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Théorie de la grande guerre

Carl von Clausewitz · 1889 · Free in the US

296,707 words · about 20 h 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1889 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Théorie_de_la_grande_guerre&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Carl von Clausewitz
Language
French
Published
1889
Length
296,707 words · about 20 h 47 min
Sections
140 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (140)
  1. Front matter under 1 min
  2. Livre I under 1 min
  3. Chapitre 1 about 33 min
  4. Chapitre 2 about 28 min
  5. Chapitre 3 about 36 min
  6. Chapitre 4 about 3 min
  7. Chapitre 5 about 3 min
  8. Chapitre 6 about 3 min
  9. Chapitre 7 about 6 min
  10. Chapitre 8 about 3 min
  11. Livre II under 1 min
  12. Chapitre 1 about 14 min
  13. Chapitre 2 about 32 min
  14. Chapitre 3 about 4 min
  15. Chapitre 4 about 11 min
  16. Chapitre 5 about 38 min
  17. Chapitre 6 about 12 min
  18. Livre III under 1 min
  19. Chapitre 1 about 14 min
  20. Chapitre 2 about 1 min
  21. Chapitre 3 about 3 min
  22. Chapitre 4 about 2 min
  23. Chapitre 5 about 8 min
  24. Chapitre 6 about 7 min
  25. Chapitre 7 about 2 min
  26. Chapitre 8 about 9 min
  27. Chapitre 9 about 8 min
  28. Chapitre 10 about 3 min
  29. Chapitre 11 about 1 min
  30. Chapitre 12 about 12 min
  31. Chapitre 13 about 5 min
  32. Chapitre 14 about 1 min
  33. Chapitre 15 about 3 min
  34. Chapitre 16 about 8 min
  35. Chapitre 17 about 2 min
  36. Chapitre 18 about 4 min
  37. Livre IV under 1 min
  38. Chapitre 1 about 1 min
  39. Chapitre 2 about 2 min
  40. Chapitre 3 about 6 min
  41. Chapitre 4 about 13 min
  42. Chapitre 5 about 4 min
  43. Chapitre 6 about 2 min
  44. Chapitre 7 about 11 min
  45. Chapitre 8 about 4 min
  46. Chapitre 9 about 8 min
  47. Chapitre 10 about 9 min
  48. Chapitre 11 about 10 min
  49. Chapitre 12 about 17 min
  50. Chapitre 13 about 4 min
  51. Chapitre 14 about 7 min
  52. Livre V under 1 min
  53. Chapitre 1 under 1 min
  54. Chapitre 2 about 4 min
  55. Chapitre 3 about 6 min
  56. Chapitre 4 about 19 min
  57. Chapitre 5 about 25 min
  58. Chapitre 6 about 14 min
  59. Chapitre 7 about 17 min
  60. Chapitre 8 about 10 min
  61. Chapitre 9 about 4 min
  62. Chapitre 10 about 15 min
  63. Chapitre 11 about 7 min
  64. Chapitre 12 about 6 min
  65. Chapitre 13 about 13 min
  66. Chapitre 14 about 35 min
  67. Chapitre 15 about 10 min
  68. Chapitre 16 about 8 min
  69. Chapitre 17 about 8 min
  70. Chapitre 18 about 6 min
  71. Livre VI under 1 min
  72. Chapitre 1 about 7 min
  73. Chapitre 2 about 6 min
  74. Chapitre 3 about 7 min
  75. Chapitre 4 about 8 min
  76. Chapitre 5 about 3 min
  77. Chapitre 6 about 12 min
  78. Chapitre 7 about 3 min
  79. Chapitre 8 about 28 min
  80. Chapitre 9 about 9 min
  81. Chapitre 10 about 18 min
  82. Chapitre 11 about 11 min
  83. Chapitre 12 about 10 min
  84. Chapitre 13 about 14 min
  85. Chapitre 14 about 4 min
  86. Chapitre 15 about 18 min
  87. Chapitre 16 about 17 min
  88. Chapitre 17 about 11 min
  89. Chapitre 18 about 33 min
  90. Chapitre 19 about 4 min
  91. Chapitre 20 about 10 min
  92. Chapitre 21 about 2 min
  93. Chapitre 22 about 7 min
  94. Chapitre 23 about 8 min
  95. Chapitre 24 about 21 min
  96. Chapitre 25 about 24 min
  97. Chapitre 26 about 12 min
  98. Chapitre 27 about 6 min
  99. Chapitre 28 about 23 min
  100. Chapitre 29 about 5 min
  101. Chapitre 30 about 44 min
  102. Livre VII under 1 min
  103. Chapitre 1 about 2 min
  104. Chapitre 2 about 5 min
  105. Chapitre 3 about 1 min
  106. Chapitre 4 about 1 min
  107. Chapitre 5 about 18 min
  108. Chapitre 6 about 2 min
  109. Chapitre 7 about 3 min
  110. Chapitre 8 about 5 min
  111. Chapitre 9 about 2 min
  112. Chapitre 10 about 2 min
  113. Chapitre 11 about 5 min
  114. Chapitre 12 about 1 min
  115. Chapitre 13 about 5 min
  116. Chapitre 14 about 3 min
  117. Chapitre 15 about 7 min
  118. Chapitre 16 about 6 min
  119. Chapitre 17 about 8 min
  120. Chapitre 18 about 5 min
  121. Chapitre 19 about 9 min
  122. Chapitre 20 about 6 min
  123. Chapitre 21 about 1 min
  124. Livre VIII under 1 min
  125. Chapitre 1 about 3 min
  126. Chapitre 2 about 5 min
  127. Chapitre 3 A about 5 min
  128. Chapitre 3 B about 21 min
  129. Chapitre 4 about 13 min
  130. Chapitre 5 about 3 min
  131. Chapitre 6 A about 4 min
  132. Chapitre 6 B about 13 min
  133. Chapitre 7 about 4 min
  134. Chapitre 8 about 8 min
  135. Chapitre 9 about 50 min
  136. Huit livres under 1 min
  137. Avertissement de l’Introduction about 4 min
  138. Avertissement du t. II about 1 min
  139. Avertissement du t. I about 2 min
  140. Lettre du général Pierron about 1 min

