Front matter
« Depuis Balthazar Claës, Descartes et Leibnitz, l’idée d’une langue universelle n’a pas cessé de hanter l’esprit des chercheurs. Ç’a été peut-être, avec le mouvement perpétuel et la direction des ballons, l’écueil où ont sombré le plus d’intelligences.
Son importance ne se discute plus, au siècle de la vapeur et de l’électricité, en cette époque d’activité fiévreuse, où la vie sociale, cessant d’être claquemurée comme autrefois dans le cercle étroit des frontières, doit rayonner, sous peine de mort, sur l’univers entier ; où Melbourne, San-Francisco, Zanzibar, Shang-Haï ou Batavia sont plus près de Paris, au propre comme au figuré, que ne l’étaient, pour nos pères du siècle dernier, Carpentras ou Quimper-Corentin.
Il n’est pas aujourd’hui un seul peuple civilisé qui ne soit en relations commerciales avec les trois quarts des autres peuples du monde, ce qui suppose, pour la facilité et la sécurité des affaires, que chaque négociant devrait posséder, au bas mot, soixante ou quatre-vingts langues diverses.
Appendice
Les meneurs volapükistes continuent à faire trombonner dans leurs journaux que le nombre de leurs adeptes s’élève à 2, 3, voire même 5 millions ! Ça pousse, ça pousse comme des champignons. Mais l’Annuaire des Diplômés (Yelabuk pedipedelas) que vient de faire paraître le Kerckhoffs ne donne que 2000 noms et encore parmi ceux-ci comprend-il les morts et ceux, qui depuis longtemps déjà, ont jeté aux orties la défroque volapükiste. Sur ces 2000, il y en a environ 800 pour l’Allemagne, 300 pour la France, 60 pour l’Angleterre, etc. Vouloir estimer, d’après ces chiffres, quel est le nombre exact de tous les volapükistes est chose tout à fait impossible. Celui qui est le plus près de la vérité est encore M. Jules Lott, de Vienne, qui fixe à un millier au plus le nombre de ceux qui s’adonnent sérieusement à l’étude du Volapük.
Très intéressante cependant est l’énumération que fait le Kerckhoffs des différents essais de langues universelles tentés depuis 1617 jusqu’à nos jours. Il y en a plus de cent, dont 28 depuis que le Volapük a fait son apparition mais qui, pas plus que le Volapük lui-même, ne doivent aspirer au succès.
Depuis que M. Einstein a péremptoirement prouvé que le Volapük ne repose sur aucune base solide, que ses mots très difficiles à saisir, sont d’autant plus désagréables à entendre, et qu’en somme il ne plaît à personne, les volapükistes les plus zélés commencent à se rallier à l’admirable conception d’Esperanto, la Lingvo internacia que nous appellerons désormais tout simplement l’Internacia. C’est ainsi que le secrétaire de l’American Philosophical Society, M. Henry Phillips jr, a fait paraître la grammaire d’Esperanto en anglais (New York, Henry Holt et Company) ; et que M. le Blanchard, secrétaire général de la Société zoologique de France s’occupe aussi très sérieusement de l’étude de l’Internacia pour pouvoir en parler au grand Congrès international de zoologie qui doit se tenir à Paris le 5 août et lui réserver, dans son Rapport sur la question d’une langue scientifique internationale, la place qui revient à cette merveilleuse invention.
M. le baron de Mainow, à Saint-Pétersbourg, autrefois volapükiste, aujourd’hui Esperantiste a fait savoir à , que Max Müller, l’éminent philologue de l’Université d’Oxford, lui avait écrit que l’Internacia lui plaisait mieux que le Volapük, (voilà un jugement qui en vaut beaucoup d’autres) ! et que S. E. le grand-duc Konstan Konstantinowich lui avait donné l’autorisation de traduire ses ouvrages en Internacia, ce à quoi il travaille en ce moment.
Le bagage littéraire de l’Internacia va grossissant ; nous avons déjà nommé la jolie nouvelle de A. Grabowski, un des meilleurs traducteurs de l’Internacia, La blovado : la Tourmente de neige, traduit du russe de Pushkin, et sa traduction de la comédie de Gœthe : La Gefratoj : Les frère et sœur ; nous lui devrons bientôt aussi un guide de conversation international. , de son côté, prépare en ce moment une étude scientifique : La lingvo de la homo paleolita : La langue de l’homme à l’âge de pierre, traduit de l’anglais du , professeur à l’Université de Pennsylvanie.
