LE MIROIR
Opérette en deux actes
PERSONNAGES
Selma, princesse
Dilara, princesse, sa cousine
Babakhan, premier ministre
Mansоur, sous le nom de Gamba
Ratmir, sous le nom de Zdenko
Sara, vieille bohémienne
Tintinella, Tamara, Сalista, Cambarda, Maroussia, bohémiennes
Bohémiens, serviteurs, etc.
La scène se passe dans la capitale du Gulistan.
ACTE 1-er
Le théâtre représente une grande salle dans un palais oriental. Portesau fond, à droite, à gauche; une petite porte dérobée à droite {}; deux fenêtres à gauche. Sur le devant sur deux meubles placés symétriquement sont assises Selma et Dilara. Elles semblent plongées dans de profondes et tristes réflexions. Des esclaves noirs menés par un chaouch présentent deux à deux et tour à tour des fruits et des sorbets sur des plats d’or aux deux princesses qui les refusent. — Marche des esclaves. Ils finissent par s'éloigner. — Entre Babakhan.
SCÈNE 1-re
Selma, Dilara, Babakhan.
Bab (après avoir salué à V orientale). Eh quoi! princesses! Toujours la même mélancolie? Vous refusez toutes les consolations qu’on vous offre? Le temps même, ce réparateur infaillible, n’a pas de prise sur vous? — Je sais bien que vos pertes sont grandes, très grandes!! Mais il faut se faire une raison — que diable!.. Pardon, je voulais dire: il faut écouter la voix de la sagesse, qui vous parle par ma bouche. (Se tournant vers Dilara.) Il est dur, en effet, de perdre un frère bien-aimé, un charmant prince, qui, n'écoutant que son courage et le désir de plaire à sa future épouse, — qu’il ne connaissait pourtant pas encore! — s’est laissé entraîné par le Roi… que nous pleurons tous! — dans cette malheureuse expédition où toute notre armée a péri! (Il s essuie une larme.) Il est dur de penser que sa Majesté est allée le chercher elle-même, exprès, dans sa province pour le mener ainsi… à la mort! Mais puisqu’il n’est plus, ce prince infortuné, — à quoi sert..?
Dilara. Mon pauvre frère… (Sur fair le Lohengrin.)
Babakhan (après l`avoir considérée un moment). Bon! (Se retournant vers Selma.) Quant à vous, princesse Selma, je ne me cache pas que vous avez encore plus de sujet de vous désoler que votre cousine! Outre ce charmant fiancé — que vous ne connaissiez pourtant pas encore! — vous avez perdu un père… un père que… un père qui… un père enfin qui était en même temps le père de son peuple — un Roi comme on n’en fait plus! — Il est vrai que ce même peuple, mécontent de la dernière expédition un peu… mexicaine de Sa Majesté et profitant de son absence — avait été sur le point de se révolter. Mais le grand ministre, l’homme fort, aux mains duquel avait été confié le gouvernail du char d’Etat — j’ai nommé Babakhan! — était là! Oui, princesse, j'étais là! Je punis les coupables, un heureux mélange d'énergie et de douceur fait rentrer dans le devoir ceux qui ne l'étaient pas… et depuis deux ans je gouverne ce pays à la satisfaction générale… On me dit tous les jours: Mais voyons, prenez donc le pouvoir pour vous-même! Asseyez-vous sur le trône vide — et que cela finisse! — Ah Messieurs! (Il fait un geste d’indignation.) Ce pouvoir, je le considère comme un dépôt sacré, que je veux garder jusqu’au retour… absolument invraisemblable, il est vrai, du Roi votre père… (A part.) Et même s’il revenait… (Il fait un geste.)
Selma. Mon pauvre père! (Sur l’air de Lohengrin.)
