Un rival ; rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt veut fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. — Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence des femmes. — Secret des intrigues amoureuses.

Nous avons déjà indiqué que les Ouadayens sont moins policés que les Fôriens, moins traitables, moins sociables même entre eux, mais plus braves. Ces caractères sont plus fortement exprimés dans les jeunes gens, surtout lorsque les boissons enivrantes échauffent les têtes ; alors, les conversations, qui ont débuté par des formes simples et ordinaires, passent rapidement aux formes grossières et brutales ; et de là, des rixes, des coups, souvent avec effusion de sang.

Les Ouadayens chez lesquels s’exagèrent l’audace et la fierté sauvage sont appelés afryt, c’est-à-dire diables. Avant le règne du sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn, les afryt s’étaient rendus redoutables. Ainsi, après le coucher du soleil, les meurtres, les vols commençaient vers le Puits de Sâboûn. On nomme Puits de Sâboûn un certain nombre de puits situés vers un petit village tout près du Fâcher. De ce village, des cris poussés à voix forte se font entendre assez loin dans la ville ; de notre maison et des maisons parallèles à la nôtre, nous les entendions.

Si on volait et assassinait si près de Ouârah, on peut juger de ce qui se commettait de vols et d’assassinats à de grandes distances. J’ai souvent entendu dire que les marchands ne pouvaient voyager avec des marchandises, que lorsqu’ils étaient en grand nombre.

Une fois qu’un afryt s’est amouraché d’une femme, il en défend l’approche à tout autre prétendant. Quiconque s’avise de faire la cour à l’amante d’un afryt, est tué. L’afryt épouse sa belle au nez et à la barbe de qui que ce soit, en dépit de toute opposition.

On m’a raconté qu’un afryt se déclara l’amant exclusif d’une jeune fille qui le détestait. L’afryt l’aimait éperdument. Chaque soir, il se rendait chez elle, et lorsqu’il y trouvait quelqu’un, il le tuait. L’épouvante fit qu’on abandonna cette fille. Tous les prétendants qui d’abord allaient la voir, la courtiser, ne reparurent plus chez elle. L’afryt demanda le mariage ; le père de la fille y consentit, mais elle refusa. Elle resta longtemps célibataire. Personne n’osait la demander, pas même aller lui faire visite. Ainsi délaissée, elle passa presque l’âge de se marier. Néanmoins, elle repoussa opiniâtrément les sollicitations de son afryt, et refusa net de l’épouser. Elle en demeura là tant qu’il plut à Dieu.

Un jour qu’elle était allée au marché faire quelques emplettes, sa beauté frappa un inconnu qui subitement en devint épris. C’était d’ailleurs un homme d’audace et de sang ; le danger, la mort, rien ne l’intimidait. — L’amour l’anime, l’échauffe ; il suit la jeune fille, attend qu’elle ait terminé ses affaires et qu’elle soit hors du marché. Alors il l’accoste, lui demande la permission d’aller la voir, lui offre son amour, et se prodigue en protestations de dévouement et de tendresse. « Mon Dieu ! répond-elle, je te trouve charmant ; et, en vérité, je me sens pour toi autant d’amour que tu peux en avoir, si ce n’est plus. Mais, comme dit le proverbe, « il y a obstacle qui empêche l’âne de saillir. » — Comment cela ? est-ce que tu es mariée ? — Eh, non ! — Et qui donc te retient ? — Ce qui me retient ! un de ces fiers- à-bras d’afryt a défendu à qui que ce fût de penser à moi ; il jette sa brutalité sur quiconque ose m’aborder. — Pourquoi alors ne t’épouse-t-il pas ? — Je ne l’aime pas ; je ne veux pas de lui. — T’est-il allié ? — Non, par Dieu, non ! — Eh bien ! ne crains rien ; moi, je te débarrasserai de lui, s’il plaît à Dieu. — Tu n’y es pas, mon cher, tu n’y es pas ! me débarrasser de la cage où je suis emprisonnée !... Cependant sache bien, Dieu me damne ! que je ne suis pas poltronne, que je n’ai pas peur, moi, de mon afryt ; mais c’est pour toi que j’ai peur. Tu me parais un homme de cœur et de résolution, mais mon afryt est un sauvage, un brutal ; s’il met la main sur toi, il t’assassine. — N’aie aucune crainte. Montre-moi seulement ta demeure, et tu verras, je l’espère, que tout se terminera à ta plus grande satisfaction. »

La fille indique sa demeure.... A nuit close, notre homme se rend chez son inconnue. Il s’assied auprès d’elle, et ils s’entretiennent en tout bien et tout honneur. Quelques minutes après arrive l’afryt. Il avait appris qu’un rival devait se présenter chez la belle. Il entre et trouve l’étranger assis, ayant la cuisse passée sur celle de la jeune fille. Celle-ci veut aussitôt se dégager, se mettre en sûreté et laisser les deux rivaux se démêler entre eux. L’étranger appuie fortement sa cuisse sur celle de la jeune fille, la retient en place et continue la conversation sans faire attention à l’afryt. L’afryt, étonné, vient se poster en face d’eux, et dit à l’inconnu : « Qui t’a permis d’entrer ici ? » L’inconnu ne daigne pas lui répondre. Nouvelle question ; même indifférence. Troisième demande ; point de réponse encore.

L’afryt furieux tire son coutelas-kirdâouy, le dirige sur la cuisse de son rival et en enfonce la pointe jusqu’à la cuisse de la fille. Elle fait un effort subit pour retirer sa cuisse, elle ne peut la débarrasser. L’afryt dégage son couteau, et tout stupéfait du flegme et de la contenance de son adversaire, il rengaine son arme, et va partir vaincu. Mais l’étranger se lève, le saisit par le haut de son vêtement et le tire brusquement. Le vêtement se déchire en deux ; un morceau reste à la main de l’inconnu, l’autre sur le corps de son ennemi. Celui- ci cherche à fuir et songe à son salut. Son rival lui allonge, de son membre blessé, un violent coup de pied dans les reins et le renverse sur la face. L’afryt, le nez et le front écorchés, demeure étendu par terre étourdi, ne sachant plus où il est. Il revient à lui ; l’autre tire son couteau, et va le tuer. — « Laisse-moi la vie, lui dit le vaincu ; que Dieu te laisse la tienne ! — Fais-nous amende honorable ; jure-moi que, de ta vie, tu ne te présenteras à cette fille, et je te fais grâce ; sinon, je t’éventre, là, sur la place. »

L’afryt se soumit et jura aussitôt tout ce qu’on voulut. L’inconnu saisit alors l’afryt par les oreilles, et le traîne comme un mouton jusqu’auprès de la fille. Elle était restée assise, regardant et attendant quel allait être le dénoûment de la lutte, et lequel de ses deux prétendants demeurerait vainqueur. L’étrangér fait arrêter l’afryt debout en face de la fille, et déclare que le vaincu a juré de ne plus se présenter à elle. — « Sera-t-il fidèle à son serment ? dit-elle. — Oui, reprit l’afryt. — Laisse-le s’en aller, dit alors la fille à l’inconnu ; si jamais il reparaît ici, tu le traiteras comme tu voudras. » L’afryt fut relâché et il partit secouant la poussière de la mort.

Le libérateur de la fille la demanda en mariage et l’épousa. Il resta avec elle jusqu’à ce qu’elle mourût... Les aventures de ce genre sont fréquentes au Ouadây[169].

Un caractère singulier dans la nature des Ouadayens, c’est qu’ils sont jaloux d’une amante, et qu’ils n’ont nul souci d’empêcher les relations des amoureux avec leurs sœurs et leurs filles. Souvent même un Ouadayen cherche à amener des adorateurs à sa sœur, dont il vante avec intention la beauté et les mérites physiques. Bien plus, si l’inconnu séduit par le panégyrique ne plaît pas, s’il est évincé, alors la récalcitrante est sermonnée, réprimandée par son frère, et on la décide ordinairement à accueillir de bonne grâce l’aspirant d’abord rebuté. Il y a aussi des Ouadayens qui poussent parfois la complaisance jusqu’à conduire des étrangers à leurs femmes et à les laisser en tête-à-tête avec elles. On croirait qu’ils veulent suivre l’exemple tracé dans ce vers :

« Moi, grâce à Dieu ! j’amène sans façon un amant à ma femme. Eh ! bien d’autres que moi en amènent aussi, mais en dépit de leur propre nez[170]. »

Les Ouadayennes sont ardentes, passionnées ; rarement elles refusent une offre de tendresse. Beaucoup d’entre elles, outre leur mari, ont plusieurs amants ; elles ne se contentent pas des plaisirs matrimoniaux. Entre elles, elles se connaissent, elles n’ont ni honte ni scrupule de s’avouer réciproquement leurs exploits amoureux. Aussi, aucune ne s’avise de blâmer sa voisine, car à peu près toutes ont les mêmes reproches à se faire. C’est absolument l’apologue raconté dans ces deux vers :

« Un jour une femme, injuriant sa voisine, lui disait : « Tu as fait ton mari cornu, et ses cornes le rendent le jouet de tout le monde.

« — Eh ! mon Dieu ! pourquoi veux-tu que je lui laisse le front net et sans armes ? Ton mari, ton Alexandre aux deux belles cornes, ferait le bélier contre lui et le battrait[171]. »

La plupart des Ouadayennes, disons-nous, ont mari et amants, en sorte que chaque Ouadayen pourrait dire à sa femme les vers que voici :

« Femme insatiable, qui n’as pas assez d’un amant, de deux mille amants dans une année !

« En vérité, tu me parais être un reste de ces juifs de Moïse qui, dans le désert, ne pouvaient se contenter de la manne seule pour nourriture. »

Du reste, dans tout le Soudan, l’amour est la préoccupation de tous les esprits. C’est un feu courant dans les veines des noirs, comme les sucs végétaux courent dans les veines des arbres. Aucun individu ne croit devoir taire le nom de celle qu’il aime. On suit ce conseil du poëte :

« Dis, publie le nom de l’objet de ton amour ; ne le déguise pas sous un nom supposé. A quoi bon tant de mystère et de secret dans les plaisirs ? »

Toutefois, lorsqu’un amant juge qu’il peut lui être préjudiciable de parler de ses bonnes fortunes, lorsque, par exemple, en divulguant son amour pour la fille ou la femme d’un personnage puissant, il risquerait d’être tué, il sait dissimuler sa passion, se résigner aux contraintes d’un amour secret. Mais une fois que l’amant est sorti des voies de la prudence et de la réserve, qu’il a vu déchirer le voile dont il était couvert, il va publiant partout les secrets de son cœur ; il espère soulager ainsi ses peines ; il n’écoute plus ni remontrances ni reproches, quelles que puissent être les conséquences de ses indiscrétions. Il semble ne plus prendre d’inspiration que de ces deux vers que je fis autrefois :

« Oui, je t’aime, je t’aime avec excès, ô lumière de mes yeux ! je ne puis plus retenir mes paroles (je dis à tous mon amour), le voile du secret est déchiré.

« Je suis fou, je n’écoute plus ni reproches, ni remontrances ; et mourir pour toi est, à mon gré, la plus belle gloire. »

D’autres dissimulent et concentrent leur passion, afin d’atteindre le but de leurs espérances, et ils semblent dire :

« Je te tiens cachée, mon amie, dans mes yeux mêmes, afin de mieux dérober mon amour aux curieux indiscrets et moroses ; et mes yeux, où je te garde enfermée, sont désormais embellis par ta présence.

« Tel est l’excès de mon amour pour tes charmes, que je crains même les regards d’un censeur ; il penserait peut-être à me détourner de t’aimer. »

Mais arrêtons-nous ; ces questions embrassent une trop vaste étendue. Ne nous lançons pas sur cette mer d’orages et de difficultés, nous engendrerions l’ennui. Revenons à notre sujet direct, laissons marcher à bride libre les récits qui doivent spécialement composer ce livre, et nous conduire au but que nous nous proposons d’atteindre.

Et Dieu est notre appui, il est la grâce généreuse qui nous accompagne partout.

[Note 169 : Voy. note 51.]

[Note 170 : C’est-à-dire : Il en est bien d’autres qui par leurs négligences maritales, ou par les caprices de leurs femmes, etc., en dépit de tout, ont des remplaçants. Autant faire comme je fais.]

[Note 171 : Voy. note 52.]

=CHAPITRE XI.=

Tactique militaire. — Division de l’armée. — Ordre de bataille. — Drapeaux. — Signes distinctifs pour les soldats des deux armées. — Attaque ; chant. — Armures et armes. — Casques. — Caparaçons. — La châyeh, ou saie. — Provocations en bataille. — Espèces de lances. — Boucliers ; adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des flèches ; leur petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. — Chants guerriers. — Abydyeh ou esclaves particuliers du sultan.

Le Régulateur suprême des événements et des choses du monde, le Souverain de toute puissance, Celui qui a donné aux hommes le fer, instrument de terreur et d’utilité, et leur a commandé de s’exercer aux fatigues et aux dangers, afin de défendre les divins principes du Coran, Dieu qui a dit dans son saint Livre : « Disposez tout ce qu’il vous sera possible de force et de résistance contre les Infidèles, tout ce qu’il vous sera possible de chevaux et de cavaliers pour épouvanter les ennemis de Dieu et les vôtres, » a clairement manifesté sa volonté. L’homme, faible par lui seul, est obligé de défendre par la voie des armes, à pied, à cheval, ce qu’il a de cher ici-bas, sa famille et ses biens. C’est spécialement aux rois que sont imposés ces devoirs de protection et de défense, eux qui ont la puissance et la grandeur ; ils savent d’ailleurs que, dans l’accomplissement de ces devoirs, est leur gloire, leur sécurité. Et comme c’est par eux que règne la justice ou l’injustice, que se préparent et s’entretiennent les guerres contre les mécréants, et la tranquillité des vrais croyants, ils sont obligés de veiller sans cesse à la défense et à la glorification de la Religion, des fidèles et du pays.

Les rois, il est vrai, règlent diversement leur conduite, selon leurs désirs et leurs intentions. Mais par leurs œuvres, Dieu manifeste ce qu’ils cachent dans les replis de leurs pensées, dans les secrets de leurs passions ; et le monde découvre toujours à qui d’entre eux Dieu a dispensé l’amour du bien et des œuvres pieuses, c’est-à-dire le désir sincère de combattre les ennemis de la Religion et de se conformer ainsi à ces paroles révélées à notre saint Prophète : « Prophète, porte la guerre aux Infidèles et aux hypocrites ; c’est là l’œuvre, la spéculation vraiment lucrative, la transaction vraiment profitable et salutaire. »

Mais d’autres, au milieu de leur puissance, ont écouté les insinuations du diable, ont bassement obéi à ses suggestions, et ils ont oublié ce que leur enjoignaient les devoirs de réciprocité entre les hommes ; ils ont promené à travers leurs peuples l’injustice, l’orgueil, la tyrannie ; ils ont été, pour ainsi dire, comme un os étranglant, arrêté dans le gosier des croyants ; ils ont, sans songer à autre chose qu’à leur réputation et à leur gloire dans ce monde, écrasé sous leur main de fer grands et petits... Respectons et admirons les secrets mystérieux de la Providence !!

Les peuples du Soudan n’ont, en général, ni mousquets, ni canons, ni forteresses, pour repousser ou arrêter leurs ennemis. Aux jours de batailles, le cavalier a le javelot et le sabre pour enfoncer les masses ennemies et faire avaler la mort à qui vient se mesurer avec lui ; le fantassin a la javeline ou la flèche, et le daragueh ou bouclier pour se protéger les flancs, la face et les yeux. Pour le cavalier, sa cotte de mailles, son casque de fer, sa châyeh[172], le protégent contre le tranchant des sabres et les pointes des lances et des javelines, contre les blessures mortelles. Les chevaux sont habillés de couvertures piquées ou grands caparaçons qui les garantissent au milieu des mêlées.

Chaque peuple a, dans ses guerres, des habitudes et une tactique dont il a reçu l’héritage de ses pères et qu’il conserve avec une sorte de vénération. Les Fôriens ont, à cet égard, des traditions dont l’origine remonte aux anciens Arabes. Chez eux, une armée a toujours cinq divisions ou corps, comme on le voyait jadis chez les Arabes, appelés pour cela, en style de guerre, la gent à cinq divisions. Le premier corps était l’avant-garde, ou moucaddémeh ; le second était l’aile droite, ou djénâh el-yemen ; le troisième, le centre, ou calb, le cœur ; le quatrième, l’aile gauche, ou djénâh el-eyçar ; le cinquième, l’arrière-garde, ou sâcah, la jambe. Jusqu’aujourd’hui, les Fôriens ont accepté et conservé cet ordre comme règle, et ils ne consentiraient pas à s’en écarter, quelque avantage qu’ils aperçussent dans d’autres systèmes de tactique.

En avant de l’armée, ils dispersent, à distance, plusieurs avant-postes ou vedettes, pour se garder de surprises. De plus, des éclaireurs, qu’ils appellent anday (au pluriel, andayât), rôdent de tous côtés, observent les mouvements de l’ennemi, examinent ses positions et ses marches, et en informent leurs chefs.

Sous le point de vue général, les fonctions des premiers ministres de l’État sont instituées dans une forme de corrélation nécessaire avec la manière de diviser les troupes. Ainsi l’orondolo_n_ commande les avant- postes ; le kâmneh ou Fôr-a_n_ abou (Père du Dârfour), commande l’avant- garde, et l’abadyma, l’aile droite. Le sultan est au centre. Le tékényâouy commande l’aile gauche, et l’ab-cheykh commande l’arrière- garde. Les émyn, les vizirs ont leurs postes auprès du sultan. Lorsque les troupes sont rangées en plaine, cet ordre de bataille est de rigueur. Si elles occupent un terrain accidenté, cette disposition se modifie selon l’exigence locale.

Dans les armées, au Soudan, les drapeaux ou étendards sont toujours placés devant le sultan, et sous les ordres d’un roi, à la tête d’un certain nombre d’hommes choisis parmi les plus braves et les plus dévoués, qui seuls ont le privilége d’être porte-enseignes. Les drapeaux n’ont rien de particulier qui les distingue pour chaque État. Les Fôriens ont tout simplement de grandes bannières, les unes rouges, les autres blanches. Il en est de même au Ouadây ; seulement les Ouadayens ont plus de drapeaux rouges que de drapeaux blancs. Les drapeaux ne présentent non plus aucun insigne ni armorial qui les caractérise et les différencie.

On porte toujours devant le sultan fôrien dix drapeaux, et on en porte au moins une trentaine devant le sultan ouadayen. Lorsqu’un sultan assiste à une bataille et qu’on voit s’abattre les drapeaux, on sait alors que le sultan est tué ou fait prisonnier. Dans le cas de défaite, le sultan n’a que deux chances, ou d’être tué ou d’être pris ; car jamais un sultan ne doit prendre la fuite. Tant que les drapeaux sont debout à leur place, on est certain que le sultan est en sécurité et vivant.

Quelle que soit la durée d’une bataille, le bruit des naguyrah ou nacaires ne cesse pas un moment de retentir devant le sultan. Lors même qu’il est fait prisonnier, lui et ceux qui battent des naguyrah, et que les chameaux ont les jarrets coupés, le bruit continue. Car alors, l’ennemi donne de nouveaux chameaux aux timbaliers, et les battements recommencent en suivant le sultan prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit amené en présence du sultan vainqueur. — Nous reviendrons tout à l’heure sur ces habitudes.

La veille d’une affaire, les deux partis se choisissent un signe de reconnaissance pour leurs soldats ; le sultan et les chefs de l’armée déterminent quel doit être ce signe. Ainsi, parfois, les soldats doivent s’attacher au poignet droit un lien en écorce d’arbre. Si l’un des deux camps apprend assez tôt que l’ennemi s’est appliqué le même signe que lui, on en fixe un autre immédiatement. Ce moyen de reconnaissance est une précaution de première nécessité, pour éviter que les soldats de la même armée ne soient exposés ou à s’entre-tuer dans la mêlée, ou à épargner un ennemi qui les aurait trompés en leur montrant le signe de reconnaissance. Tous ces peuples étant noirs, n’ont guère d’autre voie pour se reconnaître que des signes particuliers tels que ceux que nous indiquons. Par là encore, on reconnaît les morts après le combat ; car alors, des deux côtés, plusieurs individus vont sur le champ de bataille examiner les cadavres, et chaque parti n’enterre que les morts auxquels il trouve le signe qu’il a admis.

Quand les armées sont en présence l’une de l’autre pour le combat, la cavalerie est divisée par kardoûs ou escadrons plus ou moins nombreux et postés à distance en arrière de l’infanterie. Dès que la bataille s’engage, la cavalerie attaque la cavalerie, et l’infanterie attaque l’infanterie.

Lorsque les troupes fôriennes fondent et se précipitent sur l’ennemi, elles déploient la plus vive animation. Les cavaliers brandissent leurs sabres, et chaque émyn ou chef de kardoûs entonne un chant fôrien auquel répond toute sa troupe. Lors de la révolte du cheykh Mohammed- Kourra, dont nous avons parlé dans le Voyage au Dârfour, j’ai entendu chanter le chant suivant dans un kardoûs commandé par Ibrahym-Ouad-Ramâd au milieu de ses fils :

O-nnas dio-ba-in kel-boa,

O-nnas dio-keih kel-boa yê,

Kel-boa.

« La parole (la pensée) que vous avez en vous-mêmes, allons ! dites-la

« La parole que vous avez en vous, allons ! dites-la, hâ !

« Allons ! dites-la. »

La traduction, mot à mot, est : o, la parole ; nnas, qui ; in, dans, chez ; dio, l’intérieur ; ba, de vous ; kel, allons ! eh bien ! boa (prononcez boi, comme l’impératif du verbe français bois, et non en deux sons comme bo-a), dites (la). — A la seconde ligne : keih, dedans, dans ; dio, l’intérieur ; kel-boa, allons ! dites (la) ; yê n’est qu’un cri de prolongation pour le chant. (Voy. la musique du chant no 4.)

Ibrahym-Ouad-Ramâd chantait les mots : O-nnas dio-ba-in, « la parole que vous avez en vous ; » et ses soldats répondaient : Kel-boa, allons ! dites (la). Puis Ibrahym reprenait : O-nnas dio-keih ; et les soldats répondaient : Kel-boa yê, kel-boa, « allons ! dites-la, hâ ! allons ! dites-la. »

Et les soldats s’animaient, et chacun semblait être une tour inexpugnable.

Les Fôriens de basse condition portent une seule cotte de mailles, et un tély ou casque. Ils ont, aux avant-bras, des koumou_n_a ou brassarts d’acier. (Voy. fig. 15.)

Les casques sont en acier et de formes différentes. Les uns représentent un segment d’œuf coupé selon son plus petit diamètre, c’est-à-dire à bombe presque ronde ; les autres sont plus rapprochés de la forme conique, c’est-à-dire à bombe plus allongée, et ont pour cimier deux globules ou tauma (têtes d’ail) attachés l’un sur l’autre au sommet de la bombe du casque. Il y en a dont le tour inférieur est doré. (Ces casques sans cimier et demi-sphériques rappellent les alophes (αλόφοι) des Grecs, et les anciennes coiffures des chevaliers appelées bassinet, cabasset, pot-en-tête.)

Tous les casques sont munis de trois baguettes métalliques en fer ; l’une est par-devant et peut descendre jusque vis-à-vis l’extrémité du nez ; les deux autres descendent chacune sur une tempe. Ces tiges ou baguettes métalliques sont de différentes formes. Parfois elles sont dorées et travaillées avec soin, et les extrémités en sont aplaties et élargies en spatule. D’autres ont les extrémités terminées par une petite boule métallique ; d’autres enfin sont de simples baguettes ordinaires sans reliefs ni façon, dans toute leur longueur. Ces baguettes glissent dans des coulisses en anneaux et peuvent, au gré du cavalier, être montées ou descendues.

Il y a des casques dont la bombe est moins élevée que celles que nous venons d’indiquer. Elle est parcourue au sommet, dans son milieu, et d’avant en arrière, par une petite saillie ou crête métallique. Quand ce relief est passablement haut, on l’appelle crête de coq (c’est le cimier) ; quand ce relief est très-peu élevé, on l’appelle côte.

Tous les casques ont un long couvre-nuque en mailles, c’est-à-dire fait d’anneaux métalliques entrelacés les uns dans les autres comme dans les cottes de mailles. Le couvre-nuque descend jusque vers le milieu de l’omoplate et sur le sommet des épaules, afin de protéger le cou. Pour que les anneaux n’appuient pas immédiatement sur le cou, le tissu de mailles est doublé avec du drap ordinaire ou avec une sorte de feutre souple.

Les différentes parties que nous venons de mentionner composent ensemble le tély ou le tâçah (la tasse, le bassinet), c’est-à-dire le casque ou l’armet complet. Comme le casque a une pesanteur assez grande, et peut, par un mouvement d’élévation de tête, tomber en arrière, on y attache de chaque côté un lien ou gourmette en soie ou en cuir, selon le rang ou l’état de richesse du cavalier. Au moyen des gourmettes (généiastères), on maintient le casque sur la tête, en les nouant sous le menton (γένειον).

Les chevaux des cavaliers sont garnis de surtouts ou grands caparaçons travaillés à la manière des couvertures piquées ou courte-pointes. Ces caparaçons ont la face extérieure en drap rouge et se composent de quatre pièces dont l’une couvre la croupe et le derrière du cheval, et tombe jusqu’aux jarrets ; l’autre ou le gorgerin couvre le poitrail et toute l’encolure ; la troisième et la quatrième tapissent chacune un des flancs dans toute la longueur et flottent au moins jusque vers les jarrets.

Ces différentes pièces, toutes en drap rouge et fourrées de coton, sont chamarrées de morceaux de diverses couleurs, rouges, jaunes, blancs, noirs, etc. Ce sont des piqués de petite dimension, travaillés comme les couvertures d’Égypte ; elles n’en diffèrent que par l’étendue et parce que chaque pièce, au lieu d’être coupée carrément, est taillée pour s’accommoder à la partie du corps du cheval qu’elle est destinée à garnir. Ainsi, celle du poitrail, fig. 11, a une échancrure en haut, pour s’adapter au cou. De même que les trois autres pièces, elle a des cordons pour la suspendre et la fixer à l’animal. De ces cordons, ceux qui sont de chaque côté de l’échancrure se nouent entre eux le long de la crinière, et ceux qui sont de chaque côté de la pièce se nouent avec les cordons correspondants de chaque pièce des flancs. La garniture de la croupe a la forme représentée dans la fig. 12 ; la pièce de chaque flanc est taillée en carré long, fig. 13. Le cheval garni de ces caparaçons, monté par son cavalier qui est bardé d’une ou de deux cottes de mailles et recouvert encore par là-dessus de sa châyeh, semble être une tour ambulante.

La châyeh, sayon, fig. 14, est un vêtement de drap fourré de coton et piqué comme les surtouts ou caparaçons des chevaux. L’emploi de la châyeh a pour but d’empêcher l’effet des violents coups de taille portés au cavalier, lorsque le sabre frappe sans couper. Le coton, par sa souplesse et son élasticité, surtout lorsqu’il est bien cardé, amortit les chocs. (La châyeh est absolument la jaque bourrée, la hucque ou le gambeson des anciennes armures militaires des chevaliers.)

La châyeh diffère à l’extérieur, chez les riches et chez les pauvres. Parfois les riches la font en soie, mais composée de nombreux morceaux, découpés en losanges, cousus ensemble, et de couleurs variées, telles que rouge, jaune, blanc, noir, etc., fig. 14. Parfois la châyeh est en drap, façonnée de même que la châyeh en soie. D’autres fois elle est en étoffe de coton, ou en ilâdjeh, selon l’état de fortune de chacun. Les cavaliers qui n’ont pas les moyens d’avoir une cotte de mailles ne portent que la châyeh. Il en est qui n’ont ni cottes de mailles ni châyeh. J’ai vu des cavaliers qui avaient des espèce de cuirasses couvertes en peau de crocodile ; on prétend que ces cuirasses garantissent à l’égal du tissu de mailles. Il y a aussi, dans l’infanterie, des boucliers recouverts d’une peau de crocodile.

Lorsqu’un cavalier fôrien est armé et équipé au complet, lorsqu’il est revêtu de sa jaque de mailles et de sa châyeh par-dessus, lorsqu’il est sur son cheval garni de ses quatre pièces de caparaçon piqué et qu’il a ses deux sabres, il présente, à certaine distance, l’aspect de quelque chose de terrible et d’imposant (Voy. fig. 15). Du reste, le but de cet accoutrement si compliqué est d’inspirer de la crainte à l’ennemi. Un millier de cavaliers ainsi harnachés offre une masse effrayante, surtout au moment où tous mettent le sabre à la main et entonnent leurs chants de guerre accompagnés par les cris de leurs esclaves et par le son des flûtes.

Lorsqu’un haut fonctionnaire a été destitué et que, par intrigue, un autre l’a remplacé, tous les deux se considèrent comme ennemis. Au moment où s’ouvre la bataille, ou lorsque déjà l’action est engagée et que la mêlée s’échauffe, celui qui a été disgracié cherche son rival, et dès qu’il le trouve il lui crie : « Yâ ouendai, bism Illah, Allons ! compère, en avant ! »[173] c’est-à-dire : « allons ! avance ici avec moi au cœur de la mêlée. » Si l’individu provoqué accepte ce défi et suit bravement son provocateur au milieu du combat, la question finit là, l’affaire est jugée ; le disgracié n’a plus rien à réclamer de son remplaçant ou rival, et n’a plus rien à lui reprocher. Si le défi est rejeté, le provocateur en appelle aussitôt au témoignage de plusieurs cavaliers, qui ensuite certifieront qu’un tel a refusé de combattre au défi. Après la campagne, l’affaire est portée au sultan, appuyée par les témoignages des témoins ; et alors l’individu qui a été provoqué est dépouillé de ses fonctions et remplacé par son prédécesseur. Il en serait encore de même si, après la provocation acceptée, l’individu provoqué n’avait pas eu, sur le champ de bataille, toute l’intrépidité qu’on peut attendre d’un brave, s’il avait reculé ou fui devant l’ennemi. Dans le cas où il recule ou fuit, son adversaire le tue, s’il peut l’atteindre. Si le fuyard échappe, son rival réunit plusieurs témoignages déposant de la lâcheté de son homme, et le laisse disparaître. Ensuite le sultan juge l’affaire. — Beaucoup de personnages qui ont à satisfaire quelque vengeance sur un ennemi lui portent, un jour de bataille, cette sorte de défi.

Ces provocations ont aussi lieu entre simples sujets sans fonctions dans le gouvernement. Et quand celui qui a été provoqué a refusé de pénétrer alors au milieu des combattants, ou bien quand, en présence de témoins, il a reculé ou pris la fuite, et a ainsi quitté son provocateur, celui- ci, après la guerre, pour toute vengeance, appelle en public les dépositions des témoins du fait, et le poltron reste déshonoré. La femme du fuyard demande aussitôt le divorce ; et personne ne veut plus donner en mariage sa fille ou sa sœur à un pareil lâche.

Les fantassins, pour marcher au combat, se mettent en ceinture autour des reins la pièce d’étoffe dont ils se drapent habituellement, et ils vont les manches retroussées. Chacun a un bouclier ou daragueh et au moins quatre lances, trois javelots ou javelines et une haste ou pique longue qu’ils appellent farkhah, la belle. Plusieurs soldats ont cinq et même six lances ; la cinquième ou la sixième, c’est-à-dire la grande, est la farkhah[174].

La lance est appelée en terme général harbeh ; c’est l’arme ordinaire des Fôriens. Elle a trois parties distinctes : la hampe, le kindâb et le harbeh qui est proprement le fer de la lance.

Ce fut Zoù-Yézen, prince himiarite[175], qui le premier arma le sommet des lances d’une tige de fer. Avant lui, les Arabes y attachaient une pointe faite de corne de bœuf. Le kindâb ou talon en fer est l’armature appliquée à l’extrémité inférieure de la hampe. C’est simplement une courte tige de fer, ou bien un ruban de fer tourné à deux ou trois tours l’un au-dessus de l’autre comme un double ou triple anneau. La base de la hampe est introduite et chassée de force dans cet anneau en hélice ; ensuite ce qui dépasse du bois par en bas est coupé net et juste au niveau du tour inférieur du kindâb. Le kindâb a pour but, dans la construction de la lance, de lui donner du poids et d’augmenter ainsi l’énergie des coups qu’elle porte.

Quelquefois la tige terminale ou harbeh, la hampe et le kindâb ne font qu’une seule pièce toute en fer. J’ai eu, lorsque j’étais au Dârfour, une lance de cette espèce.

Les fers de lance varient dans leurs formes. Ainsi, dans les lances farkhah, les uns sont à faces lisses et de la forme représentée dans la figure 18 ; d’autres ont une crête aux deux faces (fig. 16) ; d’autres ont la forme d’un cyprès (fig. 17). Les farkhah ou hastes longues sont des armes de défense ou de combat à courte distance. En bataille, le soldat ne s’en dessaisit jamais ; il ne lance que les javelines ordinaires, dont la hauteur n’est guère que de la taille d’un homme.

Les fers des javelines sont les plus variés dans leurs formes. Il y en a à la manière des farkhah (fig. 18), à faces lisses et à faces relevées d’une crête (fig. 16) ; il y en a comme ceux que représentent les figures 19, 20, 21, ou à crochets ordinaires (fig. 22). Ces quatre dernières variétés de javelines sont connues sous le nom général de goulâouy (c’est-à-dire goulâouyennes), parce qu’elles se fabriquent au Dâr-Goula, une des provinces adjointes du Dârfour.

Les longues lances ou farkhah, et les lances ordinaires ou javelines, dont le fer a la même forme que celui des farkhah, sont comprises sous le nom de darâouy, c’est-à-dire du pays (dâr), parce qu’elles se fabriquent au Dârfour même.

La lance bendâouy (fig. 23) se fabrique dans le Dâr-Bendah, au sud du Goula. Il y a encore les fers de lances (fig. 24 et 25), appelés karâouy, fabriqués au Dâr-Kara dans le Fertyt, au delà du Bendah.

La guirguit est une javeline dont le fer est en manière de broche ou de grosse alêne tout hérissée de pointes ou piquants (fig. 26).

La koukâb est une grande haste à fer en pointe très-bien affilée (fig. 27). Les cavaliers seuls en font usage. Elle est destinée à forcer et briser les anneaux de fer des cottes de mailles. Un tâumah (tête d’ail), ou cube en fer plein, précède la pointe (et imprime aux coups une grande violence en augmentant beaucoup la pesanteur). Le kindâb est épais, lourd (et contribue encore à rendre les coups plus terribles) (fig. 15).

Beaucoup de hampes, des diverses espèces de lances, sont fabriquées avec des branches de ganâ ou des branches d’ébénier. Les hampes faites avec d’autres espèces de bois sont préparées avec les racines de l’arbre ; pour cela, on creuse la terre au pied du tronc, afin de mettre les racines à découvert, et on en coupe les ramifications propres à être employées. Celles qui sont onduleuses et courbes, on les redresse au feu après les avoir dépouillées de leur écorce et enduites de graisse ou de beurre. (Parfois on enfouit ces racines dans un sol humide, et on les charge d’un poids suffisant ; puis on les recouvre de terre, et on les laisse ainsi se redresser peu à peu)[176].

Il y a encore au Dârfour d’autres variétés de fers de lances dont j’ai oublié les noms, vu le nombre d’années qui s’est écoulé depuis que j’ai quitté ce pays.

Les boucliers diffèrent aussi de forme et de construction. Il y a d’abord le bouclier appelé kadjâouy, du nom de Kadja, village des montagnes des Touroûdj, situées entre le Kordofâl et le Dârfour. Le kadjâouy, fig. 28 (le scutum ou bouclier oblong des Romains), est un ovale coupé dans une peau d’animal et maintenu le long d’un bâton placé de haut en bas sur l’ovale, dans le sens de la longueur. Le cercle figuré au centre B indique un enfoncement qui, à la face externe du bouclier, ressort en relief arrondi (comme l’umbo des boucliers romains), et qui sur la face interne fournit à la main une loge commode pour le maniement du bouclier.

Autrefois, les Fôriens avaient de grands boucliers qui les couvraient de la tête aux pieds. Ensuite ils les trouvèrent trop pesants et trop embarrassants, soit dans les marches des troupes, soit en bataille dans les manœuvres de défense, et ils leur substituèrent de petits boucliers légers. Dès lors l’utilité protectrice du bouclier dépendit en grande partie du plus ou moins de dextérité du combattant, et de son adresse à manœuvrer cette arme pour parer les coups dirigés sur lui.

Il y a le bouclier rond (parma des Latins, ayant aussi la bosse ou l’umbo), fig. 30, et le bouclier carré, fig. 29.

Les boucliers sont faits ordinairement avec la peau d’un animal aquatique que les Fôriens appellent icint. Cette peau est épaisse, dure, solide, et donne les meilleurs boucliers. On en fabrique encore avec la peau de l’abou-carn ou kerkéden (rhinocéros). Les plus mauvais sont en peau d’éléphant ; cette peau, quoique épaisse et forte en apparence, cède facilement, et se laisse aisément percer par le coup de lance. On fait encore d’excellents boucliers avec la peau de crocodile.

Jadis, comme nous l’avons déjà indiqué, les Soudaniens avaient, pour se protéger contre les lances et le sabre, d’énormes boucliers, mais gênants à transporter ; on était obligé de les charger sur des chameaux, et les soldats les détachaient au moment de livrer bataille. Maintenant que les peuples du Soudan ont acquis de l’expérience et de l’habileté, ils ont diminué considérablement l’ampleur de cette arme défensive, et son utilité est aujourd’hui en raison de la dextérité des soldats à la manier pour se garantir des javelines, des coups de haste ou de sabre. La sûreté de l’homme qui se bat est dans le jeu rapide de son bras armé du bouclier, dans sa prestesse à parer les coups. Celui qui n’a pas assez de légèreté dans le maniement du bouclier, et qui le tient devant lui sans le manœuvrer avec un jeu rapide, manque rarement d’être abattu dans une lutte d’homme à homme. Les javelines ou javelots en tombant sur le bouclier tenu ferme, perpendiculaire et la face en avant, le percent sans beaucoup de peine et arrivent dans les flancs de celui qui le porte.

Aujourd’hui, le soldat qui, en bataille, aperçoit une javeline se diriger sur lui, l’attend,... et la détourne à droite ou à gauche en la frappant de son bouclier. C’est dans la souplesse et la sûreté du bras qu’est réellement la sauvegarde du combattant, n’eût-il même à la main qu’un bâton. Celui au contraire dont le bras est lent et paresseux, dont les mouvements sont lourds et gênés, n’a pour ainsi dire pas de chance de salut, quelle que soit l’ampleur de son bouclier.

L’usage de l’arc et de la flèche est entièrement étranger aux Fôriens, aux Ouadayens et à tous les noirs des contrées musulmanes du Soudan. Les archers qu’ils ont parmi eux sont tous des esclaves, enlevés des tribus idolâtres répandues au sud de la Nigritie, et qu’on a transportés et fixés dans les pays musulmans. Ces esclaves, au Dârfour, sont des Fertyt proprement dits ; au Ouadây, ce sont des Djenâkhérah ou Fertyt- Djenakhériens ; au Barnau et au Bâguirmeh, ce sont des Kirdâouy.

Ces archers présentent une force assez redoutable en face de l’ennemi. Ainsi, dans la révolte du cheykh Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl, ce furent les esclaves archers, de la suite de ce prince, qui, un mercredi après nuit close, empêchèrent les révoltés de pénétrer dans la demeure du sultan. Je fus témoin de ce fait. Les archers, réunis en un corps de plus de mille esclaves, accablèrent d’une grêle de flèches les partisans de Kourra, et mirent ainsi hors de combat un nombre considérable de cavaliers et de fantassins. Pas un seul des soldats de Kourra ne put entrer dans le palais ; ils furent forcés de se retirer, laissant sur la place une grande quantité de morts.

Pendant mon séjour au Dârfour, je crus longtemps que les archers, en tirant de l’arc, visaient droit sur celui qu’ils voulaient atteindre. Mais dans la guerre que suscita la révolte de Mohammed-Kourra, je les vis diriger leur tir obliquement en l’air, de manière à ce que la flèche lancée fut obligée de décrire une parabole. Ils avaient sur la face externe de l’avant-bras gauche, à partir de la paume de la main, une pièce de cuir (et ils tenaient leur arc, la main placée en dessous de la corde). Je leur demandai de quelle utilité leur était le cuir appliqué en brassart sur l’avant-bras. « Il nous sert, me répondirent-ils, à prévenir les égratignures, et ensuite les blessures qui pourraient résulter des frottements et des chocs de la main droite, lorsqu’en s’échappant elle vient heurter l’avant-bras, après avoir lâché la corde de l’arc. »

Les fers des flèches sont généralement de même forme que la plupart des fers de lances. Ils ne diffèrent que par le volume. Les flèches sont très-minces et très-courtes, mais les pointes qui en hérissent ordinairement le fer rendent très-difficile l’extraction de la flèche des chairs du blessé ; il est indispensable d’élargir la plaie avec un instrument tranchant, et de tailler et débrider les chairs dans toute la longueur du trajet qu’a suivi la flèche. Cette opération est d’autant plus difficile que la flèche, étant très-effilée, pénètre profondément. De plus, la tige en bois n’est que faiblement fixée au fer, et pour peu que l’on fasse effort afin d’attirer la flèche au dehors, le bois se dégage du fer, qui alors reste dans la blessure.

(Les flèches portent au moins à deux cents pas, et les javelines au moins à quarante[177].)

Les hommes vêtus de la châyeh, et les chevaux garnis de surtouts piqués, n’ont presque rien à craindre des flèches. J’ai vu beaucoup de cavaliers revenir du combat ayant les châyeh et les caparaçons couverts de flèches ; ils ressemblaient en quelque sorte à des hérissons.

Les flèches, ainsi que les lances, sont parfois empoisonnées, et alors les blessures qu’elles ont faites sont généralement mortelles. J’ai cherché à savoir comment on empoisonnait ces armes. On m’a assuré, au Dârfour, qu’on employait pour cela l’urine d’âne. On remplit un vase de cette urine ; on chauffe jusqu’au rouge les fers de lances et de flèches ; on les retire alors du feu, et on les éteint subitement dans le vase d’urine. J’ignore si cette information est exacte ; je la donne sans autre garantie que la parole des gens du pays.

J’ai été singulièrement surpris de la petitesse des arcs. Ils ne dépassent guère la longueur d’un empan (environ 25 à 28 centimètres). La flèche a moins d’un empan de long, et le rych, c’est-à-dire le fer, n’a guère en longueur que quatre travers de doigts (environ 8 centimètres).

Les arcs se fabriquent avec un bois solide et fort. Je ne me rappelle plus le nom de l’arbre qui le fournit.

Les cordes des arcs sont préparées avec des tendons de bœufs ou de buffles qu’on effile d’abord, et qu’ensuite on tord en cordes, avec un soin tel qu’une fois qu’elles sont terminées, et bien frottées avec le suc d’un arbre appelé chalaûb, elles semblent n’être qu’un seul et unique fil parfaitement poli. (On leur conserve leur souplesse à un degré convenable, en les frottant de temps à autre avec une substance grasse.)

Pour carquois, les archers ont un petit sac en peau de chèvre, dans lequel ils peuvent placer jusqu’à deux cents flèches. Ils ont un autre petit sac pour enfermer l’arc. Ils portent un de ces sacs pendant sur la cuisse du côté gauche, et l’autre, du côté droit. Ceux qui ne peuvent se procurer assez de peau n’ont qu’un seul sac pour l’arc et les flèches.

L’infanterie est disposée en bataille par masses séparées, et marche en chantant. Le chef de chaque masse se met à la tête de la troupe qui la compose, et s’il est fôrien il entonne un chant fôrien ; s’il est arabe, un chant arabe. La troupe répond par un refrain, à chaque repos. Voici un chant que j’ai entendu dans la lutte que soutint l’ab-cheykh Mohammed-Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl :

Lellé lellé ouaiê

_Touroul élala saba_n_-ghéréh_

_No_n_ sy bi-_n_ô_

_Déïn tély ei lo_n_a_

Non fârsan-dio

Lô fârsâ lô

_No_n_ gui bara._

« Lellé lellé, allons ! — La poussière (du combat) s’élève du côté de l’Orient. — Demandez au buffle (au brave) comment (est l’éclat de) son casque. — Le buffle (est) au milieu de nos cavaliers. — La honte ! cavaliers, craignez la honte. — Le buffle (aura) son pareil (dans la bataille). » Voy. le chant no 5.

Voici l’explication mot pour mot.

Lellé lellé, n’a véritablement pas de sens (et répond aux flonflons, aux tra-la-la ou refrains des chansons françaises). — Ouaié, est une exclamation comme euh ! væ ! en latin. — Touroul, poussière. — Elala, est venue. — Ghéréh, du côté de. — Saban, corruption du mot arabe sabâhh, matin, orient. — No_n_, taureau, buffle, pour signifier le brave, le fougueux, le guerrier intrépide et terrible. (L’n finale, ici en italique, représente un son purement nasal, sans articulation d’n). — Sy, de, ex latin. — Bi, est la marque du pluriel ; ici, elle est appliquée au verbe nô. — Nô, demandez, informez-vous de. — Deïn, son, pronom ; (dyn, ton, le tien). — Tély, casque. — Ei, comment ? — Lo_n_a, lui (est-il ?) — No_n_, le taureau, le buffle. — Dio, au milieu de. — Fârsan, les cavaliers ; ce mot est arabe. — Lô, la honte. — Farsâ, ô cavaliers. — No_n_, le buffle. — Gui, avec (se trouvera avec). — Bara, frère, pareil, son semblable. Le brave sera avec son pareil, son frère ; c’est-à-dire vous, braves, vous trouverez des braves dignes de votre courage, vos émules au milieu du combat.

Cette ariette, entonnée et soutenue à l’unisson, d’une voix forte et sonore, par la masse des soldats, me parut avoir dans ses paroles quelque chose d’émouvant. Par la traduction, elle n’a plus qu’une couleur assez pâle. Cet inconvénient, d’ailleurs, n’est pas seulement pour le langage fôrien ; tous les chants étrangers, en revêtant les formes d’un nouvel idiome, perdent de leur valeur et de leur caractère en perdant leurs mots originels et leur tournure native.

Voici comment se partageait ce chant. Le chef de l’armée entonnait d’abord ces mots : Lellé lellé, et ses soldats répondaient en masse : Ouaié. Le chef reprenait : Touroul élala saban-guéreh ; no_n_ sy bi- _n_o, déïn tély ei lo_n_a. Et les soldats continuaient en chantant : No_n_ farsan dio, lô farsa lô, no_n_ gui bara.

Parmi les armées fôriennes, les soldats qui sont de race arabe ont leurs chants particuliers et en langue arabe. En voici un :

Tâur el-djâmoûs ouarad el-meih

Yédoûr el-dem yétérechrech beih[178].

« Le taureau-buffle s’est rendu à l’abreuvoir, — cherchant du sang pour s’en inonder. » Voy. chant 6.

Le chef entonne et chante d’abord seul ces paroles, puis toute sa troupe les répète. Ensuite il chante seulement le premier vers, et les soldats répondent par le second. Pendant les chants, les guerriers brandissent leurs lances, et renforcent de plus en plus leurs voix, de sorte qu’il s’élève de toute l’armée un brouhaha épouvantable.

Le corps des Fertyt attachés spécialement au prince fôrien est appelé le corps des abydyeh ou esclaves du sultan. (Ces esclaves fertyt sont en grand nombre au Dârfour, mais dispersés par troupes de cent, de deux cents, de quatre cents, et fixés dans diverses localités du pays. Ils relèvent d’un chef spécial. Quand le sultan en demande un certain nombre, même quelques milliers, pour une guerre par exemple, le chef en rassemble le nombre demandé et les fait arriver à la destination indiquée. Une troupe de deux mille de ces abydyeh compose toujours la suite du sultan, et lui forme un cortége particulier qui l’accompagne partout)[179]. En bataille, les abydyeh sont rassemblés par corps distincts. Leur chef d’abord entonne un chant, et tous ensuite répètent ce chant, qui est ordinairement en langue fertyt. Tel est celui-ci :

Gambou lyly ingâbia

Ouaya ouaya ingâbia

Ouarrei ouaya ouaya ingâbia[180].

J’ignore quel est le sens de ces paroles. J’en ai demandé maintes fois l’explication à des Fôriens ; je n’ai jamais pu parvenir à avoir une réponse satisfaisante.

Voici trois autres chants fôriens que j’ai entendus :

Lô yé sydy lô djé-guilo yâ doouei déyé

In daoua doïn bara déyé.

« Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu, homme courageux ; — ici, le brave aura affaire avec un autre brave[181]. »

Un autre chant se compose de la seule ligne suivante :

Kalô-nia dogdarè bio.

« Le lâche, un renard a fécondé sa mère. »

Le troisième chant est celui-ci :

Lô yâ lô kali-bô

Gam djer boâ djé-ni kali-bô

_No_n_ déyé_

Gabalan dio-ké.

Ce chant, dans le langage fôrien, a une certaine couleur d’énergie et de beauté ; mais par la traduction, et surtout par la traduction littérale, il paraît faible et commun :

« Lieu, ô lieu, craindriez-vous ce lieu ? — (Non !) Dites (à l’ennemi) : « Allons ! va-t-en. » Laissez toute crainte. — Le buffle intrépide (trouvera) son égal (à combattre) au milieu (du champ de bataille). » Voy. chant no 2.

Voici l’explication de ces chants mot pour mot :

1o Lô, lieu. — Yé, est explétif, exclamatif. — Sydi, maître, au vocatif. — Lô, ce lieu. — Djé-guilo, regarde. Djé s’écrit par la seule lettre arabe djîm, et est la marque du singulier. (Pour signifier : « Certes je ne l’ai pas vu, » on dirait : A-guilo-ba ; a est un mot d’affirmation, et ba est le signe de la négation.) — Yâ, ô, signe du vocatif. — Doouei, homme. — Déyé, étalon, brave. Cette première ligne, traduite mot à mot, donne : « O lieu, toi maître de ce lieu, toi qui es ici sur ce lieu du combat, regarde, ô homme brave. » — Déyé, le brave. — Deïn et doïn, son, le sien. — Bara, frère, semblable. — In, de. — Daoua, affaire. — C’est-à-dire : « Le brave trouvera ici son frère d’affaire, son égal dans le combat. » En construisant régulièrement la traduction, en transposant les mots comme il convient, en y ajoutant ce qu’exige le complément de la phraséologie arabe, et en l’établissant selon les principes, on obtient cette phrase équivalente à l’original : « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu ; tu y verras chaque brave avoir à combattre un brave comme lui. »

2o Kalo, peureux, poltron. — Nia, mère. Le mot originel est inia ; dans son union avec kalo, l’i a disparu, a été perdu par contraction. — Dogdaré, renard. — Bio, coïvit. Hujus ignavi matrem vulpes coïvit. Le renard est l’emblème de la peur. Le sens expliqué de cette phrase fôrienne est : Le poltron est indigne d’avoir un homme pour père ; il ne peut être que le fils du renard peureux. Mais vous, guerriers, vous êtes enfants d’hommes, vous êtes braves.

3o Lô, lieu ; ya, ô ; lô, lieu. — Kali, craignez. — Bô, vous, est le pronom pluriel. — Gam, debout. — Djer, pars. — Boa, dites. — Djé, signe du singulier. — Ni, donne, laisse. — Kali, la peur. — Bô, de vous. — No_n_, le taureau. — Déyé, étalon, intrépide. — Gabalan, devant (lui, est un antagoniste digne de lui). — Dio, dans. — Ké, l’intérieur (des rangs ennemis).

Dans la seconde ligne du troisième chant, les mots gam djér, lève-toi, pars, retire-toi, composent une locution de mépris et de colère employée pour chasser un chien. Elle est l’analogue de açâ guir, expression en usage au Caire. Chez les Fôriens, les mots gam djer sont employés en général comme injure, et on les adresse fréquemment avec un ton de mécontentement et de mauvaise humeur à un individu qu’on veut repousser. Açâ guir, et simplement açâ, s’emploie dans la même intention en Égypte, et signifie : « (Gare) le bâton ! retire-toi. » Cette injure, gam djer, est de la nature des formules passées dans l’usage ordinaire et appliquées souvent avec un sens vague, sans rapport à la signification réelle des mots originels ; telle est l’expression française, s... n... de Dieu.

Les Fôriens sont persuadés que les chants guerriers animent le courage. Les Arabes des anciens temps avaient la même foi dans la puissance de leurs vers. Ces espèces d’hymnes fôriens rappellent les poésies martiales et enthousiastes des vieilles tribus de l’Arabie.

Dans leurs fêtes les Fôriens ont aussi des cantilènes, mais elles sont toujours psalmodiées par les femmes ; au Dârfour, les femmes sont spécialement chargées d’égayer les divertissements.

[Note 172 : Voy. note 53 et fig. 15.]

[Note 173 : Voy. note 54.]

[Note 174 : Voy. note 55.]

[Note 175 : Voy. note 56.]

[Note 176 : Indication orale du cheykh.]

[Note 177 : Indication verbale du cheykh.]

[Note 178 : Tous ces mots sont arabes ; seulement meih et beih, qu’il faut prononcer comme en français mée, bée, sont, le premier pour mâ, eau, et le second pour bihi, de lui, par lui. Ces sortes d’altération, pour beaucoup de mots, sont fréquentes dans le langage des Arabes de ces contrées.]

[Note 179 : Note reçue verbalement du cheykh El-Tounsy.]

[Note 180 : Voy. chant no 1.]

[Note 181 : Voy. chant 3.]

=CHAPITRE XII.=

Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et d’Égypte. — Habitudes des chevaux du sultan fôrien. — Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez les Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son maître. — Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le coursier du Tâmien et le coursier du Ouadayen : anecdote. — Croyances bizarres relatives aux chevaux. — Croyances sur la destinée après la mort, chez deux tribus. — Petits chevaux du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. — Vers à ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des chevaux. — Le faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés sur les chevaux. — Habitudes de guerre au Ouadây. — Les Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont peu de gros bétail. — Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un prince ne fuit jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas. — Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes.

Les chevaux sont, pour les populations du Soudan, la possession la plus précieuse, le plus puissant moyen de se faire respecter et de triompher de leurs ennemis... N’est-il pas écrit dans le Hadyth, ou recueil des paroles traditionnelles du Prophète : « Aux crins qui flottent sur le front des coursiers, est attachée la victoire pour jusqu’au dernier jour du monde. » Dieu a dit à son saint Envoyé, dans le Saint-Livre, pour avertir les musulmans d’être toujours préparés aux combats : « Tenez continuellement prêts contre vos ennemis tout ce que vous avez de forces, tout ce que vous avez de chevaux attachés auprès de vos demeures, afin d’inspirer la terreur aux ennemis de Dieu et à vos ennemis. » Les chevaux ont toujours été pour les Arabes la richesse la plus chère.

Au Dârfour il y a plusieurs sortes de chevaux. Les meilleurs se trouvent chez les grands et chez le sultan.

Les chevaux de race dongolah et ceux de race égyptienne sont recherchés au Dârfour. Les premiers sont assez souvent demandés par les princes, qui en font leurs montures de parade. Les dongolah ou dongoliens ont les jambes longues, la robe brillante et généralement noire. Mais les chevaux d’Égypte sont meilleurs. Leur taille, moins élevée que celle des dongoliens, est mieux proportionnée et plus gracieuse ; les ghouzz ou anciens mamelouks d’Égypte en faisaient leur monture favorite. Ces chevaux, d’ailleurs faciles à dresser, supportent assez bien la fatigue, et se façonnent parfaitement à l’élan de l’attaque et de la retraite. Leur robe est bien nuancée, mais elle a souvent les diverses teintes du pelage brun fauve.

Ceux que l’on préfère sont ceux dont la taille est convenablement haute, dont les jambes sont de longueur bien proportionnée, dont les flancs sont élancés, la croupe large et pleine, le poitrail développé, l’encolure de longueur moyenne, la course rapide et légère. Ces qualités se voient surtout dans les chevaux du sultan fôrien.

Les sâïs ou grooms les dressent à des habitudes singulières. Ainsi les chevaux du sultan, soit dans les voyages, soit dans les cérémonies de représentation, ne font aucune ordure pendant tout le temps que le sultan les monte. Si le cheval est au repos, comme dans les parades, dans les assemblées du Ouarrébayé, il ne remue pas même les pieds ; il reste tout le temps dans une immobilité parfaite, sans avancer ou reculer d’une ligne. Il ne lui est permis que d’agiter, c’est-à-dire lever et baisser la tête.

Si par hasard le cheval, dans une des circonstances que nous venons d’indiquer, vient à uriner ou faire son crottin, ou seulement à bouger d’un point de la place primitive où on l’a arrêté, le sultan en descend sur-le-champ ; les grooms emmènent aussitôt l’animal indécent, qui, pour punition de sa faute, reçoit une volée de coups comme avertissement de ne plus revenir à pareille impolitesse.

Lorsque j’étais au Dârfour, j’admirais la finesse et la grâce des chevaux du sultan. Je demandai à des saïs comment ils obtenaient et conservaient à leurs chevaux cette élégance et cette délicatesse. Ils m’apprirent qu’ils nourrissaient ces animaux en vert avec des graminées sauvages des environs du mont Kouçah, au nord de Tendelty, et qu’on entretenait cet état de légèreté et le dégagé svelte des chevaux, en leur donnant aussi une pâtée assez épaisse de doukhn concassé mêlée de miel. « Deux fois le jour, ajoutèrent les sâïs, le matin et le soir, on pétrit pour eux quatre jointées de ce doukhn, et deux fois aussi on leur jette quelques poignées des herbes prises vers le mont Kouçah. De plus, chaque matin, on leur donne à boire du lait frais. Par ce régime, les chevaux acquièrent de la vigueur et de la beauté, et restent fins et élancés comme tu les vois. »

Les chevaux d’origine ou race fôrienne sont d’abominables bidets à ventre bombé, d’un caractère rude et revêche. Bien repus, ils sont intraitables, ruent et se cabrent à tout moment. Montés, ils résistent à la main qui les conduit, n’ont jamais qu’une marche indécise et tortueuse, dévient sans cesse du chemin sur lequel on veut les tenir. Rétifs, ombrageux lorsqu’ils sont dans leurs instants de caprices, ils regimbent et luttent contre le cavalier. Quand même on les couperait en morceaux, ils ne se soumettent jamais. Dès qu’ils sentent le fouet, ils se cabrent et se dressent jusqu’à avoir le ventre debout. Indociles au frein, ils prennent souvent le mors entre les dents, et alors nul effort, nul jeu de bride ne peut les maîtriser ; ils emportent leur cavalier, et en bataille ils vont parfois le jeter au milieu de l’ennemi ; ils se précipitent à tort et à travers sur les rangs, et il est impossible de les retenir et de les ramener. L’indomptable bête se révolte, reste fixe en place, et fait tuer son maître. En résumé, ils sont quinteux et indociles ; c’est dire qu’ils ont les plus insupportables de tous les vices.

S’ils ont faim, s’ils ne sont pas abondamment repus, ils sont lâches et mous ; néanmoins, ils supportent bien la fatigue et les longs voyages. En guerre, lorsqu’ils sont blessés, ils bondissent, se cabrent jusqu’à ce qu’ils aient renversé leurs cavaliers. En cela, ils différent essentiellement des chevaux de race, qui, fussent-ils criblés de blessures, supportent la douleur avec courage, et ramènent leurs maîtres en lieu de sûreté.

Les meilleurs chevaux qu’il y ait au Dârfour sont ceux des Arabes qui habitent les alentours de cet État. C’est la race même des coursiers de la presqu’île arabique : à la poursuite, ils atteignent ; à la fuite, ils devancent, fussent-ils même affaiblis. Mais aussi quelle différence entre les soins de régime et d’éducation pour les chevaux chez les Arabes et chez les Fôriens !

Les Fôriens, excepté le sultan et plusieurs des grands du pays, nourrissent leurs chevaux de doukhn en grain. Cette nourriture engendre le gros ventre, entretient une surabondance de sang, et donne de la pesanteur. Les Fôriens paraissent avec ces lourdes montures aux fêtes et aux cérémonies ; avec ces montures ils voyagent assez commodément à des distances assez grandes ; mais pour cela, il faut, comme du reste c’est l’habitude parmi les personnages élevés, prendre des relais de deux en deux heures. Alors la bête ne se fatigue pas et ne fatigue pas non plus son cavalier.

Les Arabes n’ayant que peu de doukhn, nourrissent leurs chevaux aux pâtis ; ils les abreuvent toujours avec du lait frais, les frottent et les lavent tout entiers avec du beurre fondu ; et ils ont des chevaux appropriés et pliés à leurs besoins d’excursions, à leurs habitudes de rapine ; car c’est là la vie des Arabes.

Le Bédouin soudanien, dans ses plaines isolées, attache pour la nuit, au pied de son cheval, une entrave de fer assujettie à l’extrémité d’une chaîne longue au moins d’une brasse ; cette chaîne est fixée au lit sur lequel dort l’Arabe. Quand le cheval, accoutumé qu’il est aux courses, aux attaques, aux fuites, aux incursions, entend dans l’obscurité le plus léger bruit, le plus léger indice d’alarme, il hennit, s’agite, frappe du pied la terre, et éveille ainsi son maître. De jour, il est attaché près de la tente du Bédouin.

A quelque heure que ce soit, dès qu’un cri d’alerte vient à retentir, la femme du Bédouin, ou sa sœur, ou sa mère, etc., s’empresse de placer sur le cheval sa petite selle légère, de le brider ; et le bédouin, soit de nuit, soit de jour, monte aussitôt et part avec les hommes de sa tribu là où la circonstance les appelle. En un clin d’œil, une troupe de cavaliers débouche hors des tentes.

En raison de ces habitudes de vie guerroyante et inquiète, les Arabes estiment les chevaux à des valeurs extraordinaires. Un cheval qui s’est acquis quelque réputation se vend à un prix démesuré ; ainsi, une jument de quatre ans avec son poulain se vendra parfois au prix de cent vaches.

Les chevaux les plus chers sont les coureurs à trois kamyn ou trois relais. Voici l’origine de cette dénomination. — Il y a des chevaux, chez les Arabes des environs du Dârfour, qui ne vainquent à la course qu’à un kamyn ; d’autres gagnent de vitesse à deux kamyn, d’autres à trois. Ces derniers sont les plus fins coureurs. Pour ces courses d’épreuve, on établit, au moins à une heure de distance chacun, trois relais ou kamyn, et à chaque relais on poste dix hommes à cheval. L’individu qui prétend avoir un cheval à trois relais part au galop du premier relais avec les dix premiers cavaliers rivaux, et se dirige avec eux au second kamyn. Dès qu’il arrive en face de celui-ci, les dix cavaliers qui y sont postés, tout prêts à lutter de vitesse avec le coureur en question, s’élancent avec lui, et les onze rivaux courent alors à toute bride vers le troisième kamyn, où le cheval d’épreuve doit les devancer. De là encore, les dix chevaux frais qui l’attendent partent au grand galop, et le cheval d’abord vainqueur des vingt premiers doit arriver encore le premier au lieu où l’attendent ceux qui doivent décerner la victoire. De ce lieu au troisième kamyn il y a la même distance qu’entre chacun des autres relais.

Au Dârfour et au Ouadây, on rencontre quelques chevaux dignes émules des chevaux arabes pour la rapidité, la vigueur et la force de supporter la fatigue. Le récit suivant en offre un exemple curieux.

Un Tâmien ou habitant du Dâr-Tâmah avait acheté un très-jeune poulain de race et de sang noble. Il l’avait élevé, dressé avec la plus soigneuse attention. Quand le poulain fut en âge d’être monté, son maître le conduisait en rase campagne, l’exerçait à lutter de vitesse avec les plus lestes coureurs, et le jeune coursier devint tel que nul rival ne put l’atteindre, nul fuyard lui échapper.

Le Tâmien, enchanté des succès de son élève, songea à en tirer profit et à se mettre bientôt en incursions.

Il y a, entre les limites respectives du Tâmah et du Ouadây, un ravin encaissé dans des bords naturels distants l’un de l’autre d’environ deux kaçabah ou environ six brasses. Le Tâmien eut l’idée d’aller essayer, à ses risques et périls, si son élève serait capable de sauter ce ravin.