C’est à la Société de philosophie de Philadelphie que revient le mérite d’avoir mis à nu tous les défauts du Volapük et d’avoir posé les principes suivant lesquels la langue de l’avenir devra être bâtie. En même temps, elle invitait toutes les Sociétés savantes de tous les pays à se réunir en Congrès pour étudier, sous toutes ses faces, la question d’une langue universelle. Vingt Sociétés savantes ont déjà répondu à son appel, entre autres la Société zoologique de France, représentée par et le P. Fischer ; le Sénat de l’Université d’Édimbourg, la Royal Danish Academy of Sciences and Letters, la Société géographique de Halle, la Batavian Society de Rotterdam, etc.
Un des premiers principes d’une langue universelle est, avons-nous dit, d’être accessible à tous par sa logique et sa simplicité. L’Internacia d’Esperanto peut y prétendre.
Un exemple : Un diplômé volapükiste de M. Kerckhoffs, M. V. Stein, à Copenhague, s’est trouvé à même, sans aucune étude préparatoire et sans le secours de dictionnaire, de traduire librement une carte postale que lui avait écrite, en internacia, M. Einstein ; et, après quelques heures d’étude, il a pu lui répondre très correctement : « L’internacia estas tre bela, kaj pli bela ol volapük jes pli bela ol la lingvo itala.» Qui pourrait, si peu préparé, manier aussi aisément le Volapük ?
On peut le dire bien haut : l’internacia du Esperanto est un très grand progrès sur le Volapük ; M. Kerckhoffs finira bien par l’avouer lui-même et reconnaître l’inutilité de ses efforts à faire adopter en France le système essentiellement allemand de Herr Schleyer. Déjà le nombre de ses partisans va sans cesse diminuant, les Sociétés volapükistes se désagrègent un peu partout et l’harmonie est loin de régner dans les sphères dirigeantes où l’on ne veut pas reconnaître la suprématie du Kerckhoffs. Ce que je ne comprends pas, moi qui connais M. Kerckhoffs, c’est qu’il s’obstine à vouloir rester dans cette pétaudière et s’entiche ainsi d’une chose aussi imparfaite que le Volapük ; c’est, pour moi, une énigme.
Avant-propos
« Depuis Balthazar Claës, Descartes et Leibnitz, l’idée d’une langue universelle n’a pas cessé de hanter l’esprit des chercheurs. Ç’a été peut-être, avec le mouvement perpétuel et la direction des ballons, l’écueil où ont sombré le plus d’intelligences.
Son importance ne se discute plus, au siècle de la vapeur et de l’électricité, en cette époque d’activité fiévreuse, où la vie sociale, cessant d’être claquemurée comme autrefois dans le cercle étroit des frontières, doit rayonner, sous peine de mort, sur l’univers entier ; où Melbourne, San-Francisco, Zanzibar, Shang-Haï ou Batavia sont plus près de Paris, au propre comme au figuré, que ne l’étaient, pour nos pères du siècle dernier, Carpentras ou Quimper-Corentin.
Il n’est pas aujourd’hui un seul peuple civilisé qui ne soit en relations commerciales avec les trois quarts des autres peuples du monde, ce qui suppose, pour la facilité et la sécurité des affaires, que chaque négociant devrait posséder, au bas mot, soixante ou quatre-vingts langues diverses.
Inutile de dire que semblable phénomène n’existe probablement nulle part.
Il y a là une nécessité si impérieuse que, de tout temps et partout, il a spontanément surgi des moyens indirects d’y pourvoir.
Comme toujours, le besoin créait l’organe.
Ce furent le grec dans l’Antiquité, et le latin au Moyen Âge, qui unirent ainsi l’humanité pensante et lettrée. De même aujourd’hui, les divers idiomes de l’Europe se partagent, pour ainsi dire, le travail et les attributions.
L’anglais est surtout la langue du commerce.
