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Prix : 25 sous
MONTRÉAL
secrétariat de l’école sociale populaire
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Prix : 25 sous
MONTRÉAL
secrétariat de l’école sociale populaire
1075, rue rachel
1917
tous droits réservés
Vers les terres neuves
La colonisation n’est pas une question théorique et littéraire bonne à débattre entre académiciens de collège, mais une question éminemment pratique, intéressant de la manière la plus directe notre vie nationale. On en parle assez régulièrement dans la province de Québec ; c’est dans l’Ouest qu’on en fait.
Tandis qu’une réclame mondiale a jeté et jettera dans nos plaines à blé des centaines de mille étrangers susceptibles de s’assimiler, Québec demeure si hésitant, si nul dans l’orientation de nos propres compatriotes vers nos terres à prendre, que notre débordante jeunesse et nos familles pauvres en quête d’héritages continuent lamentablement la désertion qui nous saigne depuis quatre-vingts ans. De tout temps, quelques patriotes sincères ont pris l’initiative de mouvements régionaux, soulevé un coin d’opinion, fondé quelques paroisses ; jamais on n’a réussi à enrayer l’émigration et à diriger vers les terres neuves une partie notable du surplus de nos campagnes.
Un mouvement plus général, et même tout à fait général, serait-il impossible aujourd’hui que la masse d’inertie gouvernementale, cet élément politicien qui a toujours entravé les bonnes volontés, se trouve être le premier à pousser à la roue, à réclamer de l’aide ? Pour peu que les patriotes impuissants de jadis veuillent profiter du vent qui souffle vers les cantons neufs du Transcontinental, et pousser à ses conclusions nécessaires la théorie de l’accroissement de la production agricole et du retour à la terre, un mouvement de colonisation durable et intense peut rajeunir notre province, lancé comme il peut l’être par toutes les catégories de la nation, clergé, gouvernement, classe instruite et peuple, favorisé ensuite par la crise effroyable qui suivra, pour nos ruraux établis en ville, la fermeture des usines de munitions et le retour des soldats.
L’occasion est bonne, croyons-nous, d’attirer l’attention sur nos millions d’acres de terre fertile, comme le Pacifique Canadien le fait pour ses prairies de l’Ouest ; et, sans prétendre à la nouveauté, nous voudrions redire après mille autres les raisons, puis la manière qui nous semble la plus efficace de pousser la colonisation : l’argument économique de la production à accroître durant la guerre, et des hommes à établir après la guerre finie ; l’argument national du Restons chez nous et de l’Emparons-nous du sol ; enfin la manière de transplanter nos campagnards en indiquant, le moins vaguement possible, comment les instruire des avantages des cantons neufs, comment les y conduire et les soutenir à travers les premiers ennuis de l’installation.
De tous côtés, et dès avant la guerre, on s’est ému de la cherté de la vie. Les ruraux qui ont vendu leurs terres pour venir habiter la ville voient fondre tristement leurs dix-piastres avec leurs illusions. D’après la Gazette du Travail (février 1917), les aliments seuls d’une famille de cinq personnes, qui coûtaient 86.95 par semaine, en 1910, sont montés à 810.27 en janvier 1917. Les divers gouvernements fédéral, provincial, municipal et les Chambres de Commerce ont étudié le problème : on aboutit à recommander l’économie et la production plus intense.
C’était prévu : la cherté de la vie est un problème d’addition et de soustraction : le consommateur doit dépenser moins, le producteur doit fournir davantage. Mais l’exportation vient grossir le calcul : si nos trop rares agriculteurs doivent nourrir non seulement nos villes mais encore les peuples en guerre, nous n’y sommes plus du tout. C’est le malheur actuel : nous avons trop peu de producteurs qui produisent trop peu, et qui exportent beaucoup trop en Europe et surtout aux États-Unis.
