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De la vie et des actions de Louis-le-Débonnaire

Éginhard, le moine de Saint-Gall, Thégan, l’Anonyme dit l’Astronome et Auteur:Nithard · 1824 · Free in the US

18,488 words · about 1 h 18 min to read

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Author
Éginhard, le moine de Saint-Gall, Thégan, l’Anonyme dit l’Astronome et Auteur:Nithard
Language
French
Published
1824
Length
18,488 words · about 1 h 18 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Notice sur Thégan about 2 min
  2. Texte entier about 39 min
  3. Préface de Walafried Strabon about 1 min
  4. Texte about 36 min

Continue:

Notice sur Thégan

a Vie de Louis-le-Débonnaire est le seul ouvrage de Thégan qui soit parvenu jusqu’à nous ; mais, à en juger par le langage des contemporains, l’auteur jouissait, au neuvième siècle, d’une grande renommée. Franc d’origine, il se fit remarquer de bonne heure par sa beauté, ses vertus, sa science et son éloquence en prose et en vers : « Nous admirons en toi, dit Walafried Strabon dans un petit poème, tous les dons de l’esprit du sage, ta doctrine, tes mœurs, tes vers, tes discours, ton caractère ; nous admirons aussi tous les dons extérieurs de ton corps, ta taille, ta force, tes mains, tes traits. » Tous ces avantages ne conduisirent pas Thégan à une plus haute fortune que celle de chorévêque de Trèves, dignité qu’il reçut de l’archevêque Hetti, qui, ne résidant pas habituellement dans son diocèse, voulut du moins y être remplacé par un homme distingué. Thégan ne s’occupa que des devoirs de sa charge, de la réforme des mœurs du diocèse de Trèves, et des relations qu’il entretenait avec les savans de son temps. Au milieu des guerres civiles de Louis-le-Débonnaire avec ses fils, il demeura constamment fidèle au parti de l’Empereur, et peut-être même fut-ce pour défendre sa cause qu’il écrivit son histoire. On ne saurait en assigner la date précise ; mais il est hors de doute qu’il la composa du vivant de ce prince, puisqu’elle s’arrête à l’an 835, et finit par des vœux pour la prospérité de Louis. Bien que le petit appendice qui s’y trouve joint dans un manuscrit soit de la même main que le corps de l’ouvrage, rien ne prouve qu’on doive l’attribuer à Thégan, qui mourut, à ce qu’il paraît, vers l’an 845.

Nous n’avons son histoire de Louis-le-Débonnaire que dans la forme que lui donna, peu après sa mort, son ami Walafried Strabon, abbé de Reichenau, en la faisant précéder de la petite préface qu’on lit à la suite de cette Notice. Bien que la narration de Thégan soit fort courte, elle a toujours été regardée comme un des principaux monumens de cette époque, et elle mérite cette estime, moins par le nombre des faits qu’on y apprend que par quelques réflexions qui nous éclairent sur l’état de la société, et sur quelques-unes des causes secrètes des désordres qui agitèrent le règne de Louis. Le passage où l’auteur se plaint de voir des hommes de basse condition élevés aux premières dignités de l’Église, est écrit avec une verve aristocratique qui semble indiquer le courroux d’un Franc indigné de la haute fortune que font, à la cour, de serviles vaincus. Thégan nous donne aussi, sur le caractère et la vie privée de Louis-le-Débonnaire, quelques détails qu’on ne rencontre point ailleurs.

Cet ouvrage fut publié pour la première fois par Pithou en 1588. Il a été réimprimé dans presque toutes les grandes collections de nos historiens. Le président Cousin en a donné une traduction, souvent fautive, dans son Histoire de l’Empire d’Occident.