Babakhan (à part). Elle aussi! (Haut.) Princesse! ce n’est pas pour éveiller votre douleur que j’ai parlé comme je viens de le faire! C’est pour vous exhorter à vous soumettre aux dures lois de l’inexorable nécessité. (A part.) lîein! Suis-je assez éloquent? Et comme c’est nouveau! (Haut.) Je sais bien que ce n’est pas avec des considérations philosophiques qu’on peut espérer toucher un cœur de jeune fille! Pour la distraire de son chagrin il faut une chose… un objet, ou plutôt un Sujet… (On entend un violent coup de sonnette.) Ne vous étonnez pas, Mesdames! C’est mon secrétaire qui, d’après mon ordre exprès, me rappelle que les affaires d’Etat me réclament. De quoi donc parlions nous tout à l’heure? Ah oui! nous parlions… mariage. (Etonnement des princesses.) Oui… mariage. En effet, il n’y a rien de tel qu’un bon mariage pour Consoler une jeune fille… (Nouveau coup de sonnette.) C’est bon, c’est bon! Le Gulistan attendra! Vous me direz qu’on voit peu de jeunes gens à cette cour… (A part.) Je le crois bien! J’y ai mis bon ordre… (haut) et que la difficulté du choix… Mais pourquoi faut-il toujours penser aux jeunes gens? Est-ce qu’un homme, — mûr, il est vrai, mais vert encore, mais plein de vigueur, un homme placé au plus haut sommet de l'échelle sociale, le premier homme de son pays en un mot, — est-ce que cet homme, s’il joint à toutes ces autres qualités — l’esprit, la grâce, l'éloquence — est-ce qu’il ne saurait prétendre… (Violente sonnerie.) Allons, allons, ne cassez pas la sonnette à présent! (A Selma.) Je crois en avoir dit assez… On m’a compris, je vois qu’on m’a compris… et je reviendrai bientôt pour savoir si je puis rêver au bonheur! Au revoir! Au revoir, princesses! (Sonnerie.) Ah, saperlotte! (Il sort précipitamment.)
SCENE 2
Selma, Dilara.
Dilara (se levant). Eh bien! Voilà une proposition en forme! Qu’en dis-tu?
Selma (fait un geste de la main).
Dilara. Ce Babakhan! Vouloir se marier! A son âge! Avec sa figure! Il ne se refuse rien… Mais ce n’est pas de lui que je veux te parler. Je me trompe peut-être, mais il me semble que depuis quelques jours j’aperèois comme une faible lueur à travers le voile sombre qui t’enveloppe constamment. L’expression de ton visage a changé. Tu es plus inquiète et moins triste… Aurais-tu un secret pour ton amie?
Selma (se levant elle aussi). Je t’assure…
Dilara. Eh! Il y a du nouveau! Tu as rougi!.. Parle, Selma, tu connais ma discrétion, mon dévouement… Depuis deux ans que je suis établie ici d’après le désir de mon frère, — hélas! C’est le dernier' désir qu’il m’ait témoigné — il se réjouissait tant à l’idée que nous deviendrions amies! — depuis ces deux ans ne t’ai-je pas prouvé de mille manières toute l’affection que j’ai pour toi?
Selma. Eh bien, Dilara, je t’avoue… Depuis quelques jours il se passe — comme tu dis — quelque chose de nouveau. Ecoute!
Dilara. Parle!
Selma. Il y a bientôt une semaine, j'étais assise toute rêveuse à ma fenêtre, quand tout à coup d’un bosquet voisin s'éleva une voix qui m’alîa droit au cœur… J'écoutais en silence… Le chanteur invisible s’adressait à moi, me parlait d’amour… La voix se tut, les branches s'écartèrent — et j’aperèus…
Dilara. Un jeune homme?
Selma. Naturellement!
Dilara. Beau?
Selma. Oh oui! Et depuis…
Duo et Romance
Selma. Devant mes yeux pourtant il se présente.
Dilara. Tu l’as revu?
Selma. Tous les jours je le vois!
Dilara. Sans lui parler?
Selma. C’est lui qui parle et chante…
Dilara. Est-ce un seigneur?
Selma. A son air je le crois.
1er c
Chaque jour davantage
Je sens avec terreur
Ses discours, son image
Se graver dans mon coeur.
J’ose à peine le dire —
Mais souvent nuit et jour
En secret je soupire,
Serait-ce de l’amour?
Ah dis-moi, dois-je suivre
Cette voix qui m’enivre
Et dont l’enchantement
Remplissant tout mon être
A mes regards fait naître
Un rêve si charmant ?
2-me c
Une nouvelle vie
A commencé pour moi
Mon père, je t’oublie !
Moi, qui n’aimais que toi !
Fais-moi savoir de grâce
Si tu peux m'écouter,
Que faut’il que je fasse
Et que dois-je éviter?
Ah dis-moi… etc.
Dilara. Suis la voix de ton cœur… Il ne peut te tromper,
Ne te reproche pas de bannir la tristesse…
Les pleurs assez longtemps ont flétri ta jeunesse,
Après tant de malheurs il est doux d’espérer.
Selma. Non, la voix de mon cœur ne saurait me tromper,
Pourrais-je donc enfin bannir cette tristesse !
Selma. Ah je suis bien malheureuse!
