<ÉTUDE SUR LA SITUATION DES SERFS EN RUSSIE>
Depuis que Pierre le Grand, il n’y a pas plus d’un siècle et demi, a fait entrer la Russie dans l’Europe, cet empire toujours agrandi, qui renferme plus de soixante millions d’habitants, qui occupe la neuvième partie de la terre habitable et sur lequel jamais le soleil ne se couche, cet empire marche à pas de géant dans toutes les voies de la civilisation matérielle. Peuple essentiellement habile dans l’imitation, les Russes ont su merveilleusement mettre à profit l’expérience des peuples leurs aînés et les leèons de tout genre qu’ils sont allés prendre hors de leur pays ou qu’ils ont reèues chez eux des étrangers. Si l’agriculture, livrée encore à des mains esclaves et non fomentée par le travail libre, est restée presque stationnaire dans la routine, en revanche, le commerce, l’industrie, les sciences, les arts, les métiers, la guerre, la marine, les finances ont fait des progrès si rapides, si étendus, si persévérants, que, dans toutes ces branches de la civilisation moderne, les Russes ont fini par égaler leurs maîtres. Dès à présent, et sous tous les rapports, la Russie est l’une des grandes puissances du monde; et, parfaite image de tout l’empire, sa nouvelle capitale, dont le tzar Pierre traèait l’emplacement, en 1703, dans une forêt marécageuse, est déjà devenue aujourd’hui, par sa magnificence, aussi bien que par l'étendue de son enceinte et le nombre de ses habitants, la seconde ville du continent européen.
C’est par ses institutions, par elles seules, que la Russie est restée bien loin en arrière des autres nations policées. Sous ce rapport, elle est encore dans l’Asie. Quel est, en effet, son gouvernement? L’autocratie, la dictature absolue et perpétuelle, sans frein, sans entraves, sans limites. Le tzar est de tous points semblable aux anciens khalyfes arabes; roi, pontife, général, législateur et juge, il réunit tous les pouvoirs; il tient dans sa main la vie, la fortune, le sort de tous ses sujets; il commande même, ou du moins prétend commander à leur conscience. Enfin la Russie est encore un état patriarcal où la nation se gouverne comme une famille. Sur la famille règne le père; sur l’agglomération de familles appelée commune, le starosta; sur l’agglomération de communes appelée empire, le tzar. D’une autre part, nul corps de droit ne trace et ne définit clairement les droits et les devoirs des membres de la société, et nul corps judiciaire indépendant n’est constitué pour appliquer et interpréter la loi. Point de législation, point de jurisp-prudence; une justice (si justice peut se dire) tellement corrompue et vénale, tellement dénuée de garanties et de sanction, que le recours au prince est l’unique correctif aux monstrueuses iniquités qu’elle peut impunément commettre. Enfin, sous l’autocrate, une société sans intermédiaire, sans lien, sans classe moyenne. D’une part, quelques nobles vivant dans le luxe et le loisir; de l’autre, une plèbe innombrable vivant dans le travail et la pauvreté; la propriété de l’homme sur l’homme, le maître et l’esclave.
La Russie ne méritera vraiment le nom de nation civilisée, de nation européenne, qu’après avoir joint aux progrès faits dans la vie matérielle d’heureuses et nécessaires innovations dans les institutions surannées que lui a léguées l’Orient.
Avant tout, la servitude doit être abolie; elle doit disparaître à jamais du seul coin de l’Europe où elle existe encore. C’est le plus grand anachronisme contre l’esprit de notre temps; c’est le plus monstrueux excès de la tyrannie; c’est un crime flagrant, perpétuel et général, que réprouvent également la religion, la philosophie et l’humanité. Personne, même en Russie, même dans la caste des seigneurs, seule intéressée à sa conservation, ne défend plus en principe la servitude. Elle est dès à présent condamnée par le sentiment public autant que par la conscience individuelle, et les adversaires de l’abolition ne la combattent plus aujourd’hui que par la difficulté d'établir à sa place un nouvel ordre de choses. Enfin, l’on peut dire que l’affranchissement des serfs, dès longtemps préparé dans les conseils de la couronne, n’est plus en Russie qu’une question d’opportunité, qu’une affaire d’exécution. Déjà l’on assure que le grand-duc héritier poussé par ses propres lumières et sa naturelle bonté de cœur plus encore que par l'éducation qu’il a reèue du poëte Joukowski, est fermement résolu à tenter sous son règne cette grande et sainte révolution sociale, plus faite pour illustrer son nom que toutes les victoires et conquêtes de ses prédécesseurs.
