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Contes bretons

François-Marie Luzel · 1870 · Free in the US

31,384 words · about 2 h 12 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
François-Marie Luzel
Language
French
Published
1870
Length
31,384 words · about 2 h 12 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)

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Préface

On trouvera réunis ici, sous le titre de Contes bretons, six récits populaires que j’ai recueillis au foyer de nos veillées bretonnes, et dont la plupart ont déjà paru dans différents journaux assez peu répandus. Deux seulement sont complètement inédits ; ce sont, les deux Fils du Pêcheur et le Meunier et son Seigneur. Si je ne donne le texte breton que de trois de mes contes, c’est uniquement pour ne pas faire un livre de cet essai qui a pour objet spécial d’annoncer une publication beaucoup plus considérable (1) et aussi, — et surtout — de solliciter les avis et les conseils des gens compétents. J’ai pensé, du reste, que ces trois textes seraient suffisants pour donner une idée de la méthode que j’ai suivie, tant pour le breton que pour la traduction.

Je suis de l’avis de Boileau quand il dit : —

Ayez de ces amis prompts à vous censurer.

Je pense que deux lignes de critique sincère et judicieuse, sont beaucoup plus profitables pour un écrivain consciencieux que dix pages d’éloges, d’euphémismes et de digressions à côté de la question. Pour moi, je serai toujours reconnaissant à quiconque me mettra à même de corriger une erreur, ou me fera voir les dangers d’une méthode ou d’un système qui s’écarte des exigences légitimes d’une saine critique.

Je sollicite donc les avis et les conseils. Je ne m’engage pas d’avance à les suivre tous et sans réserves ; mais j’y réfléchirai, je les pèserai, je les discuterai avec moi-même et avec mes amis, et toutes les fois que je les croirai justes et de nature à exiger des corrections, des modifications, ou même un changement complet de méthode, — je n’hésiterai pas à les écouter et à les mettre en pratique. Et ce n’est pas seulement pour les contes et les récits que je parle ainsi, mais aussi pour les chants populaires, qui sont toujours l’objet de mes recherches et de mes études assidues et de prédilection.

J’avoue que j’éprouve quelque embarras au sujet de la méthode de traduction à adopter pour les contes et les récits que j’ai recueillis. J’ai déjà sollicité et reçu des avis sur ce point, et l’on n’est pas d’accord. Les uns veulent que je me permette quelques légères licences, mais dans la forme seulement, par la raison que la plupart de ces contes ne sont pas plus bretons que français, bien qu’ils se soient mieux conservés chez nous, et qu’on les trouve un peu dans tous les pays, plus ou moins altérés et modifiés, suivant le génie des peuples. — D’autres sont pour une traduction rigoureusement fidèle et littérale. Ils voudraient qu’on traitât les textes des contes bretons avec le même respect qu’un texte d’Homère ou de Virgile, et qu’on reproduisit avec une exactitude absolue les paroles mêmes, — ipsissima verba, — du conteur.

Il me semble que ces derniers accordent une importance exagérée au texte, dans cette question, et que ce qu’il y a de vraiment important dans ces traditions orales du peuple, ce n’est pas la forme, mais bien le fond, la fable, qu’il convient de traiter avec un respect absolu. Enfin, à mon sens, c’est avant tout une question scientifique, mythologique le plus souvent, — mais non philologique ou grammaticale. Cette fidélité rigoureuse, ce mode de traduction presque mot-à-mot est possible, désirable même, pour chants populaires où la forme est précise et bien arrêtée, — en ce sens du moins que la même personne chante toujours les mêmes chansons de la même manière. Mais il n’en est pas ainsi pour les contes. Chaque récit varie sensiblement, dans la forme au moins, suivant le conteur ; et quelquefois aussi chaque conteur a deux ou trois manières différentes de débiter le même récit, suivant la composition de son auditoire. Le collecteur, ou l’éditeur, est nécessairement appelé à intervenir parfois, pour élaguer certains détails, ajouter par-çi par-là, un mot, une phrase complétive ou destinée à ménager une transition, ce dont les conteurs populaires se montrent ordinairement assez peu soucieux.

— C’est pour cela que, sans jamais m’écarter bien sensiblement du texte breton, et en ayant toujours un respect absolu pour la fable, je n’ai pas cru devoir m’astreindre dans mes traductions à la fidélité qu’on serait en droit d’exiger pour un texte classique.

