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Préface
PRÉFACE DE L’AUTEUR
Je ne doute pas, Atticus, que la plupart de mes lecteurs ne jugent cet ouvrage frivole et trop peu digne de si grands personnages, lorsqu’ils y liront le nom du maître de musique d’Épaminondas et qu’ils me verront compter au nombre de ses talents sa grâce à danser et son habileté à jouer de la flûte. Mais ces critiques seront en général des personnes étrangères à la littérature grecque, qui ne trouvent de bien que ce qui est conforme à leurs mœurs. Si elles apprenaient que les mêmes choses ne sont pas honorables ou honteuses chez tous les peuples, mais que partout on en juge d’après la tradition des ancêtres, elles ne s’étonneraient pas de me voir peindre fidèlement les mœurs des Grecs quand je retrace leurs vertus. En effet, ce ne fut pas un déshonneur pour Cimon, l’un des plus grands hommes d’Athènes, d’avoir épousé sa sœur germaine, parce que c’était un usage, reçu dans sa patrie, tandis que nos mœurs réprouvent une telle union. À Sparte, il n’y a point de veuve si noble qui ne se livre pour de l’argent. Dans presque toute la Grèce, c’était un grand titre d’honneur que d’être proclamé vainqueur à Olympie ; chez ces mêmes nations, il n’y avait point de honte à paraître sur la scène et à se donner en spectacle au peuple. De tous ces usages, les uns, parmi nous, sont réputés infâmes, les autres avilissants et déshonnêtes. Au contraire, nos mœurs admettent comme honorables bien des choses qui en Grèce sont tenues pour honteuses. Quel Romain rougit de conduire sa femme à un banquet ? Quelle mère de famille n’occupe dans la maison l’appartement d’honneur et ne fréquente le monde ? En Grèce, c’est bien différent : la femme n’est admise qu’aux repas de famille ; elle ne se tient que dans la partie la plus reculée de la maison, qui est appelée gynécée, où nul ne peut entrer, hormis les proches parents. Mais de plus longs détails me sont interdits et par la dimension de cet ouvrage et par l’impatience que j’éprouve d’aborder mon sujet. J’entre donc en matière, et je vais raconter dans ce livre la vie des grands capitaines.
Miltiade
I. Miltiade, fils de Cimon, né à Athènes, l’emportait sur tous ses concitoyens par l’ancienneté de sa race, par la gloire de ses ancêtres, par sa modestie, et se trouvait à cet âge où l’on pouvait déjà non seulement fonder sur lui de grandes espérances, mais compter qu’il deviendrait tel qu’on le vit plus tard, lorsque les Athéniens résolurent d’envoyer une colonie dans la Chersonèse. Comme le nombre des colons était considérable, et que beaucoup d’Athéniens demandaient à faire partie de l’expédition, des députés pris parmi eux furent envoyés à Delphes pour consulter Apollon sur le choix d’un chef ; car les Thraces occupaient alors ces contrées, et il fallait les leur disputer les armes à la main. La Pythie enjoignit expressément à ceux qui l’interrogeaient de prendre Miltiade pour chef, ajoutant que, s’ils suivaient ce conseil, ils réussiraient dans leur entreprise. Sur cette réponse de l’oracle, Miltiade s’embarqua pour la Chersonèse à la tête d’une troupe d’élite. Il aborda à Lemnos, voulut soumettre les habitants de cette île à la domination d’Athènes, et les sollicita de se ranger volontairement à l’obéissance ; mais les Lemniens lui répondirent en plaisantant qu’ils se soumettraient lorsqu’il viendrait de chez lui avec une flotte, poussé par le vent Aquilon : car ce vent, qui souffle du nord, est contraire aux vaisseaux qui vont d’Athènes à Lemnos. Miltiade, qui n’avait pas le temps de s’arrêter, continua sa route vers le but qu’il s’était proposé, et arriva dans la Chersonèse.