Le français est la langue diplomatique. Il est également encore la langue de la science, de la philosophie, de l’art, celle que s’honorent, sous tous les climats, d’écrire et de parler les gens cultivés, en dépit de la rivalité de l’allemand qui, depuis une quinzaine d’années, s’efforce de lui disputer ce monopole.
Ce qui domine ailleurs, c’est une sorte de patois, assemblage de mots de toute provenance, débris d’innombrables langues, arbitrairement amalgamés, et que tout le monde comprend… à peu près.
Dans les ports de la Chine, on parle le pidgeon ; dans le Levant, la langue franque ; dans l’Asie centrale, le djagnitaï ; en Algérie, le sabir.
Autant de palliatifs insuffisants.
Personne ne songe à proposer l’adoption d’une langue disparue, comme le grec ou le latin, à titre de langue universelle. On ne ressuscite pas les morts, on ne remonte pas le cours de l’histoire. Il suffit, d’ailleurs, d’avoir entendu la singulière musique que, pour nos oreilles françaises, fait une phrase latine dans la bouche d’un Anglais, d’un Allemand ou même d’un Italien, pour comprendre que semblable choix aboutirait simplement à reculer la difficulté sans la résoudre.
Ajoutons, enfin, que l’idiome universel réclamé est surtout destiné à exprimer des besoins et des choses modernes, sans vocables correspondants dans les langues de l’Antiquité. Allez donc rédiger une lettre de change dans la langue d’Homère ou une commande pour une usine d’électricité dans la langue de Virgile !
Il ne saurait être question davantage de s’en tenir à l’une quelconque des langues européennes vivantes.
En théorie, c’est ce qui paraît le plus simple. Mais, en pratique, c’est tout une autre affaire. Il faut tenir compte des jalousies nationales, qui n’ont même pas pu se mettre d’accord sur une question beaucoup moins palpitante, beaucoup moins immédiate, sur le choix d’un méridien universel.
Puis, toutes les langues vivantes sont hérissées de difficultés. Les exceptions y pullulent ; à moins d’être « doué », on n’arrive à en posséder une à fond qu’au prix de longs et de patients efforts. »
Ainsi s’exprimait Thomas Grimm, il y a quatre ans, en présentant le Volapük aux lecteurs du Petit Journal.
Un jeune médecin russe, le docteur Esperanto, de Varsovie, vient de résoudre d’une façon magistrale, après douze ans d’étude constante, ce problème d’une langue scientifique internationale auquel le monde savant travaille depuis si longtemps. Il a formé une langue d’une logique et d’une simplicité vraiment remarquables, qui peut être apprise en deux jours au plus, et qu’il a appelée LINGVO INTERNACIA.
On lira plus loin l’intéressant travail de M. Einstein, faisant toucher du doigt toutes les imperfections du Volapük et la supériorité incontestable du nouveau système. Un étudiant de l’université d’Uppsala, écrivait dernièrement à M. Einstein une lettre se terminant ainsi :
« Oni miru je lingvo, en kiu oni post du tagoj da lernado povas skribi leteron, kiel mi esperas kompreneble, koankam nature ne senerare. »
Ce qui veut dire : « On doit s’étonner d’une langue pour laquelle on peut, après deux jours d’étude, écrire une lettre, je ne dirai pas sans faute, mais tout au moins d’une façon compréhensible. »
Depuis l’apparition de son livre sur la Lingvo internacia, au mois de septembre dernier, M. Einstein a reçu quantité de lettres semblables de tous les pays : de Russie, de Pologne, de Lithuanie, de Suède, de Norvège, de Danemark, d’Angleterre, de Hollande, d’Autriche, d’Italie, d’Amérique, et toutes témoignent de l’enthousiasme que leurs auteurs ont éprouvé à l’étude de la langue du docteur Esperanto, admirant sa belle sonorité (ressemblant en cela à la langue italienne) et sa facilité extraordinaire d’assimilation.
