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1911 - Des mots, des vers ; Montréal, Beauchemin.
1913 - Le français en Ontario ; Montréal, Arthur Nault.
1913 - Une opinion sur la littérature canadienne française ; Ottawa, Beauregard.
Texte entier
1911 - Des mots, des vers ; Montréal, Beauchemin.
1913 - Le français en Ontario ; Montréal, Arthur Nault.
1913 - Une opinion sur la littérature canadienne française ; Ottawa, Beauregard.
1915 - La sépulture d’Etienne Brûlé ; Ottawa, Société Royale du Canada.
1917 - Du Crépuscule aux Aubes ; Ottawa, Beauregard.
1917 - Les Ferments ; Ottawa, Beauregard.
Tirage à part de deux cents exemplaires numérotés et paraphés par l’auteur.
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Retenu par M
Mon cher lecteur,
En toute saison ma lyre s’amuse. Elle chante à son gré. Si la romance qu’elle jette au plein air ne t’est pas inconnue, c’est la faute de notre planète, trop vieille, et de trop longtemps peuplée. Dire du neuf n’est guère possible, quand tout le monde écrit depuis une quarantaine de siècles. Seulement, je tiens ceci pour principe : les idées germent dans les cerveaux faits pour les concevoir, et leur destinée est d’être exprimées selon le tempérament de leur générateur, du moins si elles sont honnêtes. Je ne vois pas pourquoi l’on se tairait parce que tout a été dit. Homère répétait ses prédécesseurs ; ses successeurs l’ont pillé. La vie est une imitation constante, plus ou moins longue, plus ou moins heureuse. « Ma fonction est d’être blanc, » s’écrie Pierrot, et il ne croit pas criminel d’imiter la neige, soit-elle de l’Himalaya ou simplement de nos Rocheuses. Ce n’est pas là un grand mérite, diras-tu. Peu importe, si telle est la fonction de Pierrot. Ainsi, comme des milliers d’autres depuis 1763, je crois utile de maintenir et de propager la langue française, la nôtre, au Canada. Je la perpétue et je la répands selon mes moyens, par le livre. Que tous fassent autant dans leur sphère propre, et il n’y aura pas lieu, de craindre l’influence mauvaise des règlements présents et futurs.
Mes « du Terroir » débutent par une ballade au langage ancestral, sans pour cela m’obliger à célébrer dans chaque vers le parler qui nous vint de France. Cependant, deux pièces exceptées, ma plaquette chante l’idée française. La « Lyre Villageoise » contient des choses vues et vécues dans un hameau des Cantons de l’Est, mais un hameau bien français. Ce sont là des souvenirs de trente ans — le ruisseau est vide aujourd’hui, les rives du lac sont déboisées, il n’est plus temps de confier au serpent l’accompagnement du chant d’église, et enfin la ceinture fléchée de nos pères, joyau d’art domestique dont le secret s’est perdu, se voit surtout dans les musées. Mais où sont les neiges !… Les « Vannages » forment un mélange. Si tu es puriste, ô lecteur ! ne me blâme pas sévèrement d’avoir publié « Chauvinisme, » une galéjade rimée, car ces huitains au rire vantard signifient : « Ma patrie à moi, c’est le Canada, et la patrie est toujours plus belle que le pays voisin ! » N’ai-je pas droit de le dire, même en riant ? N’ai-je pas droit aussi de combattre l’exode des campagnes vers la Ville ? D’autres ont traité ce sujet, je le sais, mais j’ai ma façon à moi de le comprendre et de le traiter.
Je n’aime pas rester coi. Je sais peut-être trop bien quels rejetons l’Oisiveté produit. Puis le besoin de parler est inné chez nous, Français par l’origine, et si des embrumés insulaires nous reprochent nos bavardages, ils ignorent que l’abondance de parole est un signe de la franchise gauloise. Juge alors à quel point le besoin d’écrire est endémique dans l’ambiance d’un ancien journaliste. Je pourrais reprendre l’encrier de fiel et asperger quelqu’une de nos riches floraisons d’abus, mais cela ne changerait rien à l’ordre des choses, et j’en serais pour mes frais de fatigue et de bile. J’écris donc, mais en vers. Je chante au lieu de crier — j’ai du moins le souci de le tenter. Si mon effort est vain, la Prosodie ne s’en porte pas plus mal.