Continue:

Front matter

Carl von Clausewitz

Théorie de la grande guerre

(huit livres dans quatre tomes)

Livre I

de la nature de la guerre.

Chapitre 1

1. — Introduction.

Nous nous proposons d’examiner d’abord la guerre dans chacun de ses éléments, puis dans chacune de ses parties, et enfin dans son entier c’est-à-dire dans la connexion que ces parties ont entre elles. Nous procéderons donc du simple au composé. Il nous faut cependant, au préalable, jeter un coup d’œil général sur la nature même du sujet, car, ici plus que partout ailleurs, l’idée du tout doit sans cesse pénétrer l’idée de la partie.

2. — Définition.

Pour définir la guerre nous nous en tiendrons à ce qui en constitue l’élément primordial, le combat singulier. La guerre est un combat singulier agrandi, et la lutte entre deux hommes est l’image qui permet le mieux à la pensée de se représenter en un acte unique le nombre indéterminé de combats dont une guerre se compose. Or, dans la lutte, chacun des adversaires cherche, au moyen de sa force physique, à terrasser l’autre et à briser sa résistance. La guerre est donc un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté.

Pour combattre la force, la force utilise tout ce que les arts et les sciences mettent à sa disposition. Elle ne connaît d’autres limites à son action que quelques restrictions insignifiantes qui n’affaiblissent pas essentiellement sa puissance et qu’elle accepte sous le nom de droit des gens. La force, c’est-à-dire la force physique, — car en dehors de l’idée d’État et de Loi il n’y a pas de force morale, — la force est donc le moyen, tandis que contraindre l’adversaire à se soumettre est l’objectif. Or comme, pour arriver à ce résultat, il faut nécessairement mettre l’ennemi hors d’état de se défendre, tel devient le but logique immédiat de l’action militaire. Ce but se substitue dès lors au but médiat ou politique et le fait momentanément disparaître comme n’appartenant pas à l’idée même de la guerre.

3. — Emploi absolu de la force.

Selon certains philanthropes, il existerait quelque méthode artificielle qui, sans effusion de sang, permettrait de désarmer l’adversaire ou de le réduire. Ce serait même là, disent-ils, l’idéal de la guerre. Si généreuse cependant que soit cette idée et si désirable qu’en puisse sembler la réalisation, elle ne constitue en somme qu’un rêve, et il importe de s’en rendre aussitôt compte, car rien n’est plus dangereux à la guerre que les erreurs de sentiment. Comme l’emploi de la force dans toute son étendue n’exclut en rien la coopération de l’intelligence, celui des deux adversaires qui, sans tenir compte du sang à répandre, en fait le plus complet usage, l’emporte aussitôt sur l’autre si celui-ci n’en fait autant. Il lui impose donc la loi, et tous deux arrivent ainsi à la limite extrême des efforts que les contrepoids inhérents aux deux formes de l’action à la guerre peuvent seuls les empêcher de dépasser.