Dilara. Suis la voix de ton cœur… Il ne peut te tromper,
Ne te reproche pas de bannir la tristesse…
Les pleurs assez longtemps ont flétri ta jeunesse,
Après tant de malheurs il est doux d’espérer.
Selma. Non, la voix de mon cœur ne saurait me tromper,
Pourrais-je donc enfin bannir cette tristesse !
Selma. Ah je suis bien malheureuse !
Dilara. Et pourquoi cela, s’il vous plaît? Nous tâcherons de découvrir le nom de ce bel inconnu, et si… Mais quel est ce bruit? (Elle s’approche de la fenêtre. On entend du dehors le refrain de la ronde des bohémiens.) Ce Sont des bohémiens qu’on a laissé entrer dans le jardin. Je n’aime pas ces gens-là. Ils sont si hardis… Ils se faufilent partout. Il faut donner l’ordre qu’on les renvoie — et occupons-nous du beau jeune homme que tu as vu…
(M aroussia entre par la porte du fond.)
SCÈNE 3
Les mêmes et Maroussia.
Dilara. Comment? Que vois-je? D’où sort cette petite effrontée? Que vient-elle faire ici?
Maroussia (après avoir fait un profond salut). Illustres princesses, daignez excuser ma témérité! Nous sommes de pauvres bohémiens et nous tâchons de gagner notre vie en amusant les personnes charitables…
Dilara. Bel amusement, en vérité!
Maroussia. Nous chantons, nous dansons, nous savons toutes sortes de tours de passe-passe, nous prédisons l’avenir..,
Dilara. Nous ne voulons pas vous entendre.
Ma roussi a. Nous avons aussi toutes sortes de bêtes curieuses. Un chameau qui danse la polka, un singe qui s’est promené tout un jour sur le boulevard des Italiens sans avoir été reconnu…
Dilara. Assez, assez!
Maroussia. Un veau marin qui parle l’Allemand, un canard avec une tête de crocodile…
Dilara. Assez, Mademoiselle, éloignez-vous!
Maroussia. Vous êtes bien sévère, princesse Dilara!
Dilara. Vous savez mon nom?
Maroussia. Oh oui!.. Et je sais aussi certaines choses… (Elle veut s1 approcher de Dilara.)
Dilara. Eloignez-vous, vous dis-je.
SCÈNE 4
Les mêmes et Babakhan.
Babakhan. Me voici, me voici… leste et guilleret comme un page de seize ans! Je viens de signer cent vingt ukazes avec une verve… (Apercevant Maroussia.) Mais quelle est cette gentille petite créature?
Maroussia (saluant). Une bohémienne… pour vous servir, Altesse!
Babakhan. Pour me servir… Héhé! Bien dit! (A Selma.) C’est vous, princesse, qui l’avez fait venir?
Selma. Oh non, elle est venue toute seule… Il paraît qu’elle est ici avec une troupe de bohémiens. Ils voudraient nous montrer leur savoir-faire, mais ma cousine pense que…
Dilara. En effet, je trouve qu’il est fort inconvenant…
Maroussia (rapidement à Dilara, en lui montrant la moitié d’un sequin). Regardez ceci!
Dilara (à part). Grand Dieu! La moitié du sequin que mon frère m’a donné le jour de notre séparation! (A Maroussia.) Comment l’avez-vous? Et que signifie?..
Maroussia (bas et rapidement). Si vous voulez le savoir, ne nous renvoyez pas!
Babakhan (qui s'était entretenu avec Selma. A Dilara). Vous pensez donc, princesse, que ces bohémiens…
Dilara (précipitamment). C’est à voir… J’ai pensé… j’ai trouvé cette jeune fille un peu hardie de pénétrer ainsi dans ce palais. Pourtant, si les chants, si les danses de ces gens-là peuvent distraire ma cousine, et si vous-même, seigneur, ne vous y opposez pas…
Babakhan. Moi? Que je m’y oppose? D’abord je ne saurais rien refuser à une aussi gentille ménagère… (il tape Maroussia sur la joue) et puis, vous connaissez mon principe: Vive la joie quand cela ne fait pas de tort au gouvernement! Amusons-nous, mes enfants, amusons-nous! D’ailleurs (à S elm a) il ne faut rien négliger de ce qui pourrait vous arracher à vos tristesses. (Soupirant.) Ah! Je ne demanderais pas mieux que de les faire cesser tout à fait… (A Maroussia.) Va chercher tes camarades!
Maroussia (en s inclinant). Vive le grand Babakhan! (Elle sort.)
SCÈNE 5
Selma, Dilara et Babakhan.