L’inspiration ne se commande pas. Parfois ma lyre s’éloigne du Terroir, mais je ne la querelle pas et ne la force pas à revenir au clocher, dans le guéret ou bien à la charrue, car alors la tâche imposée la rendrait revêche et assombrirait sa beauté de déesse. Libre dans les nuages ou dans les bois, dans les germes du sol ou dans les moissons, elle va où elle veut. Je tâche de la suivre. S’il faut de l’émotion absolument vraie, jusqu’aux larmes, pour l’atteindre, je puis dire sans rougir que j’ai failli la toucher en écrivant la double ballade dédiée au maréchal Joffre. Tous les Canadiens de sang français le comprendront. Cette ballade appartient aux du Terroir, parce qu’elle est un hommage de la France d’Amérique au sauveur de la France d’Europe, héros entré vivant dans la légende sacrée.
Puisses-tu trouver dans mes vers un souvenir des heures oubliées, et recueillir, assis au coin de ton feu, « réconfort et soulas. » Puisses-tu me pardonner beaucoup, parce que j’aime beaucoup ma province natale, Québec, malgré les dénigreurs, et peut-être bien à cause d’eux.
Pour te chanter, ô Muse des Bois-francs, Avec la foi des naïves images, Je cueillerai dans la Geste des Francs Le feuillet d’or où les poètes mages À la plus belle apportent leurs hommages. Une bergère au front miraculeux A retrouvé la grâce souveraine, Dans un jardin de la vieille Lorraine, Et son martyre a crié vers les Cieux : Langue française, entre toutes sois Reine !
Comme jadis une vierge au cœur franc, Tu vois, ô Muse, en France grand dommage, Et tu sens battre une guerre en son flanc. Anéantis dans l’affreux écimage, Ses bois n’ont plus ni parfum ni ramage. Donne soutien aux armes de ses preux, Afin qu’un jour la rage souterraine N’atteigne pas la Ville riveraine Et laisse en paix dire aux peuples heureux : Langue française, entre toutes sois Reine !
Réveille-nous de nos rêves souffrants, Nés dans les deuils qui frappent les fermages. Ils survivront, les fils que tu nous prends ! Comme un reflet de l’étoile des Mages, Leur souvenir jaillira des chaumages Avec l’éclat du Verbe généreux, Qui donne au Monde une beauté sereine, En répandant sur la sanglante arène L’adieu touchant des soldats glorieux : Langue française, entre toutes sois Reine !
Gloire à toi, Muse ! Au fond des bois ombreux, Comme un feuillage issu de forte graine Que rien ne brise et que rien ne refrène, Monte toujours ton chant victorieux : Langue française, entre toutes sois Reine !
Ce n’était qu’un ruisseau paisible et sans orgueil. Une source muette en fit naître les ondes, Sans livrer le secret de ses fraîcheurs profondes Au bois mystérieux qui lui donnait accueil.
D’où venait-il ? l’azur, seul, savait son histoire. À travers le fouillis des galets trébuchants, L’humble ruisseau coulait pour féconder les champs, Sans se parer des bruits qui proclament la gloire.
Les saints du Paradis l’avaient abandonné Au sort des mortes eaux qu’un venin désanime, Et son cours sinueux demeurait anonyme, Comme un héros obscur à l’oubli destiné.
Mais, quand même, il voulut donner à sa Patrie Un peu plus que son âme en un suprême effort, Et sapant une brèche à travers le bois mort, Fit tourner en tombant l’aube d’une scierie.
Il dévala par bonds au delà du seuil noir, Et franchit en courant le déversoir rapide, Afin d’aller porter son breuvage sapide Aux troupeaux altérés qui meuglaient dans le soir.
Il cacha dans le sol un peu de sa richesse, Et, goutte à goutte, mit sa vertu dans les puits, Afin que le semeur écrasé devant l’huis Pût tromper la fatigue en buvant la caresse.