Il part, lance son cheval... Le cheval saute, et atteint à l’autre bord. Le lit du ravin est profond ; si l’animal eût manqué son coup, il périssait et son maître avec lui. Assuré, par cette expérience, de la vigueur et de la solidité de son cheval, le Tâmien se mit dès lors à rôder sur les terres limitrophes du Ouadây. Il allait auprès de quelque puits, et là il examinait les jeunes filles qui venaient puiser de l’eau. Lorsqu’il en apercevait une dont la beauté lui convenait, il l’enlevait, la prenait en croupe, s’enfuyait à toute course, et ne laissait atteindre à ceux qui le poursuivaient que la poussière qui volait sur ses pas. Parfois, les Ouadayens lancés sur sa trace furent près de le rejoindre ; et comptant sur la largeur du ravin comme sur un obstacle qui leur permettrait d’attraper et de saisir le ravisseur, ils se flattaient de l’espoir d’une juste vengeance. Mais le hardi Tâmien frappant à coups redoublés les flancs de son coursier, franchissait le ravin comme un trait, et laissait les cavaliers ouadayens stupéfaits de cette fuite audacieuse, déroutés dans leurs espérances, immobiles au bord du dangereux passage traversé par le fuyard... Et il fallait s’en retourner à vide.

Un jour, le larron enleva une jeune Ouadayenne, fille unique. Des cavaliers poursuivirent le Tâmien ; il leur échappa comme aux autres ; les cavaliers repartirent, désespérés de l’insuccès de leurs efforts.

Le père de la jeune fille rentra chez lui, tout irrité, et résolut de se venger. Or, il avait une jument près de mettre bas. Quand elle fut délivrée et qu’ensuite la chaleur du rut lui fit de nouveau rechercher l’étalon, notre Ouadayen prit une poignée de coton bien nettoyé et bien préparé, l’attacha avec soin sur les parties génitales de la jument, et l’y laissa pendant un jour entier. Il le retira tout humecté du suintement échappé de la vulve de la cavale, l’enveloppa avec précaution dans d’autre coton frais, et le plaça dans une sacoche.

Cela fait, le Ouadayen s’affuble d’un costume tâmien, et se déguise le mieux qu’il lui est possible. Caché sous son accoutrement qui le rend méconnaissable, notre homme passe au Dâr-Tâmah. Simulant le dénuement d’un étranger voyageur, il traverse le pays en mendiant, s’abritant là où il trouve asile.

Un jour, il aperçoit et reconnaît sa fille vers un puits. Sans rien dire, il examine de quel côté elle se dirige ; il la suit à distance, et la voit entrer dans la demeure de celui qui l’a enlevée. Le Ouadayen attend la chute du jour. Il va frapper à la porte de la maison : « Un hôte de Dieu ! dit-il, un malheureux voyageur ! » On le reçoit, on l’héberge... Il a aperçu le cheval et remarqué l’endroit où il est attaché et gardé.

Pendant la nuit, lorsque tout dort, le Ouadayen se lève, se rend auprès du cheval, se dispose à s’en emparer et à prendre la fuite. Mais l’animal est retenu par des entraves de fer fixées à une chaîne ; il ne peut être détaché. Le Ouadayen tire le coton de sa sacoche, l’approche des narines du cheval qui, aspirant alors l’odeur du rut, s’anime, s’échauffe... Le Ouadayen approche le coton, et Dieu voulut que le coton fût arrosé. Notre homme replie le coton, le replace dans sa sacoche... et attend la fin de la nuit. Il part de grand matin, et reprend la route de son village.

En quittant sa demeure, le Ouadayen avait laissé sa jument attachée, et avait défendu qu’on la déliât, ne fût-ce que pour un moment, de peur qu’elle ne vînt à être saillie. En rentrant chez lui, il se hâte de retirer le coton de la sacoche, le glisse dans les parties génitales de la jument, et l’y abandonne un certain temps. La semence se délaye, puis est absorbée par le fait de la chaleur locale. Dieu voulut que la jument conçût. Elle fut laissée attachée encore quelque temps. Enfin la conception devint manifeste ; elle mit bas et il naquit un beau poulain, l’image de son père.

Le Ouadayen, content, soigna attentivement l’éducation de son poulain ; et quand l’époque de monter le jeune coursier fut arrivée, il le dressa peu à peu à la course, aux manœuvres de force et de souplesse. Ensuite, pour le préparer aux incursions, il le conduisait au ravin de Tâmah, et, bravant tout danger, il exerçait son cheval à sauter ce redoutable espace. Le jeune poulain devint plus intrépide et plus fin coureur même que son père.

Le Ouadayen savourait la joie de la vengeance. Enfin il part pour le Dâr-Tâmah. Il descend près du puits où autrefois il a aperçu sa fille. Elle paraît, elle vient au puits. Le Ouadayen dispose son cheval, le bride, monte et appelle sa fille. Elle approche ; il se fait connaître à elle ; il la prend en croupe, et il s’enfuit au grand galop.

Les cris poussés de toutes parts annoncent que l’esclave du Tâmien est enlevée. Il rassemble à la hâte quelques cavaliers, s’élance avec eux à la poursuite du ravisseur ; et de loin il lui criait : « Où emmènes-tu cette fille ? arrête ! insensé. — Que me veux-tu ? répondait le fuyard ; que demandes-tu ? que t’importe, brigand que tu es ? viens donc, viens la prendre, si tu le peux. — Tu crois m’échapper ?... échapper à mon cheval ? — Oui, je t’échapperai ; et puis encore je vous enlèverai tous vos enfants, s’il plaît à Dieu... et avec ce cheval-là, entends-tu ? »

Le Tâmien, furieux, presse son cheval de toute sa force, serre de près son ennemi et va peut-être l’atteindre. Le Ouadayen redouble d’efforts et ne laisse au Tâmien que la poussière qui tourbillonne. Le larron du Tâmah s’étonnait de voir son cheval vaincu à la course. Mais c’est au ravin qu’il espérait triompher, qu’il s’attendait à saisir son rival au bord du précipice que le cheval ouadayen ne pourrait franchir. « Va, cours, disait le Tâmien ; le ravin est devant nous. — Oui ! au ravin ! » disait le père de la fille en ricanant.

Ils arrivent presque en même temps. Le Ouadayen frappe à grands coups les flancs de son cheval, le prépare à l’élan... Il vole... il a franchi le large fossé. Là il s’arrête, il attend son ennemi. Le Tâmien stupéfait est resté à l’autre bord. Ses compagnons le rejoignent ; tous d’un œil ébahi regardent le père et la fille. « Au nom du ciel, crie le Tâmien, dis-moi où tu as eu ton cheval. Que cette fille soit à toi ou à quelqu’un de tes parents, tu l’as reprise, c’est une affaire finie. Mais où as-tu trouvé ce cheval ? — Mon cheval est fils du tien. — Fils du mien ! Et comment ? » Le Ouadayen lui dit en quelques mots l’histoire.

Le Tâmien surpris se retourne vers ses compagnons : « Mes amis, dit-il, la race de mon cheval a passé chez nos ennemis ; gare à vous désormais ! » Et ils repartirent tout étonnés de leur mésaventure.

Il existe, dans les divers pays du Soudan, certaines croyances bizarres relativement aux chevaux. Je vais en indiquer quelques-unes.

Un individu avait un cheval qu’il aimait à la folie, qu’il admirait, qu’il choyait nuit et jour. Or une certaine nuit qu’il alla le voir à pas sourds et à une heure inaccoutumée, il l’aperçut avec des ailes aux flancs, déployées comme celles d’un oiseau. L’homme s’arrêta pétrifié de peur. Le cheval, à l’aspect de son maître, replia soudain et cacha ses ailes, et lui dit : « La première fois que tu viendras de nuit me voir, sans que rien me prévienne de ton approche, tu t’en repentiras. »

Les gens du peuple, au Dârfour, sont persuadés que les chevaux ne sont si rapides à la course, surtout quand ils fondent sur l’ennemi, que parce qu’ils volent alors avec des ailes véritables, mais invisibles. On croit encore au Dârfour, comme chose indubitable, que les chevaux ont un langage, et que jusqu’à un certain degré, comme l’homme, ils sont accessibles à la pudeur pour certains actes. Aussi, le Fôrien qui a une jument de race a grand soin, lorsqu’elle reçoit la saillie d’un étalon aussi de race noble, de jeter sur les deux acteurs un grand voile, tel qu’un milâyeh, afin d’empêcher que les émotions de la pudeur ne nuisent au succès de la conception.

Un Fôrien avait un cheval qu’il aimait à l’excès, dont il surveillait attentivement la nourriture et faisait soigneusement nettoyer la litière. Toutes les fois que le Fôrien s’était trouvé en danger, il avait été sauvé par son cheval. La femme du Fôrien mourut ; il se remaria. Souvent la nouvelle femme donnait au cheval la ration mêlée de poussière et de terre, et laissait la litière malpropre. Le Fôrien, depuis son dernier mariage, n’avait plus pour son cheval les mêmes attentions, les mêmes soins. Notre homme se trouva un jour dans un danger pressant, et ne put en sortir. Il fut fait prisonnier, lui et son cheval, et ensuite on l’obligea à soigner l’animal. Dès lors le Fôrien nettoyait et pansait parfaitement le cheval, et vannait la nourriture avant de la lui donner. Un beau jour le quadrupède dit à son ancien maître : « Voilà la récompense de qui néglige son cheval. » L’homme épouvanté demeura immobile, et le cheval reprit : « Ne crains rien ; il n’y a pas de mal. Veux-tu me promettre, si je te rends la liberté, d’avoir toujours pour moi les soins que tu me donnes aujourd’hui ? — Je te le promets. — Eh bien ! enlève mes liens ; monte sur moi... et sois tranquille. »

Le Fôrien détache le cheval et l’enfourche.

Le maître de la maison, informé presque aussitôt de l’évasion de ses deux prisonniers, part à leur poursuite avec plusieurs cavaliers ; les fuyards leur échappent ; les poursuivants en furent pour les frais de leur course. Les habitants du Dârfour ont des milliers d’histoires et de rêveries pareilles.

Les Témourkeh ont des croyances d’une autre espèce. Ainsi, ils croient que lorsqu’un d’eux meurt, il sort trois jours après de son tombeau, se transporte dans un autre pays que celui où il est mort, et qu’il y épouse une nouvelle femme. Les Maçâlît pensent que chacun d’eux, après sa mort, passe dans le corps d’un animal, d’une hyène par exemple, ou d’un matou. Cette foi ridicule en la métempsycose n’admet chez eux aucun doute.

Les chevaux du Ouadây et du Dârfour varient beaucoup de valeur et de qualités. Chez les Arabes qui entourent ces deux États, les chevaux sont supérieurs en beauté et en race. Généralement, au Ouadây, les chevaux sont de taille peu élevée, et ressemblent assez à ceux qu’on nomme en Égypte syçâniât, sortes de petits bidets que montent les enfants des grands. Les Ouadayens appellent ces chevaux djerkélyeh, c’est-à-dire qui tiennent l’amble (rahouân). Ces chevaux marchent beau, et ils ont le pas tellement vite et d’aplomb, qu’aucun autre cheval ne peut les suivre, qu’en un jour ils parcourent aisément un trajet ordinaire de deux jours. J’ai eu un djerkélyeh, et je faisais souvent avec lui le voyage de Ouârah au Botayha. Aucun autre cheval ne pouvait aller de pair avec lui. Mon père eut aussi une de ces montures.

Les Fôriens distinguent dans les chevaux certaines conditions qu’ils recherchent et certaines dispositions qu’ils réprouvent. Ainsi, ils aiment le pelage roux clair, l’étoile blanche au front et les trois balzanes. Lorsque la jambe antérieure droite est sans balzane, ils caractérisent le cheval par le nom de matloûk el-yémîn rkoûb es- salâtyn, libre de la droite, monture des sultans. Si la jambe antérieure gauche est sans balzane, ils le caractérisent par la dénomination de matloûk el-chemâl rkoûb el-ridjâl, libre de gauche, monture des braves. Mais le cheval qui a l’étoile blanche au front et les quatre balzanes est dit mouhaddjel el-arbaah djoullâb el-menfaah, balzané des quatre, portant bonheur. Dans des vers en arabe, à l’éloge d’un sultan, un poëte fôrien a dit :

« Il va sortir de son palais ; on lui apprête son coursier, enfant d’une mère pur sang,

« Coursier aux quatre balzanes, et dont la cinquième marque blanche est au front.

« Il vient au camp, et il modère l’ardeur de son coursier.

« Prince illustre ! Les mères des hommes, comparées à la sienne, ne sont que des esclaves ; la sienne seule est d’un sang libre et noble. »

Le cheval sans balzanes est appelé tôto. Ce nom se trouve dans des vers composés à la louange de l’Ab-cheykh Mohammed-Kourra :

« Il va sortir ; on lui sangle son tôto ;

« Les trompettes retentissent, les maûgueh poussent de grands cris.

« Criez, célébrez le héros.

« Les hommes de Doouei_n_[182] se sont assemblés en foule autour de lui.

« Kourra, sans le secours de l’injustice,

« A su inspirer la crainte et le respect[183]. »

Après la robe roux clair, les Fôriens recherchent et aiment dans les chevaux la couleur alezan foncé, puis l’alezan doré, et enfin le pommelé bleuâtre. Quant aux blancs purs ou à peu près, personne ne les estime ; on ne trouve à les vendre qu’aux individus qui n’ont pas le moyen d’en acheter d’autres. Cette répugnance tient à ce que l’on croit que les chevaux à robe blanche ne voient pas au milieu du combat, et l’expérience semble avoir justifié cette croyance. Je me rappelle à ce sujet ces deux vers :

« Au nom du Ciel, écartez les chevaux blancs ; jamais ne venez avec eux en bataille.

« Ne savez-vous donc pas ce qu’on a dit ? On a dit qu’au milieu des combats ils sont aveugles. »

Les vers que nous avons cités tout à l’heure à la louange du sultan et à la louange de Kourra, ne sont pas selon les règles métriques et grammaticales arabes. Toutefois, ils ont une certaine cadence rhythmique qui rappelle les formes et les principes de la versification. Les poëtes qui composent ces espèces de vers les improvisent, et n’ont aucune connaissance de la prosodie ; souvent ils se livrent à des luttes poétiques dans lesquelles chacun d’eux s’efforce de surpasser les autres en verve et en couleur.

Ces luttes ont ordinairement un motif d’intérêt. Toutes les fois que le sultan monte à cheval et sort, il est précédé immédiatement de deux poëtes qui à tour de rôle récitent chacun un vers à l’éloge du prince. Ceux de ces poëtes qui prétendent au talent poétique s’étudient à acquérir une certaine facilité rhythmique, s’exercent à trouver impromptu de poétiques images, des saillies spirituelles, et par conséquent à plaire au sultan et à l’émouvoir. Ceux qui montrent une certaine supériorité sont préférés et sont admis à improviser devant le prince, dont ils reçoivent alors des dons et des récompenses, selon le temps qu’ils l’ont accompagné et le nombre de fois qu’ils l’ont régalé de leurs rimes. Ces poëtes sont presque toujours des Arabes nomades. On ne voit pour ainsi dire pas de Fôriens qui aient assez d’inspiration et de sens du rhythme pour être admis comme poëtes du sultan[184].

Les vers que composent parfois certains ulémas qui se trouvent au Dârfour, sont toujours accueillis avec empressement, applaudis et vantés des courtisans, si le prince régnant a quelque teinture de connaissances littéraires ; mais s’il est ignorant, il se contente des vers que lui débitent les poëtes ambulants arabes qui l’accompagnent dans les cérémonies publiques ou dans ses excursions ; il ne s’informe pas s’il y a au monde d’autres versificateurs ; il n’en prend nul souci.

Il est certains mouvements des chevaux dont les Fôriens tirent augure. Ainsi, en campagne, si quelques chevaux étendent en avant les jambes antérieures, comme par une sorte de pandiculation, c’est présage de victoire. Si au contraire on en voit tendre et porter en arrière les jambes postérieures, c’est signe de déroute. Les Fôriens ont une foi sans réserve dans ces indications ominiques.

Voici une petite aventure qui eut lieu sous le règne de Tyrâb, sultan du Dârfour.

Ce prince avait pris en amitié un faguyh appelé Moûça-Taghâouys, remarquable par l’à-propos et le piquant de ses réparties, par la fécondité et l’aisance de sa conversation.

Le faguyh Moûça suivit Tyrâb dans l’expédition du Kordofâl. Le détachement de troupes dans lequel était Moûça fut mis en déroute dans une rencontre. Le faguyh montait alors un cheval à grandes taches blanches et noires. Craignant de tomber entre les mains des ennemis, qui peut-être, à l’allure remarquable du cheval et à son harnachement, croiraient avoir à capturer dans le cavalier un personnage important du Dârfour, le faguyh mit pied à terre, s’enfuit et échappa au danger. Le cheval aussi prit la fuite ; il arriva au camp de Tyrâb ; on le saisit et on le conduisit au sultan. « Voilà, dit-on au prince, le cheval de Moûça. Il paraît que le faguyh a été tué, puisque le cheval s’est enfui. » Tyrâb, tout ému, déplora le malheur du faguyh ; ensuite il ordonna d’attacher le cheval avec les siens, en attendant plus ample nouvelle.

A une heure ou deux après le coucher du soleil, Moûça rentre au camp. Il se rend de suite auprès du sultan. Tyrâb, surpris et content de le revoir, lui demande ce qui lui est arrivé. « Hier, dit Moûça, j’ai souffert et vu dans le combat tout ce qu’on peut imaginer d’affreux et de terrible. Mon cheval blanc et noir a été tué, et si la main de Dieu même ne m’eût protégé, j’étais tué aussi. » Tyrâb sourit à ce détour de malice, mais ne laissa pas apercevoir qu’il savait le secret de l’histoire. « Ce n’est rien que cela, mon cher Moûça, dit le sultan. Je te rendrai tout ce que tu as perdu ; tu as montré trop de courage pour que je me permette de te laisser aller à pied. »

Le lendemain matin, Moûça vient revoir Tyrâb. Le prince s’informe de la santé de son faguyh et le prie ensuite de lui donner les détails de la bataille. Moûça débita son récit, et ne manqua pas de répéter ce qu’il avait déjà raconté sur les dangers qu’il avait courus. Alors le sultan dit à ceux qui l’entouraient : « Donnez de suite un de mes chevaux au faguyh Moûça. » Tyrâb avait ordonné à l’avance que lorsqu’il demanderait un cheval pour le faguyh, on amenât le cheval blanc-noir. On amène donc le cheval... Moûça le reconnaît, et, tout ébahi, il crie au coursier : « Tudieu ! animal ! tu ressuscites avant le jour de la résurrection ? » Et le sultan et l’assemblée partirent d’un bruyant éclat de rire.

Moûça avait son franc-parler auprès de Tyrâb, et ne ménageait, dans ses conversations avec le prince, aucun des grands du pays. Aussi, tous faisaient force cadeaux et force présents au malin et dangereux faguyh ; celui qui manquait à cette sorte de devoir, en était bientôt puni par les traits méchants dont le faguyh l’accablait auprès du sultan. Moûça était craint et cajolé de tous[185].

Les Fôriens exagèrent de beaucoup les qualités et la valeur de leurs chevaux, ils attachent une grande importance à certains signes provenant de la couleur ou des taches de la robe, ou de la position et du nombre des endroits du pelage dans lesquels le poil se contourne en forme de petite rosace. Il est hors d’utilité de rapporter ici toutes les interprétations qu’ils font de ces signes pour l’appréciation des défauts ou des mérites des chevaux. Ils ont aussi sur ces animaux une foule de vers et d’anecdotes interminables.

Au Ouadây, les habitudes et les formes de tactique sont à peu près les mêmes qu’au Dârfour. Nous nous dispenserons donc d’entrer à cet égard dans de nouveaux détails, qui ne seraient que des répétitions oiseuses. Nous ferons remarquer seulement que les Ouadayens sont moins recherchés que les Fôriens dans leurs vêtements de guerre, dans les harnachements et appareils de leur cavalerie, dans les kerguel ou plaques métalliques qu’ils suspendent sur le front des chevaux, etc. Une différence à noter encore entre les Ouadayens et les Fôriens, c’est que les Ouadayens ne chantent jamais ni avant ni pendant le combat. Ils considèrent les chants de batailles comme des puérilités. Au lieu de cela, ils ont le son des trompettes droites et longues (tubæ des Romains), que font retentir les kabartou, et le bruit étourdissant du tikjil ou tambourin.

Les Fertyt ou habitants du Dâr-Fertyt n’ont pas de chevaux ; en animaux domestiques, ils n’ont guère que des bœufs : encore n’en trouve-t-on en abondance que chez quelques-unes de leurs tribus, telle que la tribu des Djengueh dont nous avons déjà parlé. Dans leurs courses et leurs voyages, les Fertyt, n’ayant pas de bêtes de somme, font transporter leurs bagages par les femmes. Elles réunissent ces bagages en paquets ou en ballots, qu’elles chargent sur leurs têtes.

En voyage, ou en campagne, ou au combat, les Fertyt portent leur roi sur un koursy, ou espèce de tabouret en ébène. Ils s’alternent et se relayent quatre par quatre ; le koursy est toujours tenu à hauteur de l’épaule par les porteurs. En bataille, si les Fertyt sont vaincus, les quatre porteurs du mélik déposent Sa Majesté à terre et se sauvent ; Sa Majesté doit rester et reste là où on l’a placée. Car, au Soudan, jamais un roi ne doit fuir, même lorsque ses soldats sont en déroute complète ; un roi, en cas de défaite générale, descend de cheval, ou bien on le pose par terre, s’il est porté à bras comme chez les Fertyt, et il demeure en place ; s’il fuyait, il serait déshonoré.

Il est encore d’usage antique au Soudan, que dans les guerres, jamais le prince qui se trouve enveloppé dans une déroute, ne soit tué par l’ennemi, à moins que ce soit par hasard et dans la mêlée ; s’il est trouvé à terre et arrêté en place, on l’épargne. Il n’y a que des gens sans aveu et du bas peuple, qui parfois osent se permettre de le tuer ; s’il est aperçu d’abord par des gens même de condition ordinaire, il est toujours respecté. Le prince que l’on fait ainsi prisonnier, est conduit aussitôt au prince victorieux, qui l’accueille avec bienveillance, lui rend les honneurs dus à la majesté royale, et lui assigne pour quelques jours une place dans le camp, afin de traiter immédiatement des conventions à régler. Dès que les stipulations sont consenties, on renvoie le prince vaincu, et en l’entourant de tous les égards que comporte son rang.

On laisse aussi la vie sauve aux câdis et aux ulémas qu’on prend dans une bataille, aux maûgueh, aux individus qui battent du tambourin et des timbales devant les sultans. Tous ces prisonniers ne sont ni tués ni vendus par l’ennemi ; on les met en liberté et on les renvoie dans leur pays. De même quand un roi fertyt est pris, on le traite avec honneur et on le renvoie chez lui. Ces lois de la guerre sont observées de temps immémorial au Soudan.

On ne tue pas non plus un prisonnier ordinaire, à moins qu’il ne soit reconnu coupable de meurtre particulier, de tentatives ou de projets de trahison, après qu’il a été pris, ou bien encore si on l’entend injurier, invectiver, ou dénigrer ses vainqueurs.

Lorsqu’un sultan tombe au pouvoir des ennemis, on lui enlève tout, ministres, visirs, officiers, chevaux, armes, chameaux. Ensuite, on lui recompose un nouvel entourage d’officiers, de serviteurs, choisis parmi les troupes victorieuses, et par conséquent qu’il ne connaît pas ; ce sont eux qui reconduiront l’illustre prisonnier dans ses États. Si les femmes du sultan vaincu ont été la proie des vainqueurs, on ne les lui rend jamais ; elles sont emmenées captives. Ensuite, elles sont déposées dans une demeure convenable où elles sont entretenues aux frais de l’État. Quant à celles qui étaient esclaves ou concubines le sultan vainqueur en dispose à son gré ; il les vend, ou les donne, ou se les réserve pour son harem.

Lorsque Sâboûn se fut rendu maître d’une grande partie du Bâguirmeh, il fit vendre, comme esclaves, un nombre considérable de femmes et d’enfants. Il voulait, par ce châtiment exemplaire, disait-il, punir les Bâguirmiens d’avoir partagé l’impiété et l’irréligion de leur sultan. (Une telle conduite serait, sous tout autre prétexte, un crime aux yeux de l’islamisme. Mais comme Sâboûn voulait alors venger la religion qu’il croyait outragée par les Bâguirmiens, le droit des gens devait céder, et une correction violente devenait un fait légitime)[186]. Les femmes du sultan bâguirmien eurent le même sort ; Sâboûn s’en réserva quelques- unes et donna les autres[187].

[Note 182 : Voy. note 57.]

[Note 183 : Voy. note 58.]

[Note 184 : Voy. note 59.]

[Note 185 : Voy. note 60.]

[Note 186 : Explication verbale reçue du cheykh.]

[Note 187 : Voy. note 61.]

=CHAPITRE XIII.=

Différences et analogies dans les habitudes du Dârfour et du Ouadây. — Chasses aux esclaves par les Fôriens. — Salatyeh ou lance de permission de chasse. — Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute ou se réunit une ghazoua ou ghazia. — Sultan ou chef de chasse. — Partage des esclaves. — Procédé de répartition des captures. — Attentions pour le sultan de la chasse. — Prise d’une station ou d’un village. — Acceptation de tribus au nombre des protégés du Dârfour, et exclusion. — Réserves de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses annuelles. — Cas de maladie ou de mort d’un sultan de chasse. — Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte d’être vendus aux Arabes. — L’esclavage est permis par l’islamisme. — Procédé des Ouadayens pour les chasses. — Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus entre proches parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler l’ébène.

Au Ouadây et au Dârfour, il est certaines habitudes qui diffèrent et d’autres qui se ressemblent.

Les Ouadayens portent des vêtements larges et amples, analogues aux vêtements des femmes égyptiennes, appelés beddâouyeh, sorte de grand tâub ou pallium en forme de chemise. Les Fôriens n’ont que des vêtements de moyenne ampleur, analogues aux eireh ou blouses des sâïs ou grooms d’Égypte. Cependant les étoffes dont on fait les habits au Ouadây sont extrêmement étroites. Le lé n’a guère que deux pouces de large. Au Dârfour, les étoffes employées ont au moins une coudée en largeur.

Dans les revues des troupes, les Ouadayens de distinction portent toujours de gros turbans qui rappellent ceux des anciens ghouzz ou mamelouks d’Égypte. Les Fôriens, aux revues, n’ont pour coiffure que le tarboûch ou calotte rouge.

Les habitants du Dârfour ont un certain luxe et un certain appareil pour leurs vêtements de guerre, les selles de leur cavalerie, le harnachement des chevaux. Au Ouadây, cet apparat est rigoureusement défendu, et les vizirs même n’ont que de simples selles couvertes de cuir rouge.

Les Ouadayens ont derrière chaque oreille, près de la nuque, un daûmah ou renflement artificiel, ce qui, pour eux, est le signe irrécusable du courage. Les Fôriens, au contraire, n’attachent aucune importance à ces protubérances.

Au Dârfour, les hautes fonctions de l’État sont à vie ; au Ouadây, elles sont annuelles.

Les ghazoua ou expéditions pour les chasses aux esclaves, dans le Dâr- Fertyt et le Dâr-el-Djénâkhérah, s’exécutent d’une manière différente par les Fôriens et par les Ouadayens. Au Dâr-Séleîh, le sultan envoie pour ces chasses, un aguyd de sa part, avec une troupe désignée à l’avance et qui, à elle seule, fait l’expédition, sans s’adjoindre qui que ce soit d’étranger. Au Dârfour, on procède différemment.

Tout Fôrien, même un simple particulier, qui se sent capable de conduire une ghazoua, demande une salatyeh ; et s’il l’obtient, il se met en route avec le plus d’individus qu’il peut ramasser et réunir de toutes parts. Voici comment se prépare et s’exécute une ghazia ou ghazoua complète.

Celui qui peut faire un présent au sultan et qui a quelque ami ou protecteur qui le soutienne et le protége auprès du prince, va au Fâcher avec son présent, dans les premiers jours de l’été, quelque temps avant l’arrivée des pluies. Le mieux qu’il convienne d’offrir au sultan, comme don, est un cheval tout bridé et sellé et un esclave qui le conduit. Si le prince agrée le présent et permet de faire l’expédition qui lui est demandée, il donne au solliciteur, en signe d’autorisation, une salatyeh, c’est-à-dire une grande lance, et il délivre un permis d’excursion conçu par exemple dans les termes suivants :

« De par le Grand Sultan, refuge et appui de tous, gloire de tous les rois arabes et non arabes, maître du cou de toutes les Nations, souverain des deux terres et des deux mers, serviteur des deux Villes saintes, mettant son espérance dans le Dieu de justice et de longanimité, le Sultan Mohammed-Fadhl le Victorieux, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Guerriers, Chartay, Damleg, et Chefs de nos armées.

« Nous, Sultan, favorisé de Dieu, soutenu par sa grâce spéciale, sultan victorieux, avons gratifié de nos faveurs et de notre bienveillance, un tel fils d’un tel, et lui avons donné une salatyeh pour conduire une expédition dans le Dâr-Fertyt, et faire une ghazoua dans la direction de telle tribu. Tous ceux qui l’accompagneront dans son entreprise, grands ou petits, sont à l’abri de toute incrimination ou de tous reproches de notre part. En foi de quoi, le présent firman est émané de notre sublime générosité et de nos nobles bontés. Loin, loin toute opposition, tout acte de malveillance contre ce mandat. Et nous avons recommandé au porteur de ce permis, d’user d’égards et de justice envers tous ceux qui suivront cette expédition, de se conduire avec l’équité et la modération qu’inspire la crainte de Dieu, pour ce qui lui reviendra des esclaves capturés. Et salut. »

Muni d’un firman ou permis de ce genre et de la salatyeh qui confère l’autorité de chef d’une ghazoua, le solliciteur sort de la demeure du sultan, et accompagné d’un ou de deux serviteurs, se poste sur la grande place du Fâcher. Là, il s’accroupit sur un tapis qu’on lui étale par terre, et on place en face la lance ou salatyeh. Un domestique bat alors du tambourin. On accourt de tous côtés auprès du chef de la ghazoua qui va se préparer, on se presse autour de lui, et il donne connaissance du firman qu’il vient d’obtenir.

A la nouvelle de l’expédition, les marchands se présentent avec des étoffes de toiles pour vêtements. Le chef de la ghazoua en achète autant qu’il croit en devoir acheter, selon le profit présumé de son entreprise ; ces achats sont toujours à crédit. Les limites des prix varient suivant certaines circonstances. Ainsi, lorsque le marchand veut accompagner l’expédition, et que la quantité des objets qu’il a vendus ne vaut, par exemple, qu’un esclave au Fâcher, le chef de la ghazoua conclut l’achat de ces objets à cinq ou six esclaves, mais qu’il livrera au marchand dans le Dâr-Fertyt même. Si au contraire le marchand ne se soucie pas de suivre l’expédition, et préfère être payé au retour de la ghazoua, alors les objets sont achetés seulement au prix de deux ou trois esclaves. Après que les conditions du marché sont acceptées, le maître de la salatyeh donne par écrit au marchand une reconnaissance ou billet. Il arrête ainsi et régularise ses arrangements avec tous ceux dont il prend des marchandises. De cette manière, il rassemble des étoffes, des vêtements, et aussi des chevaux, des chameaux, des ânes, etc.

Il y a des chefs de chasses qui contractent ainsi des engagements pour plus de cinq à six cents esclaves. Mais tout cela est en raison de la confiance qu’inspire l’expéditionnaire ou maître de la salatyeh, et selon ce qu’on lui connaît de résolution et d’habileté.

Pendant le temps qu’exigent ces préliminaires de départ, plusieurs individus viennent s’associer au conducteur de l’expédition. Alors il fait transcrire un certain nombre de copies de son firman, et en remet une à chacun de ces individus ; à chacun aussi il remet, pour le voyage, ou un cheval ou un chameau.

Ensuite, il désigne, à ces premiers compagnons de chasse, la route qu’ils ont à prendre. Il les divise, pour le départ, en une dizaine d’escouades dont chacune a son chef particulier et suit la route qui lui a été fixée. Le rendez-vous général est toujours au delà des frontières sud du Dârfour. Le chef expéditionnaire part aussi par une route différente de celles que prennent les escouades.

Chaque chef d’escouade, en passant par un village ou un bourg, fait battre du tambourin, rassemble ainsi les habitants du pays, leur communique le contenu du firman du sultan, leur indique ensuite les conditions offertes par l’entrepreneur de la chasse à ceux qui suivront son excursion, et promet, par exemple, que le propriétaire de la salatyeh ne prendra pour lui, à la première djébâyeh (ou première répartition et distribution de la première chasse), que le tiers des esclaves que chaque chasseur aura pu atteindre, et, à la seconde djébâyeh, le quart. Généralement, un certain nombre de jeunes Fôriens, surtout de familles pauvres, s’adjoignent à la troupe expéditionnaire.

Le maître de la salatyeh, dans sa route, s’arrête de la même manière dans tous les pays qu’il rencontre, y fait connaître le contenu de son firman, et annonce ses conditions de répartition des esclaves entre lui et ceux qui le suivront. Il arrive de cette façon avec ses chevaux, ses chameaux, etc., à son pays natal, où il reste quelques jours pour se reposer.

Ensuite, il part pour le lieu du rendez-vous général. Une fois qu’il y est arrivé, il prend le titre de sultan, se compose un cortége, une sorte de cour avec ceux auxquels il a délivré les copies du firman, et qu’il a chargés de rassembler autant de compagnons d’expédition qu’il leur serait possible. Il y a de ces sultans de ghazoua qui alors se trouvent à la tête de neuf à dix mille individus, et même plus encore.

Le sultan distribue immédiatement les fonctions de sa cour (et se constitue un corps d’officiers auxquels il assigne les titres et les devoirs des fonctionnaires et officiers qui composent la cour et l’entourage du véritable sultan, du souverain du Dârfour). Cela fait, le chef de la ghazoua est reconnu et appelé sultan par toute l’expédition. Il donne des vêtements à sa troupe ou garde particulière, lui distribue ce qu’il a de chameaux, d’ânes, de chevaux.

Souvent, d’autres individus viennent d’eux-mêmes et sans avoir été recrutés par les chefs d’escouades, s’unir à la Chasse, amenant avec eux leurs chevaux, leurs chameaux et un plus ou moins grand nombre d’amis et de connaissances. Mais tous, sans exception, sont aux ordres du sultan d’expédition, qui désormais a sur tous une autorité souveraine et absolue. Sa parole, ses ordres, ses volontés font loi, et il conserve cette puissance jusqu’à ce que, au retour de l’expédition, il soit rentré dans le lieu même où il a été revêtu du titre de sultan.

Quant à la répartition des produits de la chasse, les règles sont fixées et connues.

Tous les esclaves pris sans résistance et sans combat sont pour le sultan de l’expédition ; il en est de même des esclaves qu’à son passage les mekk fertyt ou rois fertyt des provinces adjointes lui donnent en cadeaux.

Une fois que l’expédition est en chasse, elle pousse ses courses et ses captures aussi loin qu’il lui est possible. Quand elle est parvenue au terme qu’elle voulait atteindre, le sultan, à la nuit, fait annoncer par un maûgueh crieur, que la djébâyeh ou répartition aura lieu le lendemain matin. Cette répartition s’opère de la manière suivante.

Le sultan fait planter et dresser un zérybeh ou clôture circulaire à deux issues. Les gens de la ghazoua viennent à la pointe du jour, chacun avec ce qu’il a attrapé d’esclaves. Si le nombre de ces esclaves est considérable, le sultan, selon qu’il est exagéré ou modéré dans ses prétentions de partage, prend une quote-part plus ou moins forte. Si le sultan est raisonnable dans ses exigences, il se contente, même lorsque le butin est abondant, de prendre un tiers. S’il a des prétentions par trop ambitieuses, il prend moitié.

Le zérybeh dressé pour la répartition est en branches d’arbres épineux, avec deux ouvertures opposées (à la manière de celui que représente la figure 1). Des serviteurs ou gens de la suite du sultan de la ghazoua se postent aux deux issues, et le sultan est accroupi au milieu du zérybeh. Tous les individus de l’expédition amènent ce qu’ils ont capturé d’esclaves, et chaque propriétaire, à tour de rôle, les introduit dans l’enceinte. Lorsqu’il entre, on écrit son nom et le nombre d’esclaves qu’il a avec lui. S’il en a deux, le sultan expéditionnaire en prend un, mais toujours le meilleur ; l’autre reste à son propriétaire et sort avec lui par la porte opposée à celle par laquelle il est entré. On délivre au maître un papier certifiant qu’il ne doit plus rien au sultan, c’est-à-dire qu’il a subi la loi du partage.

Cette cérémonie se répète indistinctement pour tous ceux qui ont fait capture, dût la djébâyeh durer dix jours et même un mois.

L’individu qui n’a pu enlever qu’un seul esclave attend à part jusqu’à ce que se présente un autre individu qui n’ait également qu’un esclave. Alors le sultan prend un des deux esclaves et laisse l’autre en propriété commune aux deux propriétaires. Nous supposons ici que le sultan s’est réservé le droit de prendre la moitié des captures. Quel que soit le lot que le sultan s’adjuge, il le garde dans le zérybeh.

Après le partage terminé, le maître de la salatyeh appelle ceux envers lesquels il a contracté des dettes et auxquels il a promis de s’acquitter à la première djébâyeh dans le Dâr-Fertyt. Il rembourse ce qu’il doit, et dès le lendemain il se remet en route dans une direction nouvelle et en se rapprochant du Dârfour. Il commence une autre chasse. On la poursuit, on enlève, on pille tout ce qu’on rencontre, jusqu’à ce qu’on se trouve à environ un jour de marche des frontières du Dârfour. Alors le sultan fait procéder à la seconde djébâyeh. S’il n’est pas trop exigeant, il ne prend de chaque expéditionnaire que le quart des esclaves capturés ; sinon, il prend le tiers et même la moitié.

Le conducteur en chef d’une chasse prélève sur la quantité des esclaves qui sont devenus sa propriété, ce qu’il doit livrer au sultan souverain, ce qu’il doit remettre en cadeaux aux grands qui l’ont aidé à obtenir sa salatyeh, et ce qu’il doit, à son retour, donner pour acquitter les dettes qu’il a contractées lors de son départ.

Pendant la chasse, le chef sultan a certains droits particuliers de préhension. Ainsi, tout esclave dont la possession est contestée entre deux ou plusieurs expéditionnaires, qui prétendent avoir pris cet esclave, appartient au sultan. Lui appartiennent encore tous les esclaves de ceux qui meurent dans l’expédition, s’il ne s’y trouve pas un parent qui en hérite immédiatement.

Le maître d’une salatyeh, lorsque l’excursion a été heureuse, en retire facilement de quoi donner au sultan ce qui est de droit royal, faire des présents aux courtisans qui l’ont favorisé, payer ses dettes, et avoir en surplus pour lui-même une centaine d’esclaves. Outre cela, les chevaux, les chameaux, les ânes et tous les harnachements et bagages qui ont pu être conservés et ramenés avec l’expédition, sont de droit la propriété du sultan expéditionnaire. Tous ceux à qui, lors du départ, il avait confié des montures, les lui rendent à leur retour. Ils ne doivent garder que les vêtements qu’ils ont reçus. Enfin chaque individu regagne son pays avec le butin que Dieu lui a fait la grâce de pouvoir enlever.

Le conducteur d’une chasse a toujours soin de traiter, plus avantageusement que les autres, les individus dont il s’est composé son cortége d’honneur et sa suite sultanienne ; car c’est par leur coopération qu’il a rassemblé la troupe d’expédition, et par conséquent c’est à eux qu’il est redevable des produits de la chasse. Parfois même il ne prélève rien sur leurs captures, ni dans la première répartition, ni dans la seconde. Ce sont eux encore qui veillent à la sûreté et à tous les besoins du sultan.

A chaque halte, ils font établir un abri pour lui et pour tout ce qui lui appartient ; de plus, ils ont toujours de leurs gens en avant-garde, afin de préparer le lieu de station du sultan pour chaque étape. C’est dans ce but que lors du départ du Dârfour ils emportent à dos d’animaux, des tiges ou cannes de doukhn, des pieux, etc., en quantité suffisante pour en construire chaque jour un enclos ou demeure au sultan. Lorsqu’on se remet en route, ils enlèvent cette construction, retirent de terre les cannes de doukhn, les pieux, chargent le tout sur les bêtes de transport, chameaux ou ânes, et à la halte suivante ils recommencent de même. En un mot, Sa Majesté chasseresse doit la considération, la puissance, l’autorité dont elle jouit, à ceux dont elle s’est fait un entourage particulier, et qui d’ailleurs le servent et le respectent comme les grands de l’État servent et respectent le sultan souverain au Fâcher.

Le chef d’une ghazoua a encore à sa suite des maûgueh ou bouffons, et des individus qui se sont volontairement attachés à lui avec la fonction de falganâouï. Il se choisit aussi, et se désigne, pour compléter sa cour ambulante, un roi des kôrkoa, un roi des korayât, un roi du Soûm- in-dogolah, un Abadyma, un Tékényâouï, un Ab-cheykh, etc. Ces grands, attachés au sultan de l’expédition, s’occupent des provisions et vivres de leur maître, se chargent de le pourvoir de ce qui lui est nécessaire, car au départ on ne se munit pas ordinairement de provisions qui puissent suffire jusqu’au retour. Aussi, lorsque l’expédition arrive sur le territoire des provinces adjointes, elle s’y munit de vivres. Chaque roi de ces provinces rassemble autant de provisions qu’il lui est possible, et les vend à la troupe en voyage. Il donne également en cadeau un certain nombre d’esclaves au sultan et aux gens du cortége. Le sultan, à son tour, fait présent d’habits au roi et aux individus de la suite du roi.

Lorsqu’une expédition cerne une station ou un village des Fertyt, et que les habitants se soumettent sans résistance, le sultan en garde le chef comme prisonnier, le traite avec honneur, lui donne un habit, puis le renvoie à ses subordonnés. Mais le sultan prend parmi eux ce qu’il y a d’hommes, de jeunes gens, de filles, de femmes encore jeunes, en fait son profit, et ne laisse absolument que les vieillards et ceux qui ne lui paraissent pas en état de supporter la fatigue du voyage ou de servir comme esclaves, ou qui ne pourraient être avantageusement vendus.

Au sultan expéditionnaire appartiennent encore, sans partage, les denguyeh, les fekk-el-djébâl et les hâmel. On distingue par le premier de ces noms, les individus rencontrés et pris sans résistance dans les bois ou sur les chemins. Les fekk-el-djébâl sont ceux qu’on a bloqués sur une montagne, et qui se sont rendus à discrétion sans avoir essayé de se défendre. Les hâmel sont les esclaves, ayant été déjà la propriété d’un maître autre que les individus faisant partie d’une salatyeh, et qui se sont échappés.

Le conducteur d’une chasse a le droit, comme sultan, de recevoir au nombre des tribus alliées, ou provinces adjointes, les villages ou stations de Fertyt qui désirent s’attacher au Dârfour à titre de tributaires. (Les tribus fertyt qui s’engagent à ce genre de soumission, se mettent par là à l’abri des incursions déprédatrices qui tous les ans viennent les bouleverser et leur enlever des esclaves.) Le sultan peut encore annuler le privilége de protection précédemment accordé à une peuplade, à un village, dans le cas où cette peuplade ou ce village s’est rendu coupable de trahison ou de mauvaise foi envers le chef de la salatyeh. Le sultan n’est point obligé, pour rompre ces alliances, de demander l’assentiment ou la permission d’aucune autorité. Il a toute liberté d’action, mais sous la condition de se conduire en cela avec justice et équité. (Une fois qu’il a prononcé l’exclusion de telle peuplade du nombre des alliés tributaires du Dârfour, il la traite en ennemie et en enlève ce qu’il y trouve d’individus à son gré.)

Le maître d’une salatyeh conserve sa puissance et l’exercice complet de ses prérogatives pendant toute la durée de l’expédition, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il ait remis le pied sur les frontières du Dârfour et que la troupe qui l’accompagnait se soit séparée. Chacun alors prend la route de son pays. Lors de cette séparation, si le sultan s’est conduit convenablement dans son expédition, c’est-à-dire dans les djébâyeh ou répartitions des captures, chacun fait son éloge, vante sa justice, et lui exprime le vœu de repartir l’année suivante avec lui pour une nouvelle chasse. Mais s’il s’est montré trop avide, infidèle à ses promesses, alors on rompt en visière avec lui ; il n’y a plus ni retenue ni modération, et ce n’est plus autour du sultan déchu qu’un concert général de malédictions et d’injures.

Pendant la durée de l’excursion, les officiers ou vizirs du sultan extra fôrien, et en général la troupe expéditionnaire, s’occupent, comme nous l’avons déjà indiqué, de pourvoir à la nourriture de leur maître ; et pour cela tous cherchent à découvrir les nids ou réserves où les Fertyt cachent leurs grains.

Se voyant constamment en butte aux chasses des Fôriens et des autres peuples voisins, les Fertyt ont imaginé de placer leurs réserves de grains sur les arbres ; ils les y cachent si habilement, qu’un voyageur qui ne serait pas prévenu n’en découvrirait pas une seule. Ils choisissent, pour établir ces cachettes, les arbres les plus touffus et les plus riches en rameaux. Ils en coupent un certain nombre de branches, qu’ils réunissent et lient solidement ensemble, de manière à former une sorte de plancher-claie, ou plan à claire-voie assez serré. Ils étalent ensuite sur ce plancher un lit de feuillage, et par-dessus un lit de bouttâb, c’est-à-dire de balles ou glumes des épis du doukhn. Cette balle conserve le grain, en le garantissant de l’humidité pendant et après l’époque des pluies.

Lorsque le plancher-claie est achevé, on arrange par-dessus une sorte de petite hutte conique en cannes de doukhn, et à laquelle on laisse d’abord le sommet ouvert afin de pouvoir introduire le grain. A mesure qu’on y accumule le grain, c’est-à-dire le doukhn, on tapisse de bouttâb les parois intérieurs de la hutte ; et après qu’elle est remplie, on en ferme l’ouverture. L’épaisseur du feuillage et l’entrecroisement serré des branches des arbres, dérobent au regard ces réserves aériennes ; il n’y a guère que ceux qui en connaissent l’emplacement qui sachent les retrouver. Le Dâr-Fertyt est d’ailleurs presque partout couvert de forêts peuplées d’arbres d’une grosseur monstrueuse et d’un branchage extraordinairement abondant.

Les Fertyt qui habitent les terres élevées, enfouissent leur grain ou doukhn dans des matmoûrah. Ce sont des fosses plus ou moins spacieuses et profondes qu’ils tapissent de bouttâb avant d’y déposer leurs récoltes pour les conserver. Les matmoûrah (ou, selon la forme du pluriel arabe, les matâmyr) sont de véritables silos pratiqués sur les terrains les plus hauts, et préservés ainsi de l’humidité donnée par l’infiltration des eaux des torrents ou des étangs que produisent les pluies.

Les Fôriens se creusent aussi des matmoûrah pour garder leurs grains. Mais les riches, et surtout les grands de l’État, construisent, pour y déposer leurs récoltes, des réserves spacieuses en cannes de doukhn ; ce sont d’assez vastes huttes, appelées au Dârfour dirgâyeh.

Certaines peuplades du Dâr-Fertyt établissent leurs demeures sur des arbres, et n’ont d’autres refuges ou stations que ces constructions singulières... Nous en parlerons tout à l’heure.

Tous les individus qui, chaque année, obtiennent des permis de chasse aux esclaves dans le Fertyt, ne dirigent pas leurs incursions sur un même point. Chacun a son itinéraire indiqué pour le départ et pour le retour. Cet itinéraire est spécifié dans le permis délivré par le sultan ; on y désigne quelles sont les peuplades sur lesquelles l’expéditionnaire, en allant et en revenant, peut conduire ses chasses et faire ses captures ; il lui est défendu de dépasser les limites qu’on lui a déterminées. Ces spécifications sont enregistrées, avec son nom, dans des états qui restent entre les mains du sultan.

Ces précautions ont pour but de prévenir tout désordre ; car, chaque année, le sultan délivre plus de soixante à soixante-dix salatyeh, dont les bénéficiaires partent tous à la même époque. Si l’on ne fixait pas les itinéraires, les troupes allant en chasses se rencontreraient souvent l’une l’autre, se battraient, et les Fertyt des contrées où auraient lieu les rencontres, devenant victimes de ces avides collisions, seraient probablement détruits en peu de temps. Il est rare que deux ou trois expéditions se croisent dans leurs courses.

Un appelé Ahmed Tiktik, qui commanda au moins une vingtaine de chasses, m’a raconté qu’une année il vit sept salatyeh ou expéditions à la fois. Alors elles choisirent parmi les sept chefs celui qui avait à sa suite le plus de monde, et le nommèrent sultan général des sept troupes, qui ensuite n’en firent plus qu’une. Cette année fut une époque remarquable et citée pendant longtemps. Ahmed Tiktik m’a assuré aussi avoir vu une fois un chef de salatyeh qui n’avait pas plus de quinze hommes d’expédition.

Dès qu’un individu qui a obtenu un firman de chasse est hors des confins du Dârfour et qu’il est reconnu sultan, il a, comme nous l’avons déjà dit, pleine liberté d’action et autorité absolue. Lors même qu’il fait mettre à mort quelqu’un de l’expédition, personne n’a le droit de lui en demander raison, eût-il même été injuste dans la condamnation.

Si le bénéficiaire d’une salatyeh meurt pendant l’excursion, tout ce qu’il a de butin, esclaves ou objets quelconques, et aussi tout ce qu’ont capturé les expéditionnaires, sans aucune exception, devient la propriété du sultan souverain. Aussitôt que le prince fôrien est informé de la mort du chef de la salatyeh, il envoie un émir attendre, sur la frontière méridionale du Dârfour, l’arrivée de la troupe qui a perdu son conducteur. Il en est de même si le sultan de la salatyeh a été tué par l’ennemi c’est-à-dire par les Fertyt, ou bien par quelqu’un de l’expédition. Alors encore, toutes les prises et captures reviennent au souverain, et nul expéditionnaire n’a le droit d’en rien retenir.

Lorsque le maître d’une chasse tombe malade pendant l’incursion et que sa maladie s’aggrave et devient dangereuse, il est de règle que la troupe élise un substitut du sultan, ou bien que les officiers ou vizirs de ce sultan se rassemblent en conseil et élisent un d’eux comme vicaire ou remplaçant du sultan malade ou mort. Il en est de même si le sultan a été tué dans une attaque.

Aussitôt que l’expédition qui a perdu son chef arrive sur les frontières du Dârfour, l’émir envoyé de la part du prince souverain s’empare de tout le butin de l’expédition, part pour le Fâcher, et livre la capture entière au sultan.

Il résulte de ces habitudes que tous les individus qui composent une chasse aux esclaves veillent avec le plus grand soin à la conservation de leur chef, l’éloignent du danger, et ne permettent jamais qu’il approche de trop près du lieu où il y a à craindre quelque résistance de la part des Fertyt attaqués. Mais il est clair que ces attentions des expéditionnaires pour leur sultan n’ont d’autre but que d’assurer à chacun la jouissance de ses profits de chasse.

Lorsque le sultan gouvernant le Dârfour meurt pendant que les salatyeh sont encore au Dâr-Fertyt, tout ce qu’elles ont pris devient la propriété du nouveau souverain. C’est une sorte de subvention qui lui est dévolue de droit à son avénement au pouvoir.

Les chasses amènent entre les mains des Fôriens une quantité considérable d’esclaves. Si ces esclaves arrivaient tous au Dârfour, le pays en serait encombré ; mais beaucoup d’entre eux meurent de maladie dans le voyage, ou sont tués. Ainsi, lorsqu’un esclave, homme ou femme, qui vient d’être pris, se résout à ne pas s’exposer aux fatigues et aux souffrances du voyage, et refuse de suivre ceux qui l’ont capturé, il s’assied par terre et dit à celui dont il est devenu la proie : « Kongorongo, c’est-à-dire : tuez-moi. » Et à l’instant on le tue à coups de bâton, en présence des autres esclaves, afin de les effrayer et de les déterminer à se soumettre à leurs maîtres. Nombre d’esclaves meurent de lassitude et d’épuisement dans la route ; d’autres meurent de diarrhées occasionnées par le changement de nourriture ; mais ceux qui succombent en plus grande quantité, ce sont les esclaves pris chez les Bendah et les Fârah ; ceux qui survivent le plus facilement sont ceux qui viennent du Dâr-Goula, du Dâr-Routou, du By_n_a et du Châla.

Certaines années, il se déclare des maladies épidémiques, telle que la dyssenterie, parmi les esclaves d’une expédition, et presque tous périssent dans le trajet du Dâr-Fertyt au Dârfour. Ainsi, des individus qui avaient une vingtaine d’esclaves n’en ramènent parfois au Dârfour que deux ou trois.

Beaucoup d’esclaves meurent aussi au Dârfour par suite du changement de climat et de nourriture ; mais les Fôriens qui soumettent leurs esclaves à un régime de vie raisonné et prévoyant, qui les traitent avec douceur et qui ont soin de les nourrir convenablement, de ne pas les charger de travaux trop pénibles et trop multipliés, en conservent la majeure partie. Les mougueddek ou esclaves qui, par un séjour de quelques années au Dârfour, se sont acclimatés et se sont habitués à la vie des Fôriens, se vendent à un prix bien plus élevé que les esclaves foutyr, c’est-à-dire qui sont amenés depuis peu de temps au Dârfour.

Mais quel qu’ait été le temps d’acclimatation des esclaves dans un pays, leur transport dans d’autres régions éloignées les expose toujours à des maladies dangereuses, ne fût-ce que par suite des fatigues des voyages. De plus, la tristesse s’empare d’eux, surtout s’ils craignent d’être vendus aux Arabes étrangers. Ils sont persuadés que ces Arabes manquant de viandes, viennent acheter des esclaves pour en manger la chair, en employer les cervelles à faire du savon, et le sang à teindre des étoffes en rouge. Cette croyance est profondément implantée dans l’esprit de tous les esclaves ; les Fôriens profitent de ces idées pour retenir par la crainte ceux qui sont indociles. Il suffit de menacer ces esclaves insoumis de les vendre aux djellâb, et de dire au plus revêche : « Je te vendrai aux blancs (aux Arabes), qui mangeront ta viande, teindront leurs draps avec ton sang, et feront du savon avec ta cervelle. » Et l’esclave, épouvanté, rentre dans le devoir et s’assouplit.

Cette croyance ne s’efface de l’esprit des esclaves que lorsqu’ils sont arrivés chez les Arabes, y ont vécu un certain temps, et n’ont rien vu qui vérifie leurs appréhensions. Mais pendant toute la durée des voyages, la crainte les agite, les tient continuellement en émoi. A cela s’ajoutent les fatigues excessives de la marche, les tourments de la chaleur ou du froid dans les déserts ; ce sont pour eux autant de causes de maladies et de mort. Aussi, ils succombent par milliers. Dans le nombre de ceux que l’on conduit, par exemple, en Égypte, il n’y arrive que ceux qui ont le plus de force et de vigueur, ou bien le plus de bonheur.

J’ai vu des djellâb, des voyageurs partir du Ouadây avec une centaine d’esclaves, et les perdre tous en route par le froid ; d’autres partir avec trois cents esclaves, et les laisser en chemin morts de chaleur et de soif ; d’autres partir aussi avec des troupes considérables d’esclaves, et n’en pas perdre un seul. Tout cela dépend de la volonté du Tout-Puissant.

Notre Loi sainte permet la vente et l’exportation des esclaves, mais à la condition expresse et absolue d’agir en cela avec le sentiment de la crainte de Dieu, sentiment qui doit être le motif inspirateur et le guide de toutes nos actions.

Je dis que le commerce des esclaves est permis, et voici par quelles raisons il est justifié. Dieu a commandé à son Prophète, le prophète de l’islamisme, d’annoncer la Loi divine aux hommes, de les appeler à croire au vrai Dieu, et d’employer la force des armes afin de contraindre les mécréants à embrasser la vraie foi. Selon la parole de Dieu même, la guerre est la voie légitime et sainte pour entraîner les hommes à la religion ; car dès que les infidèles sentiront les armes de l’islamisme, dès qu’ils verront leur puissance humiliée, abattue, leurs familles emmenées en esclavage, ils désireront entrer dans la voie droite, et songeront à conserver ainsi leurs personnes et leurs biens. S’ils résistent, s’ils s’opiniâtrent dans leur infidélité, il faut marcher en armes contre eux. Toutefois, avant de tenter ce moyen extrême, il est nécessaire de les inviter à se soumettre à la Loi islamique, de les avertir plusieurs fois des malheurs que doit leur attirer leur incrédulité. Telle fut la conduite de notre saint Prophète envers les Corayschides qui refusaient de croire à sa parole.

Mais le Prophète a aussi autorisé le rachat des prisonniers, d’après ces paroles du coran : « Après les combats, vous pouvez donner la liberté aux prisonniers, ou bien accepter leur rançon, afin d’arrêter plus vite les calamités de la guerre. Pour ceux qui repoussent opiniâtrément ma Loi, qui rejettent la religion de l’Islâm, offrez-leur encore le choix entre la guerre et l’obligation d’un impôt annuel pour acheter et garantir leur sécurité, leur vie. S’ils préfèrent la guerre, s’ils lèvent les armes contre vous, quiconque d’entre eux sera fait captif, sera vendu. »

Cependant, tous les hommes sont égaux comme enfants d’Adam ; il n’y a de différence entre eux qu’en ce que les uns ont la vraie foi, c’est-à-dire la foi islamique, les autres une foi différente, c’est-à-dire une foi erronée.

Les habitants du Soudan musulman, dans leurs incursions contre les idolâtres, n’observent point ce que prescrit la parole de Dieu, n’appellent jamais ces idolâtres, avant de les attaquer, à embrasser l’islamisme. Ils se jettent à l’improviste sur les tribus des Fertyt, des Djénâkhérah, etc., et, sans préliminaires, sans appel à la foi, sans essais pacifiques de prosélytisme, ils les assaillent, les combattent, les prennent comme esclaves, et ensuite les vendent. Mais le fait de capture une fois accompli, comme ces peuplades sont idolâtres, la vente de tous ceux que des musulmans leur ont enlevés est licite et justifiée par la religion.

Celui qui a acquis un esclave, femme ou homme, doit se conduire envers cet esclave selon les principes de la justice et de la religion. Il doit se garder d’exiger de son esclave des travaux trop pénibles ; il doit le nourrir des aliments qu’il se prépare pour lui-même et pour sa famille, le vêtir avec soin ; car l’esclave est, comme lui, créature de Dieu ; et le saint Prophète nous a dit : « Dieu vous a rendus les arbitres de ces peuples ; mais rappelez-vous bien que si Dieu eût voulu vous seriez leurs esclaves. En vue de Dieu, ayez pitié des faibles. »

Les mekk ou rois des Fertyt sont extrêmement nombreux ; chaque station, chaque village a le sien.

Les esclaves sont absolument dans les mêmes conditions au Ouadây et au Dârfour ; mais, pour ces deux États, il y a une différence totale dans le mode des excursions, dans le permis de chasse et dans l’emploi des produits des expéditions.

Au Dârfour, le sultan, avons-nous dit, délivre une salatyeh et un firman comme droit de ghazoua, et jamais aucune expédition ne coûte au souverain la moindre dépense ni le moindre souci. Celui qui a eu l’honneur de recevoir un firman prend, il est vrai, l’entourage, l’autorité et le nom de sultan ; il a ses émirs, ses officiers qu’il charge des attaques des villages et des tribus ; il a ses dignitaires, ses gardes ou huissiers ; il a liberté absolue de la parole et du sabre ; mais tout cela a lieu sans que la majesté du souverain en soit le moins du monde lésée ou déconsidérée ; car aussitôt que l’expédition est de retour, celui qui la commandait rentre dans sa condition première et redevient simple sujet comme auparavant. Tous ceux qui l’ont suivi, aussi bien que l’appareil de puissance dont il s’était environné, tout s’en va, tout disparaît. C’est une circonstance exceptionnelle à laquelle personne n’attache d’importance.

Il n’en est pas de même au Ouadây. Le sultan, sur tous ces points, est de la plus jalouse sévérité ; il ne souffrirait jamais qu’un autre Ouadayen que lui portât un moment le nom de sultan. Comme souverain, il craindrait que s’il se relâchait en cela de sa rigidité, celui à qui il aurait permis de s’appeler sultan ne s’avisât de prétendre à la souveraineté, et ne réussît à séduire les esprits étroits des Ouadayens et à se former un parti. Aussi, la coutume des salatyeh n’existe pas au Ouadây. A l’époque des chasses, le sultan ouadayen choisit à son gré un aguîd ou un kamkolak, lui confie un corps de troupes et l’envoie en expédition chez les Djénâkhérah. L’envoyé pille, tue, prend ce qu’il peut attraper d’esclaves, et presque tout ce qu’il capture appartient de droit au sultan. L’aguîd ou le kamkolak expéditionnaire n’a qu’une très- faible part du butin ; les soldats qui exécutent la chasse ne gardent pour eux que le quart des esclaves enlevés. Mais tout ce qui a été pris en chevaux, harnachements, armes, revient uniquement au sultan. Comme les princes ouadayens trouvent leur profit dans ces mesures et dans ces résultats des chasses, ils demeurent fidèles à la coutume établie dans le pays.

Tous les esclaves capturés, sur quelque point que ce soit du Soudan idolâtre ou méridional, n’ont ni croyance en Dieu, ni croyance en un prophète ou révélateur, ni loi religieuse, ni loi civile. Ils adorent des fragments ou blocs de pierre ; ils construisent des demeures ou sortes de chapelles à ces divinités, et leur présentent, pour offrandes, des lances et des kourbâdj ou tiges en fer comme celles des habbôbah du Dârfour. C’est là tout leur culte et toute leur religion.

Pendant mon séjour au Dârfour, j’avais un esclave du Dâr-Bi_n_ah. Il savait un peu d’arabe, tel qu’il est parlé par les Fôriens. Il entendait souvent les gens qui conversaient affirmer la vérité de leurs paroles en prenant à témoin le nom de Dieu. Il s’imaginait que le Dieu du Dârfour n’était pas le même que celui du Dâr-Fertyt, et il disait parfois : « Notre Dieu, à nous, est bien plus grand que le vôtre. » On me conta le fait. J’interrogeai l’esclave et je lui demandai ce qu’était leur Dieu. « Notre Dieu, me dit-il, est gros comme ça. » Et il m’indiquait le volume de son Dieu, en tenant les deux mains à une certaine distance l’une de l’autre. Je souris à cette réponse... J’appris à mon esclave qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu pour tous les endroits du monde, pour toutes les contrées, tous les pays, tous les climats, et que ce Dieu, le seul grand et puissant, est invisible à nos yeux. Je répétai, expliquai ces paroles à mon esclave, et les retournai en tout sens, jusqu’à ce qu’il les eût comprises.

L’ignorance, l’absence de foi en une révélation, en une doctrine religieuse, le manque de maximes de morale systématisées, sont autant de causes qui disposent ces hommes à embrasser une religion et qui leur facilitent l’acceptation d’une croyance. Ils ne sont point retenus par les liens d’une parole révélée, d’une loi imposée, par l’autorité d’un prophète reconnu tel, et de principes consacrés par Dieu.

Dans une chasse, j’ai vu une jeune captive à laquelle, le jour même qu’elle fut prise, on apprit la profession de foi musulmane, et qui la prononça sans hésiter, sans paraître avoir la moindre émotion de trouble, sans changer d’expression de figure. Cette profession de foi n’eut point la gêne d’une renonciation, puisque cette fille n’avait pas à apostasier.

Du reste, les peuples méridionaux du Soudan sont encore dans un état de sauvagerie extraordinaire. S’ils n’eussent pas vu les ghazoua, qui se renouvellent depuis si longtemps contre eux, ils se croiraient les seules créatures de la terre.

Ces peuples ont une habitude remarquable relativement aux alliances matrimoniales. Je l’ai connue par des esclaves eux-mêmes, et j’en ai maintes fois entendu parler. C’est que les mariages n’ont jamais lieu, parmi eux, entre proches parents ; ainsi, nul n’épouse ni sa fille, ni sa sœur, ni une tante maternelle ou paternelle, ni même une cousine. Dans l’islamisme cependant, les mariages à ce dernier degré de parenté sont licites. Chez les idolâtres du Soudan, le mariage ne s’accepte que du degré au delà de cousin. Cette coutume, parmi des peuples si ignorants et privés de toute loi constituée, de toute révélation religieuse, est un trait caractéristique qui mérite d’être signalé, surtout si l’on réfléchit à leurs rapports de vie journalière. Car tous vont presque entièrement nus, presque sans aucune précaution pour la pudeur.