C’est ainsi qu’il faut envisager la chose, et il n’est pas seulement utile, mais absolument logique et même indispensable de tenir compte de la rudesse de l’élément dans l’étude de sa nature.

Si les guerres des peuples civilisés sont beaucoup moins cruelles et dévastatrices que celles des peuples barbares, cela tient à l’état social des premiers et à leurs relations internationales. La guerre subit l’influence de cet état et de ces relations qui la modifient et la tempèrent, mais ces éléments ne lui constituent qu’un milieu spécial et ne changent pas essentiellement sa nature, de sorte que ce sera toujours commettre une absurdité que de vouloir introduire un principe de modération humanitaire dans la philosophie de la guerre.

Deux mobiles différents portent les hommes à se faire la guerre : l’hostilité d’instinct et l’hostilité réfléchie. Nous avons basé notre définition sur le second de ces mobiles parce qu’il est le plus général. On découvre toujours, en effet, quelques traces de préméditation jusque dans les manifestations les plus violentes de la haine instinctive, tandis que, dans l’hostilité de calcul, cette passion fait souvent défaut ou n’exerce du moins jamais l’influence prépondérante. Chez les peuples barbares c’est l’instinct qui domine ; chez les peuples policés c’est la réflexion qui dirige. Ce n’est cependant pas à la différence entre l’état sauvage et l’état de civilisation qu’il faut attribuer le phénomène ; il prend naissance dans les circonstances et dans les institutions, de sorte que, bien que manquant parfois, il se manifeste néanmoins dans la majorité des cas. Il peut arriver même que deux nations des plus policées s’enflamment l’une contre l’autre des sentiments de la haine la plus passionnée.

On voit dans quelle erreur on tomberait si, se laissant aller à considérer la guerre entre les États civilisés comme un acte réfléchi des gouvernements, on se figurait qu’elle va sans cesse en se débarrassant de sa rudesse et de sa violence, et qu’elle en arrivera enfin un jour à ne plus faire aucun usage effectif des masses armées et à résoudre les conflits entre les nations par l’équation en quelque sorte algébrique de leurs rapports.

La théorie était déjà dans cette voie quand les événements des dernières guerres lui en révélèrent une meilleure.

Bien que la guerre soit un acte de la force, le calcul y joue nécessairement aussi son rôle. Elle n’en émane pas mais elle y ramène plus ou moins, et ce plus ou moins ne dépend pas du degré de civilisation des peuples, mais bien de l’importance et de la durée des intérêts en litige.

Si, dans l’état de civilisation, les peuples ne massacrent point les prisonniers, ne dévastent plus les campagnes et ne se livrent plus au pillage des villes, c’est que l’intelligence préside à la conduite de leurs guerres et met au service de leur force des moyens plus efficaces que ne le seraient les manifestations brutales de l’instinct.

La découverte de la poudre et le perfectionnement incessant des armes à feu suffiraient déjà seuls à montrer que les progrès de la civilisation n’enrayent et n’affaiblissent en rien la tendance à l’anéantissement de l’ennemi qui est inhérente à l’idée de la guerre.

Nous répétons donc notre proposition : la guerre est un acte violent dans lequel l’emploi de la force étant illimité, chacun des deux adversaires impose à l’autre la loi ; d’où résulte une influence réciproque qui, de part et d’autre, doit conduire à l’extrême.

4. — Il faut réduire l’adversaire à l’impuissance.

Nous avons reconnu que le but de la guerre est de mettre l’ennemi hors d’état de se défendre. Nous allons montrer que, dans la conception théorique au moins, la chose est indispensable.

Pour réduire l’adversaire à l’obéissance, il nous le faut placer dans une position telle qu’il y trouve plus de désavantages que n’en comporterait sa soumission au sacrifice que nous voulons lui imposer. Il faut, en outre, que ces désavantages ne soient point passagers, ou du moins ne paraissent pas le devoir être, sans quoi l’adversaire préférerait naturellement les supporter et attendrait un moment plus favorable. Les modifications que la continuation de l’action militaire apportera dans cette situation devront donc contribuer, ou, du moins, avoir l’apparence de contribuer à l’empirer. Or la plus déplorable des situations où l’on puisse se trouver à la guerre est d’en arriver à ne plus pouvoir se défendre. Pour contraindre l’adversaire à se soumettre, il nous faut donc le réduire complètement à l’impuissance, ou, du moins, le mettre dans des conditions telles que cette éventualité lui paraisse imminente. D’où cette conclusion, que l’action militaire doit tendre sans cesse à désarmer l’ennemi, ou, ce qui revient au même, à le renverser.