Il se précipita sur le val enflammé, Et jeta son écume au fort de l’incendie, Pour qu’un enfant n’eût pas le geste qui mendie Et l’accent douloureux d’un regard affamé.
Poursuivant son chemin dans l’aride platière Où le sable et la roche étouffaient les ferments, Il posa son limon sur les affleurements, Pour réveiller la vie au sein de la matière.
Ayant rempli sa tâche et fini son parcours, Il disparut au confluent d’une rivière ; Mais c’est elle qui prit l’allure haute et fière Pour lui voler le prix de son œuvre d’amour.
Janvier 1918.
Simple goutte d’azur tombée au sein des fleurs, Le lac arrondissait l’orbe de son rivage Autour du frais taillis de son bosquet sauvage, Où venaient pérorer tous les oiseaux hâbleurs.
Le granit se perdait sous les roses rustiques. Une zone viride et vive de bluet Marquait le rendez-vous où la flore affluait, Pour chanter en parfums ses sublimes cantiques.
Véronèse aurait peint dans ses fonds lumineux Le vert ensoleillé qui dominait la plaine ; Diaz eût reconnu la claire marjolaine Dans la montée abrupte aux talus floconneux.
C’est là que se vidait aux heures libertaires L’école du village, oublieuse des lois, L’écho s’embellissait de francs rires gaulois Au scandale émouvant des voix autoritaires.
Les eaux, profondément, recelaient la vigueur Des corps souples et sains nageant en contrebande, Et puisant en baignade une grasse prébende De gaîté, pour tromper d’imminentes rigueurs.
Des lutins habitaient les cavernes lacustres, Attentifs à punir les grèves d’écoliers, Et nouaient et tordaient en humides colliers Les maigres oripeaux des bruyants petits rustres.
Ah ! le bon lac ! Il aimait trop les doux enfants Pour tuer leur sourire, et jamais ses naïades N’avaient, sous le filet des lâches embuscades, Fermé de petits yeux dans les joncs étouffants.
Les rêves du jeune âge et les songes de fées Voyaient entre deux eaux les ondines s’enfuir, Les lutins s’effacer, les follets enfouir Dans les antres tout noirs leurs macabres trophées.
Pauvre lac aujourd’hui dépouillé d’horizons, Comme les cœurs flétris tu demeures sans joie ! Ta grève de rochers tristement se déploie Autour d’une eau stagnante où grouillent des poisons.
La ville a mis sur toi la lourdeur d’un suaire, Où tes oiseaux parlaient la langue du vrai Dieu. Et la Mode a chassé dans un poignant adieu Les desservants ailés de ton doux sanctuaire.
Janvier 1918.
Au sommet le plus haut, elle est dans la clarté. Son clocher monte droit vers le ciel qui l’attire. Symbole de l’Amour et de la Foi martyre, La Croix se tient debout devant l’Éternité.
La campagne voulut élever sa prière Avec l’ascension des neumes du plain-chant, Et dressa sur les murs l’humble pierre des champs, Pour témoigner à Dieu la croyance ouvrière.
La nef est embrumée, et l’odeur se répand Des vœux que tout le jour laissent monter les cierges Pieusement brûlés par les sereines vierges, Dont le cantique pur ennoblit le serpent.
Dans les bancs noirs, rangés en scrupuleuse ligne, L’usure du prie-dieu parle de piété Plus que les paroissiens aux feuillets tachetés, Où sont les oraisons que l’image souligne.
La Table-Sainte creuse, aux endroits où les vieux Sont venus en pleurant prendre le viatique, Pour tromper leur faiblesse en un repas mystique Et gravir sans terreur la route des adieux.
Et les surplis froncés cachant la soutanelle Portent le souvenir des générations Qui font la force et la grandeur des nations, En conservant la foi des choses éternelles.
Le vieux curé n’est plus, qui pour les miséreux Saintement dépouillait les jeûnes de sa table. En songeant qu’un Enfant naquit dans une étable Pour que les dénûments fussent moins rigoureux.
Le Temple survivra dans sa vieillesse auguste À tous ceux que la mort atteindra de sa main, Car, dans l’âme, la foi n’a pas de lendemain Et marque de son sceau l’éternité du Juste.