Là, ni femmes ni filles ne se cachent la figure ou le corps ; elles se couvrent seulement, avec un pagne, les parties sexuelles et les parties postérieures inférieures du tronc. Il en est de même des hommes. Le pagne des femmes est appelé kounfous, et celui des hommes djoukou. Le djoukou est un long pagne fixé sur le devant du corps par une corde ou par une courroie de cuir tournée et liée autour des reins. On passe, par-devant, le djoukou dans cette corde ou cette courroie, on le ramène entre les cuisses sur les parties génitales et sur la ligne de séparation des fesses, puis on le passe, par derrière, entre la peau et le lien mis en ceinture, de manière qu’une grande partie du pagne tombe flottante par-devant et par derrière. L’extrémité qui flotte en avant arrive jusqu’assez près des pieds, et celle qui tombe par derrière descend jusqu’à la hauteur des jarrets. Ce pagne n’a guère qu’un empan de large.

Il y a des tribus du Fertyt chez lesquelles les femmes ne se cachent les parties génitales qu’avec de larges feuilles d’arbres ; lorsque ces feuilles sont desséchées, elles sont remplacées par d’autres. Nous avons déjà indiqué cette coutume.

Pour ce qui concerne les unions conjugales à certains degrés de parenté, chez les peuples constitués en corps de nation, c’est la loi religieuse qui fixe le degré de légitimité de ces unions. Or, les Fertyt n’ont à cet égard aucune base religieuse obligatoire, aucune donnée législative qui les règle et les dirige. Par quelle inspiration ont-ils donc établi parmi eux ces conditions de légitimité pour les mariages, en dépit même de tout ce que peut leur suggérer d’émotions charnelles l’aspect des femmes et de leurs charmes, constamment à découvert ? Il y a là quelque chose de surprenant, d’extraordinaire. Ce n’est ni l’aisance ni le bien- être de la vie qui a conduit ces peuples à s’imposer une obligation de cette nature, à s’astreindre à cette loi sociale, car ils n’ont rien de ce qui chez les autres peuples rend la vie facile et douce, ils ne connaissent ni les mets recherchés ni les vêtements de prix et d’éclat ; ils regardent comme quelque chose de magnifique, par exemple, les étoffes tékâky[188] et autres dont les Fôriens s’habillent ; ils restent en admiration devant les harnachements dont, au Dârfour, on pare les chevaux.

J’ai vu une fois un des mekk, ou rois des provinces adjointes du Dârfour, qui venait de recevoir d’un chef de salatyeh un taûb noir, sorte de grande blouse. Le bonhomme de roi endossa le taûb ; se pavanant sous cet accoutrement, il se regardait avec une complaisance étonnante de chaque côté de la poitrine, il ne s’était jamais vu si beau. Le taûb valait bien 20 piastres (environ 5 fr. 20 c.).

J’ai déjà indiqué, dans le Voyage au Dârfour, que le sel est extrêmement rare chez les Fertyt. Aussi, dans les provinces adjointes, on vend parfois un esclave pour un morceau de sel qui ne vaudrait pas au Caire plus de 5 paras[189], ou pour un damleg en cuivre, sorte de bracelet qu’on porte au-dessus du coude, et qui ne vaut pas plus de 10 paras en Égypte (environ 7 c.).

Toutes ces peuplades mènent une vie pauvre et chétive. Cependant les Fertyt et tous les noirs du Soudan idolâtre aiment le pays, le lieu qui les a vus naître. S’ils s’éloignent de leurs villages, de leurs huttes, pour quelque voyage, ou s’ils sont emmenés esclaves, leur pensée et leurs désirs les reportent sans cesse vers leur patrie. Dans leur simplicité d’enfant, les esclaves s’enfuient souvent de chez leurs maîtres pour regagner leurs misérables villages, leurs misérables demeures. Règle générale, en se mettant à la piste de ces fugitifs, on les retrouve sur les chemins qui conduisent le plus directement à leur pays. D’autre part, tous ces idolâtres savent bien, tout simples et irréfléchis qu’ils sont, que tous les ans le Dârfour, le Dâr-Ouadây et les autres États du Soudan musulman, envoient, chacun sur les contrées méridionales qui l’avoisinent, de nombreuses expéditions de chasses ; que ces expéditions leur enlèvent tout ce qu’elles peuvent attraper d’hommes, de femmes et d’enfants ; qu’elles en tuent, outre cela, un nombre considérable ; et cependant les tribus, les populations restent toujours dans les endroits où elles se sont établies dès l’origine et qu’elles ont adoptés pour séjour. Seulement, à l’arrivée des expéditions qui viennent les assaillir, ces idolâtres prennent la fuite ; après les chasses terminées, tous ceux qui ont échappé aux ravisseurs reviennent à leurs demeures premières.

Parmi les peuples idolâtres du Soudan, les uns, avons-nous dit, cachent leurs provisions de grains dans des fosses souterraines, et les autres sur des arbres. Il en est aussi qui établissent leurs habitations sur les arbres les plus robustes et les plus touffus[190].

Le chef de la famille, après avoir adopté l’arbre qui lui convient, monte dessus, débarrasse de branches une partie de la hauteur médiane du branchage de cet arbre, et avec ces matériaux il se dispose deux plans, un supérieur au-dessus de sa tête, l’autre inférieur qu’il construit avec les branches les plus fortes, rapprochées et serrées les unes contre les autres ; il a eu soin d’abord d’en rendre les tiges plus unies en en élaguant les ramuscules. Ensuite, il étale sur le plan inférieur, qui sera l’aire de son gîte, le feuillage qu’il a enlevé de toutes les branches coupées de l’arbre. Ce plan terminé, il y construit, avec des cannes de doukhn, l’enceinte de sa cabane à laquelle il donne à peu près la forme conique d’une tente, afin de se garantir plus sûrement de la pluie. Le Fertyt et sa femme montent à leur demeure ainsi juchée, et en descendent sans peine ; ils s’aident pour cela des saillies et des nodosités qui se trouvent naturellement au tronc de l’arbre.

Parfois, un même arbre porte la demeure et le magasin ou la réserve de grains d’une famille. Le plus souvent la famille a son habitation sur un arbre et sa réserve de provisions sur un autre.

Beaucoup de peuplades des Fertyt habitent les montagnes et les terrains élevés.

Ces sauvages ont pour certains travaux d’art une habileté merveilleuse. Ainsi, ils dressent des hampes de lances et de javelines d’une admirable beauté, d’un poli brillant comme de l’argent. Ils fabriquent également des koursy ou tabourets en ébène d’une étonnante perfection d’exécution pour le poli et l’éclat, à tel point qu’on croirait ces tabourets sortis des ateliers des pays les plus célèbres en industrie, et que l’on jugerait les Fertyt avancés en civilisation. Mais en voyant quelle est l’existence chétive de ces peuplades, comment ils sont déshérités de tout ce qui contribue aux jouissances de la vie, telles que nourriture agréable, vêtements convenables et propres, etc., on les classe tout de suite parmi les sauvages.

Tel est l’état des populations du Fertyt et de la généralité des idolâtres de la Soudanie méridionale. Mais nul ne change les hommes, et leurs conditions morales et sociales, qu’au moment où Dieu le permet. Gloire à l’Éternel qui a distribué aux sociétés les formes d’existence qu’il lui a plu ! Personne n’a le droit de lui en demander les motifs ; ce sont les hommes qui auront à répondre sur leurs œuvres.

Maintenant, je n’ai plus, pour terminer cet ouvrage, qu’à dire encore quelques mots de mon séjour au Ouadây, et à raconter notre voyage de retour à Tunis.

Et Dieu est le bon secours, le bon appui.

[Note 188 : Voy. le Voyage au Dârfour, chapitre V, Vêtements.]

[Note 189 : Voy. note 62.]

[Note 190 : Aux îles Fidji, dans l’Océanie, il y a aussi des sauvages qui habitent sur les arbres. Si j’ai bonne mémoire, ce fait est consigné dans la relation de voyage du capitaine Dillon.]

TROISIÈME PARTIE.

RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE.

[Décoration]

CHAPITRE Ier.

Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais procédés de l’oncle Zarroûk. — Épisode du chérif Ahmed. — Il arrive au Dârfour en revenant de pèlerinage. — Comment il traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y devient vizir. — Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la haine générale, et est assassiné. — Départ de la caravane avec laquelle le cheykh retourne au Maghreb. — Inspection des caravanes en départ.

Lorsque Dieu, par sa sublime volonté, peupla la surface de la terre et distribua aux diverses familles de l’espèce humaine les climats qu’elles devaient habiter, il mit dans le cœur de l’homme l’amour de la patrie. Il voulut que les animaux même aimassent leur demeure et leur pays.

L’illustre descendant d’Adnân[191], le Prophète de Dieu a dit : « L’amour de la patrie est aussi de la religion. » En effet, l’homme n’oublie jamais sa terre natale, n’aime jamais bien que cette terre première où il a passé une partie de ses jours, à moins qu’il n’y ait vécu abaissé, humilié, et qu’il n’ait trouvé ailleurs une existence plus douce et plus honorée. Et encore alors, sa pensée le rappelle au foyer de sa famille, à l’asile de ses pères. Le cheykh El-Damyry, au milieu de la joie et des hommages dont il s’était entouré pendant son séjour aux Indes, disait : « Oh ! que ne suis-je, avec tout ce bonheur, à mes deux hameaux de Damyreh[192] ! »

Les Arabes jadis se plaisaient à confier à leurs vers le souvenir des lieux qu’ils avaient habités et qu’ils avaient vus ensuite ruinés, et des oasis verdoyantes qui les environnaient ; ils chantaient ces demeures où ils étaient réunis autrefois. Quand le saint Prophète de l’Islâm se retirait de la Mekke à Médine[193], il se retourna du côté de la ville de la Kaabah, et les yeux humides de larmes : « Oh, oui ! je t’aime, noble ville ! s’écria-t-il. N’étaient les œuvres impies de ces Corayschides, je ne t’aurais jamais quittée. » Puis, levant les mains au ciel : « Mon Dieu ! ajouta-t-il, c’est toi qui me fais sortir de ce séjour qui m’est si cher ; conduis-moi, et recueille-moi au séjour que tu aimes. » Tel est au moins le sens des paroles qui exprimèrent les regrets du saint envoyé de Dieu.

Cela dit, venons à mon récit.

Lorsque j’arrivai au Ouadây, mon père en était parti et se rendait à Tunis. Dans sa pensée, c’était par ma faute que j’avais tardé si longtemps à le rejoindre ; car il avait écrit au sultan du Dârfour et au faguyh Mâlek, les priant de me laisser partir pour le Ouadây. Mais le sultan lui-même avait empêché mon départ, et j’avais été forcé de rester plusieurs mois au Dârfour.

Mon père, impatienté de mes retards, avait confié le soin de sa maison, de ses biens, de ses enfants, de ses cultures, à mon oncle le chérif Ahmed Zarroûk, et avait quitté le Ouadây avant que j’y arrivasse. Contrarié de ce contre-temps, je résolus de ne pas jeter le bâton de voyage ; j’étais décidé à continuer et à aller promptement retrouver mon père. Mais les bontés du sultan Sâboûn pour moi m’arrêtèrent. Il m’envoya en présent plusieurs beaux chevaux, de belles esclaves, des vêtements de prix ; et mes chagrins s’adoucirent ; je ne pensai bientôt plus à ma résolution première ; je fus comme le poëte de ce vers :

« Je m’enchaînai près de toi, prince ; mon cœur s’attacha à toi ; les bienfaits enchaînent par des liens si puissants ! »

Je demeurai donc au Ouadây pour quelque temps. Pour mon malheur, le chérif Ahmed-el-Fâcy (de Fâs ou Fez, au Maroc) avait succédé à mon père comme vizir. Le chérif Ahmed, que Dieu ait son âme ! détestait mon père et tout ce qui lui tenait ou se rapportait à lui. Il me desservit auprès du sultan, lui insinua que je n’étais qu’un ignorant, un homme nul et sans valeur, indigne d’approcher et d’être reçu d’un prince. Ces perfides calomnies, répétées souvent à Sâboûn, finirent par lui inspirer de la répugnance pour moi, et il ne me vit bientôt plus que d’un œil d’indifférence et de froideur. Ses bontés généreuses s’arrêtèrent.

D’autre part, mon oncle Zarroûk s’emparait de tous les profits des terres de mon père, et ne m’accordait que ce qu’il me fallait pour ne pas mourir de faim. Il m’interdit toute intervention dans le maniement des revenus de mon père, me donnant à entendre que je ne saurais que les dissiper follement. Je témoignai mon mécontentement de la conduite de Zarroûk à mon égard ; mais personne ne voulut prendre mes intérêts et m’aider à faire valoir mes droits. Je me trouvai ainsi dans la gêne au milieu de l’abondance ; la terre, toute grande qu’elle est, m’était étroite ; de généreuse qu’avait été d’abord la fortune pour moi, elle était devenue avare.

Mais quand Dieu veut un effet, il en prépare les causes à son gré et il ouvre les voies d’exécution. Je fus bien vite fatigué, dégoûté d’une pareille existence, et je demandai au sultan la permission de quitter le Ouadây et de me diriger sur le Fezzân, pour me rendre à Tunis où était mon père. La caravane annuelle se préparait à partir. La permission que je désirais me fut promptement accordée par l’entremise du chérif Ahmed. Je fis mes dispositions de voyage ; j’achetai des outres, des provisions, les hardes nécessaires. Le jour du départ fut enfin annoncé et irrévocablement fixé.

Mais je veux ici, en forme d’épisode, dire quels furent les commencements du chérif Ahmed-el-Fâcy, ce qu’il était, ce que fut sa manière de se conduire, et quelle fut sa fin.

L’homme raisonnable et juste ne s’abandonne pas aux caprices de son imagination ; il déclare le vrai quel qu’il soit, fût-ce à son dam et préjudice. Or donc, le chérif Ahmed possédait à fond la science de la loi et des traditions du Prophète, il était profondément versé dans la connaissance des principes de la secte mâlékite (une des quatre sectes orthodoxes musulmanes) ; il savait par cœur le Mououatta, ou Code primitif de Mâlek, et il développait avec une rare sagacité l’esprit et la pensée intime des traditions du Prophète ; il s’était élevé à un haut degré dans les sciences spirituelles, c’est-à-dire dans la connaissance de tout ce qui regarde les principes fondamentaux de la religion ; il avait acquis un savoir immense dans ce qu’on appelle les sciences traditionnelles, c’est-à-dire dans la connaissance des autorités qui nous ont transmis les traditions religieuses et législatives de l’islamisme.

Ahmed-el-Fâcy, d’après ce que m’a raconté un uléma distingué originaire de Fâs (Fez), avait reçu le surnom de Bâba, papa, père ; mais j’ignore si ce surnom lui avait été donné à cause de sa nombreuse famille, ou s’il lui avait été donné par ses élèves.

Des circonstances très-simples l’amenèrent au Ouadây. Il partit de son pays pour aller faire son pèlerinage. Après qu’il se fut acquitté de ce devoir sacré, et que, grâce à Dieu, il eut satisfait ses pieuses intentions, il se trouva avec des pèlerins du Dâr-Séleîh qui lui parlèrent de la générosité et des qualités élevées du sultan Sâboûn, lui vantèrent l’amour de ce prince pour les savants et pour la science. Ces récits inspirèrent à Ahmed le désir de voir Sâboûn, de se présenter à lui. Il passa donc à Saouâken, et de là au Sennâr, au Kordofâl, puis au Dârfour. C’était, je crois, en 1224 de l’hégire (1809-1810, ère chrétienne).

Au Kordofâl, il se lia avec Bedr-ed-Dyn, chérif fezzanais qui avait épousé une fille du sultan-gouverneur du Fezzân. Ce Bedr-ed-Dyn avait connu mon père et avait profité de ses savantes leçons ; puis il était allé au Kordofâl. Là, disons-nous, il fit la connaissance du chérif Ahmed, et ensuite il sortit avec lui du Kordofâl. Bedr-ed-Dyn se répandait en éloges intarissables sur son nouveau patron, en vantait partout la sublime science, et s’enorgueillissait de le servir presque comme aurait fait un esclave. Cette conduite avait un but intéressé. Le Fezzanais comptait bien, par l’œuvre de son savant patron, acquérir, comme lui, des honneurs profitables auprès de quelque sultan du Soudan. Dans tous les pays où le chérif de Fâs s’arrêtait, Bedr-ed-Dyn célébrait le mérite extraordinaire de son maître, et, comme on dit, secouait les branches de l’arbre pour lui en donner les fruits, c’est-à-dire ne songeait qu’à inciter les gens à honorer la haute valeur du Fâcy, à le traiter généreusement.

Quand les deux amis arrivèrent au Dârfour, ils furent hébergés au hameau d’Abou-l-Haçan, près de Tendelty, à l’est. La nouvelle de l’arrivée d’un uléma chérif au hameau, se répandit bientôt dans Tendelty. De toutes parts, même de plusieurs pays à distance, on vint le visiter ; la foule des curieux accourait des bourgs et des villages.

J’étais alors à Tendelty. Moi aussi j’allai voir les deux chérifs voyageurs, leur présenter mes civilités, et je les priai de m’accompagner à mon village de Djoultou. Ils me remercièrent, et me dirent qu’ils étaient pressés de partir et de quitter le Dârfour.

Le sultan Mohammed-Fadhl apprit aussi l’arrivée d’un savant au hameau d’Abou-l-Haçan. Fadhl envoya prier l’étranger de venir au Fâcher, et lui fit entendre qu’on le recevrait honorablement. Ahmed refusa avec dédain. « Que m’importe, dit-il, de voir ce tyran ? Il pense me séduire par des présents, m’empêcher de dire sur son compte ce qui est vrai. »

Étonné d’un tel refus, le sultan voulut faire les frais de la démarche, et environ une heure et demie après le coucher du soleil il se mit en route. Fadhl arriva chez l’austère pèlerin, lui baisa les mains et puis encore les pieds. Et le Fâcy retirait ses mains et ses pieds, évitait le contact du sultan. « Éloigne-toi, tyran, dit l’uléma, éloigne-toi de moi. » Et Fadhl le priait de le bénir. L’inflexible Fâcy ne l’en jugea pas digne. « Je n’adresserai de vœux à Dieu pour toi, dit-il, que lorsque tu auras renoncé à tes œuvres de tyrannie. » Le sultan, irrité de cette réponse, offensé de tant d’orgueil et de mépris, de tant d’audace irrévérencieuse, s’écria : « Tuer un tel homme est un acte de justice ! »

Heureusement Fadhl s’était fait accompagner par le fils de sa sœur, l’émyn Hâmed. Celui-ci s’efforça de calmer son oncle. « Un prince, dit- il, ne se concilie pas l’estime des hommes en ordonnant la mort d’un uléma, même s’il s’est permis une parole trop libre et s’il a pensé, dans ses principes de sévérité religieuse, qu’il devait se tenir éloigné de nous. Il y a plus d’honneur pour toi à le traiter généreusement, à empêcher ainsi qu’on ne dise : Le souverain du Dârfour ne sait que mépriser et outrager les ulémas qui visitent son pays. »

Le sultan s’apaisa ; bien plus, il combla Ahmed de bienfaits et de largesses ; il lui envoya vingt esclaves, vingt goulleh ou pots de beurre et de miel, dix chameaux choisis chargés de blé. L’émyn Hâmed et ses compagnons ajoutèrent à cela d’autres présents de leur part.

Mais le rigide pèlerin, persistant dans sa fierté déplacée, dédaigna ces dons et voulut les refuser. Alors Bedr-ed-Dyn lui montra l’inconvenance de ce procédé, et Ahmed consentit à tout accepter !!

Peu après, nos voyageurs partirent et se rendirent à Kôbeih. Là, Ahmed fut reçu avec enthousiasme ; on s’empressa de lui fournir ce dont il pouvait avoir besoin ; il fut parfaitement traité et hébergé. Enfin il se mit en route pour le Ouadây... Mais partout, et sans cesse, le rusé Fâcy, dans son ostentation de sévérité et de puritanisme religieux, répétait que ces dons qui lui avaient été apportés n’étaient, à ses yeux, que choses futiles et mondaines auxquelles il n’attachait ni valeur ni importance ; que tous ces présents étaient pour le pauvre malheureux chérif Bedr-ed-Dyn, qui les avait agréés des donateurs. Mais, en réalité, Bedr-ed-Dyn ne recevait absolument que son pabulum quotidien.

Lorsqu’Ahmed-el-Fâcy arriva au Ouadây, le sultan Sâboûn ne parut pas, comme l’avait fait Mohammed-Fadhl, très-empressé de le voir. Il se contenta de lui envoyer en cadeau quelques esclaves, lui assigna une demeure au village de Noumro, et lui fixa de modestes rations de vivres.

Le chérif vécut ainsi dans son village jusqu’au jour où mon père eut résolu d’aller à Tunis, et demanda à Sâboûn la permission de partir. « Mais, dit le sultan à mon père, qui remplira tes fonctions de vizir ? — Il y a ici le chérif Ahmed ; il peut me remplacer dans mon vizirat et aussi t’enseigner à lire. »

Le Fâcy fut élu, et de suite sa dévotion si profonde, si désintéressée, disparut. Il se fit un système de thésaurisation, entassa richesse sur richesse, jusqu’au jour où il fut assassiné comme un misérable.

Plusieurs causes préparèrent cette fin honteuse : son avarice, son avidité, son orgueil, sa parole méchante, ses manières dédaigneuses et outrageantes, son amour-propre excessif, et cette présomption intolérable qui veut tout voir ramper. Tant de vices, dans un roi, l’eussent renversé ; dans un commerçant, l’eussent ruiné, perdu en un jour ; dans tout autre homme que ce Fâcy, l’eussent abattu en un moment et couvert d’ignominie.

Les grands du Ouadây, fatigués des œuvres et de la présence du chérif Ahmed, pensèrent à se défaire violemment de lui. Mais craignant de provoquer par là la colère et la vengeance de Sâboûn, ils attendirent qu’une occasion favorable se présentât ; ils dissimulèrent et firent taire pour un temps leurs ressentiments et leurs haines.

Il se présenta, trois ou quatre ans avant l’émeute dont le Fâcy fut victime, certaines circonstances qui auraient pu, s’il eût réfléchi, lui ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient, et le décider à quitter pour toujours le Ouadây. La principale peut-être de ces circonstances fut mon départ du Dâr-Séleîh. Je fis connaître à mon père les actes directs et les menées secrètes du chérif Ahmed à mon égard ; indigné de tant d’ingratitude de la part du Fâcy, mon père résolut de retourner au Ouadây et partit.

Il fut reçu avec le plus grand empressement par Sâboûn. Ahmed fut dépouillé de son vizirat et fut réduit à donner des leçons chez lui comme auparavant. Deux ans se passèrent ainsi, et Ahmed, désespérant de retrouver la dignité qu’il avait perdue, méprisé, repoussé de tous, demanda la permission de se retirer du Ouadây. Il s’imaginait qu’alors le sultan allait lui rendre au moins une partie de sa bienveillance et de ses faveurs ; mais la permission fut immédiatement accordée, et Sâboûn s’empressa même de faciliter au chérif les moyens de départ.

Ahmed se mit en route, emmenant avec lui au moins cinq cents esclaves, quatre cents chameaux magnifiques, ses concubines, ses enfants ; de toutes ses richesses, anciennes et récentes, il ne laissa absolument rien au Ouadây. Malheureusement pour lui, il s’adjoignit à une caravane qui prit la ligne de Djâlau. Il y avait peu de temps que Sâboûn expédiait, par là, ses caravanes au Maghreb, et par conséquent les guides étaient encore peu habitués aux points de repère de cette nouvelle direction.

La caravane que suivait Ahmed, n’était plus éloignée de Djâlau que de sept à huit jours de voyage lorsqu’elle s’égara. Pendant dix jours elle erra à l’aventure dans le désert ; les provisions d’eau s’épuisèrent, la soif devint pressante, la chaleur était excessive, le mirage petillait ; on était au désespoir. On en vint au point de vendre jusqu’à sept ryâl ou talaris une ration d’eau exprimée des excréments des chameaux, et jusqu’à soixante-dix ryâl la ration d’eau pure et bonne. Nombre de voyageurs périrent. Le chérif Ahmed avait fait une provision considérable de petites et de grandes outres pleines d’eau. De ses esclaves, il n’avait perdu que ceux qu’il avait négligé de surveiller et de soigner[194].

La caravane savait que le chérif Ahmed avait une abondante provision d’eau, et que depuis qu’on s’était égaré il avait caché une grande partie de ses outres dans ses sacs de hardes. On vint le prier, le conjurer d’être assez humain et généreux pour donner un peu d’eau, ou d’en vendre au prix qu’il voudrait à la caravane épuisée de soif, consumée de fatigue, et réduite aux abois.

Ahmed éclata de colère, s’agita, gesticula. « En vérité, dit-il aux malheureux voyageurs, votre proposition est singulière ! Vous voulez me priver de mon eau, et m’exposer moi et mes enfants aux horreurs de la soif ! — Nous n’avons qu’un mot à te répondre : Prétends-tu que nous mourions de soif lorsque tu as assez d’eau pour tous tes esclaves, pour tes concubines et pour leurs enfants ? Tous les hommes sont hommes devant Dieu, comme créatures, cela est vrai ; mais des musulmans, et nous le sommes, des hommes libres, et nous le sommes aussi, sont aux yeux de Dieu quelque chose de plus que des esclaves. — Nul n’a le droit de me prendre mes provisions, et je n’en veux rien donner. L’eau, dans la position critique où nous nous trouvons, est trop précieuse, et ne peut ni se donner ni se vendre. »

A cette sorte de sentence décisive, on se précipita sur les chameaux du chérif, on prit son eau, excepté deux outres seulement qu’on lui laissa pour lui et pour ses enfants. Bientôt tous ses esclaves furent en proie aux angoisses de la soif, et hommes et femmes, tout périssait. La nuit vint ; grâce à quelque fraîcheur, le chérif et ses enfants, quelques esclaves et trois chameaux échappèrent à la mort. Un des guides de la caravane les conduisait ; après trois étapes, le reste des esclaves succomba. Ainsi disparurent les richesses que l’avare chérif avait amassées par tant de ruses et de calculs.

Arrivé à Djâlau, Ahmed loua des chameaux, retourna sur ses pas à la recherche des marchandises qu’il avait été forcé d’abandonner dans le désert ; c’était de la gomme, des dents d’éléphant et des plumes d’autruche, tous objets choisis et de première qualité. Il retrouva sa cargaison ; il la vendit et en retira de quoi vivre médiocrement.

Mais une fois rentré à Fâs, et débarrassé de toute inquiétude de la part de ses compagnons de voyage, il écrivit aux ulémas de Tripoli de Barbarie, et leur posa la question suivante : « Quelle serait votre décision, Dieu vous conserve en honneur ! à propos du fait que voici ? Un voyageur traverse le désert en suivant une caravane. Il s’est pourvu d’eau en quantité suffisante ; la caravane s’égare ; la soif se fait sentir, puis elle devient violente ; alors la caravane entière enlève de force l’eau du voyageur, qui bientôt voit mourir de soif toute sa pacotille d’esclaves, et perd ainsi sa fortune. En pareil cas, les pertes du voyageur doivent-elles ou non être mises à la charge des gens de la caravane ? »

Les ulémas de Tripoli répondirent que la caravane était responsable des pertes éprouvées par le voyageur. Ce fatouah, ou décision juridique, signé par les ulémas, fut envoyé au chérif Ahmed. Le chérif, muni de cette pièce, se remit en route pour le Soudan et reparut au Ouadây.

Mon père alors n’existait plus. Ahmed reprit le vizirat et recouvra son ancienne autorité. Il se déclara ouvertement l’ennemi de mon oncle Zarroûk, leva le masque, et répéta à qui voulut l’entendre : « Tout parent ou proche du chérif Omar, est nécessairement mon ennemi. »

Les caravanes revinrent bientôt du Maghreb, et, avec elles, ceux qui s’étaient emparés de l’eau d’Ahmed dans le désert de Djâlau. Aussitôt qu’un d’eux rentrait au Ouadây, il était dépouillé de ses biens au nom et profit du chérif et en vertu du fatouah de Tripoli. De cette manière, l’avide Fâcy recouvra le double et le triple de la valeur des pertes qu’il avait éprouvées. Plusieurs grands personnages le conjurèrent d’épargner ses malheureux compagnons de voyage ; l’impitoyable chérif repoussa toutes les supplications ; n’écoutant que les inspirations de la vengeance : « Ils auront de mes nouvelles, » répondait-il à toutes les demandes de pardon.

Il jouissait en paix des richesses qu’il s’était acquises au détriment de ses anciens compagnons de route. Il lui semblait voir la fortune lui tendre les deux mains, lui apporter pleine sécurité pour l’avenir. Mais tout à coup l’horizon se rembrunit ; le seau de son puits se déchira[195] ; la poussière du danger commença à s’élever ; le feu s’irrita..... C’est à cette époque que le cri de la mort atteignit le sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Soudain le trouble et l’inquiétude bouleversèrent la population ; un nouveau sultan, Yoûcef-Abd-el-Câder, fils de Sâboûn, fut porté à la souveraineté. Le nouveau prince, jeune encore, était incapable de maintenir l’armée et le peuple dans les limites du devoir. Il apprit bientôt que les habitants de Ouârah tramaient la perte du chérif Ahmed.

A la mort du sultan Sâboûn, Ahmed, dépossédé de son vizirat, était rentré dans la vie privée. Yoûcef-Abd-el-Câder envoya le prévenir du danger qui se préparait, lui conseilla de fuir l’orage, et, pour le décider à quitter le Ouadây, lui fit dire qu’il ne devait plus penser désormais à arriver à aucune fonction.

Ahmed douta de la sincérité des paroles et des avis du sultan, et resta au village de Noumro. Un jour la populace de Ouârah se porta à Noumro, envahit la demeure du chérif et le massacra. Le cadavre fut traîné ensuite hors du village et brûlé... Puisse ce martyre être agréé comme expiation des fautes du malheureux chérif ! que Dieu lui pardonne ses œuvres de mal !

Reprenons maintenant le récit de mon départ.

Lorsque la caravane que je devais suivre fut sur le point de se mettre en route et qu’elle n’eut plus, pour ainsi dire, qu’à charger ses bagages, je demandai à Sâboûn des chameaux de transport ; j’avais bon espoir qu’il me donnerait quelques bons chameaux. Mais, grâce à l’intervention du chérif Ahmed, on m’envoya un jeune chameau à peine en âge d’être chargé, faible, débile, encore incapable de servir de monture ou de porter un fardeau. « Bon Dieu ! m’écriai-je en voyant cette chétive bête, est-il possible qu’un pareil chameau endure les fatigues d’un si long trajet ? — Mais, insolent que tu es, me dit Ahmed, est-ce que le sultan notre maître te doit quelque chose ? Est-ce qu’il a des chameaux Bakhâty[196], à bosses comme des montagnes, pour que tu oses ainsi te lamenter et dire qu’il ne te donne qu’un mauvais chameau ? Est- ce donc que notre Maître s’est engagé par contrat à t’en fournir d’une autre espèce ? Est-ce une dette que tu réclames ? Tu déraisonnes, en vérité ! et tu te comportes là d’une indécente façon. Prends bien vite ce chameau, ou je vais annoncer au sultan le peu de cas que tu fais de ses bienfaits. »

Bon gré mal gré, je pris l’animal. J’avais l’âme navrée, j’étouffais de dépit... J’ajoutai quelque argent, et je troquai le chameau contre un autre. Ainsi rassasié de déboires, je quittai Ouârah. Mais la caravane entrait à peine sur le territoire des Bény-Mahâmyd, à la limite du désert, lorsque nous arrivent des envoyés du sultan Sâboûn, qui m’amenaient, de la part de ce prince, trois jeunes filles esclaves, un esclave mâle, deux excellents chameaux et un taureau gras pour nous faire une provision de cadyd ou viande sèche. Nous tuâmes le taureau, et nous en préparâmes du cadyd.

Nous témoignâmes notre reconnaissance pour la générosité du sultan en rendant hommage à ses hautes qualités. Nous reconnûmes bien alors que la main malfaisante qui détournait ou arrêtait les bienfaits du prince était la main du chérif Ahmed. Que Dieu lui pardonne ! Mais aussi que Dieu bénisse les jours que je passai au Ouadây ! Ils eurent leurs joies et leurs douceurs, malgré ce que j’eus à supporter des caprices et des méchancetés des hommes.

Quand nous eûmes séché notre cadyd, nous nous disposâmes à pénétrer dans le désert. Nous remplîmes nos outres d’eau, et nous partîmes un matin au lever du jour, tout contents du cadeau que nous avait envoyé le sultan Sâboûn. Plus rien ne nous arrêtait ; nous avions subi la visite à laquelle est soumise toute caravane en départ. Les inspecteurs du gouvernement avaient examiné tous les esclaves que nous avions, recherché si personne de nous n’emmenait comme esclaves des individus de condition libre. On avait questionné à ce sujet les esclaves de la caravane, grands et petits, jeunes ou âgés. Dans ces sortes d’enquêtes, les officiers inspecteurs mettent en liberté tout esclave qui justifie de son origine libre, ou de sa qualité de musulman avant son esclavage, et aussi tout esclave qui, par exemple, aurait été pris frauduleusement à un maître et vendu à l’insu ou contre le gré du propriétaire.

[Note 191 : Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.]

[Note 192 : Voy. note 63.]

[Note 193 : On sait que les Corayschides, de la tribu desquels était Mahomet, le forcèrent par leurs menées et leurs agressions, à sortir de la Mekke et à se réfugier à Médine.]

[Note 194 : Le récit des circonstances de cette traversée malheureuse se trouve déjà au chapitre IX de ce volume, 1re partie, mais avec quelques différences dans les détails.]

[Note 195 : Voy. note 64.]

[Note 196 : Nom d’une ancienne tribu arabe renommée pour l’excellence de ses chameaux.]

=CHAPITRE II.=

Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits des Daûm. — Le caravanier Ahmed. — Talion redemandé. — Les Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la caravane et sont repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les Toubou se vengent. — Ils harcèlent la caravane. — Arrivée chez les Toubou-Rechâd. — Leur sultan. — Cérémonial ; réception. — La caravane régale le sultan et la sultane ; portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. — Fuite de trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait au sultan. — Perquisition ; dépouillement. — Départ.

Nous traversâmes tout d’abord d’immenses plaines de verdure, vastes pâturages où les Arabes Mahamyd et d’autres tribus scénites nourrissent leurs troupeaux. Après cinq jours de voyage, nous arrivions à un puits où des Arabes, même des Bidéyât du nord-est du Ouadây, et d’autres peuplades vagabondes, se rendent très-souvent, à la rencontre des caravanes, pour offrir, vendre, ou louer aux djellâb ou aux voyageurs, des provisions, des chameaux, quelques ustensiles de voyage, des outres, des cordes, etc. C’est un point de rendez-vous. Dieu m’est témoin que j’ai oublié le nom de ce puits. Là nous fîmes halte, et nous nous reposâmes deux jours, ainsi que nos chameaux, qu’on abandonna en libre pâturage.

Nous reprîmes notre route, et cinq jours après descendîmes au Puits des Daûm, ainsi appelé de quelques arbres de daûm qui l’environnent. Dans ce trajet, nous nous égarâmes et nous faillîmes avaler notre dernière salive.

Notre guide ou caravanier, appelé Ahmed, était un vieillard sur lequel avaient passé les vicissitudes du monde. Il était d’une peuplade des Toubou nommés, au Fezzân, les Toubou-Réchâd ou Toubou des montagnes. Ahmed avait tué jadis un individu d’une autre peuplade de Toubou, et depuis ce temps les hommes de la tribu du mort épiaient le moment de la vengeance. Notre meurtrier, après l’accident, s’était enfui au Dâr- Séleîh. Il y demeura plus de dix ans ; il craignait, s’il retournait trop tôt dans sa tribu, de réveiller les souvenirs de ses ennemis, et de payer de son sang le sang qu’il avait versé. Mais, enfin, il ne put plus résister au désir de revoir son pays, ses huttes, son ancienne demeure. Il crut que dix années d’absence avaient fait oublier le talion qu’il devait, et il partit avec notre caravane, qu’il se chargea de guider.

Heureux et tranquille au Ouadây, Ahmed y avait vécu des profits de son commerce. Content de sa position, il jouissait là d’une existence douce et aisée, et n’avait d’autre chose à craindre que Dieu. Son grand âge et sa fortune lui conciliaient le respect et la considération de tous.

En partant avec nous, il emmena plus de cent vingt personnes, tant de ses cousins que de leurs enfants. Le reste de la caravane se composait d’une quinzaine de Ouadayens et de cinq Arabes, moi, un Tripolitain appelé le réis Abd-Allah ; un Fezzanais, Mohammed-Khayr-Yâcir ; un autre Fezzanais, le seïd Ahmed, du village de Zouylah, et un nommé Khalyl, de Tripoli.

Nous nous aperçûmes que nous étions hors de notre route, que nous étions égarés ; alors nous craignîmes, si nous continuions de marcher, de perdre un temps précieux et nous nous décidâmes à nous arrêter. Nous fîmes agenouiller nos chameaux ; et pour garantir nos provisions d’eau de la chaleur desséchante du soleil, nous enfonçâmes et cachâmes nos outres dans le fond de nos sacs, sous nos hardes. Notre caravanier Ahmed prit ensuite avec lui un certain nombre de ses cousins, et se mit à battre le désert à droite et à gauche, cherchant à découvrir le nouveau puits où nous devions nous reposer ; car nous avions, d’après le calcul des étapes et jours de marche, passé le moment d’arriver à ce puits ; en déviant de notre direction, nous avions traversé inutilement un assez long espace. La matinée était déjà fort avancée, lorsque nos éclaireurs débouchèrent à quelque distance, revenant à nous.

Ils avaient la face toute grise de poussière. En nous abordant, ils nous annoncèrent le succès de leur course, ils nous dirent que nous n’étions pas très-loin du puits, et que, même au petit pas, nous y arriverions bientôt. La joie succéda à l’inquiétude et au souci, et en un clin d’œil nous fûmes en marche.

Nous stimulions activement nos chameaux. Nous voulions atteindre le puits avant que la soif ne commençât à nous tourmenter. Nous marchions depuis une heure au plus, quand nous avisâmes les arbres de daûm ; et alors, de nous écrier : « Les voilà ! les voilà ! c’est vers ces arbres qu’est l’eau que nous cherchons ; c’est là que nous faisons halte aujourd’hui. »

Nous avions à peine prononcé ces paroles, que nous dépistâmes une troupe des Toubou appelés Toubou-Turkmân. (Ils ne viennent presque jamais à la rencontre des caravanes. Ils stationnent du côté du désert de Libye, divisés en hordes plus ou moins nombreuses dont chacune a un sultan ou un roi. Celle qui vint à nous a sa station capitale à un lieu appelé Marmar. Ces Toubou avaient su depuis deux ou trois mois, par le moyen de leurs voyageurs au Ouadây, que le chef de notre caravane était Ahmed sur lequel ils avaient à prendre un talion. Cela seul les avait appelés sur notre route, ils s’y tenaient à l’affût, nous épiant au passage)[197].

Ces Toubou, ennemis de notre guide, nous barraient le chemin. Ils nous détachèrent de leur troupe un homme qui vint sur nous à grande course de chameau ; on eût dit le galop rapide d’un cheval. (C’est merveille de voir avec quelle adresse la plupart des tribus touboues manient les chameaux de course ou dromadaires. Ils les dressent et les exercent, comme des chevaux, à une foule de manœuvres des plus délicates, et ils n’ont pour toute rêne que le zimâm ou la corde légère qui, par un bout, est attachée à un trou pratiqué au bord flottant de la narine de l’animal, et qui par l’autre bout est tenue par la main du cavalier. Presque tous les Toubou qui montent ces dromadaires pour courir à marauder dans les déserts, ont pour vêtement des peaux de moutons garnies de la laine)[198].

Le Toubou qui nous arriva en parlementaire avait le liçâm ou lithâm sur la face, c’est-à-dire qu’une partie de l’étoffe de son turban était ramenée, par le bout, du côté de la figure, dont elle faisait le tour deux ou trois fois d’avant en arrière, de manière à ne laisser apercevoir absolument que les yeux.

Une fois que ce parlementaire fut assez près de nous, il nous cria dans son langage toubou : « Eh ! les gens de la caravane ! notre sultan vient avec ses soldats et se rend vers le puits. Vous, il vous défend d’en approcher. Sachez-bien que vous n’y arriverez que lorsque vous nous aurez livré votre guide pour être tué en expiation du meurtre commis par lui sur un de nos frères. Dites-moi quelle est votre intention à cet égard ; il faut que j’en informe notre sultan ; il m’a envoyé ici pour vous questionner là-dessus. »

Un des Toubou de notre caravane nous traduisit l’allocution de l’envoyé. Tous, d’un commun accord, nous décidâmes que nous ne livrerions pas Ahmed à ses ennemis, et que, ces Toubou et leur sultan ne nous demandassent-ils qu’un bout de corde, nous le leur refuserions. « Retourne sur tes pas, dîmes-nous à l’envoyé ; retourne auprès de ton maître ; nous n’avons rien à démêler avec vous ; nous n’avons personne ici à vous livrer. Voilà ! »

Le parlementaire part et va rendre compte du résultat de sa mission. Le sultan se dispose à nous attaquer. Alors les Toubou qui faisaient partie de notre caravane se séparent de nous, et, excepté Ahmed et sa famille, tous s’éloignent à quelque distance. Notre troupe particulière, y compris Ahmed, ne se composait plus guère que de vingt-cinq individus. Je ne compte pas les esclaves ; ils étaient en grand nombre.

Au moment où nous approchions du puits, les Toubou arrivèrent en masse, tous montés, couple par couple, sur soixante à soixante-dix chameaux environ. Ils se ruèrent en furieux sur nous et nous lancèrent leurs javelines. Nous, c’est-à-dire les cinq Arabes, nous leur fîmes face et leur lachâmes une bordée de coups de fusil. Les Toubou, surpris, tournèrent le dos subitement et s’enfuirent comme des loups chassés. Nous restâmes maîtres du puits, et nous y campâmes. Nous bûmes, et nous laissâmes nos chameaux paître les herbes sauvages des environs.

Nous crûmes que ces sauvages Toubou, que nous venions de mettre si aisément en fuite, avaient regagné leurs demeures, et nous nous reposâmes à notre puits pendant deux jours entiers ; mais le troisième jour, nous entendons tout à coup de grands cris, d’effrayantes vociférations. Nous allons à la découverte, nous dirigeant sur le point d’où arrivait le bruit, et nous apercevons cinq chameaux accroupis et une troupe d’individus armés. Nous trouvons auprès d’eux notre conducteur Ahmed, debout avec ses gens et des Ouadayens de notre caravane. Au milieu des hommes armés était un vieillard, qui paraissait être leur chef. Il avait une bande de tissu de tapis, roulée autour de la tête, large d’environ cinq à six doigts et longue peut-être d’une coudée. Ce vieillard était accroupi, à la manière d’un chien ou d’une hyène, le derrière sur ses talons. Le chef des Ouadayens lui dit : « Qu’est-ce qui te ramène de ce côté-ci ? Tu étais parti, que reviens-tu faire ? que cherches-tu encore ? que prétends-tu ? — Apprenez d’abord que je suis sultan de ces déserts, et que j’ai tant de soldats que vous n’êtes pas capables de les compter. Ce que je viens faire ? Je viens vous conseiller de me livrer Ahmed, si vous voulez partir sans coups ni plaies. Je sais bien que nous ne sommes pas, vous et moi, en état d’hostilité ni en guerre ; mais si vous refusez de m’abandonner Ahmed, vous vous attirerez de l’embarras et des dangers. Cet Ahmed a tué mon cousin, et ce cousin je l’aimais comme un fils de ma mère. C’est à moi de venger mon cousin, à moi de laver l’affront que laisserait sur nous l’impunité de ce meurtre. — Mais, répliqua le chef ouadayen, n’as-tu pas peur d’être tué comme a été tué ton parent ? — Je n’ai pas la moindre peur ; celui qui me tuerait serait à son tour bien sûr de périr. Nous autres, nous ne faisons jamais grâce du talion, quand même on nous déchiqueterait à coups de couteau. »

A ces mots suffisamment nets, Ahmed s’emporta contre le vieux sultan et l’insulta, il allait le tuer. On arrêta Ahmed. Mais, profitant de la préoccupation et de l’agitation de la troupe, il se glissa derrière les Toubou et coupa les jarrets au chameau du sultan. Alors celui-ci dit à Ahmed : « Voilà encore un coup qui nous sera payé cher ! Tu verras que mon chameau sera aussi vengé, et que je taillerai les jarrets à plus d’un de vos chameaux. Vous, vous n’aurez pas un moment de repos ; vous nous verrez sans cesse à vos trousses, sans cesse à vous harceler. » A ces menaces, le chef ouadayen cingle un grand coup de fouet par les reins du vieux chef, et : « Va-t’en, lui dit-il ; va-t’en au diable, et fais tout ce que tu voudras. Que le ciel le confonde, toi et celui qui t’a engendré de ses reins ! »

Le vieux sultan et ses gens se levèrent tranquillement et s’en allèrent avec un air d’indifférence et de mépris, concentrant en eux tout ce qu’ils avaient d’indignation contre nos Ouadayens.

Le jour passa. Nous remplîmes nos outres ; nous disposâmes nos bagages ; le lendemain matin, au moment de charger nos chameaux et de nous mettre en marche, on cria dans la caravane : « Attendez un instant ! Un chameau des Ouadayens a disparu. » Nous attendons un moment ; puis soudain les cris s’élèvent de toutes parts, la caravane s’émeut, s’inquiète, se trouble, et nous apprenons que les Toubou-Turkmân se sont emparés du chameau disparu, qu’ils ont pris un de nos Ouadayens et l’ont tué. Nous nous partageons de suite en deux bandes ; l’une court du côté de l’endroit où avait été tué notre compagnon, et l’autre reste auprès des esclaves, des bagages et des chameaux.

J’étais du nombre de ceux qui allèrent à la recherche de la victime. Nous trouvons le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un liçâm noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une légèreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille.

Un de ces Toubou se présente en parlementaire et nous crie : « Où allez- vous ? Que prétendez-vous faire ? Êtes-vous fous de nous refuser ce que nous vous demandons ? Pour le chameau que vous nous avez fait perdre hier en lui coupant les jarrets, nous vous avons enlevé un chameau bien meilleur. Le prix du coup de fouet, c’est la vie d’un de vos meilleurs voyageurs, celui-là..... que vous voyez tué. Et vous en verrez bien d’autres encore ; vous vous repentirez de votre sottise quand il n’en sera plus temps. N’était vos fusils, nous vous tomberions sus tout d’une masse, et nous vous dépécerions, nous vous mettrions en pièces. »

A cette oraison assez étrange, nous répondons par une décharge de coups de fusil sur la troupe qui observait à distance. La troupe prend la fuite au grand galop, et en un clin d’œil ces Toubou, qui étaient assez près de nous, ne nous paraissent plus que comme des points au fond de l’horizon.

Quant aux Toubou qui primitivement étaient dans notre caravane, ils se tinrent désormais séparés, marchant seuls et assez loin de nous.

L’inquiétude, le souci, la crainte de voir peut-être les sauvages Turkmân nous attaquer à l’inproviste, s’emparèrent de nous. Nous calculâmes tout ce qui pouvait nous survenir de dangers et d’ennuis, nous levâmes le camp et nous nous éloignâmes du puits. Mais les Toubou nous escortaient de loin, et à chaque instant se précipitaient sur nous. Nous les eûmes toute la journée sous les yeux, revenant, fuyant, se rapprochant de nous, manœuvrant à nos côtés, jusqu’à nuit close et noire.

Alors, nous nous arrêtâmes, nous avions besoin de repos. Mais les insupportables Toubou ne nous laissèrent ni paix ni trêve. Malgré les ténèbres, à toute heure ils nous assaillaient ; une partie d’entre eux nous inquiétait, nous menaçait, nous tenait constamment en alerte, tandis que l’autre partie dormait. Leur nombre leur permettait de se relayer sans cesse pour nous tourmenter ; nous, peu nombreux, nous ne pouvions reposer que pendant quelques minutes entrecoupées, et le sommeil nous touchait à peine l’angle des paupières. Et puis nous savions que si l’un de nous venait à être pris par ces Toubou, il serait tué immédiatement. Nous ne pouvions songer à en user de même avec eux, eussent-ils lancé un des leurs au milieu de nous ; ils nous auraient écrasés de leur nombre ; enfin nous étions dans leur pays ; pour eux, d’ailleurs, tuer un homme n’est rien.

Il fallut donc nous résoudre à une simple résistance passive, nous résigner à tout endurer ; cet état fatigant, ces menaces incessantes, ce harcèlement perpétuel durèrent pendant vingt jours ; ce furent vingt jours d’ennuis et de tourments intolérables. Nous ne fûmes délivrés de ces hargneux ennemis qu’en abordant sur le territoire d’un autre sultan Toubou, celui des Toubou-Réchâd ou Toubou des Montagnes. Cette contrée est une terre brûlée, hérissée de rochers stériles et nus, n’offrant qu’une végétation triste et rare.

Une fois que nous fûmes sur le pays des Toubou-Réchâd, nos inquiétudes et nos craintes cessèrent, et nous nous félicitâmes d’être délivrés de nos ennemis à si bon marché. Il était midi quand nous entrâmes sur le territoire des Toubou-Réchâd, nous continuâmes notre marche, et vers la fin de la journée nous fîmes halte. Nous laissâmes nos chameaux paître en liberté ; nous n’avions plus à redouter la rapacité de nos Turkmân.

Au moment où le soleil allait disparaître de l’horizon, nous vîmes affluer de tous côtés des essaims de Toubou-Réchâd, et en quelques minutes ils se posèrent comme une nuée autour de nous, mais restèrent à quelque distance. A mesure qu’une nouvelle escouade arrivait, ils descendaient de chameau et se campaient tranquillement auprès des premiers venus. Nous regardions paisiblement cette sorte de manœuvre, lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain les battements de petits tableh ou tambourins semblables à ceux des saadyeh, ou des chaouîch, ou des dâlatlyeh, ces valets de cour qui précédaient les princes à l’époque des janissaires[199].

Aussitôt que les Toubou-Réchâd entendirent le bruit des tableh, ils se levèrent en masse et dirent : « Voici le sultan ! il vient ici, sans nul doute. » En effet, nous avisâmes bientôt un individu qui n’avait rien de bien remarquable, rien qui le distinguât réellement de la foule. Il venait avec sa femme, hissée en croupe derrière lui sur un chameau. Il n’y avait absolument que le sultan qui eût sa femme avec lui. Arrivé au milieu de ses Toubou, il fut reçu avec les prévenances d’usage ; on fit agenouiller sa monture ; on lui adressa les salutations d’étiquette touboue, et on descendit madame la sultane. Ensuite, on s’empressa de ficher en terre quatre piques à large fer et qu’on disposa face à face et en carré ; on les entoura d’un très-grand milâyeh en manière de tente, véritable image de ces sortes de latrines ambulantes qu’on établit ainsi dans les camps, derrière la tente du général et derrière les tentes des principaux chefs.

Le sultan et sa sultane entrèrent dans cette tente improvisée, et la foule se posta en garde alentour. Un instant après, s’avança de notre côté un Toubou qui nous dit : « Eh ! les gens de la caravane, allons ! venez ici ! tous, sans exception, venez saluer le sultan. » Nous nous levâmes et nous allâmes au salut. Quand nous fûmes assez près de cette caricature de sultan, on nous ordonna de nous asseoir par terre. Nous nous accroupîmes sur trois rangs. Alors s’avança, dans l’espace qui nous séparait de Sa Majesté, un individu ayant une peau de mouton sur le dos ; c’était le drogman. Et il dit au sultan : « Voilà les gens de la caravane qui sont venus pour te saluer. — Dis-leur, répondit Sa Hautesse Touboue, que je les salue aussi, qu’ils sont en sûreté sur mes terres et qu’ils seront bien traités. » Le drogman nous transmit en arabe les paroles de son souverain, et ensuite le souverain ajouta : « Gens de la caravane, j’ai appris que vous êtes trois sortes de voyageurs, des chérifs, des Ouadayens et des Toubou. Il faut, par conséquent, qu’avant de sortir de mon pays, vous me fassiez trois cadeaux. Sachez aussi que nous avons grande envie de manger de la viande, parce qu’il y a passablement longtemps que nous n’en avons mangé. Nous sommes nombreux ; dès lors, pensez à préparer un souper assez copieux pour nous régaler tous. Et puis, soignez la cuisine, entendez-vous ? Qu’elle soit bonne, et surtout bientôt prête. — Nous répondîmes : Très-bien ! nous sommes à tes ordres. »

Nous nous levâmes de suite, nous retournâmes à notre station, et nous nous mîmes à préparer le repas du mieux qu’il nous fut possible.

Pendant que nous étions dans le coup de feu de la cuisine, le sultan et la dame sortirent de leur tente et vinrent tout près de nous. Je les examinai à mon aise. Le sultan était un vieillard décrépit, sec, fluet, à barbe rare, à joues caves, mal tourné, vêtu d’une sorte de blouse bleue semblable aux eyré des domestiques en Égypte. Il avait la face comme encadrée dans un lithâm noir qui lui entortillait la tête de haut en bas et lui donnait l’air d’un copte en chagrin. Il tenait à la main gauche une mauvaise lance à large fer, et à la main droite il avait un bâton fourchu. Ce genre de bâton sert aux Toubou à presser la marche du chameau, en voyage, et à soulever, par le moyen de l’enfourchure, les branches trop basses des arbres sous lesquels il faut passer. La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vraie pourvoyeuse. Elle était enveloppée dans un milâyeh de Bacioûn[200]. Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel museau !

Les deux Majestés rôdèrent à travers nos tentes, et s’en retournèrent sans avoir adressé un salut ni un mot de politesse à qui que ce fût.

A la nuit, le repas était prêt. Nous le disposâmes de notre mieux, et nous le portâmes à ces deux chétives Majestés. Ils en prirent ce qui leur convint, et distribuèrent le reste à leur troupe, aussi misérable et aussi affamée qu’eux. Nous leur avions servi le mets le plus recherché du Soudan, c’est-à-dire une bouillie de farine de doukhn, flanquée de ouaykeh de viandes sèches. (Ce ouaykeh se prépare avec du cadyd ou viande sèche qu’on pile et qu’on fricasse avec du beurre, un peu d’eau et un peu d’oignon. On y ajoute ensuite des bâmieh (hibiscus esculentus) secs, réduits en poudre, ce qui donne au ouaykeh un onctueux filant. On sert le ouaykeh en l’étalant en couronne sur le tour du plat, et on verse au milieu la bouillie épaisse de doukhn. Pour la manger, on prend avec les doigts une bouchée de bouillie et on la trempe dans le ouaykeh[201].)

Après que le sultan et sa troupe furent repus, on nous renvoya les plats vides, et il nous fut ordonné expressément de préparer un nouveau repas pour le lendemain matin avant le lever du soleil ; on recommandait expressément de servir à l’heure dite, si nous ne voulions pas nous exposer à quelque mauvaise affaire et encourir la colère de Sa Majesté.

Nous prévînmes nos domestiques, et leur prescrivîmes de tenir prêt le repas pour l’heure fixée. Nous passâmes ensuite la plus détestable nuit, préoccupés des ennuis qui nous obsédaient, de ceux qui nous avaient déjà assaillis et de ceux qui nous menaçaient encore. Au lever du jour, nous envoyâmes la provision au sultan et nous nous disposâmes à partir, pensant en avoir fini avec nos deux ridicules Majestés ; nous espérions qu’une fois décampés nous ne les reverrions plus, ni eux ni leurs importuns Toubou, vrais mendiants affamés.

Nous voyageâmes tout le jour et ne nous arrêtâmes que le soir. Nous étions accablés de fatigue.

Mais voilà que de nouveau nous apercevons venir à nous le sultan avec toute sa séquelle et la sultane toujours en croupe. Il arrive tranquillement assez près de nous, en causant avec ses Toubou, il campe à peu de distance, et toute la cérémonie de la veille recommence, excepté le salut.

Il fallut absolument un nouveau repas, on le prépara ; nous étions impatientés, contrariés au dernier degré et d’une humeur maussade. La nuit vint, se passa ; mais nous ne savions comment chasser cette peste qui nous persécutait, comment échapper aux griffes de ce sultan affamé. Dès le matin nous dûmes encore lui préparer et lui donner sa pitance, comme la veille, pour lui et sa suite.

Nous partîmes enfin... Nous marchâmes tout le jour à travers des chemins rocailleux où nos chameaux se déchiraient les pattes. Le soir nous campâmes dans un endroit enfermé entre trois montagnes. Là, on nous dit que nous étions arrivés au siége de l’État, à la résidence ordinaire du sublime souverain. Nous retrouvâmes encore là le maudit sultan ; nouveau repas le soir, puis un autre le matin suivant. Mais ici nous fûmes, de plus, assaillis par les gens du pays qui n’avaient pu accompagner le sultan lorsqu’il était venu au-devant de nous jusque près des frontières de son empire. (Car il avait été informé des attaques que nous avions eu à soutenir contre les Toubou-Turkmân ; et pour attraper quelques repas de plus, il s’était mis en marche afin de nous rejoindre le plus loin possible, et nous exploiter tout à son aise)[202].

Aux Trois-Montagnes, il nous fallut encore dépenser une plus grande quantité de nos vivres ; la foule nous assiégeait. Nous mourions de dépit, et nous demandions à Dieu, de tout notre cœur, de nous délivrer bien vite. Cependant nous fûmes forcés de prolonger un peu notre séjour pour renouveler nos provisions d’eau et expédier tout ce que nous avions de cadeaux à offrir à ce misérable sultan. Pendant ce temps, nous eûmes le loisir de voir quelque peu les environs du lieu où nous étions en station.

Les huttes des Toubou-Réchâd sont établies au pied des montagnes. Le pays a un aspect triste et misérable, et n’a d’autre richesse rurale que quelques petits troupeaux de menu bétail dont les propriétaires boivent le lait ; c’est là leur principal confort. Les arbres ne sont que des séyâl (acacia seyal de Delile, mimosa seyal de Forskall) et quelques daûm dont les Toubou mangent les fruits.

Lorsque, au passage d’une caravane, un chameau meurt de fatigue, les Toubou s’en emparent et s’en partagent la chair, qu’ils mettent en réserve pour plus tard en faire fête et régal. Ils dépècent ordinairement la bête, et en préparent du cadyd dont ils se nourrissent à défaut de viande fraîche.

Le jour du départ, dès le matin, comme nous nous disposions à nous acheminer, je m’aperçus qu’il me manquait un esclave. Il s’était évadé pendant la nuit précédente, et avait emmené avec lui deux filles esclaves, probablement afin de les vendre. Nous retardâmes notre départ d’un jour ; j’envoyai à la recherche des fugitifs ; pour moi la perte de ces esclaves était une perte considérable. Mais la somme que je donnai aux Toubou pour les rattraper fut une dépense inutile et j’eus le regret d’avoir ajouté, à la perte de mes trois individus enfuis, la perte de mon argent.

Ceci me suggère une réflexion : c’est que, dans ce monde, il est de loi positive (loi d’expérience reconnue et avouée de tous), que si l’homme refuse son bien quand il lui est offert, son repos et sa tranquillité quand on les lui présente, il se repent toujours de son refus, et qu’il vient un moment où il voudrait bien avoir écouté et suivi les conseils qu’on lui avait donnés, les propositions qu’on lui avait faites. J’en ai eu trop souvent la preuve, la démonstration bien évidente. Ainsi, lorsque j’eus la pensée de ce malencontreux voyage, de cette maudite traversée du désert, le sultan Sâboûn voulut me faire renoncer à mon projet, m’engagea à rester au Ouadây, « Attends, me dit-il, le retour de ton père ; j’aurai soin de toi. » Je persistai dans ma résolution ; et certes, Dieu sait ce qu’il m’en coûta de tourments, de peines et d’ennuis.

La première de mes tribulations dans cette détestable, cette insupportable traversée, fut la perte d’un excellent âne, excellent marcheur, un âne de prix auquel je tenais. Je le montai. « Il me servira, me dis-je, bien mieux qu’un chameau ; il me fatiguera moins. Je le monterai pendant la plus grande partie du chemin. Quand il sera las, je le laisserai marcher seul pour le délasser, et je prendrai alors un chameau. » Dès la première partie du désert, nous arrivâmes dans des plaines à sables mouvants et profonds, où les montures ordinaires pouvaient à peine avancer. Cependant nous fîmes bon pas pendant un jour entier, et moi, avec mon âne, je dépassai de beaucoup la caravane. J’attendis ensuite, et même je laissai passer toute la troupe. Je me reposais, assis sur le sable. Une fois que la caravane eut défilé et fut déjà assez loin en avant pour disparaître presque à mes yeux, j’enfourchai mon âne et je cheminai à grande hâte. Je craignais que quelque détour ne me dérobât la vue de notre troupe, ne m’exposât à en perdre la trace et à m’égarer. A grand’peine j’atteignis enfin la caravane ; et mon âne, mon pauvre baudet, était accablé, rendu. La marche dans le sable meuble l’avait éreinté ; il suait, l’eau ruisselait de son corps comme s’il venait d’être trempé dans la rivière. Je ne m’inquiétai pas d’abord de son état ; je ne réfléchis pas à sa fatigue, ne songeant qu’à atteindre la caravane et la file des chameaux attachés comme les grains d’un chapelet.

A la suite des chameaux marchaient des filles esclaves, et parmi elles en était une d’une beauté extraordinaire, une perle. Mon âne vint se planter auprès de la jeune fille, se coller pour ainsi dire tout à côté d’elle, comme pour se mettre sous sa protection, lui demander le secours de sa bienveillance, et lui montrer combien il était fatigué. Je voulus le détourner, je lui pressai les flancs ; il s’entêta ; je le frappai à grands coups de talons ; il broncha. La fille et les autres esclaves se mirent à rire de mon embarras, et me dirent : « Retire donc ton âne ; éloigne-toi un peu de nous, et laisse-nous avancer tranquillement. » Il me fut impossible de vaincre l’obstination de ma bête. Je descendis, et je lui allongeai un vigoureux coup de pied dans le ventre. Ma bête tomba roide morte, comme si je lui eusse enfoncé un couteau dans les entrailles. Je restai stupéfait, ne pouvant me rendre compte de la mort du pauvre baudet. Je le dessanglai ; je lui enlevai son bât, sa bride, tout son attirail, et me chargeant tout cela sur les épaules, je me hâtai de rejoindre mes chameaux. J’en arrêtai un, et je grimpai dessus.

Autre accident !..... Lorsque je me disposais à partir du Ouadây, j’achetai un esclave fort et robuste, mais qui, Dieu le sait ! et j’en avais été prévenu, ne pensait qu’à s’enfuir. Par précaution, je le tenais solidement lié à doubles liens aux pieds, et, la nuit, je fixais la chaîne que je lui attachais au cou, à un pieu, profondément et entièrement enfoncé en terre. Un autre esclave, que j’avais depuis longtemps à mon service, dormait appuyé sur cette chaîne. Mon homme, ainsi gardé, ne put trouver moyen de s’enfuir et de m’échapper. Après que nous eûmes quitté le Ouadây, pendant la route, je déliais mon esclave pour le jour ; mais je lui rendais ses liens pour la nuit, je lui replaçais la chaîne au cou et je replantais le pieu en terre. Je continuai cette manœuvre de précaution chez les Toubou-Réchâd, aux Trois-Montagnes. Alors on me supplia de délivrer mon homme de ses entraves. « Où veux-tu qu’il aille maintenant ? me dit-on ; ne le tourmente plus. » Je me laissai fléchir ; je le débarrassai de ses liens... Et ce fut lui qui traîtreusement me vola deux de mes plus belles esclaves et s’enfuit avec elles. C’était une perte énorme pour moi ; car on m’avait offert 110 mithcâl d’or, c’est-à-dire 200 piastres fortes ou colonnates d’Espagne, pour ces deux filles, et je les avais refusés. Pour l’esclave lui-même, on m’avait proposé 60 colonnates d’Espagne, et je les avais aussi refusées.