II. Après avoir en peu de temps dispersé les forces des barbares, maître de tout le pays qu’il était venu conquérir, il éleva des forteresses dans les positions les plus avantageuses, établit dans les campagnes tous ceux qu’il avait amenés avec lui, et les enrichit par de fréquentes excursions. En cela, il ne dut pas moins à sa prudence qu’à son bonheur : car, après avoir vaincu les armées ennemies grâce à la valeur de ses soldats, il organisa la colonie avec la plus grande équité, et résolut de s’y fixer lui-même. Il avait parmi les siens le rang de roi sans en porter le titre, et il tenait moins cet honneur de son autorité que de sa justice. Il n’en rendait pas moins de nombreux services aux Athéniens, ses compatriotes ; aussi conservait-il toujours le pouvoir du consentement de ceux qui l’avaient envoyé et de ceux avec lesquels il était parti. Lorsqu’il eut tout réglé en Chersonèse, il revint à Lemnos et demanda qu’on lui livrât la ville, selon ce qui avait été convenu : les Lemniens, en effet, avaient dit qu’ils se rendraient lorsqu’il viendrait de chez lui à Lemnos poussé par l’Aquilon ; or il habitait la Chersonèse. Les Cariens, qui occupaient alors Lemnos, ne s’attendaient guère à cette interprétation ; cependant, se voyant pris moins par leur promesse que par l’heureuse fortune de leurs adversaires, il n’osèrent pas résister et abandonnèrent l’île. Miltiade, avec le même bonheur, soumit aux Athéniens toutes les autres îles qui portent le nom de Cyclades.
III. Vers la même époque, le roi de Perse Darius transporta une armée d’Asie en Europe et résolut de porter la guerre chez les Scythes. Il jeta un pont sur l’Ister pour le passage de ses troupes, et confia la garde de ce pont, en son absence, aux principaux citoyens de l’Ionie et de l’Éolide, qu’il avait amenés avec lui, et auxquels il avait conféré à perpétuité la souveraineté de ces pays. Il estimait en effet que le moyen le plus facile de retenir sous son autorité les peuples d’Asie qui parlaient la langue grecque était de remettre la défense des places à des amis à qui sa défaite ne pourrait laisser aucun espoir de salut. Miltiade était du nombre de ceux à qui fut confiée la garde du pont. Comme les messages arrivaient coup sur coup, annonçant que Darius n’était pas heureux dans son entreprise et que les Scythes le serraient de près, Miltiade exhorta les gardiens du pont à ne pas laisser échapper cette occasion que leur offrait la fortune de délivrer la Grèce : si Darius périssait avec les troupes qu’il avait emmenées, non seulement, disait-il, l’Europe serait à l’abri du danger, mais encore les peuples d’origine grecque qui habitaient en Asie se verraient affranchis de la domination et de la crainte des Perses. Rien n’était plus facile : le pont une fois coupé, le roi devait succomber en peu de jours ou par le fer des ennemis ou par le manque de vivres. La plupart se rangeaient à cet avis ; mais Histiée de Milet en empêcha l’exécution, disant que les intérêts de ceux qui possédaient l’autorité suprême n’étaient pas les mêmes que ceux de la multitude, parce que leur puissance était fondée sur celle de Darius ; une fois Darius mort, ils se verraient renversés et punis par leurs concitoyens. Aussi, loin d’approuver le sentiment des autres, il estimait que rien pour eux n’était plus utile que l’affermissement du trône de Perse. Le plus grand nombre embrassa cette opinion, et Miltiade, ne doutant pas qu’une proposition connue de tant de monde ne parvînt aux oreilles du roi, quitta la Chersonèse et revint à Athènes. Bien que son idée n’ait pas prévalu, il faut cependant lui savoir gré de s’être montré plus jaloux de la liberté de tous que de son propre pouvoir.