En 1871, 80.5 pour cent de la population de notre province vivaient à la campagne ; la production encombrait les marchés de nos rares petites villes, et comme on exportait fort peu en Europe, c’était la congestion des denrées ; la terre ne payait pas et nos gens émigraient en masse aux usines américaines. Par contre, en 1911, le chiffre des villes, qui s’est accru de 850,000 atteint presque celui des campagnes qui n’a monté que de 200,000 en 1914, il le dépasse de 7,300 : nous avons 1,131,014 citadins contre 1,123,711 campagnards et la proportion se renverse de plus en plus. Si encore tous nos villageois étaient des producteurs… Mais non, le nombre des cultivateurs, au lieu de doubler comme le reste de la population, diminue littéralement : les 174,996 occupants de terre de 1891, bien loin de s’élever à près de 300,000 comme ils auraient dû, en 1911, sont tombés à 159,554.
Les fermes sont plus grandes qu’il y a vingt ans ; elles sont en général mieux cultivées. Cependant il y a baisse à peu près sur toute la ligne : sans parler du blé, que nous abandonnons trop facilement à l’Ouest, nous récoltons moins de pommes de terre, moins de légumes, moins de blé-d’Inde ; nous perdons en industrie laitière ; nous avons 224,000 pommiers-en-rapport de moins en 1911 qu’en 1901.
Nous produisons deux fois moins de sucre d’érable qu’en 1890 ; nous avons 720,420 vaches laitières en 1915 contre 886,896 en 1908 ; nous avons 554,491 moutons en 1915 contre plus d’un million en 1871 ; nous avons 45,429 ruches en 1911 contre 65,986 en 1901. Les pois et les fèves, ces aliments du pauvre, sont tombés à plat : au lieu de 2,649,000 boisseaux de pois récoltés en 1860, nous en sommes à 404,000 boisseaux, qui se vendent $4. ; et les fèves, qui poussent en n’importe quelle terre de sable, sont descendues, de 330, 000 boisseaux en 1907, à 89,000 en 1914, et on les paie plus de $7.00. Un cultivateur de Vaucluse (comté de l’Assomption) en a récolté pour $175. dans une piécette de trois-quarts d’arpents ; il paraît d’après la Gazette agricole (nov. 1916) qu’on est obligé d’en faire venir des approvisionnements de la Mandchourie !
Nous avons trop peu de producteurs qui produisent trop peu, la situation se complique bien davantage si l’exportation s’en mêle pour la peine. Or, les $76,000,000 valant de notre exportation provinciale de 1901 sont devenus $177,556,784 en 1914 ; et, pour tout le Canada, les $163,000,000 de produits canadiens exportés en 1900 se sont élevés pour l’année finissant à janvier 1916 à $669,000,000 dont $337,000,000 de produits animaux et agricoles. Et cette dilapidation de nos marchés n’est pas près de finir : les Américains ne se gênent pas pour opérer chez nous des razzias de bestiaux et de pommes de terre ; mais surtout, nous devons suppléer au déficit alimentaire des nations belligérantes : l’Angleterre, à elle seule, manque de 225,000,000 de boisseaux de blé, ce qui dépasse de 70,000,000 toute la récolte canadienne de 1916. Le monde est menacé de famine ; l’Institut international d’agriculture de Rome a lancé le cri d’alarme : les réserves de blé sont épuisées, et si 1917 ne donne pas beaucoup plus que 1916, nous tâterons de la famine universelle en même temps que de la guerre.
Des milliards de boisseaux de blé produits dans l’univers en temps normal, deux milliards et demi proviennent des pays belligérants ; sur 25,000,000 d’hommes sous les armes, ou morts ou impotents, 15,000,000 au moins travaillaient à la terre et sont devenus improductifs et consommateurs. Ce sont les pays situés hors de la zone bombardée, hors de l’Europe, qui doivent fournir pour les autres, et l’immense Canada surtout, hier au cinquième rang des producteurs de blé, après la Russie, les États-Unis, les Indes et la modeste France, doit s’y mettre de son mieux et croire que la nourriture est aussi nécessaire aux Alliés que les balles.