Le troisième déboire de mon voyage au désert me vint à la suite de la mort de mon âne. Épuisé de lassitude, il s’était, comme je l’ai dit, réfugié à côté d’une jeune esclave. Je la vis cette belle esclave, et jamais mon œil n’avait rencontré beauté plus séduisante. Je fus soudainement frappé, émerveillé de ses charmes ; je demandai de quel pays elle était et quel était son maître. J’appris qu’elle appartenait à un des Toubou de notre caravane, et l’on me dit que ce Toubou s’appelait Tchay. J’allai lui proposer, le presser de me céder cette esclave. « Je ne vends mon esclave, me répondit-il, que pour quatre autres esclaves de son âge, c’est-à-dire que je ne veux pas la vendre. Cette fille, je la destine à diriger ma maison. Je ne suis pas marié ; elle sera ma gouvernante et ma femme. »

J’insistai. J’envoyai faire de nouvelles propositions au Toubou, et à force d’instances il fut convenu entre lui et moi que je lui donnerais pour prix la plus belle de mes esclaves, une autre esclave à peine pubère, à gorge naissante, et un chameau étalon. Les accords furent établis, le marché fut conclu, et, à nuit close, le Toubou m’envoya son esclave. J’envoyai aussitôt les deux miennes et le chameau.

Je fais entrer la jeune fille dans ma tente ; je la regarde..... Ce n’était pas celle que j’avais vue. Que faire ? J’étais désolé de mon marché, l’esclave du Toubou me paraissait détestable. J’envoyai un exprès à Tchay lui représenter qu’il y avait erreur dans notre échange, et que la jeune fille qu’il m’avait livrée n’était point celle que j’avais vue auparavant. Le Toubou ne voulut rien entendre. « Je n’ai pas d’autre esclave que celle-là, répondit-il. Notre marché est conclu, bien conclu. Le cheykh doit comprendre ce que c’est qu’une transaction, je ne résilierai pas la nôtre. » Cette réponse m’embarrassa. Toutefois, à force d’observations, de prières, de pourparlers, de messages, je finis par obtenir du Toubou qu’il me rendrait mes deux esclaves et que je lui rendrais la sienne ; mais il refusa opiniâtrément de me renvoyer mon chameau. Je fus forcé de céder ; car cet homme était des Toubou-Réchâd, et il n’y avait ni justice ni juge à qui je pusse recourir.

Je me mis à la recherche de la première esclave qui m’avait paru si belle, et je sus bientôt qu’elle appartenait à un autre Toubou, que celui-ci l’aimait éperdument, que la belle aimait son maître plus encore qu’il ne l’aimait, et que ce sauvage ne la vendrait pas même à poids égal d’or.

Rentrons dans notre récit premier.

Avant de nous remettre en route, nous réunîmes ce que nous voulions donner en cadeau au vieux sultan, et nous le lui présentâmes. Un moment après, il envoya dire, de sa part et de la part de sa femme, à notre caravane : « Que chacun de vous donne au sultan un moudd (modius) de doukhn ; le sultan vous le demande comme témoignage de bienveillance. » Et aussitôt les ambassadeurs de Sa Majesté étalent au milieu de la caravane, une grande peau pour recevoir le doukhn. Chacun de nous apporte sa quote-part, et en un instant s’élève une masse de doukhn suffisante pour nourrir le sultan et la sultane et toute leur séquelle, je ne sais combien de temps. Les Toubou ramassèrent soigneusement le doukhn et le mirent dans des sacs de cuir ; ils n’en laissèrent pas un grain..., puis ils nous quittèrent.

Nous allions partir ; nous n’avions plus qu’à charger nos chameaux, lorsque nous vîmes arriver le sultan. Il rôda, se promena à travers nos tentes, avec l’air d’un misérable coquin ; il furetait partout. Tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau, toujours en répétant à chaque lippée : « Eh ! je suis le sultan de ce pays, et maître de cette route ; quiconque me refuse quelque chose ne sort plus d’ici. » Par ce procédé, Sa Majesté touboue fit bonne curée. Quand elle eut fini son inspection, elle nous dit par la voix de son crieur : « Attendez, pour partir, la permission du sultan, parce que sa femme veut venir vous faire ses adieux ; entendez-vous, les amis ? » Nous dûmes retarder le chargement de nos hardes. « Allons ! patientons, dîmes-nous alors ; patience est sagesse. »

Et voilà que débouche l’affreuse et vieille sorcière, se traînant à la manière dont rampe un laid reptile, entortillée dans son milâyeh, enfin un vrai fantôme à faire peur au diable. Elle arrive donc, serpentant à travers nos tentes, demandant à tous des keloûd, en prenant de tous ceux qui en ont, et, de qui n’en a pas, prenant ce qu’elle voit à son gré[203]. La princesse amasse ainsi sa collecte, l’enferme dans des sacs qu’avaient les gens de son escorte ; enfin elle nous adresse ses congratulations, et disparaît.

Mais bientôt après elle, tombe encore sur nous une foule de Toubou, une vraie troupe d’ogres ou de diables échappés de l’enfer. Ils nous abordent, et chacun de répéter : « Je suis meilabou, » c’est-à-dire fils du sultan. Ils parcourent la caravane ; toute lance qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta.

Après cette perquisition et ce dépouillement, le vieux sultan nous permit enfin de lever le camp. Nous ne nous fîmes pas prier ; nous partîmes à la hâte, vexés, ennuyés, fatigués à l’excès, de ces procédés odieux des Toubou ; la flèche, comme on dit, avait crevé le but ; ils nous avaient pris tout ce qui était à leur convenance ; pour mon compte, j’avais presque la larme à l’œil en pensant à l’esclave qui s’était enfui avec mes deux esclaves les plus belles.

[Note 197 : Voy. note 65.]

[Note 198 : Note reçue verbalement du cheykh, ainsi que la note précédente enfermée entre deux parenthèses.]

[Note 199 : Voy. note 66.]

[Note 200 : Voy. note 67.]

[Note 201 : J’ai mangé de ce mets, au Caire, chez le sultan Abou-Madian. Ce mets était très-bien préparé et agréable.

PERRON.]

[Note 202 : Explication verbale du cheykh El-Tounsy.]

[Note 203 : Voy. note 68.]

=CHAPITRE III.=

Le désert avant Catroûn. — Escorte de cent cinquante Toubou. — On loue des chameaux. — Manière de faire les marchés de louages. — Soins des Toubou pour leurs chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des Toubou en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles des Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des Fôriens, des Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les Toubou. — Dix jours de désert. — On me vole deux outres d’eau. — Mon esclave favorite en danger de périr de soif ; moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à Catroûn.

Nous entrâmes dans le désert par lequel nous devions arriver à Catroûn[204], premier bourg sur la frontière du Fezzân. Cent cinquante Toubou-Réchâd nous accompagnaient, suivant à quelque distance notre caravane. Si nous oubliions, ou laissions à chaque halte, un couteau, une écuelle, etc. (car une caravane oublie toujours quelque chose), ils étaient là pour en faire leur profit. D’habitude, si un chameau meurt, ils en recueillent la chair et en préparent du cadyd ; s’il tombe malade et que son maître l’abandonne, ils s’en emparent.

Pour ce trajet, jusqu’au Fezzân, nous fûmes obligés de louer d’eux un assez bon nombre de chameaux. Voici comment se font ces louages.

Lorsqu’un voyageur s’aperçoit qu’un de ses chameaux ne pourra pas arriver jusqu’à l’endroit où la caravane doit s’arrêter, il appelle un de ces Toubou, lui offre le chameau fatigué et en demande un autre. « Montre-moi, dit alors le Toubou au voyageur, quelle est la charge à porter. » Le voyageur la désigne ; le Toubou la soulève pour en apprécier le poids, et si la chose lui convient, il s’engage à conduire et transporter le fardeau jusqu’au Fezzân. Alors le chameau affaibli, offert d’abord par le voyageur, reste au Toubou, qui le fait partir à petites marches pour son pays ou pour le Fezzân ; et ensuite, par ses soins, le Toubou réussit souvent à rappeler la force et la santé de la bête.

Lorsque le Toubou a jugé le fardeau trop pesant, il le laisse et passe outre. Moi-même je fus obligé de prendre à louage un chameau. Le Toubou avec lequel je fis marché se chargea du transport de mes hardes jusqu’à Mourzouk. Je montai sur ce même chameau, par-dessus mon bagage.

Pendant tout le trajet que nous eûmes à parcourir, le Toubou, mon loueur, venait à moi chaque matin au moment du départ et chargeait lui- même le chameau. Et si je m’avisais d’ajouter la moindre chose à la charge pour laquelle nous avions conclu notre marché, mon Toubou s’y refusait invinciblement. « Je ne dois transporter, me disait-il, que le poids que j’ai accepté dans nos conventions. »

Au départ des stations, mon Toubou prenait la bride de la monture qu’il m’avait louée et marchait toute la matinée. En cheminant, il arrachait les plantes sauvages qu’il rencontrait sur ses pas, et, toujours sans s’arrêter, il les donnait à brouter à son chameau. Une fois que midi était passé, mon homme abandonnait la bride, qui alors restait pendante, et il allait ramasser des herbages, même à grande distance de la caravane, qui continuait sa route ; au moment de la halte, il arrivait, toujours alerte et dispos, avec une charge de plantes, faisait agenouiller son chameau et lui donnait à manger les plantes recueillies. Par ces soins, les chameaux des Toubou sont toujours, malgré les longues marches, en vigueur et santé, tandis que ceux des caravanes, étant privés de nourriture pendant la route, ont toujours l’air épuisés de fatigue et sans entrain. C’était en effet l’état des nôtres.

Je raconterai ici, en passant, une petite anecdote qui caractérise l’ignorance et la sauvagerie des Toubou. Relégués dans leurs déserts, ils n’ont absolument aucune idée, aucune notion des choses les plus simples des pays civilisés.

Il y avait dans notre caravane un Tripolitain appelé le réïs Abd-Allah. Cet Abd-Allah avait une montre d’un certain prix, bien qu’elle fût en cuivre. Lorsqu’il était allé au Ouadây, il avait eu intention de la vendre au sultan ouadayen. Mais Abd-Allah n’ayant pu avoir de sa montre le prix qu’il voulait, il l’emporta avec lui. Il avait le plus grand soin de sa montre, ne la laissait toucher par personne. Notre dernière station sur le territoire des Toubou-Réchâd, fut un endroit ombragé de plusieurs arbres. Nous nous y étions arrêtés pendant la grande chaleur ; un soleil brûlant nous avait épuisés tous, hommes libres et esclaves. Nous attendîmes donc que l’ardeur de l’atmosphère diminuât ; nous serions morts au soleil. Quand le jour commença à baisser, mais quelque temps avant le crépuscule, nous levâmes le camp, afin de rattraper, pendant la nuit, les heures que nous avions perdues dans la journée. Et puis, pendant la nuit, nous étions plus à l’abri des souffrances de la soif.

La fatalité voulut qu’Abd-Allah oubliât sa montre à la station. Il la laissa suspendue à une branche à laquelle il l’avait attachée en se mettant à l’ombre. Quand nous eûmes décampé, les Toubou, selon leur habitude, vinrent fureter dans le camp abandonné et prendre ce que nous y avions pu oublier ou jeter. Un d’eux aperçoit la montre pendue à l’arbre. Transporté de joie à l’aspect de la couleur d’or, il saisit la montre. Mais il entend le bruit du mouvement ; il approche la pièce d’or de son oreille, et le bruit est plus fort et plus distinct. Le sauvage Toubou s’imagine tout de suite qu’il y a là quelque diable enfermé dans l’or, et de toute sa force il lance contre le tronc de l’arbre la montre, qui se brise en mille morceaux ; verre, cadran, ressort, chaîne, tout a éclaté, tout est fracassé ; et le sauvage de crier : « Un diable ! un diable ! » de fuir à toutes jambes, et ses compagnons de fuir avec lui à qui mieux mieux.

Abd-Allah pense à sa montre. Il la cherche partout, et ne la trouve pas. Il en demande des nouvelles à ses esclaves, à ses domestiques ; aucun ne sait ce qu’elle est devenue. Il se rappelle enfin qu’il l’a oubliée, suspendue à l’arbre sous lequel il s’était reposé, et il part à grande course de chameau, retourne à notre halte... ; il arrive, il voit la montre éventrée, et les pièces de l’intérieur éparses à terre, jetées çà et là. Il reste stupéfait et frappant ses deux mains l’une dans l’autre, il pousse une exclamation de douleur et de regret sur sa montre : « Que Dieu maudisse le temps que nous avons passé ici ! » dit-il. Et il rejoint la caravane. Il était désolé, consterné.

Lorsque nous nous arrêtâmes, il alla vers les Toubou qui nous escortaient et leur demanda qui avait brisé la montre. Un d’entre eux répondit : « C’est moi, c’est moi qui ai mis le diable en pièces, et qui lui ai fait recevoir un rude coup. » Abd-Allah prit dans sa mémoire le signalement du brise-diable et en écrivit le nom. A notre arrivée à Mourzouk, le Tripolitain cita le Toubou devant le kâdi, et demanda quarante ryâl ou colonnates pour dédommagement. Le Toubou fut obligé de payer.

Avant de quitter les Toubou, je dirai quelques mots sur leur manière de se saluer et de s’informer de la santé de quelqu’un.

Les Toubou forment un groupe considérable de hordes. Cupides et avares, ils dépassent toutes les peuplades du Soudan en rusticité et en sauvagerie. J’en donnerai comme échantillon leur manière de s’aborder et de se saluer. C’est une des bizarreries qui m’ont le plus frappé chez eux.

Lorsqu’un Toubou rencontre un autre Toubou qu’il n’a pas vu depuis quelque temps, ils ne s’abordent pas en se prenant et se serrant la main. Ils commencent par s’accroupir tous deux face à face, d’un œil sérieux et calme, le derrière appliqué sur les talons, comme deux singes, le liçâm entortillé jusqu’aux yeux sur le minois, la main droite tenant la lance debout sur le sable, et la main gauche gardant le dèrègueh ou bouclier. Puis l’un dit à l’autre, d’un ton rustre et demi- rauque : « Lohantchennô. » Et l’autre aussitôt répond : « Lohantchennô. » C’est leur manière de se dire d’abord bonjour. Ensuite tous les deux, alternativement, répètent plusieurs fois : Lohantchennô. Après cela, l’un reprend par : « Nihillôhanihi ; » et l’autre de redire aussitôt : « Nihillôhanihi. » C’est leur façon d’exprimer « comment te portes-tu ? » Ce qui se répète à tour de rôle deux ou trois fois pour chacun, et toujours sans faire le moindre mouvement. Ensuite l’un des deux se prend à dire : « Ihilla ; » et l’autre de répéter : « Ihilla. » Il paraît que, pour eux, c’est le vœu : « Dieu te conserve ! »

Une fois qu’ils en sont à cet ihilla, les deux Toubou se le répètent mutuellement à n’en plus finir, et en laissant peu à peu baisser et mourir la voix ; et quand à peine on entend le perpétuel ihilla, tout à coup ils recommencent da capo, et par un cri fort et subit, ce bienheureux ihilla, ils parcourent la même gamme decrescendo jusqu’à extinction de ton et jusqu’à ce qu’ils soient arrivés graduellement au ton avec lequel on parle à quelqu’un au tuyau de l’oreille, à tel point qu’on n’entend plus le ihilla et qu’on croit la cérémonie de salutation terminée. Mais voilà qu’aussitôt, avec un nouvel éclat de voix, ils réentonnent à grand et haut cri : Lohantchennô, et toute la musique, toute la cérémonie recommencent d’un bout à l’autre, avec la même lenteur et tout aussi longuement ; puis encore une troisième fois, et tout au long, et toujours avec les mêmes formes, les mêmes mots aux mêmes places et la même palinodie. Cette scène de salutation dure ainsi, avec le plus grand flegme du monde, pendant près d’une heure.

Je n’ai vu quelque chose d’analogue à ce genre de salutations, que chez les Fôriens sauvages et brutes des monts Marrah et du Témourkeh. Lorsque deux de ces Fôriens se rencontrent, ils sont presque aussi longs à s’adresser leurs civilités que les Toubou ; seulement ils varient davantage leurs termes de politesse, et les deux interlocuteurs ne se renvoient pas immuablement les mêmes mots. Ainsi, à l’abord, l’un dit : « Assey, » comme nous dirions : « En santé ? cela va bien ? Je te vois en bonne santé. » Et l’autre répond : « _Ki-dilo_n_ assey_, nous te voyons en bonne santé ; » ce qui serait l’analogue de : « Nous sommes content de te voir en bonne santé. » Le premier reprend : « _Kamou_n_ouacia djenn-is toullei dja-la_ ; » c’est-à dire : « Tu viens, tu me parais en bon état, à merveille. » (Le premier de ces mots fôriens n’a pas pour le cheykh El-Tounsy un sens bien connu. Djen, tu, toi ; is, lettres de rapport comme signe et force du génitif. L’n redoublée est une forme euphonique. Toullei, bien en bon état. Dja, tu, toi ; la, venu ; tu viens.) L’autre répond : « Djennei âfia djan, et toi, tu es en ta santé ? » (Djen, toi ; nei, tu es ; âfia, santé, mot d’origine arabe ; djan, de toi.) Le premier continue par : « Dogolah, toullei, leh, tes enfants sont-ils en bonne santé ? » (Dogolah, enfants ; toullei, bien, en bon état ; leh, est-ce que ?) La réponse est : « Y toullei, oui, bien. » Puis, le premier fait entendre le son sourd et poussé à bouche fermée : hum. Le second reproduit ce même son et de la même manière. Et chacun à son tour le renouvelle un certain nombre de fois et pendant assez longtemps. Mais tout cela dure bien moins que la longue salutation touboue.

Les Fôriens qui sont un peu arabisés (tels que ceux du Fâcher, de Kôbeih, de Kério, de Tarneh, les Birguid, etc., et tous ceux des endroits où l’on connaît un peu la langue arabe), lorsqu’ils se rencontrent le matin, se saluent par : « Asbahtou, comment vous portez-vous ce matin ? » et par la réponse : « Asbahtou, je me porte bien ce matin. » Le premier interlocuteur reprend par : « Djydan asbahtou, grâce à Dieu, que vous vous portiez bien. » Et la réponse est : « Djaououed asbahtou, que (Dieu) vous garde en bonne santé aujourd’hui. » Le premier dit alors : « Afieh, bonne santé ; et l’autre répond aussi : « Afieh. » Mais si l’on se rencontre à midi ou après midi, l’un dit : « Gueyeltou, vous avez bien passé la chaleur ? » Et le reste des politesses est comme pour le matin, et finit par : âfieh.

Si l’on rencontre un individu d’un autre pays que celui où l’on est, on lui dit : « Habâbak (corruption de l’arabe marhaba bah), sois le bienvenu ! » Et l’étranger répond : « Habâbak achrah, sois le bienvenu dix fois ! » Le reste de la salutation est comme nous l’avons indiqué en premier lieu.

A quelqu’un qui revient de voyage, on dit : « Djydan djytou, en bon état vous revenez ; soyez le bienvenu ! » La réponse est : « Djaououed hâlak, que Dieu te garde en bon état ! »

Les Fôriens qui résident dans un même endroit ont aussi, entre eux, leurs formes de politesses pour le matin et pour l’après-midi. Le matin, les premières paroles sont : « Assey djenn-is toullei kaola, en santé bien tu t’es levé. » Et la reprise est : « _Ki-dilo_n_ assey djen-nei âfia djan_, nous te voyons bien, tu es en bonne santé. » Depuis le midi jusqu’au soir, on dit : « Asbamouo, toi au soir bon ; bon soir. » Et on répond : « _Ki-dilo_n_ asbamouo_, nous te voyons en bon soir. » Et les autres politesses sont les mêmes que celles du matin et surtout de l’après-midi.

Au Barnau, les Barâéneh (pluriel de Barnâouy, Barnâouyen) s’accostent par le salut suivant. L’un dit : « A-fi labar, y a-t-il nouvelle ? » c’est-à-dire « comment allez-vous ? » (Ces mots sont la corruption de l’arabe a-fy khabar, y a-t-il nouvelle ?) L’autre répond : « Ky-âfia ly, en santé (êtes) vous ? »

Revenons à nos Toubou... Il y a encore ceci de singulier chez ces sauvages, qu’après leurs salutations finies, ils se mettent à parler de leurs affaires, de leurs querelles ; et souvent deux individus qui se faisaient en grommelant leur interminable salut, il y a un moment, se lèvent tout à coup et se battent à coups de lances comme deux furieux, jusqu’à ce qu’on les sépare. Ainsi deux Toubou se rencontrent, ils s’accablent de longs compliments et se saluent pendant une heure, se comblant par conséquent des démonstrations les plus amicales ; puis ils éclatent subitement, et les voilà, la lance au poing, s’assaillant de toute leur force. (Leur cupidité et leur avarice sont le plus souvent la cause de ces luttes subites. L’un rappelle à l’autre et lui reproche, par un mot, la disparition d’un objet de la plus mince valeur ; et, en quelques paroles, leur colère s’allume et les champions sont debout[205]). C’est que leur avidité est extrême : pour un bout de corde, un morceau de cuir qui ne vaut pas une piastre (environ 25 centimes), ils vont jusqu’à entraver et empêchent même le départ d’une caravane.

Je reprends mon récit de voyage..... Nous étions, comme je l’ai dit, dans le désert qui sépare le pays des Toubou, des limites du Fezzân. Ce désert sans eau a dix jours de trajet. Nous ménagions et épargnions avec le plus grand soin nos provisions d’eau. Nous voyagions pendant plusieurs heures au commencement et à la fin de la nuit, pour éviter le tourment de la chaleur et de la soif ; il faut savoir que l’effet d’une soif brûlante est que, plus on boit, plus le besoin de boire devient opiniâtre et impérieux. Nous hâtions le pas, nous voulions absorber l’espace. A notre dernière nuit de marche, la plupart des voyageurs de la caravane n’avaient plus d’eau ; à quelques-uns, il n’en restait plus qu’une petite quantité. Moi, j’en avais encore quatre outres ; grâce à Dieu, j’avais eu la bonne idée d’enfermer dans deux guerfeh deux de mes outres, pour les conserver entièrement pleines en prévenant toute perte d’eau causée par l’évaporation à la chaleur et à l’air libre. Mes deux autres outres étaient simplement attachées à mon chameau.

On appelle guerfeh, au Soudan, des sacs en cuir de bœuf, parfaitement tannés. Ces guerfeh ont la forme représentée fig. 31. Ils sont fabriqués au Ouadây, et sont cousus avec de fines lanières de cuir.

La nuit qui précéda notre entrée au Fezzân, nous fîmes force de marche ; nous ne nous arrêtâmes que quand nous ne pûmes plus résister à la fatigue et au sommeil. Nous mîmes pied à terre, et sans préparation aucune, chacun s’endormit où il se trouva ; car nous étions brisés de lassitude. Avant de m’endormir, je donnai à boire à ceux de mes esclaves qui avaient soif, et je me couchai la tête entre mes deux outres. Je ne pensai pas à les mieux garder.

Près de moi était couché Abd-Allah, avec ses esclaves. Le matin, en m’éveillant, je vis mes deux outres vides. Les esclaves d’Abd-Allah les avaient prises et en avaient bu toute l’eau. Je me plaignis vivement de ce vol à Abd-Allah ; mais Abd-Allah me donna tort et me blâma de n’avoir pas pris plus de précautions, surtout dans un pareil désert. La caravane aussi me donna tort de m’en prendre à Abd-Allah ; car il m’assurait par les serments les plus sacrés qu’il ne s’était aperçu de rien, et qu’il ignorait complétement si ses esclaves avaient bu mon eau.

La caravane se dirigea sur un puits où elle arriva dans la matinée. Ce puits est à environ six heures de Catroûn.

J’avais alors, comme concubine de prédilection, une des deux filles esclaves que j’avais données, avec un chameau, en échange pour celle du Toubou dont j’ai parlé précédemment. Un jour, avant que nous fussions au puits que je viens d’indiquer, mon esclave favorite avait été en proie à l’affreuse soif des déserts, au chôb. La pauvre fille était dévorée d’un inextinguible besoin de boire ; plus elle se gorgeait d’eau, moins elle s’en rassasiait, moins elle calmait sa soif. Je tremblais de voir cette malheureuse succomber à tout moment. Un bédouin appelé Khalyl, et qui était de notre caravane, s’aperçut de mon embarras. « Donne à cette fille, me dit-il, quelques doigtées de beurre fondu, et ces angoisses- là cesseront. » Je suivis le conseil du bédouin, et en quelques instants les souffrances de mon esclave s’apaisèrent. Je la fis ensuite monter sur un chameau (car tous les esclaves accompagnent à pied les caravanes). Dieu voulut que la chaleur du soleil diminuât ; la nuit approchait, et bientôt mon esclave fut guérie de toute douleur.

J’avais ignoré jusqu’à ce jour la recette que m’indiqua le bédouin Khalyl. De retour à Tunis, j’en parlai à un de mes amis, qui alors me raconta à son tour le fait que voici, et que je crois vrai, car mon homme était homme de conscience et de bonne foi, et lui, de son côté, le tenait de gens dignes de sa confiance.

Il y a quelques années, me dit-il, le rakb ou la réunion des pèlerins du Maghreb prit par le désert pour aller en pèlerinage à la Mekke ; on s’égara[206]. Les provisions d’eau s’épuisèrent. Alors le cheykh de la caravane (car chaque caravane de pèlerins a son cheykh ou chef religieux) fit annoncer par son crieur l’avis que voici : « Que tous ceux qui ont la foi en Dieu et au jour du jugement dernier, qui ne veulent pas être coupables de hâter leurs jours, et qui désirent échapper au danger qui nous menace, aient soin de ne prendre pour toute nourriture que quelques doigtées de beurre fondu. » On suivit le conseil du cheykh. Pendant dix jours personne ne prit autre chose que quelque peu de beurre, et pas un seul individu ne souffrit de la soif, malgré la chaleur et la fatigue. Dieu remit les pèlerins dans leur route, et pas un ne mourut. Ce fait est plus extraordinaire encore que ce qui arriva à mon esclave.

Quand nous fûmes auprès du puits vers lequel nous nous dirigions, nous rendîmes grâces à Dieu... Il me restait à peu près une outre d’eau ; c’est-à-dire que dans mes deux outres il y avait assez d’eau pour en remplir une.

Nous séjournâmes quarante-huit heures auprès du puits ; ensuite nous décampâmes, et nous entrâmes bientôt sur le territoire fezzanais. Le premier pays que nous rencontrâmes fut Catroûn. Avant d’y arriver, nous trouvâmes de grands plants de dattiers, et nous vîmes venir à notre rencontre un certain nombre d’habitants de Catroûn qui nous félicitèrent de notre arrivée et nous accueillirent avec bienveillance. Nous campâmes près du village, et peu après une troupe d’individus accourut du village pour nous vendre des dattes. Les dattes de Catroûn sont grosses, très- parfumées et très-sucrées. Quelques-unes suffisent pour rassasier parfaitement ; c’est du moins ce que j’ai éprouvé pour moi. Cependant les habitants du pays, accoutumés à ce fruit, qui est leur principale et presque unique nourriture, en mangent en abondance à tous leurs repas. On en donne aussi aux animaux domestiques, aux bœufs, aux chevaux, etc.

Le territoire de Catroûn est un sol sablonneux et stérile. Les habitants sont d’un noir au moins aussi foncé que les Soudaniens. Du reste, ces habitants sont un mélange de Toubou-Réchâd qui ne savent comment vivre parmi les rochers, et de quelques indigènes ou Fezzanais nés à Catroûn.

Cette contrée est assez misérable. Le beurre, le miel y sont aussi rares que le griffon d’Occident[207]. Le blé y est presque entièrement inconnu. On n’y trouve que des dattes, de l’orge et quelque peu de graisse, et encore cette graisse est-elle apportée par les Arabes des environs ou des localités qui dépendent de la régence de Tripoli, et se vend à un prix exorbitant.

L’orge, dans les environs de Catroûn, se sème près des puits, et l’eau de ces puits sert à l’arrosage de ces semailles ; la pluie ne vient jamais humecter ce sol.

Le lait est aussi chose rare à Catroûn. Celui qui possède une brebis ou une chèvre, ayant du lait, est cité et envié de tous comme un être heureux. Dans ce pays si pauvre, un mouton se vend 10 douros, prix ordinaire, et ce chétif mouton ne donne pas peut-être 50 rotl (environ 40 livres) de viande. L’individu qui, par extraordinaire, tue un mouton, en garde soigneusement la peau. Il en retire la laine pour la filer ; ensuite la peau proprement dite est fricassée, puis mangée avec délices. Il y a fête et réjouissance, grand banquet, le soir où l’on a pour repas ne fût-ce qu’un morceau de peau de mouton ; toute la maison est en émoi et en gaieté.

[Note 204 : Les Mogrébins prononcent Gatroûn.]

[Note 205 : Communication verbale du cheykh.]

[Note 206 : Voy. note 69.]

[Note 207 : Voy. note 70.]

=CHAPITRE IV.=

Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze boutiques. — Présentation au sultan Mountacer. — Siége du sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de Mourzouk ; petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à Mourzouk. — Probité des Fezzanais. — Anecdote.

Nous nous reposâmes trois jours à Catroûn ; ensuite nous prîmes la route de Mourzouk, capitale du Fezzân. En quatre jours nous y arrivâmes. Dans tout le Soudan on donne à cette capitale le nom de Zeylah ; il paraît que c’est l’ancien nom de la ville[208].

A l’entrée de Mourzouk nous fûmes arrêtés par les douaniers, qui comptèrent nos esclaves et prirent note du nombre que chacun de nous en conduisait. Cela fait, nous entrâmes ; on nous fit descendre tous dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de Yoûcef, pacha de Tripoli.

Mourzouk ou Marzik est un mauvais bourg qui ne vaut pas Calioûb (chef- lieu de la province du Calioûbyeh et à quatre ou cinq heures du Caire). Les habitants de Mourzouk sont un amalgame de noirs de l’Afnau et du Barnau ; les individus blancs ou bronzés qui sont fixés à Mourzouk sont tous des Arabes venus de la régence de Tripoli, de Djâlau, d’Audjalah, de Dirna.

Mourzouk est sur un terrain salé et friable ; elle est isolée et éloignée de tout lieu habité, d’environ un jour et demi de marche, et même, dans certaines directions, de près de trois jours.

La capitale du Fezzân a un marché composé de deux rangées de boutiques, et chaque rangée a, ni plus ni moins, sept boutiques à la file. Tous les jours il y a marché vers trois ou quatre heures après midi, selon la longueur des jours. La foule se rassemble alors ; la plupart des individus sont accroupis sur les devantures élevées et murées des quatorze boutiques, et les crieurs à l’enchère vont et viennent, promenant à la vue du public les objets à vendre, provoquant et répétant les enchères des amateurs, qui toujours augmentent les prix des criées, depuis un sixième de mithcâl de poudre d’or, jusqu’à un quart, à un demi, à quatre sixièmes de mithcâl, etc. Le marché ne dure jamais qu’environ une heure et demie.

Devant le château du sultan (car le gouverneur du Fezzân se gratifie très-généreusement du nom de sultan, bien qu’il ne soit qu’un simple gouverneur sous la dépendance du pacha de Tripoli, son suzerain), devant le château, dis-je, il y a une grande place... Le soir de notre arrivée, le chargé d’affaires de Mohammed-Ibn-Yoûnès nous fit servir à souper. Il est d’habitude que le propriétaire, ou le représentant du propriétaire du lieu où descend une caravane, donne à souper aux voyageurs la première nuit. On nous apporta donc quelques aliments, et Dieu sait que pas même nos esclaves ne purent en manger.

Le lendemain matin nous allâmes nous présenter au sultan avec des présents, que nous lui offrîmes par l’intermédiaire d’Othmân, son premier vizir, et dont l’aïeul avait été mamelouk du sultan Mohammed au Fezzân. Nous fûmes introduits, l’un après l’autre, auprès de Sa Majesté fezzanaise. Le Sultan Mohammed-el-Mountacer, c’est ainsi qu’il s’appelait, avait le teint blanc très-légèrement bronzé. Quand nous entrâmes chez lui, il était drapé dans une grande couverture de laine blanche, à raies en soie blanche aussi ; telle que les couvertures que portent les femmes de Tunis et les Bédouins agents subalternes du pacha.

Mohammed, l’air fier et composé, était assis sur un porte-turban ou siége-à-turban, qui faisait le trône de Sa Hautesse. (Le porte-turban est une sorte de chaise ayant la longueur de deux ou trois chaises européennes placées à côté l’une de l’autre, et ressemblant à nos bancs de jardins, à la différence que le porte-turban, tel qu’on le voit au Caire et tel que celui sur lequel reposait le sire fezzanais, a son plan et son dossier en réseau tissu de bois de jonc coupé en lanières. Aux quatre coins sont des montants ordinairement en bois de sâdj ou platane des Indes et teints en noir, et quelquefois parés d’incrustations en nacre et en petits coquillages. Ces quatre montants, assez hauts, et réunis, aux extrémités latérales du siége, par une traverse de même bois qui fait office de bras de fauteuil, supportent en l’air un dôme ou couverture en façon de voûte, et travaillée aussi en tissu de jonc comme le plan ; c’est sur ce plan qu’on pose les turbans et les vêtements lorsqu’on les ôte pour aller se coucher ; jamais, en Égypte, ce genre de siége ne sert que comme meuble de dépôt pour les habits.

Depuis que l’usage des turbans est abandonné par les grands et tous les employés en Égypte, les porte-turbans sont bien moins communs dans les maisons. Du temps des Mamelouks, et avant le règne de Mohammed-Aly, les turbans étaient un grand objet de luxe ; les riches en avaient toujours un certain nombre en réserve, et souvent en cachemires de haut prix. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les cheykh et gens de religion, les domestiques, les sâïs ou palefreniers, les gens du peuple, marchands, ouvriers, mercenaires, etc., enfin les Coptes et tous ceux qui ne portent pas le costume nizâm ou costume militaire, qui aient encore le turban. Ce n’est que chez les cheykh et chez les personnes un peu à l’aise, qu’on trouverait des porte-turbans.

La voûte ou le dôme de ce meuble est parfois parée d’étoffes plus ou moins brillantes, assez fréquemment marquetées d’or et bordées de franges de soie et de glands aux quatre coins. Au milieu du réseau- voûte, en dehors, est quelquefois aussi une saillie qui soutient une boule dorée ou argentée, ou même en argent creux. Les quatre montants ont souvent à leur sommet une boule argentée ou en argent ; ces boules sont appelées asker, soldats, sentinelles.

En Égypte, jamais on ne s’assied sur les porte-turbans ; ils sont trop légers et trop fragiles pour ne pas se dégrader ou se briser sous celui qui s’y assiérait. Celui sur lequel était posé le grave et imposant prince du royaume des Fezzanais, était plus solidement établi. Peut-être sa Hautesse l’avait-elle commandé en Égypte ou au Maghreb. C’était probablement le seul meuble de cette espèce qui existât dans l’intérieur de l’Afrique)[209].

Quand je fus présenté à Sa Majesté Fezzanaise, elle avait sur la tête un turban blanc, mais d’une ampleur !! je n’ai jamais rien vu de semblable. Ce turban était tourné et modelé à la manière mekkoise, plus renflé sur la tempe droite que sur la tempe gauche. Nulle part les musulmans ne portent le turban roulé avec autant de grâce et de coquetterie que les Mekkois, mais le seigneur du Fezzân en avait ridiculement exagéré la tournure et surtout les dimensions ; c’est à peine s’il pouvait à l’aise pencher la tête, tant était monstrueux le paquet qui le coiffait.

Le sultan daigna recevoir mon cadeau, puis je décampai ; car je me sentais une envie de rire démesurée en considérant cette espèce de prince si bouffi, si gonflé, si sérieux, si morgue, qu’il laissait à grand’peine cheoir de sa bouche impériale quelques petits mots isolés et d’une voix presque mourante. Le plus souvent il répondait et parlait par signes légers et presque insaisissables. A ce qu’il paraît, il est de décorum, au Fezzân, de ne pas se prodiguer en mouvements et en paroles dans les cérémonies.

Ce haut sultan, dont le nom complet, comme j’ai dit, était Mohammed-el- Mountacer, avait un entourage composé de gens affublés de vieilles couvertures de laine râpées ; tous avaient un air piteux et misérable.

Quelques jours après que nous étions à Mourzouk, j’aperçus dans la ville le susdit sultan, seul, à pied, passant de maisons en maisons. On me dit qu’il allait en visites chez certaines femmes, ses maîtresses.

C’est contre ce Mohammed-el-Mountacer qu’El-Moukkény marcha en armes. El-Moukkény le déposséda de la royauté, et ensuite le livra à son cousin Ahmed, qui le tua par ordre du vainqueur ; Ahmed fut ensuite mis à mort, et El-Moukkény gouverna le Fezzân.

Le jour où je fus présenté au sultan, je me rendis, vers les trois heures après-midi, chez le vizir Othmân dont la demeure touchait à celle de son maître. Je vis alors devant le château plusieurs individus noirs, sales, dégoûtants à donner des nausées, et qui battaient du tambourin à caisse, semblable au tambourin des Turks d’autrefois. Mais ces caisses avaient l’air délabrées, et les flûtes ou chalumeaux qui les accompagnaient étaient d’aussi triste apparence.

Chez Othmân, je rencontrai le câdi Tâher et son frère Zyn-el-Abidyn, le cheykh Ahmed Ibn-Yça, homme d’excellentes qualités, le cheykh Mohammed- Ibn-Ghalboûn de Tripoli. Pendant le temps que je demeurai à Mourzouk, j’assistai aux leçons de ce dernier cheykh ; il exposait et expliquait les commentaires de Khâzin sur le Coran.

Le séjour de Mourzouk me déplaisait, m’ennuyait. Je n’y trouvais qu’avec peine quelque nourriture qui fût de mon goût. Et puis je ne voyais pas l’époque à laquelle je pourrais me mettre en route. Les caravanes pour Tripoli n’osaient pas partir ; le chemin était coupé par les Arabes de la tribu des Bény-Soleymân révoltés contre Yoûcef, pacha de Tripoli. Toutes les caravanes que ces Arabes apercevaient, ils les pillaient ; et le pacha ne savait comment mettre à la raison ces rebelles. Je passai trois mois à attendre une occasion de départ.

Pendant cet intervalle, je vis arriver El-Moukkény, qui se rendait au Barnau par ordre de Yoûcef pacha. C’était le dernier voyage commercial que fit El-Moukkény au Soudan. Au retour, Yoûcef pacha prépara l’expédition du Fezzân contre Mohammed-el-Mountacer.

Peu d’individus étrangers, soit du Maghreb, soit d’ailleurs, j’entends des gens qui ont quelque habitude d’une vie un peu commode, se décident à se fixer au Fezzân, même à Mourzouk. A ce sujet, voici ce que me conta le cheykh Ahmed-Ibn-Yça.

Une fois, un homme d’étude et de science, un uléma, vint à Mourzouk. Quelques jours après qu’il y fut, et dès les premières leçons qu’il donna, une foule assez considérable se réunit autour de lui. On l’écoutait et le suivait avec assiduité et attention. Mais un beau matin, le brave homme prit subitement la fuite. Il ne pouvait plus supporter le séjour de Mourzouk. « Il m’est impossible, dit-il en partant, de demeurer davantage dans une pareille ville. — Pourquoi ? lui demanda-t-on. — Pourquoi ? mais Mourzouk est une vraie image de l’Enfer. L’Enfer est chaud, et ce pays-ci est brûlant ; les damnés de l’Enfer sont noirs, et les gens de ce pays-ci sont au moins aussi noirs ; l’Enfer a sept portes, et Mourzouk aussi a sept portes. Que diable voulez-vous que je fasse dans un lieu qui a tout ce qu’a l’Enfer ? » Et le bonhomme s’en alla.

Là, les femmes vendent sans cérémonie leurs faveurs pour quelques dattes ou un peu d’orge ; c’est du moins ce que maintes personnes m’ont assuré. Que faire en pareil lieu ? comment tuer l’ennui ? Comment s’habituer à un pays où il n’y a pas un mets qui plaise et réjouisse un moment ! où jamais il ne tombe une goutte de pluie ! où bêtes et gens ont même pâture, quelques dattes ! où les fièvres ont élu domicile, entretenues ou sans cesse renouvelées par l’usage continuel et presque unique des dattes et du pain d’orge ! où le blé est si rare qu’il n’y a que les grands, les vizirs, le sultan qui puissent s’en procurer ! où le beurre est aussi introuvable que le soufre rouge[210] ! où le peu que l’on en trouve parfois, par pur hasard, semble être une apparition miraculeuse dont les riches seuls peuvent profiter ! Que faire de cette graisse qu’on vend à Mourzouk comme unique ressource de cuisine ? que devenir enfin dans un pays où le cadb, c’est-à-dire le trèfle des ruminants, est brouté par les hommes comme il l’est par les agneaux ? Pâture délicieuse, certes ! que les gourmands raffinés saupoudrent d’un peu de sel pour en faire un régal ! Et puis encore, à peine a-t-on une poule pour un demi-mithcâl d’or, et dix œufs, quand on en trouve, pour un demi-ryâl ! Quoi de plus ? n’ai-je pas vu chez le câdi des femmes, des domestiques faire procès à des gens qui refusaient de leur donner à manger, et quoi ? des dattes ! Y a-t-il rien de plus misérable, de plus affamé que ces djebbâd ou pauvres hères qui tirent l’eau des puits et la jettent dans les rigoles d’arrosage pour abreuver quelques terres ensemencées, quelques bouts de champs de blé.

En vérité, il ne peut y avoir que les marchands qui aient sujet de louer Mourzouk ; car ils y font des profits qui parfois s’élèvent jusqu’à mille pour cent.

La surface entière du Fezzân ne porte que cent et un lieux habités, et tout vit du dattier ; il suffit à une foule de besoins ; c’est la ressource générale. (Du reste, il est presque l’unique arbre du pays ; à peine trouve-t-on, et encore vers les puits seulement, quelques tamarix.)

Sans le commerce, Mourzouk ne pourrait subsister. C’est le point de passage des caravanes du Barnau, du Ouadây, du Bâguirmeh et de tout le Soudan occidental et oriental. Les marchands d’Audjalah vont acheter des marchandises en Égypte et les transportent à Mourzouk ; les marchands de Saukanah[211] s’approvisionnent à Tripoli de Barbarie, et vont ensuite à Mourzouk ; de même encore les marchands de Ben-Ghâzy ; ils tirent leurs marchandises de Tripoli et même de Constantinople, et les portent à la capitale du Fezzân. De cette manière, Mourzouk est un véritable centre commercial.

Le lieu de Saukanah, que nous venons de citer, est entre la régence de Tripoli et la capitale du Fezzân, aux deux tiers du trajet à partir de Tripoli, c’est-à-dire à seize jours de distance, voyage au pas de caravane. A une journée au delà de Saukanah, dans la direction ouest, se trouve Hoûn.

A Mourzouk, on préfère les esclaves amenés de Hauça, capitale de l’Afnau[212], aux esclaves amenés du Barnau, du Ouadây et de tous les autres pays à l’est de ces deux États. Partout les esclaves de Hauça sont les plus recherchés, et se vendent à plus haut prix que tous les autres. Ceux du Bâguirmeh, et après eux ceux du Barnau, sont plus estimés que ceux du Ouadây, mais moins que ceux du Soudan occidental.

Au Maghreb et au Fezzân, comme déjà nous l’avons fait observer, on n’applique le nom de Soudan qu’à l’Afnau, à Hauça, à Noufeh et aux contrées à l’ouest de l’Afnau. Quant au Barnau, au Ouadây et aux autres contrées du côté de l’est, on leur donne le nom collectif de Bélâd-el- Abyd, pays des esclaves.

Au Soudan occidental et au Barnau, Mourzouk est toujours appelée Zeylah. Pendant mon séjour dans cette ville, je cherchai à obtenir quelques renseignements historiques sur le pays, sur son origine ; mais je ne pus recueillir que quelques informations de minime importance. Tout ce qu’on sut me dire, c’est que les rois du Fezzân étaient du sang des khalifes abbâcides ; que ce Mountacer dont nous avons parlé, et que je vis à Mourzouk, prétendait aussi descendre de cette même souche ; qu’un des Abbâcides, après que leur famille fut expulsée de Bagdad par les Tatârs, s’était enfui jusqu’au Fezzân, qu’il avait gouverné.

A Mourzouk passent les Touârig, les Touâty, voyageurs et commerçants de Touât qui est leur centre de résidence, ainsi que les caravanes des pèlerins tounbouktiens, qui, de Mourzouk, se dirigent sur Audjalah, puis sur Syouah, et de là sur la province de Gyzeh et au Caire. Les caravanes du Tounbouktou apportaient autrefois à Mourzouk, comme matière commerciale ou monétaire, une assez grande quantité d’or en poudre, et d’or en fragments, en baguettes, ou en anneaux. On préfère, au Fezzân, la poudre d’or, comme étant or natif et de pureté plus sûre. C’est cette poudre, apportée de Tounbouktou et d’autres localités du Soudan occidental, qui servait et qui sert encore de monnaie à Mourzouk. On pèse la poudre d’or au mithcâl, à fractions de mithcâl, pour les payements. Aujourd’hui, la quantité de l’or a considérablement diminué au Fezzân, et le plus souvent, selon l’importance des achats, on paye avec les douros, avec des quarts, ou moitiés, ou trois quarts de douros qu’on a coupés en quatre parties égales. (Pour les achats d’objets de mince valeur, on n’a d’autre moyen monétaire ou d’échange que l’orge et les dattes. Il ne s’y trouve pas de petites monnaies.)

Ce qu’il y a de frappant et d’admirable au Fezzân, c’est la bienveillance, la probité, la conscience des habitants, en paroles et en actions. J’en citerai un exemple.

Un Fezzanais avait dissipé sa modique fortune en folles dépenses, et était réduit à la misère. Quelques jours avant le départ d’une caravane pour le Soudan, il va couper un grand nombre de palmes de dattier, et en sépare les bases, qu’il garde et qu’il emballe ensuite avec soin dans de grosses toiles. Il en fait deux ballots qu’il coud et lie ensemble avec de fortes cordes. Ces deux ballots, qui semblent être deux charges de marchandises, sont placés par notre homme sur un chameau et transportés de suite à Mourzouk.

En entrant dans la ville, la douane ou octroi taxe le droit d’entrée à deux douros pour la charge, et on note que deux ballots de marchandises sont arrivés d’Égypte pour un tel. D’habitude, le droit de douane est de deux douros par charge, quelles que soient les marchandises, étoffes grossières, ou soie, ou cachemires, etc. On n’examine point quelles sont les marchandises, on n’ouvre jamais les ballots.

Le Fezzanais conduit la charge chez lui ; ensuite il va trouver le vizir Othmân et lui dit : « Tu sais que demain une caravane part pour le Soudan ; aujourd’hui il m’arrive deux ballots de marchandises ; je ne puis pas les examiner et les réemballer pour demain ; je serais en retard pour le départ. Prends-moi ces marchandises chez toi, garde-les comme gage, et prête-moi 200 frânsah (ou colonnates) pour la spéculation que je veux aller tenter au Soudan. A mon retour, je te rembourserai ma dette. — Très-volontiers, » dit Othmân.

L’autre va prendre les deux ballots, les charge sur un chameau et les transporte chez le vizir, qui les fait déposer dans une chambre à part. Les deux cents frânsah sont comptés au Fezzanais.

Le Fezzanais partit, il resta près de six mois absent. Sa spéculation réussit, et il revint avec une troupe considérable d’esclaves. Après s’être reposé quelques jours, il vendit ses esclaves ; puis il s’empressa d’aller payer son créancier, et le remercia. Lorsque Othmân eut touché son argent : « Maintenant, dit le Fezzanais, aie la bonté de me remettre mon dépôt. » Othmân ordonne à ses esclaves de retirer les deux ballots ; on obéit. Mais le bois s’était desséché, les ballots, devenus très-légers, paraissaient moins bien remplis qu’ils ne l’étaient lors de la consignation, et le maniement faisait entendre un craquement singulier. Deux esclaves portaient sans gêne un ballot que la première fois trois et quatre esclaves ne pouvaient remuer. Le vizir, surpris, demanda ce qui était arrivé aux marchandises du Fezzanais. Il lui vint à l’esprit que peut-être des voleurs s’étaient introduits chez lui et avaient volé quelque chose du dépôt qu’il avait reçu, ou bien que ses esclaves eux-mêmes avaient soustrait quelques objets. Othmân ne savait que dire, et paraissait inquiet et confus.

Le Fezzanais le calma : « Ne t’inquiète pas ; il n’y a rien de moins dans mes marchandises ; elles sont comme je te les ai remises. Ce sont tout simplement des kournâf (bases de palmes de dattier). C’est là tout ce que je t’ai donné en gage. J’ai imaginé ce moyen pour obtenir de toi l’argent que tu m’as prêté. Dieu m’a favorisé dans ma spéculation ; je t’ai rapporté tes deux cents frânsah, et je te remercie de ta bonté. Que Dieu t’en récompense ! — Je suis heureux de t’avoir été utile. Tu me donnes la preuve de la probité la plus scrupuleuse et la plus pure ; Dieu t’a gratifié de cette vertu au plus haut degré. Désormais, ma fortune, mon argent sont à ta discrétion ; toutes les fois que tu auras besoin d’en user pour ton commerce, pour tes voyages, je veux que tu viennes me demander les sommes qui te seront nécessaires. »

De ce jour, le vizir et le Fezzanais devinrent et restèrent toujours sincèrement amis.

Ce fait prouve la vérité de cette tradition reçue du saint Prophète arabe : « La bonne foi est l’arche du salut[213]. »

[Note 208 : Zeylah ou Zouïlah était, en effet, jadis, le nom de la capitale du Fezzân, pays qui est la Phazania des anciens ; le nom de Mourzouk est récent et d’origine arabe ; la véritable prononciation est Marzik.

PERRON.]

[Note 209 : Indications reçues verbalement du cheykh El-Tounsy.]

[Note 210 : Le soufre rouge est une substance merveilleuse ; c’était la pierre philosophale. Les Égyptiens des temps pharaoniques savaient la préparer. Aujourd’hui, le secret de cet œuvre, le grand œuvre, est perdu.]

[Note 211 : On prononce dans le pays sokna.]

[Note 212 : Hauça est la capitale de l’Afnau ; Noufeh et Kechnah sont les deux autres villes principales de la même contrée. (Note verbale du cheykh.) — Hauça est l’Haoussa des géographes européens.]

[Note 213 : Voy. note 71.]

=CHAPITRE V.=

Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités et guerre des Arabes Bény-Soleymân. — Moyen employé par le pacha de Tripoli pour la terminer. — Départ de Mourzouk. — Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. — Départ pour Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. — Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée à Tripoli. — Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. — Safâkès ; rusticité des Safâkésains ; jardins ; fruits. — Castel du village d’El-Djemm.

Mon séjour à Marzik se prolongeait ; c’était la longueur de la vie de l’aigle Loubed[214]. J’étais ennuyé, fatigué d’attendre ; et, Dieu le sait, j’avais l’esprit toujours par monts et vallées. J’aurais voulu avoir des ailes pour m’enfuir au plus vite ; partir était tout ce que je désirais.

Mais comment faire ? Les Bény-Seyf-el-Nasr, tribu des Bény-Soleymân, infestaient la route, détroussaient, dépouillaient, ou même égorgeaient les voyageurs, rendaient impossible toute traversée, suspendaient tout départ de caravane.

Je cherchais partout, à chaque heure, quelque compagnon de voyage qui pût me servir de sauvegarde et d’appui ; je n’en trouvais pas. Enfin, le cheykh Mohammed-Bou-Csayçah, de Tripoli, vint chez moi, et de premier abord : « Allons ! mon ami, me dit-il, prépare-toi ; tu vas partir. Voici une bonne occasion de mettre fin à tes ennuis. — Laquelle ? répondis-je, mon vénérable cheykh, laquelle ? — Il vient d’arriver ici un des plus hommes de bien que je connaisse, le cheykh Bou-Bekr-Bin- Rououyn, cheykh révéré pour sa piété, honoré et respecté par toutes les tribus des Arabes Bény-Soleymân. C’est lui que Yoûcef, pacha de Tripoli, a choisi comme médiateur et qu’il a chargé du soin d’étouffer la guerre qui agite les deux tribus ennemies des Bény-Bichr et des Bény-Seyf-el- Nasr. — Mais qu’est-ce donc que cette guerre ? demandai-je à Bou- Csayçah, et pourquoi Bou-Bekr-Bin-Rououyn vient-il ici ? — Voici l’affaire en peu de mots. Bou-Bekr vient ici envoyé par Yoûcef-Pacha. Il a l’ordre d’emmener sous sa sauvegarde, à Tripoli, les principaux des Bény-Bichr, tribu aussi des Bény-Soleymân. Car ces Bény-Soleymân se sont séparés en deux branches, la tribu des Bichr et la tribu, plus nombreuse et plus puissante, des Seyf-el-Nasr. Ceux-ci ont voulu dominer les Bichr, quoique les uns et les autres soient issus de deux frères dont chaque tribu porte le nom. De là une guerre dans laquelle les Seyf-el- Nasr furent vainqueurs. Les Bichr, battus, laissèrent un certain nombre de morts sur le champ de bataille. Forcés de s’enfuir, ils n’eurent d’autre parti à prendre que de se réfugier sur le territoire du Fezzân, et de se placer ainsi, en quelque sorte, sous la protection du sultan fezzanais.

« Dès lors, les Seyf-el-Nasr infestèrent les routes, pillèrent les caravanes, et se mirent par là en hostilité flagrante avec le pacha de Tripoli. Yoûcef envoya contre eux des troupes, et ces troupes furent battues ; une seconde expédition fut encore battue. Yoûcef-Pacha, étonné et embarrassé, consulta ses vizirs ; et il lui fut conseillé d’appeler auprès de lui les Bichr retirés dans le district de Chiâty, de se les attacher par des largesses et par des procédés de bienveillance, et de les décider à une nouvelle guerre contre les Seyf-el-Nasr. — Mais qui pourrais-je employer à cette négociation ? dit le pacha. — Le plus sûr est de la confier à Bou-Bekr-Bin-Rououyn. » Aussitôt Yoûcef envoya appeler Bou-Bekr. Celui-ci se rendit à Tripoli[215]. Le pacha le reçut avec toute la déférence possible, lui fit des présents, ensuite l’informa de ses intentions et lui expliqua le but de la négociation qu’il voulait lui confier. Bou-Bekr accepta la mission, et promit d’amener à Tripoli les principaux des Bény-Bichr.

« Yoûcef donna au cheykh un firman dans lequel il promettait, par serment, toute sécurité aux Bichr qui viendraient à Tripoli, et annonçait qu’il les traiterait avec honneur et générosité.

« Bou-Bekr, muni de cette pièce, se rendit au Fezzân, et il vient d’arriver ici. Je crois que c’est la meilleure occasion de départ que tu puisses espérer. Joins-toi à cette ambassade, arrange-toi avec ces compagnons de voyage. Tu seras sous la protection et la sauvegarde de Bou-Bekr ; c’est un homme de religion et de conscience. — Que Dieu te conserve ! répliquai-je, transporté de joie. Présente-moi à ce brave cheykh Bou-Bekr, afin que je puisse un moment m’entretenir avec lui et connaître quelles sont ses intentions relativement à notre voyage. — Volontiers ! nous le verrons un peu après l’asr (vers quatre heures après-midi). Prépare-toi, prépare-toi à sortir de Mourzouk, de cette prison.

A l’heure convenue, je me rendis chez Bou-Csayçah, et j’y trouvai un homme vénérable parmi les Arabes et d’un extérieur noble et distingué ; c’était Bou-Bekr lui-même. Dès que j’entrai : « Voici, lui dit Bou- Csayçah, voici un Tunisien que je veux te recommander et placer sous ta protection. — Très-bien ! répondit Bou-Bekr ; protection, attention, appui, secours, tout ce que tu désireras. — Et as-tu, me dit aussitôt Bou-Bekr, beaucoup de bagages, une grande suite ? — Oui, répondis-je ; j’ai un bagage assez considérable. — Alors, le mieux est que tu partes d’ici avant moi, et que tu ailles m’attendre au Chiâty. Je ne resterai à Mourzouk que quelques jours. — Mais comment saurai-je où et chez qui tu descendras dans le Chiâty ? — C’est chose facile ; et tu ne seras gêné ni inquiété par rien. » Il m’écrivit aussitôt deux mots de lettre pour le chef suprême de la tribu des Bichr, stationnés dans le Chiâty. Ce chef s’appelait aussi Bichr ; Bou-Bekr se borna à tracer ce billet :

« Lorsque tu recevras cette lettre, traite honorablement celui qui te l’aura remise. Aie soin de lui jusqu’à mon arrivée. Je te salue, toi et tous ceux que tu aimes. »

Ensuite Bou-Bekr me désigna un guide pour la route. Le lendemain je quittai cette ignoble et ennuyeuse ville de Mourzouk ; dès le matin nous étions sur le chemin qui devait nous conduire à la station des Beny- Bichr. Mon guide me servait de compagnon, d’ami, de délassement, de distraction, nous allâmes ainsi pendant quatre jours. Le cinquième, arrivés dans le Chiâty, nous aperçûmes le stationnement des Bichr, tribu brave, toujours prête à tout événement : attaque, défense ou capture.

Nous nous dirigeâmes droit à la tente de Bichr, le chef de la tribu, et nous lui remîmes la lettre de Bou-Bekr. « Sois le bien-venu ! me dit Bichr ; tu es ici comme chez toi. » Et il m’indiqua un endroit près de ses tentes pour placer mes bagages et mes esclaves. En quelques instants, je fus établi comme un enfant de la tribu. Bichr me traita grandement ; aussi, j’attendis sans impatience l’arrivée de Bou-Bekr.

Le district de Chiâty, où les Bény-Bichr étaient installés depuis quelque temps, est assez resserré, et se désigne souvent par le nom de Ouâdy (vallée). C’est en effet une vallée toute semée de tamarix, très- ombragée. Je n’y aperçus qu’un seul village, à quelque distance des tentes des Bichr.

Dominés et tourmentés par leurs cousins les Seyf-el-Nasr, les Bichr, comme je l’ai dit tout à l’heure, avaient été forcés, après une lutte violente, d’abandonner leurs stations primitives, pour chercher au loin une autre résidence. Audacieux, intrépides, les Seyf-el-Nasr, vainqueurs des Bichr, s’étaient rendus redoutables. Postés entre le Fezzân et la régence tripolitaine, dévaliseurs perpétuels et guetteurs attentifs, ils ne quittaient plus l’arme du pillage ou de la guerre, ils faisaient victime ou profit de tout.

On vient de voir quel moyen Yoûcef-Pacha employa pour tenter de les réduire et de purger de leur présence les routes des caravanes. Il recommanda spécialement à Bou-Bekr de décider Bichr lui-même, avec ses plus intimes amis, à entrer dans le projet combiné contre les brigandages interminables des Seyf-el-Nasr. Yoûcef promettait aux Bichr le secours et l’appui d’un corps de troupes, leur promettait aussi ses bienfaits et sa protection, s’ils voulaient combattre les Seyf-el-Nasr, les poursuivre jusqu’à extinction et les réduire aux abois. Bou-Bekr accomplit sa mission. Il vint trouver Bichr, et lui communiqua les propositions de Yoûcef-Pacha.

J’attendais Bou-Bekr depuis cinq jours lorsqu’il arriva au Chiâty. Ces cinq jours, malgré l’embarras de mes esclaves femmes et hommes, passèrent rapidement. J’étais loin de Marzik ; le voyage m’avait ragaillardi ; et puis je trouvais à acheter, à mon gré, parmi les Bichr, du lait et de la viande. Mes chameaux avaient bon pâturage, herbe fraîche et abondante.

A l’arrivée de Bou-Bekr, la tribu se réunit en conseil général pour délibérer. Grands et petits, jeunes et vieux, tous se disposent à examiner la circonstance actuelle et à discuter sur la situation. (Je me rappelle toujours avec plaisir l’impression que produisirent sur moi cette assemblée, la liberté avec laquelle tous les membres de la tribu exposèrent leurs réflexions, leurs opinions.)[216] Des jeunes gens, des enfants de douze à quinze ans, aussi bien que les révérends de la tribu, obtinrent voix délibérative et furent écoutés sans trouble et sans indifférence ; tous donnèrent leur avis, exprimèrent leur pensée ; tous prêtaient à celui qui parlait une égale attention, pesaient, sans faire distinction d’âge, les motifs et les observations des opinants et y répondaient. On ne repoussait et ne méprisait aucun avis.

(C’était chose merveilleuse, et j’en conserverai toujours le souvenir, de voir comment les vieillards écoutaient les réflexions, les paroles d’enfants imberbes et peut-être à peine pubères. Jamais assemblée ne m’a plus fortement, plus profondément ému. Dans aucun pays du monde, je crois, pareilles choses ne se rencontrent. Une assemblée si calme, si attentive, si grave, assemblée représentant tous les âges, pour traiter une question d’intérêt général, une question qui touchait à tous les intérêts et à tous les rangs des hommes de la tribu, est un modèle à suivre, à imiter, pour tous les peuples de la terre. J’ignore comment se tiennent et se comportent les assemblées délibérantes en France, en Angleterre ; mais je suis persuadé que vous autres, Français et Anglais, vous pourriez bien aller prendre une leçon de gravité et de liberté, un exemple pour la forme des délibérations publiques, dans le désert de l’Afrique, là où sont ces enfants de la tribu des Bichr. Il y a des sauvages qui ont du bon ; il y a des brutaux qui ont de la sagesse ; il y a des ignorants qui en remontrent aux savants ; comme, dans le désert, il y a quelques oasis, quelques stations verdoyantes.)[217]

Les conclusions de l’assemblée furent que quelques-uns des principaux de la tribu se rendraient à Tripoli avec Bou-Bekr, et que les autres resteraient à Chiâty. Dès le lendemain de cette décision, on s’occupa de préparer les provisions de voyage, les outres d’eau, et d’augmenter les rations des chevaux pour les disposer à mieux supporter les fatigues du trajet. Ces préliminaires durèrent cinq jours ; le sixième, la caravane était en route pour Tripoli, marchant à la garde de Dieu. Nous n’avions avec nous que vingt Arabes de la tribu, qui s’adjoignirent à Bou-Bekr pour aller se présenter à Yoûcef-Pacha.

Nous fûmes hors des frontières du Fezzân après deux jours de route. Le troisième jour nous entrâmes dans d’immenses plaines à perte de vue, mais inondées de verdure, couvertes d’arbres verts ou secs.

Pendant toute la traversée, les Bichr de notre caravane n’eurent d’autre conversation que les récits de leurs incursions, de leurs batailles, de leurs pillages. « Vous rappelez-vous, disait l’un, le jour que nous fîmes telle expédition, que nous fûmes attaqués par telle tribu ? Comme les cavaliers fondirent sur nous à telle rencontre ! C’est ce jour-là qu’ont succombé un tel et un tel. C’est là que j’ai étendu mort un tel ; toute la tribu m’a vu à ce fameux coup qui l’a renversé roide. » Nous n’entendîmes d’autre conversation, d’autres récits que ces aventures des Bédouins du désert.

Nous voyageâmes pendant quinze journées dans ces plaines, riches de pâtis et de verdure. Constamment quelques-uns de nos Arabes étaient en avant, en vedettes actives, gravissant les hauteurs, flairant l’horizon sur tous les points, examinant s’ils n’avaient point à craindre quelque surprise, s’ils n’apercevaient personne. Ensuite ils revenaient à nous, nous accompagnaient jusqu’à ce qu’un nouvel accident de terrain s’offrît de loin et exigeât une nouvelle exploration.

Le seizième jour nous entrâmes dans le pays de Ghiriân, pays bien boisé et orné de jardins, de sites pittoresques et sauvages, de sources d’eau, d’étangs et de flaques considérables ; riche de grandes cultures de safran, de fruits de diverses espèces. Le Ghiriân est à environ dix journées de Tripoli, sur les terres même de la régence, à l’ouest.