IV. Cependant Darius, de retour d’Europe en Asie, sollicité par ses amis de ranger la Grèce sous son obéissance, équipa une flotte de cinq cents vaisseaux, dont il donna le commandement à Datis et à Artapherne ; il plaça aussi sous leurs ordres deux cent mille fantassins et dix mille cavaliers, alléguant, pour justifier ses hostilités, que les Athéniens avaient aidé les Ioniens à prendre Sardes et à massacrer la garnison persane. Les lieutenants de Darius abordèrent en Eubée, s’emparèrent promptement d’Érétrie, et envoyèrent tous les habitants en Asie vers le roi. Puis il marchèrent sur l’Attique, et firent descendre leurs troupes dans la plaine de Marathon, qui se trouve à peu près à dix milles d’Athènes. Les Athéniens, effrayés à la vue d’un péril si pressant, ne demandèrent cependant de secours qu’aux Lacédémoniens, et leur envoyèrent Philippide, un de ces coureurs appelés hémérodromes, pour leur faire savoir de quel prompt secours ils avaient besoin. En attendant ils élurent dix stratèges pour commander leurs troupes ; parmi ceux-ci était Miltiade. Une grande discussion s’éleva entre les chefs sur la question de savoir si l’on soutiendrait un siège ou si l’on marcherait à l’ennemi pour lui livrer bataille. Miltiade seul insistait avec force pour que l’on formât un camp au plus vite, disant que par là on augmenterait l’ardeur des citoyens, en leur montrant qu’on ne désespérait pas de leur courage, et qu’en même temps on ralentirait l’impétuosité de l’ennemi, étonné qu’une si faible troupe osât venir se mesurer avec lui.
V. Dans cette circonstance, nulle cité ne vint au secours des Athéniens, à l’exception de Platées, qui envoya mille soldats. L’arrivée de ce renfort compléta le chiffre de dix mille hommes, et l’ardeur singulière de cette petite troupe, qui brûlait de combattre, fit que Miltiade l’emporta sur ses collègues. Entraînés par son influence, les Athéniens firent sortir leur armée de la ville et choisirent une situation favorable pour camper ; puis le lendemain, s’étant rangés au pied d’une montagne dans un ordre de bataille tout nouveau, ils engagèrent l’action avec une extrême vigueur. En plusieurs endroits ils avaient abattu des arbres, afin que, protégés d’un côté par les hauteurs, et de l’autre arrêtant la cavalerie ennemie par ces longues files d’arbres renversés, ils ne fussent pas enveloppés par le nombre. Bien que Datis reconnût que la position ne lui était pas avantageuse, cependant, comptant sur sa supériorité numérique, il désirait en venir aux mains, d’autant plus qu’il jugeait utile de terminer la lutte avant l’arrivée des secours de Lacédémone. Il rangea donc en bataille cent mille fantassins et dix mille cavaliers, puis il commença l’action. Dans cette journée, les Athéniens déployèrent une telle valeur qu’ils mirent en déroute une armée dix fois plus nombreuse que la leur, et que les Perses épouvantés regagnèrent, non pas leur camp, mais leurs vaisseaux. Il n’y a point encore eu jusqu’à ce jour de bataille plus fameuse : car jamais une si petite troupe ne terrassa des forces si considérables.
VI. En parlant de cette victoire, je ne crois pas inutile de rapporter quelle fut la récompense décernée à Miltiade, afin qu’on puisse plus facilement comprendre que l’esprit des républiques est partout le même. Jadis les honneurs accordés par le peuple romain étaient rares et simples, et par cela même glorieux, tandis qu’ils n’ont plus de prix aujourd’hui qu’on les prodigue ; nous voyons qu’il en fut également ainsi chez les Athéniens. Ce Miltiade, qui avait affranchi Athènes et la Grèce tout entière, obtint pour unique récompense, lorsqu’on peignit la bataille de Marathon sur les murs du portique appelé le Pécile, l’honneur de figurer à la tête des dix stratèges, exhortant les soldats et engageant le combat. Ce même peuple, lorsqu’il fut devenu plus puissant et qu’il eut été corrompu par les largesses de ses magistrats, décerna trois cents statues à Démétrius de Phalère.