Essayons de bien préciser, de bien comprendre l'état présent de la question.
Il est sans doute inutile d’avertir que la servitude n’est pas l’esclavage. Les serfs russes ne sont ni les Ilotes de Sparte ni les servi de Rome, ni les nègres de l’Amérique. On ne les vend pas précisément à la manière des pièces de bétail, par tête, et comme chose mobilière; mais c’est comme le cheptel du domaine; c’est un troupeau parqué sur le sol où il est né, ou il doit mourir, où il se reproduit et se conserve. Les paysans russes sont absolument les anciens serfs de la glèbe (addicti, ad-scripti glebae), tels que les avaient faits dans les Gaules, par exemple, la conquête des peuples du Nord et le droit féodal, suite de cette conquête. Ils sont attachés à la terre sur laquelle ils ont pris naissance, et, transmis avec le sol à tous les nouveaux propriétaires qu’il peut avoir, soit par héritage, soit par mutation, ils doivent exclusivement à ces maîtres tout le travail de leurs mains. Aussi, de même que, sans entrer dans le détail de ses champs de cannes, de café, de coton ou d’indigo, on évalue la fortune d’un planteur des colonies par le nombre de nègres qu’il emploie, de même on évalue en Russie la valeur d’une propriété rurale, sans acception de son étendue ou de sa fertilité, par le nombre de serfs qu’elle renferme. On ne dit pas d’un seigneur qu’il a tant de dêciatines en terres, bois ou prairies, mais tant de paysans tant d'âmes. C’est une manière plus courte, plus simple et plus sûre d’indiquer sa fortune et son revenu.
Cela expliqué, continuons.
L’histoire de la Russie est encore à faire, principalement dans la partie des origines. Privé de documents authentiques qui n’existent nulle part, ne pouvant remonter à des sources historiques aussi cachées que celles du Nil, le seul historien russe, Karamzine, n’a pu donner sur les temps primitifs de son pays que des aperèus généraux fort incomplets, fort incertains, où figurent seulement les chefs du peuple, mais où le peuple lui-même est entièrement oublié. L’on ne peut donc rien apprendre dans son livre sur l’origine de la servitude en Russie, et ces deux questions fondamentales : Quand et comment se forma-t-elle? sont également sans réponse. D’autres ouvrages, estimables d’ailleurs, tels que le «Tableau statistique et historique» de Schnitzler, tels que les «Etudes sur les institutions rurales de la Russie» du baron Auguste de Harthausen, etc., restent muets aussi sur ce point. Tout ce qu’on sait des anciens Slaves, qui composent encore le principal noyau de la nation russe, comme les anciens Gaulois celui de la nation franèaise et la masse de la population actuelle, c’est qu’ils étaient tous hommes libres, égaux entre eux, sans monarques, sans chefs héréditaires, et pensant, comme dit Karamzine, que le premier des biens pour les hommes est la liberté personnelle illimitée. Ce ne fut que plusieurs siècles après l'établissement définitif des Slaves sur la terre russe de Kiev et de Novgorod, qu’on vit se former parmi eux une aristocratie territoriale, et que les chroniques commencent à mentionner des kniaz (princes), des roïévodes, des boïards, noms asiatiques comme celui de tzar, et dans lesquels l'étymologie du mot démontre l’origine étrangère du titre et de la fonction.