Les Ghirianiens sont bons, généreux, hospitaliers, pleins de prévenance et de cordialité. Ce qu’il y a chez eux de singulier, c’est que toutes leurs demeures sont construites sous terre ; on n’aperçoit sur le sol de leurs villages que les mosquées et les minarets, ainsi que les maisons où ils hébergent les étrangers et les voyageurs.

Tant que nous fûmes dans le Ghiriân, nous nous arrêtions le soir à un village ; au fort de la chaleur du jour, nous faisions halte à une station ; partout où nous nous reposions, nous étions reçus avec la plus avenante bienveillance, avec la plus facile générosité. Mais la chère était peu attrayante, au moins à mon goût. Je ne pouvais guère manger qu’une partie des viandes qu’on nous servait ; pour le reste, il m’était impossible d’y faire fête. Car le grand mets des Ghirianiens, leur grand régal, est une solide bouillie ou pâtée arrosée d’huile et assaisonnée avec de la marmelade de dattes. Inhabitué que j’étais à l’usage de cette bouillie épaisse, je ne pouvais aller au delà de deux bouchées ; j’étais étouffé.

Nous mîmes cinq jours à traverser le Ghiriân. Nous débouchâmes ensuite sur des plaines comme celles que nous avions parcourues au sortir du Fezzân, à la différence que nous y trouvâmes çà et là quelques stations de bédouins arabes. Nous étions depuis longtemps hors de tout danger, sans autre crainte que la crainte de Dieu.

Le vénérable Bou-Bekr avait pour moi les plus soigneuses attentions ; il me traitait généreusement, m’obligeait de manger avec lui, m’accablait d’égards, s’épuisait en éloges sur moi, me chargeait de faire l’imâm dans nos prières, me consultait, et acceptait mes avis et mes opinions sur une foule de questions jurisprudentielles et de questions de théologie.

Quant aux Bichr qui nous accompagnaient, ils me parurent tellement vides de religion, tellement indifférents en matières de foi et de loi que j’en étais révolté. Jamais ils ne font une prière, rien pour eux n’est répréhensible ni défendu, pour eux crime et vertu sont au même tarif. Un Bichr, dans tous ses serments, jure toujours par les trois promesses de divorce multipliées par trois et suivies de trois. (Le musulman qui, pour quelque motif que ce soit, jure qu’il répudie sa femme par trois, s’il fait tel acte, doit la répudier par trois répudiations, aussitôt qu’il exécute ce dont il a juré de s’abstenir. Les Bichr, par une hyperbole de la forme ordinaire du serment, jurent par trois multipliés par trois plus trois.)[218] Un Bichr se glorifie toujours du nombre d’ennemis qu’il a tués, de ses pillages ; toutes prouesses qu’il regrette par cela seul qu’elles sont passées, et dont il désire et demande chaque jour le retour.

A ces sortes de récits et de bravades, je disais aux Bichr : « Mais de pareilles œuvres et une pareille vie sont criminelles, réprouvées de Dieu. Renoncez à ces habitudes de mal ; corrigez-vous. — Oh ! nous autres, nous sommes gens de prohibitions, c’est notre vie à nous, nous vivons de ce qui est défendu. Il nous faut de tels coups, de telles curées. Ce sont profits que Dieu nous envoie, et c’est pour que nous en jouissions, pour que nous en vivions, qu’il nous a plantés bédouins et nous a donné notre patrie dans ces déserts. » Je leur lisais certains versets du Coran ; je leur citais des maximes du Prophète, toujours à propos des habitudes de meurtre, de brigandages, de spoliations ; et les Bichr me riaient au nez, traitaient de puérilités et de plaisanteries mes citations et mes remontrances. La meilleure preuve que mes sermons n’aboutissaient à rien, c’est qu’un jour un Bichr, appelé Katâr, me dit : « Eh ! mon brave cheykh, tu es bien heureux d’être ici sous la recommandation de Bou-Bekr-Ibn-Rououyn, sans cela nous nous serions déjà emparés de tout ce que tu as de chameaux et d’esclaves. »

En un mot, ces tribus n’ont rien de sacré ; c’est le comble de l’impiété et de l’irréligion ; vieux et jeunes, tous sont de même. Les exceptions sont presque introuvables, elles portent à peine sur quelques vieillards cassés et décrépits. Ce que ces tribus ont de l’islamisme, se borne à peu près aux deux termes qui composent la profession orthodoxe de foi : « Je confesse qu’il n’y a de Dieu que Dieu, — et que Mahomet est son Prophète. »

Les discours, la société de tels hommes me faisaient mal. Mais il me fallait rester ; je me disais ce vers :

« Ces gens-là, je les avais pour compagnons, non pour amis ; il faut bien que le chasseur reste en compagnie avec des chiens. »

Heureusement ce ne fut pas pour longtemps. Quand nous traversâmes le Ghiriân, je me préoccupai moins de ces Bichr ; j’admirais la richesse et la fertilité du pays. Et puis, j’étais poursuivi par l’idée des étouffantes bouillies, affreuses pâtées reparaissant presque à chaque pas pour menacer d’étrangler l’infortuné voyageur. Cette bienheureuse contrée, patrie des bouillies, je lui tournai ces deux vers comme souvenir :

« Oh ! oui ! Ghiriân est un fameux pays ! quelle richesse ! quelle abondance !

« Là, le régal infaillible du voyageur..., c’est de la bouillie. »

Le Ghiriân est presque couvert de jardins fruitiers ou vergers et de jardins ordinaires, parcourus par de nombreux cours d’eau. Mais pas un voyageur n’en peut goûter un fruit autrement que par les yeux. (Quiconque s’aviserait de porter la main sur un seul fruit, serait assommé à coups de pierres ou à coups de bâton, ou serait tué d’un coup de fusil. Les produits de ces vergers et de tous ces arbres sont portés et vendus à Tripoli.)[219] J’ai encore dit, à cet égard, ces trois petits vers :

« Certes, le Ghiriân est un pays de jardins charmants,

« De jolis parterres émaillés de couleurs ; tout cela sourit à l’œil et à l’esprit.

« Mais que le voyageur en jouisse, en goûte, lorsqu’il passe par là, oh ! non ! »

Enfin, lorsque je vis les Ghirianiens habiter sous le sol comme des enterrés, et à un cri qu’ils entendaient, sortir de leurs trous comme des revenants de dessous leurs tombes, il me vint en tête ces deux autres vers :

« Ces bons Ghirianiens, ils vous ont là pour demeures de vrais sépulcres ;

« Quand vous les voyez émerger, il semble qu’ils ressuscitent pour le jour du jugement dernier. »

Du Ghiriân nous nous dirigeâmes droit sur Tripoli... Nous y entrâmes vers le soir... Nous vîmes au-dessus de la porte, contre le mur, un homme pendu.

J’allai m’héberger dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de Yoûcef-Pacha. A Mourzouk, j’avais déjà été logé dans une maison appartenant à ce même Mohammed.

Je ne restai que peu de jours à Tripoli. Je visitai la ville. Elle me parut beaucoup plus grande de réputation que de réalité. La population en pourrait tenir dans un des quartiers du Caire. La ville, avec la citadelle et les murs d’enceinte, entrerait sans gêne et sans laisser rien paraître en dehors, dans le quartier de Bardjaouân ; on pourrait encore la cacher tout entière dans le quartier d’El-Djouânyeh, au Caire. Les maisons de Tripoli sont semblables à celles des villes de province en Égypte, et se rapprochent singulièrement de ce qu’étaient les maisons d’Alexandrie avant que Mohammed-Aly n’eût fait restaurer et rajeunir cette dernière ville.

Tripoli n’a que deux portes, une vers le marché du mardi, c’est celle par laquelle nous sommes entrés, et une du côté de la mer. De ce dernier côté est une grande halle couverte, appelée le marché d’El-Ribâ. A toutes les issues de cette halle sont établies des portes, auxquelles sont postés des gardiens et des chiens de garde pour la nuit. Tous les marchands, ou à peu près, sont de l’île de Djirbeh ; il y en a si peu de Tripoli, qu’on n’en tient pas compte.

Il y a encore le marché des Turks. Ce sont simplement deux rangs d’une quinzaine de boutiques chacun. Dans ce marché, on vend à la criée des habits et autres objets plus ou moins précieux. Enfin, il y a encore le marché d’El-Camleh, ou marché aux poux, où l’on vend seulement les vieilles défroques et les vieux objets de rencontre.

La plus belle mosquée de Tripoli, est la mosquée du pacha, en face du fort. Je suis entré dans ce fort ou espèce de citadelle ; c’est tout au plus une redoute, qui m’a paru une défense à peu près aussi bien combinée qu’une maison des anciens kâchef d’Égypte. Elle ne vaut pas une maison d’un bey d’Égypte, et à plus forte raison celle d’un pacha.

A l’époque où j’étais à Tripoli, la valeur monétaire courante s’exprimait en termes extrêmement minimes. Ainsi le ryâl de Tunis, qui est estimé à un tiers de douro d’Espagne, ou un tiers du talari ou thaler autrichien, se traduisait par six cent cinquante ryâl de Tripoli. (Je dis se traduisait, ou s’exprimait, parce qu’en réalité il n’y avait pas de monnaie effective dite ryâl de Tripoli ; c’était une simple appréciation verbale, fictive, passée alors en usage, et par laquelle on indiquait une valeur comprise par les Tripolitains. Explication orale du cheykh.)

A Tripoli on ne trouvait guère, comme mets tout préparés, que du tourchy de Bâdindjân, c’est-à-dire des pommes tomates confites dans le vinaigre ; pour les Tripolitains c’est un mets fin et recherché. On pouvait se procurer un dîner inpromptu, en achetant un pain de cinquante ryâl et du tourchy pour cinquante ryâl. Qui voulait se régaler de kébâb (morceaux de viande gros comme une noix passés à une brochette et rôtis sur la braise), ou se régaler de viande cuite dans son jus, ou bouillie, devait sacrifier au moins six cents ryâl.

Entre Tripoli et Menchyeh se tient, en plein vent et le mardi de chaque semaine, un marché où se rendent une foule considérable de bédouins, d’individus de Tripoli et de la banlieue, d’habitants de Menchyeh ; à peine peut-on avancer sur la place du marché, tant est grande la multitude. Les marchands d’étoffes, de tarboûch, etc., sont réunis en un même endroit et sur une ligne ; les marchands de drogueries forment une autre ligne, et les bouchers en forment une troisième. Ceux-ci égorgent et vendent, ce jour-là, une quantité extraordinaire d’excellents moutons. La viande des étals est magnifique et fait plaisir à voir. Ce jour-là, presque toute la population de Tripoli se régale de viande fraîche. Les autres jours, généralement, on s’en passe. Il n’y a guère que les gens de quelque aisance qui envoient encore chercher de la viande au marché du vendredi, à Menchyeh, à environ un quart d’heure seulement de Tripoli.

Menchyeh est une ville d’une assez grande surface, plus longue que large. On ne la traverserait, dans sa plus grande longueur, qu’en quatre heures environ. Les maisons sont construites dans le genre des villes de province en Égypte, excepté cependant les demeures ou castels des grands. La raison de la grande étendue de Menchyeh est que presque chaque maison est une sorte de métairie, ayant un jardin avec des arbres, des dattiers et des terres de labour. Les habitants sont presque tous des Arabes bédouins d’origine.

Pendant mon séjour à Tripoli, je me décidai à vendre ce que j’avais amené d’esclaves, et à en réaliser la valeur en argent net ; car alors il y avait en chargement au port un bâtiment qui se disposait à faire voile pour la Turquie, et les esclaves étaient à bon prix sur la place. Excepté une seule esclave bâguirmienne que j’aimais et qui s’appelait Zeîtoûn, je vendis ma pacotille. Ensuite je changeai, chez un juif, mon argent pour de la monnaie tunisienne.

Je m’embarquai sur une grande barque pour Tunis. Le troisième jour de traversée, ou plutôt de cabotage sur la côte, nous touchâmes à l’île de Djirbeh. Nous y descendîmes et nous achetâmes quelques provisions de bouche, mais à un prix bien plus élevé qu’à Tripoli.

Puis nous démarrâmes, et nous navigâmes sur Safâkès (Sfâkès, selon la prononciation des Moghrébins). Nous y abordâmes deux jours après notre départ de Djirbeh. Nous descendîmes à terre ; il était une heure et demie après le coucher du soleil. Nous ne connaissions personne dans la ville, nous ne savions où prendre gîte. On nous conduisit à un okel, lieu destiné à recevoir les voyageurs, près de la Porte de la mer, Bâb el-bahr. Nous y passâmes la nuit la plus détestable, en vrais étrangers abandonnés et ne sachant où s’installer, où se fourrer, dans des chambres inondées de poussière et que nous ne pûmes nettoyer ; car il était nuit close. Il eût été vingt fois préférable de rester dans notre barque. La nuit nous parut d’une interminable longueur, en proie que nous étions à toutes sortes d’insectes, puces, cousins, etc. Il nous semblait que l’aube ne viendrait jamais nous annoncer le jour, que jamais la nuit n’emporterait ses ténèbres. Du plus tôt que nous le pûmes, nous nous enfuîmes de nos lits comme des voleurs, et nous nous empressâmes de faire nos prières, prières à voix haute et prières à voix basse[220].

J’allai visiter la ville de Safâkès et ses marchés. Les habitants sont de véritables brutes, de vrais ânes sauvages, ne répondant à nulle question, n’entendant rien, pures bêtes de somme sous forme humaine ; à peine y a-t-il quelques exceptions. Les Safâkésains se nourrissent de pain de maïs et de pain d’orge. En guise de viande, ils font une grande consommation de fretin ou poisson qu’ils appellent sabârès et qu’en Égypte on appelle biçârieh et syr[221].

Il y a presque à s’étonner que Safâkès ait pu produire des ulémas, des écrivains distingués, des poëtes. Cependant elle en a produit plusieurs, tels que Aly-Holayk, le cheykh Macdych, le cheykh Aly-Ghourâb, érudit des plus renommés, dont la réputation est répandue et le mérite reconnu dans toute la régence de Tunis. Aly-Ghourâb est auteur de charmantes pièces de vers, de jolies poésies fugitives en vers détachés, comme sentences, pensées isolées, etc. N’était la crainte de prolonger ce récit déjà trop long, j’en citerais quelques fragments, quelques vers, comme échantillon de ces compositions pleines de sentiment, de finesse, d’esprit et de goût.

Safâkès est remarquable par le grand nombre de ses jardins, par ses plants d’arbres fruitiers. La pistache verte y est abondante ; cette variété de pistache est préconisée, dans l’ancienne médecine, comme fruit doué de propriétés favorables au perfectionnement de l’intelligence et de l’esprit, comme substance dont la vertu développe les facultés mentales, surtout chez les enfants. Les amandes, les mélongènes, et surtout le melon roûmy ou grec, sont également abondants dans les jardins de Safâkès. Les amandes sont de celles qu’on appelle, en Égypte, ferk ; c’est une variété facilement déhiscente, c’est-à-dire que le moindre effort des doigts les ouvre en deux. Le melon roûmy, à Safâkès, est plus doux que le sucre même.

Le poisson, à Safâkès, est à vil prix, presque pour rien. Nous y achetâmes des sabârès par tas de cinq à six livres pesant, et chaque tas ne valait qu’un kharroûbeh ou quatre nasryeh, ou un quart de ryâl tunisien. Le gros poisson se vendait au poids, ou à l’œil et à la pièce, mais toujours à bas prix.

J’ai visité à Safâkès plusieurs mosquées ; la plus considérable est dite la Grande-Mosquée. Elle a à peu près la même étendue que la mosquée El- Azhar, au Caire ; mais elle est toujours déserte, excepté aux heures des prières (c’est-à-dire qu’il ne s’y donne aucune leçon).

Safâkès a un petit bazar où j’ai remarqué deux boutiques de médecins. Une de ces deux boutiques est assez grande ; il y avait là un certain nombre de livres que le médecin propriétaire tenait devant lui ; à côté était une balance à peser les médicaments. L’intérieur de la case était garni de bouteilles et de flacons. Je demandai à ce médecin en boutique ce qu’étaient les livres qu’il avait devant lui. « Ce sont, me dit-il, mes livres de consultation ; j’y cherche quelles sont les maladies sur lesquelles on vient me questionner, quels sont les remèdes à employer, quelles sont les quantités qu’il faut prendre des diverses drogues. »

Nous nous reposâmes trois jours à Safâkès. Je pris à louage deux mules de poste et, le quatrième jour, au matin, nous nous mîmes en route pour Tunis. Nous partîmes à la pointe du jour, munis des provisions de viatique nécessaires pour cinq postes, autrement pour cinq journées de marche. Nous arrivâmes au terme de ce voyage vers trois ou quatre heures après midi.

Dans ce trajet de Safâkès à Tunis, ce que je vis de plus remarquable, ce fut le village d’El-Djemm avec son vieux castel aux grandes et hautes murailles, sorte de tour d’une hauteur presque inouïe et d’une construction parfaite. Les murs sont percés de nombreux créneaux à ouvertures étroites perpendiculaires, et pratiqués lors de la construction de la tour. Ces créneaux ressemblent à ceux qu’on observe dans certaines bâtisses de villages et derrière lesquels les paysans se mettent en défense lorsqu’un ennemi vient les attaquer. Ce sont de véritables meurtrières pour les fusillades[222].

Le castel était à ciel découvert, sans couverture qui le fermât, et aussi sans escalier. Je demandai à mon muletier ce que c’était que cette construction. « C’est, me dit-il, un donjon des temps du paganisme, et bâti par les Amalécites. Il fut élevé par une femme qui y établit sa résidence. Elle s’installait ordinairement au sommet, et là elle passait les jours à filer du lin, et filait tant et si bien, que ses fils s’alongeaient du haut du château jusqu’en bas. »

A Tunis, je cherchai à savoir ce qu’était le castel d’El-Djemm ; je ne pus avoir aucun renseignement satisfaisant.

A El-Djemm, nous ne trouvâmes rien à plus bas prix que la figue épineuse (le fruit du cactus opuntia, Linnæus). J’en achetai pour un quart de ryâl tunisien, et j’en eus la charge d’un âne. Nous en mangeâmes tous à satiété, et nous en jetâmes encore.

[Note 214 : Voy. note 72.]

[Note 215 : Bou-Bekr, et plus régulièrement Abou-Bekr, habitait du côté des Arabes Tarhoûneh, dans les montagnes de ce nom, au sud-ouest de la régence de Tripoli.]

[Note 216 : Observation reçue verbalement du cheykh.]

[Note 217 : Ces remarques, je les ai reçues de la bouche du cheykh ; il me les fit avec une certaine animation que je vois encore, et je les écrivis sur-le-champ.]

[Note 218 : L’explication des formes de la répudiation, et des serments chez les musulmans, demanderait de longs détails. Je renverrai aux vol. II et III du Précis de jurisprudence musulmane, que j’ai traduit de l’arabe. P.]

[Note 219 : Indication verbale du cheykh.]

[Note 220 : Voy. note 73.]

[Note 221 : Voy. note 74.]

[Note 222 : Cette vieille construction est très-probablement l’amphithéâtre d’El-Djemm, dont Shaw parle dans ses voyages.]

=CHAPITRE VI.=

Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon père. — Mon père vide ma ceinture et garde mon argent. — Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père me communique son projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents pour le sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route pour le Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le Ouadây. — Je rencontre l’oncle Zarroûk. — Discussion. — Conciliation. — Retour à Tunis. — Je pars pour le pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne.

Nous approchâmes bientôt de Tunis. Nous l’apercevions de loin, éblouissant les yeux par son excessive blancheur, par les vitres miroitantes de ses maisons, par ses avant-toits revêtus de fer-blanc, par ses coupoles couvertes de tuiles demi-cylindriques et enduites d’un vernis vert.

Nous arrivâmes, c’était un jeudi matin, dans le premier tiers du mois de Châbân (le huitième mois de l’année musulmane). Nous descendîmes à l’okel des voyageurs de Safâkès.

Aussitôt, je louai deux ânes ; j’arrangeai et liai sur ces ânes mes ustensiles et objets de cuisine et de literie, et nous montâmes, moi sur l’un de ces ânes, mon esclave concubine sur l’autre. Nous pénétrâmes dans l’intérieur de la ville, demandant où demeurait mon père. On nous apprit que la maison était fermée et que mon père était à sa sânieh, c’est-à-dire, en langage de Tunis et de Tripoli, à son jardin, à son potager. (Sânieh se dit encore des puits par lesquels on arrose les jardins ou les champs, surtout au Fezzân. On tire l’eau de ces puits par le secours d’un taureau qui s’approche et s’éloigne alternativement, pour laisser descendre et ensuite pour remonter la corde à laquelle est attaché le seau. Le mot sânieh est un mot dérivé du verbe sanâ, aoriste, yousnou, qui signifie arroser, tirer de l’eau d’un puits. Ce verbe se trouve employé dans le vers suivant d’un rimeur bédouin, écrit en style vulgaire ; lequel vers, pris dans une acception proverbiale, s’applique à celui qui amasse, et qui, sans savoir comment, perd ce qu’il amasse :

« Je tire de l’eau ; mais mon réservoir est donc troué ! je ne sais par où s’échappe mon eau. »

Je m’informai de l’endroit où était la sânieh de mon père, et du chemin par lequel on pouvait y aller. On m’apprit qu’elle était à un endroit appelé Djafar, et qu’il fallait, pour s’y rendre, sortir par la Porte Verte, qui conduit au chemin du village d’Aryâneh. Nous suivîmes cette indication, et à midi nous arrivions à la sânieh. Nous entrons. Un esclave nous aperçoit, et me demande qui je suis. « Je suis voyageur, hôte de Dieu, répondis-je ; je viens du Ouadây. » Ces seuls mots suffirent pour me faire reconnaître. Les esclaves coururent m’annoncer à mon père, qui alors travaillait au jardin avec ses gens : il avait encore une douzaine de concubines, cinq servantes esclaves et deux esclaves noirs, l’un appelé Khamys et l’autre Sâdân ; de plus, il avait donné à sa mère une jeune esclave, qui la servait.

Mon père arrive à la hâte. Il me reconnaît, me salue ; je lui baise la main, il m’emmène, nous entrons dans la maison qu’il habitait, et de suite accourent mes deux cousines, filles de feu Mohammed, avec ma sœur, née de cette concubine favorite qu’avait mon père au Dârfour, et qui fut laissée à mon oncle Zarroûk au Ouadây. Toutes les trois viennent à moi, me félicitent de mon retour. Arrive encore ma grand’mère, qui me fait ses compliments et ses politesses et m’accable des marques de sa bienveillance.

Quelques instants après, on sert à manger. Le repas fini, je raconte à mon père les circonstances de mon voyage, et tout ce qui s’était passé pendant mon absence, depuis le jour qu’il partit du Dârfour pour le Ouadây, jusqu’à mon arrivée à Tunis. Mais je ne parlai pas de l’argent que j’avais avec moi ; j’avais aussi recommandé à ma concubine de n’en rien dire à qui que ce fût.

Vers le soir mon père me fit préparer un bain. Lorsque le bain fut prêt, on m’apporta un vêtement neuf à la mode tunisienne. Puis : « Va, me dit mon père ; prends ton bain ; cela délasse ; nettoie la poussière du voyage. » J’obéis. Une esclave enlève les habits que je viens de quitter et les emporte avec elle. Mon argent était dans ma ceinture, c’était des mahboûb d’or d’Égypte et de Constantinople, et quelques ryâl de Tunis. Mon père, en prenant la ceinture, la trouve un peu pesante ; il l’ouvre, la vide dans son giron, et va en enfermer le contenu dans un cabinet, sans compter, sans rien examiner. Et moi, j’étais dans le bain ; je ne vis rien de tout cela.

Je sortis de l’eau, je m’habillai ; je pris ma ceinture pour m’en ceindre les flancs... Elle était vide comme le cœur de la mère de Moïse[223]. Je restai confondu, consterné ; la joie de mon retour fut évanouie, car j’espérais, après quelques jours passés en repos avec mon père, acheter des marchandises convenables pour le Ouadây ; je voulais retourner pour tenter la fortune et courir la chance de me faire un avenir un peu tranquille. Mais une fois mes petites richesses perdues, et cela par le fait de mon père, je me vis les ailes coupées et dès lors impuissant à reprendre mon vol... J’étais pétrifié, incapable d’articuler deux mots.

Ensuite, chose singulière ! je me leurrai encore d’espérances : futiles, folles espérances ! Je me figurais bonnement que mon père avait pris mon argent, non pour se l’approprier, mais pour me le conserver, pour me le rendre lorsque je le désirerais. Je me berçais de ces illusions, comme pour calmer la fièvre de regrets qui me tenait au cœur.

Quelques jours après, il nous vint à la maison un marabout de Masrâta, appelé Omar. Il était de la famille d’un cheykh renommé pour sa haute piété, du cheykh Ahmed-Zarroûk, le pôle des vertus, l’auteur du Ouazyfeh (recueil de prières qu’on peut lire en une heure ou une heure et demie, et qui correspondrait à ce que nous appelons Heures chrétiennes ; celui qui lit le matin le Ouazyfeh de Zarroûk, reste nécessairement à l’abri de tout mal jusqu’au lendemain).

Le marabout Omar s’était lié d’amitié avec mon père, au Ouadây. Mon père fut ravi de recevoir le saint homme, l’accueillit avec empressement, le combla de prévenances et de soins. Il le logea dans la partie de notre maison que j’habitais. La conversation du vieux marabout me soulageait, me distrayait, car Omar était un homme de mérite, de science, d’éloquence, de sagacité, d’une grande réserve dans les manières et le langage, d’une éducation complète, d’une érudition riche et variée.

Un jour je m’avisai de lui parler de mon argent, de lui dire comment mon père s’en était emparé, et m’avait ainsi ruiné et laissé sans ressource. « Et je ne puis savoir, ajoutai-je, s’il se l’est approprié sans retour ou s’il me le garde en réserve. — Mon fils, me dit Omar, ce soir même je sonderai ton père sur ses intentions. »

Le lendemain matin, j’allai trouver le marabout et lui demander le résultat de son entremise. « Mon cher ami, me répondit-il, à peine je commençais à exposer à ton père ce que tu m’avais chargé de lui dire, qu’il fronça le sourcil, se contracta la face, et me répliqua d’un ton résolu : « D’où lui vient cet argent ? Cet argent est à moi, c’est mon bien. Si mon fils l’a gagné en travaillant la terre, c’étaient mes terres ; en faisant le commerce, la somme première était à moi ; si ce sont des bienfaits du sultan, c’est à cause de moi, en souvenir de moi qu’ils lui ont été accordés. Si mon fils revient encore sur ce sujet, je le chasse d’ici sans autres ressources que ce qu’il a sur lui. Je donnerai un exemple de sévérité qui lui servira à lui et aux autres. » Je dus me taire ; et d’ailleurs qu’avais-je à lui répondre ? Je ne dis pas un mot. » Les regrets prirent en moi une nouvelle amertume. Je me repentais bien profondément de n’avoir pas pensé à cacher mon petit trésor en lieu secret.

Quelques jours après, mon père m’appelle et me dit : « Je veux entreprendre un second voyage au Ouadây, en ramener mes enfants, ce que j’y ai de famille, voir et mettre en ordre mes affaires. Toi, tu demeureras ici, à la sânieh ; je te l’abandonne avec les terres environnantes qui en dépendent, en retour de l’argent que j’ai eu de toi. Surveille ce petit domaine, fais le valoir, sème des arbres, laboure les terres labourables. Je te laisse tout ce qu’il faut pour cela : des bœufs pour le labour et l’arrosage, des instruments de travail ; tu as, de plus, à l’endroit où nous conservons nos grains, une bonne provision d’orge pour la nourriture du bétail, et aussi une provision de blé pour les semailles et pour votre consommation à tous. Tu as encore les khammâceh ou ouvriers à cinquième[224] ; tu garderas avec toi mon esclave Khamys, et l’esclave femme de Sâdân et sa fille. Ensuite, je te recommande ma mère, tes cousines ; prodigue-leur tes soins et tes attentions. — Mais, mon père, répondis-je, pourquoi vous exposer encore aux dangers et aux fatigues d’un si long voyage ? Vous êtes à un âge déjà avancé ; un tel trajet est trop difficile pour vous. Permettez-moi d’entreprendre ce voyage à votre place ; je vous suppléerai dans vos affaires, dans tout ce que vous désirerez. Donnez- moi seulement des lettres pour le sultan, pour votre frère Zarroûk, et je vous certifie que toutes vos affaires se termineront au mieux ; et vous, vous serez ici en repos et tranquillité. — Non, non, répliqua-t-il résolument, nul autre que moi ne terminera mes affaires ; tu ne peux pas me suppléer. »

Il partit. Il se rendit à Tunis avec moi, et laissa à la sânieh sa mère et ses nièces. C’était en Ramadân ; nous passâmes le reste de ce mois de jeûne à Tunis, et pendant ce temps mon père vendit toutes ses esclaves ; il ne garda que Sâdân d’esclave mâle. Il prépara une pacotille de diverses marchandises convenables pour le Ouadây, et acheta plusieurs objets dont il voulait faire cadeau au sultan ouadayen. Parmi ces objets était une pendule à suspendre à la muraille ; elle était à musique, et jouait un air qui durait trois ou quatre minutes avant l’heure : puis le coup de l’heure frappait. Cette pendule avait coûté très-cher à mon père ; il l’avait payée 160 ryâl de Tunis (265 fr.). Le cadeau se composait encore de quelques livres, d’une assez grande quantité de thé (car le sultan Sâboûn en raffolait), de kharaz de premières qualités, de vêtements de prix, et de bougies de cire blanche comme du camphre.

Les préparatifs de voyage une fois terminés, mon père quitta Tunis. C’était à la fin du mois de Chaouâl 1227 de l’hégire[225].

Je demeurai quelques jours à Tunis, puis je retournai à notre sânieh. Je m’y fixai avec mes cousines. J’étais alors réduit à zéro, zéro d’or et d’argent. L’hiver approchait. Je labourai mes terres, je les semai. Quand je me trouvais dans le besoin, je vendais un peu de notre provision d’orge.

Peu après le départ de mon père, ma grand’mère m’engagea à me marier avec la plus jeune de mes deux cousines. Je refusai d’abord, ensuite j’acceptai. Au mois de Zy-l-Câdeh nous fûmes fiancés, et à la fin de Zy- l-Hedjeh nous fûmes mariés.

Deux ans se passèrent ; sur la fin de 1229 je reçus une lettre de Mohammed-Younès, secrétaire-intendant de Yoûcef, pacha de Tripoli. Mohammed m’annonçait la mort de mon père.

Je me disposai immédiatement à me rendre à Tripoli. Je partis. De Tripoli je devais me mettre en route pour le Soudan, mais je dus attendre ; il n’y avait pas de caravane prête à se diriger sur le Fezzân. Bientôt après il en arriva une de Mourzouk ; parmi les voyageurs était Sâdân, l’esclave de mon père.

J’allai de suite le trouver. Il me raconta que, du Ouadây, mon père l’avait envoyé au Fezzân avec une troupe d’esclaves et que ces esclaves avaient été vendus à Mourzouk ; qu’ensuite, lorsqu’il était sur le point de s’en retourner, il avait appris la mort de son maître ; que cette nouvelle parvint aux oreilles d’El-Moukkény, gouverneur du Fezzân, qui aussitôt s’empara du prix de la vente des esclaves, c’est-à-dire de 960 douros, et que, de plus, El-Moukkény lui avait confisqué un chameau et un milâyeh du Hedjâz. J’allai raconter ce fait de spoliation à Mohammed- Yoûnès, qui sur-le-champ me remit, au nom de Yoûcef-Pacha, un ordre enjoignant à El-Moukkény de me rendre, sur la présentation de l’ordre, l’argent qu’il avait enlevé à l’esclave de mon père.

Une fois muni de cette pièce, j’achetai de quoi faire un présent convenable à El-Moukkény. Peu après, la caravane reprit le chemin du Fezzân, et je partis avec elle. Nous suivîmes la route de Bou-Ndjeîm et de Saukanah (soknah). (Bou-Ndjeîm est un puits éloigné de Saukanah de quatre jours de marche, et où souvent les Arabes Bény-Soleymân attaquent les caravanes. Au delà, la route est commode et sûre.)[226] La traversée fut agréable, rapide, gaie, et sans le moindre contre-temps.

J’arrivai au Fezzân, à Mourzouk. J’allai me présenter à El-Moukkény, et je lui remis l’ordre dont j’étais porteur. El-Moukkény ne me satisfit pas immédiatement. Il me renvoyait de jour en jour. Ce ne fut qu’après un assez long délai, après beaucoup d’instances, avec beaucoup de peine et de répugnance, qu’il me livra les 960 douros.

La caravane avec laquelle j’étais venu de Tripoli partit ; il me fallut en attendre une autre. Pendant ce temps, j’achetai diverses marchandises de facile débit au Ouadây. A Mourzouk, j’allais fréquemment rendre visite au faguyh Aly-Mahaydy. Quand je fus sur le point de partir, le faguyh Aly ayant besoin d’argent, me demanda 100 douros. Je les lui prêtai, et il me remit une reconnaissance de sa dette.

La caravane termina ses préparatifs et leva le camp. Nous traversâmes l’espace qui conduit du Fezzân chez les Toubou-Réchâd. En débouchant sur leurs confins, nous rencontrâmes une caravane nombreuse qui venait du Ouadây, et dans laquelle j’aperçus mon oncle Zarroûk. Il revenait avec tout ce qu’avaient laissé de fortune mon père, feu mon oncle Tâher et ses associés de commerce.

Nous nous saluâmes Zarroûk et moi. Les deux caravanes s’arrêtèrent, et consentirent, à cause de nous deux, à faire une halte de vingt-quatre heures.

Quand nous fûmes en repos, je parlai de mon père à Zarroûk, et je lui demandai ce qui nous restait de fortune. Il me répondit que mon père n’avait rien laissé. Cependant, lorsque je quittai le Ouadây, Zarroûk n’avait que trois ou quatre esclaves outre ses concubines, et je lui voyais dans la caravane au moins une centaine d’esclaves et au moins deux cents chameaux. J’appris aussi qu’il avait une charge de plumes d’autruche, et une charge de corail et de bijoux en argent, tels que bracelets, périscélides, am-chingah ; que presque tous les voyageurs de la caravane lui avaient emprunté ou de l’argent, ou des chameaux, ou du grain. De plus, je remarquais que presque tout le monde était à ses ordres et à sa dévotion ; il n’avait qu’à parler, commander ou défendre, et on lui obéissait.

Je priai ceux qui connaissaient Zarroûk, et qui connaissaient sa fortune personnelle, de témoigner de ce qu’ils savaient et de m’en donner une déclaration légale ; mais tous refusèrent, de peur de lui déplaire.

Je n’avais donc ni aide ni secours à espérer. J’appris qu’un des voyageurs désirait retourner au Ouadây, et qu’il avait dix jeunes esclaves. Je lui proposai d’échanger ses dix esclaves contre ce que j’avais de marchandises. Il accepta. L’échange fut effectué sur-le- champ, et je regagnai le Fezzân avec la caravane venant du Ouadây, où se trouvaient Zarroûk et mes autres parents qui l’accompagnaient.

Aussitôt que nous fûmes à Mourzouk, j’attaquai Zarroûk en justice, mais personne ne voulut se charger du procès ; car Zarroûk alors exhiba un papier portant déclaration de mon père qui reconnaissait son frère comme son associé copropriétaire de tout ce qu’il possédait au Ouadây et même à Tunis. Cette pièce était revêtue, comme caractères d’authenticité légale, du témoignage du marabout Omar dont j’ai parlé précédemment et du témoignage d’un autre témoin, le tout légalisé par le cachet du faguyh Noûr, grand câdi du Ouadây. De plus, Zarroûk offrait de me livrer de suite la faible part qui me revenait de l’héritage.

La querelle entre Zarroûk et moi menaçait de devenir violente. Quelques personnes graves s’interposèrent entre nous, et nous exhortèrent à entrer en conciliation. Je cédai à leurs conseils, et je consentis à recevoir pour lot dix-huit esclaves. Ensuite, pour couper court à toute récrimination, nous déclarâmes par écrit que Zarroûk ne me devait plus rien, et que je n’avais rien à réclamer de lui. L’accord ainsi conclu, Zarroûk me remit ma jeune sœur. Elle avait eu pour mère une concubine d’origine mydaûb, et qui avait été donnée à mon père avec une autre esclave zaghâouyenne par le sultan du Dârfour. Cette Zaghâouyenne s’était suicidée, jalouse qu’elle était des femmes de mon père.

Je m’empressai de regagner Tunis. Cette fois, mon absence ne fut que de dix mois. A mon retour, j’avais pour toute fortune, je crois, vingt-cinq esclaves. Dans ce dernier voyage, j’eus à subir plusieurs contrariétés, des fatigues, des désagréments, même des dangers. J’en ferai grâce ici ; le récit en serait peut-être trop long et trop peu intéressant.

Mon retour à Tunis fut une sorte d’événement, une fête pour mes amis, et, Dieu le sait, pour moi aussi. Quelques jours après mon arrivée, et quand j’eus mis un peu d’ordre dans mes affaires, les visiteurs vinrent me trouver, me féliciter de mon retour, acheter les esclaves que j’avais amenés. En peu de temps je vendis ces esclaves, femmes et hommes ; je n’en gardai qu’un appelé Saad. Quant au vieux Sâdân, je l’affranchis, comme œuvre de bien au nom de mon père ; mais je laissai sa femme et sa fille au nombre de nos esclaves.

Ma grand’mère eut pour son lot de l’héritage deux filles esclaves qu’elle attacha à son service particulier. Pour moi, ma part résultant de la vente de mes esclaves s’éleva à 1,000 mahboûb ou 4,500 ryâl tunisiens.

Lorsque j’eus réalisé cette somme, je m’occupai de la culture de la sânieh ; mais je m’aperçus bientôt que j’étais en perte, et que cette propriété, ingrate comme exploitation, convenait plutôt à un personnage de fortune et de rang qui en ferait une propriété de luxe et d’agrément. Comme fonds de spéculation, elle était sans avantage. Je la vendis, avec les dépendances, pour 8,500 ryâl de Tunis.

Vers cette époque mourut ma sœur aînée, et alors les deux tiers de sa part d’héritage me revinrent de droit.

Je me fixai à Tunis ; j’y vécus environ deux ans. Notre famille était nombreuse ; les denrées les plus ordinaires étaient à haut prix, et je dépensai pour notre entretien une assez grande partie de ce que je possédais. Je compris que si je demeurais ainsi deux autres années, ma petite fortune s’épuiserait entièrement.

Je résolus d’aller faire mon pèlerinage, et voir en passant ma mère, que j’avais laissée au Caire lors de mon départ pour le Soudan. Je me préparai donc à ce nouveau voyage. Mon père avait possédé une maison à Tunis ; j’en achetai une seconde, située vers le Dâr-el-Pacha (le trésor de la guerre), pour 3,000 ryâl.

J’engageai ma cousine, qui était ma femme, à m’accompagner dans mon pèlerinage, mais elle refusa. Je m’associai d’intérêts pour une commission de tarboûch, avec un fabricant, le célèbre Mohammed-el-Bâmry, que je chargeai du soin de notre famille pour le temps de mon absence. Enfin je quittai Tunis au mois de Rédjeb (septième mois de l’année).

Le cheykh Ahmed-el-Sennâry, surnommé Ibn-el-Tayb, était à Tunis. Il avait aussi formé le projet d’aller en pèlerinage. Par un heureux hasard, il partit en même temps que moi, et nous nous rencontrâmes au sortir de la ville. Nous louâmes notre passage ensemble sur un petit brick. C’était un vendredi ; nous fîmes la prière de midi et nous nous embarquâmes au port de Halc-el-Ouâd, le port de Tunis ; mais nous ne démarrâmes que trois jours auprès. Le réïs ou chef de notre brick resta tout ce temps à terminer quelques affaires qu’il avait dans la ville.

Enfin nous mîmes à la voile ; nous passâmes la nuit en mer. Le jour suivant, nous étions dans le port de Soûçah, la ville la plus remarquable que j’aie vue en Afrique après Tunis. Soûçah est assez bien bâtie, et les habitants en sont bons et affables. Nous nous y arrêtâmes trois jours. La cause de cette perte de temps fut encore notre réïs. Nous lui demandâmes pourquoi il différait ainsi le départ ; il nous répondit qu’il était en marché pour un chargement de savon. « Mais, lui dîmes-nous, en attendant que tu termines tes affaires, ne pourrions-nous pas aller jusqu’à Cairaouân, visiter le tombeau du saint compagnon du Prophète, le vénérable Abd-Allah, fils d’Abou-Zamàh[227] ? Nous serons de retour avant que tu sois prêt à partir. — Très-bien ; vous pouvez aller à Cairaouân. »

Nous louâmes des montures, et le lendemain matin nous étions en marche. Nous passâmes par Mestyr et Méçâken. Le troisième jour de notre départ de Soûçah, nous entrâmes à Cairaouân. Nous étions une troupe de sept ou huit voyageurs, sans compter le cheykh Ibn-el-Tayb, qui était notre chef de route, notre conducteur.

Nous visitâmes les tombeaux des saints personnages enterrés à Cairaouân, et, avant tout, celui d’Abd-Allah, fils de Zamàh. Son tombeau est dans un macâm (sorte de chapelle) d’une architecture admirable d’élégance et de beauté. Tout le sol en est pavé de marbre blanc, et les murs sont revêtus de marbres de diverses nuances. Les encadrements des fenêtres y sont ornementés en dorures et en dessins coloriés de différentes couleurs, rouge, bleu lapis-lazuli, violet, etc. Le tombeau du saint est d’une beauté et d’une magnificence au delà de toute description[228].

Nous visitâmes ensuite le cimetière, les tombeaux de plusieurs ulémas célèbres, celui de l’iman Ibn-Abou-Zeyd, celui d’Ibn-Nâdjy, etc., tous partisans zélés du rite de Mâlek.

Nous fûmes reçus et hébergés chez le moufti de Cairaouân ; il nous traita avec la plus attentive prévenance. Une foule d’habitants de la ville vinrent nous voir, se pressèrent autour de nous. On chercha à retarder notre départ, en nous invitant à des fêtes, des repas ; mais nous avions hâte de retourner à Soûçah. Nous nous excusâmes sur ce que nous étions attendus par notre bâtiment, que nous avions laissé près de mettre à la voile. On se rendit à nos raisons, quoique avec peine, et enfin nous quittâmes Cairaouân. Les plus distingués des cheykh nous conduisirent assez loin, nous accompagnèrent, nous témoignèrent leurs regrets, nous accablèrent de politesses.

Nous revînmes à Soûçah. Notre brick était toujours à la même place. Nous demeurâmes deux jours à Soûçàh ; je ne sais pas pourquoi nous n’allâmes faire visite à aucun des ulémas. Il y en avait cependant un certain nombre ; et même, parmi les plus distingués d’entre eux, j’avais quelques parents éloignés.

Nous mîmes à la voile. Nous fûmes bientôt en pleine mer, ne voyant plus que ciel et eau. Nous allâmes ainsi dix jours de suite. Le onzième jour, nous entrâmes au port d’Alexandrie ; il était une heure environ après le coucher du soleil quand nous jetâmes l’ancre. Nous passâmes la nuit à bord. Le lendemain de bonne heure nous prîmes une barque, et nous descendîmes à terre.

Nous louâmes, dans Alexandrie, un petit appartement à l’okel de Batâch. Le jour suivant, on transporta à la douane les marchandises et nolis passibles de droits d’entrée. J’avais une lettre pour un commerçant, Ahmed-Zyâb, résidant à Alexandrie. Ahmed retira, en en payant le droit de douane, les marchandises que j’avais apportées, c’est-à-dire deux caisses de tarboûch et un sac de boulgha ou souliers jaunes que j’avais achetés à Cairaouân.

Je ne séjournai à Alexandrie que quarante-huit heures. Afin de me rendre au Caire, je m’embarquai pour Rosette ; car à cette époque le canal du Mahmoûdyeh n’était pas ouvert. Nous franchîmes heureusement le boghâz de Rosette, et nous entrâmes dans le port.

J’avais une lettre pour Mohammed-Nànâ, un des premiers commerçants de la ville. Je ne demeurai que vingt-quatre heures à Rosette. On était en été. Je passai la nuit chez Nànâ, mais une nuit de tourments ; car j’y fus la proie des cousins qui me dévorèrent, à tel point que je fus obligé de quitter la maison pendant la nuit, et que j’allai me coucher et dormir près du rivage de la mer.

Le lendemain, à mon réveil, je jurai bien de ne pas rester une seconde nuit à Rosette. Dieu me procura un batelier du Nil, appelé Moustafa- Lâlah. Il avait une petite barque que Nànâ loua vingt-cinq piastres en mon nom et pour moi seul. Lâlah embarqua mes deux caisses de tarboûch et tout ce que j’avais avec moi ; et j’étalai le tapis qui me servait de siége et de lit. Le vent nous fut favorable, et en moins de trois jours nous arrivâmes à Boulac.

Je débarquai ; je fis transporter mes marchandises à la douane, et je les y laissai. J’emportai mon sac de provisions et de hardes. Je louai deux ânes. Sur l’un je chargeai mon côrbo[229] ou mannequin à vaisselle et ustensiles de cuisine, que j’équilibrai avec mon lit et ce que j’avais d’objets exempts d’octroi ; l’autre, je montai dessus.

J’arrivai au Caire. Je me rendis à la maison que j’habitais lorsque je partis pour le Soudan. Je demandai des nouvelles de ma mère ; on m’apprit qu’elle était en parfaite santé. On alla lui annoncer mon arrivée, et quelques instants après elle vint avec son frère. Ils me félicitèrent de mon retour, et me témoignèrent leur joie de me revoir.

J’avais vendu une partie de mes tarboûch à Alexandrie. De l’argent de cette vente, j’avais payé d’abord le prix de la douane que m’avait avancé Ahmed-Zyâb ; une autre partie me servit pour mes frais de voyage, et il m’en resta encore une assez bonne somme. J’en remis cent piastres à ma mère pour les dépenses de la maison.

Je reçus une foule de visites ; gens inconnus, gens connus vinrent, à n’en pas finir, me saluer et me féliciter... Ma mère et mon oncle préparèrent un repas de bienvenue et de réjouissance.

Sept jours après que je fus au Caire, j’achetai une esclave abyssinienne et j’en fis ma concubine. C’était une fille charmante, belle, douce, et qui prit soin de mes intérêts. D’un cœur bon et aimant, elle n’avait d’autres goûts, d’autres joies, d’autres volontés, d’autres chagrins que mes chagrins, mes joies, mes goûts et mes volontés. Je la gardai pendant six ans, et je ne vis jamais en elle que le désir et l’intention de me plaire et de mériter mon amour. Elle mourut de la peste, en 1237 de l’hégire (1821-1822, ère chrétienne). Jamais perte ne me causa plus de tristesse et de douleur que la mort de ma belle Abyssinienne, que Dieu la comble de ses miséricordes !

[Note 223 : Expression métaphorique prise de la tradition ou légende de Moïse. Quand la mère de ce prophète vit son fils exposé sur le Nil, elle perdit tout espoir, disent les Arabes ; elle resta le cœur vide de toute espérance.]

[Note 224 : Voy. note 75.]

[Note 225 : Chaouâl est le dixième mois de l’année lunaire ou musulmane, et précède les mois de Zy-l-Câdeh et de Zy-l-Hedjeh. Le mois de Ramadân est le neuvième de l’année.]

[Note 226 : Observation verbale du cheykh.]

[Note 227 : Ce saint mourut vers l’an 40 de l’hégire, dans la guerre sainte du Maghreb, et ses restes furent inhumés à Cairaouân.]

[Note 228 : Voy. note 76.]

[Note 229 : Côrbo est un terme en usage parmi le peuple au Maghreb, surtout à Tunis.]

=CHAPITRE VII.=

Circonstances particulières dans le trajet de Tunis au Fezzân, et le retour. — Je prends une pacotille de tarboûch. — Ma marmite se casse. — Nous nous embarquons sur un brick à deux hommes d’équipage. — Bourrasque ; invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. — Danger singulier. — Un autre danger nous est annoncé mystérieusement. — Peur ; retour à Tripoli. — Trois mois d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon père. — Départ pour le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. — Je me trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. — Pour dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je donne à dîner. — Finale pieuse.

Maintenant, pour terminer cette relation, je veux exposer brièvement le récit de quelques circonstances qui marquèrent mon trajet de Tunis au Fezzân, et mon retour du Fezzân à Tunis. J’avais d’abord résolu de passer sous silence ces simples événements de voyage, de crainte d’être trop long et d’ennuyer ; ensuite je me suis ravisé. J’ai pensé que, sans inconvénient, je pouvais encore écrire ces dernières lignes et compléter ainsi le récit de tout ce qui m’est advenu dans mon excursion. Et puis, ces récits ont l’avantage de servir, comme avis, à d’autres voyageurs. Il est toujours utile de savoir ce que tel autre a eu de contrariétés ou de dangers à essuyer dans tel trajet. Dieu sait combien j’eus, pour mon compte, de traverses et de périls ; je devais périr cent fois, si ma destinée ne m’eût sauvé ; mais mon heure n’était pas venue.

Lorsqu’à la nouvelle de la mort de mon père, je formai le projet de retourner au Ouadây, j’étais dans le plus parfait dénûment et sans argent aucun, ni rouge, ni blanc, ni jaune. J’étais absolument comme le voyageur en plein désert, avec un chameau épuisé, avec l’espace immense et la soif devant lui, j’étais tout déconcerté ; Dieu me vint en aide.

Mohammed-el-Bâmry, de Tunis, me donna une caisse de cinquante douzaines de tarboûch à la mode de Tripoli, pour les vendre. Ces tarboûch n’ont de débit que dans cette dernière ville, par la raison qu’ils sont d’un rouge trop foncé, tournant presque au noir, tant il s’y trouve de garance mêlée au kermès[230] dont se compose la teinture ; et de plus, parce que le gland en fils de soie pure est mêlé d’un cinquième de fils de soie dorés. Le prix de cette petite pacotille s’élevait à douze cent cinquante ryâl de Tunis. El-Bâmry me prêta, outre cela, deux cent cinquante ryâl. Je lui écrivis donc une reconnaissance de quinze cents ryâl, et des témoins la signèrent. El-Bâmry n’avait consenti à me livrer l’argent et les tarboûch, qu’après des retards qui se prolongèrent pendant six mois. Toutes les fois que je le priais de me remettre les valeurs dont nous étions convenus, il me renvoyait au lendemain, me répondait par des promesses. J’étais fatigué de répéter mes instances, et si j’eusse trouvé un autre prêteur j’aurais abandonné El-Bâmry, car il était trop craintif en affaires, trop soucieux de ses intérêts.

Dès que j’eus conclu, je louai un chameau de l’okel des Voyageurs de Safâkès. J’avais fait d’abondantes provisions de vivres ; je voulais que mon viatique me conduisît jusqu’au Ouadây sans que j’eusse besoin de rien acheter.

Entre autres choses, j’avais une grande marmite en terre, enveloppée d’une sorte de tissu de joncs et pleine de cadyd (viande séchée) aux deux tiers cuit, et plongé dans l’huile. J’avais bien dans cette marmite cinquante livres pesant, huile et viande. Mon chamelier porta mes hardes à l’okel, car il y avait encore quelques dispositions à terminer pour le départ. Il arrive, fait agenouiller son chameau et s’en va à ses affaires. Quand il a fini, il revient, fait lever debout son chameau ; l’animal se dresse avec précipitation, et ma marmite, qui était mal assujettie, se détache, tombe et se brise. Voilà l’huile répandue, étalée par terre ; le cadyd jeté dans la poussière et les ordures. Je n’eus pas le courage de rien recueillir ; j’abandonnai tout. Le portier de l’okel, sa fille et plusieurs pauvres eurent bientôt enlevé ce qui pouvait se ramasser... Je fus désolé de cette perte.

Autre mésaventure. Lorsque j’arrivai à Safâkès, le 11 du mois de Châbân, je me hâtai, avec quelques voyageurs, de prendre un bâtiment pour notre traversée à Tripoli. Notre intention à tous était de nous trouver à Tripoli avant la fête de la rupture du jeûne, c’est-à-dire avant la fin du mois de Ramadân, pour vendre ce que nous avions de tarboûch. Mais Dieu en décida autrement, et sa volonté dut s’accomplir.

Nous demeurâmes à peu près cinq jours à Safâkès ; puis nous nous embarquâmes. Le bâtiment sur lequel nous prîmes passage était un petit brick à deux mâts. J’avais loué la dunette, moi, Djellaûn de Tripoli, Omourah-el-Zhafâïry, fils d’un des grands de la suite de Yoûcef-Pacha, et Aly-el-Hantâty (de la tribu des Hantâtah), tribu des Zououâouah (zouaves). J’avais acheté à Safâkès, en remplacement de mon pot de cadyd perdu, du beurre fondu et de l’huile. Nous avions acheté aussi une quantité de melons roûmy (melons grecs).

Nous démarrâmes et nous quittâmes le rivage par un vent frais. Nous pensions mouiller à Tripoli sous deux jours. Nous ne savions guère ce que nous réservait le secret de Dieu !

Le second jour de traversée, nous abordâmes à l’île de Djirbeh. Par une fatalité particulière, le chef ou capitaine du brick n’avait que trois matelots, lui quatrième. A Djirbeh, il eut une querelle avec un de ses trois hommes d’équipage ; il s’emporta, défendit à son homme de reparaître au service du brick, et jura qu’il ne voulait plus de ce matelot indocile. Nous n’eûmes donc, pour la manœuvre du bâtiment, que deux hommes ; il leur était impossible de suffire au service, on ne savait plus comment diriger et faire marcher le malheureux brick.

Nous espérions que le commandant prendrait un autre matelot à Djirbeh. Il passa deux jours à en chercher un, mais aucun de ceux qui étaient en disponibilité ne voulut se mettre aux ordres de notre homme et voyager avec lui. Il avait une réputation, d’ailleurs justifiée, d’homme acariâtre, grossier, rustre, ne sachant parler à ses matelots sans les insulter, les maudire, les accabler des plus ignobles et des plus sales injures.

Il fallut donc mettre à la voile avec deux hommes d’équipage. Le commandant tenait le timon, et de là ordonnait les manœuvres, faisait déferler les voiles, prendre le vent, carguer, plier, caler les voiles. Et quand les manœuvres devenaient pressantes et nombreuses, les passagers y prenaient part. Nous passâmes ainsi deux jours, ayant vent de bouline et marchant sur le flanc. C’est ce que les marins moghrébins de la Méditerranée appellent bôrdo oua la bôrdo. Le troisième jour nous étions dans la baie de Râs-el-Makhbez. C’est une sorte de port allongé où l’on entre en faisant un détour, abri si tranquille que l’on sait à peine si l’on est sur mer ou sur terre. Nous eûmes une nuit paisible et nous pensions démarrer dès le matin et gagner le large. Nous quittâmes la baie. Mais nous fûmes pris en proue par un vent d’est qui nous chassa en arrière malgré nous et nous obligea de rentrer. Nous ancrâmes de nouveau.

Nous vîmes des pêcheurs en barque et nous leur achetâmes, à vil prix, une assez grande quantité de poisson. Nous avions à bord un Tripolitain, pauvre diable, appelé El-Hâddj-Mylâd et assez expert en cuisine. Nous lui livrâmes notre poisson, il nous l’apprêta. Grâce à Mylâd nous nous régalâmes à souper, et en eûmes encore suffisamment pour notre repas d’avant l’aube, car nous étions dans le mois de Ramadân, et par conséquent nous jeûnions[231].

Notre commandant leva l’ancre et essaya de sortir de la baie ; le vent nous y repoussa de nouveau. Nous fûmes ainsi pendant dix jours ; tous les jours nous répétions nos manœuvres pour sortir, et le vent nous renvoyait. La onzième nuit, fatigués et ennuyés de ces retards, nous nous levâmes longtemps avant l’aube ; nous fîmes notre repas, et à peine avions-nous mangé qu’un vent violent souffla tout à coup. Alors notre voile de trinquet, qui était mal carguée et mal liée, s’échappa de ses cordages et fut subitement enflée par le vent. Le brick, violenté par l’effort de la secousse, brisa l’amarre de son ancre, et devint le jouet des vagues et de l’air. Poussé sur le flanc droit, il prenait l’eau en masse par les bords ; repoussé ensuite sur le flanc gauche, il repuisait l’eau de l’autre côté par grosses nappes.

Sur le milieu du bâtiment, nous avions une cuisine, et le foyer en était allumé ; un coup de vent emporta et la cuisine et le feu, et les jeta à la mer. La braise volait partout, sur le brick, au-dessus de l’eau, et les flots parurent alors comme couverts d’un brasier ardent. Nous attendions le moment où nous allions couler à fond ; car les matelots ne pouvaient venir à bout de ramener et de plier la voile qu’avait ouverte le vent.

Nous étions dans les transes les plus poignantes, préoccupés et agités de mille pensées sinistres. Les uns récitaient le chapitre yâ syn du Coran[232] ; d’autres invoquaient le grand saint Abd-el-Câder-el-Kylâny, d’autres appelaient à leur secours le grand saint Mâghirny, d’autres le grand saint Ahmed-Zarroûk[233]. Chacun s’en référait au saint qui lui paraissait le plus sûr et le plus puissant ; chacun s’adressait à son patron. Tous nous implorions secours et salut, secours et salut ne nous venaient pas vite. Le brick nous emportait, chancelait, et nous dessus ; la nuit était noire, et nous ne savions comment et où nous étions poussés.

Enfin le jour paraît, le vent s’apaise, et nos cœurs se calment. Nous ramenons le brick à l’endroit où il était avant la bourrasque. Nous prenons terre, et nous faisons notre prière, remerciant Dieu de toute notre âme de nous avoir sauvés du danger. Nous nous félicitâmes les uns les autres d’avoir échappé à la mort.

Plusieurs d’entre nous jurèrent de ne plus remettre le pied dans le bâtiment qui nous avait si mal traités. Nous fûmes généralement d’avis d’aller par terre et à pied jusqu’à Zouârah, bourg sur les bords de la régence de Tripoli. Chacun prétendait que Zouârah était peu éloigné de nous et que nous y arriverions avant midi. Je partageai la résolution générale, on partit.

Nous marchâmes toute la journée, et nous ne fûmes à Zouârah qu’après le couvre-feu, vers quatre heures après le coucher du soleil. Aussi, fallut-il nous faire reconnaître par la garde avant d’entrer.

Un de nos compagnons, le marchand tripolitain, appelé Djallaûn, nous retarda dans notre trajet. La fatigue l’arrêta ; il était brisé, harassé, et pouvait à peine se traîner. Je vins à son secours avec El- Haddj-Mylâd ; nous le soutînmes de chaque côté, et nous l’aidâmes à marcher jusqu’à Zouârah. Quand nous arrivâmes, Omoûrah-el-Zafâïry se fit connaître à nous et nous apprit qu’il était parent du vizir du Pacha. (Ce vizir avait épousé la sœur d’Omoûrah).

Nous fûmes hébergés dans la maison d’un particulier, et on nous servit à souper. Nous passâmes la plus mauvaise nuit possible, tant nous étions fatigués. Le lendemain matin, nous demandâmes où nous trouverions des montures à louer, afin de nous rendre à Tripoli, on nous dit que nous ne pouvions avoir que des chevaux. « Donnez-nous des chevaux, » répliquâmes-nous, on nous en amena, et nous les louâmes à sept ryâl tunisiens par animal.

Nous partîmes, et, avec nous, les propriétaires de nos montures. Nous voyageâmes jusque vers quatre heures après midi, et nous descendîmes à Abou-Odjaylah, chez Husseyn-Bey, un des grands de la cour du pacha et gouverneur d’Abou-Odjaylah. A cause d’Omoûrah que Husseyn-Bey connaissait, nous fûmes très-bien reçus, très-bien traités et très-bien couchés.

Le lendemain nous reprîmes notre route, et le soir nous entrâmes à Tripoli. Je pensais que quelqu’un de mes compagnons de voyage aurait la générosité de m’inviter à descendre chez lui ; car lorsque leurs provisions s’étaient épuisées à bord, ils avaient vécu des miennes ; de plus, Djallaûn avait été heureux de me trouver pour l’aider à marcher et à se traîner jusqu’à Zouârah ; j’avais eu de lui un soin tout particulier. Dans ce trajet de Zouârah, il souffrit de la soif, et ce fut moi qui, avec un autre, allai assez loin dans la plaine lui chercher de l’eau et la lui apportai. Bref, quand nous fûmes entrés à Tripoli, mes compagnons disparurent : c’est ainsi que le sel fond et s’écoule en eau.

Me voilà donc seul. Je dus me rendre chez le chargé d’affaires de Tunis à Tripoli ; il s’appelait Ammy-Méhenny. Je m’informai du lieu de sa demeure, et je m’y fis conduire. Il me reçut parfaitement bien. C’était le soir, la vingt-septième nuit de Ramadân. Je restai jusqu’à la fête (c’est-à-dire le petit Bayram, qui suit le jeûne du mois de Ramadân). J’espérais tous les jours voir arriver le maudit brick où nous avions nos effets et des marchandises. La fête et ses quatre jours fériés se passèrent, et le brick n’avait pas paru.

Je rencontrai des voyageurs de Saukanah (soknah), qui se préparaient à se mettre en route pour le Fezzân. C’était pour moi une excellente occasion de partir. Je réfléchis, et je ne vis rien de mieux à faire que de retourner à Râs-el-Makhbez chercher ce que j’avais à bord, de louer pour cela un âne bon marcheur (que je payai à raison de six cents ryâl de Tripoli par jour), puis, à Zouârah, de louer un chameau, d’aller avec le chamelier à Râs-el-Makhbez pour charger mes hardes et marchandises à dos de chameau, de revenir aussi promptement que possible à Tripoli, d’y vendre de suite mes tarboûch, et de partir avec la caravanne pour le Fezzân. Lorsque j’eus loué mon âne et que je fus sur le point de me mettre en route, mon Djallaûn et Omoûrah, qui surent mon projet, vinrent me prier de leur rapporter tout ce qu’ils avaient laissé à bord du brick. Ce qui était au nom d’Omoûrah ne lui appartenait point, mais appartenait à Yoûcef-Pacha. Omoûrah n’était que le commissionnaire du pacha, son homme de confiance.

Un Moghrébin du fond du Maghreb occidental, et qui avait aussi dans notre brick un sac de cuir à mettre des provisions et des hardes, apprit également que j’allais me rendre à Râs-el-Makhbez. Il me demanda la permission de m’accompagner. C’était un pauvre hère, nu-pieds, nu-tête, n’ayant pour vêtement qu’une cachchâbyeh[234] sur laquelle il s’était appliqué une chétive ceinture. Je consentis volontiers à la demande de ce pauvre diable. C’était au moins, pour le trajet, une occasion de distraction ; j’évitais l’ennui d’être seul. J’emmène donc mon Moghrébin. Nous entrons à Abou-Odjaylah vers trois heures après midi. Nous ne voulions pas perdre de temps, et nous continuâmes notre route ; nous voyageâmes même toute la nuit. A l’aube, nous étions à Zouârah.

Cette nuit de voyage fut marquée par une circonstance assez singulière.

En cheminant côte à côte avec moi, mon Moghrébin me demanda pour quel motif j’allais au Soudan. Je lui dis que mon père y était mort et y avait laissé quelque fortune que j’allais recueillir. J’eus la maladresse de dire que dans la succession il y avait le prix d’un certain nombre d’esclaves que mon père avait envoyés au Fezzân avec un de ses serviteurs esclaves et que cet envoi avait été vendu pour une somme de neuf cents douros ou talaris ; j’ajoutai que lorsque le serviteur esclave se disposait à retourner au Soudan avec l’argent de la vente, il avait appris la mort de son maître ; que le gouverneur du Fezzân, informé aussi de cette nouvelle, avait appelé chez lui l’esclave commissionnaire, l’avait empêché de partir et avait confisqué les neuf cents douros ; enfin que la première chose que j’avais à recevoir de l’héritage de mon père, c’étaient les neuf cents pièces d’argent, et que je les toucherais au Fezzân.