Je le répète, — je pense que, dans cette question, le fond doit primer la forme. Il n’y a pas ici de texte véritablement authentique et arrêté, et il faut de toute nécessité faire la part de l’éditeur ; tout ce qu’on peut lui demander raisonnablement c’est que cette part soit aussi petite que possible.

Du reste, on trouvera ici des essais de traduction présentant différents degrés de fidélité au texte breton. Les trois premiers contes ont été traités avec quelque liberté dans la forme, — liberté relative veux-je dire ; le quatrième et le cinquième serrent de plus près le texte, et le sixième est tout-à-fait littéral.

Sans vouloir faire une étude complète sur la matière, (bien loin de là), — je veux dire, ici, quelques mots sur nos contes populaires et sur la méthode qui a présidé à mes recherches. Je reviendrai, une autre fois, sur ce sujet avec plus de détails. —

La littérature orale et traditionnelle des Bretons-Armoricains se divise en deux grandes branches : — La poésie, qui comprend les chants populaires de toute nature, — et la prose, qui comprend les contes, et récits de tout genre. Je ne parle pas du théâtre ; ce n’est pas de la littérature orale proprement dite.

C’est ainsi que les peuples Scandinaves ont leurs sagas à côté des eddas, — et les Orientaux, les contes des Mille et une nuits, à côté des grands poëmes indiens et persans.

Notre poésie populaire commence à être connue, quoiqu’il y ait encore beaucoup à faire sur ce point ; mais nos anciens contes de veillées, les récits traditionnels de la muse rustique et les superstitions qui ont cours dans nos campagnes, sont encore presque complètement inconnus. Je n’ignore pourtant pas que quelques écrivains bretons, et même d’autres qui ne connaissaient en aucune façon la Bretagne, ont publié des contes et des récits plus ou moins populaires, et qui tous avaient la prétention de reproduire fidèlement les traditions qui se sont perpétuées de génération en génération dans nos chaumières et nos manoirs. Mais malheureusement dans ces compositions, écrites d’aprés des souvenirs vagues, ou purement imaginaires, l’écrivain se substitue presque toujours au narrateur rustique, et son imagination se donne trop libre carrière. Aussi, sauf deux ou trois fois peut-être, dans le Foyer breton de M. Émile Souvestre, le vrai caractère de cette littérature populaire n’a-t-il pas été reproduit, le fond n’a pas été atteint, et c’est pourtant le côté vraiment important de la question. — Il y a donc là une mine encore inexplorée, plus riche et plus intéressante qu’on ne le croit généralement, et dont la science et la critique ne doivent pas négliger plus longtemps de s’enquérir et de s’occuper sérieusement. Il sortira de cette étude, j’en ai la conviction, des résultats inattendus et des éléments de comparaison précieux pour l’histoire, l’ethnographie et la mythologie comparées des peuples d’origine celtique.

Nos contes populaires sont incontestablement plus anciens que nos chants ; ils sont aussi plus dans le courant des traditions anciennes et, en un mot, plus foncièrement celtiques.

Le merveilleux et l’aventure, le désir de pénétrer l’inconnu et de s’élancer au-delà des limites et des horizons terrestres, forment le fond et le caractère principal de nos traditions nationales. C’est aussi dans cette soif toujours inassouvie et toujours persistante d’idéal et d’inconnu qu’un écrivain breton croit trouver, sinon l’excuse, du moins l’explication du penchant irrésistible des Bretons à l’ivresse. — Ne dites pas, ajoute-t-il, — « que c’est appétit de jouissance grossière, car jamais peuple ne fut d’ailleurs plus sobre et plus détaché de toute sensualité : non, les Bretons cherchaient dans l’hydromel ce qu’Owenn, saint Brandan et Pérédur poursuivaient à leur manière, la vision du monde invisible. » —.