Nos hommes d’État le comprennent très bien, dans leurs discours. À Calgary, , organisateur du Service National, divisant la nation en trois classes, « ceux qui combattent, ceux qui travaillent, ceux qui donnent et paient, déclare qu’il est aussi important de maintenir l’industrie agricole du pays que d’envoyer des soldats au front. Le Service National du cultivateur est de produire du blé, de nourrir l’armée et le peuple de la Grande-Bretagne. »
Sir Thomas White, ministre des Finances, prône le travail de production et l’économie comme de suprêmes devoirs patriotiques d’où peuvent dépendre notre succès et notre salut national… « En prélevant des fonds pour la guerre, nous nous ferons une règle de ne pas taxer les fermes, effets personnels ou revenus de ceux qui sont engagés dans notre grande industrie fondamentale, l’agriculture. »
Le président du bureau de l’Agriculture de Londres, .-E. Prothero, parle de la Grande-Bretagne comme d’une ville assiégée, et son mot : « La guerre sera gagnée sur nos champs de maïs ou de pommes de terre » semble devoir être la clé de la situation dans l’effort du Service National anglais.
Les gouvernements de France et d’Angleterre organisent l’économie en système, contrôlent la dépense ; déjà les Anglais goûtent du pain noir, et les Français font maigre deux jours par semaine. Bref, ce n’est plus l’abondance, c’est presque la disette ; la famine parle de suivre. Pour les Canadiens, il n’y a pas d’économie qui tienne, si l’exportation doit ainsi drainer nos vivres ; il nous faut produire, produire le plus possible, du bétail, des œufs, du beurre, des chevaux, des légumes.
Tandis que dans les vieux pays on cultive jusqu’au dernier pouce de terrain, le Canada n’exploite pas 8 % de sa superficie totale. Dans notre Québec, rien que 3 1/2 % des terres sont en culture, soit 15,613,000 acres sur 442,153,000 ; et 44,215,000 d’acres, c’est-à-dire 442,000 terres, déjà arpentées ou explorées, n’attendent que des défricheurs pour muer leur forêt en moissons et en paroisses. Les bras manquaient-ils donc, avant la guerre ?
Une forte propagande d’immigration a fourni des centaines de mille semeurs à l’Ouest et des centaines de paveurs à Montréal. L’Ouest se peuplait vite, grâce au merveilleux plan de colonisation des gouvernements et des compagnies de chemins de fer ; notre province a vu diminuer sa classe rurale par suite d’un système de colonisation pointilleux et barbare, qui n’attirait aucun Européen et décourageait notre propre jeunesse, ces 40,000 immigrants qui nous tombent du ciel chaque année, par le seul excédent de nos naissances.
La superficie des terres occupées n’est pas ici ce qu’elle devrait être, non plus que notre population, du reste. Les deux faillites ont marché de concert ; nos gens ont émigré lamentablement parce qu’ils n’avaient pas de terres accessibles, et les terres ne se sont pas défrichées parce que nos gens émigraient.
Notre population de 1,111,566 âmes, en 1861, qui aurait dû se doubler presque deux fois et dépasser quatre millions en 1911, au lieu de deux petits millions, devrait aussi avoir doublé deux fois la superficie défrichée de notre province ; partant, les 10,375,418 acres de terre occupées en 1861, à cette époque où l’on proclamait patriotiquement que la colonisation allait enfin marcher, devraient s’étendre aujourd’hui à quarante millions d’acres, presque 10 % de notre carte provinciale : nous n’en couvrons que 3 ½ %, 15,613,000 acres. Les 105,671 occupants de terres de 1861, qui devraient être plus de 400,000 ne comptent que 159,554 ; ils ont même fléchi de 15,000, ces vingt dernières années. C’est le fiasco parfait, non seulement de l’immigration, et même de la colonisation, mais de toute l’agriculture québécoise au dix-neuvième siècle. C’est la désertion en masse d’une race agricole, qu’on ne veut pas guider efficacement vers les quatre cent mille terres qui l’attendent et qu’elle ne connaît pas.