Babakhan (à Selma). Princesse,; avez-vous réfléchi à ma proposition?
Selma. Mais, seigneur…
Babakhan. Elle partait de mon cœur… Et elle cherchait le vôtre… Hihi! (A part.) Je trouve ces choses-là tout naturellement!
Dilara (à part, regardant le sequin). C’est bien la pièce d’or que m’a donnée mon frère… Je ne puis en douter…
Babakhan (se retournant). Ah, voilà les bohémiens!
SCÈNE 6
Les mêmes et Gamba, Zdenko, Maroussia, Sara etc., toute la troupe. (Zdenko se tient en arrière.)
Chœur des bohémiens
1-er coup
Les Zingaris, les Zingaris
Devant vous se présentent !
Peu vêtus et mal nourris
En vrais oiseaux ils chantent !
Bons vivants,
Bons enfants,
Pleins de joyeuse folie,;
Leur espoir
Est ce soir
D'égayer la compagnie.
Les Zingaris, les Zingaris etc.
2 c
En chantant,
En dansant,
Ils vont suivant leur fortune.
Et la nuit
Réunit
Les amants du clair de lune !
Les Zingaris etc.
Babakhan (faisant la ronde). Enchanté, enchanté… Montrez-nous vos petits talents… Eh, eh! Voilà une brune piquante!.. Oh la belle personne!.. Et celle-ci donc — peste! Tiens, tiens, quel minois! (A Maroussia.) Quant à toi, je te connais déjà, petit trotte-menu… (A Sara.) Ah, cette mère-là a dû être bien dans son temps… (A Gamba.) C’est toi qui es le chef de la bande?
Gamba (très gravement). Oui, seigneur.
Babakhan (à part). Où donc ai-je vu ces yeux-là! (Haut.) Ton nom?
Gamba (toujours très grave). Gamba.
Babakhan. Vous venez de loin?
Gamba. Nous venons de loin… et nous irons plus loin encore, si…
Babakhan. Si… quoi? (A part.) Il est bien solennel, ce bohémien!
Gamba. Si nous ne restons pas ici.
Babakhan. Ah! C’est une vérité incontestable. (A part.) Mais où donc ai-je vu ces yeux? (Haut.) Et que savez-vous faire?
Gamba. Que votre seigneurerie daigne nous donner des ordres!
Babakhan. Ecoute! Il s’agit d’amuser, de faire sourire Ces deux princesses (il désigne Selma et Dilara, qui se sont assises dès le commencement de la scène. Gamba salue) — qui dans ce moment ont, comme tu le vois, l’air très sérieux. On me dit que vous avez amené des animaux savants! C’est bon pour la populace! Si vous chantiez quelque chose.
Gamba. Seigneur, nous allons, si vous le permettez, commencer par notre ronde nationale. Maroussia, prends ton tambourin et toi, Zdenko, ta guitare.
(A la vue de Zdenko qui s’avance, les deux princesses se sont levées brusquement.)
Selma. Oh, ciel!
Dilara. Oh, ciel!
(Zdenko fait un signe rapide à Dilara; et il pose un doigt sur la bouche.) Babakhan (revenant du fond du théâtre, à Selma).
Eh bien, princesse, qu’avez-vous? Vous paraissez troublée?
Selma. Moi… je… rien (elle se rassied),
Babakhan (à Dilara). Et vous aussi, princesse Dilara, vous êtes émue…
Dilara. Moi? Pas le moins du monde! D’où prenez-vous cela? Je vous admire — voilà tout.
Babakhan. Ah, je comprends! La bonhomie simple et naturelle, la condescendence de bon goût avec laquelle je traite ces vils bateleurs vous étonnent. Ah voilà! C’est ainsi qu’on se rend populaire! (A Zdenko.) Allons, mon garèon, commence!
Ronde, chantée par Zdenko.
1-er c
Ecoutez l’antique ronde
Des Zingaris ambulants!
Est-il rien en ce bas-monde
De plus joyeux que leurs chants?
Hei, ha, bassa ma!
C’est l'éclair qui fend la nue,
C’est l’esprit qui se remue
Prêt à mettre l’univers
A l’envers!
Chœur: Hei, ha, bassa ma!
2-me c
Plume au vent, poing sur la hanche,
En avant, gai compagnon!
Chaque jour est un dimanche,
Chaque mot une chanson.
Hei, ha, bassa ma!
Pour son âme point d’entrave,
Il est brave entre les braves —
Que lui faut-il? Par ma foi,
C’est un Roi!