Mais est-ce pendant les invasions des Tatars ou Mongols par l’est et des Polonais par le sud, lorsqu’il y eut alternativement des races victorieuses et des races vaincues, que s'établit la féodalité militaire, avec son corrélatif obligé, la servitude de la glèbe? C’est ce qu’avait produit l’entrée violente des Goths, des Bourguignons et des Francs dans les Gaules et leur domination sur la race gauloise. Il y aurait alors similitude parfaite dans la manière dont se forma par toute l’Europe le régime féodal. Mais, en premier lieu, les époques de cette formation seraient très différentes. En France, la servitude est d’une date beaucoup plus ancienne qu’en Russie. Lorsqu'à la fin du cinquième siècle, le Franc Clovis régnait à Paris, le Goth Alaric à Toulouse, le Bourguignon Gondebaud à Dijon, et que leurs barons s'étaient partagé les terres de la Gaule conquise, les Slaves russes jouissaient encore de toute leur liberté primitive et patriarcale. Le passage des hordes asiatiques qui se ruaient sur l’Europe, Goths, Vandales, Alains, Huns, Bulgares, se faisait par les bords de la mer Noire et les rives du Danube, du nord-est au sud-ouest, sans que ce flot d’hommes, lancé du côté des tropiques, remontât jamais vers le pôle. Rien donc ne remuait encore dans l’empire des tzars. Ce fut seulement en 862 qu’une espèce de monarque élu, le Va-règue Rurick, commenèa de gouverner la Russie centrale; ce fut seulement en 988, qu’en introduisant le christianisme parmi ses peuples, Wladimir le Grand établit l’autorité sur un dogme religieux; ce fut seulement dans le douzième siècle que les premières tribus tatares, les Petchenègues et les Outses, s’avisèrent de remonter de la Caspienne dans le Volga, ouvrant ainsi le chemin aux Mongols, qui fondèrent, dans le siècle suivant, l’empire de la Horde d’Or. Enfin, ce fut seulement après 1480, au temps de votre Charles VIII, qu’en chassant ces princes tatars établis à l’orient de Moscou et en soumettant la république de Novgorod à l’occident, Ivan III fonda l’empire russe dans sa forme actuelle: un tzar, prince absolu; des boïards, seigneurs féodaux; le peuple, troupeau de serfs rivés à la glèbe.
Mais la différence n’est pas seulement dans les dates et les époques chronologiques, elle s'étend jusqu'à l’essence des choses. Malgré l’exemple du reste de l’Europe, il n’est pas probable que la féodalité et la servitude se soient fondées en Russie dans le choc des races, par la victoire de l’une, par la défaite et la soumission des autres. Les Tatars et les Polonais firent de nombreuses incursions sur la terre russe, jamais d'établissements fixes et durables. Ils étaient assaillants d’habitude, fréquemment vainqueurs, mais non conquérants. Ils emportaient du butin, ils donnaient l’investiture à des princes qui leur payaient tribut; mais ils n’occupaient point le pays, sur lequel ils avaient seulement passé comme un flot de marée qui monte et se retire. On doit plutôt croire qu’en Russie c’est du pouvoir souverain, une fois constitué, que procédèrent ensemble la féodalité et la servitude qui subsistent encore aujourd’hui. D’après les idées de l’Asie, pratiquées en Europe par les khalyfes arabes et les sultans osmanlis, le chef de l’Etat était maître du sol et des habitants. Ces idées pénétrèrent dans l’Europe orientale. Après l’avènement de Rurik et de sa postérité, chaque monarque faisait des partages entre ses enfants. A l’aîné appartenait le titre de grand-prince, dont la résidence fut successivement établie à Kiev, puis à Riasan, puis enfin à Moscou, d’où lui vint le nom de grand-prince et bientôt de tzar de Moscovie. Mais les autres fils et les gendres du souverain recevaient, avec le titre de princes (kniaz), des domaines effectifs, de vrais apanages. Il est probable que toutes les anciennes maisons princières de la Russie sont des branches collatérales de la première maison régnante. D’un autre côté, le grand-prince, devenu tzar, récompensait par des dons de seigneuries, de fiefs, c’est-à-dire de terres