Texte entier

a Vie de Louis-le-Débonnaire est le seul ouvrage de Thégan qui soit parvenu jusqu’à nous ; mais, à en juger par le langage des contemporains, l’auteur jouissait, au neuvième siècle, d’une grande renommée. Franc d’origine, il se fit remarquer de bonne heure par sa beauté, ses vertus, sa science et son éloquence en prose et en vers : « Nous admirons en toi, dit Walafried Strabon dans un petit poème, tous les dons de l’esprit du sage, ta doctrine, tes mœurs, tes vers, tes discours, ton caractère ; nous admirons aussi tous les dons extérieurs de ton corps, ta taille, ta force, tes mains, tes traits. » Tous ces avantages ne conduisirent pas Thégan à une plus haute fortune que celle de chorévêque de Trèves, dignité qu’il reçut de l’archevêque Hetti, qui, ne résidant pas habituellement dans son diocèse, voulut du moins y être remplacé par un homme distingué. Thégan ne s’occupa que des devoirs de sa charge, de la réforme des mœurs du diocèse de Trèves, et des relations qu’il entretenait avec les savans de son temps. Au milieu des guerres civiles de Louis-le-Débonnaire avec ses fils, il demeura constamment fidèle au parti de l’Empereur, et peut-être même fut-ce pour défendre sa cause qu’il écrivit son histoire. On ne saurait en assigner la date précise ; mais il est hors de doute qu’il la composa du vivant de ce prince, puisqu’elle s’arrête à l’an 835, et finit par des vœux pour la prospérité de Louis. Bien que le petit appendice qui s’y trouve joint dans un manuscrit soit de la même main que le corps de l’ouvrage, rien ne prouve qu’on doive l’attribuer à Thégan, qui mourut, à ce qu’il paraît, vers l’an 845.

Nous n’avons son histoire de Louis-le-Débonnaire que dans la forme que lui donna, peu après sa mort, son ami Walafried Strabon, abbé de Reichenau, en la faisant précéder de la petite préface qu’on lit à la suite de cette Notice. Bien que la narration de Thégan soit fort courte, elle a toujours été regardée comme un des principaux monumens de cette époque, et elle mérite cette estime, moins par le nombre des faits qu’on y apprend que par quelques réflexions qui nous éclairent sur l’état de la société, et sur quelques-unes des causes secrètes des désordres qui agitèrent le règne de Louis. Le passage où l’auteur se plaint de voir des hommes de basse condition élevés aux premières dignités de l’Église, est écrit avec une verve aristocratique qui semble indiquer le courroux d’un Franc indigné de la haute fortune que font, à la cour, de serviles vaincus. Thégan nous donne aussi, sur le caractère et la vie privée de Louis-le-Débonnaire, quelques détails qu’on ne rencontre point ailleurs.

Cet ouvrage fut publié pour la première fois par Pithou en 1588. Il a été réimprimé dans presque toutes les grandes collections de nos historiens. Le président Cousin en a donné une traduction, souvent fautive, dans son Histoire de l’Empire d’Occident.

hégan, Franc de nation, chorévêque de l’Église de Trèves, a composé ce petit ouvrage en guise d’Annales, et plutôt brièvement et avec sincérité qu’avec élégance. Si, dans quelques réflexions, il parle avec plus d’abondance et de chaleur, comme il convient à un homme d’un cœur vif et noble, c’est qu’il n’a pu taire ce que lui inspirait sa douleur à la vue de l’indignité de certaines personnes de vile condition. Son trop d’amour pour la justice et son affection bien naturelle pour son protecteur, l’Empereur très-chrétien, ont encore redoublé sa douleur. Tel qu’il est et qu’il lui a plu de l’écrire, son ouvrage ne doit point être rebuté pour un peu de rusticité. Nous avons connu nous-même cet homme instruit par d’abondantes lectures, mais livré aux travaux de la prédication et de la réforme des mœurs. Moi, Strabon, j’ai divisé cet opuscule en chapitres, dont je joins ici la liste, afin d’en faciliter la lecture, car je de répandre les louanges et l’histoire des actions de l’empereur Louis de sainte mémoire.

(Suit la liste des chapitres qu’il nous a paru inutile de conserver.)

DE LA VIE ET DES ACTIONS DE L’EMPEREUR LOUIS-LE-PIEUX, PAR THÉGAN.

et ouvrage commence sous l’empire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’an 813 de son incarnation, et la quarante-cinquième année du règne de cet empereur glorieux et orthodoxe Charles, qui naquit de la race de saint Arnoul, pontife du Christ, comme nous l’avons appris par les traditions de nos pères et comme l’attestent une foule d’historiens.

Saint Arnoul était duc dans sa jeunesse. Il eut un fils, le duc Ansegise. D’Ansegise naquit le duc Pepin l’ancien ; de Pepin l’ancien, le duc Charles l’ancien ; de Charles l’ancien, Pepin, que le pontife Étienne sacra roi ; le roi Pepin donna le jour à Charles, que le pape Léon sacra empereur le jour de la nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans l’église où repose le bienheureux corps du prince des apôtres, saint Pierre.