Chœur. Hei, ha, bassa ma!
3-me c
Regardez nos jeunes filles
A l'œil noir, au teint bronzé!
En est-il de plus gentilles,
D’un esprit plus avisé?
Hei, ha, bassa ma!
J’en ai célébré plus d’une,
Mais qui parle de la lune,
Quand se lève sans pareil (en s’inclinant devant Selma)
Le soleil!
Chœur. Hei, ha, bassa ma!
Babakhan. Bravo! Bravo! (A Selma.) Princesse, vous ne semblez pas goûter le chant de ce jeune homme?
Selma. Mais non… je vous assure… je suis très contente…
Babakhan, Regardez plutôt votre cousine… Ses yeux brillent d’un éclat tout particulier… Elle le dévore du regard…
Selma. En effet… C’est un bohémien, n’est-ce pas?
Babakhan. Quelle question! Il n’y a qu'à le voir… Ce teint de pain d'épice… (A Zdenko.) Tu ne nies pas ton origine, dis donc?
Zdenко (en s’inclinant). Je ne l’ai jamais niée!
Selma (à part). L’insolent!
Babakhan. C’est très amusant. Il y a dans cette musique bohémienne un je ne sais quoi… (A Maroussia, brusquement.) Sais-tu chanter, toi?
Maroussia. Oh, seigneur, très peu! Je ne sais qu’une petite chansonnette que je fredonne quelquefois pour amuser mon chameau qui vient d’Afrique… Elle est de son pays…
Babakhan. Eh bien, fredonne — la moi; elle m’amusera peut-être autant que ton chameau… Vous permettez, Mesdames?
Chansonnette (Maroussia)
C 1-r
Dans la plaine de Tombouctou
Où vient danser le crocodile,
Où l’on mange le cousscoussou,
Après s'être bien frotté d’huile
C’est là que du soir au matin,
Accroupis en rond sur le sable,
Les nègres chantent ce refrain
Aussi spirituel qu’aimable.
Tomboula, boula, boum boum, tching tching!
Tomboula, boulu, boum boum, tchang tchang!
Tomboula boulasso!
Casso, cocasso,
Casso, casso, casso, casso, tching tching!
C 2d
Un collier pour tout vêtement,
Et pour bonnet un œuf d’autruche,
Nous vivons fort paisiblement,
Chacun dans sa petite ruche…
Et quand les Rois que nous avons
Nous font un peu trop de misères —
Pour nous consoler, nous jouons
Et nous chantons comme nos pères:
Tomboula, boula etc.
Babakhan. Bravo, la petite! (Lui jetant une bourse,) Tiens, voici ce que donnent les princesses… Et maintenant vous pouvez vous retirer!
Maroussia (qui a attrapé la bourse). Merci, monseigneur! Mais n’auriez-vous pas envie de vous faire dire la bonne aventure avant de nous renvoyer? Vous le savez bien… c’est notre fort à nous autres bohémiens!
Babakhan. Non, non, non! Je ne veux pas qu’on me prédise l’avenir! On n’aurait qu'à m’annoncer quelque chose de désagréable!
Dilara (en se levant). Eh bien, moi je le désire!
Babakhan. Vous?
Dilara. Oui, oui… Et ma cousine le désire aussi… j’en suis sûre.
Selma. Oh! Je t’assure que tu te trompes… Rien ne m’intéresse plus en ce moment.
Dilara. Je ne me trompe pas… (A Maroussia.) Est-ce toi qui dis la bonne aventure?
Maroussia. Oh non! C’est notre bonne vieille que voici. (Elle indique Sara qui savance.)
Babakhan. Celle-ci… Aha! Elle doit en avoir vu de toutes les couleurs…
Sara (s’inclinant). Mais… pas mal. Babakhan. Quel âge as-tu? Sara. Mais à peu près… le vôtre.
Babakhan (à part). Impertinente! (Haut.) Es-tu aussi forte que cela?
Air
Je suis Sara la bohémienne!
Oui, moi je suis la seule encore
Qui sus de la sagesse ancienne
Conserver le précieux trésor!
Qui dans les lignes enlacées
Qu'à mes regards offre une main
Sais lire tout, jusqu’aux pensées,
Jusqu’aux désirs du lendemain.
Je vois ce que cache la terre,
Je lis ce que disent les cieux…
Oui, pour mon art point de mystère
Point de ténèbres pour mes yeux!
Babakhan. Diable! (A part). Mon désir à moi est bientôt dit: je suis déjà premier des Babakhan… je veux cire Babakhan premier… (Haut.) Allons, commence tes singeries! Scène de la bonne aventure.