La défensive la plus réduite ne pouvant cependant rester absolument passive, la guerre n’est jamais l’action d’une force active contre une masse inerte, mais bien toujours le choc de deux forces vivantes. Ce que nous venons de dire des fins auxquelles l’action militaire doit tendre s’applique donc à l’un comme à l’autre des adversaires. Tant que je n’ai pas renversé l’ennemi, j’ai à craindre qu’il ne me renverse ; je ne suis donc pas maître de mes actions, car il me fait la loi ; mais je la lui fais également. D’où seconde réciprocité d’action qui conduit à un nouvel extrême.

5. — Tension extrême des forces.

Pour renverser l’adversaire, il nous faut proportionner nos efforts à sa force de résistance. Or la force de résistance s’exprime par le produit de deux facteurs inséparables : la grandeur des moyens disponibles et l’intensité de la force de volonté.

La grandeur des moyens disponibles est susceptible d’évaluation, en partie du moins sinon en totalité, car c’est affaire de chiffres ; mais il n’en est pas de même de l’intensité de la force de volonté, qui ne se laisse guère mesurer qu’au degré d’importance des motifs. Supposons que nous arrivions ainsi à une évaluation suffisante de la force de résistance que nous allons probablement rencontrer, et nous n’aurons plus, dès lors, qu’à calculer la somme des efforts qu’il nous y faudra consacrer, et à les faire, soit assez grands pour la surmonter, soit du moins aussi grands que les moyens dont nous disposons nous le permettront. Mais, de son côté, l’adversaire en fera autant ; d’où nouvelle gradation par influence réciproque, qui, théoriquement, doit de nouveau porter les efforts à leur maximum.

6. — Modifications dans la réalité.

Ainsi, en se maintenant rigoureusement dans les limites abstraites de la notion de la guerre, l’esprit ne trouve de repos que lorsqu’il en arrive aux extrêmes, par la raison que, conflit de forces abandonnées à elles-mêmes et qui ne suivent d’autres lois que celles de leur nature, la guerre n’est elle-même qu’un extrême. Si donc, partant de son concept abstrait, nous cherchions à déterminer le point absolu vers lequel les fins de la guerre doivent tendre ainsi que les moyens qui y doivent conduire, les influences réciproques constantes que nous rencontrerions nous conduiraient incessamment à des extrêmes qui ne seraient qu’un jeu de notre imagination, et reposeraient à peine sur quelques subtilités logiques. Si l’on voulait enfin, isolant tous les obstacles d’un trait de plume, s’en tenir rigoureusement à la conséquence logique qu’il faut incessamment tendre à l’extrême et s’efforcer de le dépasser, on n’en arriverait qu’à édicter une loi écrite sans application possible dans la pratique.

En supposant même, d’ailleurs, que cet extrême absolu des efforts fût facile à déterminer, il faudrait encore convenir que l’esprit humain aurait peine à se soumettre à toutes ces rêveries de la logique. Dans maintes circonstances, il se produirait une dépense inutile de forces, qui rendrait aussitôt nécessaires des principes de compensation dans la gestion économique de l’État, et, dès lors, il faudrait une force de volonté qui ne serait plus en proportion avec le but à atteindre, et ne serait même pas réalisable, par la raison que la volonté humaine ne puise jamais sa force dans les subtilités de la logique.

Si de l’abstraction nous passons à la réalité, les choses prennent un autre aspect. L’abstraction met nécessairement tout au mieux ; en elle nous voyons l’un et l’autre des adversaires non seulement tendre au parfait absolu, mais y atteindre même. Or, en sera-t-il jamais ainsi dans la réalité ? Pour cela il faudrait :

Que la guerre fût un acte absolument isolé qui prit spontanément naissance, et n’eût aucun rapport avec la vie politique antérieure ;

Qu’elle consistât en un acte décisif unique, ou en une série d’actes décisifs concomitants ;

Qu’elle contint en elle-même sa décision complète, et que le calcul de la situation politique qu’elle doit amener ne réagit pas sur elle par avance.

7. — La guerre n’est jamais un acte isolé.