Depuis la guerre, quoi de neuf dans la production de nos fermiers ? Ont-ils ensemencé les vieilles terres jusqu’au dernier pouce ? Ont-ils converti en blé, pâturages ou légumes les plaines de l’Ouest et nos forêts de l’Est ? Ont-ils fait le Service National dans les champs de maïs ou de pommes de terre ?
Non : un grand nombre se sont enrôlés, un autre grand nombre ont quitté leurs fermes pour aller en ville tourner des obus ; le plus grand nombre peut-être a déserté aux États-Unis : 84,886 Canadiens, autres que des citoyens des États-Unis, ont passé la frontière en 1915 ; en 1916, 118,136 ont pris le même chemin, et ça empire toujours à mesure que l’on craint davantage la conscription du travail ou des armes. Il faut bien noter qu’on ne parle pas ici des milliers de colons américains non-naturalisés, qui se sont enfuis et décampent encore avec tant de presse que notre gouvernement a jugé bon de leur assurer que la conscription ne les frapperait jamais, eux. On ne compte plus les terres abandonnées. Déjà, en 1916, le Canada, n’avait semé en blé que 10,085,000 acres au lieu de 12,986,000 en 1915, et en bien des endroits la récolte s’est mal faite par manque de moissonneurs ; 1917 s’annonce encore plus mal : on a semé 18.3 % de moins de blé d’automne que l’an dernier.
Les agriculteurs se lamentent sur la pénurie de garçons de ferme, et cependant le vide grandit sans cesse : départ des enrôlés, désertion de ceux qui ne veulent pas s’enrôler. Il faut des soldats, il faut des fermiers. On semble vouloir sacrifier ceux-ci : la production diminue et diminuera bien davantage, en dépit de tous les discours, si nous laissons émigrer nos gens, si nous les exilons nous-mêmes.
D’abord, il faut absolument bloquer le coulage, enrayer la désertion des terres en rassurant avec vigueur les paysans contre la conscription. Un Belge du Manitoba l’écrivait récemment : « Enrôler le paysan — et encore plus le laisser déserter — ce serait tuer la poule aux œufs d’or ; ce serait tuer la production rurale, non-seulement en hommes, mais en aliments, si nécessaires à l’Angleterre qui n’a presque plus de paysans… Ce serait affamer les villes, ce serait enfin tuer le pays en tuant le paysan. Notre devise doit être : Ne touchez pas au paysan ! Hands off the farmers ! »
Il n’est pas séditieux, croyons-nous, de constater que pour produire il faut des producteurs, et que pour produire davantage, il faut toujours plus de producteurs, cultivant plus grand de terre ou plus intensément une étendue . C’est ainsi que des pelotons d’instructeurs agricoles parcourent actuellement notre province et poussent les fermiers à la culture intensive ; mais ceux-ci opposent une raison majeure, le manque de garçons de ferme : ils ne trouvent pas d’hommes à engager. Ceux qui pourraient l’être s’en vont travailler aux munitions. Et puis, les Canadiens, du moins ceux des campagnes, n’aiment pas à se mettre à quatre pattes : le jardinage leur donne des tours de reins.
On continuera donc la culture ordinaire, extensive, celle des terres de cent acres. Mais alors, multiplions-les, ces terres de cent acres. Rien de plus facile, puisque nous en avons dans Québec 445,000 qui se donneront au premier occupant. Faisons de la surproduction d’après cette seconde manière, en décuplant l’étendue des terres occupées, si nous ne pouvons décupler le travail sur un seul et même lopin. Beaucoup de jeunes Canadiens qui ne veulent pas s’engager chez un gros fermier où ils sueront beaucoup, gagneront peu et ne verront jamais d’avenir pour eux, seraient très fiers d’aller sans trop de peines défricher à leur profit une ferme qui leur appartiendrait, où ils pourraient élever une famille et donner les lots voisins en héritage à leurs enfants.