VII. Après cette bataille, les Athéniens confièrent à Miltiade une flotte de soixante-dix vaisseaux pour faire la guerre aux îles qui avaient aidé les barbares ; à la tête de cette flotte, il fit rentrer dans le devoir la plupart de ces îles et prit possession de quelques-unes de vive force. Paros entre autres, orgueilleuse de sa puissance, ne voulut pas se rendre à ses raisons : il débarqua ses troupes, enferma la ville dans des lignes d’attaque et lui coupa toute communication ; puis, faisant avancer les mantelets et les tortues, il s’approcha des remparts. Il était sur le point de se rendre maître de la place, lorsqu’un bois sacré, qu’on découvrait au loin sur le continent, prit feu pendant la nuit, j’ignore par quel accident. Lorsque les assiégés et les assiégeants aperçurent les flammes, ils crurent également que c’était un signal donné par la flotte du roi. Il en résulta que les habitants de Paros ne songèrent plus à se rendre, et que Miltiade, craignant de voir survenir la flotte persane, brûla ses ouvrages et revint à Athènes avec le même nombre de vaisseaux qu’il avait en partant, au grand mécontentement de ses concitoyens. Il fut accusé de trahison, sous prétexte que, lorsqu’il pouvait prendre Paros, il s’était laissé corrompre par le roi et s’était retiré sans achever son entreprise. À ce moment, il était malade des suites de blessures reçues pendant le siège, et, comme il ne pouvait plaider lui-même sa cause, il fut défendu par son frère Tisagoras. L’affaire ayant été instruite, on lui fit grâce de la vie, mais on le condamna à une amende de cinquante talents, somme qui représentait les dépenses faites pour l’équipement de la flotte. Il ne pouvait payer comptant ; on le jeta en prison, et il y mourut.
VIII. Paros ne fut qu’un prétexte pour l’accuser ; sa condamnation eut une autre cause. La tyrannie toute récente de Pisistrate avait appris aux Athéniens à redouter la puissance de leurs concitoyens. Miltiade, accoutumé à commander des armées, à exercer des magistratures, ne paraissait pas pouvoir demeurer un simple citoyen, alors surtout que l’habitude de dominer semblait lui en avoir fait un besoin. En effet, pendant toutes les années qu’il avait passées en Chersonèse, il y avait possédé le souverain pouvoir, et avait porté le nom de tyran, mais tyran légitime : car il avait dû son autorité non pas à la violence, mais au consentement des siens, et il l’avait conservée grâce à sa bonté. Or on appelle tyrans et on considère comme tels tous ceux qui se perpétuent au pouvoir dans un État qui jouissait auparavant de l’indépendance. Mais, pour Miltiade, il joignait à une extrême douceur une affabilité merveilleuse, et il n’y avait aucun citoyen, si humble qu’il fût, qui ne pût arriver librement jusqu’à lui ; son autorité était très grande auprès de toutes les cités, son nom célèbre, sa gloire militaire immense. Considérant toutes ces qualités, le peuple aima mieux frapper en lui un innocent que d’avoir plus longtemps à le craindre.
Themistocle
I. Thémistocle, fils de Néoclès, était Athénien. Les vices de sa première jeunesse furent rachetés par de grande vertus, si bien qu’on ne met personne au-dessus de lui et que peu sont placés au même rang. Mais commençons par le commencement. Son père, Néoclès, était noble ; il épousa une citoyenne d’Halicarnasse, qui donna le jour à Thémistocle. Celui-ci mécontenta ses parents en menant une vie dissolue et en négligeant ses intérêts domestiques ; son père le déshérita. Loin de l’abattre, cet affront le releva. Jugeant qu’il ne pouvait effacer cette tache qu’à force d’activité, il se consacra tout entier à la république, s’appliquant avec zèle à acquérir des amis et de la renommée. Souvent il plaidait les causes des particuliers, souvent il prenait la parole dans l’assemblée du peuple ; aucune affaire importante ne se traitait sans qu’il s’en mêlât ; il était prompt à trouver les solutions, et il les exposait avec une grande facilité de parole. Non moins rapide à exécuter qu’à imaginer, « il jugeait du présent, comme dit Thucydide, avec un tact extrêmement sûr, et devinait l’avenir avec une remarquable sagacité », aussi devint-il bientôt illustre.