Pour ce qui est du premier point, les adversaires ne sont nullement l’un pour l’autre des personnages abstraits, même au point de vue de la volonté, ce facteur de la résistance qui ne se manifeste pas par des signes extérieurs. Pour chacun d’eux, en effet, la volonté de l’autre ne constitue pas véritablement une inconnue, car, par ce qu’elle a été aujourd’hui, elle indique ce qu’elle sera demain. La guerre n’éclate pas subitement, son développement n’est pas l’œuvre d’un moment, et, par suite, chacun des adversaires peut déjà juger l’autre en grande partie par ce que celui-ci est et fait, et non par ce qu’il devrait rigoureusement être et faire. Or, en raison de son organisation incomplète, l’homme restant toujours en deçà du mieux absolu, toutes les omissions qui se produisent de part et d’autre apportent un principe de modération dans la réalité.

8. — La guerre ne consiste pas en un choc unique sans durée.

Le second point nous conduit aux considérations suivantes :

Si la guerre consistait en un acte décisif unique ou en une série d’actes décisifs concomitants, il y aurait nécessairement tendance à l’extrême dans les préparatifs, car la moindre négligence serait irréparable, et dès lors, tout le reste demeurant dans l’abstraction, c’est à peine si les préparatifs de l’un des adversaires, en admettant même que l’autre les connût, pourraient donner à celui-ci la mesure de ce que les siens propres devraient être ; tandis que si la décision se constitue de plusieurs actes successifs, l’acte précédent donnant la mesure de celui qui doit suivre, la réalité se substitue à l’abstraction et modère la tendance aux efforts extrêmes.

Or toute guerre se terminerait en un acte décisif ou en une série d’actes décisifs concomitants si tous les moyens destinés à concourir à la lutte étaient mis ou se laissaient mettre en action à la fois, car toute décision désavantageuse diminuant nécessairement les moyens, dès que la totalité de ceux-ci a été une première fois mise en jeu, on ne peut plus en concevoir un second emploi, et dès lors tout acte militaire qui pourrait suivre rentrerait dans le premier et n’en serait essentiellement que la continuation.

Mais nous avons vu que, dans la préparation même de la guerre, on s’éloigne déjà de la conception abstraite, et que, au lieu d’agir en raison des suppositions extrêmes, on se fixe une limite qu’on ne dépasse pas dans la réalité. Il en résulte que, dans leur action réciproque, les adversaires restent en deçà des efforts extrêmes et ne portent pas immédiatement toutes leurs forces au jeu. Par le seul fait de la différence de leur nature et de leur mode d’emploi, ces forces, — qui sont de trois espèces : les forces armées proprement dites, le territoire national en raison de sa surface et de sa population, et les alliés, — ne sauraient, d’ailleurs, être mises simultanément en action.

Le territoire national est non seulement la source des forces armées proprement dites, mais en outre, par celles de ses parties qui constituent le théâtre de guerre, il devient l’une des grandeurs intégrantes de celle-ci ou exerce du moins sur elle une influence considérable.

On peut bien porter en même temps à la lutte toutes les forces mobiles du territoire, mais non le territoire lui-même tout entier avec ses places fortes, ses cours d’eau, ses montagnes, ses habitants, etc., etc., à moins qu’il ne soit assez petit pour que le premier acte de guerre l’embrasse dans toutes ses parties. Quant aux alliés, leur entrée en lice ne dépend pas de la volonté des parties belligérantes, et, d’après les usages habituels de la politique, en général leur coopération effective ne se produit que plus tard, et ne se renforce que lorsque l’équilibre étant rompu entre les adversaires, on cherche à le rétablir

Nous nous réservons de développer par la suite cette question, et nous montrerons alors que, contrairement à ce que l’on est porté à croire au premier coup d’œil, celles des forces de la résistance que l’on ne saurait ainsi mettre en action dès le début sont, dans maintes circonstances, de beaucoup les plus nombreuses ; d’où naît parfois la possibilité de rétablir l’équilibre dans les conditions mêmes où une première et très puissante solution l’a déjà fortement ébranlé. Pour le moment il nous suffit de faire voir que la concentration instantanée de la totalité des forces est contraire à la nature de la guerre. On ne saurait cependant conclure de là qu’il ne faille pas porter à la première solution la totalité des efforts qu’on est en situation d’y consacrer, d’abord parce que, en tout état de choses, une solution défavorable constitue un désavantage auquel on ne doit jamais volontairement s’exposer, puis parce qu’une première solution, lors même qu’elle ne reste pas unique, exerce d’autant plus d’influence sur les suivantes qu’elle a été elle-même plus puissante. Mais l’esprit humain éprouve une telle répugnance pour les grands efforts, qu’il suffit de la possibilité d’une seconde solution pour que, dans la recherche de la première, on ne concentre et n’actionne pas les forces avec la puissance qu’on y apporterait sans cela. Or ce que chacun des adversaires néglige ainsi de faire devient un nouveau motif de modération pour l’autre dans son action, et, par cette influence réciproque, les tendances à l’extrême se trouvent de nouveau ramenées à des efforts de proportion plus réduite.

