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ŒUVRES
SAINT BERNARD
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Bref apostolique
à son cher fils
THÉODORE RATISBONNE, PRÊTRE.
Bien-aimé fils, Salut et Bénédiction apostolique. Il n’existe pour Nous rien de plus désirable, rien de plus consolant que de voir ceux qui sont appelés à l’héritage du Seigneur, se produire par l’éclat de toute espèce de talents. C’est pourquoi Nous répandons de préférence les dons splendides des honneurs et les gages de Notre bienveillance sur les hommes qui brillent par leur intelligence, leur piété, leur doctrine et leur érudition, et qui s’appliquent à étendre la gloire de Dieu et à procurer aux âmes le salut éternel.
Nous savons parfaitement quelles sont les nobles qualités qui ornent votre esprit et votre cœur, et combien vous avez cultivé les lettres et les sciences, surtout la science sacrée ; Nous connaissons l’intégrité de votre vie, la gravité de vos mœurs, les fruits de votre piété, votre zèle pour la religion, qualités qui se sont particulièrement manifestées dans l’Histoire de saint Bernard que vous avez mise au jour, et que vous avez écrite avec autant de talent que de sagacité. De plus, Nous n’ignorons pas quelle est votre vénération pour Nous et pour cette Chaire de saint Pierre, sentiment qui se joint aux autres avantages dont vous êtes doué et qui conviennent à l’homme consacré au divin ministère. Vous n’avez rien négligé de tout ce qui peut contribuer à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Aussi, Nous sentant porté à vous donner avec effusion de cœur une marque distinguée de Notre satisfaction, Nous avons résolu de vous décorer d’un signe d’honneur ; et vous regardant comme absous de toute excommunication, interdit, censures ecclesiastiques, sentences ou peines que vous auriez pu encourir, pour quelque cause que ce soit, Nous vous nommons, en vertu de ces Lettres et de Notre autorité apostolique, Chevalier de notre Ordre. Nous vous l’annonçons par ces présentes et vous donnons rang dans la milice d’honneur, restaurée par Nous, et enrichie de nouvelles prérogatives. Nous vous concédons la faculté d’user et de jouir de ces prérogatives, de toutes ensemble et de chacune en particulier, ainsi que des privilèges et indults dont les autres Chevaliers du même Ordre usent et jouissent ou jouiront dans l’avenir, sauf les restrictions établies par le Concile de Trente et approuvées par le Saint-Siège. Nous voulons que, sous peine de perdre les privilèges de l’Ordre, vous portiez sur votre poitrine, à la partie gauche de votre habit, la croix d’or octangulaire, blanche à la surface, avec l’effigie de saint Sylvestre, Souverain-Pontife, suspendue, selon la coutume des chevaliers, à un ruban de soie noire et rouge, avec un liséré rouge, ainsi qu’il a été déterminé par nos Lettres du 31 octobre 1841, relatives à cet Ordre. Et, pour ajouter encore un témoignage de plus à la bienveillance que Nous ressentons pour vous, Nous avons ordonné que ladite décoration vous soit remise de notre part.
Le tout, nonobstant toutes constitutions, sanctions apostoliques et autres décisions contraires.
Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, sous l’anneau du Pêcheur, le huitième jour du mois de juillet mil huit cent quarante-deux, et la douzième année de Notre Pontificat.
Préface
Le douzième siècle est sans contredit une des plus mémorables époques du moyen âge : on y voit éclore et croître les germes de toutes les grandes idées qui ont porté leurs fruits dans les temps modernes ; époque de transition laborieuse où la vie fermente au sein de la corruption et se débat contre les obstacles qui l’enveloppent ; temps de crise et de luttes violentes qui préparent l’enfantement d’un nouvel ordre de choses ; temps héroïque où le souffle puissant de l’Église fait surgir les croisades, la chevalerie, les constitutions politiques, les sciences, l’architecture, et tous les éléments d’une civilisation chrétienne et grandiose.
C’est de la France que ce mouvement est parti d’abord, se communiquant de proche en proche à tous les États de la Catholicité. La France semble avoir été choisie dès ce temps par la Providence pour ouvrir les voies à une ère nouvelle. Sa monarchie venait d’être renouvelée par la dynastie des Capets, pleine de force et de sève ; sa langue se forme et se propage par les conquêtes dans les principales régions du monde, en Angleterre, en Italie, en Sicile, en Asie. Foncièrement attachée au Centre de l’unité catholique, elle devient à son tour le foyer de l’union intellectuelle et politique, le pivôt du monde chrétien.