Entre nous, il faut avouer qu’il n’y a pas de métier plus ingrat que celui d’homme engagé à la campagne. L’été, ses journées sont longues et chaudes ; l’hiver, sa paye est mince ; toujours sa part d’ouvrage est la plus rude et sa place la dernière : il ressent trop son infériorité, ce qui est peut-être le plus dur de son sort. À vingt, trente ou quarante ans, pourra-t-il espérer un changement de situation ? devenir propriétaire ? se marier ? établir des enfants ? jamais.
Non, la catégorie des engagés à l’année est à peu près éteinte, et il ne faut pas la regretter : elle envoyait fatalement son homme aux États-Unis. Le développement du machinisme et le nombre d’enfants de nos cultivateurs, l’amour de la liberté personnelle et la facilité pour les plus pauvres de se tailler des domaines en pays neuf, devraient contribuer à établir chez nous un autre status agricole que dans les pays vieux, qui ne peuvent plus s’agrandir et qui s’acharnent à faire suer toute sa substance à la dernière motte de terre et à la dune la plus poudreuse. C’est un contresens économique que de vouloir faire de nous un peuple de maraîchers comme si nous étions en Belgique, resserrés dans cinq ou six de nos comtés : il y a 652 Belges par mille carré, là où nous ne sommes pas six.
C’est un autre contresens, dans un pays qui s’ouvre, où la terre est au premier occupant, de nous accorder avec nos ennemis pour comprimer notre peuple dans une espèce de réserve de quinze millions d’acres, quand il y en a quarante-cinq millions d’actuellement disponibles dans Québec, et six cent millions dans tout le Canada. Préjugé ou non, pour nos gens une terre n’est digne de son nom que si elle a autour de cent arpents, et malgré toutes les adjurations des agronomes professionnels ou amateurs, bien peu se résoudront à morceler leur bien entre deux ou trois fils. Nous ne parlons pas de ceux qui posséderaient cinq ou six cents arpents, car alors ce n’est plus une terre mais cinq ou six qu’ils auraient à léguer. Nos gens n’ont peut-être pas tort de répugner à l’émiettement de l’héritage. Cette division a quelque chose d’humiliant, et puis elle ne vaut que pour une génération ; le problème se présentera plus difficile à la génération suivante quand on aura encore plusieurs fils à établir : les familles sont ici plus nombreuses qu’en France.
Ce qui arrive chez nous depuis quatre-vingts ans, c’est qu’un des fils reçoit la ferme paternelle et que les autres, élevés dans la persuasion qu’il leur est impossible d’acquérir une terre, apprennent des métiers ou n’apprennent rien du tout et vont chercher fortune en ville ou aux États-Unis : assez souvent l’héritier du domaine les suivra, et le père lui-même ira peut-être les rejoindre et mourir en exil.
Il faut que les cultivateurs sachent bien que leurs cinq ou six fils peuvent tous avoir de belles terres de cent acres, et qu’il n’est pas nécessaire de les acheter à coups de quinze mille piastres. Non, « pour s’établir sur une terre boisée, écrit M. l’abbé Caron, colonisateur de l’Abitibi, il suffit d’avoir de quoi vivre pour un an au plus… Avec un capital de deux à trois cents piastres, un colon laborieux peut être sûr de réussir, surtout s’il possède déjà un matériel de ferme et du bétail.