II. Le premier poste que lui confia sa patrie fut dans la guerre de Corcyre : élu stratège par le peuple pour conduire cette guerre, il rendit la république plus confiante en ses forces, non seulement pour le présent, mais encore pour l’avenir. Les revenus publics, qu’on tirait des mines, se dissipaient tous les ans par les largesses des magistrats ; il persuada le peuple d’employer cet argent à équiper une flotte de cent vaisseaux. Cet armement ayant été bientôt fait, d’abord il dompta les Corcyréens ; puis, poursuivant les pirates, il rendit aux mers la sécurité. Par cette conduite, en même temps qu’il enrichissait les Athéniens, il les faisait devenir très habiles dans la guerre maritime. Ce fut surtout dans la lutte contre les Perses que l’on reconnut de quelle importance cela était pour le salut de la Grèce, lorsque Xerxès, sur terre et sur mer, apporta la guerre à toute l’Europe, avec des forces telles qu’on n’en vit jamais ni avant ni après lui. Sa flotte se composait de douze cents vaisseaux de guerre, que suivaient deux mille bâtiments de transport ; ses armées de terre comptaient sept cent mille fantassins et quatre cent mille cavaliers. La nouvelle de son approche s’étant répandue dans la Grèce, les Athéniens, qu’on disait menacés surtout à cause de la bataille de Marathon, envoyèrent consulter l’oracle de Delphes sur le parti qu’ils avaient à prendre. La Pythie leur répondit qu’ils devaient s’enfermer dans des murs de bois. Comme personne ne comprenait le sens de cette réponse, Thémistocle persuada ses concitoyens qu’Apollon leur conseillait de se transporter, eux et leurs biens, sur leurs vaisseaux, disant que c’étaient là les murs de bois dont voulait parler le dieu. Les Athéniens goûtèrent cet avis, doublèrent le nombre de leurs trirèmes, firent passer en partie à Salamine, en partie à Trézène, tout ce qui pouvait être transporté, confièrent aux prêtres et à quelques vieillards la citadelle et le soin des objets sacrés, et évacuèrent le reste de la ville.
III. La plupart des cités désapprouvaient le conseil de Thémistocle et préféraient combattre sur terre. On envoya donc une troupe choisie, sous les ordres de Léonidas, roi de Sparte, pour occuper les Thermopyles et empêcher les barbares d’aller plus loin. Ces guerriers ne purent soutenir l’attaque des ennemis, et périrent tous à leur poste. Cependant la flotte commune de la Grèce, composée de trois cents vaisseaux, dont deux cents fournis par les Athéniens, livra bataille une première fois à la flotte du roi près d’Artémisium, entre l’Eubée et la terre ferme ; car Thémistocle recherchait les détroits, afin de ne pas être enveloppé. Bien que le succès eût été balancé, les Perses n’osèrent pas conserver leur position, dans la crainte que, si une partie de la flotte ennemie doublait l’Eubée, ils ne fussent mis en péril de deux côtés à la fois. Ils s’éloignèrent donc d’Artémisium, et vinrent mouiller en face d’Athènes, auprès de Salamine.