Janvier 1918.
Au bruit du vieux rouet, Jeanne rêvait d’amour. Elle rêvait seulette et pleurait dans son âme. Jeannot avait juré de la prendre pour femme, Mais l’ingrat s’enfuyait loin d’elle tout le jour.
Or, Jeannette pleurait d’attendre dans le rêve. Afin de s’attacher un trop volage ami, Attendit qu’au hameau chacun fût endormi, Et pria la Madone en sa peine griève :
— « Ô Mère, donnez-moi quelque gage inconnu Qui rappelle à mon Jean ses troublantes promesses ; Je vous ferai chanter une ou deux grandes-messes, Si demain l’infidèle est enfin revenu ! »
Alors, une auréole épandit dans la chambre Une ardente lumière, et Jeannette trouva, Sur le métier muet qu’une larme entrava, Tous les trésors du bleu, du carmin, et de l’ambre.
Le soleil lui donna son prisme fulgurant, Les frais pigments du sol remplirent leur palette ; Puis, une bonne fée apporta la cueillette Des chères fleurs des bois, qu’elle prit en courant.
La Vierge offrit son voile au tissu de nuage, Et l’Agneau du Bon Dieu sa légère toison ; Un thomise évida son fil en floraison, Pendant que des vapeurs y pendaient un mirage.
Le rouet de lui-même entonna son ronron ; Le métier bourdonna, comme aux heures anciennes, Le chant obscur et doux des voix laurentiennes. Et la fine poussière irisa les torons.
L’écheveau s’anima, précipita la roue, Brûla les doigts de Jeanne et poussa le fuseau ; Et le fil, bigarrant les mailles du réseau, Sema les contours purs dans l’ordonnance floue.
La mèche s’allongea comme un flot des couleurs, Et les pleurs de Jeannette, en perles de rosée, Firent des ronds vermeils sur la laine croisée, Gemmes opalescents qui buvaient les douleurs.
Pour consoler une âme, ô lice empanachée, Tu fis naître un chef-d’œuvre inimitable ailleurs, Car le Rêve et l’Amour furent les émailleurs Qui mirent à leur feu la Ceinture Fléchée !
La trame éblouissante illumina la nuit, Et Jeannot, tout ému de la lueur étrange, Vit dans l’apothéose une flamme de frange Nimbant le front aimé qui se penchait vers lui.
Son désir inconstant rentra par la fenêtre, Et le tendre baiser qui fleura les cils d’or, Comme un philtre divin, s’épanouit encor Au front des fiancés dont l’âme vient de naître.
Car Jeannette et Jeannot vivent dans tous les cœurs, Et la chaîne qu’au Ciel une vierge a ravie, Retient l’homme à genoux durant toute la vie Près des anges courbés sur les berceaux vainqueurs.
Muse des temps heureux, tu restes sans gardienne ! On commence toujours sans jamais achever. La ceinture d’antan, qui nous porte à rêver Des paisibles vertus de l’âme canadienne.
Mais cette âme, aujourd’hui, méprise le vieux temps Où Jeannette priait naïvement la Vierge ; Un remous étranger lentement la submerge, Et rit des saintes fleurs qui doraient nos printemps.
La Ceinture Fléchée a fui notre demeure, Avec l’illusion qui berçait nos mamans. Souvenirs disparus des ancêtres aimants, Vous préparez le glas de notre dernière heure !
Janvier 1918.
La dernière neige nous glace Après le faux soleil de l’Ours. L’hiver en tapinois relace L’hermine sur le vert velours.
L’herbe s’était remise à croître Dans l’aire humide du terreau, Et le bourgeon poussait son goître Au nez du monde passereau.
Pendant au moins une semaine, Le sol, sous la chaleur molli, Avait repris son rire amène Depuis novembre démoli.
Étourneaux, geais, merles et grives, Venus avec leurs violons, Symphonisaient sur les solives Qui font niche dans les moellons.
La libellule damoiselle, Reprenant son air sauvageon, Du ramier condamnait le zèle À battre l’aile de pigeon.