peuplées d’hommes, les services qui lui étaient rendus. Tous les boïards furent, dans le principe, des donataires de la couronne, et il est bien remarquable que la plus grande partie de ces serviteurs de princes récompensés par des lots de territoire et de population, — assez semblables aux anciens leades ou fidèles des chefs germains, devenus les feuda-taires des rois francs, — n'étaient pas Russes, mais étrangers, Tatars, Hongrois, Polonais, Lithuaniens, Finnois. Presque toute la noblesse russe actuelle, propriétaire du sol et des habitants, est donc d’origine étrangère; de plus, elle est tout entière d’investiture autocratique, de création impériale. Ainsi, au rebours du reste de l’Europe, tandis qu’en France la royauté s’appuyait sur le peuple affranchi, sur les communes, pour vaincre la féodalité, détruire les grands fiefs et préparer l’unité nationale; tandis qu’en Angleterre les barons féodaux terrassaient la royauté et lui imposaient la grande charte; tandis qu’en Allemagne la diète des princes élisait l’empereur, et qu’en Pologne le roi n'était qu’un magistrat républicain; en Russie, dans sa toute-puissance illimitée, le tzar créait à la fois la féodalité et la servitude. Ce qui semble confirmer cette opinion, généralement admise par tous ceux qui ont étudié l’histoire russe dans ses monuments anciens, c’est que les distributions de terres et de paysans par la couronne, à titre de récompenses, ont continué sans interruption, aussi bien que les créations de nobles, même depuis l’avènement des Romanoff, sous Michel III, Alexis I-er, Pierre le Grand, Anne, Elisabeth, Catherine, Paul, Alexandre, et jusqu'à nos jours; c’est qu’enfin, malgré ses libéralités immenses et incessantes, la couronne possède encore en propre une partie considérable du territoire et de la population de l’empire. La régie des domaines impériaux forme un ministère, presque un gouvernement.
Un fait, du moins, un fait capital, et mis hors de doute, est acquis à l’histoire : c’est alors que la servitude disparaissait du reste de Г Europe, qu’elle s'établissait en Russie. Elle n’a même reèu sa forme actuelle dans ce dernier pays qu'à l'époque où, partout ailleurs, elle était à peu près abolie, au commencement du dix-septième siècle. En France, pour ne pas trop étendre les points de comparaison, dès le règne de Louis le Gros (vers 1110), les paysans avaient commencé à se racheter, à former des communes, une bourgeoisie, un tiers état; les croisades, en ruinant les barons féodaux, aidèrent merveilleusement à l'émancipation des serfs, que favorisèrent de tout leur pouvoir Philippe-Auguste, Saint Louis, CharlesV, Louis XI. A la mort de Henri IV (1610), il ne restait de serfs en France que dans quelques fiefs ecclésiastiques, et plutôt de nom que de fait. C’est justement à cette époque qu’en Russie l’autorité souveraine enchaînait définitivement à la terre les hommes de travail. Jusque-là, chaque année, au jour de la Saint-Georges (le 18 septembre), qu’ils nomment Yourieff-dien, tous les paysans avaient eu le droit de changer de pays et de se donner à des maîtres nouveaux. Ce droit était un puissant correctif à la servitude. Il obligeait les seigneurs à bien traiter leurs serfs, sous peine de les perdre; il rendait les injustices et les violences, sinon impossibles, au moins peu durables; il laissait enfin une sorte de libre arbitre dans l’esclavage. Et, de même que des appâts attirent les pigeons au colombier, les seigneurs devaient par intérêt et par calcul, offrir au moins à leurs paysans protection, sécurité et bien-être. Sans doute alors on voyait rarement les révoltants abus de pouvoir dont les serfs sont devenus victimes; sans doute aussi les nobles n’avaient point à craindre de leurs vassaux ces assassinats, ces incendies, toutes ces terribles représailles, aujourd’hui si fréquentes, que les rapports reèus au ministère de l’intérieur présentent une moyenne annuelle de soixante meurtres de seigneurs par leurs paysans. C’est plus d’une par semaine !