IV. De son côté Xerxès, après avoir forcé les Thermopyles, marcha sur Athènes sans s’arrêter, tua les prêtres qu’il trouva dans la citadelle et la livra aux flammes. Cet incendie effraya les Grecs ; ils ne voulaient plus tenir la mer, et le plus grand nombre étaient d’avis de se retirer chez eux et de défendre leurs remparts. Thémistocle seul résista, disant que, réunis, il étaient en état de tenir tête aux Perses, et affirmant que, s’ils se disséminaient, ils devaient succomber ; c’est ce qu’il soutenait à Eurybiade, roi des Lacédémoniens, qui avait alors le commandement en chef. Comme il ne parvenait pas à le convaincre, il envoya au roi pendant la nuit le plus fidèle de ses esclaves, pour lui annoncer de sa part « que les Grecs étaient sur le point de fuir ; qu’une fois dispersés, il lui faudrait plus de peine et plus de temps pour terminer la guerre, car il serait obligé de les poursuivre en ici et là ; tandis que s’il les attaquait sur-le-champ, il les écraserait sans peine tous à la fois. » L’intention de Thémistocle était de forcer les Grecs à combattre malgré eux tous ensemble. Ce message entendu, le barbare, ne soupçonnant aucune ruse, livra bataille le lendemain dans une position très désavantageuse pour lui, très favorable au contraire à ses ennemis, sur une mer qui était si étroite qu’il ne put développer toute sa flotte. Il fut donc vaincu, plutôt par l’adresse de Thémistocle que par les armes de la Grèce.
V. Malgré cet échec, il restait à Xerxès des forces assez considérables pour pouvoir accabler ses ennemis ; mais il fut encore forcé de reculer. Thémistocle, craignant qu’il ne voulût continuer la guerre, le fit avertir «qu’on se proposait de rompre le pont qu’il avait fait jeter sur l’Hellespont, et de lui fermer par ce moyen le retour en Asie.» Xerxès, persuadé, regagna l’Asie, en moins de trente jours, par la même route qu’il n’avait faite qu’en six mois, et regarda Thémistocle, non comme son vainqueur, mais comme son libérateur. Ce fut ainsi que la prudence d’un seul homme délivra la Grèce et fit triompher l’Europe de l’Asie. Cette victoire de Salamine est comparable à celle de Marathon ; car la plus grande flotte qu’on eût jamais vue y fut également défaite par un petit nombre de vaisseaux.
VI. Thémistocle fut grand dans cette guerre ; il ne le fut pas moins dans la paix. Les Athéniens n’ayant que le port de Phalère, qui n’était ni spacieux ni sûr, il les persuada de construire le triple port du Pirée ; on l’entoura de murailles, et le Pirée, égalant la ville en magnificence, la surpassa en utilité réelle. Thémistocle rétablit aussi les murs d’Athènes, au péril de sa vie. Les Lacédémoniens s’efforcèrent en effet d’empêcher cet ouvrage. Ils se servaient du prétexte spécieux des invasions des barbares, prétendant qu’il ne fallait avoir, hors du Péloponnèse, aucune place forte, de peur que l’ennemi ne s’en emparât. Leur vrai motif était bien différent de celui qu’ils alléguaient. Athènes s’était acquis une si grande réputation chez tous les peuples, par les deux victoires de Marathon et de Salamine, qu’ils sentaient qu’il faudrait lui disputer l’empire. Ils voulaient donc qu’elle restât très faible. Lorsqu’ils eurent appris qu’on relevait les murs, ils envoyèrent des députés à Athènes pour le défendre. On cessa les travaux en leur présence, et on leur dit qu’on députerait à Lacédémone pour cet objet. Thémistocle se chargea de cette mission. Il partit d’abord seul, après avoir ordonné que les autres députés ne se mettent en chemin que lorsque les murs seraient élevés à une hauteur suffisante ; qu’on y fît travailler tous les esclaves et toutes les personnes libres ; qu’on n’épargnât aucun lieu, sacré ou profane, public ou particulier ; et qu’on amassât de toute part les matériaux qu’on jugeait propres à entrer dans une fortification. Il arriva de là que les murs d’Athènes furent rebâtis avec les démolitions des temples et des tombeaux.