Ce qui nous frappe, en second lieu, dans les contes bretons, c’est la place qu’y tiennent les animaux, transformés par l’imagination en créatures intelligentes, et presque toujours bienveillantes et secourables à l’homme. Aucune race ne conversa aussi intimement que la race celtique avec les êtres inférieurs et ne leur accorda une aussi large part de vie morale. La mansuétude envers les animaux compte au nombre des vertus théologales chez les Brahmanes : « — La douceur envers tous les êtres, en action, en pensée, en paroles, la protection, la libéralité, constituent le devoir des sages. Chez la plupart des hommes, c’est la force qui domine ; mais les sages exercent la compassion envers leurs ennemis même. » —

Dans ces narrations étranges, l’homme et l’animal vivent ordinairement en communion de pensées et d’intérêts ; ils conversent ensemble, familièrement, ils sont amis, presque frères, et se rendent des services réciproques. Tel personnage se présente à nous successivement sous les formes les plus diverses ; comme le vieux Protée de la fable grecque, il est tour-à-tour homme, quadrupède, oiseau, poisson, flamme, arbre, fontaine ; — et il est peu de contes où le héros ne soit l’obligé d’un animal quelconque, depuis l’aigle et le lion, jusqu’au roitelet et à la fourmi ; depuis la baleine, jusqu’au moindre petit poisson. C’est un naturalisme sans bornes. Parmi tous les êtres de la création, je ne vois guère que le corbeau, le loup et le serpent ou le dragon qui ne soient pas sympathiques à l’homme et disposés à lui venir en aide. Dans la mythologie Scandinave, ces trois animaux symbolisent aussi la méchanceté et le mal. Le corbeau est une forme de Loki, principe du mal. Il mit au monde Hela (la Mort), le grand serpent qui fut jeté dans la mer, où il demeure plongé, entourant la terre de ses replis, — et le loup Fenris, principe destructeur, et qui dévora la lune.

Cette mansuétude envers les animaux et cette sympathie universelle pour tous les êtres créés me semblent provenir de la croyance à la métempsycose. C’est aussi le sentiment de M. Adolphe Pictet, de Genève, et voici en quels termes il l’exprime : —

… « L’humanité et la nature sont sœurs (pour l’Indien) ; — filles d’un même principe, elles se mêlent sans cesse par une transformation mutuelle, et l’homme d’aujourd’hui, en rentrant par la mort dans les cinq éléments, peut renaître demain plante ou animal. De là, d’une part, cet esprit de douceur, de bienveillance, de commisération envers tous les êtres naturels qui caractérise à un si haut degré le génie indien ; et de l’autre, ce penchant à la sentimentalité contemplative qui jette une teinte de mélancolie sur la nature entière, et avec laquelle nous sympathisons mieux… qu’avec la manière simple, naïve, insouciante et joyeuse dont les Grecs considéraient le monde extérieur. » —

Un autre caractère de nos contes bretons, c’est une tendre compassion pour les faibles et pour les malheureux. Les cadets, les disgraciés de la nature, bossus, boiteux, aveugles, les pauvres d’esprit, les innocents, comme ils les appellent, sont les héros ordinaires de nos conteurs, et, après une série de travaux prodigieux et d’épreuves surhumaines, ils parviennent toujours à déjouer les trames et les combinaisons les plus perfides, les plus infernales, de leurs ennemis, à triompher de la force brutale des géants stupides, comme des artifices et des magies des enchanteurs, des sorciers, du Diable, — en un mot, de tous les mauvais génies.

C’est aussi ce que M. Alexandre Chodzko dit des contes slaves : —

— « Les héros sont presque toujours autant de cadets de famille, pauvres d’esprit, sots, suivant le monde, foncièrement bons, doux, humbles, et qui, à force de longanimité, de patience et de persévérance à pratiquer la vertu, après maintes épreuves, parviennent au but de leurs efforts. Ils sont très sympathiques envers les animaux, et s’approchent ainsi du modèle dont il y a plusieurs exemples dans les livres sacrés de l’Inde. On n’a qu’à ouvrir une légende du Mahabharata où, pour épargner la vie d’un pigeon, et en même temps pour satisfaire la faim d’un faucon qui le poursuivait, le vertueux prince se fit couper, dans sa propre chair, l’équivalent du poids du pigeon. Au dénoûment de la légende, on voit que le pigeon n’était autre chose que le dieu Agni, et le faucon, le dieu Indra, qui, ayant ainsi éprouvé la vertu du roi, le portent, corps et âme, au séjour des bienheureux. Ailleurs, le même prince ne veut habiter le Paradis qu’à la condition qu’on lui permettra de se faire accompagner de tous ses amis, y compris un chien qu’il affectionnait. » —