Mais, pour les seigneurs et pour le prince, cet état de choses offrait de graves inconvénients. D’un côté, le goût naturel du changement et le désir plus naturel encore d’une condition meilleure, faisaient de la classe des serfs une population flottante, presque nomade, qui, cherchant toujours les terres d’une culture plus facile et plus fructueuse, finissait par abandonner à la stérilité les terres de qualité inférieure et de moindre produit. D’un autre côté, surtout pendant les désordres et l’anarchie qui durèrent, sans interruption, entre l’extinction de la race de Rurik (1592—1598) et l’avènement des Romanoff (1613), le privilège de la Saint-Georges n'était plus pour les serfs qu’un moyen de quitter la culture des champs et d’aller grossir les bandes des faux Démétrius et autres prétendants au trône, ou de vivre dans le brigandage. Ce fut Boris Godounoff, le premier des tzars usurpateurs, celui qu’on accuse d’avoir été l’assassin de Dmitri et l’empoissonneurde Fédor, empoisonné lui-même en 1605, qui, par un ukase du 21 novembre 1601, abolit leYourieff-dien, le droit qu’avaient les serfs de changer de maître une fois par an, les condamna pour toujours à la vie sédentaire, — et les attacha définitivement à la glèbe, eux et leur postérité. Mais en faisant ainsi, par acte de bon plaisir, toute la masse de leurs sujets esclaves d’une caste privilégiée, formée de leurs parents, de leurs favoris et de leurs serviteurs, les tzars ne pensèrent pas même, comme Louis XIV, à régler les relations des deux classes par une espèce de code noir. Une seule loi fut rendue sur la matière: «Le seigneur ne peut tuer son serf». Voilà l’unique limite donnée au pouvoir du maître; voilà l’unique protection donnée à l’esclave.
Il y a deux cent cinquante ans que dure cette situation, et il s’agit de la changer avant qu’elle ait duré trois siècles. Les difficultés sont graves, on doit le reconnaître; et si les unes viennent des seigneurs qui, possesseurs du sol entier, ne veulent point abandonner la propriété de leurs terres, les autres viennent des serfs eux-mêmes, qui sont encore loin de comprendre les avantages du travail libre et la possibilité d’une situation intermédiaire entre le maître et l’esclave. Dans toutes les autres contrées de l’Europe, le servage s’est peu à peu converti, d’abord en partage des denrées recueillies, puis en redevance fixe d’argent; et, tenant du seigneur propriétaire la possession temporaire du sol; le serf, qui cultiva dès lors la terre à son profit, est devenu partout métayer et fermier. C’est le même changement qu’il s’agit d’introduire en Russie; l’expérience et la raison disent aussi haut que la justice et l’humanité qu’il faut affranchir les paysans et leur donner les terres à bail. La plupart des seigneurs comprennent fort bien dès à présent, et l’on ferait aisément comprendre aux autres que ce changement leur doit être plus profitable que nuisible. Ils ne perdraient, en effet, que la puissance corporelle sur leurs vassaux, c’est-à-dire les droits les plus odieux, les plus révoltants, les plus périlleux aussi, et dont plusieurs d’entre eux sentent fort bien l'épouvantable iniquité. Mais ils garderaient, ils accroîtraient peut-être les droits utiles, effectifs, le produit et la valeur de leurs propriétés. Avec des serfs travaillant pour eux comme des animaux domestiques, les seigneurs courent les chances, bonnes ou mauvaises, des saisons et des événements. L’abondance des produits, que la difficulté des communications fait généralement consommer sur place, ou bien des disettes partielles, auxquelles souvent cette même difficulté de communications ne permet pas de remédier, amoindrissent également leurs revenus. Que la moisson manque, et le seigneur doit pourvoir à la subsistance de ses paysans; qu’une épizootie frappe la contrée, il doit remplacer les chevaux et le bétail enlevés par le fléau; que des guerres lointaines et prolongées multiplient les levées d’hommes, les bras font défaut sur ses terres. Dans les années malheureuses, au lieu d’apporter au train de sa maison des réformes dont souffrirait l’orgueil