Dans sa jeunesse l’empereur Charles épousa une jeune fille de la très-noble race des Suèves, nommée Hildegarde. Elle descendait de Godefroi, duc des Allemands. Le duc Godefroi avait eu pour fils Houching ; de Houching naquit Nebi ; et de Nebi, Emma, qui donna le jour à Hildegarde cette reine bienheureuse. Charles la prit en mariage, et eut d’elle trois fils, dont l’un s’appela Charles du nom de son père ; le second, Pepin, fut roi d’Italie, et le troisième, nommé Louis, fut roi d’Aquitaine. Tandis que leur père vivait avec eux, il leur enseignait avec autant de bonheur que de fruit les arts libéraux et les lois humaines.

Mais celui qui était le plus jeune avait toujours appris, dès son enfance, à craindre et à aimer Dieu ; tout ce qu’il avait sur lui il le distribuait aux pauvres, au nom de Dieu ; car il était le meilleur des fils de l’empereur, de même que, dans les premiers âges du monde, le jeune frère surpassait souvent en mérite son frère aîné. Cette vérité se montre d’abord dans les fils du premier père du genre humain. Le Seigneur, dans son évangile, appela Abel, le Juste. Abraham eut deux fils ; mais le second fut meilleur que l’aîné. Jessé eut un grand nombre de fils ; mais le dernier, qui était berger, fut, par l’ordre du Seigneur, élu et sacré roi pour gouverner tout Israël ; et ce fut dans sa postérité que Christ, promis dès les temps anciens, daigna prendre un corps. Mais il serait trop long d’énumérer tous les exemples semblables.

Louis, dont nous avons parlé plus haut, étant parvenu à l’âge de se marier, épousa la fille d’un noble duc, Ingorramm, neveu du pontife saint Ruthgaud. Elle se nommait Hermengarde. D’après le conseil et le consentement de son père, Louis la fit proclamer reine, et eut d’elle trois fils du vivant même de son père. L’un s’appelait Lothaire, l’autre Pepin, et le troisième Louis, comme son père.

Or l’empereur Charlemagne chérissait ses sujets et les gouvernait avec sagesse. L’an quarante-deux de son règne, son second fils Pepin mourut à l’âge de trente-trois ans. L’année suivante il vit encore mourir Charles son premier-né et la reine Hildegarde. Louis resta seul pour succéder à la couronne.

Charlemagne, sentant approcher sa fin (il était en effet très-vieux), fit venir auprès de lui son fils Louis, et convoquant tous les évêques, les abbés, les ducs, les comtes, les vicomtes, eut avec eux une conférence solennelle dans le palais d’Aix-la-Chapelle. Il les exhorta avec douceur et bienveillance à se montrer fidèles envers son fils ; puis il demanda à tous les membres de l’assemblée, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, s’ils consentaient à ce qu’il laissât son titre, c’est-à-dire le titre d’empereur, à son fils. Tous lui répondirent que c’était l’ordre de Dieu. Cela fait, le dimanche suivant, il se couvrit des ornemens impériaux, mit une couronne sur sa tête, et, s’avançant environné d’une pompe éclatante, comme il convenait à un empereur, il se rendit à l’église qu’il avait lui-même fondée et fait construire. Parvenu au pied d’un autel élevé dans un lieu qui dominait tous les autres autels et consacré à Notre-Seigneur Jésus-Christ, il y fit déposer une couronne d’or, mais non celle qu’il portait sur sa tête. Après avoir long-temps prié avec son fils, il lui adressa la parole en présence de toute la multitude, des pontifes et de ses grands. Il l’exhorta avant tout à craindre et à aimer le Dieu tout-puissant, à observer en tout ses préceptes, à bien gouverner l’Église de Dieu et à la protéger contre les hommes pervers. Il lui recommanda de montrer une clémence inépuisable envers ses frères et sœurs plus jeunes que lui, envers ses neveux et tous ses proches ; ensuite d’honorer les prêtres comme des pères, d’aimer les peuples comme ses enfans, de forcer les hommes superbes et corrompus à marcher dans la voie du salut, enfin d’être le consolateur des religieux et des pauvres. Il lui conseilla de ne choisir que des ministres fidèles et remplis de la crainte de Dieu, qui eussent en horreur les faveurs injustes ; de ne dépouiller aucun homme de ses honneurs et bénéfices sans une juste cause, et de se montrer lui-même en tout temps irréprochable aux yeux de Dieu et de tout son peuple. Après avoir ainsi parlé à son fils en présence de la multitude, et ajouté encore bien des paroles, il lui demanda s’il consentait à obéir à ses préceptes. Louis répondit qu’il lui obéirait volontiers, et qu’avec l’aide de Dieu il observerait tous les préceptes que lui avait donnés son père. Alors Charlemagne lui ordonna de soulever de ses propres mains la couronne qui se trouvait sur l’autel et de la placer sur sa tête en mémoire des conseils qu’il venait de lui donner. Louis exécuta l’ordre de son père. Après cette cérémonie, ils entendirent la solennité de la messe et retournèrent au palais. Louis soutint son père en allant et en revenant, tout le temps qu’il se trouva avec lui. Quelques jours après, Charlemagne l’honora de présens magnifiques, et lui permit de retourner en Aquitaine. Avant de se séparer, ils se serrèrent mutuellement dans leurs bras et s’embrassèrent, commençant à pleurer à cause de leur tendre amour. Louis partit pour l’Aquitaine, et le seigneur empereur maintint la gloire de son trône et de son nom d’une manière digne de lui.