Sara (à Dilara), Donnez-moi votre main, ma belle impatiente!
Quel superbe avenir! Combien tout vous sourit.
Depuis quelques instants vous êtes bien contente,
Un trouble involontaire agite votre esprit…
Croyez en mon expérience…
Tout marchera bien… Seulement
Ayez un peu de patience
Et sachez garder le silence.
Bien prudemment!
Bien sagement!
Dilara. Quoi? Saurait-elle?
Sara. Eh oui, vraiment! (Désignant Babakhan.)
Demandez à son excellence,
Il faut toujours être prudent!
Babakhan. Rien de meilleur que la prudence
Assurément!
Tous ensemble. Assurément!
Sara. Bien sagement! (A Selma.)
Princesse, à votre tour… Vous semblez en colère!
Selma. En colère? Et pourquoi?.. Mais je ne te crois pas!
Sara. Approchez-vous… ici… plus près… Laissez-moi faire
Je sais qui vous occupe… et je puis…
Selma. Parle bas!
Sara. Grâce à mon art cabalistique,
Princesse, je puis vous montrer
Ce soir, dans un miroir magique,
Celui qui doit vous épouser!
Selma. Oses-tu bien?
Sara. De rester fille
Vous n’avez pourtant pas fait vœu…
Et de ces choses de famille
L’on peut bien s’occuper un peu! (Haut.)
Oui, vous vivrez cent ans!..
Selma. Ecoute,
Si tu me trompais méchamment!..
Sara. Moi vous tromper! Chassez ce doute!
On nous observe en ce moment!
Selma. Ah, je suis folle! Mais n’importe!
Pour un plus complet entretien
Viens dans une heure à cette porte
Frapper trois fois.
Sara. Trois fois! C’est bien!
Babakhan. Fort longue est cette conférence…
Sara. Le sujet en est important:
Il s’agit de votre excellence!
Babakhan. Ah oui, vraiment!
Ce sujet est plein d’importance
Assurément!
Tous ensemble. Assurément!
Il faut toujours être prudent,
Le sujet est trop important
Assurément!
Babakhan. C’est bien… En voilà assez! Bohémiens, je suis content de vous! Mon trésorier vous payera… En attendant — sortez!..
Dilara. Seigneur Babakhan, vous leur permettrez, n’est-ce pas, de dresser leurs tentes ici dans le jardin, sous nos fenêtres… pour que nous puissions les avoir sous la main…
Babakhan. Ils ont réussi à vous plaire1 princesse, à ce que je vois… Qu’il soit fait selon vos désirs. Bohémiens, je suis content de vous… Vous pouvez vous installer clans le jardin du palais… mais partez!
(Les bohémiens se mettent en marche en chantant le refrain de leur ronde. Ils passent en saluant devant В abakhan… Gamba et Zdenko sortent les derniers. Selma et Dilara le suivent du regard. Zdenko fait un signe Dilara.)
SCÈNE 7
Babakhan, Selma et Dilara.
Babakhan (à part). Où donc ai-je vu ces yeux-là? (Haut, à Selma.) Princesse, j’ignore ce que cette vieille vous a dit de votre avenir… Mais mes idées sur cet avenir… ou plutôt sur mon avenir… Je voulais dire, princesse, que votre avenir… et mon avenir… si ces deux avenirs pourraient à l’avenir… faire un seul avenir… Ouf! (On entend une sonnette.) Ah! les affaires d’Etat! Il faut que je vous quitte encore. Mais je reviendrai. (A part.) Cette sonnerie est venue à propos, cette fois… Il me semble que je m’empêtrais dans ma phrase… (On sonne de nouveau.) C’est bon! c’est bon! on y va! A tantôt, princesses. (Il salut et sort.)
SCÈNE 8
Selma et Dilara.
Dilara (se jetant tout à coup au cou de Selma). Ah! ma sœur, ma sœur!
Selma (étonnée). Qu’as-tu?
Dilara. Si tu savais… Mais tu sauras tout… plus tard! bientôt! Ah que je Suis heureuse! (Elle embrasse Selma encore ne fois.) Tu sauras tout… Ah, grands dieux! Qui pouvait prévoir… (Elle sort précipitamment par la petite porte.)
SCÈNE 9
Selma seule.