Arrivant en bruit de rafale, Toute la famille Moineau Dans l’humus se gorgeait la fale, Qui rondoyait comme un tonneau.
Ça et là de jeunes boutures, Craintives de voir l’astre en feu, Se terraient le long des clôtures En attendant le couvre-feu.
Acharnés autour d’une mare, Un essaim de grouillants marmots Que l’éclaboussement chamarre, Faisaient de la houe et des mots.
Des croassements de corneille Rauquaient dans le limpide azur, Pendant que les nids en corbeille Se moquaient d’elle, sur le mur.
Puis on vit Jean et sa Jeannette Qui se regardaient sans parler, Lui rougissant, elle inquiète, Et craignant de capituler.
Toute la vie allait renaître ! Lorsque venu d’En-Haut, tout noir, Apparut le norroi, ce traître, Entraînant son gel et son soir.
Et l’herbe tut toute glacée, Le bourgeon mourut de douleur, La terre eut sa robe froissée Et les oiseaux eurent souleur.
Les nids turent leurs mélodies, Voyant sous le ciel inclément Des perspectives enlaidies Surgir à fond de firmament.
Jeannette et Jean, le cœur en peine, S’enfuirent du bois parfumé, Pour couvrir d’un gilet de laine Leurs cœurs transis d’avoir aimé.
Profitons bien des heures brèves Qui se réchauffent de soleil, De baisers, de serments, de rêves, Dans un merveilleux appareil.
La bourrasque monte trop vite Sur nos ébauches de bonheur, Et nos illusions en fuite Ne laissent que du vide au cœur !
Avril 1916.
La foule des badauds passe, le regard terne. Toujours la même rue où le flegme lanterne, S’étire, et se déroule autour des mêmes points, Dans un ondulement de hanches et de poings ! On dirait un ruban taché d’ocres en poudre, De céruse épandu qu’on oublia de moudre, De cobalt et de vermillon mêlés de noir. Sur le gris du pavé, le long ruban fait voir
Ses ressauts éclatants qui vont en sens inverse. À tous les carrefours un autre flot déverse D’autres badauds en queue au sein du flottement. C’est là que la Misère en toilette qui ment Vient cacher les douleurs et la faim qu’elle endure. Les rires se font brefs, et la parole est dure. Les gestes préparés s’envolent à foison Vers les beautés d’antan qui teignent leur toison. Bonjours précis et secs sortis des voix cassantes, Arrêts devant la montre, œillades aux passantes, Tout est étudié, tout est convention. C’est l’heure où les bureaux font leur procession Sur le trottoir usé qui double la grand’rue. Bureaucrates courbés à la mine bourrue, Petites dactylos revenant au foyer En quête d’un faux oncle apte à les giboyer. Ronds-de-cuirs élagant les dettes ambulantes, Tous ont des voluptés inquiètes et lentes. Le parasite cherche un pactole amical Qui le tienne à l’abri du créancier chacal. Fillettes et guenons prennent des airs de reines, Dans leurs corsets guindés qui leur servent de rênes. Les séniles vieillards courent les cotillons, En l’ajustant leurs fracs par gestes tâtillons ;
Les yeux blancs de désir et la charpente frêle, Ils suivent ardemment la glu des formes grêles. Tous paraissent lassés et bayent sans repos, En saluant des inconnus à tout propos, Pour se rendre importants, et concentrer l’envie Des autres qui, comme eux, mènent la même vie. Puis s’en va la cohue, après cinq ou six tours, Pour revenir demain, après, et puis toujours, Comme les papillons viennent à la lanterne. La foule des badauds passe, le regard terne.
Juin 1916.
Moineau, pour chanter Le cœur plus à l’aise Ta chanson française, Fais réglementer Bémol et dièze.
Car si Toronto L’entend plus qu’une heure, Il se peut qu’il meure De ton concerto En gamme majeure.
Si, malgré l’édit, Tu franchis la zone, Toute face jaune, Depuis l’interdit, S’allonge d’une aune.
Un cadi crochu, Belle âme d’ilote Que Berlin pilote, T’adjuge fichu Dans ta voix biglotte.