M. Einstein, bien connu par ses intéressants travaux sur l’histoire de la civilisation, entre autres par sa « Solution du problème religieux », a été un des propagateurs les plus anciens et les plus actifs du Volapük de Schleyer, sur lequel il a écrit, disséminés dans plusieurs journaux et revues, plus de deux cents articles et études. C’est lui qui, le premier, a exposé d’une façon simple et pratique la question d’une langue universelle, d’après tous les essais tentés jusqu’à ce jour. Mais, le Volapük qu’il a professé pendant quatre ans, en le présentant comme le paladium de l’union des peuples, à une époque où l’on faisait preuve, dans son pays, du chauvinisme le plus ridicule (il a eu quelque courage à le faire), le Volapük ne lui a plus suffi dès qu’il a eu remarqué qu’il n’avait été que l’avant-coureur nécessaire de la lingvo internacia. Pour lui, Schleyer n’avait fait qu’ébaucher l’œuvre, et c’est le docteur Esperanto qui l’a achevée. Je crois, en effet, qu’Esperanto est bien le Messie qui doit délivrer les peuples des difficultés de langage et amener ainsi leur union spirituelle. Il faudra bien, tôt ou tard, que les volapükistes eux-mêmes le reconnaissent, et j’attends avec une certaine impatience le résultat de ce fameux Congrès qu’ils doivent tenir pendant l’Exposition : ce sera, sans doute, la répétition de la confusion qui s’est produite dans l’Antiquité, sur l’Euphrate, à la construction de la tour de Babel ! Du reste, le trouble que M. Einstein a apporté dans le camp volapükiste, est déjà si grand, que bon nombre de ses adeptes ont déserté pour passer à la Lingvo internacia ! J’espère bien amener le même résultat en France lorsque la langue d’Esperanto sera connue, et, confiant dans le bon sens de mes compatriotes, je n’ai aucun doute sur le choix qu’ils feront alors : entre le système très imparfait de l’abbé allemand et celui remarquablement supérieur du médecin russe.
L’American Philosophical Society a été la première société savante qui ait combattu l’épidémie volapükiste, et un de ses membres les plus autorisés, M. Henri Philipps, a déclaré que la Lingvo d’Esperanto était le meilleur système de langue universelle qui ait été créé jusqu’à présent, le plus simple et le plus rationnel. « Il est établi, dit-il, d’après les meilleurs principes ; ses mots n’ont pas été formés selon le bon plaisir de l’auteur (comme en Volapük) mais empruntés soit au français, à l’anglais, à l’allemand et aussi au latin. Le docteur Esperanto s’est sagement abstenu d’altérer les mots qui se ressemblent dans toutes les langues. La Lingvo internacia est, sous tous les rapports, d’une facilité remarquable et ne soutient pas la comparaison avec le Volapük. »
Et M. H. Philipps termine en disant :
« Le docteur Esperanto est des plus modestes et bien que son œuvre soit remarquable il la soumet à l’opinion publique avant de lui donner une forme définitive. Il demande à ce que chacun fasse la promesse d’apprendre son système lorsqu’il sera prouvé que dix millions d’individus s’y seront ralliés. Je ne puis qu’encourager tout le monde à faire cette promesse bien anodine, la chose en vaut la peine. »
La Lingvo compte déjà un grand nombre d’adhérents et, parmi ceux-ci, je relève les noms : de M. Nilson, ingénieur à Gefle (Suède), qui, dans son journal le Mekaniske Arbetaren, a donné, en partie, la traduction du travail de ; M. le docteur Daniele Marignoni à Crema, qui a fait également cette traduction dans le Journal volapükiste de Milan, et, parmi les volapükistes militants, que les excellents travaux de M. Einstein ont convertis : M. H. van de Stade, chef d’institution à Arnhem (Hollande), M. John Runstrïm à Stockolm qui, déjà au 1 octobre 1888, écrivait : « La Lingvo internacia shajnas al mi esti la plej bela lingvo kiu mi iam studis, kaj tial mi deziras efective ke tuta mondo prenos ». (La lingvo internacia me semble être la plus belle langue que j’aie jamais étudiée, et c’est pourquoi, je désire ardemment que tout le monde