VII. Thémistocle, arrivé à Lacédémone, ne voulut point d’abord aller trouver les magistrats. Il chercha à gagner du temps, autant qu’il lui était possible, en prétextant qu’il attendait ses collègues. Pendant que les Lacédémoniens se plaignaient que l’ouvrage ne se faisait pas moins, et qu’il tâchait de les amuser, les autres députés le joignirent. Thémistocle, instruit par eux que les travaux étaient presque achevés, se rendit chez les éphores, magistrats souverains de Sparte. Il leur soutint qu’on leur avait dénoncé des faussetés ; qu’il était donc juste qu’ils envoient à Athènes des gens distingués par leur rang et leur probité, en qui on eût confiance, pour y vérifier le fait ; qu’en en attendant, ils le retiendraient lui-même en otage. On fit ce qu’il souhaitait. Trois citoyens, qui avaient exercé les premières charges, furent envoyés à Athènes. Thémistocle fit partir ses collègues avec eux, en leur recommandant de ne point les relâcher qu’on ne l’eût renvoyé lui-même. Quand il jugea qu’ils étaient arrivés à Athènes, il se présenta aux magistrats et au Sénat de Lacédémone, et leur déclara très librement « que les Athéniens avaient suivi son conseil, ce à quoi les autorisait le droit commun des nations, en entourant de murs les dieux publics de la Grèce, ceux de leur patrie et de leurs foyers, pour pouvoir les défendre plus facilement contre l’ennemi ; qu’en cela même, ils n’avaient pas fait une chose inutile à la Grèce ; que leur ville était un rempart opposé aux barbares, où déjà la flotte du roi de Perse avait fait naufrage à deux fois ; que les Lacédémoniens agissaient mal et avec injustice, en considérant plus l’intérêt de leur domination que celui de toute la Grèce ; qu’ainsi donc, s’ils désiraient le retour des députés qu’ils avaient envoyés à Athènes, ils le renvoient lui-même ; car autrement ils ne les reverraient plus. »
VIII. Malgré tant de services, Thémistocle n’échappa point à l’envie de ses concitoyens. La même crainte qui avait causé la condamnation de Miltiade le fit bannir par l’ostracisme. II alla vivre à Argos. Comme il y jouissait d’une grande considération, grâce à ses vertus, les Lacédémoniens envoyèrent des députés à Athènes, pour l’accuser, en son absence, de s’être uni avec le roi de Perse afin d’opprimer la Grèce. Sur cette accusation, il fut condamné comme traître, sans être entendu. À cette nouvelle, ne se trouvant pas assez en sûreté dans Argos, il se retira à Corcyre. Là, s’étant aperçu que les principaux citoyens craignaient que les Spartiates et les Athéniens ne leur déclarent la guerre à cause de lui, il se réfugia chez Admète roi des Molosses, avec lequel il avait eu des liaisons d’hospitalité. Ce prince étant absent lorsqu’il arriva chez lui. Thémistocle, pour l’engager plus religieusement à sa défense, prit entre ses bras la fille d’Admète, encore enfant, et se jeta avec elle dans une chapelle qui était très révérée. II n’en sortit qu’après que le roi l’eut assuré de sa protection, en lui tendant la main. Admète lui tint parole. Lorsque les Athéniens et les Spartiates réclamèrent officiellement Thémistocle il ne trahit point son suppliant. Il l’avertit de pourvoir à son salut, et de ne pas se croire en sûreté si près de ses ennemis. II le fit donc conduire à Pydna sous une escorte suffisante. Là, Thémistocle s’embarqua sur un vaisseau, sans être connu de personne. Une horrible tempête le portant vers Naxos, où se trouvait alors une armée athénienne, il sentit qu’il était perdu s’il y abordait. Forcé par cette circonstance fatale, il déclare au maître du vaisseau qui il est, lui promettant de grandes récompenses s’il le sauve. Celui-ci, touché de compassion pour un homme aussi illustre, retint le vaisseau à l’ancre à la hauteur de l’île, pendant un jour et une nuit, sans permettre à personne d’en sortir. Il aborda de là à Éphèse, et y mit à terre Thémistocle, qui depuis le récompensa dignement de ce service.