nobiliaire, il s’endette, il devient la proie de l’usure, et la ruine des plus grandes fortunes commence d’habitude par ce défaut d'équilibre constant entre la recette et la dépense, qui ne s'établit qu’avec des revenus fixes et certains. En tout temps, d’ailleurs, il faut au seigneur des intendants, engeance parasite, race avide, dont le moindre pillage est de dîmer le revenu du riche oisif qui l’emploie à pressurer le travailleur pauvre. Et il y a bien d’autres inconvénients attachés à la propriété territoriale telle qu’elle est constituée en Russie. Par exemple, le serf qu’un seigneur prend à son service personnel et attache à son nombreux domestique, devient dès lors, lui et sa descendance, exempt du travail de la terre. De sorte qu’il se forme dans tous les domaines, sous le nom de dvorovié (gens de la cour), une population en quelque sorte inutile et fainéante qui demeure à la charge du maître. A peine obtient-on que les hommes valides exercent quelque métier, qu’ils soient cordonniers, tailleurs, maèons, maréchaux-ferrants, ou musiciens dans les orchestres des châteaux; mais les femmes, les enfants, les vieillards reèoivent, sans rien faire, des distributions de vivres et de vêtements. Ainsi, sans entrer davantage dans le détail des vices et des charges de la propriété, il semble évident que tous les propriétaires accepteraient sans peine une nouvelle constitution qui, leur donnant des fermiers au lieu de serfs, changerait en rentes fixes, assurées, indépendantes des saisons ou des événements politiques, et perèues sans intermédiaires, des revenus jusqu'à présent incertains, précaires, variables et dîmes par les intendants.
Mais laissons les seigneurs et leurs intérêts, bien ou mal entendras. II faudra bien sans doute qu’ils acceptent la propriété telle que la leur fera la loi civile, fort différente du droit naturel, et qu’il se trouvent trop heureux, en perdant la possession de l’homme, de garder celle de la terre. Arrivons aux serfs, qui forment le vrai nœud de la question.
A Dieu ne plaise qu’on voie dans ce qui va suivre, je ne dirai pas l’apologie, mais seulement la plus lointaine justification, la plus indirecte excuse de la servitude. Non, sous aucun rapport, par aucun motif, la servitude ne peut être excusée et justifiée. Attenter à l’indépendance d’un être raisonnable, que Dieu a fait libre, qui est notre égal, notre semblable, notre frère, c’est un crime commis à tous les instants de sa vie, et qui dure autant qu’il existe. Homère avait raison de dire, en ces temps antiques où l’esclavage semblait si naturel qu’il était accepté des plus grands esprits, des plus nobles cœurs, de Platon et d’Aristote: «Quand Jupiter fait un homme esclave, il lui ôte la moitié de son âme». Et, de même que la vue des mauvais traitements infligés au malheureux noir des colonies redouble notre horreur pour l’esclavage, pour la propriété de l’homme sur l’homme; de même, en voyant de près les monstrueuses iniquités que traîne après soi la servitude, — souffrances physiques et dégradation morale, — on s’indigne, on se révolte avec plus de ferveur contre cet esclavage déguisé, qui n’a plus même ici pour excuse dernière la différence des races, de la couleur, du culte, des climats; car opprimés et oppresseurs sont de même sang, de même pays, de même religion, et pour nourrir ses habitants sous un ciel meurtrier, la terre n’attend pas que son sein soit déchiré par des bras amenés dans les chaînes de par delà les océans. Qu’on se rassure donc: ce n’est pas en voyant des serfs qu’on pardonne à la servitude. Plus on en est près, plus on la maudit. Mais enfin, si les meilleures choses sur la terre ont leurs côtés faibles et défectueux, les plus mauvaises? en revanche, peuvent racheter jusqu'à un certain point les maux qu’elles causent par quelque légère compensation. C’est la loi de ce monde. Et pour la servitude en particulier, il faut bien expliquer au moins comment elle a pu subsister jusqu’ici, comment elle se maintient encore, et comment le plus grand, peut-être, des obstacles qui s’opposent à son abolition vient justement de ses victimes.