Mais tu ris des lois Et chantes sans elles, Car les méchants zèles, Pas plus que les rois, Ne feraient tes ailes.
14 juillet 1917.
Pourquoi chercher dans le Vieux-Monde Des trésors de prime beauté, Quand notre jeune sol s’émonde Du trop-plein dont il est doté ? Pour vanter leurs cimes fameuses, Les Grecs célébrèrent l’Ida, Faute d’avoir vu nos Rocheuses — Nous avons mieux au Canada.
L’Europe nous parle de fleuves ? Mais, ses fantaisistes ruisseaux Sécheraient sous les pierres neuves De nos plus modestes ponceaux ! Une vague d’eaux laurentiennes Inonderait ces lits, oui-da, Avec leurs rives anciennes — Nous avons mieux au Canada.
Qui nous parle des Thermopyles Et de leur fabuleux assaut ? Dans les fastes que tu compiles, Histoire, burine : « Long-Sault ! » Si, parmi les guerrières chères, Les Germains eurent Velléda, Sachons qu’en passant à Verchères, Nous avons mieux au Canada.
Cherchez dans toutes les patries, Vous ne verrez rien d’aussi grand Que la splendeur de nos prairies, Où le terroir, sans cesse, rend Les soins qu’on lui donne, en largesses. Au Midi, ce serait dada Que faire valoir ces richesses — Nous avons mieux au Canada.
Au pays qui produit la vigne, Vous ignorez le « caribou » ; Et pour vos pêcheurs à la ligne Notre gougeon serait tabou : Un poisson blanc du Saint-Maurice Nourrirait dix ans le Borda. (Sans que cette gloire périsse, Nous avons mieux au Canada.)
Jadis, l’Espagne eut caravelles, Nefs, galions et découvreurs, Pour livrer des terres nouvelles À l’appétit d’accapareurs, D’alguazils et d’autres rosses. Sans envier cette armada, Dans le ministère des drosses, Nous avons mieux au Canada.
Vous évoquez souvent le charme Des belles des autres pays, Mais les peuples, de à Parme, En resteraient tout ébahis S’ils connaissaient cet œil de flamme Que pour nous seuls Dieu dérida : Même au royaume de la femme, Nous avons mieux au Canada.
Ah ! chez nous, mère, sœur, épouse, La femme dérobe du Ciel Tous les divins trésors des Douze, Et son baiser au goût de miel Rendrait fou le plus grand stoïque Qui sur terre vagabonda… Même en galéjade héroïque, Nous avons mieux au Canada.
Octobre 1913.
Comme un rameau jauni qui flotte au fil de l’eau, Silencieusement vers la traite prochaine Les Ouendats quittent la rive otouachaine Avec leur canotille étrange de bouleau.
Le mouvement rythmé des torses nus s’enchaîne, Et les avirons clairs forment un long doubleau, Qui verse dans le lac un rayonnant rouleau D’innombrables paillons, que la brise déchaîne.
Trente jours Ils iront. Les portages ardus, Que hantent le chablis et les rochers perdus, Ne désarmeront pas la constance huronne.
L’itinéraire long que la forêt couronne Cache mainte embuscade aux replis du terrain, Mais les tribus ont foi dans le Lys souverain.
Juin 1911.
À Monsieur Étienne Lamy, de l’Académie française.
Quand Dieu voulut rouvrir ses chemins de la terre Aux hommes qui cherchaient le Royaume promis, Il choisit Tolbiac. Les Germains raffermis Repoussaient la francisque et domptaient le hastaire.
Clovis pria le Ciel. Dès lors ses ennemis Faiblirent dans l’effroi du glorieux mystère. Triomphateur vaincu, le Gaulois réfractaire Devant les fonts rémois vaillamment se soumit.
Des siècles de grandeur ont répété ce geste. Les millénaires vont, mais le miracle reste Qui relève la Croix et resserre nos rangs.
Des berges de la Seine aux rives laurentiennes, La même voix redit les hymnes anciennes : Les volontés du Christ survivent par les Francs !
Juin 1912.