Après leur séparation, le seigneur empereur ne fit plus que s’occuper de prières et d’aumônes, et corriger des livres. En effet, l’année qui précéda sa mort, il avait soigneusement corrigé, avec des Grecs et des Syriens, les quatre Évangiles de Jésus-Christ, intitulés Évangiles selon saint Mathieu, selon saint Marc, selon saint Luc et selon saint Jean. Mais l’année suivante, qui était la quarante-sixième de son règne, il fut saisi par la fièvre au sortir du bain. Chaque jour, la fièvre devenait plus forte ; il ne mangeait ni ne buvait rien, si ce n’est quelque peu d’eau pour soutenir son corps. Enfin, le septième jour de sa maladie, il fit venir auprès de lui Hildibald, celui de tous les évêques qui était le plus familier auprès de lui, pour qu’il lui donnât le sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur, et le fortifiât au sortir de la vie. Cela fait, le jour et la nuit qui suivirent, il tomba dans une grande faiblesse. Le lendemain, à la pointe du jour, sachant quel acte il allait faire, il recueillit ses forces, étendit la main droite, et imprima sur son front le signe sacré de la croix, puis se signa sur la poitrine et sur tout le corps. Enfin, rapprochant ses pieds, il étendit ses bras et ses mains sur son corps, et ferma les yeux en chantant à voix basse ce vers : « Seigneur, je recommande et je remets mon ame entre vos mains. » Aussitôt après il expira en paix, plein de jours et après une vieillesse heureuse. Son corps fut enterré le même jour dans l’église qu’il avait bâtie à Aix-la-Chapelle. Il avait vécu soixante-douze ans.

Après la mort du glorieux empereur Charlemagne, Louis quitta l’Aquitaine, se rendit à Aix-la-Chapelle, et prit sans aucune contradiction tous les royaumes que Dieu avait accordés à son père : ce fut la huit cent quatorzième année de l’incarnation de Notre-Seigneur, et la première de son règne. Après son père, il demeura dans le palais d’Aix-la-Chapelle ; mais avant tout il se fit montrer tous les trésors de son père, soit en or, soit en argent, soit en pierres les plus précieuses, soit en toute espèce de richesses. Il donna à ses sœurs la portion que leur assignaient les lois, et tout ce qui restait il l’employa pour le repos de l’ame de son père. La plus grande partie du trésor, il l’envoya à Rome, où régnait alors le bienheureux pape Léon, et le reste il le distribua tout entier aux prêtres, aux pauvres, aux étrangers, aux veuves, aux orphelins, ne se réservant rien pour lui-même, si ce n’est une seule table d’argent, dont le milieu avait une triple forme, ce qui la faisait paraître l’assemblage de trois boucliers réunis ensemble ; il ne la conserva que par amour pour son père ; encore la racheta-t-il, en en distribuant la valeur pour le salut de son ame.