D’où viennent ces traditions, ces contes ? — Comment sont-ils arrivés en Bretagne et parvenus jusqu’à nous ? — Tout cela vient évidemment de l’Orient, — m’écrivait il y a quelque temps M. Ed. Laboulaye qui, depuis près de vingt ans, s’efforce de recueillir des contes populaires de tous les peuples. — Oui, ces contes viennent, sinon tous, du moins pour la plupart, de l’Orient ; cela me paraît incontestable ; mais comment et par où ? — Par les Persans et les Arabes, — me disait un autre membre de l’Institut à qui je posais la question. — Mais quand et comment les peuples de l’Europe se trouvèrent-ils en rapports assez directs avec l’Asie pour lui emprunter ses contes et ses légendes ? — Par les croisades, sans doute, et, antérieurement, par les invasions des Arabes ou Sarrasins dans le midi de la France. — Alors, dans le premier cas, celui de l’introduction par les croisades, — ces traditions ne remonteraient pas, chez nous, plus haut que l’année 1096, ou même plus tard, et dans le second cas, elles devraient être plus répandues et mieux conservées de l’autre côté de la Loire : — et c’est précisément le contraire qui a lieu, si je ne me trompe. Je crois même que les contes populaires du midi de la France doivent différer sensiblement des contes bretons et slaves.

Pour moi, je pense que la plupart de ces traditions orales venues jusqu’à nous de génération en génération, faisaient partie du fonds commun que tous les peuples d’origine celtique emportèrent, à différentes époques, de l’Asie, dans les diverses parties de l’Europe où ils s’établirent. Les rapports nombreux, incontestables des contes bretons armoricains avec ceux qu’ont recueillis en Allemagne les frères Grimm, et différents auteurs, entre autres Erben, Bogena Nemçova, Glinski, Campbell etc., — en Serbie, en Lithuanie, en Bohème, en Russie, en Grèce, en Angleterre, dans le pays de Galles, en Irlande et dans les autres pays où se fixèrent les tribus celtiques, dans leurs migrations successives, — paraissent donner quelque poids à cette opinion, et je suis convaincu que de nouvelles découvertes viendront encore lui prêter leur appui. En effet, ces rapports sont frappants : même fond de merveilleux et d’aventures, mêmes fables, même mythologie, même naturalisme, et souvent mêmes héros et mêmes détails. On est tout étonné, quand on lit le recueil des frères Grimm, ou les Contes des paysans et des pâtres slaves traduits par M. Alex : Chodzko, de rencontrer presque tous les mêmes contes dans nos chaumières bretonnes, à peine modifiés et altérés par les conteurs. Parfois aussi, on y trouve les imaginations des poëmes indiens et les conceptions védiques, ou du moins des échos affaiblis, mais reconnaissables encore de ces monuments primitifs. Enfin, les lignes suivantes par lesquelles M. Alex : Chodzko définit les contes slaves, s’appliquent parfaitement aux contes bretons, à tel point que l’on dirait qu’elles ont été écrites exprès pour eux : —

— « Les conteurs slaves racontent monts et merveilles des chars aériens, des chevaux à la crinière d’or, des magiciens et magiciennes mythiques, des géans, des nains, des poissons et des oiseaux qui parlent, des dragons pourvus d’ailes et vomissant du feu, des oiseaux de flamme, dont une seule plume suffit pour éclairer la nuit, du breuvage de l’immortalité que des corbeaux apportent à leurs protégés, des pelotes dont le fil, comme celui d’Arianne, fait traverser au héros les déserts et les labyrinthes les plus inextricables ; il y a des mots et des formules d’une puissance tout aussi infaillible que celle des mantras indiens ; il y a des ermites pénitents qui, en vrais richis indiens, ne vivent que pour mourir, absorbés dans l’union avec Dieu ; il y a des génies malfaisants et bienfaisants qui servent l’homme, des luths harmonieux qui jouent sans qu’on y touche ; il y a tout un monde de créatures ensorcelées, dont il faut briser le charme, pour les rappeler à la vie normale, etc…. » —