Selma. Je ne puis la comprendre!.. Mais il s’agit bien d’elle! L’horrible découverte que je viens de faire me rend folle! Comment? L’homme que j'étais près d’aimer… est un bohémien! Un de ces bateleurs, comme les appelle Babakhan! Ah, quelle humiliation! Et cette vieille? Que voulait-elle dire avec ces mots à double entente? Que dois-je croire?.. Mais j’y pense! S’il avait pris ce déguisement pour pénétrer jusqu'à moi?.. La vieille ne vient pas… Je ne puis supporter plus longtemps cette incertitude… (Elle frappe trois fois dans ses mains. Entre Zdenko. Il s arrête sur le seuil de la porte.)
SCÈNE 101
Selma, Zdenko.
1 Здесь и далее в автографе ошибочная нумерация — 9, 10 и т. д.
Selma. Lui! Quelle audace!
Zdenko. Vous avez appelé un esclave. Me voici!
Selma. Je n’ai rien à dire à un esclave! (Elle veut sortir.)
Zdenko. Arrêtez, princesse! De grâce, ne vous éloignez pas sans m’avoir écouté. Je comprends votre indignation… Un homme comme moi… Oser lever les yeux jusqu'à vous! Et pourtant ne dit-on pas que l’amour rapproche les distances…
Selma. C’en est trop!
Zdenko. Je veux dire qu’il donne le courage de tout braver! Ah, princesse, j’avais cru lire dans vos yeux… ou bien n'était-ce qu’une illusion.
Selma. Si vous vous étiez montré à moi dans votre aspect véritable, croyez bien que je n’aurais pas abaissé mes regards jusqu'à vous. Zdenko. Qui sait, princesse. Selma. Que voulez-vous dire?
Duo
Zdenko. Vous repoussez, le jugeant trop indigne
Le don d’un cœur qui vous est dévoué!
Selma. N’espérez pas que le mien se résigne
Au joug obscur d’un époux ignoré!
Zdenko. Votre fierté serait-elle blessée?
Mais je vous aime… Et dussé-je en mourir…
Selma. Sachez calmer cette ardeur insensée
Ou pour toujours je devrai vous bannir!
Вместе:
Selma. Oh ciel, quel trouble extrême!
Est-ce joie, est-ce effroi?
Je ne sais plus moi-même
Ce qui se passe en moi!
Ecouterai-je encore
Ce jeune audacieux?
Vérité que j’implore,
Brille enfin à mes yeux!
Zdenко. Ciel, quel bonheur extrême!
Oh mon cœur, contiens-toi!
Elle m’aime, elle m’aime!
Sa colère en fait foi!
Bel ange que j’adore,
Tu vas combler mes vœux
L’ombre fuit et l’aurore
Se lève dans les cieux!
(On entend frapper trois coups à la porte du jond.)
Selma (à part). C’est la vieille bohémienne. (Haut.) Sortez!
Zdenko. Princesse!
Selma. Sortez sur-le-champ — et oubliez que vous m’avez vue, que vous m’avez parlé… Je n’ai été que trop imprudente! Fuyez, vous dis-je!
(Zdenko s’incline et sort par la porte à droite. Selma va ouvrir celle du fond. Entre Sara.)
SCÈNE 11
Selma, Sara, plus tard Babakhan.
Sara. Me voici, me voici, princesse, exacte au rendez-vous.
Selma (brusquement). Ce n’est pas un piège que l’on veut me tendre?
Sara. Un piège? Et comment nous y prendrions-nous? C’est dans votre propre palais, c’est dans cette chambre que Ton arrangera tout ce qu’il faut pour que vous puissiez interroger le sort.
Selma. Tu m’as dit que tu pourrais me montrer mon futur fiancé?
(Babakhan parait a la porte de gauche, s’arrête et écoute.)
Sara. Je l’ai dit et je le répète — je puis vous faire voir celui qui doit vous épouser. Pour cela il faut placer un miroir rond et deux cierges en cire jaune sur une table à trois pieds; devant la table une chaise; un peu en arrière une autre table couverte d’une nappe blanche. Sur cette seconde table il y aura une coupe d’or et un flacon de vin. Je dirai les paroles nécessaires — et vous viendrez ici seule, à minuit…
Selma. A minuit! Seule!..
Sara. Oui, princesse, seule, à minuit! Vous allumerez les bougies, vous vous asseyerez devant le miroir et vous regarderez, sans vous retourner, sans prononcer une parole — quoiqu’il arrive! — jusqu'à ce que vous voyiez…
Selma. Quoi, grand Dieu?
Sara. Celui que le sort vous destine — paraître au fond du miroir… Il s’approchera de l’autre table, versera du vin dans la coupe — vous l’offrira… mais ne vous retournez pas… ne dites rien!