Des ambassadeurs vinrent ensuite le trouver de tous les royaumes et provinces, et de chez tous les autres peuples. Tous ceux qui avaient reconnu l’empire de son père lui jurèrent la fidélité et la paix, et, de leur propre mouvement, lui offrirent une soumission volontaire. Parmi eux l’on remarqua les députés des Grecs, avec Amalhaire, évêque de Trèves, qui était ambassadeur de l’empereur Charlemagne, de pieuse mémoire, auprès du prince de Constantinople, dont je n’ai point le nom présent à l’esprit. À leur arrivée, ils trouvèrent l’empereur Louis assis sur le trône de son père, car Dieu en ordonnait ainsi. Il les accueillit avec bienveillance, reçut leurs présens en leur rendant des actions de grâces, et tant qu’ils restèrent avec lui, il les entretint familièrement. Quelques jours après, il leur fit de grands présens, et leur permit de retourner dans leurs divers pays ; mais auparavant il envoya des députés pour leur faire préparer tout ce qu’ils pourraient desirer pour leur usage tant qu’ils se trouveraient dans ses États.

La même année, ce prince ordonna de renouveler tous les décrets qui avaient été rendus du temps de ses ancêtres pour les églises de Dieu, et lui-même les confirma en les signant de sa propre main.

Pendant ce temps-là, il reçut les ambassadeurs des Bénéventins, qui remirent en son pouvoir tout le territoire de Bénévent, et promirent de payer chaque année plusieurs milliers de pièces d’or comme tribut : ils ont en effet rempli cet engagement jusqu’à ce jour.

Vint en même temps Bernard, fils de Pepin, son frère, qui se livra à lui comme à son seigneur, et lui jura fidélité. Louis le reçut avec bonté, l’honora de présens glorieux et magnifiques, et lui permit de retourner en Italie.

À la même époque, l’empereur envoya des commissaires dans toutes les parties de ses États pour s’informer si quelqu’un se plaignait de quelque , ordonnant que quiconque formerait une plainte, et pourrait la prouver par la déposition de témoins véridiques, se présentât aussitôt devant lui avec ses témoins. Dans leur mission, les commissaires trouvèrent une foule d’opprimés dépouillés de leur patrimoine, ou privés de leur liberté ; oppressions qu’exerçaient par méchanceté d’injustes gouverneurs, comtes ou vicomtes. L’empereur fit annuler tous les actes que la méchanceté avait suggérés aux gouverneurs injustes pendant la vie de son père. Il rendit aux opprimés leur patrimoine, délivra ceux qui avaient été réduits à une servitude inique, et fit rendre pour toutes ces choses des décrets qu’il confirma en les signant de sa main. Cela dura pendant long-temps.

La seconde année de son règne, il tint son plaid général dans le pays des Saxons, où il fit une foule de bonnes choses. Une ambassade des Danois vint l’y trouver pour lui demander la paix. Il reçut aussi les députés de toutes les nations payennes qui sont dans ce voisinage. Bernard, dont nous avons déjà parlé, vint aussi auprès de lui, et il lui permit de retourner une seconde fois en Italie. Enfin, le seigneur Louis, après avoir assuré dans ces contrées les frontières de ses États, revint à Aix, sa demeure, où il passa l’hiver.

L’année suivante il envoya son armée contre les Esclavons établis à l’Orient ; elle demeura victorieuse par la grâce de Dieu et accabla entièrement les ennemis. Après cette guerre chacun rentra chez soi.

La même année mourut le pape Léon. Il eut pour successeur Étienne. Celui-ci, en recevant le , ordonna au peuple romain de prêter serment de fidélité à Louis. Envoyant ensuite des députés à ce prince, il lui annonça qu’il le verrait avec plaisir dans le lieu qu’il lui plairait d’assigner. À cette nouvelle, Louis ressentit une grande joie, et, rempli d’un vif empressement, il ordonna aussitôt à ses messagers d’aller au devant du saint pontife, de lui rendre les plus grands hommages, et de préparer toutes choses pour son service. Après ses officiers, Louis marcha au devant du pontife et le rencontra dans la vaste campagne de Rheims. Tous deux descendirent de leur cheval. Trois fois le prince se prosterna tout entier aux pieds du pape, et, se relevant à la troisième fois, il le salua par ces paroles : « Bénissons celui qui vient au nom du Seigneur. Le Seigneur est le vrai Dieu, et il a fait paraître sa lumière devant nous. » Le pape répondit : « Béni soit le Seigneur notre Dieu, qui a accordé à nos yeux de voir un second roi David. » Ils s’embrassèrent, se baisèrent, et se rendirent amicalement à l’église, où ils firent de longues prières ; à la fin le pape se leva et chanta à haute voix avec son clergé les louanges de l’empereur.