l’apprenne). Je citerai encore : M. E. Wahl, à Saint-Pétersbourg ; M. V. Stein, professeur de Volapük à Copenhague, qui sans grammaire et sans dictionnaire, pouvait déchiffrer une lettre écrite dans la langue d’Esperanto, sans même l’avoir apprise ; M. G. Henricklund, qui vient de faire paraître, en langue suédoise, la grammaire de la Lingvo ; M. R. Geoghegen, professeur au collège d’Oxford ; , à Londres, l’inventeur de la Lingua, langue universelle formée d’après le latin ; M. le Bauer, à Agram, le fameux inventeur du Spelin, qui, après un échange de vives polémiques avec M. Einstein, a fait enfin amende honorable en lui écrivant : « Votre brochure est bien écrite ; j’en ai eu du plaisir. Que la paix soit faite ! Le même droit pour tous ! Le meilleur doit vaincre. »
Je dois une mention toute spéciale à M. A. Grabowski, chimiste, directeur technique de la fabrique Derbenev-Dmitrovka, à Moscou, auteur de deux ouvrages en lingvo internacia : La nêga blovado (la tourmente de neige), nouvelle de Pushkin, et La Gefratoj (frères et sœurs), comédie en un acte, de Goethe. M. Grabowski manie la lingvo avec une habileté remarquable. Une chose est vraiment surprenante, c’est qu’avec si peu de mots, avec l’aide seulement d’environ quarante syllabes radicales, on peut rendre n’importe quel sujet de la façon la plus correcte et la plus claire. C’est un véritable tour de force et celui qui, après avoir étudié la Lingvo d’Esperanto, donne encore la préférence au Volapük, celui-là est, sans contredit, un imposteur. Nous avons, je pense, déjà assez de ces imposteurs en politique et en religion sans avoir besoin encore d’imposteurs en Volapük !
Que ceux donc qui s’intéressent à l’important problème d’une langue universelle, veuillent bien nous lire (la grammaire et le dictionnaire de la Lingvo vont paraître incessamment) et nous donner en toute franchise leur opinion. Le docteur Esperanto, ce jeune ami de notre pays, ne se croit pas, comme Schleyer, infaillible ; il accepte avec tous les conseils judicieux et sait tenir compte des observations sérieuses qui lui sont présentées, car il ne considère pas son œuvre comme parfaite, les choses parfaites n’étant pas de ce monde.
Pour en revenir au Volapük, je crois que le bonhomme est bien malade ; le journal de M. Kerckhoffs, à Paris, vous dira bien, comme ses confrères à l’étranger, que l’œuvre de Schleyer est en pleine prospérité et que ses adeptes — par millions ! — augmentent sans cesse. La vérité, c’est que les affaires vont au plus mal dans le clan volapükiste, ce qui faisait dire au savant viennois M. le docteur F.-S. Krauss : « Ici, il y a bien encore quelques professeurs de Volapük, mais d’élèves point. » Absolument comme chez nous, quoi !
Les motifs pour lesquels le Volapük périclite de si misérable façon, sont exposés clairement dans la brochure d’Einstein, et, en ma qualité d’ancien volapükiste, j’ai crû de mon devoir d’en faire une traduction littérale pour ouvrir enfin les yeux à mes compatriotes. Et j’espère, qu’avec l’esprit droit et éclairé qu’ils possèdent, le moment n’est pas éloigné, où l’on criera un peu partout chez nous : « Vive la Lingvo d’Esperanto ! À bas le Volapük de Schleyer ! »
Présentation
Les années 1880 voient l’apparition de deux langues construites notables : le Volapük de Johann Martin Schleyer et l’Espéranto de Ludwik Lejzer Zamenhof. Le volapük fut la première langue artificielle à grouper une large communauté, avant d’être supplanté par l’Espéranto.
Léopold Einstein et Auguste Demonget (le traducteur et préfacier) sont des volapükistes convertis à l’Espéranto. L’ouvrage établit une comparaison entre les deux langues, et explique pourquoi le volapük doit être abandonné au profit d’une langue plus simple et logique.
Au moment de la rédaction, Zamenhof n’est connu que sous son pseudonyme Esperanto et sa langue est désignée comme Lingvo internacia (langue internationale). C’est plus tard que les espérantistes donneront à la langue le pseudonyme de son fondateur.