On nous a cité comme type du colon un brave Canadien de Portneuf qui vivotait là sur une insuffisante petite terre d’à peu près treize cents piastres, et qui résolut de ne pas infliger un si triste héritage à l’un de ses fils. Il entend parler du Témiscamingue, vend son bien, paye ses petites dettes et part avec sept ou huit cents piastres, dont il achète cinq bons lots fertiles, qu’il estime à quinze mille piastres, six ans plus tard. Voilà un bel exemple de transplantation, où il y a profit double ; le pays voit s’accroître le nombre de ses producteurs, et surtout le fermier de misère assure brillamment l’avenir de ses fils et même de ses petits-fils. Jugez, au seul point de vue économique, de ce que seraient devenues les huit cents piastres de notre homme, s’il était allé vivre en ville : en aurait-il même eu assez pour payer les meubles, les toilettes et le piano ?
Résumons cette première partie : on s’accorde à vouloir augmenter la production agricole pour diminuer le coût de la vie, nourrir les pays en guerre et prévenir une famine universelle. Il y a deux manières de produire davantage : la culture intensive de nos terres défrichées, la culture étendue à de nouvelles terres par la colonisation, dans l’Ouest et même dans notre Abitibi, où l’on peut semer dès le premier printemps, et où certain colon de troisième ou quatrième année récoltait déjà l’an dernier mille boisseaux de céréales. Comme nos gens aiment fort peu à s’éreinter sur des arpents de sarclages, et encore moins à devenir garçons de ferme sans espoir de délivrance, il faut les mettre à même de devenir propriétaires, d’établir des familles, de multiplier les producteurs plutôt que les consommateurs. Ce second argument aura toujours plus de force, surtout après la guerre.
Qu’on ne prétende pas, en effet, que cette vogue de l’agriculture tombera, une fois la guerre finie. Au motif de production s’ajoutera alors celui de la réorganisation du travail, de la remise en place du rouage social détraqué par les toutes spéciales besognes actuelles. C’est alors qu’on en verra de rudes : quand on remerciera les centaines de mille ouvriers des munitions ; quand on rapatriera les centaines de mille soldats qui voudront reprendre leurs anciennes places dans les villes ; quand on distribuera le travail assis des postes, douanes, bureaux et banques aux milliers d’amputés que le gouvernement ne suffira pas à combler de pensions ; quand l’or étranger n’arrivera plus chez nous sous forme de commandes de guerre, c’est alors qu’éclatera dans les villes une crise dont le krach de 1913-14 n’aura été qu’un faible avant-goût, c’est alors que vont pulluler les sans-travail, les chercheurs d’emploi, les miséreux et les vagabonds.
L’Angleterre licenciera, au lendemain de la paix, six à huit millions d’hommes et de femmes, qu’on cherchera par tous les moyens à diriger vers le Canada, qui déjà n’en pourra plus. Il devra, lui aussi, trouver un million de places pour occuper son million de travailleurs et de soldats. On parle bien de transformer les industries de guerre en industries de paix ; cela sonne beau dans une envolée, mais dans la réalité, il ne faut pas avoir vu circuler les équipes de jour et celles de nuit pour croire qu’elles ne chômeront pas, et qu’on sortira chaque semaine un travail équivalent aux cent mille obus qui jaillissent de partout. Non, les villes seront débordées, elles vomiront à pleines rues les ex-fermiers et les fils de fermiers embrigadés depuis peu aux usines et aux bureaux, et la terre devra se faire accueillante, bonne, séduisante le plus possible, elle devra s’offrir, aller au-devant par un système facile de colonisation. Les clairvoyants hommes d’affaires du Pacifique-Canadien l’ont compris, et ils préparent admirablement leur Ouest ; Québec doit faire de même pour ses terres en bois debout, dont les avantages et les facilités devront alors sauter aux yeux.