Ensuite le pontife lui fit beaucoup de grands présens ainsi qu’à la reine Hermengarde, à tous ses seigneurs et ses ministres. Le dimanche suivant, avant la solennité de la messe, il le sacra empereur en présence du clergé et de tout le peuple, lui donna l’onction, et plaça sur sa tête une couronne d’or d’une beauté admirable, enrichie des pierres les plus précieuses qu’il avait apportées avec lui. Il donna à la reine Hermengarde le titre d’Auguste, et lui mit aussi sur la tête une couronne d’or. Tant que le bienheureux pape demeura auprès de l’empereur, il s’entretint chaque jour avec lui sur les intérêts de la sainte église de Dieu. À la fin de son séjour, le seigneur empereur l’honora de présens innombrables et magnifiques, trois fois plus grands au moins que ceux qu’il avait reçus de lui ; car telle était toujours sa maxime de donner plus qu’il ne recevait. Enfin il le laissa retourner à Rome, le faisant accompagner de députés auxquels il ordonna de le traiter avec distinction pendant toute la route.

Quelques jours après le retour du pape Étienne à Rome, Dieu, par plusieurs miracles, fit voir d’une manière éclatante qu’il était le véritable adorateur du Dieu vivant. Après lui régna le pape Pascal.

En quittant le pape le seigneur empereur retourna à Aix-la-Chapelle, son séjour ordinaire. De jour en jour on voyait briller en lui des vertus sacrées qu’il serait trop long d’énumérer. Il était d’une taille ordinaire ; il avait les yeux grands et brillans, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni trop épaisses, ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules larges, les bras robustes ; aussi pour manier l’arc et lancer un javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient longues, ses doigts bien conformés ; il avait les jambes longues et grêles pour leur longueur ; il avait aussi les pieds longs, et la voix mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait cependant le grec mieux qu’il ne le parlait. Quant au latin, il pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle. Il connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures saintes ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poètes profanes qu’il avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni les écouter. Il était d’une constitution vigoureuse, agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes les fois que les jours ordinaires il se rendait à l’église pour prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front ; il priait humblement et long-temps, quelquefois avec larmes ; toujours orné de toutes les pieuses vertus, il était d’une générosité dont on n’avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps modernes, tellement qu’il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre de possession perpétuelle, les domaines royaux qu’il tenait de son aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser, pour ces donations, des décrets qu’il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa propre main. Il fit cela pendant long-temps. Il était sobre dans son boire et son manger, simple dans ses vêtemens ; jamais on ne voyait briller l’or sur ses habits, si ce n’est dans les fêtes solennelles, selon l’usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu’une chemise et des haut-de-chausses brodés en or, avec des franges d’or, un baudrier et une épée tout brillans d’or, des bottes et un manteau couverts d’or ; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante d’or, et tenait dans sa main un sceptre d’or. Jamais il ne riait aux éclats, pas même lorsque dans les fêtes, et pour l’amusement du peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa table suivis de chanteurs et de joueurs d’instrumens ; alors le peuple même en sa présence ne riait qu’avec mesure ; et pour lui il ne montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas il faisait distribuer des aumônes, et partout où il allait il avait avec lui des hôpitaux. Au mois d’août, époque où les cerfs sont le plus gras, il s’occupait à les chasser jusqu’à ce que le temps des sangliers arrivât.