J’ai souvent songé à recueillir toute cette littérature orale qui a charmé mon enfance, au foyer du manoir paternel, et aujourd’hui qu’il m’est donné de disposer d’un peu de loisir pour la réalisation de ce projet, je veux y consacrer mon temps et mes soins et y apporter toute la sincérité et l’exactitude désirables en pareille matière. Mon ambition serait, — toute proportion gardée et dans la mesure de mes forces, — de faire pour notre Basse-Bretagne ce que les deux Grimm ont fait pour l’Allemagne. Tous les soirs, je vais m’asseoir au foyer de la veillée, au coin de l’âtre enfumé des fermes et des manoirs bretons, et là, suivant l’usage et les formules antiques, les conteurs les plus renommés de chaque village étonnent et charment tour-à-tour mon esprit par les ressources infinies de l’imagination celtique, si féconde en merveilles, en magies et en enchantements de toute sorte. — Je recueille tout en breton, arrêtant souvent le conteur et lui faisant répéter certains passages, afin de reproduire avec une fidélité aussi rigoureuse que possible le mouvement, les nuances, la physionomie même de ses narrations. Rien de tout cela n’est à dédaigner dans les travaux de cette nature, et un chant, une tradition, un conte populaire n’ont de valeur réelle et d’importance historique ou philologique qu’autant qu’ils sont la reproduction exacte et sans modification d’aucune nature des chants et des récits du peuple. —

Le recueil que je prépare ne contiendra sans doute pas tous les contes, les récits et les superstitions qui ont cours dans nos campagnes ; il faudrait pour cela plusieurs années de recherches encore ; mais j’ose espérer qu’il suffira pour donner une juste idée de l’importance et de la richesse de la mine où gisent ces sources d’information aussi précieuses qu’inconnues, et peut-être mon exemple inspirera-t-il à quelqu’autre breton le désir tout patriotique de continuer mes investigations et de compléter mon travail. —

Le géant Goulaffre

Il y avait une fois une pauvre femme, restée veuve avec un fils. Tous les jours, la mère et son fils allaient mendier de porte en porte, dans les fermes et les manoirs, recueillant par ici un morceau de pain d’orge, plus loin une crêpe de sarrasin, ailleurs, quelques pommes de terre ; et ils vivaient ainsi de la charité des bonnes âmes. L’enfant s’appelait Allanic, et sa mère Godic ou Marguerite. Quand Allanic eut atteint l’âge de quatorze ou quinze ans, comme il était vigoureux et bien portant, et que néanmoins il continuait de mendier avec sa mère, souvent les paysans disaient à celle-ci : — Il est grand temps, Marguerite, que ce gaillard-là travaille aussi pour gagner son pain ; vous l’avez nourri assez longtemps à rien faire ; à son tour à présent de vous aider aussi. Voyez donc comme il est fort et bien portant ! n’as-tu pas de bonté, fainéant, de rester ainsi à la charge de ta vieille mère ? — Tous les jours, c’était de semblables réprimandes, et tous les jours aussi ils rentraient, le soir, avec leur besace plus légère. Ce que voyant Allanic, il dit à sa mère : Je veux aller en France, mère (en breton : mont en Gall), pour essayer de gagner ma vie, et vous secourir à mon tour. — Godic éprouva du chagrin de la résolution de son fils ; mais elle comprit pourtant qu’elle ne pouvait le retenir toujours, et ne s’opposa pas à son départ.

Allanic partit donc, par un beau matin de printemps, emportant, au bout d’un bâton, un pain de seigle, avec six crêpes, et tout fier d’avoir dans sa poche six réaux (un franc cinquante centimes), que lui avait donnés sa mère. Il allait à l’aventure, à la grâce de Dieu. Vers midi, il remarqua sur le bord de la route qu’il suivait une fontaine à l’eau fraîche et limpide et ombragée par un bouquet d’arbres. Il s’y arrêta pour se reposer un peu, manger un morceau de pain, avec une crêpe, puis, poursuivre son chemin. Pendant qu’il était tout à son frugal repas, assis à l’ombre, un autre voyageur qui ne paraissait guère plus riche que lui, s’approcha aussi de la fontaine, pour se désaltérer. Allanic lui offrit une crêpe ; ils entrèrent en conversation et furent bien vite amis.

— Où allez-vous ainsi, camarade ? lui dit Allanic.

— Ma foi, je vais devant moi, et je n’en sais pas plus long. Et vous ?

— Moi, je vais en France, pour chercher à gagner ma vie.

— Eh ! bien, voyageons de compagnie, si vous le voulez bien ?

— Je ne demande pas mieux. Quel métier exercez-vous ?

— Moi, je suis danseur, et mon nom est Fistilou.

— À merveille, car moi, je suis musicien, et je me nomme Allanic.

— Mais de quel instrument jouez-vous donc ? car je ne vous en vois aucun.