Mon Moghrébin, ébahi, émerveillé, et voyant dans neuf cents douros une somme qui, s’il l’eût eue, eût valu pour lui une fortune, devint fou rien que d’y penser. Je lui avais bien dit que cet argent était à Mourzouk ; mais il oublia cette circonstance ; il se figura que j’avais la somme sur moi, et il ne se possédait plus de joie. Tout à coup, il s’élance à une certaine distance de moi, puis revient subitement à grands pas, en me disant : « Comment ! neuf cents douros ! tu as neuf cents douros, mon fils ! — Certainement. » Et le voilà qui repart à grande course, puis revient de même, mais brandissant en l’air un casse- tête qu’il tenait à la main et dont il paraissait vouloir me frapper, m’assommer, et en me répétant : « Neuf cents douros, mon garçon ! neuf cents ! — Oui, oui ! » lui répondis-je, passablement effrayé ; car nous étions en pleine campagne, n’ayant d’autre témoin que Dieu ; et si cet extravagant eût tenté, dans son accès de folie, de m’assommer, de me tuer, qui eût pu me défendre et me tirer de ses griffes ?

Une troisième fois, mon écervelé s’éloigne de moi subitement et revient sus à pleine course, toujours le casse-tête levé comme pour me frapper, et me criant encore : « Comment, mon fils ! neuf cents douros ! tu as neuf cents douros ! — Mais écoute-moi donc, mon pèlerin. Tu t’imagines que j’ai ici, sur moi, cet argent ? Mais, non, non ; cette somme est en dépôt à Mourzouk, entre les mains du gouverneur ; et je ne sais pas s’il consentira ou non à me la donner, s’il me la donnera tout entière ou s’il ne m’en donnera qu’une partie. Je ne puis pas prévoir comment Dieu conduira cette affaire. »

Ces paroles calmèrent l’effervescence de mon extravagant, le ramenèrent à un état plus raisonnable : « Veux-tu, me dit-il, veux-tu que j’aille avec toi au Fezzân ? — Volontiers ! répondis-je ; car je craignais de lui déplaire. — Mais si je vais avec toi, que me donneras-tu de tes neuf cents douros ? la moitié, le tiers ? — Ce que tu voudras. » Intérieurement, j’étais contrarié, fâché contre moi-même de lui avoir parlé des motifs de mon voyage au Soudan. Mais, grâce à Dieu, la nuit se termina sans autre incident. Le matin, de bonne heure, nous étions à Zouârah, et mon Moghrébin disparut.

Je m’empressai immédiatement de chercher des chameaux. « Il me faut, dis-je aux chameliers, quatre chameaux afin d’aller à Râs-el-Makhbez et y prendre les effets que je dois retirer d’un brick pour les transporter à Tripoli. » J’eus bientôt les quatre chameaux avec quatre hommes de conduite, bien armés. Nous partîmes de suite, nous dirigeant du côté de Râs-el-Makhbez.

Nous n’étions pas à plus de trois ou quatre milles de Zouârah, lorsque nous aperçûmes venir au galop, dans la plaine, un cavalier armé, ayant la face enveloppée du lithâm au point de n’avoir à découvert que les deux yeux. Le cavalier s’arrête un moment près de nous, et nous dit : « Salut, les voyageurs ! — Salut ! répondîmes-nous avec une sorte de crainte. — Où allez-vous ? — Nous allons retrouver, à Râs-el-Makhbez, un brick que le vent a retenu dans la baie, et où nous avons des effets et des marchandises que nous voulons retirer. — Les amis, vous allez avoir une belle peur. » Et, sans un seul mot de plus, sans indiquer de quoi nous allions avoir peur, il s’éloigne et fuit. Nous ne savions que penser, et chacun de nous songeait à éviter le danger inconnu qui nous était annoncé. L’un disait : « Retournons à Zouârah ; peut-être y apprendrons-nous quel est le motif de cette peur que nous devons avoir. — Ne retournons pas, répliquait un autre ; prenons route par le rivage de la mer ; c’est le plus long, mais enfin nous arriverons à la baie ; nous chargerons nos chameaux, et nous reviendrons de même par le rivage jusqu’à Zouârah. » L’intérêt et la crainte de rien perdre de ce que le voyage devait rapporter de profit déterminèrent enfin la majorité des chameliers à accepter le dernier avis.

Nous quittâmes le chemin battu que nous suivions et nous inclinâmes du côté de la mer. Mais au moment où nous allions tourner, nous apercevons arriver sur nous, à grande course, un autre cavalier comme le précédent. Nous le suivons des yeux ; il approche,... c’était un esclave noir. « N’est-il pas passé près de vous, tout à l’heure, un homme à cheval, vêtu de telle et telle façon ? — Oui, il y a quelques minutes seulement. — Et où allez-vous ? — A Râs-el-Makhbez ; » et nous terminâmes notre réponse par les mêmes indications que nous avions données au premier cavalier. « Vous allez avoir une belle peur, » reprit l’esclave. Et il disparut au galop, sans nous indiquer non plus ce que nous avions à craindre. Nous demeurâmes stupéfaits, plus inquiets encore que nous ne l’étions auparavant.

Nous nous hâtâmes de prendre sur notre droite, du côté du rivage ; nous devisions sur le sens des paroles de nos deux cavaliers. Trois avis différents nous partagèrent. L’un disait : « Cachons-nous pendant le jour, nous marcherons pendant la nuit. — Non, disait un autre ; retournons sur nos pas. — Marchons, reprirent les autres, continuons notre route. » Et nous continuâmes.

Nous arrivâmes à Râs-el-Makhbez à nuit noire. Nous nous couchâmes et le lendemain matin, de bonne heure, nous allâmes voir où était le brick ; il était à une assez grande distance du rivage ; nous lui fîmes signe en élevant un drapeau. Une embarcation fut expédiée du brick et nous amena le commandant. Nous l’informâmes de nos intentions, et de suite il alla prendre nos effets, nos marchandises, et nous les apporta sur le rivage. Ceux des voyageurs qui étaient restés à bord, tels que Mylâd et d’autres, et un turk armé jusqu’aux dents, chargé d’accompagner et de surveiller les objets appartenant au pacha, débarquèrent en même temps. Je reçus mes marchandises, mes armes, tout ce qui m’appartenait ; mais de mes provisions, plus rien ; les gens restés sur le bâtiment les avaient toutes consommées. Nous chargeâmes nos chameaux et nous partîmes, nous confiant à la garde de Dieu. Mais je me rappelai les présages de nos deux cavaliers, et je me repentis bientôt, surtout d’avoir retiré les objets appartenant à Yoûcef-Pacha. J’étais dans la plus grande anxiété. A chaque minute, j’examinais si de loin je n’apercevrais pas flotter les crinières de chevaux, si quelque ennemi ne venait pas fondre sur nous.

Quand nous eûmes franchi un trajet d’environ cinq ou six milles, nous remarquâmes sur le sol que des chevaux venaient de passer par là au galop ; des crottins étaient encore frais ; des traces d’urine semblaient comme creusées depuis quelques minutes.

Oh ! alors je tremblai. L’inquiétude, la frayeur nous tinrent dans leurs étreintes. Ce ne fut qu’à la tombée de la nuit que nous nous rassurâmes un peu. Néanmoins, nous restâmes aux aguets. Nous convînmes mutuellement de ne pas articuler le moindre mot ; car dans le calme de la nuit, le plus léger bruit court loin. Nous entrâmes à Zouârah vers le dernier tiers de la nuit ; les habitants étaient inquiets, car on nous attendait, et l’on craignait que nous n’eussions été égorgés. On nous expliqua alors le mot de l’énigme « Vous allez avoir une belle peur. » On nous raconta que le pacha de Tunis, Hamoûdeh-Pacha, venait de mourir ; que les Arabes bédouins des limites des deux régences s’étaient jetés les uns sur les autres, s’étaient battus, et que les Hamârinah (tribu du territoire de Tunis) avaient tué aux Ouirghimmah, leurs ennemis (tribu du territoire tripolitain), un grand nombre d’hommes, avaient enlevé des troupeaux et emporté un butin considérable. « Ainsi, nous dit-on ensuite, Dieu vous a fait une belle grâce en vous sauvant de la griffe des Arabes de Tunis. S’ils vous avaient attrapés, ils vous tuaient sans pitié, et ceux de vous qui auraient échappé à la mort, s’il en était échappé, étaient pillés et laissés à nu. » (Pour moi, à supposer que j’eusse survécu, je perdais aussi tout ce que j’avais, tous les objets qui appartenaient à Yoûcef, pacha de Tripoli, et qui étaient presque uniquement des pierreries et des bijoux. Certes c’était bonne curée, car nous avions avec nous une valeur de plus de cinquante mille francs. Pendant tout le trajet de Râs-el-Makhbez à Zouârah, nous entendîmes la fusillade)[235].

Nous dormîmes quelques heures seulement. Au jour, nous nous disposâmes à partir ; nous achetâmes un mouton, nous l’égorgeâmes, et nous en fîmes un repas de réjouissance, nous félicitant d’avoir échappé au danger. Ensuite nous nous mîmes en marche pour Tripoli. Nous fûmes accompagnés par une cinquantaine d’hommes à cheval, qui nous escortèrent jusqu’à une distance d’environ trois ou quatre lieues. Le soir, nous couchâmes à Abou-Odjaylah.

Le lendemain, nous étions sur le chemin de Tripoli. Je pris les devants, et je fus à Tripoli vers trois heures après midi. Je trouvai plusieurs personnes qui nous attendaient impatiemment, sachant les dangers auxquels nous étions exposés. On me félicita de mon retour, on m’embrassa, et on loua Dieu qui m’avait dérobé à la main des Arabes.

En quelques instants, le pacha fut informé de mon arrivée. Il m’appela chez lui, et me questionna sur les circonstances de mon voyage à Râs-el- Makhbez. Je lui en racontai les détails, et il rendit grâce à Dieu qui lui avait conservé les pierreries et les bijoux. Le pacha me fit cadeau d’un bénich en drap rouge, du prix de cent ryâl tunisiens au moins.

Mes chameaux n’arrivèrent que le lendemain matin à Tripoli.

Lorsque je fus débarrassé des occupations qu’exigeaient l’arrangement de mes affaires, ainsi que la remise des marchandises que j’avais apportées, etc., je m’informai de la caravane qui allait au Fezzân. J’appris qu’elle était partie et qu’il n’y avait plus moyen de l’atteindre. Je regrettai alors d’être allé à Râs-el-Makhbez ; car si j’eusse prévu que je ne pourrais être assez tôt de retour pour le départ de la caravane, je n’aurais pas quitté Tripoli. J’y aurais attendu l’arrivée de notre brick, et je ne me serais pas exposé aux périls que nous eûmes à courir dans notre voyage.

Un individu de Saukanah, appelé Mohammed-ed-Dâcchy et qui habitait à Tripoli, entendit parler de moi et vint me trouver à l’okel où j’étais logé et où descendent les voyageurs de Tunis. Mohammed-ed-Dâcchy me supplia d’aller me loger chez lui. Je cédai à ses instances bienveillantes, et il m’emmena. Je demeurai chez lui pendant trois mois, attendant tous les jours que quelque caravane se disposât à aller au Fezzân.

A la fin du mois de Zy-l-Heddjeh (le mois des cérémonies du pèlerinage et le dernier de l’année musulmane), arrivèrent à Tripoli des voyageurs de Saukanah qui amenaient des esclaves. Parmi ces voyageurs étaient un appelé Mohammed-Khayr-el-Taryk, ainsi que l’esclave que mon père avait envoyé au Fezzân et auquel El-Moukkény avait pris les neuf cents talaris. Je gardai cet esclave avec moi, et il me fut d’une grande utilité. Il s’attacha à moi autant qu’il avait été attaché à mon père, et me servit toujours avec le plus parfait dévouement.

Je dus attendre que les voyageurs de Saukanah eussent vendu leurs esclaves et acheté ce qui leur convenait pour repartir. Sur la fin de Moharrem (premier mois de l’année), ils firent leurs préparatifs de voyage, et de mon côté je fis aussi les miens. J’achetai un chameau et des provisions abondantes.

Nous prîmes notre direction sur Bou-Ndjeim. Par bonheur pour moi, je pus nourrir de mon viatique mes compagnons de voyage, et ils me témoignèrent leur reconnaissance par les prévenances les plus attentives. Parmi plusieurs circonstances qui marquèrent ce voyage au Fezzân, j’en citerai une assez remarquable.

Lorsque nous fûmes à deux ou trois étapes au delà de Misrâta, nous nous arrêtâmes dans une vallée charmante, riche de verdure et où nous résolûmes de passer le reste du jour et la nuit. Or, la destinée, l’inflexible destinée, voulut que, pendant la nuit, une pluie abondante tombât à quelque distance. Les eaux s’amassèrent dans la vallée, elles allaient la combler. Le torrent se précipitait vers nous. Nous étions endormis. Soudain, de tous côtés, s’élève le cri de : « Sauve qui peut ! » Sâdân, mon esclave, vient vite à moi, m’emporte sur son dos, et va me déposer sur une hauteur. Puis il retourne, entraîne mon chameau et l’amène auprès de moi. Plusieurs des voyageurs qui avaient profité de mes provisions, aidèrent Sâdân dans cette rapide expédition. Certes ! si Dieu ne m’eût donné cet esclave pour ce voyage, j’étais perdu, noyé, mort. Grâce au ciel qui me vint en aide par le moyen de Sâdân ! Sans Sâdân, cette nuit-là était bien ma dernière nuit ; je ne reparaissais pas plus que le jour d’hier ; où est hier ? Aujourd’hui je serais couché sous la tombe, au lieu d’être debout et vivant[236]. Ce fut pour moi un bienfait de la Providence, une couronne de grâce posée sur mon front par la main de Dieu, que le secours de Sâdân, que ce dévouement qui fut mon salut. En reconnaissance, je donnai la liberté à ce brave Sâdân : je l’affranchis.

Avant que nous fussions à Saukanah, mes provisions s’épuisaient ; lorsque nous y fûmes arrivés, il ne m’en restait plus rien. Cette situation m’inquiétait ; je ne savais à quel parti m’arrêter.

Sâdân avait trouvé en route un pistolet. A Saukanah, je lui dis de chercher à le vendre. Mais il ne se présenta pas d’amateur. J’étais au dépourvu ; j’étais à l’étroit sur cette terre, toute grande qu’elle est. Comment m’approvisionner d’un nouveau viatique ? Je rêvais au moyen de me tirer d’embarras, lorsque arriva près de moi une vieille femme qui me dit en m’abordant : « J’ai une fille qui ne peut plus se tenir debout, et cependant elle est dans la fleur de la jeunesse. Sa maladie date d’environ une année. Elle demande que je lui fasse écrire quelques lignes du Coran sur un papier, comme moyen d’invocation et de bénédiction. Dieu, je l’espère, nous viendra alors en aide et soulagera ma fille. — Très-bien ! répondis-je à la vieille ; reviens ici demain matin. » Et elle s’en alla.

A la nuit, je fis mes ablutions, puis la prière du coucher du soleil, puis la prière de l’éché[237]. Ensuite j’écrivis le petit papier béni pour ma vieille. Elle revint à l’heure dite ; je lui remis le papier, et elle me quitta[238].

Je passai encore ce jour-là à rêver, à chercher un moyen de sortir d’embarras. Ce fut sans succès. Mon imaginative restait en défaut ; j’étais aux abois, ne distinguant plus mon ventre de mon dos. Je passai la nuit dans cet état de souci et de serrement de cœur.

Au lever du soleil, j’aperçois plusieurs femmes venant de mon côté, ayant chacune sur la tête un panier plein. Elles m’abordent, et je remarque que tous les paniers sont remplis, les uns de dattes sèches, les autres de farine. Bien entendu, la vieille était du nombre de ces femmes, et elle me dit : « Accepte de nous ce présent, ces paniers ; ce sont quelques provisions ; je désire qu’elles te soient agréables. Grâce à toi, Dieu a guéri ma fille. » Certes ! comme bien on le pense, ma joie fut grande. Je remerciai Dieu de cette bonne aubaine, de ce bienfait qu’il m’envoyait ; je me rappelai alors ces vers :

« Mets ton espoir dans la bonté de la Providence ; ne t’inquiète pas si tu es dans la gêne.

« Dieu a ses manières de faire pour ses créatures ; pour toute souffrance il a un soulagement. »

Et puis encore ces deux vers, paroles prêtées au Dieu de toute- puissance :

« Ne te fatigue pas à tant combiner et calculer tes affaires ; les plus habiles en cela s’y perdent.

« Confie-toi en ma bonté, et tu me trouveras toujours meilleur que toi pour toi. »

J’acceptai les présents de ces femmes ; ils furent mes provisions de voyage.

Deux jours après, nous étions en route. Avec nous partit un individu de Saukanah, appelé Abou-Bekr. Nous marchâmes un jour, deux jours. Le chameau que je montais était à son époque de rut, et il refusait de manger[239]. J’avais devant moi un autre chameau. Tout à coup le mien se précipite sur lui pour le mordre ; la secousse de ce mouvement imprévu et violent me renversa par terre. Par bonheur, je tombai sur le dos. Néanmoins je fus étourdi, je perdis connaissance ; je me sentais mourir, je n’avais plus la force de me remuer. Sâdân accourut et avec lui Abou- Bekr et un autre voyageur appelé Kâdâr. Ils me mirent sur mon séant ; mais à peine pouvais-je respirer. Ils me ceignirent fortement les flancs avec une ceinture, et dès lors j’eus la respiration plus facile et moins douloureuse. Ensuite ils me replacèrent sur mon chameau, et ils marchèrent près de moi, chacun d’un côté, afin de me secourir en cas de besoin.

Nous fûmes quatre jours à traverser le désert. Le cinquième jour nous étions sur le territoire fezzanais proprement dit. Il nous fallut deux journées de route pour le traverser, et la troisième nous entrâmes à Mourzouk.

Je n’ai plus à raconter qu’une petite aventure qui m’arriva à Safâkès. Ce fut la dernière ; car c’était à mon retour du Fezzân et cinq jours avant que je fusse rentré à Tunis.

J’étais à l’okel de Safâkès avec les esclaves que j’avais eus de mon oncle Zarroûk, et j’étais assis tranquillement dans l’intérieur, lorsque je vis venir à moi un individu que j’avais connu à Tunis et qui s’appelait Mohammed-Coubby. C’était un pauvre hère, ouvrier en tarboûch. Il était dans l’état le plus pitoyable, sale, déguenillé, et il boitait des deux jambes. Je lui demandai comment il avait été ainsi estropié. Il me dit qu’un sanglier s’était précipité sur lui, et d’un coup de défenses lui avait coupé les tendons inférieurs de derrière la jambe. J’eus pitié de ce malheureux ; et puis, il avait les larmes aux yeux, il implorait ma commisération. Je fus touché de sa misère. Il faisait alors très-froid, et Coubby grelottait sous ses haillons ; je jetai sur lui le bournous qui me couvrait. Nous venions de dîner ensemble ; après le repas il fit semblant de dormir, et ce fut alors que, le voyant frissonner, je jetai sur lui mon bournous.

Avant tout cela, j’avais, en présence de Coubby, tiré ma bourse pour payer différents objets que je venais d’acheter. Je la posai sous mon coussin et je m’endormis. Alors mon drôle se leva, prit adroitement la bourse de dessous ma tête, s’en alla emportant argent et bournous, et s’éloigna tranquillement. Mes esclaves s’imaginant que je l’avais chargé de quelque commission, ne songèrent même pas à l’arrêter. A mon réveil, je n’aperçus plus mon homme. Je le fis chercher partout ; il fut impossible de découvrir sa trace. Dieu m’est témoin que je n’avais pas d’autre argent que celui qui restait dans ma bourse ; il y avait plus qu’il ne me fallait pour terminer mon voyage, car la somme se montait à environ soixante-dix ryâl de Tunis... et la bourse était en filet de soie.

Je fus obligé d’emprunter, aux chameliers qui nous conduisaient, une cinquantaine de ryâl tunisiens, afin de pourvoir à mes dépenses. D’autre part, la perte de mon bournous fut cause que j’eus beaucoup à souffrir du froid pendant les cinq jours que nous mîmes à aller de Safâkès à Tunis ; mais ce fut la seule contrariété dont j’eus réellement à me plaindre dans ce dernier trajet.

Il est temps de clore mon livre et d’arrêter mon calam en son vagabondage, dans ce récit de mon Voyage au Soudan.

Maintenant j’ai dessein d’écrire ce que j’ai vu dans mon pèlerinage à la Mekke, la ville sainte, dans ma visite au tombeau de notre Prophète, sur qui soient les grâces et les bénédictions de Dieu ! Je raconterai ensuite mon voyage en Morée ; j’exposerai ce que j’y ai vu, surtout à Missolonghi, d’événements et de désastres. Ce sera la matière d’un autre volume[240].

Et je demande à Dieu de me préserver de toute chose mauvaise, soit en actions, soit en paroles. Je lui demande la grâce de persévérer dans la bonne voie, la voie de la vérité : l’islamisme. Et Dieu est tout- puissant, il exauce ceux qui l’invoquent. Dieu est tout pour moi ; gloire à lui, qui écoute et remplit si bien les vœux de ceux qui le prient ! Gloire au Seigneur des victoires et des bienfaits ! Que les bénédictions divines soient répandues sur notre saint Prophète, sur sa famille et sur ses disciples ! Que Dieu leur accorde à tous ses grâces pour le grand jour ! Et gloire, gloire à l’Éternel, à la Majesté souveraine des mondes ! Amen !

Terminé en l’an 1845 de l’ère chrétienne, le 24 janvier, correspondant au 16 du mois de Moharrem (premier mois de l’année), 1261 de l’hégire.

[Décoration]

[Note 230 : Le kermès, animal employé pour la teinture des tarboûch, est apporté par le commerce, des îles de l’Archipel à Tunis. Le kermès dit kermès de Constantinople est d’une couleur plus foncée, surtout après son mélange avec le fououah ou garance.

(Note reçue du cheykh.)]

[Note 231 : Voy. note 77.]

[Note 232 : Voy. note 78.]

[Note 233 : Le tombeau de saint Abd-el-Câder est à Bagdâd ; celui de saint Mâghirny est à Tripoli de Barbarie, et celui de saint Ahmed- Zarroûk est à Misrâtah, dans la régence de Tripoli.]

[Note 234 : La cachchâbyeh est un vêtement moghrébin, sorte de grande capote en laine à manches de largeur médiocre, cousue par devant et couvrant l’individu du haut en bas.]

[Note 235 : Note reçue verbalement du cheykh.]

[Note 236 : Voy. note 79.]

[Note 237 : L’éché est le moment qui correspond à une heure et demie après le coucher du soleil.]

[Note 238 : Voy. note 80.]

[Note 239 : Voy. note 81.]

[Note 240 : Ce projet de relation de voyage n’a pas été exécuté.]

NOTES

=ET ÉCLAIRCISSEMENTS.=

[Décoration]

Les notes qui ont le signe (S.) à la fin sont des digressions et observations qui, malgré ce qu’elles peuvent présenter d’intérêt, ralentissaient le récit direct de l’auteur. Les notes explicatives que j’ai jugé à propos d’ajouter de ma part, sont suivies de la lettre (P.). Les autres, signées (S. P.), sont des observations ou des explications reçues oralement du cheykh, et qui ne se trouvent pas dans le texte original.

NOTE 1, PAGE 47.

L’anecdote qui suit est assez analogue à la précédente par sa conclusion.

Le cheykh imam El-Hâfiz-Abou-Hâfs-Omar, fils de Châhyn, commentateur du Hadyth ou Livre des paroles traditionnelles du Prophète, allait souvent passer quelques moments dans la boutique d’un attâr ou marchand de drogues et de parfums à Bagdad. Le cheykh expliquait à ce marchand une des parties du Hadyth.

Un jour qu’ils étaient assis dans la boutique, se présenta un de ces petits marchands ambulants qui vendent des odeurs dans les rues. Cet homme, déjà avancé en âge, avait cinq drachmes ou pièces d’argent et une large corbeille plate. « Donne moi, dit-il à l’attâr, pour ces cinq drachmes, de tels et tels parfums ; » et il les nomma. L’attâr reçoit les cinq drachmes, et lui met dans la corbeille plusieurs parfums pour la valeur indiquée. L’étranger prend la corbeille et se retire ; mais son pied glisse, sa corbeille se renverse, et les parfums se répandent par terre. Le bon vieux se désole, se désespère, se couvre la tête de poussière. A cet aspect, le cheykh, ému de compassion : « Mon brave homme, dit-il, ne te désespère pas ainsi ; sache qu’il y a dans le monde de bien plus grands malheurs que le tien. — Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas positivement pour les cinq drachmes que je m’afflige, je sais très-bien que c’est peu de chose. Mais voici : j’étais marchand, et je voyageais, il y a plusieurs années, avec une caravane. Je perdis ma ceinture ; il y avait 4,000 dinârs (ou pièces d’or), des pierreries, tels que rubis et diamants, pour une valeur aussi de 4,000 dinârs. Cette perte m’attrista peu ; j’y fus, je t’assure, peu sensible ; il me restait d’autres ressources. Mais aujourd’hui je suis pauvre ; je n’avais plus que ces cinq drachmes ; ma femme, la nuit passée, m’a donné un fils, et elle a besoin de différentes choses nécessaires à une femme en couches. Je craignais, en dépensant directement à cela mes cinq drachmes, de me trouver sans une obole et de n’avoir plus moyen de rien gagner. J’eus l’idée d’acheter des parfums et de courir la ville pendant la matinée afin de chercher, par un modeste trafic, à conserver mon petit capital et gagner quelque chose qui me servît à pourvoir aux besoins de ma femme. Ma corbeille une fois renversée, il ne me reste plus qu’à déserter la maison : voilà la vraie cause de mon désespoir. »

Le cheykh Abou-Hafs dit alors au marchand attâr : « Ramasse ce que tu pourras des parfums de cet homme, et complète-lui ce qui lui en manquera. Rends ce service à ce brave homme, et Dieu te récompensera de ta bonne œuvre. » L’attâr suivit le conseil du cheykh, ramassa tout ce qu’il put des parfums, et remplaça ce qui s’en était perdu.

En face de la boutique de l’attâr, il y avait une autre boutique où était assis un soldat. Le soldat, qui avait entendu le récit du marchand ambulant, se lève et va dire à Abou-Hafs : « Fais-moi l’honneur de venir chez moi avec cet homme qui vous a conté ses peines. » Le cheykh pensa que le soldat voulait donner à notre homme de quoi acheter ce dont avait besoin la nouvelle accouchée et satisfaire aux premières nécessités d’une pareille circonstance.

Le cheykh part donc avec le malheureux aux cinq drachmes, et tous deux suivent les pas du soldat, qui les précédait. Celui-ci les fait entrer chez lui, et ensuite il dit au marchand ambulant : « J’ai été surpris, vraiment, de voir ton désespoir pour le petit accident qui t’est arrivé. — Eh ! ce n’est pas, en vérité, pour les cinq drachmes. » Et il répéta l’histoire qu’il avait racontée devant la boutique, le voyage de la caravane, la perte de la ceinture, etc. « Tu étais véritablement avec cette caravane ? dit le soldat. — Mon Dieu, oui ! et la preuve de ce que j’avance, c’est qu’il y avait tels et tels marchands. — Comment était donc ta ceinture ? — Elle était comme cela et comme cela. »

Le soldat passe dans une autre partie de sa maison, et un moment après il revient avec une ceinture à la main. « Voilà ma ceinture, s’écrie aussitôt notre homme ; et il y a dedans quatre mille dinârs, et des pierreries pour une valeur égale. » On ouvre la ceinture, et on y trouve ce qu’avait annoncé le marchand. « Prends ta ceinture, dit le soldat ; c’est un bienfait, une bénédiction que Dieu t’envoie. — Je prends les dinârs ; toi, prends les pierreries, je te les donne. — Je te jure par Dieu que je ne prendrai rien. » L’homme aux parfums renversés emporta sa ceinture. Il était venu pauvre, il s’en alla riche. Un poëte a dit :

« Combien Dieu a de faveurs cachées, et dont le mystère est insaisissable à la pénétration humaine !

« Combien de fois la joie succède à la peine et dissipe les angoisses d’une âme déchirée de souffrances !

« Combien de fois la tristesse s’éveille le matin avec toi, et la joie, le soir, vient te consoler ! »

Dans ce même sens, un autre poëte a dit :

« Combien de nuits ai-je passées dans des angoisses qui eussent fait blanchir les cheveux même à un enfant !

« Et au matin, Dieu m’a rendu le calme et la sérénité, m’a relevé triomphant et radieux ! »

L’anecdote que voici est le pendant de celle que je viens de conter. Un prince ou gouverneur de Tunis, dans le temps d’autrefois, fut pendant une nuit tourmenté d’insomnie ; contre son ordinaire, il ne put avoir un moment de repos. Il s’imagina que cette agitation insolite devait être l’indice de quelque accident survenu sur quelque point de ses États. Il fait appeler son ministre ou vizir : « Je suis dans une étrange insomnie, lui dit le roi ; mes yeux ne peuvent se fermer au sommeil. Cet état extraordinaire pour moi me fait soupçonner qu’il se passe quelque chose de fâcheux aux environs d’ici. Va trouver le chef de notre marine, et dis-lui de mettre une felouque en mer à présent même, d’aller explorer les parages voisins et de voir s’il n’y a rien de particulier. Envoie aussi un certain nombre de cavaliers en exploration jusque vers nos frontières, et s’ils rencontrent quelque chose d’inaccoutumé, qu’ils se hâtent de m’en informer. »

Le vizir obéit. Il se rend auprès du chef de la marine, lui transmet les ordres du prince ; et quelques instants après une felouque, avec équipage complet, prend le large. D’autre part, le vizir expédie des cavaliers dans les terres. La felouque fit force de rames, et vogua bientôt en pleine mer. A quelque distance du rivage, on entendit une voix s’écrier trois fois : « O mon Dieu, toi qui secours ceux qui t’invoquent ! » Et l’équipage répondit : « Nous allons à toi, nous voilà ! » On se dirige du côté de la voix, et on rencontre un homme épuisé de fatigue, luttant contre les flots et n’en pouvant plus. On le retire de l’eau. On lui demande quelle catastrophe l’a jeté en pareil danger. « J’étais sur un bâtiment ; il a naufragé. Des passagers, les uns se noyèrent, les autres échappèrent. Moi, depuis trois jours je m’efforce de me soutenir sur les flots ; et en ce moment, sans vous, j’allais périr. »

On rentre au port. Au matin, le commandant de la marine se rend sur la felouque, et s’adressant aux marins : « Quoi ! vous n’êtes pas encore partis ? » On lui conte l’aventure de la nuit, et on lui présente le naufragé. Le commandant le conduit devant le prince, et expose en quelques mots comment ce malheureux a été sauvé des flots. Ensuite l’étranger, à la demande du prince, raconte les circonstances et les détails de son naufrage. Et le prince s’écrie : « Gloire à Dieu qui m’a privé de sommeil pour sauver un malheureux du gouffre des flots, pour le sauver d’un triple danger, danger dans les ténèbres de la nuit, danger de l’isolement sur les eaux, danger sur les abîmes de la mer. Gloire au Dieu tout puissant dont le poëte a dit :

« Quand les choses du monde s’embrouillent et se nouent, la main bienveillante de Dieu suscite les événements qui les démêlent et les dénouent.

« O homme ! prends patience ! espère, espère toujours que Celui qui a fait le nœud le dénouera. »

(S.)

NOTE 2. PAGE 48.

Ces mots : « Il n’y a pas grand mal à voir là-dedans, » me rappellent l’anecdote que voici.

Un roi avait un ami qu’il invitait souvent à boire avec lui, et toutes les fois qu’il l’invitait pour la nuit, le roi lui faisait un cadeau. Une nuit il ne lui donna rien. La partie finie, le convive se retire. Il arrive chez lui ; aussitôt sa femme d’aller à son mari, et voyant qu’il ne rapporte rien : « Eh bien ! dit-elle, où donc est le cadeau du roi ? — Il n’y en a pas aujourd’hui. — Alors, moi, je veux te donner quelque chose. » Elle appelle ses femmes esclaves ; dès qu’elles arrivent, elle met en main à chacune d’elles un khouff, sorte de long chausson en cuir noir et de la forme des chaussons en cuir jaune à la mode du Caire. La dame aussi prit un khouff ; puis, toutes ensemble, elles tombent sur la nuque de notre homme, le battant en cadence avec les khouff. Et le pauvre mari en eut l’arrière-cou rouge comme une pomme.

Le lendemain matin, le roi, voulant boire, envoya chercher son convive. L’ami n’osa se présenter ; il avait la nuque enflée, de couleur pourpre. Il écrivit au roi, lui conta son aventure, et termina sa lettre par ces deux vers :

« De blanches mains me sont tombées sur la nuque, me battant comme en cadence rhythmée sur la mesure d’un chant nuptial.

« Les noirs khouff qui armaient ces mains-là jouaient sur ma pauvre nuque, à coups suivis comme ceux du marteau dans la main du taillandier. »

Le roi, en lisant cette lettre, se prit d’un fou rire. Il appela le câdi, et lui jetant le papier : « Réponds à ces deux vers, » lui dit- il ; et le câdi trace les deux vers que voici :

« Ne te formalise pas du caprice de ces femmes ; montre un caractère digne d’un homme.

« Qu’elles se soient ainsi amusées à ce jeu cadencé sur ta nuque, et que tu sois ainsi resté une heure, en vérité il n’y a pas grand mal à cela. »

Le roi envoya à son convive ces deux vers, accompagnés d’un cadeau.

Voici une aventure analogue arrivée à Abou-Nouâs.

Hâroûn-el-Rachyd appela un jour une de ses esclaves et lui dit : « Je veux te donner à Abou-Nouâs. Mais garde-toi bien de lui accorder tes faveurs. Toutes les fois qu’il fera mine de s’approcher de toi, prends un khouff noir et tombe-lui à grands coups sur la nuque. — Très-bien. » Hâroûn envoie chercher Abou-Nouâs et lui fait cadeau de l’esclave. Abou- Nouâs accepte avec joie le don du khalife et se retire chez lui. La nuit venue, il va caresser sa belle, comme fait tout homme en préludes amoureux. Mais l’esclave résiste, prend son khouff et lui en administre un bon nombre de coups sur la nuque. « Pourquoi cette manière de répondre à mon amour ? » dit Abou-Nouâs. L’esclave ne dit mot ; Abou- Nouâs crut qu’elle était muette. Toutes les fois qu’il portait la main vers elle, les coups pleuvaient derechef. Le pauvre favori en eut la nuque toute rouge et toute meurtrie ; et le lendemain le cou lui avait gonflé.

Le khalife envoie chercher Abou-Nouâs. Celui-ci arrive ; et Hâroûn lui dit : « Comment as-tu passé la nuit, mon cher Abou-Nouâs ? — Très-bien ! prince ; parfaitement ! Seulement il me semble que vous avez laissé prendre à cette esclave une bien mauvaise habitude. » Il faisait entendre par là que le khalife aussi avait eu la nuque battue. Le khalife partit d’un éclat de rire moqueur, et il ajouta : « Tu as reçu ce que tu as mérité ; c’est très-bien. Que Dieu te confonde ! Il fallait laisser cette femme en repos. »

(S.)

NOTE 3. PAGE 57.

Les ventouses sont, comme en Égypte, des cônes ou extrémités de cornes de bœuf, ouvertes par la pointe, longues d’environ trois pouces. Sur l’ouverture pratiquée à la pointe, une petite rondelle de cuir joue en manière de soupape. On fait le vide avec la bouche, par aspiration, et le cuir ferme la corne, qui par sa base reste appliquée sur la peau de l’individu.

(P.)

NOTE 4. PAGE 58.

La première fois que je lus ce passage relatif aux daûmah ou bosses du courage des Ouadayens, je témoignai ma surprise au cheykh El-Tounsy, et je lui demandai s’il avait entendu parler ailleurs qu’au Ouadây de cette singulière croyance. « Je n’ai jamais vu ces tumeurs qu’au Ouadây, me dit-il ; les Ouadayens sont intimement convaincus qu’elles sont le réceptacle de la bravoure. C’est un des mille préjugés et folies de ces contrées ignorantes. » Mais quand j’arrivai à dire au cheykh ce que la phrénologie avait admis à cet égard, il crut d’abord que je voulais plaisanter et il se mit à rire. Lorsqu’il vit que je lui parlais sérieusement, il m’adressa une foule de questions sur le gallisme. « Comment ce Gall, me répétait-il, a-t-il pu se trouver d’accord avec les Ouadayens ? » Notre conversation dura longtemps sur ce chapitre et se renouvela bien des fois.

(P.)

NOTE 5. PAGE 65.

On entend par esclave de sept empans celui dont la taille est de sept empans mesurés depuis la cheville jusqu’à l’extrémité inférieure de l’oreille. Les esclaves soudâcy ou sédâcy, ou des six, ont six empans mesurés comme les précédents. Au-dessous de six empans, ils diminuent de valeur, de même au dessus de sept, parce qu’alors étant hommes faits, ils ne peuvent plus être employés au services des harems.

(S.)

NOTE 6. PAGE 74.

Kharyf et-teymân ou et-tymân signifie automne double de profit ; car là l’automne est le temps des pluies et le temps des semailles. Teymân vient du mot arabe touamân qui signifie jumeaux, nés ensemble du sein d’une même mère. Au Ouadây, on a comparé ce sultan à l’automne ouadayen, qui apporterait la pluie de deux automnes : allusion à la libéralité de ce prince ; car s’il donnait, il enrichissait, tout comme l’automne fait la fortune des campagnes.

(S. P.)

NOTE 7. PAGE 82.

Les miroued sont des tiges minces de métal ou de bois. On les plonge ou on les passe dans le keuhl ou matière noire en poudre incorporée à un corps gras. Ensuite, en faisant glisser les miroued entre les deux bords des paupières, on se teint toute la ligne ciliaire palpébrale d’une couleur noire que les Arabes aiment comme parure.

Le keuhl se conserve dans des espèces d’étuis dans lesquels sont aussi enfermés les miroued. Cette habitude de se teindre les bords des paupières et les sourcils existait, chez les femmes arabes surtout, de temps immémorial avant l’islamisme. Ce genre de parure était en vogue chez nombre de peuples anciens. A Rome, les dames se peignaient le bord des paupières et les sourcils avec une poudre noire ou avec de la suie. Fuligine colligebant (Tertullien, De cultu femin. 5. — Juvénal, 11 ; 93. — Pline, Epist. VI. 2). En Égypte, le keuhl est du sulfure d’antimoine pulvérisé très-fin ou bien du loubân (oliban), brûlé dans deux vases se couvrant bouche à bouche ; c’est donc alors une suie, fuligo.

(P.)

NOTE 8. PAGE 101.

Les musulmans croient que les psaumes de David sont un livre envoyé du ciel au roi-prophète, et écrit de la main de Dieu.

(P).

NOTE 9. PAGE 101.

Par la terre, les uns entendent ce monde, les autres la vie du paradis. Lorsque j’ai dit tout à l’heure que Dieu donna le pouvoir à Sâboûn comme au prince le plus vertueux, je n’ai pas voulu dire que la vertu de l’homme fût toujours la cause déterminante qui dirige la conduite de Dieu, car Dieu n’est point influencé et n’agit point par des raisons de cette nature ; mais j’ai voulu indiquer un simple rapport de corrélation, de but, comme l’indiquent ces paroles divines du Coran : « Je n’ai créé les génies et les hommes que pour m’adorer. »

(S).

NOTE 10. PAGE 103.

L’amulette du sultan, comme la plupart des autres amulettes, est une très-petite giberne. Celle du sultan est dorée et tient à un cordon ou baudrier également doré. Dans cette giberne, le sultan porte des talismans ou fragments de papier pliés sur lesquels sont tracées des paroles du Coran, et dont la vertu alors doit préserver Sa Majesté de tout mal et malheur.

(S. P.)

NOTE 11. PAGE 106.

Redjeb a reçu la qualification d’unique pour le distinguer des deux mois de Réby qui le précèdent et qui se distinguent par les mots premier et second. Mais on pense plus généralement que Redjeb est appelé redjeb l’unique, parce qu’il ne se trouve pas immédiatement avant ou après les trois autres mois Zou-l-Câdeh, Zou-l-Heddjeh et Moharrem qui, comme Redjeb, sont des mois sacrés, c’est-à-dire dans lesquels il est défendu de faire la guerre.

(S. P.)

NOTE 12. PAGE 111.

J’ai lu, dans les récits historiques, quelque chose d’analogue au genre de courage dont je viens de parler. Un individu appelé Noaîm se révolta contre un khalife, et réussit à rassembler une armée nombreuse. Le khalife marcha contre le rebelle et le vainquit. Noaîm fut pris et fut amené au khalife, qui ordonna de le mettre à mort à l’instant même. On étale le cuir des suppliciés[241] ; le bourreau tire le glaive et le lève sur la tête de Noaîm. Le khalife regarde alors ce malheureux, le voit calme, tranquille et résolu ; rien dans les traits n’annonçait la moindre émotion, la moindre frayeur. Le khalife voulut le faire parler, afin de découvrir plus sûrement quel était l’état moral du coupable : « Noaîm, dit-il, si tu as à alléguer quelques raisons qui puissent excuser ta conduite, expose-les-moi ; je t’écoute. — Tu me permets de parler, ô émir des Croyants, et gloire à Dieu qui par toi a relevé notre sainte religion, et qui a réuni les musulmans sous ton autorité ! Eh bien, je n’ai nulle excuse à alléguer ; je ne te demande qu’une grâce, c’est de me laisser te réciter quelques vers qui se présentent à mon esprit :

« Entre ce cuir et ce glaive, je vois la mort qui m’épie ; de quelque côté que je porte les regards, je l’aperçois l’œil sur moi.

« Je crois que dans un moment tu vas m’abattre la tête ; mais qui peut éviter ce que lui réserve la fatalité ?

« Je n’ai pas peur du trépas, car je sais bien qu’il a son heure inévitable.

« Mais, prince, je laisse des enfants, et leurs entrailles vont se tordre de douleur.

« Il me semble les voir, mes enfants, au moment où leur arrivera la nouvelle de ma mort : ils se déchirent la face, ils poussent des cris de désespoir.

« Si je vivais, ils vivraient en paix, en sécurité, à l’abri d’une fin malheureuse ; mais si je meurs, ils meurent. »

Les yeux du khalife se mouillent de larmes. « Va, dit-il à Noaîm, je te pardonne pour Dieu et pour tes enfants. » Et le khalife ordonne de mettre en liberté le coupable, lui fait des présents et le renvoie plein de joie et de reconnaissance.

Le récit suivant offre encore une circonstance analogue. Nomân, fils de Mounzir, fils de Mâ-és-Séma, était roi des Arabes de Hyrah, dans l’Irâk. Il avait partagé ses jours par alternative d’un jour de bienveillance et d’un jour de colère. Le jour de bienveillance, il donnait des bienfaits et des présents au premier individu que son regard rencontrait ; le jour néfaste, c’est-à-dire le lendemain, il mettait à mort le premier individu qu’il apercevait.

Un Arabe vint trouver Nomân dans l’intention de lui demander une faveur ; mais, malheureusement, il se présenta le jour néfaste. Dès que l’Arabe est arrivé devant le roi, celui-ci ordonne de le mettre à mort. « Vie de Dieu ! dit l’Arabe, la mort ne m’épouvante pas ; je désire seulement que tu m’accordes trois jours de délai pour aller voir ma famille et lui annoncer ma destinée. Outre cela, plusieurs dépôts m’ont été confiés ; si je meurs aujourd’hui, ils seront probablement perdus pour ceux à qui ils appartiennent ; je veux les rendre ; puis je reviens, et tu feras de moi ce qu’il te plaira, ce que tu veux en faire actuellement. — Bien ! dit Nomân ; donne-moi un répondant, et je te laisse partir. »

L’Arabe se tourne alors vers un des vizirs, et croyant devoir s’adresser à lui plutôt qu’aux autres, il lui dit : « Sois ma caution ; » l’Arabe ajoute à ces mots quelques vers dont je ne me rappelle que celui-ci :

« Frère, homme de cœur, sois généreux pour moi, sois mon répondant, sois ma caution. »

Entraîné par un sentiment de dévouement, de noblesse et de grandeur d’âme, le vizir se porte pour caution et dit à l’Arabe de partir. Celui- ci monte sa chamelle et va retrouver sa famille. Il raconte son malheur, l’engagement qu’il a pris, et l’obligation où il est de repartir bientôt. Au jour désigné il se met en route. L’heure du retour expirait, et il ne reparaissait pas au rendez-vous. Nomân alors dit au vizir : « Ton homme ne revient pas ; tu vas être victime pour lui. — Je suis prêt ; mais tu n’as rien à exiger de moi qu’à trois heures après midi ; à l’heure fixée, je serai à ta discrétion. »

Trois heures arrivent. « Prépare-toi à mourir, dit Nomân au vizir. — Je suis à tes ordres. » On appelle le bourreau, et le vizir est conduit au lieu du supplice. La foule était immense ; les uns versaient des larmes, les autres se lamentaient. L’Arabe paraît. « Arrêtez ! arrêtez ! s’écrie-t-il de loin ; ma caution est dégagée. » L’exécuteur suspend l’exécution ; on va avertir le roi. Nomân appelle nos deux hommes devant lui. « En vérité, leur dit-il, mon étonnement est extrême ; j’admire votre fidélité à votre parole, et je ne vois rien de plus grand qu’un tel exemple de sincérité, de conscience, de grandeur d’âme. Je vous pardonne, et à cause de vous j’abolis mes jours de colère. »

Voici encore une histoire dont la conclusion est la même que celle des deux précédentes. Cette histoire m’a été racontée par le chérif Mohammed, fils du chérif Ibrahim, le Sennârien.

Il était de coutume au Sennâr, me dit-il, que lorsqu’un homme en avait tué un autre, le meurtrier prît sa victime par le pied et restât ainsi jusqu’à ce que les parents du mort vinssent satisfaire leur vengeance. Or un jour, un Sennârien en tua un autre chez leur maîtresse commune. Il saisit alors le pied de son rival égorgé, et se tint assis près du cadavre jusqu’à l’arrivée des parents du mort. L’individu qui avait succombé avait six frères et son père et sa mère. Ils accourent tous les huit, et un des frères dit au meurtrier : « Pourquoi as-tu assassiné notre frère ? — Parce que cela m’a plu. — Alors tu vas te laisser tuer ? — Je suis à votre discrétion ; seulement je voudrais que vous fussiez assez généreux pour m’accorder trois jours de délai. J’irai faire mes adieux à ma famille et je reviendrai. — Voilà, ce nous semble, de la peur. Tu veux te soustraire à la mort ; tu es un lâche, et ton sang ne saurait dignement payer celui de notre frère. Va-t’en, va, nous ne te ferons pas l’honneur de te tuer. »

L’habitude est de ne prendre le talion du sang que sur des individus sans peur. Lorsque le meurtrier montre de la lâcheté et craint la mort, on le méprise, on le refuse comme victime ; on va chercher un de ses parents qui sache envisager la mort avec courage, et on égorge ce parent à la place du véritable meurtrier.

Nôtre homme répondit aux frères de son rival : « Je vous le jure par Dieu, je n’ai nulle crainte de mourir. Honte, malédiction du Ciel sur les lâches ! Et qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je vous demande un délai ? Je ne veux que voir encore une fois ma famille ; cela me paraît très-simple. — Alors donne-nous un gage de ta parole, une caution, et nous te laissons partir. » Le meurtrier promène ses regards autour de lui, et il choisit parmi les assistants celui qu’il jugea, à la physionomie, le plus homme de cœur, et il le pria de se porter pour caution. Cet homme se dévoua, accepta la proposition, et on fixa pour condition que si, dans trois jours, le coupable n’était pas de retour, le répondant serait mis à mort. L’étranger consentit à cet arrangement, et donna sa parole. Le meurtrier enfourche une monture, dit adieu et part. Arrivé chez lui, il raconte son histoire.

Il était nouvellement marié. Sa femme, après l’avoir entendu : « Garde- toi, lui dit-elle, garde-toi bien d’approcher de moi. Va dégager ta caution. » Notre homme est accueilli de la même manière par son père et par ses frères : « Dépêche-toi d’aller relever ta caution. » Il se lave, se parfume, reprend sa monture et s’en retourne.

En route, il rencontre un lion qui lui coupe le chemin ; il descend, combat le lion, le tue, et emporte avec lui un morceau de la peau de la tête pour preuve légitime de son retard, s’il arrive après le délai fixé. Le soir du troisième jour, les parents du jeune homme mort vont trouver celui qui s’était donné comme garant. « Il paraît, lui disent- ils, que ton homme t’a trompé. Allons ! arrive, paye-nous le sang par le sang. » Il se lève et se rend immédiatement au lieu où l’on devait l’immoler. On se rangeait en cercle autour de lui, on se préparait à le tuer, lorsqu’on aperçut le meurtrier. « Que faites-vous, malheureux ? s’écrie-t-il. Laissez cet homme, me voici ; je vais vous payer ma dette et affranchir ma caution. »

On délivre aussitôt le répondant. Mais le père du mort admirant la résolution et la conscience du meurtrier, appelle ses fils, entre avec eux dans sa cabane, en ferme la porte et leur dit : « Que pensez-vous, mes enfants, de toute cette aventure ? Quel est, à votre avis, le plus généreux, le meurtrier ou le répondant ? — Ce sont en vérité deux hommes au cœur élevé, deux étoiles du pôle dans le ciel. — Eh bien ! mon avis à moi est d’accorder la vie à ce coupable. Il l’a mérité par son empressement à délivrer sa caution. — Quoi ! dit un des fils, nous laisserons sans vengeance le sang de notre frère ! Sa mort resterait ainsi sans expiation ? Non, jamais. — Je vous le jure par les trois serments de répudiation, cet homme aura la vie sauve. Et celui de vous qui lui fera le moindre mal, m’en répondra sur sa tête[242]. »

A ces mots, il sort, ferme la porte sur ses fils, appelle le meurtrier. « Nous te pardonnons, lui dit-il ; retourne à ta famille, à tes troupeaux. — Non ; cela est impossible. J’aurai tué ton fils, le fruit de ton cœur, et je vivrais après lui ! Non, il n’en sera pas ainsi ; je ne veux pas de pardon. — Nous te pardonnons, te dis-je. Tu m’as tué un fils, il est vrai ; mais grâce à Dieu, il m’en reste d’autres. » Et il s’éloigna. Le meurtrier resta trois jours encore, répétant aux parents de sa victime : « Le talion ! prenez sur moi le talion, payez-vous de votre fils. » On ne lui répondit pas. Il attendit vainement, et enfin il reprit sa monture et retourna chez lui.

(S.)

NOTE 13. PAGE 112.

On appelle khirryt, des génies ou lutins redoutables qui, selon les musulmans, affrontent les brûlantes ardeurs du soleil de midi, se tiennent alors sur les routes, sur tous les chemins, pour nuire aux voyageurs, les tourmenter, les faire mourir.

(S. P.)

NOTE 14. PAGE 118.

(Il est comme le mouton qui cherche lui-même sa perte en grattant la terre.) Cette expression proverbiale fait allusion à ceci : On apporta un mouton pour le tuer, mais on ne trouva pas le couteau. Ce couteau était tombé et le vent l’avait couvert de poussière et de sable. Le mouton fut alors mis à terre, en liberté ; mais voilà que du pied il gratte juste à l’endroit où était le couteau. Le mouton fut repris de suite et égorgé.

(S. P.)

NOTE 15. PAGE 120.

Je ne connais d’autre prince qui ait été victime d’un pareil stratagème que Djézymet-el-Abrach, roi arabe. Il tomba dans les piéges de la reine Zabba. Cette reine était restée seule héritière de son père, qui lui laissa, en mourant, de vastes États.

Djézymet eut envie d’épouser Zabba. Il envoya demander la main de cette reine. Zabba détestait les hommes ; mais elle pensa que si elle repoussait les vœux de Djézymet, celui-ci la viendrait attaquer les armes à la main, la déposséderait violemment, et peut-être la mettrait à mort. Zabba eut recours à la ruse et à la trahison pour trancher la difficulté. Elle répondit au prince arabe : « Le sabre a trouvé son fourreau. Reine, pouvais-je espérer un époux plus illustre que toi ? Depuis longtemps je sens en mon cœur le désir de m’unir à toi par le mariage. Mais tu sais ce qu’en pareilles circonstances la pudeur et la décence prescrivent à une femme. Je bénis Dieu qui t’a inspiré. Aussitôt que tu auras reçu cette lettre, pars, viens ici, et que nous soyons unis comme les grains d’un collier. Adieu. »

Cette réponse porta la joie dans l’âme de Djézymet. Il se prépara de suite à se rendre auprès de Zabba. Djézymet avait un neveu appelé Cacyr, c’est-à-dire le Petit. Cacyr, informé du résultat de la démarche du roi, alla le trouver aussitôt. « Prince, lui dit-il, vous vous laissez jouer par une femme. — Et pourquoi me tromperait-elle ? — Je le vois ! on n’écoute pas toujours les conseils d’un petit. » Ce jeu de mots passa en proverbe.

Djézymet se mit en route. Zabba envoya au-devant de lui, lui rendit les honneurs dus à un roi, lui fournit en abondance ce dont il put avoir besoin. Ensuite elle se présenta à lui, et leur union fut conclue. Les premières cérémonies achevées, Djézymet, assuré de posséder désormais celle qu’il désirait, congédia la plus grande partie des soldats qui l’avaient accompagné ; il ne garda que quelques hommes comme cortége particulier.

En entrant dans le palais de Zabba pour la consommation du mariage, Djézymet fut reçu magnifiquement. Mais en arrivant auprès de Zabba, il s’étonna de la voir sans parure, sans ornements. Ce fut pour lui un augure sinistre... On ferme toutes les portes sur le prince ; il reste seul. Un moment après, Zabba reparaît nue. « Regarde-moi bien, dit-elle au roi arabe, est-ce là un pubis préparé, épilé, comme chez une nouvelle mariée ? » Et en effet, il n’était point préparé. « C’est, dit Djézymet, le pubis d’une misérable esclave, d’une...[243] » Zabba appelle ses femmes : « Préparez à votre maître, leur dit-elle, et étalez par terre, devant lui, le cuir du supplice. » Les femmes obéissent ; puis Zabba ordonne à un barbier de saigner Djézymet aux deux bras ; on ouvre les veines et on laisse couler le sang jusqu’à extinction. Pendant ce temps, Zabba disait à ses suivantes : « Ayez bien soin du sang de votre maître ; ayez soin qu’il ne s’en perde pas une goutte en dehors du cuir. — Laissez mon sang, leur disait Djézymet ; je le donne sans regrets. »

Un poëte a rappelé dans ce vers l’aventure de Djézymet :

« Elles apportèrent le cuir du supplice pour recevoir le sang qui allait jaillir de ses veines. Il vit alors que Zabba l’avait trompé, l’avait trahi. »

Cacyr vengea son oncle. Il se concerta avec le fils de Djézymet, tua Zabba, et en massacra toute la suite. Du reste, cette histoire est connue ; je me borne au peu que j’en ai raconté, et que j’introduis ici en forme d’à-propos et d’épisode.

Sâboûn, comme nous l’avons dit, mit à mort son frère et le roi qui avait voulu soulever l’armée. Car l’homme sensé, une fois qu’il tient ses ennemis en son pouvoir, n’ignore pas que pardonner alors, c’est se préparer des dangers qui peut-être lui coûteront la vie. Le prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu ! a dit : « Le sage n’est pas piqué deux fois à un trou de vipère. » Voici une confirmation de ce principe.

Nomân le Borgne, en se retirant du monde et de la vie mondaine, céda la royauté à son fils El-Mounzir, qui régna jusqu’au temps de Feiroûz-Ibn- Yezdedjird, roi de Perse. Ensuite la souveraineté passa entre les mains du fils d’El-Mounzir, El-Açouad, qui soumit les Ghassânides, Arabes de Syrie. Il fit prisonniers plusieurs de leurs princes, auxquels ensuite il voulut rendre la liberté. El-Açouad avait un cousin appelé Abou- Ozaynah, dont les Ghassânides avaient tué un frère dans une bataille. Abou-Ozaynah, informé que son oncle avait intention de faire grâce aux princes ghassânides, composa une cacydeh ou pièce de vers pour persuader à El-Açouad de se venger. En voici un passage :

« L’homme n’obtient pas tous les jours ce qu’il désire, et tous les jours le destin ne lui verse pas ses faveurs.

« Le plus sage est celui qui, au moment propice, ne lâche pas la corde qui tient à ce qu’il veut avoir.

« Le mieux avisé partout et en tout temps, est celui qui abreuve ses ennemis à la coupe à laquelle ils l’ont fait boire.

« C’est justice à lui de les frapper du fer dont ils l’ont frappé d’abord.

« Pardonner n’est générosité et sagesse qu’entre des égaux ; quiconque soutient le contraire en a menti.

« Tu as tué Amr, et tu veux pardonner à Yézyd ; pensée malheureuse qui ne t’amènera que guerres et calamités !

« Ne tranche pas seulement la queue de la vipère, pour laisser ensuite partir la vipère ; si tu es homme, fais que la tête suive la queue.

« Ils ont tiré le sabre, qu’ils tombent sous le sabre ; ils ont allumé le feu, donne-les, comme du bois, en pâture aux flammes.

« Tu veux leur pardonner ! Mais partout on dira : « Ce pardon n’est pas de la clémence, c’est un pardon accordé par la peur.

« Ces rois sont les croissants brillants, les hautes illustrations des Ghassânides ; qu’y aurait-il donc d’étonnant qu’ils cherchassent à recouvrer leur puissance (et ensuite à se venger de toi) ?

« Ils t’ont fait offrir leur rachat, te vantant pour cela leurs chevaux et leurs chameaux, qu’admirent, disent-ils, les barbares et les Arabes.

« Eh quoi ! ils auront trait notre sang, et nous, nous ne trairons que du lait de leurs chamelles ! Certes, aux yeux du monde, ils nous auront surpassés dans l’art de traire !

« Pourquoi accepterais-tu pour eux une rançon ? Ce n’est pas de l’or et de l’argent qu’ils ont eu de nous (c’est notre sang). »

Mais il est temps de réprimer les excès de mon calam et d’en arrêter la fougue en lui serrant la bride. Exposons maintenant ce qui se passa entre Sâboûn et les sultans ses voisins, et racontons les guerres qui signalèrent son règne.

(S.)

NOTE 16. PAGE 128.

L’enfant né d’une femme non légitime, n’est pas regardé comme fils de celui qui a cohabité avec cette femme. Il est comme étranger pour l’homme.

(P.)

NOTE 17. PAGE 140.

Mon ami M. F. Fresnel, consul français à Djeddah, sur la mer Rouge, a publié, en 1844, un mémoire sur l’Abou-Carn, et considère cet animal comme étant la licorne. Ce mémoire a été lu à l’Académie.

Ce que les Égyptiens appellent khartyt est le rhinocéros proprement dit.

(P.)

NOTE 18. PAGE 150.

Le terme birny, au Bâguirmeh et au Barnau, correspond au mot Fâcher pour le Dârfour et le Ouadây. Birny n’est point un nom propre ; il se dit de la place qui est devant la demeure du sultan, et aussi de cette demeure, et même de la ville ou du bourg où siége un sultan secondaire, un gouverneur de premier ordre. Ainsi, il y a le birny de Logoun, au Katakau. Birny veut donc encore dire, en quelque sorte, capitale, soit d’un État, soit d’une province, etc.

(S. P.)

NOTE 19. PAGE 162.

Le ryâl est le douro d’Espagne. Ce mot s’applique aussi au thaler d’Autriche. Le mot arabe ryâl est évidemment la transcription du mot espagnol real.

(P.)

NOTE 20. PAGE 163.

La raison de la dénomination pièces à canon, par laquelle on caractérise ces pièces d’argent, connues aussi dans le commerce sous le nom de colonnates, est que les Arabes ont pris les deux colonnes, figurées sur la pièce, pour deux canons.

(P.)

NOTE 21. PAGE 165.

J’ai vu un fait semblable dans la guerre de Morée, après la prise de Missolonghi.

Un soldat égyptien, à l’approche de la nuit, fouillait les Grecs morts, espérant trouver quelque bonne capture. Il vint à un cadavre qui avait une ceinture en grosse toile comme de la toile cirée. Il la détache, et sent qu’elle est pleine de ryâl. Transporté de joie, il termine là ses recherches ; il se contente de la ceinture. Il se retire à quelque distance, et, seul, il compte ses ryâl. Il y en avait deux cent cinquante. Le ryâl ou talari valait alors douze piastres d’Égypte (aujourd’hui il en vaut environ vingt, et la pièce de cinq francs en vaut dix-neuf et un quart. La piastre équivaut à quarante paras).

« Par Dieu ! dit notre homme tout ému, voilà une excellente trouvaille. Dieu m’envoie là trois mille piastres. Il y a de quoi me soigner, me régaler et en envoyer encore à ma famille. » Il était nuit quand il compta son butin. Le lendemain, au jour, il examine un ryâl et lui voit une couleur jaune. Il s’imagine que ce n’est qu’une pièce de cuivre, et il le jette. Il en examine d’autres ; jaunes encore, et tous, jaunes de même. C’étaient des doublons. Notre benêt prit l’or pour du cuivre, et il se mit à pleurer, à se lamenter : « Quel malheur ! disait-il ; est-on plus malheureux que moi ! »

Passe par hasard près de lui un de mes amis, que je ne veux pas nommer : « Qu’as-tu donc à pleurer ? dit-il. » Et l’autre de raconter son aventure en répétant vingt fois : « Et pour mon malheur, je m’aperçois que mes talaris sont de cuivre. — Voyons. » Le soldat montre ses talaris de cuivre. L’autre reconnaît les doublons, mais il dissimule : « C’est vraiment bien malheureux ! dit-il aussitôt ; mais il faut se consoler. Ah ! la puissance et la force sont en Dieu seul ! Et où veux-tu aller avec cela ? qui veux-tu qui prenne cette monnaie ? — Je t’en prie, dit notre guerrier, si tu penses qu’on puisse les vendre, prends-en ce que tu voudras, et fais en sorte que j’en retire quelque chose. — Veux-tu m’en vendre quelques-uns à vingt paras la pièce ? — Très-volontiers, et tout de suite. » Mon ami n’avait malheureusement alors en poche que vingt-cinq piastres. Il les donne au soldat et prend cinquante doublons. Il ne put en acheter davantage en ce moment. « Attends un peu, dit-il à son Égyptien. Je vais au camp ; je t’apporterai cent piastres, et je te débarrasserai du reste de tes cuivres. — Très-bien, très-bien, va. »

Mon ami part en toute hâte, prend cent piastres et retourne au plus vite sur ses pas. Mais de loin il aperçoit des soldats rassemblés autour de son homme, et il s’arrête, puis regagne le camp. Le benêt avait appris que ses pièces de cuivre étaient des doublons, valant chacun seize ryâl ; et il se lamentait, maudissait celui qui lui avait acheté les cinquante doublons.

On m’a raconté d’une autre manière la fin de l’aventure. Après que l’acheteur aux cents piastres se fut éloigné, le soldat se remit à déplorer son malheur, à maudire son cuivre. Sur ce, passa un individu qui demanda au pleureur quel était le motif de ses larmes. Le pauvre désolé lui conta son histoire. « Voyons, montre-moi donc tes ryâl, dit le passant. » Le soldat étale ses cuivres, et l’autre reconnut de beaux et bons doublons. « Veux-tu, dit-il au soldat, me faire cadeau de cinq de ces ryâl, et je t’apprendrai ce que c’est ? — Volontiers, je te les donne. » L’étranger met en poche les cinq pièces, et dit à son homme : « Ouvre l’œil, comprends et sache que chacun de ces ryâl en vaut seize. »

C’est à ces mots que notre guerrier se mit à chanter haut sa complainte sur les cinquante ryâl jaunes qui lui avaient été achetés pour vingt- cinq piastres. En revenant, l’acheteur ayant entendu, à quelque distance, sa dupe se répandre en plaintes, en désolation, eut soin de s’esquiver. Il savait bien que, s’il était découvert, il serait obligé de rendre les cinquante doublons.

(S.)

NOTE 22. PAGE 184.

Ce seigneur est Mahomet, fils d’Abd-Allah, fils d’Abd-El-Mouttaleb, fils de Hâchem, fils d’Abd-Ménâf. Mahomet est souvent appelé aussi fils d’Adnân ; Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.

(P.)

NOTE 23. PAGE 201.

Ce poëte, que le cheykh ne nomme pas, est Tofaîl-el-Khaîl ou Tofaîl aux chevaux, ainsi surnommé à cause de son talent à décrire les chevaux, etc. Ce poëte vivait avant l’islamisme. J’en publierai la légende dans l’histoire légendaire des poëtes arabes antéislamiques.