Agissant toujours avec prudence et circonspection, il ne faisait rien sans discernement, si ce n’est qu’il se fiait trop à ses conseillers ; ce qui avait pour cause son extrême assiduité à psalmodier ou à lire, et aussi un autre mal dont il n’était pas le premier auteur. Depuis long-temps existait la détestable coutume d’élever les plus vils serviteurs au rang d’évêques ; il eut le tort de ne point la faire cesser. C’est pourtant un des plus grands maux qui puissent affliger un peuple chrétien, comme l’atteste le livre des Rois au sujet de Jéroboam, fils de Nabath, qui était serviteur du roi Salomon, et régna après lui sur dix des tribus d’Israël. En effet l’Écriture parle de lui en ces termes : « Jéroboam ne revint point du dérèglement de sa voie toute corrompue ; mais il prit au contraire des derniers du peuple pour les faire les prêtres des hauts lieux… Ce fut là le péché de la maison de Jéroboam, et c’est pour cela qu’elle a été détruite et exterminée de dessus la terre. » Après que de tels hommes ont atteint le faîte, ils ne sont jamais, comme auparavant, assez doux ni assez familiers pour ne point devenir aussitôt colères, querelleurs, médisans, obstinés, orgueilleux, prodigues de menaces envers tous les sujets ; et c’est par de tels moyens qu’ils cherchent à se faire craindre et louer des hommes. Ils s’efforcent d’arracher leurs ignobles parens au joug d’une servitude faite pour eux, et de leur assurer la liberté. Ils font instruire les uns dans les sciences libérales ; ils donnent aux autres des épouses d’une naissance illustre, et forcent les fils des nobles à recevoir la main de leurs parentes. Personne ne peut vivre en paix avec eux, si ce n’est ceux qui ont contracté de pareilles alliances. Les autres passent leurs jours dans la plus grande tristesse, dans les gémissemens et les pleurs. Les parens de ces hommes, aussitôt qu’ils savent quelque chose, se jouent des vieillards nobles et les méprisent ; ils sont hautains, légers, sans pudeur ; cependant il reste bien peu de bon à l’homme lorsqu’il a dépouillé toute pudeur. Les seigneurs de ces gens-là ne veulent point se conformer à l’Écriture canonique, appelée Concile des Apôtres, car elle donne ce précepte : « Si un évêque a des parens pauvres, qu’il leur soit donné comme à des pauvres, pour que les biens de l’Église ne périssent pas. » Ils ne veulent pas non plus écouter le livre de saint Grégoire, intitulé le Pastoral. Personne ne peut savoir comment ces hommes se conduisent, si ce n’est ceux qui souffrent sans relâche de ce triste mal. Aussitôt que ces parens ont appris quelque chose, on les traîne dans les ordres sacrés ; ce qui est le péril le plus grand pour l’ame de ceux qui reçoivent ou donnent ainsi cet honneur. Quelques uns, il est vrai, sont instruits ; mais la multitude de leurs crimes surpasse encore leur instruction ; aussi il arrive la plupart du temps que le pasteur d’une église n’ose poursuivre, selon la justice des , beaucoup de coupables, à cause des crimes de ses parens ; et ce saint ministère devient l’objet d’un mépris presque général, parce qu’il est exercé par de tels hommes. Daigne donc le Dieu tout-puissant, ainsi que les rois et les princes, déraciner et étouffer, maintenant et dans la suite, cet abus funeste, pour qu’il n’exerce plus son influence parmi les chrétiens ! Amen !

L’empereur Louis désigna son fils Lothaire pour succéder, après sa mort, à toutes les couronnes que Dieu lui avait accordées par les mains de son père, et pour porter le nom d’empereur. À cause de cela, ses autres fils entrèrent en courroux.

La même année Bernard, fils de Pepin, né d’une concubine, écoutant les exhortations d’hommes pervers, se révolta contre son oncle, et voulut le détrôner. De tous côtés, il était entouré de conseillers impies. À cette nouvelle, l’empereur partit d’Aix-la-Chapelle, et arriva à Châlons. Là, vint au devant de lui Bernard avec tous ses coupables conseillers, et ils se recommandèrent à sa bonté. Dans cette même ville, l’empereur célébra la fête de Noël, et de là il retourna à Aix. Après Pâques, il tint une assemblée générale de ses peuples, et rechercha toutes les menées perfides des traîtres dans cette conspiration. On trouva que, parmi les Francs comme parmi les Lombards, plusieurs s’étaient laissés entraîner à la séduction. Ils furent tous jugés et condamnés à mort, à l’exception des évêques, qui plus tard furent déposés sur leurs propres aveux. De ce nombre fut Anselme, évêque de Milan, Wolvod de Crémone, et Théodulf d’ . L’empereur ne voulut point faire exécuter lui-même la sentence capitale portée contre les criminels. Mais ses conseillers firent crever les yeux à Bernard, et de même à ceux qui l’avaient exhorté à la rébellion, Éggidéon, Reginhard et Reginhaire. Celui-ci était fils de la fille de Hardrad, duc d’Austrasie, perfide qui long-temps avant avait déjà voulu se révolter contre son souverain Charlemagne, et qui subit le même supplice que son petit-fils et ses partisans.

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