9. — À la guerre le résultat n’est jamais absolu.

Enfin la solution dernière d’une guerre tout entière ne saurait elle-même être toujours considérée comme absolue. Souvent l’État vaincu ne voit dans sa défaite qu’un mal transitoire auquel il espère trouver un remède dans les relations politiques de l’avenir, et l’on comprend facilement tout ce que ces considérations peuvent enlever à la grandeur des efforts.

10. — Les probabilités de la vie réelle se substituent aux conceptions extrêmes et absolues.

C’est ainsi que l’acte entier de la guerre échappe à la rigueur de la loi de l’emploi absolu des forces. Or, dès que l’on n’a plus à redouter des efforts extrêmes et que soi-même on ne veut pas y recourir, c’est par le raisonnement, en se basant sur les données de la vie réelle et d’après le calcul des probabilités, qu’il faut rechercher les bornes auxquelles il conviendra de limiter sa propre action. Dès lors, les adversaires n’étant plus des abstractions mais des États et des gouvernements réels et la guerre n’étant plus un idéal mais une action qui se poursuit dans sa forme individuelle, des réalités du temps présent se dégagent des données qui permettent d’évaluer les inconnues de l’avenir.

Chacun des belligérants, en raison du caractère, des dispositions, de l’état et de la situation de l’autre, peut calculer ce que très vraisemblablement sera l’action de celui-ci, et, par conséquent, déterminer ce que la sienne propre devra être.

11. — Dès lors le but politique revient en ligne.

Ici reparaît dans la question un facteur que nous avons tout d’abord dû en écarter (paragraphe 2), parce qu’il se trouvait en quelque sorte absorbé par la loi des extrêmes et par l’intention de réduire l’adversaire à l’impuissance et de le renverser. Au fur et à mesure que cette loi perd de sa force et que cette intention est moins accentuée, le but politique rentre en ligne et, en tant que motif originel de la guerre, devient l’un des facteurs essentiels du produit dès qu’il ne s’agit que d’un calcul de probabilités basé sur des personnes et sur des rapports déterminés. Moins grand est le sacrifice que nous exigeons de l’ennemi et moins considérables sont les efforts que nous devons attendre de sa résistance. Or, moins puissants seront ces efforts et plus faibles pourront aussi demeurer les nôtres. En outre, plus notre but politique sera modeste et moins nous y attacherons de valeur, et plus facilement nous nous résignerons à l’abandonner, ce qui sera pour nous une raison nouvelle de nous restreindre dans nos efforts.

C’est donc le but politique, cause initiale de la guerre, qui détermine le résultat à atteindre par l’action militaire ainsi que les efforts à y consacrer, et cela non pas en ce sens qu’il est le but politique, mais parce que, à la guerre, on a affaire à des réalités et non à des abstractions. C’est ce qui explique comment le même but politique, recherché par plusieurs peuples ou par un seul peuple à des époques différentes, peut produire des effets absolument dissemblables. C’est donc seulement par rapport à l’action qu’il est susceptible d’exercer sur les masses qu’il doit mettre en mouvement, que l’on peut accorder cette autorité au but politique, et dès lors il faut prendre en considération la nature même de ces masses. Il est clair, en effet, que le résultat sera tout autre, selon que ces masses renferment en elles des principes qui en renforcent ou en affaiblissent l’action. Les relations peuvent être si tendues entre deux États ou deux peuples, des sentiments de si profonde hostilité les peuvent animer l’un contre l’autre, que le moindre incident politique peut produire des effets absolument disproportionnés et provoquer une véritable explosion.