Si ton pays, que le Barbare enflamme, Tient hardiment contre l’envahisseur, Pour châtier la violence infâme Et consoler l’angoisse du penseur, C’est toi qui fus son plus grand défenseur ! Reconnaissant nos fières origines Dans l’altitude où, brave, tu chemines, Notre vieux sang gaulois s’éveille en nous ; Car tes Poilus font nos terres cousines Pour protéger la France de partout !
Puisque c’est toi que l’Univers acclame Dans les vivats qu’il accorde au vainqueur, Entends nos vœux : ils nous viennent de l’âme Et montent haut pour atteindre ton cœur. Tu refoulas les hordes du Traqueur Qui harcelait les libertés divines. Il tombera le jour que tu devines, L’ardent joueur dont tu tiens le va-tout ; Car les Poilus sortent de leurs ravines Pour protéger la France de partout !
L’Humanité prend ton nom pour dictame Contre un César qui fut violateur. Le Droit martyr, sur son gibet, réclame Le glaive pur d’un régénérateur Pour rétablir l’ordre du Créateur Et maîtriser les guerres assassines. Demain déjà la paix que tu dessines Remontera toutes les croix debout ; Car tes Poilus découvrent leurs poitrines Pour protéger la France de partout !
Une Alliance éloquemment proclame La foi des preux en un libérateur, Et regardant flotter ton oriflamme Dans l’idéale et sublime hauteur Où plane ton génie inspirateur, Ta race altière arrache les épines, De son front lourd, au milieu des ruines : Dans l’avenir la souffrance l’absout ; Car tes Poilus balayent les fascines Pour protéger la France de partout !
La Kultur dit : « Pas de quartier ! la femme, L’enfant, l’aïeul, fauchés dans la douleur, Affirmeront par la force du drame Notre vertu, qui fait notre valeur ! » Ô Maréchal ! il est pour toute fleur Une bonté qui de là-haut s’incline Sur chaque lys et sur chaque racine, Pour mettre cesse à ce hideux bagoût ; Car tes Poilus arment la carabine Pour protéger la France de partout !
JOFFRE, tu vois, notre Muse déclame. Elle voulait te dire le bonheur De ces enfants qui poursuivent ta trame Dans le couvent de nos Frères Mineurs ; Elle s’arrête. Or le carillonneur pour toi, quand sonneront Matines, Disant à Dieu qu’il garde tes courtines Et fasse fuir l’Allemand jusqu’au bout ; Car tes Poilus saignent des chevrotines Pour protéger la France de partout !
Décembre 1916.
C’est un simple village épanoui dans l’herbe. Pour fleurir, il n’a pas les flancs d’un mont superbe, Ni, pour se rafraîchir, la perle des embruns, Que le soleil irise au seuil des cataractes, Ou que la brise épand en brumes inexactes, Sur le talus précipité des schistes bruns ; L’air salin ne vient pas dire ses aventures, Aux villageois lassés des terriennes toitures, Et rêvant de pays inconnus et lointains, Où le corps se flétrit et l’âme se referme, Pour avoir renié les amours de la ferme, Vers des rivages incertains.
Il n’a pas de torrents, pas de glaciers farouches, Pour rompre les chemins sous l’essieu des barouches, Ni, pour être célèbre, un lyrique vallon Où vient, le front nimbé, soupirer un poète, Qui cherche le silence et la rime inquiète, En livrant aux zéphyrs sa tête d’Absalon ; Son luth ne chante pas les fastes de l’Histoire, Mais il se réjouit dans la fougue aratoire Qui dresse, tous les ans, des moyettes de blé Sur les chaumes tordus par le trésor des gerbes ; Il fait sa poésie avec l’or des proverbes, Quand le grenier vieux est rempli.
Il n’a jamais connu l’immensité des fleuves Qui portent bruyamment les humaines épreuves, Des paradis perdus aux enfers retrouvés ; Mais son calme ruisseau s’égare dans la plaine, Et pose les ferments dont sa langueur est pleine, Sur les champs qu’il arrose et qu’il a rénovés ; Dans son unique rue où tient tout son royaume, Il sait tous les bonheurs que le printemps embaume, Avec le coloris des flores sur le vert, Des plumages sur l’aile, et des feux sur les ondes ; Il sait tous les berceaux où sont les têtes blondes Qui viennent consoler l’hiver.