IX. Je sais que la plupart des historiens ont écrit que Thémistocle passa en Asie sous le règne de Xerxès ; mais j’en crois préférablement Thucydide, parce qu’il vivait à l’époque la plus rapprochée de ceux qui ont laissé l’histoire de ces temps-là, et qu’il était de la même ville. Or, cet auteur dit que Thémistocle gagna les États d’Artaxerxès, et lui adressa une lettre conçue en ces termes : « Thémistocle vient à toi. Aucun Grec n’a fait plus de mal que moi à ta maison, lorsque j’ai été forcé de combattre ton père et de défendre ma patrie. Mais je lui ai fait plus de bien encore, lorsque, en sûreté moi-même, il a commencé d’être en péril. Comme il se disposait à retourner en Asie, après la bataille de Salamine je l’informai par une lettre qu’on pensait à rompre le pont qu’il avait jeté sur l’Hellespont, et à l’envelopper. Cet avis le sauva. Aujourd’hui, poursuivi par toute la Grèce, je me réfugie auprès de toi et te demande ton amitié. Si je l’obtiens, tu trouveras en moi un aussi bon ami que je fus ennemi généreux de ton père. Je te prie, au reste, de m’accorder une année pour réfléchir sur les projets dont je me propose de t’entretenir, et de me permettre, après ce terme, de me présenter devant toi. »
X. Le roi, plein d’admiration pour la grandeur d’âme de Thémistocle et désirant s’attacher un homme de ce mérite, lui accorda sa demande. Thémistocle employa toute cette année à apprendre et à parler le persan, dans lequel il se rendit si habile, qu’il harangua, dit-on, le roi avec beaucoup plus de facilité que n’auraient pu le faire les naturels mêmes du pays. Après avoir fait à ce prince bien des promesses, dont la plus agréable était d’accabler la Grèce par les armes, s’il voulait user de ses conseils, il revint en Asie Mineure, comblé des présents d’Artaxerxès, et fixa sa demeure à Magnésie. Le roi lui avait fait don de cette ville (d’où il tirait chaque année cinquante talents), en lui disant qu’il lui donnait Magnésie pour lui fournir le pain, Lampsaque le vin, et Myunte l’ordinaire de sa table. Il existe encore de nos jours deux monuments qui nous rappellent Thémistocle : son tombeau près d’Athènes, où ses restes sont déposés, et ses statues sur la place publique de Magnésie. La plupart des historiens ont parlé diversement de sa mort ; mais je préfère encore ici l’autorité de Thucydide, qui dit qu’il mourut de maladie à Magnésie sans nier cependant que le bruit courut qu’il s’était empoisonné lui-même, désespérant de pouvoir réaliser la promesse qu’il avait faite au roi de conquérir la Grèce. Le même auteur rapporte que ses amis enterrèrent ses ossements dans l’Attique, mais en secret, parce qu’il avait été condamné pour crime de trahison, et que les lois ne permettaient pas de l’inhumer dans le pays.
Aristide
I. L’Athénien Aristide, fils de Lysimaque, était à peu près du même âge que Thémistocle ; aussi lui disputa-t-il le premier rang dans la cité. Ils s’accusèrent mutuellement ; mais on vit, dans leur rivalité, combien l’éloquence a d’avantage sur la vertu. Quoique Aristide eût acquis par son intégrité le surnom de Juste, titre dont jamais personne, que je sache, n’avait été honoré avant lui, il fut renversé par Thémistocle, et condamné par l’ostracisme à un bannissement de dix années. Sentant l’impossibilité de contenir une multitude soulevée, il céda à l’orage. On dit que, voyant un citoyen notifier son exil, il lui demanda pourquoi il agissait de la sorte, et quel crime avait commis Aristide pour être jugé digne d’une peine si rigoureuse. Cet homme lui répondit qu’il ne connaissait point Aristide, mais qu’il était choqué de ses efforts ambitieux pour se faire appeler Juste de préférence à tous ses concitoyens. Aristide ne subit pas entièrement les dix années d’exil portées par la loi. Six ans après, lors de la descente de Xerxès dans la Grèce, il fut rappelé dans sa patrie par un plébiscite. Déjà il avait assisté à la bataille navale de Salamine, avant que sa peine lui fût remise.
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The end
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