C’est ainsi que le but politique détermine de part et d’autre la somme des efforts à produire et le but militaire à atteindre. Parfois ces deux buts coïncident, comme par exemple lorsqu’il s’agit de la conquête d’une province ; parfois au contraire, ne pouvant directement atteindre le but politique, l’action militaire doit viser un objet tel qu’on puisse le faire valoir comme équivalent lorsque les négociations pour la paix s’ouvriront. Mais ici encore il faut tenir compte du caractère des nations opposées. Dans certaines conditions, pour conduire au but politique, l’équivalent obtenu par l’action militaire doit lui être de beaucoup supérieur. Par contre, moins il y a de tension entre les masses en raison de leurs rapports, moins elles prennent personnellement part à la guerre, et plus le but politique conserve d’autorité, si bien qu’il arrive parfois qu’il décide à peu près seul.

Or, dans les guerres où l’action militaire vise un objectif équivalent au but politique, la grandeur du premier décroît en général avec celle du second, ce qui explique, sans impliquer contradiction, qu’il y ait des guerres de tous les degrés d’importance et d’énergie, depuis la guerre d’extermination jusqu’à la simple observation armée. Ceci nous conduit à une nouvelle question qu’il nous faut tout d’abord développer et résoudre.

12. — Ce qui précède n’explique pas encore une interruption dans l’acte de guerre.

Si limitées que soient les prétentions des deux adversaires, si faibles que soient les moyens dont ils les appuient, si modeste que soit leur objectif , une fois commencé, l’acte de guerre peut-il un instant être interrompu ? Cette question entre profondément dans le cœur du sujet.

La durée d’une action représente le temps nécessaire à son complet accomplissement. Cette durée peut être plus ou moins longue, selon que celui qui agit y apporte plus ou moins de promptitude. Or, chacun faisant les choses à sa manière, nous n’avons pas ici à tenir compte de ce côté de la question. Nous constaterons, cependant, que ce n’est pas volontairement que l’homme lent agit lentement, mais bien parce que, en raison de sa nature, il a besoin de plus de temps, ou, en d’autres termes, parce qu’il ferait moins bien s’il se hâtait davantage. D’où suit que, bien que ce soient les aptitudes personnelles de celui qui l’entreprend qui déterminent le temps nécessaire à l’accomplissement d’une action, ce temps n’en constitue pas moins la durée proprement dite de cette action.

Or, si nous laissons ainsi à chacune des actions d’une guerre sa durée propre, en dehors de cette durée même toute perte de temps, c’est-à-dire tout temps d’arrêt dans l’acte de guerre lui-même, doit, au moins au premier aspect, nous sembler un contre-sens. Il va de soi qu’il ne faut entendre ici que les progrès de l’acte de guerre dans son ensemble, et non pas ceux de l’un ou de l’autre des deux adversaires isolément considéré.

13. — Un seul motif peut suspendre l’action, et ce motif paraît ne pouvoir jamais exister que d’un seul côté.

Le principe d’hostilité qui a porté les adversaires à prendre de part et d’autre leurs dispositions pour la lutte existera nécessairement entre eux tant qu’ils n’auront pas fait la paix, et dès lors l’attente de circonstances plus favorables peut seule les porter à suspendre l’acte de guerre. Or, au premier coup d’œil, cette condition ne paraît jamais pouvoir se présenter que d’un seul côté, car précisément parce que l’une des deux parties a intérêt à attendre, l’autre doit avoir intérêt à agir.

On ne saurait admettre qu’un équilibre complet entre les forces des deux adversaires puisse produire un temps d’arrêt dans l’acte de guerre, parce que, en pareil cas, par le fait seul qu’il a le but positif, l’attaquant devrait néanmoins continuer à tendre vers ce but.

Que si, cependant, celui des deux belligérants qui a le but positif, et qui par conséquent est le plus fortement sollicité à l’action, ne disposant pas de forces égales à celles de l’autre, on pouvait supposer que l’égalité existât néanmoins entre eux en raison de ce que, chez le premier, la supériorité du motif compense celle des moyens, il faudrait encore se dire que, si rien n’était à prévoir qui pût modifier un pareil équilibre, les deux adversaires devraient logiquement faire la paix ; tandis que si un changement était probable, comme il ne pourrait favoriser que l’un d’eux, cela seul devrait aussitôt porter l’autre à agir. On voit ainsi que le fait qu’ils se trouvent en équilibre ne peut les inciter qu’à attendre un moment plus favorable, mais non à interrompre formellement l’acte de guerre. Si donc il arrive que, de deux États opposés, l’un poursuive un but positif, — soit par exemple la conquête de l’une des provinces de l’adversaire pour s’en prévaloir au moment de la paix, — une fois ce résultat atteint, son action n’ayant plus d’objet, il s’arrête. Si l’autre accepte alors le fait accompli, il doit faire la paix ; sinon il doit continuer à agir. Il va de soi, cependant, que si celui-ci prévoit que dans quelques semaines il pourra disposer de moyens plus puissants, il fera bien d’attendre jusque-là ; mais dès lors c’est au vainqueur de continuer immédiatement la lutte, afin précisément d’empêcher qu’il n’en soit ainsi. Nous ne parlons ici, cela va sans dire, que dans la supposition que, de part et d’autre, les adversaires ont une connaissance parfaite de la situation.