Selma. Et lui… que fera-t-il?
Sara. Il se retirera comme il sera venu.
Babakhan (à part). Bon cela! J’en ferai mon profit… (Il sort et ferme la porte sur lui.)
Selma. Mais je mourrai de peur!
Sara. Et de qui donc aurez-vous peur, ma belle princesse?
Selma. C’est de la sorcellerie, cela!
Sara. Oh, princesse, il y en a si peu… si peu…
Selma. Assez… Retire-toi… Tiens — voici ma bague: montre-la à mon maître d’hôtel… il exécutera tes ordres. (Sara veut se retirer.) Reviens… Ce jeune homme qui a chanté ce matin votre ronde, c’est un bohémien, n’est-ce pas?
Sara. Je le crois, mais je n’en sais rien. Il vit avec nous depuis peu.
Selma. Ah! Et où était-il auparavant?
Sara. Nous ne demandons jamais à personne d’où il vient, pas plus qu’où il va.
Selma. Ah! C’est bien… Retire-toi. (Sara sort.)
SCÈNE 12
Selma seule.
Selma. Il n’y a pas longtemps qu’il est avec eux! S’il était déguisé en effet? Ah! Je ne puis y tenir! Il faut que je dise tout à ma cousine, que je la consulte… (Elle va vivement à la petite porte, l’ouvre et la referme aussitôt.) Grands dieux! Qu’ai-je vu?! Cet inconnu dans les bras de Dilara! Ah c’en est trop… Je sens que ce coup m’accable… et je ne puis… (Elle tombe à moitié évanouie sur un sofa.)
SCÈNE 13
Selma, Babakhan.
Вabakhan (entre en chantonnant Vair de Stolzing des «Meistersinger». Il aperèoit Selma). Eh bien, princesse! Qu’avez-vous? Vous sentez-vous indisposée… Cette pâleur… J’ai là des gouttes de laurier-cerise. (Il tire un flacon de sa poche.)
Selma (se relevant brusquement). Laissez-moi!.. Ah, c’est vous, seigneur Babakhan!
Babakhan. Oui, c’est moi. Mais de grâce, d’où vient ce trouble? Quelqu’un aurait-il osé manquer de respect envers vous? Nommez-moi ce téméraire et…
Selma (avec une résolution subite). Seigneur Babakhan, vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit ce matin?
Babakhan. Princesse, comment dois-je comprendre?
Selma. Oui, ce que vous m’avez dit des avantages qu’offrent les vieux maris!.. Je vois que vous avez raison!.. Et si vous parvenez à me plaire… à me déplaire un peu moins… j’accepte!
Babakhan. Princesse!
Selma. Pas d’aversion… Voilà tout ce que je demande! Pas d’aversion! (Elle sort par la porte du fond.)
SCÈNE 14
Babakhan seul, puis Maroussia.
Babakhan. Qu’ai-je entendu? Se pourrait-il? — «Tâchez de me déplaire un peu moins et j’accepte!» — Je lui déplais… Il me semble pourtant que je ne suis pas tellement détérioré. Je me sens encore fort et ingambe comme un adolescent… (Il essaye de faire une pirouette et manque de tomber.) Aie! Je ne soigne pas assez ma toilette. Les jeunes demoiselles sont très sensibles sur ce chapitre… Et puis — pourquoi cette barbe grise? Cela ne coûte pas plus de l’avoir d’un noir de jais! — Allons, Babakhan, mon ami, dresse tes batteries! Pense qu’il s’agit de devenir le mari de l’héritière du Gu-listan! Quand j’ai surpris son entretien avec cette vieille bohémienne, il m’est venu une idée… admirable! Tiens!.. Il m’en vient une autre — tout aussi merveilleuse! (Maroussia entre par le fond.) Ces bohémiens! Ils doivent posséder toute sorte de secrets magiques, de breuvages, de philtres… C’est èa… Il me faut un philtre qui me rajeunisse, qui me rajeunisse beaucoup!.. Un breuvage qui fasse qu’on m’aime!.. (Avec un air pénétré.) Ce n’est pourtant pas si difficile… Mais les jeunes filles sont si superficielles!.. (Il se retourne et aperèoit Maroussia.) Tiens! c’est toi, petite souris?
Maroussia. Seigneur, je… excusez-moi, j'étais venue… pour admirer ce palais. Je n’en ai jamais vu d’aussi magnifique!
Babakhan. Ah! (A part.) Aurait-elle écouté?.. (Haut.) Viens ici, petite… Comment te nommes-tu?
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le Miroir.