Votre révolution franèaise a écrit sur son étendard aux trois couleurs trois paroles qui résument merveilleusement, d’après les idées qui ont eu cours jusqu'à présent dans le monde, tous les droits et tous les devoirs des hommes entre eux: Liberté, égalité, fraternité. Mais, pour rendre complète la formule des droits et des devoirs, ces trois termes ont besoin d'être réunis, d'être inséparables. La fraternité humaine, introduite ou répandue par le christianisme, n’est guère, prise isolément, qu’une consolation offerte pour l’autre vie aux opprimés de celle-ci, et tout au plus un conseil de modération donné aux oppresseurs. L’Eglise même, en acceptant le despotisme, la féodalité et l’esclavage sous toutes ses formes, n’a pas entendu différemment la fraternité prêchée par le Christ, qui, s’il rendait à Dieu ce qui est à Dieu, rendait à César ce qui est à César. En second lieu, la liberté, comme on la pratiqua dans la Grèce antique, dans la Rome des Scipions, à Venise, à Florence, comme on la pratique encore dans certains Etats de l’Union américaine, c’est-à-dire compatible avec l’esclavage et donnant à une seule caste le rang de citoyens, n’est guère qu’un privilège de plus ajouté à ceux de l’aristocratie. Enfin, l'égalité sans la liberté peut se trouver dans les pires conditions où tombe l’homme des sociétés modernes, dans les armées, les hôpitaux, les prisons, les bagnes de galériens. Je le répète, les trois termes n’ont leur pleine valeur qu'à la condition d'être réunis, d'être inséparables. Mais enfin, si affaiblis qu’ils soient par leur isolement, chacun d’eux vaut encore quelque chose par lui-même, et peut offrir une certaine compensation à la perte des autres.
Négation absolue de la liberté, la servitude, comme le despotisme, produit du moins, en un certain sens, l'égalité. Tout les sujets sont égaux sous le despote; tous les serfs sont égaux sous le seigneur. Quand vous avez vu pour la première fois un village russe, vous avez pu vous croire chez les frères moraves. Il n’y a point là, comme dans vos campagnes franèaises, de belles et vastes fermes, espèces de manufactures agricoles qu’habitent les capitalistes ruraux, entourées de pauvres cabanes où de nombreux journaliers^ véritables ouvriers de l’agriculture, mènent une vie non moins misérable et non moins précaire que les ouvriers des fabriques urbaines. Comme tout Russe appartient à une commune et a droit à une part du sol, il n’y a pas de prolétaires en Russie. Dans nos villages, sur les deux côtés du chemin qui les traverse, s'élèvent deux rangées de maisons parfaitement égales et semblables. Chaque tiaglo, ou famille, a la même habitation que les familles voisines; elle est pourvue des mêmes instruments de travail et du même cheptel de bestiaux; elle reèoit le même lot de terre, soit à cultiver pour le seigneur, soit à cultiver pour sa propre subsistance; enfin elle donne le même temps et le même labeur aux intérêts du maître et à ses propres intérêts.