(P.)

NOTE 24. PAGE 214.

Le livre dont il est question ici est de Mâlek, chef d’un des quatre rites orthodoxes. Quand Mâlek écrivait son livre sur les principes de la loi musulmane, une nuit il vit en songe Mahomet, qui lui dit : « Ouattata ed-dyna, tu as aplani, mis à la portée de tous la religion. » Et d’après cela, il appela son livre le Mououattâ.

(P.)

NOTE 25. PAGE 218.

Voici les détails de l’événement indiqué dans ce passage.

Ce fut d’après les informations reçues de mon père que Yoûcef-Pacha se concerta sur les moyens de mettre en évidence, d’abord, les exactions d’El-Mountacer. Le pacha consulta à ce sujet plusieurs de ses courtisans. Ils lui conseillèrent d’envoyer des marchandises au Barnau sous la conduite d’un homme sûr et ferme, de diriger la caravane par le Fezzân, et de remettre au chef de cette caravane une lettre pour El- Mountacer et une autre pour le sultan du Barnau. Yoûcef-Pacha proposa à Mohammed-el-Moukkény, un des officiers de son palais, de se charger de cette expédition. Il lui confia donc quatre cargaisons de marchandises, outre des présents pour le sultan du Barnau. La caravane se mit en route pour le Fezzân. La lettre qu’El-Moukkény devait remettre à El-Mountacer était conçue en ces termes :

« A Son Excellence notre cher Mohammed-el-Mountacer, notre gouverneur de la province du Fezzân.

« Or sus, il nous est venu à l’idée d’envoyer notre honorable et excellent serviteur Mohammed-el-Moukkény au Barnau, avec une lettre et des présents pour le sultan barnaouyen. Nous avons ordonné à El-Moukkény de passer par le Fezzân et de se présenter à toi. J’espère que tu le traiteras convenablement. Adjoins-le à la première caravane qui ira au Barnau. S’il a besoin de chameaux de transport, ou de provisions, ou d’argent, donne-lui, à mon compte, ce qu’il te demandera. J’espère que tu le seconderas et l’aideras de tous tes moyens. Salut. »

El-Moukkény, à son arrivée au Fezzân, fut bien reçu par El-Mountacer, qui l’hébergea et lui fournit pendant trois jours tout ce qu’un voyageur peut désirer. Le quatrième jour, El-Moukkény présenta à El-Mountacer la lettre de Yoûcef-Pacha. El-Mountacer la lut et trouva fort peu de son goût les exigences du pacha. Toutefois, il dissimula sa mauvaise humeur.

L’arrivée d’El-Moukkény à Mourzouk coïncida justement avec le départ d’une caravane pour le Barnau. El-Moukkény fit le voyage avec elle, et environ six mois après il reparut à Mourzouk avec une troupe considérable d’esclaves ; il en remplit quatre maisons. El-Mountacer, afin de pouvoir prélever la taxe habituelle qui lui revenait sur la vente des esclaves à Mourzouk, envoya sous main des acheteurs à El- Moukkény pour lui proposer d’acheter une partie des esclaves. El- Moukkény ne voulut rien vendre. « Ces esclaves, dit-il, sont la propriété du pacha, je n’ai pas le droit d’en disposer. » Ensuite il fit demander à El-Mountacer, avec les formes d’autorité que lui permettait son caractère de commis du pacha, des provisions pour sa caravane entière. El-Mountacer, choqué de cette demande, envoya à El-Moukkény une lettre par laquelle il l’autorisait à exiger du gouverneur de Sabhah les provisions nécessaires ; bien plus, El-Mountacer ajoutait à la fin de sa lettre à El-Moukkény : « Hâte-toi de sortir du Fezzân, ou je te fais tuer. »

El-Moukkény, indigné, partit et se rendit à Sabhah. Là, il réclama du gouverneur l’exécution des ordres du sultan fezzanais. « El-Mountacer n’a rien à prétendre ici, dit le gouverneur ; ce qui est ici ne le regarde pas. » El-Moukkény insista. « Persuade-toi bien, répondit-il au Sabhien, que si tu ne me donnes pas ce qu’il me faut et si quelques-uns des esclaves que j’emmène périssent, le pacha saura te prendre le double du prix de ce qui aura péri. » Le Sabhien, intimidé, fournit les provisions nécessaires. Ensuite El-Moukkény demanda des chameaux de transport ; le gouverneur les fournit à ses propres frais.

La caravane partit pour Tripoli. Plusieurs esclaves moururent de fatigue et d’épuisement. Le pacha s’informa du motif de ces pertes et de la conduite d’El-Mountacer. El-Moukkény raconta ce qui s’était passé. Le pacha, irrité, résolut de se venger ; et, après qu’il eut vendu les esclaves, il se mit en mesure d’expédier des troupes au Fezzân pour châtier El-Mountacer et le dépouiller du gouvernement de cette province.

El-Moukkény eut bientôt nouvelle de ce dessein. Il alla trouver le pacha, et après avoir obtenu la permission de parler : « J’ai appris, dit-il, que tu as projeté une expédition pour le Fezzân. — C’est vrai. — De combien d’hommes penses-tu la composer ? — D’environ quatre mille hommes. — Calcule les dépenses nécessaires pour quatre mille hommes, en solde, vivres, chameaux de transport, chevaux, poudre, etc. » On calcula, et la somme dépassa de plusieurs fois l’impôt que payait le Fezzân au pacha. Cet impôt s’élevait alors à cinq mille talaris par an ; et encore était-il payé un tiers en talaris effectifs, un tiers en esclaves et un tiers en chaînes et entraves de fer, en peaux, etc. Ces derniers objets ont été introduits dans le payement de l’impôt, en vue du commerce des esclaves : voici comment.

Les caravanes qui, de l’intérieur du Soudan, exportent des milliers d’esclaves, conduisent les plus âgés, c’est-à-dire les hommes faits, attachés entre eux pendant le jour avec une chaîne qu’on leur fixe au cou. La nuit, on leur met des entraves de fer aux pieds. Une fois que les esclaves sont arrivés au Fezzân et vendus, les chaînes et les entraves restent aux marchands, qui alors, ne sachant plus qu’en faire et ne voulant pas les remporter, attendu que ces objets ont peu de valeur au Soudan, les vendent à vil prix. Il en est de même des peaux. Ce sont des peaux de bœufs dont chacune est cousue en manière de sac pour les provisions de voyage. Lorsque les esclaves sont vendus, ces sacs, devenus inutiles, sont vendus comme les fers.

Lorsque les calculs des frais de l’expédition furent achevés, El- Moukkény dit au pacha : « Pourquoi dépenser d’un coup, pour cette guerre, six ans des revenus du Fezzân ? — Et comment faire ? — Si tu veux me confier pour trois ans le gouvernement du Fezzân, je te promets de tout terminer selon tes désirs et sans qu’il t’en coûte rien. — Comment cela ? voyons ! si le moyen est acceptable, je t’assure la province du Fezzân pour six ans. — Voici comment je conçois mon plan. Tu écriras à ceux qui, dans les différentes localités du Fezzân, ont quelque considération et quelque influence, que tu remets le gouvernement de la province à Ahmed, cousin d’El-Mountacer ; qu’ils se gardent bien, tous, de prêter l’oreille aux instigations et aux promesses d’El-Mountacer ; qu’ils n’aillent pas le défendre par la voie des armes, et s’opposer à l’exécution de tes volontés. Écris en même temps à Ahmed son firman d’investiture. Enfin, écris-moi aussi mon firman de gouverneur du Fezzân, et donne-moi deux cents cavaliers seulement, deux mille talaris, vingt habillements, un vêtement d’honneur pour Ahmed et un pour moi. Ensuite l’expédition me regarde ; je m’en charge. »

Le pacha, enchanté, acquiesça à la proposition d’El-Moukkény, et fournit, de plus, le nombre de chameaux nécessaires pour les provisions, pour les munitions et pour El-Moukkény lui-même. Enfin, Yoûcef-Pacha nomma son propre secrétaire, Zarroûk, vizir d’El-Moukkény.

La troupe quitta Tripoli, et s’achemina du côté du désert. Elle arriva à Saukanah (Soknah), vers les frontières nord du Fezzân. Là, on mit pied à terre. El-Moukkény fit appeler le chef de Saukanah. Celui-ci se rendit à l’invitation, et El-Moukkény, de suite, lui fit poser un vêtement de prix sur les épaules, et lui lut le firman ou manifeste qui conférait le gouvernement du Fezzân à Ahmed, cousin d’El-Mountacer, et qui défendait toute tentative d’opposition et de résistance en faveur d’El-Mountacer. Le chef de Saukanah et tous les principaux du lieu protestèrent de leur soumission aux volontés du pacha. Et des vêtements d’honneur furent donnés à plusieurs d’entre eux.

Le lendemain, la troupe tripolitaine se mit en route et arriva à Sabhah. El-Moukkény en fit appeler le chef et aussi le moufti, Abd-el-Rahman. Il les traita comme le chef de Saukanah, leur lut le manifeste du pacha, et reçut d’eux leur déclaration de neutralité.

De là, El-Moukkény ne s’arrêta plus qu’aux environs de Mourzouk. Il annonça son arrivée à El-Mountacer, et lui fit dire : « J’ai entre les mains, de la part du pacha, des ordres qui te concernent ; veux-tu venir en prendre connaissance, ou bien veux-tu que j’aille te les communiquer ? »

El-Mountacer connaissait ces ordres dès avant l’approche des Tripolitains. Pour toute réponse, il ferma les portes de Mourzouk et posta des fusiliers sur les murs, avec consigne de faire feu sur tous les Tripolitains qui approcheraient de la ville, et de les repousser de vive force. El-Moukkény se présenta avec sa troupe ; il fut accueilli à coups de fusil et contraint de se tenir à distance. Il avait deux canons de petit calibre qu’il avait apportés, ainsi que les affûts, à dos de chameaux. Il monta ces canons, les attela et tira sur les murs, qui bientôt furent ébréchés. Un fusilier eut la main emportée par un boulet.

A la nuit, El-Moukkény expédia une lettre à Ahmed. Le porteur devait chercher à pénétrer dans Mourzouk ; c’était un voleur, un filou de profession. Il partit, et réussit à franchir les murs sans être aperçu des gardes. Il se rendit chez Ahmed, et lui remit la lettre. Ahmed rompit le cachet et lut :

« A Sa Hautesse le Sultan Ahmed.

« Je viens avec des ordres positifs du pacha. Il t’a nommé sultan de Marzik (Mourzouk), et Mountacer est dépouillé de ses fonctions. Dès que cette lettre te sera parvenue, travaille à empêcher toute résistance aux ordres de notre maître ; ouvre les portes de la ville ; efforce-toi d’annuler tous les projets d’El-Mountacer. Salut. »

Ahmed alla se présenter à El-Mountacer et lui dit : « Es-tu mon oncle, et sommes-nous unis par les mêmes intérêts ? — Nous le sommes, je crois. — En ce cas, dis-moi : Dans quel but as-tu fermé la ville, garni les murs de soldats, ordonné cette résistance armée ? — Mon cher cousin, je crains que nous ne soyons victimes de quelque perfide machination. — Ce sont-là des soupçons que rien ne justifie. Ouvre les portes de Mourzouk, ou bien je me sépare de toi et me déclare ton ennemi. »

Ahmed sortit à l’instant même. Il rassembla les troupes fezzanaises et leur dit : « Chacun de vous conservera son grade actuel ; nul ne sera destitué ; tous auront le droit de prétendre à quelque chose de plus élevé. Le gouvernement du Fezzân est à moi désormais. Ouvrez les portes de la ville et quittez les murs. »

On se déclara pour Ahmed ; on ouvrit les portes, on enleva les gardes ; Ahmed sortit de Mourzouk, se rendit au camp des Tripolitains, puis introduisit El-Moukkény dans la ville, et le traita avec les plus grands honneurs. Le lendemain Ahmed convoqua les premiers fonctionnaires du gouvernement et les rassembla en divan. El-Moukkény y assista avec Zarroûk. Celui-ci, se levant au milieu de l’assemblée aussi debout, lut le firman qui constituait Ahmed gouverneur du Fezzân, et prononçait la déchéance d’El-Mountacer. Le firman était ainsi conçu :

« Cet ordre sublime est émané de Son Altesse le vizir Yoûcef-Pacha le Caramanien. »

« Aux Ulémas du Fezzân, Émirs, Soldats et Officiers.

« Or, Mohammed-el-Mountacer avait reçu les bienfaits de Dieu ; il n’a pas su les conserver en restant dans la voie du bien. Il avait reçu le droit de commander, il n’a pas su le conserver ; il s’est laissé entraîner par ses passions, il s’est repu à d’infectes pâturages, il a oublié ces paroles sacrées du prophète, sur qui soient les bénédictions et les grâces de Dieu : « Vous êtes tous sujets d’un maître. » Bien plus, El-Mountacer s’est révolté plusieurs fois contre moi ; je l’ai averti en particulier et à haute voix ; mais sa perversité n’a pas connu de frein ; il a fermé les yeux sur ce qu’il devait faire. Pour le punir, je le dépouille du gouvernement du Fezzân ; et j’ai élu à sa place Ahmed-el-Nâcir, homme de bien ; écoutez-le, obéissez-lui. Je recommande à Ahmed d’avoir la crainte de Dieu pour guide dans le maniement de son autorité, de se conduire selon la loi sainte de l’Islâm dans tout ce qui sera déféré à son tribunal. Par là, il évitera les châtiments de Dieu au jour où les hommes seront pris par le toupet pour être relevés de leurs tombeaux. Gardez-vous, et encore gardez-vous de vous opposer en rien à mes ordres. Salut. »

Après la lecture de ce manifeste, l’huissier ou appariteur du divan prononça à haute voix des vœux pour la conservation et la prospérité du pacha et du nouveau gouverneur. Puis, les naûbah ou gros tambourins royaux retentirent, les canons grondèrent, et les félicitations à Ahmed commencèrent. Enfin El-Moukkény et Zarroûk se levèrent et sortirent.

Trois jours après, ils allèrent trouver Ahmed et lui dirent : « Notre intention est de retourner immédiatement à Tripoli ; mais nous craignons qu’après notre départ, El-Mountacer ne tente de recouvrer le pouvoir qu’il a perdu ; nous te prévenons du danger. Si tu veux suivre nos conseils, efforce-toi de te saisir de ton rival, confisque ses biens et débarrasse-toi de lui ; car tant qu’il sera vivant il t’inquiétera, il travaillera à ta ruine, et tu n’auras jamais de sécurité. »

Ahmed, frappé de ces paroles, rassemble de suite son divan, se fait amener El-Mountacer, et commande aux gardes de s’en emparer. « Pourquoi, lui dit El-Mountacer, me fais-tu arrêter ? — J’ai reçu des ordres pour cela. Ensuite, mon trésor est à sec et tu t’es approprié les revenus du pays ; tu n’as qu’un moyen d’acheter ta liberté, c’est de m’abandonner tout ce que tu possèdes. » Et Ahmed ordonne de mettre son rival en prison. El-Mountacer, une fois incarcéré, livra ses richesses à Ahmed ; et ensuite Ahmed le fit étrangler pendant la nuit.

A la nouvelle de cette exécution, El-Moukkény et Zarroûk se présentèrent au divan d’Ahmed et lui demandèrent les richesses qu’il avait reçues d’El-Mountacer. « Ces richesses, lui dirent-ils, appartiennent au pacha. » Ahmed les remit, ainsi que les registres qui en indiquaient la nature et la valeur. Ensuite El-Moukkény dit au nouveau gouverneur : « Nous allons regagner Tripoli ; nous ne pouvons pas séjourner plus longtemps au Fezzân. Prépare-toi à nous rembourser les dépenses de l’expédition qui t’a établi au pouvoir. — Mais n’avez-vous pas déjà reçu tout ce que j’avais retiré d’El-Mountacer ? — C’est vrai, nous l’avons reçu. — Cela ne suffit-il donc pas ? — Non. D’habitude les biens d’un individu destitué et mort sont confisqués au profit du pacha, n’entrent dans aucun compte ; et les frais d’expédition sont à la charge du gouverneur nouveau. En conséquence, tu me rembourseras les dépenses que notre voyage a coûtées au pacha, ou bien tu renonceras au gouvernement du Fezzân, et le pacha en disposera comme il le jugera convenable. — A combien s’élèvent ces dépenses ? — Pour solde des soldats, pour nourriture, vêtements, frais de voyage, transports et service particulier, il a été avancé plus de douze mille talaris. Tu nous les payeras en nature, ou tu donneras en équivalent six mille mithcâl d’or. — Tu n’ignores pas que le trésor est vide ; je suis obligé, pour te satisfaire, de coter un impôt personnel d’après la somme que tu indiques. Accorde-moi pour cela un délai raisonnable. — Le plus court, le plus court possible. — Il me faut au moins quinze jours. — J’y consens ; mais pas un jour de plus. »

Ahmed demanda le registre ou état des localités du pays du Fezzân, et il en trouva cent une, outre la ville de Mourzouk. Il répartit la dette des 12,000 talaris par taxes proportionnelles sur ces divers pays, c’est-à- dire depuis Saukanah, qui est le premier village important à la limite nord du Fezzân, jusqu’à Catroûn, dernier village à la frontière sud, sur la route du Ouadây, et depuis Zouîlah, sur la limite à l’est, jusqu’aux limites du Chiâty ou frontières ouest. Ensuite, Ahmed écrivit à chaque chef de pays une lettre ainsi conçue :

« A un tel, chef de tel pays.

« Nous avons besoin de votre coopération pour le payement des frais de l’expédition envoyée ici par le pacha sous la conduite d’El-Moukkény et de Zarroûk. La taxe qui vous est imposée est de tant de talaris. Au reçu de cette lettre, hâtez-vous de recueillir la somme qui vous est fixée et expédiez-nous-la de suite par un homme de confiance. Que rien ne retarde et n’arrête cette levée. Salut. » ... Ahmed apposa son seing à ces circulaires, et fit partir des courriers pour les remettre promptement à leurs destinations. Les courriers s’acheminèrent en toute hâte sur les différents points du Fezzân.

El-Moukkény avait pris le relevé des localités sur le registre même des inscriptions. Dès qu’il fut rentré chez lui, il se hâta, de son côté, d’écrire les cent lettres nécessaires, et les dépêcha aux différents chefs des villages. Ces circulaires étaient dans les termes suivants :

« Au chef de tel village.

« Ahmed, ton souverain actuel, t’envoie demander une somme d’argent. Garde-toi de lui en rien transmettre ; c’est de lui personnellement que l’on réclame cette somme ; il est assez riche pour payer ; mais son avarice est telle qu’il veut rejeter la charge sur vous tous. Salut. »

Les courriers d’Ahmed arrivèrent les premiers à leurs destinations. Chaque chef de village s’était empressé de se mettre à l’œuvre. Les principaux de chaque localité s’étaient réunis et avaient coté chaque habitant selon ses moyens. Vinrent les envoyés d’El-Moukkény. On lit leurs lettres, et la levée s’arrête. Partout on se résout à attendre, mais sans faire de démonstration de mécontentement, ce qui devait résulter de ces ordres contradictoires. Les quinze jours de délai s’écoulent, et Ahmed n’a pas reçu un seul talari.

Le seizième jour, El-Moukkény arme ses gens et leur recommande de se tenir prêts à un coup de main. Zarroûk conduit cette troupe chez Ahmed et entre avec elle au divan. Ahmed reçoit les Tripolitains avec déférence ; mais El-Moukkény l’aborde brusquement par ces mots : « Livre-nous l’argent que tu as recueilli ; notre séjour se prolonge outre mesure, nous voulons partir ; nos conventions, d’ailleurs, sont à terme depuis hier. — Je n’ai rien reçu encore. — Ton indifférence et ta lenteur nous retiennent ici trop longtemps. Nous ne pouvons pas négliger ainsi nos devoirs à cause de toi. » Puis s’adressant à Zarroûk : « Quels ordres as-tu reçus du pacha relativement à moi ? » Zarroûk alors, debout, et d’une voix solennelle, dit aux membres du divan : « Reconnaissez désormais qu’Ahmed est incapable de gouverner. En conséquence, sa déchéance est prononcée, et cela d’après la volonté et les ordres du pacha notre maître. » En même temps, Zarroûk porte la main sur Ahmed, le tire violemment de la place où il était assis et le renverse à terre. « Saisissez cet homme, » dit Zarroûk aux Tripolitains. On se précipite sur Ahmed, on lui déchire ses habits. « Que veux-tu que nous fassions de lui ? » disent les Tripolitains à leur chef. — « Emmenez-le et jetez-le en prison, répond El-Moukkény ; mettez-lui un collier de fer au cou et les fers aux pieds, et liez-lui les mains au collier de fer. » On entraîne Ahmed, on l’accable d’outrages, on le charge de fers et on le dépose en prison.

El-Moukkény s’assied aussitôt à la place où était Ahmed. Il envoie de suite ses officiers et ses affidés appeler tous les autres membres du divan, tels que le câdi, les deux mouftis, les principaux commerçants, les vizirs, les premiers fonctionnaires. Tous arrivent, et chacun prend la place assignée à ses fonctions ou à son rang. Alors Zarroûk exhibe le firman dont il était dépositaire, et, debout au milieu de l’assemblée aussi debout, il lit et annonce l’installation d’El-Moukkény comme chef et gouverneur du Fezzân, et la destitution définitive de ses prédécesseurs. Une foule considérable d’habitants de Mourzouk assistait à la lecture du manifeste.

Cette proclamation terminée, les noûbah royaux retentirent, le canon se fit entendre ; la multitude afflua à la demeure du souverain. Au milieu de l’agitation, un soldat fezzanais, pauvre, prit le turban d’un individu ; El-Moukkény s’en aperçut, appela aussitôt le soldat, et lui demanda pourquoi il avait enlevé ce turban. Le soldat ne sut que répondre, et El-Moukkény lui dit : « Tu n’as volé ce turban que pour braver mon autorité, pour montrer à la foule que peut-être je me soucie peu de rendre justice. » Et il condamna le Fezzanais à recevoir cinq cents coups de kourbâdj[244]. La foule, étonnée de cet acte de sévérité, se dispersa. Plusieurs fils des gouverneurs particuliers des districts du Fezzân étaient à Mourzouk ; ils s’enfuirent, effrayés de ce dont ils étaient témoins depuis un jour ; ils se retirèrent les uns au Soudan, les autres à Ben-Ghâzy.

La mère d’Ahmed vint en suppliante demander la liberté de son fils à El- Moukkény. Elle fit aussi intercéder par plusieurs personnages du Fezzân : « Je donnerai la liberté à Ahmed, dit El-Moukkény, lorsqu’il aura payé tous les frais de l’expédition. » El-Moukkény avait appris que la mère d’Ahmed avait recueilli des richesses considérables par la mort de son mari. Aussi, le Tripolitain insista sur les conditions qu’il mettait à la délivrance de son prisonnier, et demeura inexorable. La mère d’Ahmed livra ses biens partie par partie jusqu’à ce qu’elle se fût entièrement dépouillée de ce qu’elle possédait. Alors El-Moukkény fit étrangler Ahmed pendant la nuit dans la prison. La mère du malheureux prince vint réclamer son fils, et l’ordre fut donné de le lui livrer. On retira le cadavre de la prison. A cette vue, la mère d’Ahmed s’abandonna au désespoir : « Eh ! pour quelle faute, pour quel crime as-tu assassiné mon fils ? dit-elle. — En punition du meurtre d’El-Mountacer, qu’il a assassiné sans motif. »

El-Moukkény fit aussi arrêter et emprisonner les deux frères Othmân et Yoûcef, qui avaient été vizirs d’El-Mountacer. Il confisqua leurs biens et les laissa tous deux dans les fers. Yoûcef réussit à s’échapper. Othmân tomba gravement malade. El-Moukkény le sachant en danger de mourir, lui donna la liberté ; Othmân ne survécut que quelques jours à sa délivrance.

El-Moukkény se choisit pour vizir Abou-Bekr, fils de Khalloûm, Arabe de Djâlau. Abou-Bekr, quoique jeune encore, s’était fait remarquer par sa sagacité, sa moralité, sa générosité, sa bienveillance. Ce fut lui qui dévoila à Yoûcef-Pacha les excès tyranniques d’El-Moukkény, et qui provoqua la destitution de ce gouverneur. Abou-Bekr le remplaça. Voici comment s’accomplit cette substitution.

Abou-Bekr était homme de bien, religieux, issu d’une famille de noblesse ancienne, et possesseur d’une fortune assez considérable. Il faisait le commerce de Djâlau au Fezzân. Il avait acheté une des plus belles maisons de Mourzoûk ; elle lui servait de pied-à-terre pendant le temps qu’il passait à la ville pour ses affaires commerciales. Dans un voyage, son arrivée au Fezzân coïncida avec celle de l’expédition tripolitaine, et il assista à l’installation d’El-Moukkény.

Zarroûk quitta le Fezzân et reconduisit les troupes à Tripoli. El- Moukkény, resté maître de l’autorité, entendit parler de la fortune, de la perspicacité d’Abou-Bekr, qui cependant n’avait guère alors que vingt-cinq ans, et il le chargea de quelques affaires importantes qui furent terminées avec bonheur. Ensuite El-Moukkény se l’attacha comme vizir, et lui confia les fonctions qu’avaient autrefois Othmân et Yoûcef.

Abou-Bekr était au vizirat depuis un an, lorsqu’El-Moukkény se disposa à envoyer à Tripoli ce qu’il devait payer au pacha. Le gouverneur du Fezzân ne savait à qui confier cette mission. Abou-Bekr se proposa pour la remplir ; El-Moukkény accepta, et le vizir fut expédié à Tripoli. Abou-Bekr arriva heureusement, et remit le dépôt qui lui avait été consigné. Dans la conversation que le vizir fezzanais eut avec le pacha, celui-ci fut frappé de l’intelligence, du tact et de la pénétration de l’Arabe, le traita avec déférence, lui donna un vêtement d’honneur, et lui fournit pour le temps de son séjour à Tripoli les frais nécessaires d’entretien et de représentation.

Lorsqu’Abou-Bekr se prépara à retourner au Fezzân, le pacha lui remit une lettre de recommandation dans laquelle il ordonnait à El-Moukkény de s’en rapporter en toutes choses aux conseils et aux jugements d’Abou- Bekr. Rentré à Mourzouk, Abou-Bekr, par l’effet même de la recommandation du pacha, s’attira la jalousie d’El-Moukkény, dont il contrôlait la conduite et entravait les exactions et les injustices. A la fin, El-Moukkény se fatigua et s’impatienta de cette censure, et il la repoussa avec colère.

Alors Abou-Bekr alla à Tripoli et porta plainte au pacha. El-Moukkény fut appelé à rendre compte de sa gestion. La discussion s’engagea, et Yoûcef se convainquit par lui-même que l’accusation reposait sur des motifs réels. Lorsque les débats furent terminés, Abou-Bekr dit au pacha : « Que Dieu t’accorde la puissance ! Combien El-Moukkény te paye- t-il par année ? — Vingt mille talaris. — Moi, je t’en payerai vingt- deux mille, et sans qu’un seul individu ait à souffrir la moindre injustice, la moindre exaction. — Je te concède le gouvernement du Fezzân. — Je l’accepte, mais à condition que j’aurai auprès de moi ton mamelouk Ahmed. Je ne veux être que son intendant, et je lui rendrai un compte exact de ma gestion. — Cela est inutile ; tu commanderas seul. Je destitue El-Moukkény... » El-Moukkény avait administré le Fezzân pendant près de sept ans.

Lorsque j’étais au Fezzân, allant au Ouadây pour recueillir la succession de mon père, je me présentai à Abou-Bekr, qui était alors vizir. Abou-Bekr eut pour moi la plus grande bienveillance ; il se fit rendre compte de la manière dont El-Moukkény avait agi dans mon affaire, et me rendit prompte justice. La cause de mes réclamations était qu’El- Moukkény avait détourné à son profit des valeurs qui appartenaient à mon père. Voici comment.

Mon père avait envoyé Sâdân, un de ses plus anciens esclaves, avec une troupe d’esclaves pour les vendre au Fezzân et rapporter certaines marchandises désignées. Sâdân était encore à Mourzouk, et avait vendu les esclaves, lorsqu’il apprit la mort de son maître. El-Moukkény confisqua alors le prix de la vente. J’étais en ce moment à Tunis. Dès que me fut parvenue la nouvelle de la mort de mon père, j’allai à Tripoli, et je fis parler à Yoûcef-Pacha pour le recouvrement de la somme que le gouverneur fezzanais s’était appropriée. J’obtins du pacha un ordre pour me la faire restituer. Je me rendis à Mourzouk. El- Moukkény traîna l’affaire en longueur. De jour en jour il différait à m’accorder la solution que j’attendais. Ce fut par l’active entremise d’Abou-Bekr que je recouvrai enfin la somme qui m’appartenait ; elle s’élevait à 900 douros ou talaris d’Espagne.

El-Moukkény, pendant tout le temps de sa gestion administrative, traita les Fezzanais avec une incroyable tyrannie. Il taxa pour chaque puits un impôt d’un douro, et un douro aussi pour chaque deux cents dattiers, comprenant dans la limite de l’impôt même les jeunes dattiers dont les djéryd (les palmes) commençaient à s’étaler. Ces taxes étaient en surplus de ce qu’il percevait sur les condamnations judiciaires des procès de police correctionnelle.

Mourzouk avait sept portes ; il les ferma, excepté une seule. Il y établit un octroi qui prélevait deux talaris pour toute charge ou ballot qui entrait dans la ville ; toile grossière ou soierie, ou toute autre marchandise, le péage était le même. Il augmenta, d’un sixième de mithcâl d’or, le droit imposé sur la vente de chaque esclave.

Les Bény-Soleymân, tribu considérable d’Arabes du désert, tentèrent d’envahir le Fezzân ; El-Moukkény les vainquit et en tua un grand nombre. (Les Bény-Soleymân habitaient sous des tentes, campés dans les plaines situées entre la régence tripolitaine et le Fezzân. Par suite de la guerre indiquée ici, ils s’enfuirent dans les déserts qui précèdent le Kânum au nord. Il n’en reste presque plus aujourd’hui vers la régence de Tripoli. Ce fait m’a été raconté par des Ouadayens en 1842. Les Bény- Soleymân, dans leur nouvelle station, font le métier de détrousseurs sur les routes des caravanes, dans le désert au nord du Kânum.)

Primitivement, les Bény-Soleymân étaient en bonne intelligence avec Yoûcef-Pacha, qui les avait chargés de veiller à la sûreté des routes entre Tripoli et le Fezzân, et d’en éloigner les pillards. Pour cela, les Bény-Soleymân recevaient chaque année quelques gratifications et rétributions du pacha, et quelques vêtements d’honneur. Le chef principal de ces Arabes s’appelait Seyf-el-Nasr. Une branche de la tribu portait le nom de Bény-Bichr.

Yoûcef-Pacha réussit sous main à semer la discorde et la zizanie entre les deux branches de la tribu, les Bény-Seyf-el-Nasr et les Bény-Bichr. Son but était de se créer un motif pour se défaire de Hamed, fils de Seyf-el-Nasr. Hamed en eut pressentiment. Il était à Tripoli quand les hostilités s’annonçaient. Il sortit furtivement de la ville pendant la nuit. Dès lors, en dépit et au mépris de tous les ordres du pacha, il se mit à piller les caravanes sur les routes, à dévaliser les voyageurs.

Le pacha appela les principaux des Bény-Bichr, leur donna des vêtements ou pelisses d’honneur, leur promit sa protection et ses secours, et leur adjoignit des troupes pour les aider à combattre les Seyf-el-Nasr. Les Bichr prirent ces troupes avec eux, marchèrent contre leurs ennemis, les battirent et les forcèrent à abandonner le pays. Les Seyf-el-Nasr s’enfuirent du côté du Fezzân ; arrivés sur les frontières de cette province, ils pensèrent à expulser El-Moukkény. Mais, comme nous venons de le dire, ils furent vaincus ; un grand nombre périt, et le reste disparut et s’enfonça dans les déserts.

Ensuite Yoûcef-Pacha trahit les Bichr, tua plusieurs des principaux d’entre eux, et ceux qui échappèrent se réconcilièrent avec leurs frères les Seyf-el-Nasr ; dès lors les deux branches de la tribu se réunirent et se déclarèrent contre lui. La cupidité, la mauvaise foi, la perfidie du pacha, soulevèrent les haines de tous les Bény-Soleymân.

Du reste, la première victime de la duplicité de Yoûcef fut son frère Ahmed-Pacha. Je vais raconter ce fait en peu de mots.

Le sultan Sélim-Khân, sur lui soient les nuages de la miséricorde divine ! avait nommé au gouvernement de Tripoli de Barbarie Aly-Pacha- Bourghoul, et l’avait envoyé, pour prendre possession de la régence, avec des bâtiments de l’État sous le commandement du capitan Pacha, qui était alors Hussein-Pacha. La flottille fut bientôt en vue de Tripoli. Ahmed-Pacha-Caramanly ou le Caramanien, frère de Yoûcef, gouvernait alors la régence. Aly-Pacha fit parvenir aux ulémas de la ville et aux grands chargés de la direction suprême des affaires, une lettre dans laquelle il leur disait : « Le sultan notre maître, que Dieu lui accorde la victoire sur ses ennemis ! m’a honoré de ses faveurs, et m’a confié le gouvernement des États de Tripoli. J’arrive muni de ses ordres. Déclarez-moi de suite quelles sont vos intentions à mon égard. Si dans six heures je n’ai pas votre réponse, je fais feu sur la ville, je la prends de vive force, et je traite chacun selon qu’il l’aura mérité. »

Ces paroles firent réfléchir les ulémas, et ils décidèrent, après délibération, qu’il n’était pas permis de prendre les armes contre des troupes du sultan sans être hors de la loi islamique, sans crime d’irréligion. Ahmed-Pacha et son frère appelèrent la population à la défense de la ville. Mais il leur fut répondu que la religion condamnait tout acte de résistance aux soldats du sultan : « Nous devons obéir au souverain, par ordre de Dieu et du Prophète. » Alors Ahmed-Pacha et son frère craignirent, s’ils restaient à Tripoli, de tomber entre les mains d’Aly-Pacha et d’être envoyés à Constantinople, ou d’être mis à mort. Ils s’enfuirent pendant la nuit, avec leurs femmes et leurs enfants, leurs serviteurs et leurs courtisans, et se dirigèrent du côté de Tunis.

Ils envoyèrent annoncer leur arrivée à Hamoûdeh-Pacha, qui gouvernait la régence tunisienne. Hamoûdeh dépêcha à leur rencontre son premier intendant Moustafa, qui les introduisit en grande pompe dans la ville et les fit descendre dans une demeure convenable. Il leur fut assigné un revenu plus que suffisant pour leurs besoins. Les deux fugitifs vécurent donc à Tunis dans l’abondance et l’éclat pendant six ou sept mois.

Alors Aly-Pacha conçut le projet de s’emparer de l’île de Djirbeh qui, d’après ce qu’il avait appris, était anciennement dans la dépendance de Tripoli, et était devenue possession de Tunis par une voie injuste. Aly- Pacha mit en mer ses bâtiments de guerre et se rendit maître de l’île. Hamoûdeh-Pacha, indigné de cette surprise : « Quoi ! dit-il, cet individu s’est impatronisé à Tripoli sans en avoir le droit ; Sélim, notre maître, ne lui avait point donné Tripoli de Barbarie, mais bien Tripoli de Syrie. Il est venu s’établir près de nous par suite d’une erreur. Nous l’avons néanmoins laissé faire, et voilà qu’aujourd’hui il porte ses cupides désirs sur nos possessions ! »

Hamoûdeh appela Ahmed-Pacha le réfugié, ainsi que Yoûcef, et leur dit : « Je veux vous confier des troupes pour reprendre Tripoli des mains d’Aly-Pacha-Bourghoul, et vous rétablir dans votre gouvernement. Mais avant tout, promettez-moi de me rembourser les frais de l’expédition. »

La proposition fut acceptée, et les stipulations de l’engagement furent rédigées et signées par Ahmed en présence des principaux officiers et courtisans de Hamoûdeh-Pacha. Yoûcef, qui n’avait alors que le titre de bey, souscrivit aussi la transaction et ajouta ces mots : « Je m’engage également à concourir au payement des frais de la guerre et à les rembourser à notre bienfaiteur Hamoûdeh-Pacha, dans le cas où le destin de Dieu réserverait à mon frère ce que nul ne peut éviter. Je serais alors redevable de la somme exigée. Et salut. » Yoûcef apposa son cachet au-dessous de cette déclaration qui le rendait caution pour son frère.

Hamoûdeh prépara immédiatement deux corps de troupes, l’un de Turks, l’autre d’Arabes berbères appelés Zououâouah (Zouâves), et il confia le commandement en chef à Moustafa, son kiâhya. Il dit ensuite à Ahmed- Pacha d’écrire secrètement aux individus les plus influents de la régence de Tripoli et aux principaux personnages du gouvernement, pour leur annoncer la mise en marche des troupes tunisiennes. Ces lettres produisirent tout l’effet qu’on pouvait espérer. Elles furent reçues avec enthousiasme ; car Ahmed était d’une nature bonne et facile. Aly- Pacha-Bourghoul était fier et brutal ; son administration était déjà devenue odieuse ; les hommes les plus importants de la régence avaient été victimes de la cupidité de ce gouverneur ; plusieurs d’entre eux avaient été emprisonnés, et leurs biens avaient été confisqués.

A l’approche des Tunisiens, Aly-Bourghoul se disposa à marcher à leur rencontre. Mais on l’abandonna à lui seul ; on refusa de se battre pour lui. Il s’embarqua et s’enfuit. Il vint aborder à Alexandrie d’Égypte.

Ahmed-Pacha entra à Tripoli. Il traita honorablement Moustafa le kiâhya ou intendant de Hamoûdeh-Pacha, et les chefs de l’expédition. En les congédiant, il leur remit des présents pour Hamoûdeh... Les Tunisiens repartirent.

Yoûcef-Bey, pendant quatre ou cinq mois, vécut tranquille, au moins en apparence. Seulement, il s’efforça de s’attacher l’artillerie par des largesses. Ensuite il lia complot avec un corps de troupes, mais si adroitement que rien ne fit naître le moindre soupçon.

Un jour, Ahmed-Pacha alla en partie de plaisir à Menchyeh, village assez considérable près de Tripoli, et presque tout composé de jardins dont chacun a une maison ou une sorte de castel, selon la fortune du propriétaire. La plupart des habitants de Tripoli ont une demeure ou pied-à-terre à Menchyeh, et y passent leur temps de repos. Pendant le jour, ils restent dans la ville pour leur commerce et leurs affaires, et le soir, vers le coucher du soleil, ils se retirent à leurs maisons de Menchyeh. Ce village est le plus bel endroit des environs de Tripoli.

Lorsqu’Ahmed-Pacha y alla, son frère Yoûcef, qui d’habitude le suivait partout, se dispensa de l’accompagner cette fois, prétextant une migraine. Yoûcef resta à Tripoli ; il attendit que Ahmed fut assez loin de la ville ; alors, il ferma les portes, et donna ordre aux canonniers de braquer leurs pièces sur la route de Menchyeh. La nouvelle de cette démonstration hostile parvint bientôt à Ahmed-Pacha. Il revint à la hâte, pensant que quelque ennemi s’était présenté à l’improviste. Mais à peine est-il à portée des murs de Tripoli, qu’on lui lâche une bordée de coups de canon. Plusieurs hommes de sa suite tombent autour de lui, et il rebrousse chemin rapidement avec sa suite, ses enfants et son escorte. Il se rend directement au Misrâta. Le Misrâta est un pays assez considérable dont presque tous les habitants sont Turks d’origine, et par conséquent soldats ; ils fournissent une bonne partie des troupes de la régence. Ahmed-Pacha les appelle à son secours et les invite à marcher avec lui sur Tripoli, pour combattre son frère. Mais on ne répondit point à son appel. Ahmed, déçu dans ses espérances, quitte le Misrâta et se dirige du côté de l’Égypte, où il arrive en peu de temps. Il va se présenter au vice-roi (Son Altesse le pèlerin Mohammed-Aly- Pacha), qui en ce moment se trouvait à Alexandrie. Mohammed-Aly accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui assigna une subvention. Yoûcef fut bientôt informé que son frère s’était réfugié en Égypte. Il fit appareiller et approvisionner un vaisseau, y embarqua les femmes et le reste de la famille d’Ahmed, et ordonna au capitaine de les conduire directement à Alexandrie.

Ensuite Yoûcef rompit avec le pacha de Tunis, cessa de lui payer la dette qui avait été consentie, renia les services qu’il avait reçus de Hamoûdeh et se déclara même son ennemi. Grâce de Dieu sur le poëte qui a dit :

« L’injustice est dans la nature de l’homme ; si vous trouvez un cœur juste et reconnaissant, c’est qu’il a pour frein quelque motif d’intérêt personnel. »

Hamoûdeh ne voulut pas punir Yoûcef de son ingratitude ; il ne lui rappela même pas les sacrifices qu’il avait faits pour lui, et ne lui parla jamais de la dette.

Quand Hamoûdeh pacha mourut et passa au sein de la miséricorde de Dieu, la nouvelle en fut portée de suite à Yoûcef par un Arabe des Hamârinah, tribu de Bédouins attenant à la régence de Tunis. Yoûcef, ravi de cette annonce, donna à l’Arabe une pelisse, lui fit des présents, et laissa éclater toute la joie qu’il éprouvait de cet événement. Il semblait qu’on eût appris à Yoûcef la mort de son plus grand ennemi.

(S.)

NOTE 26. PAGE 220.

Les marabouts étaient originairement des espèces de saints qui vivaient dans l’éloignement le plus complet du monde, allant de pays en pays, attendant ou cherchant les occasions de s’exposer à la mort, surtout en combattant les infidèles, et le tout pour mériter le djenneh ou jardin éternel. Les marabouts de ce genre sont rares aujourd’hui. Ce ne sont plus guère que des espèces d’extravagants, de saints ou de fous ambulants, descendants d’aïeux marabouts... La sainteté, chez eux, se transmet par héritage.

(P.)

NOTE 27. PAGE 223.

Voici une aventure qui aboutit aux mêmes conséquences finales.

Il y avait au Caire un Moghrébin de Tripoli qui fabriquait des étoffes brochées en argent pour garnir les selles. Ce Moghrébin s’était acquis une grande réputation dans son art. C’était au commencement de la puissance de Mohammed-Aly, pacha d’Égypte. On présenta de ses selles à ce prince, qui en fut émerveillé et en commanda aussitôt pour lui et pour ses mamelouks. Lorsque les grands virent ces selles si bien ornées, tous affluèrent chez le sellier, et il gagna par son travail des sommes considérables. On n’avait pas encore alors la mode de revêtir les selles d’argent laminé et relevé en bosse.

Le sellier s’appelait El-Seyd-Mohammed El-Trâbloucy (le Tripolitain). Une caravane du Ouadây vint au Caire par Djâlau. Elle avait, au nombre des voyageurs, plusieurs Arabes des Moudjâbirah, tribu des environs de Djâlau, et plusieurs Tripolitains. Ils se rencontrèrent avec le sellier Mohammed et lui vantèrent la générosité et les autres qualités de Sâboûn. Mohammed résolut d’aller au Ouadây. Il prépara deux selles magnifiques, acheta une esclave blanche circassienne, du prix de vingt bourses (environ 2,500 f.), et une esclave abyssinienne vierge. Tout cela devait être offert en présent à Sâboûn. Mohammed partit avec la caravane.

Parmi les voyageurs, il y avait Mohammed-el-Benzerty, Arabe du village de Benzert, dans les États de Tunis ; mon oncle Tâher, frère utérin de mon père ; Mohammed-el-Hantâty, Arabe de la tribu des Hantâtah, dans le Gharb, mais né à Tunis ; Mohammed-el-Tayb, fils de Djallâun, marchand au bazar du Ghoûryeh, au Caire. Ces trois derniers avaient fait bourse commune ; ils s’étaient associés commercialement. Une certaine antipathie les tenait éloignés du sellier ; car au Caire, lorsqu’il les apercevait arrêtés ou qu’il les voyait passer, il disait à ceux qui étaient auprès de lui : « Examinez-donc ces juifs du Ghoûryeh. » Dans le voyage aussi, il leur adressa souvent des paroles méprisantes ; mais ils ne lui répondirent pas.

On arriva au Ouadây. Le sellier s’empressa d’offrir au sultan les deux femmes esclaves et les deux selles. Ces présents furent parfaitement accueillis et attirèrent au Tripolitain la bienveillance de Sâboûn. Le sellier fut même nommé vizir, et il reçut du prince, en cadeau, sept à huit cents esclaves, des chameaux et des bœufs en grand nombre. En un mot, il captiva les bonnes grâces du sultan, et eut la parole haute et puissante.

Il n’était à Ouârah que depuis une quinzaine de jours, lorsque mon père mourut et passa au sein de la miséricorde et de la clémence divines. En arrivant au Ouadây, le Tripolitain avait appris de quelle faveur mon père jouissait auprès du sultan. Mohammed alors craignit l’influence de mon oncle Tâher et de ses deux compagnons, et il ne parla plus d’eux. Mais après la mort de mon père, il ne connut plus de frein ; il versa mille injures sur sa mémoire ; il outrageait son nom partout où il se trouvait. Toutes les fois qu’il entendait citer mon père, il s’écriait : « Le vieux fou est entré en triomphe en enfer, précédé de sept torches flambantes. » Mon oncle Zarroûk fut bientôt informé des propos et des dires malveillants du sellier, et résolut de s’en venger. Mais de peur de s’attirer l’animadversion de Sâboûn, il attendit l’occasion d’attaquer et d’humilier l’insolent Trâbloucy, si fier de sa position auprès du prince.

Or un jour, dans une réunion où était Zarroûk, on vint à parler du sellier. « On ne sait vraiment pas, dit un des assistants, si ce Tripolitain est musulman ou chrétien. — Pourquoi ? reprit un autre. — Jamais on ne le voit faire un bout de prière. » Ces quelques paroles mirent à mon oncle la joie au cœur. « Ce que tu dis là, ajouta Zarroûk, est-il bien vrai ? — Certainement. — En témoignerais-tu devant le câdi, si le câdi t’appelait en témoignage ? — Certainement. — Et connais-tu des gens qui pourraient témoigner avec toi ? — J’en connais beaucoup ; » et il nomma plusieurs individus qui fréquentaient assidûment le sellier.

Le lendemain Zarroûk se rendit au mehkémeh (le tribunal de justice), et y fit appeler le Tripolitain. Celui-ci comparut. Alors mon oncle dit : « Que Dieu vienne en aide au câdi ! Je déclare ici, pour la seule gloire de Dieu, sans aucune pensée d’intérêt mondain, je déclare que ce Tripolitain ne fait jamais de prière, pas même un seul réka[245]. — L’accusation portée contre toi est elle vraie ? dit le câdi au sellier. — Je fais mes prières ; cet homme est un imposteur. — Sur quelles preuves appuies-tu ton inculpation ? dit le câdi à mon oncle ; as-tu des témoins ? » Zarroûk présenta alors ses témoins, et ils déposèrent que le Tripolitain ne faisait jamais de prières, qu’ils l’avaient observé en voyage et ailleurs, et qu’ils ne l’avaient jamais vu s’acquitter d’un seul de ses devoirs religieux. Malgré ces témoignages, le câdi craignit de déplaire au sultan en condamnant le sellier tout d’abord et sans autre forme de procédure. Il verbalisa donc, et soumit l’affaire à Sâboûn. Le prince ordonna de prononcer selon la loi de Dieu, l’accusé fût-il de ses propres enfants.

Le câdi, rassuré par cette réponse, condamna le sellier à subir une punition des plus humiliantes, à recevoir une vigoureuse bastonnade. La suite de cette condamnation fut que le Tripolitain eut toute l’aversion du sultan, qui dès lors lui interdit l’entrée du palais. Le sellier, ainsi disgracié, fit demander à Sâboûn la permission de quitter le Ouadây, ce qui lui fut facilement accordé. Il s’adjoignit à une caravane qui partait pour le Maghreb par la route d’Audjalah. La traversée fut sans accident, sans pertes et sans malheurs. D’Audjalah, le sellier, se dirigea sur Ben-Ghâzy avec ce qu’il possédait ; mais il fut arrêté par Mohammed-Bey, fils de Yoûcef-Pacha, dépouillé de tout ce qu’il avait, et laissé dans le plus complet dénûment. Plus tard il revint en Égypte ; il était alors dans la plus profonde misère, le plus pauvre des pauvres.

Peu après Mohammed-Bey se révolta contre son père et prit les armes contre lui. Mohammed-Bey, débouté de ses prétentions et forcé de s’enfuir, se sauva en Égypte et se confia à la généreuse protection de Mohammed-Aly-Pacha, qui le reçut avec bienveillance et lui assigna un traitement régulier. Le sellier adressa une pétition à Mohammed-Aly, lui exposant que Mohammed-Bey l’avait injustement dépouillé et ruiné. Le pacha ne crut pas devoir donner suite à cette plainte, et répondit : « Je ne suis pas juge de la conduite d’un homme qui, chez lui, a usé de sa puissance envers un de ses sujets. » Le sellier vécut en mendiant et mourut dans la détresse.

Je demande salut et persistance dans ma religion, bonheur dans ce monde et dans l’autre. Celui qui reçoit les bienfaits de Dieu et ne lui en rend pas grâce, les voit s’évanouir au moment où il y pense le moins. Bénédiction sur le poëte qui a dit :

« Quand tu jouis des bienfaits de Dieu, conserve-les ; car le mal les dissipe bien vite.

« Sache les faire durer et continuer par la reconnaissance ; car la vengeance céleste ne tarde pas à frapper l’ingratitude. »

(S.)

NOTE 28. PAGE 230.

Le djaramah est un fonctionnaire qui se rapproche de l’aguyd proprement dit. C’est un administrateur d’un ou de plusieurs pays, mais sans caractère militaire. Souvent il correspond directement avec le sultan.

(S. P.)

NOTE 29. PAGE 232.

Les Malangais ont le privilége honorifique de visiter tous les ans la demeure du sultan, et d’en réparer les dégradations à leurs frais.

(S. P.)

NOTE 30. PAGE 244.

De semblables malheurs ont agité et troublé les temps des quatre premiers khalifes ; la mort les emporta rapidement et les envoya trop vite au jugement de Dieu.

Omar, fils d’Abd-el-Azyz l’Ommyade, fut un khalife ami de la justice. C’est d’Omar, fils d’Abd-el-Azyz, que l’on a dit : « Pourquoi la vie des autres princes Ommyades[246], malgré leur tyrannie et leur injustice, dura-t-elle tant d’années, et pourquoi la vie d’Omar fut-elle si courte, Omar qui, mis en parallèle avec eux pour sa vertu et son équité, fut comme l’or le plus pur ? En voyant cette existence si tôt finie, et si pleine de bien, on s’est écrié : « Oui, le monde est un séjour de peines et de souffrances, de soucis et de vicissitudes ; si Omar eût compté plus d’années, le monde vieilli et décrépit serait revenu au bel âge de la jeunesse. » Ces paroles rappellent une même pensée du Prophète, qui dans toutes ses œuvres avait la pensée de Dieu.

Pourquoi en effet le monde n’aurait-il pas recouvré sa jeunesse ? Car Omar était d’une piété d’anachorète, d’une dévotion exemplaire. C’est lui qui a interdit les injurieuses malédictions que dans les prêches on lançait contre Aly, et qui ordonna de les remplacer par ces mots du Coran : « Dieu commande la justice et les bonnes œuvres. »

Tels furent les fruits de la rigide équité d’Omar, que dans les jours de son règne on vit les loups paître avec les brebis et, grâce au Dieu de toute science, oublier leur férocité.

Citons un exemple de la justice d’Omar. Un envoyé de rois kurdes vint se présenter à ce khalife. Omar le reçut avec honneur. On servit à manger ; parmi les mets se trouvaient deux perdrix cuites dans leur jus. Le Kurde remarque les perdrix et se met à pleurer, à fondre en larmes. Omar étonné lui demande quel est le motif de ses larmes. L’étranger refuse d’abord de s’expliquer ; puis, après quelques tergiversations, il dit : « Autrefois j’étais voleur de grands chemins. Un jour que j’étais à attendre des voyageurs sur un passage très-fréquenté, vint à passer un marchand monté sur une mule et ayant sous lui un sac rempli d’argent. J’arrête le marchand, je m’empare de la mule, et je me dispose à tuer mon homme, qui alors me dit : « Ton but n’est-il pas de prendre cet argent ? — Certainement, lui répondis-je. — En ce cas garde la mule et le sac qu’elle porte, et laisse-moi partir. — Impossible, mon cher ! » Et je le saisis par le bras pour le tuer. Le malheureux me voyant ainsi résolu : « Tu veux donc irrévocablement me faire mourir ? me dit-il. — Oui, et de suite. — Me permettras-tu au moins de faire deux réka de prière ? — Je le veux bien ! fais ta prière. » Et mon homme de faire ses ablutions, et puis sa prière. Ensuite il me dit : « Je t’en conjure au nom du Dieu unique, laisse-moi m’en aller. — C’est impossible. Il faut que je te tue ici. » Alors mon voyageur regarde autour de lui ; il aperçoit à terre deux perdrix, et tout à coup il leur crie : « Soyez témoins que je meurs sans motif. » Je me mis à rire de cette singulière apostrophe, je tuai l’homme, et j’emmenai la mule avec son sac d’argent. En voyant ici ces deux perdrix devant nous, je me suis rappelé cette triste aventure. — Eh bien ! reprit Omar, ces deux perdrix viennent aujourd’hui déposer contre toi auprès de celui qui doit te punir de ton crime. » Et il fit mettre à mort l’envoyé kurde.

(S.)

NOTE 31. PAGE 256.

L’adultère, en mariage, est puni de lapidation par la loi musulmane. La fornication, de la part du célibataire, est punie de cent coups de courroie ou de fouet.

(S. P.)

NOTE 32. PAGE 268.

Charganyeh est un mot ouadayen et fôrien ; il signifie cloison mobile faite en tissu croisé composé de tiges herbacées. Cette cloison dont il est question ici est fixée au ligdâbeh par des cordes, et peut s’enlever et se replacer à discrétion.

(S P.)

NOTE 33. PAGE 282.

Je trouve dans les Arabes anciens des idées analogues, imitations des rêveries des Grecs. Le livre du Fikh el-loghah (connaissance de la langue arabe), ouvrage de l’iman Abou-Mansoûr-el-Thalaby, dit : « Les Amalécites étaient une race mixte née de l’union d’hommes avec de grandes ogresses. Les anciens Arabes, de l’antique tribu des Djourhoumides, étaient le produit de l’union d’anges femelles et d’hommes Bilkis, la reine de Saba, était un produit de cette espèce. Les Yâgog et les Mâgog furent les résultats de la cohabitation des filles des hommes avec certains animaux. Le prophète Alexandre le Bicorne, cité dans le Coran (et qui me paraît être une image défigurée de Bacchus et de Zoroastre), eut, d’après plusieurs docteurs musulmans, Cabra pour mère, et Abra pour père. Abra était un ange, Cabra était une fille des hommes. Du reste, le commerce des Djinn avec la race adamique est indiqué dans le Coran par ces mots, que Dieu adresse à Iblîs ou Lucifer : « Sois de pair avec eux, associé avec eux pour leurs biens et leurs enfants. » Les Djinn femelles donnent l’épilepsie à ceux d’entre les hommes dont elles deviennent amoureuses ; et quand ces amants humains sont renversés, étourdis par l’attaque épileptique, c’est qu’elles vont se mettre en union charnelle et matrimoniale avec eux. De même, les Djinn mâles frappent d’épilepsie les filles des hommes, pour en jouir comme amantes au moment de l’étourdissement épileptique. »

(P.)

NOTE 34. PAGE 298.

Les marchands choisissent et prennent des esclaves pour commis, et les dressent à gérer les affaires de commerce. Ces esclaves ont certains profits dont ils se forment un pécule. Souvent ils sont intéressés directement par leur maître dans les ventes et achats. Après qu’ils sont affranchis, ils se livrent au commerce, soit seuls, soit avec leur ancien patron ou avec d’autres. Parfois ils acquièrent ainsi des fortunes assez considérables.

(S. P.)

NOTE 35. PAGE 302.

C’est probablement de la fondation de la ville de Saccatou que veut parler ici le cheykh El-Tounsy ; mais il ignore absolument le nom de Saccatou. Ce nom ne fut donné que plus tard, en 1805, à la ville de Zâky ou Dam-Fôdio.

(P.)

NOTE 36. PAGE 307.

En Orient, le terme de philosophe est une injure, un paronyme d’impie ; de même, franc-maçon, qu’on prononce, au Caire, farmaçôn, est synonyme d’impie, de corrompu, et surtout d’homme sans foi religieuse.

(P.)

NOTE 37. PAGE 319.

La lecture du Coran par de simples fakhy, sortes de lecteurs exercés à la psalmodier, est une œuvre pie. On loue ces lecteurs mercenaires, aux anniversaires des morts, aux fêtes, pendant le Ramadân ou mois de jeûne, etc., et on invite plusieurs personnes à venir entendre la sainte psalmodie.

(P.)

NOTE 38. PAGE 328.

Le zoukhmeh, en Égypte, est fait de plusieurs lanières de cuir enfermées dans une enveloppe aussi de cuir et cousue sur ces lanières, qui ne la débordent que de quelques pouces à l’extrémité par laquelle on frappe. Le zoukhmeh a environ un mètre et demi de longueur et environ cinq ou six centimètres de largeur ; il est légèrement aplati dans toute sa longueur, et épais de deux centimètres. L’extrémité par laquelle on frappe le patient, est un peu plus étroite et plus mince que le reste.

(P.)

NOTE 39. PAGE 329.

Les té_n_a (prononcez l’n par un son nasal seulement) sont les kamkolak ou justiciers, ou administrateurs de la justice. Leur tribunal est en plein air et en permanence sur le Fâcher. Il y a les grands kamkolak et les kamkolak de second ordre. Comme chargés de la justice, ce sont des magistrats de première importance dans l’État, et ils ont une part considérable dans l’administration gouvernementale. Ils sont les substituts, les représentants du souverain, au nom duquel ils jugent, et dont la sanction donne force et valeur à leurs jugements. C’est pour ces raisons qu’ils sont appelés les appuis de l’État. Quant au terme de té_n_a, c’est le nom général et collectif par lequel les Ouadayens désignent le corps des kamkolak tous ensemble.

(S. P.)

NOTE 40. PAGE 332.

Le chichm est une graine noire fournie par le cassia apsus. On enlève la pellicule noire après avoir laissé macérer la graine dans de l’eau de rose. Ensuite cette graine, ainsi mondée, est réduite en poudre et sert comme collyre sec. Il est astringent et très-employé en Égypte dans les ophthalmies chroniques indolentes.

Le nabk-el-karnau est une sorte de pâte assez friable préparée avec le fruit de l’arbre dit nabk-el-karnau, qui est un rhamnus dont le fruit est jaune roux. On pile la pulpe de ce fruit encore frais, après en avoir séparé le noyau. La pâte s’emploie, au Caire, comme médicament astringent et analeptique.

(S. P.)

NOTE 41. PAGE 341.

Les monnaies qui ont cours en Égypte sont très-nombreuses. Je vais en donner une indication avec les altérations ou variations qu’elles ont subies dans leurs noms.

L’abou-medfa ou ryâl abou-medfa, ryâl ou talari à canon, est ainsi appelé en Égypte, et chez la plupart des Arabes, parce qu’on a pris les deux colonnes de l’empreinte pour deux canons. Ce ryâl est la colonnate ou talari d’Espagne, ou piastre forte, peso fuerte, peso duro, que nous écrivons douro d’après la prononciation espagnole.

Le ryâl adjoûz, le ryâl vieux, est l’ancienne piastre forte d’Espagne, dont l’empreinte est en partie effacée et qui a perdu de son poids et de sa valeur.

Le ryâl abou-arba, le ryâl à quatre I, est très-recherché au Soudan ; c’est le même que l’abou-medfa ; il diffère seulement par ce qu’il a IIII auprès de la figure empreinte ; c’est la piastre forte de 1798, frappée à l’effigie de Charles IIII.

La talari d’Autriche ou thaler, aussi à cause de quelques particularités interprétées plus ou moins bizarrement dans le dessin de l’une ou l’autre empreinte, est appelé en Égypte ryâl abou-tâcah ou abou-tâgah, ou abou-chebbâk, ryâl ou talari à fenêtre ; ou abou-ébreh, talari à aiguille ; ou ryâl abou-noctah, talari à point, à cause de deux petites rosaces qui sont sur la parure de l’effigie.

Le ryâl abou-teyrah, talari à oiseau, est de Russie.

Ces différents ryâl sont compris collectivement sous la dénomination générale de ryâl frânsa, c’est-à-dire ryâl d’Europe. Le cinq francs de France est le ryâl fransâouy ; mais le nom général et presque exclusif par lequel on le désigne est ryâl chinco ; c’est le mot cinco, au lieu de cinque, italien. Mais pour les Arabes et les Turks, ce mot n’a pas la signification cinq, c’est un nom abstrait. La pièce de cinq francs de France est appelée parfois aussi ryâl abou-chagarah, le ryâl à l’arbre, allusion aux deux rameaux que présente une des deux empreintes ; et encore abou-choûcheh, ryâl à toupet, à cause de la touffe de cheveux que porte l’effigie royale. Le ryâl à canon est préféré à tous.

Les autres monnaies fractions du cinq francs, ou de la piastre forte d’Espagne, ou du thaler, ou de l’abou-teyrah, ne se voient que très- rarement en Égypte.

En monnaies d’or étrangères, la guinée anglaise est de beaucoup la plus abondante ; après elle, ce sont les sequins et ensuite les doublons. La première est appelée guiné ; les sequins sont les boundoucah ou boundouky (vénitien), les madjiar ; les autres sont appelés dèbloûn. La guiné fransâouy ou le vingt francs français est appelé généralement, surtout dans les divans, par le nom de binto, corruption de l’italien venti, vingt. Par les changeurs, le vingt francs est appelé encore louïgui ; c’est le mot luigi italien, Louis. Le binto moufred est le vingt francs simple, et le binto mizoueg (mizouedj), est le vingt francs double ou pièce de quarante francs.

Le sequin de Venise est désigné souvent par la dénomination de boundouky abou-laûzeh, le vénitien à amande. Le sequin madjiar, dit magar ou madjiar, est spécifié par le nom de magar abou-chebbâk, le sequin à fenêtre.

L’or du doublon équivalant à seize piastres fortes d’Espagne, est assez recherché en Égypte. Mais celui qu’on préfère à tout autre est l’or du boundouky ; et lorsqu’on veut désigner un or du meilleur titre possible, on dit dèhèb boundouky, or de sequin de Venise ; quand on veut désigner un or de mince qualité, on dit dèhèb frengui, or européen, et dèhèb fransâouy, or français.

Voici les noms usuels et les valeurs des monnaies qui ont cours en Égypte, c’est-à-dire principalement au Caire et à Alexandrie ; car les fellâh ou paysans d’Égypte n’ont guère occasion de les voir et à plus forte raison de les connaître. La liste que je donne, je l’ai traduite du dernier tarif du gouvernement pour la fixation des valeurs comparatives des monnaies. Au moment où j’insère ici cette liste (3 juin 1845), le tarif n’a que deux mois de publication. Cette fixation des valeurs monétaires est indispensable pour régulariser le cours des transactions et surtout des ventes et achats de détail ; car pas une seule des monnaies n’est donnée et reçue à son taux réel : toutes sont comptées par la population à un prix plus élevé. On met la plus grande sévérité à prévenir et à détruire ces incertitudes dans le cours des monnaies. Pour avoir un point de comparaison nécessaire à l’intelligence de la liste ci-dessous, il suffit de savoir que la pièce de cinq francs française vaut actuellement, en valeur monétaire égyptienne, 19 piastres et 10 paras, que la piastre se subdivise en 40 paras, et le para en 10 djédyd.

=MONNAIES D’OR.=

=NOMS.= _ =VALEURS.= _ =POIDS.= =TITRE.= / \ Piastres. Paras. Carats Carats. [247].