On pourrait accumuler en faveur de la colonisation bien d’autres raisons économiques tirées de circonstances moins urgentes et plus universelles ; celles que nous ressassons depuis cinquante ans valent encore et vaudront toujours, car la condition nécessaire de croissance de tout peuple en tout temps exige en premier lieu la culture de son sol. Aux collectivités aussi bien qu’aux individus s’applique le vers de Paul Harel :
« Les peuples ne meurent pas, ils se tuent, » a dit M. Étienne Lamy. Les uns se laissent mourir d’inanition ; nous qui héritions d’une vitalité extraordinaire, nous avons choisi la dislocation, l’écartèlement, et faute de bourreaux comme chez les Acadiens en 1755, nous nous sommes appliqué la torture nous-mêmes, et avec tant de furie que des lambeaux de notre race gisent épars, encore chauds ou déjà morts, sur tout un continent. Le tronc demeure vivace, mais on devrait enfin cesser de le saigner, de le déchiqueter ; il faut le panser, et si l’on ne peut pratiquer la greffe humaine ou une infusion de sang riche par une bonne immigration française, sauvons ce qui nous reste, permettons-lui de grandir sans tiraillement et dans la mesure naturelle : colonisons chez nous.
Depuis quatre-vingts ans, l’émigration nous enlève chaque année une moyenne de quinze à vingt mille âmes, comme si une de nos villes, les Trois-Rivières, Hull ou Maisonneuve était engloutie par un tremblement de terre. Dès 1848, Bourget veut faire dévier le courant vers les nouveaux Cantons de l’Est. En 1850, une lettre collective de NN. SS. les Évêques cherche à guider vers les terres neuves « ceux de nos frères qui seraient tentés d’émigrer, et de les retenir ainsi dans le sein de notre patrie, assez vaste et assez riche pour nourrir une population beaucoup plus nombreuse ».
Malgré tous les efforts du haut clergé, des prêtres colonisateurs et de quelques autres patriotes, les villes américaines nous ont arraché la moitié de notre peuple, les jeunes surtout, qui auraient dû produire et se multiplier pour notre pays, et qui souvent revenaient, minés par la tuberculose, semer la mort chez leurs parents du Canada. On reste donc en de la vérité quand on escompte par le strict doublement des statistiques les pertes que nous avons subies depuis 1851. Nous serions aujourd’hui plus de trois millions au lieu de seize cent mille si les 669,528 Canadiens-français du Québec d’alors, déjà diminués d’une émigration de quinze années assez alarmante pour provoquer deux lettres pastorales, n’avaient laissé se perdre la moitié de leurs descendants. On a fait une comparaison assez curieuse entre l’accroissement théorique et la réalité dans dix-huit des plus vieux comtés de notre province. En 1871, leur population globale était de 329,828 âmes. La seule multiplication naturelle aurait dû porter ce chiffre à un gros million en 1911. Or, il n’était que de 324,953, accusant une diminution de 5,000 âmes en quarante ans, au lieu d’une augmentation de 670,000. On ne conserve pas le tiers de la descendance !
Dans tous les États de la république voisine, il y a de nos compatriotes et surtout de nos ex-compatriotes qui ont déjà changé de nom, de langue, parfois de religion, et qui se doublent aujourd’hui contre nous, avec notre fécondité. Dans tous les comtés de l’Ontario, des provinces maritimes et vraisemblablement de l’Ouest, on trouve de nos gens égarés, au nombre de 500, 300 ou 150 parmi 20,000, 40,000 ou 100,000 étrangers. Si encore ces pauvres familles faisaient bloc, mais non ! elles s’ignorent, ne voient et n’entendent que de l’anglais. Pour quelques milliers qui se soudent plus ou moins étanches, d’autres milliers coulent à pic dès la première génération sous l’anglomanie, les mariages mixtes, l’utilitarisme et à l’école.