— Oh ! mon instrument à moi ne coûte pas cher, et j’en trouverai à discrétion ; tenez, voilà un champ qui en est tout plein. Autant de pailles, deux ou trois fois autant d’instruments.

— Comment cela ? vous plaisantez sans doute ?

-— Je ne plaisante pas, et je vais vous le prouver à l’instant.

Et sautant par-dessus la clôture dans un champ de seigle qui était tout auprès, Allanic y coupa avec son couteau une tige de seigle, et, en un instant, il en eut fabriqué un chalumeau, semblable à ceux qu’on voit aux petits pâtres, au printemps ; et il se mit à en jouer avec une adresse et une dextérité peu communes. Fistilou, en l’entendant, se mit à danser, à gambader et à jeter son chapeau en l’air, en criant : iou ! iou ! hou ! hou ! comme les Cornouaillais. Et les voilà les meilleurs amis du monde, et de poursuivre leur chemin, en causant, en riant et rêvant d’abondantes recettes. Vers le soir, ils arrivèrent dans une ville dont je n’ai pas retenu le nom. Ils se trouvèrent bientôt sur une place, entourée de maisons de tous les côtés, et où il y avait beaucoup de promeneurs. se mit à jouer de son chalumeau de paille, Fistilou, à danser à gambader et à jeter son chapeau en l’air, en criant : — iou ! iou ! hou ! hou ! — Et l’on accourait de tous côtés, l’on se foulait, l’on se pressait pour les voir. Jamais les habitants de cette ville n’avaient ouï pareille musique, ni vu semblable danse. Les pièces de deux sols et même de deux réaux (cinquante centimes) pleuvaient autour d’eux, et ils firent une magnifique recette, cinq ou six écus, au moins. Le lendemain ils recommencèrent, et la recette fut encore excellente. Ils ne se possédaient pas de joie.

Mais Fistilou eut alors une malheureuse idée. Il pensa que, puisqu’il gagnait tant d’argent avec un simple chalumeau de paille, s’ils avaient un violon, ils en gagneraient dix fois plus. On acheta donc un violon, et Allanic se mit à en racler de manière à écorcher les oreilles les moins délicates. N’importe ! ils trouvaient que c’était charmant, et ils s’en promettaient merveilles. Ils allèrent alors dans une autre ville pour expérimenter leur nouvelle méthode. Dès en arrivant, ils se mirent à jouer et à danser sur une place publique. Mais ils furent bien étonnés de voir que les habitants de cette ville, loin d’accourir à eux, fuyaient en courant et en se bouchant les oreilles ; et au lieu de pièces de deux sols et de deux réaux (cinquante centimes), ils ne reçurent, cette fois, que des injures et des pierres ; si bien qu’il leur fallut quitter la ville au plus vite.

— Décidément ces gens-là n’aiment pas la belle musique ! se disaient-ils, quand ils furent à l’abri des pierres. Il faudra revenir aux chalumeaux de paille.

Allanic coupa un chalumeau dans le premier champ de seigle qu’ils rencontrèrent et ils continuèrent leur chemin, mais moins joyeuse que la veille, car déjà ils n’avaient plus le sou.

Ils se trouvèrent bientôt devant un château ceint de hautes murailles.

— Il faut essayer encore ici l’effet de notre musique et de notre danse, se dirent-ils.

Mais ils étaient bien embarrassés de savoir comment entrer. Ils voyaient bien une porte, avec un marteau ; mais ce marteau était si haut placé, qu’ils n’y pouvaient atteindre.

— Mets-toi contre la porte, dit Fistilou à Allanic, je monterai sur tes épaules et de la sorte j’atteindrai le marteau.

Ils firent ainsi. La porte s’ouvrit aussitôt et ils entrèrent dans un jardin où ils virent deux belles demoiselles qui se promenaient. C’étaient les filles du géant Goulaffre, qui demeurait dans ce château. Allanic se mit à jouer de son chalumeau de paille, Fistilou à danser et à gambader, et les deux demoiselles accoururent pour les regarder. Elles ne sortaient jamais de leur jardin ; aussi n’avaient-elles jamais vu rien de semblable, et elles s’amusaient fort de la musique de l’un et des gambades et des cris de l’autre. Leur mère, une géante de dix pieds de haut, arriva aussi, et elles la prièrent instamment de garder ces deux hommes dans le château, pour les amuser, puisqu’elles ne sortaient jamais.