Doublon (d’Espagne) 313 + 30 140 20 7/8

Demi-doublon 156 + 35 120 »

Quart de doublon 78 + 17 1/2 60 »

Huitième de doublon 39 + 8 3/4 30 »

Guinée anglaise 97 + 20 41 22 1/16

Demi-guinée 48 + 30 20 1/2 »

Portugais ancien 174 + 4 73 1/2 21 47/48

Portugais nouveau 173 + 10 73 1/2 21 7/8

Boundouky 46 + 17 18 23 23/24

Magar, madjiar 45 + 26 18 23 13/24

Binto 77 + 6 33 21 17/24

=Monnaies d’or de Constantinople.=

Mahmoûdyeh ancien 60 + 22 24 1/2 22 15/16

Demi-mahmoûdyeh 30 + 11 12 1/4 »

Mahmoûdyeh nouveau 50 + 33 24 1/2 19 1/4

Demi-mahmoûdyeh 25 + 16 1/2 12 1/4 »

Foundoucly mahmoûdy ancien 43 + 10 17 1/2 22 15/16

Demi-foundoucly [248] 21 + 25 8 3/4 »

Quart de foundoucly 10 + 32 1/2 4 3/8 »

Foundoucly mahmoûdy nouveau 34 + 10 16 1/2 19 1/4

Demi-foundoucly 17 + 5 8 1/4 »

Quart de foundoucly 8 + 22 1/2 4 1/8 »

Foundoucly sélîmy ancien 36 + 12 17 1/2 19 1/4

Demi-foundoucly 18 + 6 8 3/4 »

Quart de foundoucly 9 + 3 4 3/8 »

Mahboûb sélîmy nouveau 25 + 13 12 1/4 19 11/48

Adlyeh ancien 17 + 16 8 1/8 19 7/8

Demi-adlyeh 8 + 28 4 1/16 »

Quart d’adlyeh 4 + 14 2 1/32 »

Adlyeh nouveau 15 + 28 8 1/8 17 29/48

Demi-adlyeh 7 + 34 4 1/16 »

Quart d’adlyeh 3 + 37 2 1/32 »

Zaryf ancien 3 + 2 2 5/24 13 17/24

Zaryf nouveau 2 + 28 1 29/48 15 2/3

Khairyeh ancienne 20 + 5 9 20 3/4

Demi-khairyeh 10 + 2 1/2 4 1/2 »

Khairyeh nouvelle 17 + 10 8 20

Demi-khairyeh 8 + 25 4 »

Khairyeh medjydy 17 + 10 8 20

Demi-khairyeh 8 + 25 4 »

Quart de khairyeh 4 + 12 1/2 2 »

=Monnaies d’or d’Égypte.=

Yuzlik (ou 100) 100 + 0 44 21 1/6

Demi-yuzlik 50 + 0 22 » 1/12

Khairyeh de 20 20 + 0 8 21 1/3

Demi-khairyeh 10 + 0 4 » 1/6

Quart de khairyeh 5 + 0 2 1/12 »

Khairyeh ancienne 8 + 32 4 1/2 18 1/8

Khairyeh plus nouvelle 8 + 32 3 15/16 20 7/8

Sàdyeh ancienne 3 + 37 2 18 1/8

Sàdyeh nouvelle 3 + 37 1 17/24 20 7/8

Mahboûb moustafâouy 24 + 8 12 7/8 17 5/16

Demi-mahboûb 12 + 4 6 7/16 »

Quart de mahboûb 6 + 2 3 7/32 »

Mahboûb mahmoûdy 20 + 34 12 16 1/8

Demi-mahboûb 10 + 17 6 »

Quart de mahboûb 5 + 8 1/2 3 »

=MONNAIES D’ARGENT=

Ryâl abou-medfa 20 + 28 140 88 17/24 [249]

Demi-ryâl 10 + 14 70 »

Quart de ryâl 5 + 7 35 »

Ryâl chinco 19 + 10 128 90 1/4

Ryâl amérîca 19 + 0 139 82

Ryâl napolitân 19 + 22 142 82 5/8

Demi-ryâl 9 + 31 71 »

Ryâl châl (moscovite) 13 + 27 146 56 1/4

Ryâl couchly (à oiseau) (Le 20 + 0 144 83 1/3 même que l’abou-tâcah, ou abou-teyrah.)

=Monnaies d’argent de Constantinople.=

Bechlik ancien 16 + 20 135 73 1/2

Bechlik nouveau 2 + 24 71 1/2 20 3/4

Iklik 10 + 0 129 1/2 46 1/4

Yuzlik 11 + 23 150 1/4 46 1/4

Altmichlik 3 + 0 33 1/2 54

Altlik médjydy 4 + 30 66 1/5 43

Demi-médjydy 2 + 15 32 3/8 »

Ryâl nouveau 16 + 35 6 81 3/4

Sittyny médjydy 1 + 3 15 15/16 41

Achrynyeh médjydy 0 + 8 7 2/3 15 3/4

Acharât médjydy 0 + 4 3 1/3 17 1/4

Faddah fart médjydy 10 + 18 88 7 3/4

Altlik 5 + 0 68 44

Piastre 0 + 24 15 24

Altlik hamydy 9 + 15 118 1/2 47 1/2

Catàh mahmoûdy 6 + 6 77 48

Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48

=Monnaies d’argent d’Égypte.=

Ryâl masry (égyptien) 20 + 0 144 83 1/3

Demi-ryâl 10 + 0 72 »

Quart de ryâl 5 + 0 36 »

Piastre 1 + 0 7 1/4 83 1/3

Achrynyeh (vingt) 0 + 20 3 5/8 83 1/3

Achrâouyeh, ou acharât 0 + 10 1 13/16 83 1/3

Yârimlik sélymy 1 + 14 17 48

Il y a encore les khamsât ou pièces de cinq paras, sorte de monnaie de billon dont la plupart sont anciennes. Enfin, il y a les acharât ou dix paras en cuivre et les khamsât ou cinq paras en cuivre aussi, et dont on frappe en Égypte une très-grande quantité. On les désigne par le nom de achara faddah et khamseh faddah. On les désigne les uns et les autres par les noms de nahâs, cuivre, khourdet nahâs (turk), brins, morceaux de cuivre, rognures, et dans le vulgaire par cazârah, saleté, et par amryty, du nom d’un village qui ne fournit que des objets grossiers et mauvais. On frappe encore, en assez grande quantité, des paras en cuivre. Le nom de para est un mot turk ; il est parfois employé sous le nom de bara, car l’arabe n’a pas la lettre p. On les appelle nouss, méïdy, faddah. Cependant ces trois noms ne s’emploient pas indifféremment. Le nom de méïdy ne se dit que quand on veut parler d’un seul para[250]. Quant à l’emploi du premier nom, on dit seulement nouss, nousseyn et kâm nouss, c’est-à-dire 1 para, 2 paras, quelques paras. Le mot de faddah ne s’emploie que depuis trois paras inclusivement, et au delà indéfiniment ; ce mot faddah reste toujours invariable. On dit, par exemple, télâté faddah, khamseh faddah, achara faddah, myé faddah, elf faddah, etc., c’est-à-dire trois paras, cinq paras, dix paras, cent paras, mille paras ou 25 piastres. Quand on dit ryâl simplement, ce mot signifie 90 paras. Ainsi, 60 ryâl signifient 135 piastres.

Les monnaies d’or et d’argent de Constantinople ne sont pas très- abondantes en Égypte comparativement aux autres. Les monnaies actuellement frappées en Égypte et les seules frappées en Égypte maintenant, c’est-à-dire les pièces d’or de 100 piastres, de 50 piastres, de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, les pièces d’argent de 20 piastres, de 10 piastres, de 5 piastres, la piastre, les pièces de 20 paras, de 10 et de 5 paras, et enfin les pièces de cuivre de 10 paras, de 5 paras et de 1 para, sont les plus répandues dans le commerce et dans le public.

Pour les monnaies non musulmanes, les plus abondantes sont la guinée anglaise, le vingt francs français, le cinq francs français, le douro ou piastre forte d’Espagne et le thaler autrichien. La monnaie d’argent d’Égypte et de Constantinople se distingue de loin par le seul aspect. Elle est toujours plus noire et plus sale que les monnaies d’argent de tous les autres pays. Elle n’a jamais le poli et l’éclat des autres pièces étrangères. Il semble que le coup du coin qui les frappe n’est pas assez vigoureux. Il n’y a que les petites pièces d’argent égyptiennes qui aient l’œil de l’argent d’Espagne, ou de France, ou d’Autriche, etc.

La monnaie d’or d’Égypte est aujourd’hui très-bien frappée. Sous ce rapport et sous celui du titre, elle est de beaucoup supérieure à celle de Constantinople.

Il reste encore en circulation quelques khairyeh d’or valant 8 piastres 32 paras, et de sàdyeh ou khairyeh valant 3 piastres et 37 paras ; mais le gouvernement les fait disparaître autant qu’il le peut ; toutes les fois qu’on aperçoit cette monnaie entre les mains de qui que ce soit, elle est saisie, coupée en deux immédiatement ; alors le propriétaire n’a plus qu’à la vendre au poids de ce qu’elle contient d’or.

Au Hedjâz et au Soudan, les colonnates d’Espagne sont très-recherchées, et la quantité qu’on y importe est extraordinaire. Mais une fois que ces pièces ont pénétré dans ces contrées, elles y sont presque toutes gardées, enfouies, cachées. Nous en avons vu une preuve en parlant du trésor trouvé au palais du Birny du Bâguirmeh par les Ouadayens.

En Égypte, les monnaies d’or et surtout les monnaies égyptiennes et constantinopolitaines sont très-fréquemment rognées, principalement par les juifs.

Sous le rapport général, le nombre des capitaux morts est considérable. La plus grande partie des musulmans qui possèdent du numéraire, le tiennent caché sans penser à en extraire de profit, soit par transactions commerciales ou industrielles, soit par voie de banque ou de prêt. Ce dernier mode de fructification est même proscrit, en principe, par la loi religieuse.

Voyez la valeur du derhem et du dinâr, à la note 50.

(P.)

NOTE 42. PAGE 342.

En Égypte, les femmes, même celles d’une très-médiocre aisance, ont très-souvent dans la bouche un morceau de loubân. Elles le mâchent longtemps, pour se parfumer l’haleine. Ce loubân est d’un blanc légèrement jaunâtre.

(P.)

NOTE 43. PAGE 348.

Il y a, dans ce passage du texte, l’accoutrement entier d’un cheykh. Le caftân, comme on le sait, se met par-dessous le jubbé et se maintient croisé au moyen de la ceinture. Le jubbé est pardessus le tout ; aujourd’hui, il est remplacé par la faradjyeh, qui n’en diffère que par un peu plus d’ampleur et par la longueur et la largeur des manches.

Pour les jambes, les cheykh n’ont qu’un caleçon large qui vient de la hauteur des reins jusqu’à mi-jambe au plus. Les bas sont un hors-d’œuvre inutile.

La sandale mekkoise est une semelle en cuir qu’on fixe sous le pied par des courroies liées sur le dos du pied, et dont une passe entre les deux premiers orteils. Ces courroies sont variées de couleurs par de petites bandelettes de cuir coloré et surajoutées.

(P. S.)

NOTE 44. PAGE 356.

Les prières de la délivrance sont pour obtenir de Dieu que l’âme du défunt soit délivrée du feu de l’enfer.

Tout musulman qui récite lui-même, à une époque quelconque de sa vie, ou pour lequel on récite, après sa mort, cent mille fois la série des mots suivants : « Coul houa Allah âhad Allah es-samad lam yélid oua lam yoûlad oua lam yékoun laho koufoûän âhadoun, » c’est-à-dire : « Dis ceci : Dieu est le Dieu un, le Dieu éternel ; il n’a point enfanté et n’a point été enfanté, et nul être ne lui ressemble en nature[251], » ce musulman, dis-je, sera sauvé des peines de l’enfer soit à l’avance, soit après sa mort, fût-il déjà dans le feu de la géhenne.

(S.)

Pour expédier plus vite les cent mille récitations de la formule ci- dessus, plusieurs individus se réunissent et la prononcent ensemble. Ainsi, lorsque vingt personnes sont réunies, chacune a cinq mille fois à répéter la phrase rédemptive.

(P.)

NOTE 45. PAGE 356.

Le chapelet ordinaire des musulmans a cent petits grains, y compris le mâdneh. Le grand chapelet, qui correspond au rosaire des chrétiens et dont on se sert pour la prière du pardon, a mille grains, tous du volume d’une grosse noisette et disposés comme nos chapelets. Toujours, dans les petits comme dans les grands chapelets, les grains sont enfilés dans un cordonnet ; jamais ils ne sont maintenus par de petits chaînons de laiton. A la place de la croix, il y a un fragment très-allongé appelé mâdneh, minarêt.

Sur chaque grain on prononce « lâ Ilâh ill’ Allah, il n’y a de Dieu que Dieu. Pour le chapelet du pardon, il faut répéter ces mots soixante-dix mille fois. Afin d’atteindre rapidement au complément de ce nombre, on rassemble plusieurs individus ; on les fait asseoir, accroupis en cercle, sur une natte ; un d’entre eux, comme chef de cérémonie, prononce le premier lâ Ilâh ill’ Allah sur le mâdneh. Chaque priant a alors un grain du chapelet entre les doigts, et répète les mots lâ Ilâh ill’ Allah ; puis il prend un autre grain et dit encore ces mêmes paroles, et ainsi de suite ; de sorte que tout le chapelet passe entre les mains de tous, en tournant dans le cercle des priants ; lorsque le mâdneh revient à la main de celui qui l’a tenu le premier, les mille grains ont voyagé et passé dans les mains de tout le cercle, et chaque priant a prononcé mille fois lâ Ilâh ill’ Allah. Ainsi, sept personnes termineront l’affaire en dix tournées, quatorze en cinq tournées, trente-cinq en deux tournées, soixante-dix en une seule tournée. Si le nombre de 70,000 fois est dépassé, tant mieux ; mais jamais il ne faut rester au-dessous de ce chiffre pour que l’effet soit obtenu ; au prix de 70,000 fois, Dieu ne refuse jamais le pardon. C’est un prix fait.

Au Soudan on compte autrement. Chaque priant a un chapelet ordinaire, 99 grains, plus le mâdneh, 100. A ce chapelet est attaché un appendice de dix autres grains glissant à frottement dur sur la corde qui les traverse. Après chaque cent lâ Ilâh ill’ Allah, on fait descendre un des dix grains surnuméraires du côté de l’extrémité flottante de l’appendice. Quand ces dix grains sont descendus, le priant a dit mille fois les paroles pieuses. Selon le nombre des priants réunis, on calcule à l’avance combien de milliers de fois chacun doit répéter lâ Ilâh ill’ Allah.

Le résultat est le pardon inévitable des péchés du mort, et l’âme est rachetée des feux de la géhenne.

(S. P.)

NOTE 46. PAGE 358.

Le défré ou difrei est une plante aquatique qui se rapproche du riz. La graine est blanche, moins alongée que celle du riz, un peu aplatie comme celle du sésame. Elle est de meilleur goût que le riz.

Le korayb a une graine analogue à celle de la moutarde, mais n’en a pas le goût piquant. On la réduit en poudre pour la préparer en nourriture ; la farine n’a pas de matière liante, elle manque de gluten. Voy. les notes du Voyage au Dârfour.

(S. P.)

NOTE 47. PAGE 372.

J’ai eu la vérification directe du fait indiqué dans ce passage, chez le cheykh El-Tounsy même. Il eut comme hôte, pendant deux jours, un pèlerin ouadayen qui a épousé une des filles du sultan Chérif. Le jeune fils du cheykh jouait avec un petit éventail en plumes d’autruche. Il le présenta au Ouadayen en lui disant de s’éventer ; et soudain notre pèlerin leva les deux mains en repoussant l’éventail, et s’agitant pour éviter d’en recevoir la moindre ventilation. « Non ! s’écria-t-il, non, non ! cela est pour le sultan seul. — Mais tu n’es point au Ouadây. — C’est égal ; si on venait à le savoir, on me tuerait à mon retour. — Et qui, d’ici, ira parler de cela au sultan ? — Qui sait ? » Et le malin enfant du cheykh chercha maintes fois à éventer le bon Ouadayen, qui avait l’œil braqué du côté de l’éventail, et se tenait en garde avec une inquiétude étonnante contre le moindre mouvement de son espiègle ennemi. D’après les découvertes faites dans les ruines de l’ancienne Ninive, à Khorsabad, près de Moussoul, le chasse-mouche ou éventail et le parasol sont tenus par des eunuques placés auprès des princes, et jamais ces insignes n’accompagnent d’autres personnages que des rois. Cette circonstance permet de croire que le parasol, le chasse-mouche ou l’éventail étaient des attributs spéciaux aux souverains. Il en est de même au Ouadây.

(P.)

NOTE 48. PAGE 395.

Le kouldjou est un oiseau à dos noir et à ventre blanc, venant au Soudan à l’époque des pluies ; il est gros comme une poule d’Égypte ; bec noir et pieds noirs ; claquant du bec ; dos à reflets rougeâtres.

(S. P.)

NOTE 49. PAGE 396.

Le kirdâouy est, d’après l’explication verbale que j’ai reçue du cheykh, un long couteau assez grossier, maintenu au poignet gauche par un large anneau ou bracelet en cuir. Le kirdâouy est fixé à ce bracelet de manière que le manche soit du côté de la main, et que le couteau soit appliqué sous l’avant-bras ; la pointe alors dépasse de beaucoup le coude. Le couteau est tenu par la main gauche appliquée sur la poignée, et la main droite peut aller trouver facilement cette poignée et dégaîner au moment du besoin. Les Ouadayens ont toujours le kirdâouy attaché et appliqué au bras, dans le moindre voyage, partout où ils ont à craindre ou présument qu’ils auront à craindre. C’est une arme de défense contre les hommes et contre les animaux sauvages.

Le couteau qui se porte au-dessus du coude s’attache la pointe en bas, avec une cordelle en cuir rouge fixée au fourreau, et n’a guère que six à huit pouces de long. Bien entendu, ces couteaux-poignards sont à lame non fermante.

Les Fôriens portent aussi au poignet une espèce de kirdâouy, mais dont la lame n’est pas plus longue que l’avant-bras.

Le manche des kirdâouy est en bois dur, assez souvent en ébène. La partie du fer qui traverse la longueur du manche en dépasse l’extrémité libre et est recourbée, ce qui la fixe solidement au manche. Parfois ce manche n’est ni en bois ordinaire dur, ni en ébène, mais en courroies fines de cuir rouge ; on entoure la partie du fer qui forme la poignée de quelques chiffons ou de morceaux de cuir, et par-dessus on roule d’abord des courroies rouges ; ensuite on tisse l’enveloppe extérieure avec de très-fines lanières de cuir. Voy. fig. 8.

La lame du kirdâouy a assez souvent une saillie ou crête sur le milieu, à égale distance des deux tranchants.

Le fourreau est en cuir rouge. Il porte, vers le manche du couteau, l’anneau ou bracelet de cuir qui maintient l’arme au poignet. Ce bracelet a de deux doigts à deux pouces de largeur, et est solidement cousu au fourreau. Celui-ci est percé par son extrémité la plus mince, de manière à laisser sortir au moins un pouce de la lame. Cette disposition est constante ; car l’individu peut être surpris par une circonstance particulière et subite, ou bien il ne veut porter qu’un léger coup de pointe, et dans ces cas, ou il n’a pas le temps de dégaîner, ou il ne veut pas dégaîner, et il frappe de la pointe qui saille du fourreau.

Les individus de distinction se font des fourreaux, pour leurs kirdâouy, en peau de crocodile et d’une blancheur remarquable.

(S. P.)

NOTE 50. PAGE 409.

L’histoire que je viens de raconter me rappelle une aventure arrivée à Ahmed, fils de Toûloûn, sultan d’Égypte. Toûloûn un jour envoya Ahmed chercher quelque chose dans l’intérieur de son palais, et Ahmed surprit une concubine de son père avec un esclave. La concubine se crut alors perdue ; elle sentit bien qu’elle allait être dénoncée à Toûloûn. Elle ne dit mot à Ahmed, et dissimula son trouble et son inquiétude. Elle attendit que le sultan rentrât dans l’intérieur du palais ; alors, les yeux en larmes, elle alla se présenter au prince. Toûloûn la voyant tout éplorée, se sentit ému, car il l’aimait. « Que t’est-il arrivé ? lui dit-il. — Prince, répondit-elle d’un air malicieusement innocent, peut- il te convenir que ton fils cherche à me séduire ? Si je n’avais usé d’adresse avec lui, si je ne lui avais donné rendez-vous pour un autre moment, il allait tout à l’heure me soumettre à son caprice, ou me tuer. »

Toûloûn, étonné et furieux, résolut immédiatement de faire périr son fils ; cependant l’amour paternel se révoltait à l’idée d’un pareil spectacle. Toûloûn écrivit à un de ses intendants : « Aussitôt que tu recevras cette lettre, tranche la tête à celui qui en est porteur, et cela sans demander aucune explication. Salut. » Le prince plie la lettre, appelle son fils et lui dit : « Va porter cette lettre à un tel. Qu’il exécute l’ordre qu’elle contient ; puis reviens à la hâte. »

Ahmed se met en devoir d’obéir et se fait seller un cheval. L’esclave qui avait été surpris en délit, voulant en apparence être agréable à Ahmed, et espérant en même temps faire accroître encore la colère et l’indignation de Toûloûn, qui verrait la négligence de son fils à exécuter des ordres pressants, s’approche du jeune prince et lui dit : « Où va mon maître ? — Mon père m’envoie porter un ordre à un tel. — Mon maître voudrait-il me faire l’honneur de me charger de cette commission et de le dispenser de cette fatigue ? Vous pouvez compter sur mon zèle et mon exactitude. » Ahmed accepte, remet la lettre à l’esclave et reste au palais.

Le lendemain, se présente à Toûloûn un envoyé de la part de l’intendant, et ayant à la main une musette ou petit sac et une lettre ainsi conçue : « Après vous avoir baisé les mains, je vous annonce que j’ai exécuté vos ordres. Je vous expédie la tête de celui que vous m’avez ordonné de mettre à mort. Je vous l’envoie par le porteur de ce billet. » Toûloûn examine la tête et reconnaît une tête d’esclave. Il appelle son fils Ahmed. Celui-ci arrive. « Qu’as-tu fait, lui dit le sultan, de la lettre que je t’ai chargé de porter à mon intendant ? — Je l’ai confiée à l’esclave un tel, qui me l’a demandée, et m’a juré par ta vie de la remettre à l’adresse indiquée. — Qu’y a-t-il donc eu entre toi et cet esclave ? » Ahmed se tut. « Dis-moi la vérité, » repartit vivement Toûloûn. Alors Ahmed déclara qu’il avait surpris cet esclave avec une concubine, et il la nomma. « J’ai gardé le silence, ajouta-t-il, dans la crainte d’être cause de leur perte à tous deux. »

Toûloûn examina et vérifia le fait, reconnut l’innocence de son fils, et condamna à mort sa concubine.

Miséricorde de Dieu sur Ibn-Aroûs le Tunisien, qui a dit ces deux vers !

« Mon cher, tu m’as dit : « Va me chercher du hâk ; » et pour ton argent, je t’en ai apporté.

« Qui fait le bien, trouve le bien ; et qui fait le mal, se perd. »

(Ces vers ne sont pas construits, en arabe, sur un mètre prosodique régulier, mais sur un mètre vulgaire. Ils doivent être lus dans l’arabe selon la prononciation populaire, c’est-à-dire sans les voyelles finales des mots. Quant au mot hâk, il n’a pas de sens. Celui qui l’a prononcé l’a dit au hasard, n’ayant pour but que d’envoyer chercher au marché un objet imaginaire.) Voici l’aventure qui a donné lieu à la composition de ces deux vers.

Le cheykh Ibn-Aroûs ou Ahmed-Ibn-Aroûs était encore enfant quand son père mourut. La mère d’Ahmed se remaria. Le nouveau mari prit en aversion Ibn-Aroûs comme fils d’un autre lit. Notre homme un jour rentra à la maison avec des fruits. Il voulait les manger seul. Arrive subitement Ibn-Aroûs. Le beau-père, déconcerté, cherche un prétexte pour éloigner l’enfant et se régaler à l’aise. « Ahmed, dit-il à Ibn-Aroûs, prends-moi ce dânek[252] et va chez l’attâr (épicier-droguiste, ou à peu près) m’acheter de ce qu’on appelle du hâk. »

L’enfant acceptant l’indication comme vraie, prend le dânek et va chez tous les attâr, demandant partout : « Avez-vous du hâk ? » Et de partout on lui répond : « Non. » Il passe par hasard près de jeunes enfants qui avaient un gros scorpion attaché avec un fil et leur servant de jouet. Et les enfants répétaient : « hâk, hâk, » c’est-à-dire : à toi ! prends ! Alors, Ibn-Aroûs leur dit : « Est-ce qu’on appelle cette bête-là hâk ? — Certainement. — Eh bien ! prenez donc ce dânek, et donnez-moi votre hâk. Depuis une heure j’en cherche de tous côtés et je n’en trouve pas. » On accepte l’offre. Ahmed donne son dânek et emporte le scorpion. L’enfant ignorait que la piqûre en est parfois mortelle ; mais heureusement Dieu le préserva de malheur. Ahmed regagna la maison. « M’apportes-tu du hâk ? lui demanda le beau-père. — Oui. — Où est-il ? — Le voici. — Voyons ! donne-le-moi. » Notre homme tend la main, et l’enfant lui remet le scorpion. Le beau-père en fut si vivement piqué qu’il en mourut. Ce fut alors qu’Ibn-Aroûs rima les deux vers que j’ai cités.

De pareils exemples il y a à conclure la vérité de cette parole de Dieu : « La méchanceté revient toujours sur celui qui la fait ; qui fait le mal, reçoit la récompense du mal. » Le Prophète a dit aussi : « L’homme recueille selon ses œuvres : le bien pour le bien, le mal pour le mal. » De là cette maxime : « Qui creuse un fossé pour perdre son frère, y sera précipité par la main de Dieu. »

L’aventure suivante offre encore le même sens moral. Un roi avait deux favoris pour convives habituels ; mais l’un d’eux était jaloux de la considération dont le roi honorait son collègue, d’ailleurs plus récent dans l’amitié du prince. Le piquant de la conversation du nouveau courtisan, sa vivacité d’esprit avait séduit le roi et captivé son amitié. L’ancien favori imagina, pour perdre son compagnon, de lui préparer un mets assez recherché alors, mais dans lequel on mit exprès beaucoup d’ail.

Le jaloux invite son émule à dîner, et fait servir le plat à l’ail. L’invité, excité par l’apparence et aussi par le haut goût du mets, en mange abondamment, à pleine satiété ; puis, son collègue lui dit : « Maintenant, garde-toi bien d’approcher du roi tant que ton haleine conservera une odeur d’ail ; le prince ne peut la supporter ; et si d’aventure il t’appelait, aie bien soin de ne pas lui laisser sentir l’odeur d’ail : ce serait assez peut-être pour qu’il te prît en haine. » Le conseil fut reçu comme sincère. L’invité se retira chez lui, et son rival alla chez le roi. « Prince, lui dit-il, j’ai une communication à vous faire. — Voyons ! laquelle ? — Vous accordez votre bienveillance à des gens qui ne la méritent pas ; vous admettez à vos côtés des gens qui ne devraient pas vous approcher de si près. — Qui veux-tu désigner par là ? — Notre commensal ordinaire. Il prétend que vous avez mauvaise haleine, et qu’il ne s’assied jamais à votre table qu’avec une incroyable répugnance, dégoûté qu’il est de l’odeur repoussante qui vous sort de la bouche. Si vous doutez de la vérité de ce que je vous dis, tenez ! envoyez-le chercher sur-le-champ ; faites-le approcher très-près de vous ; feignez que vous ayez quelque chose de secret à lui confier, et vous verrez de quelle manière il détournera la tête. »

Le roi, furieux, fit appeler le favori absent, qui d’ailleurs ne se doutait nullement des manœuvres hostiles de son collègue. Le favori, malgré son odeur d’ail, se vit obligé d’obéir. Le roi l’accueillit avec affabilité, comme d’ordinaire, le reçut d’un air souriant et l’invita à s’approcher ; mais notre homme tremblait de laisser sentir en lui l’odeur d’ail, et il détournait sans cesse la face. Le roi, alors persuadé de la vérité de la dénonciation qui lui avait été faite, dit au dernier venu : « Voyons, passe la nuit au palais ; j’ai besoin de toi pour une affaire importante. Lorsque je t’appellerai, tu entreras ici par telle porte secrète. »

L’autre courtisan, vizir de malheur, était présent, et ces dernières paroles accrurent encore sa jalousie. « Quoi ! se dit-il, j’ai dénoncé mon rival pour l’éloigner d’ici, et voilà que j’ai seulement réussi à le rapprocher encore plus intimement du roi. » Il attendit que son collègue sortit, et il alla lui dire : « Je serais bien aise de passer ici la nuit avec toi. — Très-volontiers ; comme il te plaira. » Et ils allèrent ensemble à l’appartement qu’avait désigné le roi. Cet appartement était assez éloigné de celui où restait Sa Majesté. Dans l’espace intermédiaire, on creusa immédiatement, et par ordre du prince, une grande fosse sur laquelle on arrangea ensuite un faux sol mince et fragile ; tout près de là furent apostés des esclaves, avec ordre d’épier le moment où ils entendraient tomber quelqu’un dans la fosse, afin de se hâter alors de la combler de terre.

Les deux courtisans passèrent une partie de la nuit à causer ; puis notre jaloux fit semblant d’avoir envie de dormir ; il bâilla plusieurs fois ; son collègue fut, par contagion, pris de la même envie, et céda au sommeil. Son compagnon se tint éveillé. « Bonne occasion ! se dit- il ; il ne faut pas la perdre. Je vais rester ainsi jusqu’à ce que le roi appelle ; j’irai à lui, et je lui montrerai que mon rival ne met ni attention ni souci à exécuter les ordres de son maître. « Vous lui avez recommandé, dirai-je au prince, de rester éveillé jusqu’à ce que vous l’appelassiez ; il n’a pas tenu compte de votre recommandation ; il s’est endormi. Dès que j’ai entendu votre ordre, j’ai cru devoir accourir. Le roi, mécontent, chassera cet homme qui me fait ombrage, et l’éloignera du palais pour toujours. »

Notre jaloux veille. Sur le dernier tiers de la nuit, il entend la voix du roi qui appelle. Le courtisan s’empresse de se lever, d’aller répondre. Et l’autre dormait profondément ; il n’entendit rien, ne s’aperçut de rien. Le traître ouvre la porte secrète, et d’un pas empressé marche dans les ténèbres. Il tombe dans la fosse, et en un clin d’œil les esclaves l’ont comblée de terre. Il meurt étouffé.

Au matin, le courtisan endormi s’éveille. Il se voit seul. « Le roi t’a appelé pendant la nuit, lui dit-on, mais tu ne l’as pas entendu ; tu dormais. » Le courtisan s’habille, se parfume, et se présente au roi. Le roi, étonné de le revoir, appelle les esclaves. « Comment, leur dit-il, avez-vous donc accompli mes ordres d’hier ? — Nous les avons suivis avec la plus scrupuleuse exactitude. Nous avons enseveli, étouffé sous la terre celui qui est tombé dans la fosse. » Alors le roi s’adresse au courtisan : « Où donc est ton ami ? — Prince, que Dieu vous conserve ! mon ami était avec moi hier soir. Nous avons causé très-longtemps ; le sommeil nous a gagnés ; il s’est endormi le premier ; je me suis endormi peu après ; j’ignore ce qui lui est ensuite arrivé. A mon réveil, mon ami n’était plus avec moi. »

Le roi, stupéfait, ordonne de nouveau de creuser la fosse, et on y trouve le courtisan mort. Alors le roi dit à l’autre : « Qu’y avait-il donc entre vous deux ? — Rien, que je sache. Nous étions bons amis, je le crois. Seulement, hier il m’a invité à manger avec lui, et il nous fit servir un excellent plat, mais fortement assaisonné d’ail ; j’en ai beaucoup mangé. Après le repas, mon ami m’a conseillé d’éviter, ayant à la bouche l’odeur d’ail, de m’approcher trop près de vous, parce que cette odeur vous déplaît et vous répugne. Peu après que je suis sorti de chez mon ami, vous m’avez appelé ; j’ai dû obéir ; je suis venu. Mais quand vous m’avez fait approcher de vous, j’ai eu peur que vous ne sentissiez en moi l’odeur d’ail, et je me suis tenu constamment la face détournée de vous. Voilà tout ce qui s’est passé ; je ne sais rien de plus. »

Le roi reconnut là un récit sincère, et comprit que la jalousie avait amené la perte de l’autre convive. Ensuite le roi raconta tout ce qui s’était passé la veille. « C’est pour toi, dit-il à son courtisan, que j’avais fait creuser la fosse ; mais tu étais innocent, et pour cela tu l’as évitée. Lui, conduit par des intentions criminelles, est tombé dans le précipice. »

Honte à la jalousie ! Notre saint Prophète a dit : « La jalousie mange et dévore le fruit des bonnes œuvres, comme le feu mange et dévore le bois. » Et un poëte a rimé ces deux vers :

« Dis à l’homme jaloux de mon bien-être : « Sais-tu bien à qui tu sembles reprocher cette aisance ?

« C’est Dieu, ce sont ses décrets souverains que tu parais blâmer. Il t’est donc bien pénible de voir ce qu’il m’a donné ! »

(S.)

NOTE 51. PAGE 414.

La contenance de la jeune fille durant la scène tragique dont nous parlons, n’a rien d’extraordinaire au Ouadây. Si son nouveau prétendant eût bougé sous le couteau, s’il eût témoigné la moindre peur, il était répudié par la fille. Les Ouadayennes ne veulent pas d’amants ou de maris poltrons ; elles ne veulent pas se mettre sous la protection d’un homme incapable de faire face au danger, à la douleur, à la mort, et par conséquent incapable de protéger, de défendre la femme qu’il prendrait.

(S. P.)

NOTE 52. PAGE 415.

Allusion comique au grand Alexandre des Arabes, surnommé le Bicorne. Il fut prophète, et contemporain d’Abraham. Voy. notes du Voyage au Dârfour.

(P.)

NOTE 53. PAGE 420.

Le châyeh, nom qui me paraît singulièrement rapproché du mot saie, sayon, sagum, σάγος, vêtement de guerre des Perses, des Romains et des Gaulois, est une sorte de couverture piquée, fourrée de coton comme une courte-pointe, et dont s’affublent, en guerre, les cavaliers fôriens.

Les couvertures des chevaux sont de même facture, et représentent exactement la forme des grands caparaçons des anciens chevaliers. Ces caparaçons descendaient presque jusqu’à terre, et ne laissaient guère que la tête du coursier à découvert ; parfois même ils le couvraient tout entier. Au Soudan, et surtout au Dârfour, les caparaçons vont jusqu’à mi-jambe.

(P.)

NOTE 54. PAGE 428.

Yâ ouendai a ici le sens de provocation ; le texte de ce passage l’explique par Bism Illah, qui signifie au nom de Dieu, mais qui est une forme d’appel, d’incitamentum, et qui se traduirait, selon l’intention, non selon les mots, par : « Avance ! »

Ouendai, en fôrien, est un terme d’injure employé très-fréquemment ; il veut dire proprement, émule, rival, égal, et répond au vieux mot compaing (compagnon), mais toujours avec le sens de : qui a pris pour femme la répudiée d’un autre. Dans la circonstance dont l’auteur parle ici, le disgracié compare la place qu’il a perdue à une femme qu’il aurait quittée ou qu’il aurait répudiée.

Voici comment le cheykh El-Tounsy indique, par un commentaire placé dans le texte, les usages du mot ouendai, égal, semblable. « Dans le cas actuel, on veut dire : « Toi qui es mon semblable, mon égal, mon collègue. » Le mot ouendai, dans le sens primitif, s’applique à l’un et l’autre de deux individus qui ont épousé les deux sœurs ; alors chacun est le ouendai de l’autre, semblable et égal à lui par sa femme.

« Ensuite, par extension, celui qui a été porté aux fonctions qu’avait un autre, est alors son ouendai. On donne encore ce nom à celui qui, ayant demandé une femme en mariage, a d’abord été bien accueilli par le père et la mère de cette femme, puis a été supplanté par un autre qui l’a demandée après lui, obtenue et épousée, puis enfin, un jour de bataille, est venu provoquer le rival préféré à se jeter avec lui dans la mêlée. Enfin, on applique encore le nom de ouendai à celui qui, ayant répudié une femme, s’en est ensuite repenti, a voulu reprendre sa femme, et l’a vue alors convoler à d’autres noces. »

(S. P.)

NOTE 55. PAGE 429.

Depuis la Haute-Égypte jusqu’au Sennâr et au Soudan, au moins dans le Soudan oriental, c’est-à-dire dans la moitié est du Soudan, farkhah, employé dans ce passage pour dire la belle, en parlant de lances, signifie jeune fille, jeune esclave, une belle. Presque dans toute la moyenne et la basse Égypte, farkhah veut dire poule, poulette. Dans ce dernier sens, au Soudan, on emploie le mot dedjâdjeh, employé aussi dans cette signification en Syrie, etc. En Égypte, djârieh signifie femme ou fille esclave, qu’elle serve ou non comme concubine à son propriétaire.

— Les vélites romains, sortes de voltigeurs irréguliers, avaient pour armes un arc, une fronde et sept javelots (tela). Les hastaires avaient primitivement de longues lances (hastæ). Les cavaliers eurent aussi, dans un temps, deux javelines (pila). Les hastes ou longues piques, hastæ, sont les analogues des farkhah du Dârfour. On sait que Pline composa un traité sur la manière de se servir de la javeline à cheval : De jaculatione equestri.

NOTE 56. PAGE 430.

Les Himiarites, peuple d’origine arabe de la souche de Saba, dans l’Yémen, sont les Homérites, Homeritæ des Latins. Zoû-Yézen, un des rois de Himiar ou des Himiarites, vivait environ un siècle avant l’islamisme. Son fils Seyf vit Abd-el-Mouttaleb, aïeul de Mahomet. Abd- el-Mouttaleb prolongea ses jours, dit-on, au delà de cent ans.

(P.)

NOTE 57. PAGE 458.

Dououei_n_, prononcez l’n par un son nasal sourd. Les hommes de dououei_n_, signifie les Fôriens. Ce nom leur est donné par les Arabes du Dârfour, parce que les Fôriens, pour appeler quelqu’un, disent : yâ dououei. L’n finale de dououein est ajoutée par les Arabes.

(S. P.)

Gens de dououei ou de dououei_n_ rappelle, pour la forme, l’ancienne appellation : les gens d’oc, les gens de la langue d’oc.

(P.)

NOTE 58. PAGE 458.

Voici la transcription de ces vers et des vers qui les précèdent. Ceux qui sont à l’éloge du sultan sont entièrement arabes, mais selon le langage corrompu et la prononciation vicieuse des Arabes des contrées dont il est question ici.

Marag (marac, par le câf guttural) ; oua cheddô lô (chaddoû laho) àla men oummou horrah, — mouhhagguel (le g est pour djim) min el- arbaàh oua-l-khâmseh ghourrah. — Youguellil fy-l-matammeh (ce mot, de forme arabe, signifie camp) yemsik yégourrah (yédjourrou-hou) ; — oummân (pour oummahât) en-nâs khadam oummoû (pour oumm-hou) ouaheîd-hâ (diminutif de ouâhed) horrah.

Les vers à l’éloge de Kourra sont en fôrien mêlé de quelques mots arabes : — Marag cheddo-lô àla tôto — oua-l-kirtim (trompettes) békâ (pleurent, crient) em-maûgàouy korak-lo (devant lui ; lo est pour laho). — Kôrko (criez) nebbézôh (nebbezoû-hou, vantez-le) — nâs dououei_n_ djôlô (sont venus en foule) — Kourra bilâ (sans) sîya (mal, injustice) — El-Khalki (la syllabe ki doit être écrite par un câf guttural) khâfoh (pour khâfoû-hou).

(S. P.)

NOTE 59. PAGE 459.

Ces poëtes rappellent les aèdes, ἀοιδοί, ou chanteurs que les chefs guerriers des anciens Hellènes avaient à leur service, et qui les suivaient aux batailles. Souvent même les aèdes combattaient aussi. Poëtes de nature, inspirés par l’heure, échauffés par la mêlée, nourris d’anciennes légendes, ils improvisaient au milieu de leurs frères d’armes qu’ils animaient et enthousiasmaient. Ils furent les pères des vieux bardes et des scaldes.

(P.)

NOTE 60. PAGE 462.

Le faguyh Mouça avait la prétention de donner pour vers des phrases arabes en apparence cadencées ; elles étaient farcies de fautes de grammaire et d’orthographe, et étaient même sans rimes. Voici de ces espèces de vers, à l’éloge des femmes :

Sadrik satyhan kenno (kéennaho) lôhan djeiiéroh

Sâdâ faguyha-l-nâci kân kettâbâ

Ehlik izâzan yehfazoû es-soultân

Chartik bacar ouâlâ rouboù Corân.

« Ta poitrine est (lisse comme) une surface bien polie ; il semble que ce soit une planchette (à écrire) luisante, enduite de chaux,

« Et trouvée par un faguyh qui ensuite y a tracé des caractères[253].

« Tes parents sont haut placés ; ils veillent à la personne du sultan.

« (Veux-tu accepter de moi) pour douaire des bœufs, ou bien le quart du Coran ? »

(S.)

D’après l’explication que m’a donnée le cheykh El-Tounsy, le sens réel de ces vers est différent de celui qu’ils présentent au premier aspect. Le prétendu poëte veut dire :

« Ta poitrine est douce comme une surface bien polie ; elle est large et parée de kharaz, et elle charme les regards comme une jolie planche bien lisse que moi faguyh j’aurais ornée de lettres !! Veux-tu pour prix de ta main, pour douaire, que je te donne un nombre de bœufs, ou bien que je lise le quart du Coran ? »

Cette dernière proposition en rappelle une semblable dont l’accomplissement fut consacré jadis par Mahomet lui-même. — Une jeune femme vint s’offrir au Prophète arabe pour qu’il l’épousât. Le Prophète refusa et dit à ses disciples : « Qui de vous veut se marier avec cette femme ? — Moi, répondit l’un d’eux. — Quel douaire lui donnes-tu ? — Je n’ai rien, reprit le disciple. — Pas même un anneau de fer ? — Non, pas même un anneau de fer ? — Eh bien ! récite à titre de douaire la sourat ou chapitre de la Vache. » (C’est le chapitre II du Coran.) Le disciple récita la sourat indiquée, et le mariage fut conclu.

(P.)

NOTE 61. PAGE 465.

Cette note est la fin d’un chapitre ; mais cette fin ne se trouve plus en place convenable, à cause des transpositions que j’ai cru devoir faire dans l’original. C’est pour cela que ce passage est renvoyé aux notes.

« Nous terminons ici ce chapitre, dit le texte. Ce que j’ai indiqué, relativement au but que je voulais atteindre, me semble assez explicite pour faire comprendre les habitudes militaires des contrées dont j’ai parlé. Je passe à ce qui regarde les cérémonies du mariage, et je décrirai ce qu’elles ont d’intéressant et de curieux. Je dirai les fêtes qui les accompagnent, les jeux, les repas, les danses, les zikr et leurs formes. Et Dieu est le secours des hommes, leur aide pour le succès de ce qu’ils se proposent. »

(S.)

Le zikr, dont nous avons déjà parlé dans les notes du Voyage au Dârfour, est une cérémonie dans laquelle plusieurs personnes réunies récitent en forme de psalmodie, à intervalles variés, les différents noms et attributs de Dieu. C’est un genre de prière accompagné de mouvements perpétuels, de salutations et de balancements singuliers dont l’effet est de porter à l’extase ou à l’émotion religieuse les priants excités déjà par les cris sourds et pectoraux au moyen desquels ils pensent devoir invoquer les bénédictions de Dieu. Parfois plusieurs priants tombent étourdis et frappés d’une sorte de congestion cérébrale. Ces cérémonies ont quelque chose de sauvage, de pénible à voir, parfois aussi quelque chose de bouffon, et toujours beaucoup de ridicule.

Les zikr ne sont pas d’ailleurs considérés par la majorité des ulémas comme œuvres de grande utilité. Je n’ai jamais vu d’uléma se mêler personnellement et comme acteur dans un zikr. Jamais non plus on ne voit un uléma se soumettre au daûceh. Dans le daûceh, un certain nombre d’hommes se couchent à plat ventre par terre, à la file les uns des autres, bien rangés en ligne, bien serrés côte à côte, et un cheykh, à cheval, passe au pas sur eux tous. Il y a toujours quelques pieux patients qui ont de la peine à se relever, ou qui ne peuvent plus se relever ; mais on dit alors que c’est la grâce de Dieu, une sainte extase qui les pénètre, les absorbe, les agite ou les stupéfie. Gardez- vous bien de dire que l’extase prétendue est dans une côte cassée, une violente contusion, etc., vous auriez tort. La puissance du saint à la fête duquel s’opère cette cérémonie empêche que jamais malheur arrive, et il n’en arrive jamais, ce qui est, disent les musulmans, une preuve de la divinité et de la supériorité de leur religion. Ce sont des miracles que tous les ans, à jour et heure fixe, Dieu fait et doit faire pour démontrer, au moins quelques fois l’an, la vérité de l’islamisme. Tous les ulémas vous répètent cela avec l’air le plus pénétré du monde ; mais dites-leur, et je le leur ai dit vingt fois, de se mettre sous la patte du cheval officiant dans cette sainte cérémonie, pas un n’en veut entendre parler ; ils craignent pour leurs côtes. Quant aux patients qui restent à terre, on les enlève vite, et il n’en est plus question. Voy. Mœurs et coutumes des Égyptiens modernes, de M. Lane, en anglais.

(P.)

NOTE 62. PAGE 492.

Le para, comme nous l’avons déjà dit à la note 41, est appelé en langage vulgaire nouss, c’est-à-dire demi. Cette dénomination se rapporte à l’invention d’une petite monnaie qui pesait primitivement une demi-drachme d’argent, et qui fut frappée pour la première fois par Mouéiïed, sultan d’Égypte ; et de là, par altération du nom de ce prince, on appela cette monnaie méydy. On continua à la frapper ; mais peu à peu elle perdit ou on lui fit perdre de son poids, et sa valeur se réduisit à presque rien ; en sorte qu’il n’en est pour ainsi dire plus resté que le nom et une sorte de vieille monnaie, mince comme une pelure d’oignon, de la valeur d’un para.

(S. P.)

NOTE 63. PAGE 497.

Damyreh est le nom de deux petits villages dans la province du Gharbyeh ; l’une est le petit Damyreh, l’autre le grand Damyreh. Le cheykh connu sous le nom de Damiry est l’auteur d’un ouvrage de zoologie.

(P.)

NOTE 64. PAGE 509.

Le seau de son puits se déchira. Cette expression figurée repose sur la manière dont on fait les seaux au Soudan et en Égypte. Chaque seau est un morceau de cuir solide, carré long, dont les deux bouts et un des deux bords sont cousus. Un bâton attaché en travers sur l’ouverture sert à saisir le seau.

(P.)

NOTE 65. PAGE 515.

Les quelques lignes renfermées entre deux parenthèses sont une note que j’ai reçue verbalement du cheykh El-Tounsy. Elle m’explique pourquoi je n’ai pas trouvé dans les cartes géographiques que j’avais à ma disposition le nom des Toubou-Turkmân. Ils ne se sont jamais ou presque jamais présentés aux voyageurs. — Le désir de prendre leur talion sur Ahmed fut la cause occasionnelle qui les amena sur le passage de la caravane.

(P.)

NOTE 66. PAGE 522.

Les saàdyeh et les rifâyeh sont deux corporations qui existent encore actuellement en Égypte. Ce sont des sortes de psylles se donnant comme sorciers et magiciens, maniant impunément serpents, vipères, scorpions, avalant vifs ces reptiles et insectes, avalant aussi des clous, du verre, etc., le tout par la grâce et protection du chef dont ils sont les adeptes dévoués et confiants, les uns consacrés au cheykh Saàd-ed- Dyn, leur patron, les autres au cheykh Rifâah, aussi patron. Au Caire, on a plus de confiance dans les saàdyeh ; à leurs cérémonies religieuses, ils battent d’un petit tambourin qui a la forme du daraboukkah.

Les tchaouîch et les dalatlyeh précédaient les princes en public, et battaient alors de petits tambourins comme on en voit encore en Égypte dans presque toutes les fêtes et réjouissances publiques et particulières. L’usage de battre du tambourin devant les princes fut aboli en Égypte par Mohammed-Aly-Pacha, lors de la création du nizâm ou des troupes régulières.

(S. P.)

NOTE 67. PAGE 524.

Il y a une vingtaine d’années, les milâyeh (voy. notes du Voyage au Dârfour) étaient importés de Basrah en Égypte, sous le nom de milâyeh du Hedjâz. Ceux qu’on fabrique maintenant en Égypte, à Bacyoûn, sont de qualité bien supérieure, et se vendent de 60 à 70 piastres. Ceux de Basrah ne valent que 30 à 40 piastres.

(S. P.)

NOTE 68. PAGE 534.

Les keloûd sont des peaux de chèvres ou de moutons, tannées et teintes en rouge. Nous avons vu ailleurs comment, au moyen d’une substance végétale, se préparent ces cuirs colorés. Ils servent au Dârfour, au Ouadây, etc., à faire surtout des houroûz, étuis cylindriques, ou bien enveloppes plates triangulaires, bien fermés et cousus, dans lesquels sont placés des talismans préservatifs, c’est-à-dire des bouts de papier sur lesquels on a écrit des paroles du Coran.

Les houroûz se portent, sur la chair, jusqu’au nombre de sept ou huit, au-dessus du coude droit et au col ; ils servent de talismans et de parure pour les jeunes gens surtout. Le jeune homme qui en a sept ou huit au bras droit, plus un couteau dans sa gaîne en cuir rouge au- dessus du coude gauche, relève avec fierté et d’un air résolu les larges manches de sa blouse. Le cheykh El-Tounsy, l’auteur de ce Voyage, portait toujours huit houroûz à droite et un couteau à gauche, et, à ce qu’il m’a dit, il était, en raison de cela et de sa personne avenante, parfaitement bien venu auprès du beau sexe.

Les houroûz s’attachent au bras par de jolies cordelles faites de minces lanières de keloûd.

Le keloûd se colore en noir en mettant un peu de terre sur la surface rouge, et en la frottant alors quelques instants sur un fer de lance ou une simple tige de fer. Par le frottement seul, sans mettre de terre, la couleur rouge passe également au noir, mais beaucoup plus lentement. Le keloûd noirci sert principalement à fermer les deux extrémités des houroûz cylindriques.

Ce sont des keloûd rouges qu’enleva en grand nombre la princesse touboue, et il fallait consentir à les lui donner sans la moindre opposition ; car tous les Toubou, sans exception, sont d’une exigence égale à leur vigueur, à leur audace, à leur opiniâtreté. Ils sont d’une légèreté et d’une vitesse extraordinaire. Leur habileté à manier le chameau à la course, à sauter dessus, même quand l’animal est au galop, a quelque chose de merveilleux.

(S. P.)

NOTE 69. PAGE 546.

Il y a plusieurs années, les pèlerins du Maghreb, au nombre de plus de dix mille par an, allaient en pèlerinage par le désert. Aujourd’hui le nombre est extrêmement diminué, et même, depuis deux ans (1844 et 1845), on n’a presque pas vu, au Caire, de pèlerin des régences de Tripoli et de Tunis. Ceux des autres États barbaresques ou des Arabes voisins de ces États, se rendent tous en Égypte par mer, pour aller de là à la Mekke. Cette habitude s’est établie depuis le règne de Soleymân, sultan du Maroc et prédécesseur du sultan actuel Abd-er-Rahman.

J’ajouterai à ces quelques mots reçus oralement du cheykh El-Tounsy, quelques renseignements qu’il m’a donnés, aussi de vive voix, sur le sultan Soleymân et sur son prédécesseur.

Le sultan Mohammed, qui régnait au Maroc il y a une soixantaine d’années au moins, laissa le trône à son fils Yézyd. Mohammed consacra des sommes immenses au rachat des prisonniers musulmans enlevés par les Maltais sur les différents points du rivage nord de l’Afrique, car avant que les Maltais fussent soumis à la France, puis à l’Angleterre, ils faisaient souvent de ces captures, et à quelques conditions que ce fût, il était impossible aux gouverneurs ou pachas moghrébins de délivrer les prisonniers. A force de manœuvres parlementaires, de supplications, de discussions, de propositions, de dépenses, le sultan Mohammed réussit à en obtenir le rachat.

Yézyd fut à peine maître du pouvoir impérial au Maroc, qu’il leva des troupes, passa en Espagne, et, par la force des armes, s’avança assez loin dans la péninsule. Vainqueur des Espagnols en plusieurs rencontres, il les tenait en échec, menaçait presque d’une conquête définitive le midi de l’Espagne, lorsque, faisant sa prière, il fut assassiné par un musulman, qui le frappa d’un coup de lance. L’armée marocaine, privée de son chef, repassa en Afrique.

Les fils des sultans précédents, voyant le trône vacant, prétendirent tous, chacun pour soi, au pouvoir souverain. Les désordres, l’inquiétude, les menaces de guerre civile s’annoncèrent de toutes parts. La population du Maroc, afin de prévenir les conséquences désastreuses d’un bouleversement général, déclara qu’elle n’accepterait pour sultan que celui des princes prétendants qui n’aspirait point au sultanat. On voulait indiquer par là Soleymân, qui était en grand renom de piété et de science religieuse. On lui offrit la souveraineté ; il la refusa.

Peu après, des habitants des campagnes se rassemblèrent et allèrent lui présenter un placet au moment où il terminait une leçon à la mosquée de Karaouyn, à Fâs (Fez) ; car déjà, depuis longtemps, Soleymân faisait un cours de jurisprudence et expliquait le Coran ; même après son élévation au sultanat, il continua cet enseignement pendant quelques années. Le placet remis à Soleymân contenait les questions suivantes :

« Que penses-tu de gens qui, voyant leur chef mort, disent presque tous : « Je veux être roi ; c’est moi qui gouvernerai ? » Si tant de prétentions rivales s’agitent et se heurtent ainsi pendant quelque temps, la guerre civile va s’allumer et l’État est perdu. Parmi ces gens il est un homme de piété, de sagesse, de simplicité, de modération, de caractère, de science ; si celui-là est roi, toutes les discusions et les rivalités se taisent, les discordes intestines sont prévenues, l’État est sauvé. Eh bien ! cet homme, le pays l’appelle au trône ; on le demande pour souverain, et il refuse. D’après la loi, est-il permis de forcer la volonté de cet homme, de l’obliger à accepter la souveraineté ? Est-ce permis, oui ou non ? Et si les sollicitations, les prières ne peuvent fléchir sa volonté, s’il résiste à tout, même à la violence, est-il permis, d’après la loi, de le tuer ? Est-ce permis, oui ou non ? Réponds-nous. »

Soleymân lit le placet, et, ignorant ou feignant d’ignorer à quel dénoûment marchait cette affaire, il répond de suite, avec calme et gravité : « Cet homme, il faut le forcer. — Et s’il refuse ? — Il faut le tuer. — Écris-nous cette réponse au-dessous de notre consultation et mets-y ton cachet. » Soleymân écrit, appose son cachet, et rend la pièce à celui qui la lui avait présentée. L’homme la prend, la plie, la glisse dans son sein sous son vêtement, et portant la main sur le bras de Soleymân, qu’il attire légèrement à lui : « Fais-nous le plaisir de venir avec nous, dit-il au prince ; suis-nous. — Où me conduisez-vous ? — Au trône. — Au trône ! Je ne puis pas accepter cet honneur. — Comment ! — Je suis ici consacré tout entier à l’étude, à la science ; ces occupations me plaisent, me rendent heureux... — Mais... — Je ne conviens pas au trône. — Laisse ces détours inutiles. De deux choses l’une : ou sultan, ou tué ; choisis. Toi-même tu as prononcé le jugement. » Et on entoure Soleymân, on l’emmène et on le proclame sultan.

A peine est-il au pouvoir, que toutes les rivalités et les prétentions disparaissent. Il impose le respect et la crainte par sa justice, son activité, son amour pour la religion, son attention et sa fermeté dans le maniement des intérêts de l’État, sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets.

Soleymân s’établit trois résidences impériales, une à Miknâceh, une à Arâych et une à Mourrâkech (Maroc) ; mais le plus souvent il résidait à Miknâceh (Mékinez).

Soleymân, en vieillissant, songea à assurer l’avenir de ses enfants, et ce souci, porté au degré d’un amour paternel trop égoïste, lui suggéra la pensée de thésauriser pour toute sa famille. Il oublia qu’il était roi ; il ne fit plus que se constituer en quelque sorte le pourvoyeur de la fortune de ses fils. Il avait vu Sélâmeh, le fils du sultan Yézyd, réduit à la misère, et il voulut mettre ses enfants à l’abri d’une pareille destinée. Sélâmeh passa les dernières années de sa vie en Égypte, mendiant à la porte des grands les secours de leur charité. Soit de gré, soit pour céder par une sorte de compassion aux demandes que faisait Sélâmeh de façon un peu aigre, ceux à qui il s’adressait faisaient l’aumône à ce sultan déchu, encore trop fier dans sa détresse. Sélâmeh mourut misérablement au Caire, il y a plusieurs années. Le cheykh El-Tounsy, après son retour de Morée avec les troupes égyptiennes, a vu ce prince marocain au Caire, en 1244 de l’hégire (1828-29 de notre ère).

Soleymân connut la fin de Sélâmeh, et s’efforça, dis-je, de préparer à ses enfants de quoi échapper à toute chance qui pût les exposer au besoin, les forcer de vivre aux dépens du hasard et de la commisération des hommes, toujours trop incertaine et trop capricieuse. Il thésaurisa. Les droits d’arrivages, de douanes, pour les provenances commerciales par mer, montaient à 2 1/2 pour 100 ; il éleva ces droits à 10 pour 100. Les Cabyles ou Berbères des montagnes payaient annuellement une demi- colonnate par tête, comme capitation, au gouvernement du Maroc, et cet impôt était perçu tous les ans par un envoyé du sultan marocain. Soleymân éleva cette capitation à deux colonnates. Les Berbères refusèrent de payer, et jurèrent qu’ils ne livreraient ni les deux douros, ni le demi-douro, l’ancienne capitation. De là une guerre.

Soleymân envoya son fils Ibrahim, à la tête de troupes considérables, contre les Cabyles. On en vint aux mains ; Ibrahim fut battu et tué ; les bagages et les armes des vaincus restèrent en butin aux Berbères. Le sultan rassembla de nouvelles troupes, en prit le commandement et marcha contre les rebelles. Soleymân fut battu complétement et fut forcé de s’enfuir, accompagné de quelques affidés seulement.

Il recueillit les débris de son armée et reprit le chemin de la capitale ; mais toutes les villes, toutes les localités qui se sentirent quelque force lui barrèrent le passage ou lui fermèrent leurs portes, et il fut obligé de soumettre le pays pièce à pièce. Il eut à lutter contre des résistances sans cesse renaissantes. Ceux qu’il réduisait aujourd’hui à l’obéissance, demain renouvelaient la révolte pendant qu’il en forçait d’autres à recevoir ses ordres, qui, là encore, ne devaient être respectés qu’un jour. Soleymân recruta ses troupes de tous ceux qu’il pouvait attirer dans son parti ; il les maintenait sous les armes par menaces, ou par rigueur, ou par largesses. Pendant trois ans il ne cessa de manœuvrer, dans ses États, contre ces fluctuations et ces mouvements perpétuels de la révolte. Cet orage, qui se promenait dans tout l’empire marocain, semblait ne pas vouloir s’éteindre.

Les chefs de la religion, les ulémas se concertèrent pour aviser aux moyens de conjurer la tempête. Ils écrivirent à Soleymân : ... « L’état actuel des choses ne peut durer davantage. Tu ensanglantes et ruines le pays. Depuis trois ans que la guerre nous épuise, nous sommes las. Depuis trois ans, les campagnes désolées restent sans culture, et la disette, la famine va bientôt nous envahir avec tout ce qu’elle apporte de souffrances et d’horreurs. Tu ne peux plus gouverner ; abdique, renonce au pouvoir ; il le faut. »

Soleymân abdiqua, et on s’accorda à porter au trône le sultan actuel Abd-el-Rahman, cousin de Soleymân. (Ces détails m’ont été racontés par le cheykh El-Tounsy, le 16 novembre 1844.)

(P.)

NOTE 70. PAGE 548.

« Aussi rare que le griffon d’Occident. » Cette comparaison repose sur la croyance arabe au sujet de l’existence, à une époque indéterminée de l’antiquité, de deux êtres fantastiques appelés ancâ ou griffons. L’un se trouvait en Orient, l’autre en Occident. Géants énormes, ils avaient la forme humaine avec des ailes proportionnées à la masse et à la hauteur de leur corps. Ils s’enlevaient dans les airs à des distances prodigieuses, incalculables. Ils emportaient alors sans effort ni fatigue des éléphants, dont ils faisaient leurs repas, dans les espaces qui séparent la terre du ciel.

(S. P.)

NOTE 71. PAGE 562.

Les traditions attribuées aux compagnons du saint Envoyé de la Mekke, ont conservé l’anecdote que voici comme modèle de ponctualité consciencieuse.

Un homme emprunta 100 dinârs ou pièces d’or pour une spéculation commerciale qu’il voulait faire dans un lieu qu’il désigna. Il s’était engagé à rembourser son emprunt à une époque fixée, mois et jour.

Il part, traverse le fleuve voisin et arrive bientôt à sa destination. Ses affaires terminées, il s’en retourne. Parvenu près du fleuve, il ne trouve pas de barque pour le traverser. Il attend, il patiente plusieurs jours, mais en vain. L’échéance de sa dette approche ;... il est au dernier jour. Tourmenté, inquiet, désolé d’être forcé de manquer à sa promesse, de ne pouvoir arriver chez lui quand il n’a plus que le fleuve qui l’en sépare, il imagine de prendre un bâton de bois ou un jonc, de le vider en tube et d’en faire un moyen d’envoi. Il prépare cet appareil, compte 100 dinârs, et les place dans le tube avec un billet ainsi conçu :

« A mon très-honoré ami..... (un tel).

« Depuis plusieurs jours je ne puis avoir une barque pour traverser le fleuve ; aujourd’hui est l’échéance de ma dette envers toi. Ne sachant comment faire pour m’acquitter sans retard et selon ma promesse, je place les 100 dinârs que je te dois dans ce tube de bois et je les confie aux eaux du fleuve. Je prie Dieu de te faire arriver cette embarcation, je la mets sous sa sainte garde. La bonté divine ne manque jamais à qui se repose sur elle. »

Ensuite notre homme fait ses ablutions, puis sa prière, et ajoute : « Mon Dieu, je te confie ces pièces d’or ; c’est le bien d’un tel. Dirige-les jusqu’à lui. » Et il met l’envoi à flot. La destinée voulut que le créancier eût l’idée d’aller du côté du fleuve et de voir si le débiteur arrivait. Il s’assied près de la rive et y passe une partie du jour. Vers le soir, le bâton atteint le rivage et touche terre près du créancier. Celui-ci le repousse machinalement ; le bâton revient se présenter au rivage. Notre homme le prend, l’examine, et s’aperçoit que le bâton est cacheté et scellé à l’extrémité. Il brise le cachet, secoue le bâton, et voilà que s’en échappent des dinârs et un papier. Notre curieux, tout stupéfait, ouvre et lit le papier : c’était une lettre du débiteur qu’il attendait. Le créancier compte les dinârs, et trouve juste la somme qui lui était due. Il la met en poche et retourne chez lui.

Quelques jours après le débiteur revient. Il se reprochait d’avoir hasardé la somme qu’il avait expédiée par les flots. « Je voudrais bien savoir, se disait-il, si mes dinârs sont arrivés ou non à leur destination. » Et il n’osait aller en parler à son créancier. Il se décide à prendre d’autres dinârs et à aller acquitter sa dette. Il entre chez son homme, s’excuse du retard qu’il a mis à payer sa créance, expose et jure par serment qu’il n’a pu trouver de barque et par conséquent venir solder sa dette au jour promis. Ensuite il compte les dinârs et les livre à son homme. Celui-ci écoutait d’un air tranquille les excuses, les serments, tout le récit ; mais il s’étonnait de voir qu’il ne fût pas question de l’envoi par eau. Le créancier reçut l’argent sans mot dire.

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