Texte
Il y a des moments où l’on pourrait douter de tout progrès, simple question d’apparence, car celui qui scrute la nature elle-même ne s’y laisse pas tromper et poursuit tranquillement sa route au milieu du tourbillon. Le progrès est inhérent à la nature et n’est en quelque sorte autre chose que le résultat de l’évolution indiquée depuis Darwin, et cela s’explique d’autant plus aisément si l’on n’envisage pas quelques époques remarquables de l’histoire universelle seulement, mais si l’on prend au contraire tout un ensemble de siècles.
Je crois pouvoir interpréter de la meilleure façon cette grande vérité par les expressions suivantes, intimement liées au sujet que je traite ici : écrire, imprimer, sténographier, aller en chemin de fer, téléphoner et « internationaliser ».
À mon avis, ces sept inventions devraient être considérées comme les sept merveilles du monde.
L’invention de l’écriture, représentation visible de nos pensées, servant à les transmettre à la postérité (du latin scribere, du grec graphein, c’est-à-dire graver dans les corps durs comme le bois, la pierre, etc., moyens primitifs de l’écriture, comme aussi de l’hébreu kathav, de la racine kath, séparer, couper), nous ramène dans la nuit des siècles et au temps des légendes.
Et, dans cet ordre d’idées, aucun progrès remarquable n’a été réalisé jusqu’à l’époque de notre moyen âge où l’art d’imprimer est alors venu répandre la culture intellectuelle, grâce auquel nous avons atteint ce haut degré de civilisation que nous possédons aujourd’hui. Depuis cette époque le progrès a marché à grands pas, les découvertes ont succédé aux découvertes, et, comme l’exprime notre savant historien, Jules Lippert : « On aurait dit que la nature voulait tout à coup se dévoiler entière et, à mesure qu’on apprenait à la mieux connaître, les inventions se succédaient. » Et ce n’est pas du tout par hasard que l’époque des plus grands progrès scientifiques a été aussi celle du triomphe imprévu de la « technologie humaine », car l’art et la science ont leur mère commune dans les connaissances naturelles.
Vous voyez donc quel espace de temps immense, des milliers d’années, s’est écoulé depuis les débuts l’art d’écrire et la reproduction rapide et illimitée des œuvres manuscrites, au moyen des caractères mobiles, et la série de progrès de toute nature qui en a été la conséquence. Car, tandis qu’autrefois l’on était obligé d’avoir toujours recours à la copie manuscrite, procédé peu commode, prenant du temps, dispendieux et ne permettant qu’à un nombre très limité d’individus de pouvoir acquérir les trésors de la science, ceux-ci peuvent dès lors, grâce à cet « art noir » si diffamé, pénétrer la masse du peuple, inculquant à notre race cette nouvelle manière d’envisager les choses à un point de vue naturel et abandonnant les anciennes idées fantaisistes et surnaturelles. Qui aurait cru, il y a seulement quelque dix ans, à la possibilité de transmettre nos pensées, avec la rapidité de l’éclair, aux points les plus éloignés ? Nous désignons cela maintenant par le mot télégraphier (écrire au loin) et téléphoner (parler au loin). Ce dernier art a, il est vrai aujourd’hui encore, un domaine plus limité que la télégraphie, mais néanmoins, il a pris, depuis l’emploi des fils de bronze, un développement que l’on n’aurait jamais soupçonné.
Quels énormes changements ces deux inventions n’ont-elles pas apportés dans le domaine artistique ! On peut dire qu’elles ont révolutionné le monde par le triomphe de l’espace et du temps.
Oui, notre génération blasée, parce qu’elle ne veut plus se reporter à cette époque primitive où les chemins de fer étaient encore inconnus, ne possède plus le sentiment exact de la grandeur et de la valeur du présent comparativement au quasi-néant des siècles précédents. Elle ne connaît pas les nombreuses imperfections du passé, pas plus que nos pères ne pouvaient nous envier nos conquêtes dont ils n’avaient encore aucune idée. C’est ce qui me faisait écrire un jour dans le Monde Illustré : « Si nos aïeux pouvaient sortir de leurs tombes, ils croiraient se trouver dans un monde tout autre que celui qu’ils ont connu » ; j’ajouterai aujourd’hui qu’il en serait de même de nous si nous reparaissions sur notre planète dans quelque cent ans d’ici.