14. — Dans ces conditions, il se produirait une continuité dans l’acte de guerre qui porterait de nouveau les choses aux extrêmes.

En effet, indépendamment de ce qu’une activité si soutenue augmenterait les forces morales chez les individus et donnerait à la guerre elle-même une force élémentaire plus grande ainsi qu’un caractère plus passionné, sous l’influence de la continuité de l’action les causes produisant plus régulièrement leurs effets, les événements se succéderaient dans une connexion plus intime, et par suite les actes isolés prendraient plus d’importance et présenteraient plus de danger.

Mais nous savons que l’acte de guerre n’a que rarement ou jamais cette continuité, et que, dans nombre de cas, de tout le temps que dure une guerre on n’en consacre que de beaucoup la plus faible partie aux opérations militaires. Le phénomène est donc trop fréquent pour constituer toujours une anomalie, et, par suite, l’interruption de l’acte de guerre doit être logiquement possible. Nous allons faire voir qu’il en est véritablement ainsi.

15. — Il se présente ici un principe de polarité.

En nous représentant l’intérêt des deux adversaires en progression inverse chez chacun d’eux, nous avons admis une véritable polarité. Nous traiterons ce sujet dans un chapitre spécial, mais dès aujourd’hui nous en dirons les quelques mots suivants :

Le principe de la polarité n’est applicable à un seul et même objet que si, dans cet objet, la grandeur et son inverse, la grandeur négative, s’annihilent exactement. Dans une bataille, par exemple, chacun des deux adversaires s’efforce de vaincre l’autre ; il y a donc vraiment polarité, car la victoire de l’un rend la victoire de l’autre impossible. Mais, lorsqu’il s’agit de deux choses différentes qui ont entre elles des rapports extérieurs, c’est dans ces rapports et non dans les choses elles-mêmes qu’il faut chercher la polarité.

16. — L’attaque et la défense étant de nature différente et de force inégale, la loi de la polarité ne leur est pas applicable.

Si la guerre n’avait qu’une forme unique, c’est-à-dire si elle consistait à attaquer toujours et à ne jamais se défendre, ou, en d’autres termes, si l’offensive ne différait de la défensive que par le motif positif que la première possède et qui manque à la seconde, le combat se produirait également toujours dans la même forme, et dès lors il y aurait polarité car, dans ce combat, l’avantage obtenu par le vainqueur donnerait la mesure exacte du désavantage essuyé par le vaincu.

Mais l’action revêt deux formes à la guerre, l’offensive et la défensive qui, ainsi que nous le montrerons par la suite, sont très différentes et de force inégale. La polarité ne leur est donc pas directement applicable mais bien à leur rapport commun : la solution. Si l’un des généraux en chef veut retarder la solution, l’autre, sans toutefois changer la forme de son action, doit vouloir la hâter. Nous disons sans toutefois changer la forme de son action, car, de ce que A ait intérêt à n’attaquer B que dans quelques semaines, et que, par opposition directe, B ait intérêt à être attaqué tout de suite, il ne s’ensuit nullement que ce dernier ait intérêt à attaquer immédiatement lui-même, ce qui serait tout différent.

17. — L’action de la polarité est souvent annihilée par la supériorité de la défensive sur l’attaque, et cela explique l’interruption de l’acte de guerre.

Si la forme défensive est intrinsèquement plus forte que la forme attaquante, ainsi que nous le montrerons par la suite, il faut se demander si cet avantage de la première peut être annihilé par celui que possède la seconde de retarder à son gré la solution ? Là où ce n’est pas le cas, cet avantage de l’attaque n’est pas opposable à celui de la défense, et par conséquent il ne saurait exercer aucune action sur la marche de l’acte de guerre. On voit ainsi que l’inégalité originelle qui se présente entre les deux formes de l’action à la guerre peut annuler ou rendre inefficace l’augmentation de force que produit la polarité des intérêts.

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