Il n’a pas écouté les bruits ferroviaires, Qui transpercent les monts et sautent les rivières, Unissent les confins des vastes continents, Et, portant le fracas de leurs locomotives De la ville de proie aux campagnes actives, Arrachent au labour les vœux incontinents — Car c’est là le malheur des vanités aveugles, Qui fuient vers la Cité quand la ferraille meugle Sur les lisses d’acier et les cantilivers : Elles cherchent la joie et les amours faciles Dans les salons troublés des riches domiciles, Dont les murs bornent l’univers.
Il ignore le temple où les femmes parées Étalent un orgueil d’idoles adorées, Et montrent leurs doigts blancs, fléchis par le fardeau Lourd des gemmes sertis en bagues de platine, En faisant remuer leurs lèvres par routine, Pour tromper saintement l’œil terne du bedeau ; Mais le village prie en son humble chapelle, Et songe au Paradis, que sa croyance appelle Et demande à genoux devant l’Enfant-Jésus, Car les cœurs sont naïfs, et sincères les âmes, Tant l’effroi du péché que punissent les flammes Laisse les vains désirs confus.
Il est demeuré franc comme ses vieux érables, Et, comme eux, ses vertus profondément durables Refusent de plier sous l’effort des autans. Le premier bûcheron qui dans la poudrerie Brava l’étouffement des neiges en furie, Pour offrir un domaine aux graves habitants ; Celui qui, le premier, au rythme de la hache, Ouvrit dans la forêt au frémissant panache Une trouée à la lumière et l’horizon, Celui-là reste grand de sa grandeur obscure, Car il souffla la vie à la chose qui dure, Dans les poutres de sa maison.
Ce rouge toit de pruche est comme une semence Jetée en un moment d’héroïque démence, Dans une solitude où les persistants noirs Dressent leurs croix de deuil sur la blancheur des neiges, Où la maigreur des loups fait d’avides cortèges Aux fauves andouillers surpris à l’abreuvoir ; Mais la neige se fond sous la lumière ardente, Et le sombre décor, fait pour l’Enfer du Dante, S’illumine des feux du soleil printanier : La plante croit, la fleur embaume, et la verdure, Brisant le froid suaire avec la terre dure, Livre l’humus au pionnier.
La clairière grandit et pousse sa trouée Dans la forêt que l’acier franc a secouée ; D’autres soles, au flanc large et laborieux, Évidant au soleil la poix du conifère, Font naître du hameau la sereine atmosphère ; Et la prière prend son vol mystérieux, Monte des toits bleuis par les bûches nouvelles, Qui prédisent dans l’âtre un essaim de javelles Comblant la tasserie et poudrant le moulin, Pendant que les colons ployés devant la flamme, Dévotieusement offrent à Dieu leur âme, Effluve du soir opalin.
La Muse des bois-francs éloquemment exhume, Autour des ais de cèdre et des billes en grume, Le trésor enfoui par le colon rêveur Dans le secret des nuits et de l’effort tenace ; Elle a vaincu des ans la cruelle menace, Et terrassé l’oubli dans la foi du Sauveur, Et la maison carrée, asile des ancêtres Dardant sur l’avenir l’œil clair de ses fenêtres, Se rouvre pleinement aux fils déracinés Qui pleurent aujourd’hui leur mère nourricière, Et cherchent à laver la glu populacière Qui les retient emprisonnés.
Elle dit que le peuple oublieux se décime En mesurant son cœur à l’axe d’un décime, En jaugeant à poids d’or le prix de sa fierté. Qui sombre d’égoïsme et de lâchetés mornes ; En quittant les hameaux étagés sur les mornes. Et délaissant les champs de sa nativité, Pour aller mendier aux traîtrises urbaines, La dégénérescence et les torves aubaines, Que lui jette un faubourg en salaire brutal, Avec les toits sans feu dans les ruelles closes, Avec la faim, le vice et ses tuberculoses, Qui gémissent dans l’hôpital.
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The end
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