La plus grande partie de nos contemporains n’ont encore aucune idée du Beau et du Sublime qu’ils ont devant eux. Ainsi, présentement, il y a un nouveau mot qu’aucune oreille humaine n’a encore entendu jusqu’à présent et le plus petit nombre seul peut s’en faire une idée exacte, bien que le mot volapüker ait cours déjà depuis une huitaine d’années. À cela rien de bien surprenant, car tout ce qui est nouveau, destiné à nous faire sortir de notre vieille routine a toujours eu ses contradicteurs et doit surmonter d’énormes difficultés avant de pouvoir arriver à se faire jour ; telle, il y a un demi-siècle, la sténographie qui a dû longtemps combattre les préjugés des savants, aussi bien que des ignorants. Aujourd’hui, grâce à la sténographie, les mots s’écrivent aussi vite, par abréviation, qu’ils ne se parlent et de cette manière aucun discours important ne peut plus être perdu pour la postérité ; c’est un art qui a déjà pénétré toutes les couches de la société.
Ce mot, auquel je faisais allusion plus haut, qui a eu comme prédécesseur le mot volapüker — ce qui dans la langue artificielle de Schleyer, veut dire correspondre en volapük — ce nouveau mot s’appelle, je l’emploie pour la première fois, internationaliser, et ce produit le plus beau, le plus facile, le plus conséquent, le plus simple de combinaisons internationales, c’est la « lingvo internacia » (la langue internationale). J’arrive ainsi au véritable sujet de cette étude.
Charles Wartimberg a dit il n’y a pas longtemps : « Si l’on étudie l’histoire de la civilisation, on trouve que toutes les idées d’affranchissement, de progrès, de même que toutes les évolutions n’ont pu se généraliser qu’après une lutte passionnée et une opposition violente avec la science officielle ».
C’est ainsi qu’il en a été du volapük.
Voilà huit ans, lorsque les journaux nous apprirent tout à coup qu’un ecclésiastique de Litzelstetten, sur le lac de Constance, avait inventé une langue artificielle, du nom de Volapük tous, savants comme ignorants, se montrèrent incrédules : car, d’abord il ne peut pas y avoir de langue universelle, et ensuite, une langue ne peut pas être inventée.
Schleyer est bien le premier coupable dans ces malentendus, car il n’aurait pas dû donner à sa langue le nom de Volapük (langue universelle), avec cette devise à double sens : menadé bal püki bal (à une humanité une langue). Ce nom et cette devise avaient amené un grand nombre d’adhérents ; Schleyer voulait que son Volapük la place des langues existantes ; idée absurde s’il en fut. Cependant cette utopie quelque crédit tout d’abord, malgré tous les efforts que firent pour la combattre les adversaires de la langue universelle. Ce titre « inventeur de la langue universelle » que Schleyer s’appliquait, était tout aussi mal approprié.
C’est ce qui faisait dire au docteur Rudolf Kleinpaul dans son récent ouvrage La langue sans paroles : « Schleyer n’a rien inventé. Qu’a-t-il pu ? Estropier l’anglais et lui emprunter sa grammaire ».
Les expressions dont se sert Kleinpaul vis-à-vis du Volapük dépassent, il faut le reconnaître, la mesure du juste et ne font que prouver combien peu il conçoit l’idée d’une langue universelle et combien il lui est hostile, ressemblant en cela, du reste, à beaucoup de ses confrères. Qu’on me permette de mentionner encore le travail le plus récent de l’adversaire déclaré des langues universelles, le docteur Hamel : La tendance réactionnaire du mouvement des langues universelles, dont je me propose de parler dans ma prochaine brochure, car cet ouvrage a trouvé un écho fanatique dans le journal « Tagl. Rundschau ».
Celui qui a étudié l’Aldono, c’est-à-dire le supplément de l’étude du docteur Esperanto, l’auteur de la Lingvo internacia que j’ai fait imprimer dans ma grammaire, y apprendra à connaître un homme de la plus grande modestie, à la parole claire et sans équivoque. Tout ce qu’il dit de sa langue et de son avenir est exposé d’une façon si savante que l’on serait porté à croire que son auteur est un homme déjà d’âge mûr : le a trente ans à peine.