— Mais votre père, mes enfants, vous n’y songez donc point ?

Ils sont si amusants et si gentils, que notre père s’en amusera comme nous, et les laissera vivre.

— Je n’en suis pas bien certaine ; mais qu’ils restent, quand même, puisqu’ils vous amusent.

Et voilà les deux jeunes géantes bien heureuses. L’heure du souper venue, on sonna une cloche, et le géant arriva. On avait caché nos deux amis dans un grand bahut ; mais le géant, en entrant dans la salle à manger s’écria aussitôt :

— Je sens l’odeur de chrétien, et je veux le manger !

— Je voudrais bien voir ça, par exemple, répondit sa femme ; manger mes deux neveux qui sont venus me voir, deux garçons si charmants et qui amusent tant nos filles, par leurs talents, et vous amuseront vous-même !

— Faites venir vos neveux, que je les voie, ma femme.

On fit sortir nos deux compagnons du bahut, tremblants et mourants de frayeur.

— Ils sont bien petits, vos neveux, ma femme ! Et que savent-ils faire ?

— Danser et faire de la musique à ravir.

— C’est bien ; mais soupons d’abord, car j’ai grand faim, puis, nous verrons.

Et ils se mirent à table. On servit d’abord de la soupe dans un tonneau défoncé. Puis, on apporta sur un plat, un chrétien rôti. Le géant Goulaffre le découpa, garda pour lui la plus grande part, ensuite la géante partagea ce qu’il en restait entre elle et ses deux filles. Elle donna aussi un pied à chacun des deux étrangers.

Ceux-ci étaient tout tristes, se regardaient avec de grands yeux et ne mangeaient pas.

— Eh ! bien, vous ne mangez donc pas les petits ? leur dit le géant.

— Nous n’avons pas faim, Seigneur.

— C’est cependant bien bon ! — Et prenant les deux pieds qu’ils avaient sur leurs plats, il les avala en une bouchée.

Quand le repas fut fini :

— Voyons maintenant vos talents, mes enfants, et tâchez de me divertir un peu.

Et Allanic se mit à jouer de son chalumeau de paille et Fistilou à danser, à gambader et à jeter son chapeau en l’air en criant : — iou ! iou ! hou ! hou ! — Le géant riait à gorge déployée et s’en amusait beaucoup ; et sa femme et ses deux filles aussi.

— Je suis content de vous, leur dit Goulaffre, au bout d’une heure de cet exercice ; allez dormir à présent avec mes filles et demain je verrai ce que je ferai de vous.

La géante les conduisit alors à leur chambre, donna des bonnets rouges à Allanic et à Fistilou, pour mettre sur leur tête, des bonnets blancs à ses filles, puis, elle s’en alla.

Les deux jeunes géantes ne tardèrent pas à s’endormir et à ronfler, à faire trembler les vitraux de la chambre dans leurs châssis. Mais Allanic et Fistilou ne dormaient pas. Ils entendirent bientôt du bruit dans l’appartement au-dessous d’eux. C’étaient le géant et sa femme qui se querellaient. Allanic sauta hors de son lit, colla son oreille contre le plancher, et voici ce qu’il entendit :

— Je vous le dis, femme, je veux les manger, demain matin, à déjeuner.

— Attendez du moins quelques jours encore ; ils vous amuseront avec leur musique et leur danse. Et nos filles, ces pauvres enfants qui n’ont aucune distraction, vous avez vu comme elles étaient contentes et heureuses ; épargnez-les, pour elles.

— Il n’y a pas à dire, il faut que je les mange demain matin. Où est mon coutelas ?

Et un moment après on entendit les pas du géant sur les marches de l’escalier. Allanic courut alors à son lit, échangea son bonnet rouge contre le bonnet blanc de la jeune géante, qui dormait toujours, dit à Fistilou d’en faire autant, puis ils tournèrent leurs figures du côté du mur et feignirent de dormir profondément. Goulaffre entra aussitôt dans la chambre, tenant d’une main une lanterne, et de l’autre, un grand coutelas. Il s’approcha du premier lit, trancha d’un seul coup la tête qui portait le bonnet rouge, courut au second lit, et en fit autant, puis laissant les têtes rouler sur le plancher, il descendit, emportant les corps de ses deux filles sous son bras ; et il les jeta sur la table de la cuisine, sans les examiner.

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