Dès 1875, alors que notre première génération, d’émigrés vivait encore, le patriote franco-américain Ferdinand Gagnon gémissait du coulage, du naufrage national, et, désespérant d’obtenir hors de chez nous une organisation résistante, renonçait à tenter des rapiéçages qui coûtaient trop cher et qui ne gardaient pas la moitié de nos gens. Il s’arrangeait donc avec les clairvoyants de chez nous pour tâcher d’enrayer toute émigration et de rapatrier le plus possible : les survivances de là-bas coûtaient trop de morts. Tandis que nos exaltés chantaient un hymne de triomphe pour chaque petite église de bois qui groupait nos tisseuses du Massachusetts ou nos défricheurs du Wisconsin, tandis que les discoureurs des St-Jean-Baptiste monstres de 1880 et 1884 récoltaient des applaudissements faciles avec des envolées délirantes sur les gains et les espérances de la race clairsemée dans le Kansas, l’Illinois, le Dakota et plus loin encore, sans s’occuper, bien entendu, d’y établir des collèges classiques qui pussent leur fournir des prêtres et une classe instruite ; tandis que l’on prédisait pour l’an 1934 quinze ou seize millions de Canadiens-Français marchant à la conquête de cette libre Amérique, nos vrais patriotes, ceux qui gardaient leur tête sur leurs épaules, laissaient gloser ces Athéniens de parade et tâchaient d’arracher aux gouvernements quelques bons lots de forêt, des bouts de chemins de fer et de la propagande colonisatrice. L’Emparons-nous du sol et les quatre-vingts paroisses de valent mieux pour nous que tous les discours, délégations, feux d’artifice et processions enrubannées de nos poseurs d’antan et de tous les temps. Quand on n’est pas un fleuve, on doit renoncer à inonder un continent. Si nous comptions 45,000,000 d’âmes comme la Grande-Bretagne, 70,000,000 comme l’Allemagne, 130,000,000 comme la Russie, ce serait une mince affaire, ce serait même une nécessité pour nous de déverser un million d’émigrants par année. Mais quand on n’est que deux millions, que les étrangers nous arrivent par trois cent mille et que nous perdons chaque année du terrain, ne pas serrer les rangs, laisser partir vingt mille de nos jeunes gens, c’est subir en pleine bataille la défection et la traîtrise d’un corps d’armée, qui va tirer contre nous… C’est à peu près ce qui nous arrive depuis soixante-dix ans, et vraiment l’on peut se demander comment il se fait que notre sang ait coulé ainsi sans jamais s’épuiser.
Jamais pareille émigration d’un peuple ne s’est vue depuis la chute de l’Empire romain ; et encore, les Barbares ne s’émiettaient pas follement comme nous, ils partaient en bloc, fuyaient des steppes mauvaises et marchaient à la conquête des riches provinces d’Italie, des Gaules ou de l’Espagne, tandis que nous décampons en fuyards, nous refusons de conquérir notre propre sol et nous échangeons des terres grandes comme l’Empire romain pour quelques métiers de filatures. Cette abdication flagrante de la moitié d’un peuple est le phénomène le plus complet d’insouciance, de naïveté, de désagrégation nationale qu’ait fourni une nation civilisée à l’histoire du monde. D’aucuns se consolent avec des tirades concluantes sur la mission providentielle des Canadiens bâtisseurs d’églises autour des usines américaines. Les Irlandais, les Allemands, les Espagnols, les Italiens et les Polonais s’adjugent la même gloire… Laissons-là cette poétique échappatoire inventée après coup, pour pallier la désertion de nos ignorants, de nos endettés, de nos flâneurs et de nos éblouis qui se sont lancés malgré leurs prêtres à tous les appâts du lucre, qui souvent sont revenus contaminer les poumons, l’esprit et le cœur de leurs proches restés fidèles, qui ont vu leurs descendants perdre en grand nombre leur langue et leur foi, ou au moins vivre dans des périls d’âmes inconnus de nos campagnes. Les colons apôtres de la Nouvelle-France étaient vraiment tout autres.
Songeons bien que si nous étions devenus quatre ou cinq millions au Canada, nous aurions bien plus d’influence, sinon la haute main sur la conduite des affaires, le Canada serait un pays plutôt catholique, et les États-Unis ne se porteraient pas plus mal sans nous, qui y sommes l’équivalent de zéro.
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