Il ne se nomme pas l’inventeur, mais l’initiateur de la Lingvo internacia, c’est-à-dire langue intermédiaire venant s’ajouter aux langues nationales existantes, et il abandonne volontiers à un Congrès le droit de juger de la valeur de son système.
Il ne faudrait pas, cependant, méconnaître le mérite de Schleyer qui est incontestable ; c’est lui — et l’histoire universelle en fera mention — qui a travaillé de la façon la plus sérieuse et la plus constante, l’idée de former une langue artificielle neutre sur le modèle des langues naturelles, façonnant ainsi, non plus comme Leibniz l’avait recherché, un langage de signes, mais une langue de mots, formée de sons et pouvant servir par conséquent de moyen d’entente aux gens instruits de toutes les nations.
Schleyer qui s’occupait avec amour, depuis sa jeunesse, de l’étude des langues, s’aperçut vite que les plus grandes difficultés des langues nationales étaient dans leurs irrégularités, soit dans l’orthographe, le phonétisme, la grammaire, la formation des mots ou bien encore dans la façon d’exprimer les pensées, et c’est à lui que revient le mérite d’avoir ramené toutes les déclinaisons et conjugaisons rendues généralement si difficiles, par leurs nombreuses anomalies, à une seule déclinaison et à une seule conjugaison régulières. Schleyer est donc le fondateur, le père pour ainsi dire, des langues scientifiques actuelles. Il n’est donc pas étonnant que le Volapük de Schleyer ait fait sensation, car avec les voyelles a, e, i, o, u, dans leur ordre alphabétique, on se trouvait à même d’entreprendre la déclinaison et la conjugaison des temps ; c’était avec beaucoup d’autres innovations heureuses, au point de vue de l’orthographe et de la formation des mots (je rappellerai seulement les nombreux mots qui peuvent se former avec les préfixes le ou lu, bien qu’il y ait là beaucoup à redire), quelque chose de tout à fait nouveau, que l’on comparait volontiers à l’œuf de Colomb. Le fait est que l’on pouvait apprendre la grammaire Volapük en peu d’heures et, avec l’aide du dictionnaire de Schleyer, correspondre dans un style simple avec les représentants de toutes les nations. Comme chez nous, à Nuremberg, il y a quatre ans, le Volapük a pénétré dans tous les pays, et partout, y a fait sensation, mais, lorsqu’ensuite on est venu le comparer aux nouveaux systèmes concurrents parus depuis 1885 (comme par exemple, la Pasilingua de Steiner, la méthode du curé Eichhorn, à Bamberg, le Spelin de Bauer, les essais de Lauda à son Cosmos, la Lingua d’Henderson à Londres entièrement formée du latin, etc.), on a reconnu que ceux-ci, pris à part, étaient un progrès évident sur le Volapük parce que, exception faite du système Spelin, ils avaient un plus grand fond historique en se tenant complètement aux formes des langues ariennes, tant dans leur étymologie grammaticale que lexique. Schleyer, au contraire, avait donné libre cours à sa fantaisie et à l’arbitraire. Tout ceci, cependant, ne m’aurait pas fait déserter — comme on me le reproche aujourd’hui — la cause du Volapük que j’ai participé comme on sait à propager, un des premiers, en Allemagne, si je n’avais pas reconnu dans la Lingvo internacia, après une étude approfondie, les véritables qualités d’une langue internationale. C’est seulement maintenant que je vois plus clairement que nous sommes entrés dans une nouvelle phase d’étude, toute spéciale et toute moderne, du domaine de l’art de parler et de penser, que cultivent aujourd’hui beaucoup de savants, mais dont les adversaires d’un système de langue internationale n’ont encore aucune idée. Max Müller avait déjà consacré à ce sujet une place spéciale dans son ouvrage connu « Cours sur la science du langage » et d’après ce modèle j’ai, après quelque dix ans, attiré pour la première fois, de nouveau, l’attention sur « les essais passés d’une langue universelle » dont j’ai parlé, il y a quatre ans, à l’Association des instituteurs de Nuremberg.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Volapük et Lingvo Internacia.