Il faut convenir qu’une telle similitude de position offre un grand allégement aux maux que fait endurer la commune servitude. On se soumet avec plus de patience et de résignation à l'état meilleur, et le serf, qui ne saurait aspirer jusqu'à la position du maître, et qui n’en connaît pas d’intermédiaire entre eux, n’a près de lui nul point de comparaison pour exciter son envie et pour l'éclairer sur ses droits. A cette espèce de communisme en pratique se joignent quelques avantages matériels. Par exemple, il est admis dans tous les domaines que les paysans couperont autant de bois qu’il leur en faudra pour construire leurs maisons et pour s’y chauffer. Ils sont donc à l’abri du froid, souffrance plus cruelle peut-être que la faim sous le climat qu’ils habitent, et premier des besoins à satisfaire. D’une autre part, lorsque, sous l’inspection de l’intendant ou du starosta, du chef élu par eux et parmi eux, ils ont donné le travail de leurs mains à la culture des terres, libres des soucis d’une redevance à payer, il savent que, quoi qu’il arrive des saisons et de la récolte, le maître ne peut les laisser mourir de faim. En somme donc, et ne considérant que le bien-être matériel, possible sous un climat donné et dans les conditions qu’il détermine, je crois que les serfs russes, plus malheureux sans doute que vos paysans aisés, les chefs de fermes et de métairies, le sont moins peut-être que vos prolétaires des champs, les simples journaliers. Si leur situation était volontaire et non forcée; s’ils étaient liés par des contrats à l’agriculture, et non enchaînés au sol par la naissance: si le maître n’avait sur eux des droits corporels et celui de les atteindre, comme des nègres marrons, en quelque part qu’ils essayent de fuir; s’il ne pouvait entrer dans leur isbâ comme chez lui, condamner aux verges le père de famille, prendre le fils pour en faire un soldat et la fille pour en faire sa servante ou pis encore; si enfin, agriculteurs par goût et par choix, ils avaient dans leur humble condition l’indépendance de l’homme libre et la dignité du citoyen; je ne sais trop si les paysans russes gagneraient beaucoup à changer d'état <…>
C’est dans cette situation matérielle des serfs qu’est l’explication du maintien de la servitude et des difficultés de son abolition. Proposez à un paysan son affranchissement pur et simple, c’est-à-dire de lui rendre la libre disposition de ses bras, de son corps; offrez-lui même de plus en terrain à cultiver, sous condition de redevance en argent ou en nature; voici quelle sera toujours et invariablement le sens de sa réponse: «Que me restera-t-il, le maître payé, dans les années de mauvaise récolte? qui me nourrira, moi et ma famille, dans les années de disette? où prendrai-je de l’argent pour acheter des chevaux, des vaches et des moutons? où prendrai-je du bois pour construire ma maison, mon chariot, mon traîneau, ma charrue, et pour me chauffer pendant six ou sept mois d’hiver? Enfin qui me protégera, si je n’ai plus un maître puissant, contre les exactions du fisc, les violences de l’autorité, les vénalités de la justice?» Il faudrait donc, pour qu’un serf acceptât son affranchissement comme un bienfait, ajouter au don de sa liberté celui des instruments de travail, c’est-à-dire les capitaux et la terre, et, de plus, des garanties d'égalité devant la loi.
Mais ce n’est pas tout encore, et nous touchons au nœud de la question le plus difficile à délier. Non-seulement, aux yeux d’un serf agriculteur (je ne parle pas des serfs artisans, colporteurs, voituriers, domestiques, qui acceptent plus volontiers leur libération, ayant un métier qui les fait vivre), l’affranchir, c’est le renvoyer, le chasser, se défaire de lui comme d’un animal inutile; c’est encore le dépouiller, c’est lui prendre son bien. Par une heureuse illusion, il regarde comme lui appartenant la terre qu’il cultive. «Nous sommes au maître, dit-il, mais la terre est à nous». Ce mot forme le fond et l’essence de sa pensée. Plutôt que de renoncer à croire que cette terre, à laquelle il est attaché, qu’il arrose de ses sueurs et qui lui donne son pain, où il a vu mourir ses pères et naître ses enfants, où fut son berceau et où sera sa tombe; plutôt, dis-je, que de renoncer à croire que cette terre lui appartient, il aime mieux appartenir lui-même au seigneur. La propriété, même ainsi faite, la propriété en commun, la propriété illusoire, lui semble plus chère et plus précieuse que la liberté. Comment donc le ferezvous convenir que lui donner la liberté en lui reprenant tout le reste, que le mettre nu sur le grand chemin, sans terre, sans toit, sans bétail, sans outils, sans provisions, sans argent, en lui disant: «Tu es maintenant ton maître, et va-t’en où tu veux», c’est se montrer charitable et généreux à son égard, c’est lui rendre le plus signalé des services et le plus grand des bienfaits?
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