Mais, pendant que la France est si particulièrement appelée à donner l’essor aux autres peuples, un homme de Dieu est envoyé pour diriger le mouvement en France, pour hâter l’impulsion, tracer la voie, marquer le but à toute idée féconde, à toute entreprise vaste et généreuse, pour éclairer à la fois l’État et l’Église.
Cet homme de Dieu, c’est saint Bernard.
La vie d’un tel homme, on le conçoit, ne saurait être présentée sous un point de vue restreint, comme une simple histoire édifiante. Elle se rattache à toutes les grandes choses d’un grand siècle ; et dès lors, pour l’envisager d’une manière complète, il faut l’étudier dans ses rapports avec le mouvement religieux et avec la politique contemporaine.
Encore ce double aspect ne suffit-il point aux exigences actuelles de l’histoire. De nos jours, et au degré avancé où se trouvent les connaissances acquises, on demande plus que des récits édifiants, plus que des données purement historiques : on veut embrasser dans leur ensemble les faits accomplis ; on veut suivre l’enchaînement et les liens vivants des choses, afin de saisir dans le passé les causes qui expliquent le présent. Car les temps ont marché ; les divers éléments de l’histoire humaine se sont développés, manifestés par leurs produits ; et en définitive, l’humanité a atteint un degré de maturité qui permet, non-seulement de raconter les événements, mais encore de leur appliquer une mesure d’appréciation et de les envisager sous leur aspect général et providentiel.
C’est ce que la science réclame aujourd’hui. On veut de la vie en tout, même dans l’histoire du passé, parce que le passé ne meurt point ; il subsiste dans ses fruits. Les siècles se succèdent, les formes changent ; mais c’est toujours la même humanité qui vit, qui se développe, qui accomplit ses destinées. Sans regretter les temps qui ne sont plus, puisqu’ils ont rempli leur tâche, il faut se garder de rompre la chaîne qui les unit au présent ; car les expériences du passé, aussi bien que les espérances d’un immortel avenir, forment le trèsor de l’humanité.
L’histoire ne saurait s’animer de cette idée vivifiante, si elle ne s’éclaire tout à la fois de la science religieuse et de la science philosophique : la Religion lui présente son point d’appui ; la philosophie, son point de vue. L’une lui révèle la raison des choses ; l’autre lui explique la liaison des faits : l’une et l’autre concourent à résoudre les problèmes de la vie actuelle, en ouvrant le double sceau du passé et de l’avenir. C’est ainsi que l’histoire atteint son but. Sa mission est d’exposer la réalisation successive du plan providentiel dans ses rapports avec les actes et les conséquences de la liberté humaine ; de manière à constater les vicissitudes et les progrès par lesquels les homunes et les peuples reviennent du mal au bien, des ténèbres à la lumière, de l’erreur à la vérite.
Il importe donc, avani d’entrer en matière, de poser nettement les principes qui nous ont guidé dans l’étude de ce siècle fécond. Pour élever un édifice, il faut d’abord en déterminer les bases, le dessin et les proportions. L’histoire d’un développement vivant n’a de sens que lorsqu’on en connaît le moteur et le but final. Que signifie le progrès pour ceux qui méconnaissent le terme où ce progrès doit aboutir ? Comment le pélerin sait-il qu’il se rapproche ou se détourne de son terme, s’il ignore ce terme et le chemin qui y mène ? Il marche. C’est tout ce qu’il peut affimer ; mais il ne sait s’il avance ou s’il recule. Le progrès sans but connu et déterminé n’est qu’une agitaticn stérile.
Nous avons essayé d’exposer, dans une Introduction préliminaire, quelques considérations graves sur l’histoire de l’Église, notamment sur les grandes phases qui ont précédé et amené le douzième siècle.
Guidé par ces idées fondamentales, nous aborderons les faits, nous attachant à saint Bernard comme au point central d’une immense sphère d’activité.
Nous étudierons ce grand homme dans sa vie domestique, dans sa vie monastique, dans sa vie politique, dans sa vie scientifique, dans sa vie apostolique : cinq époques qui caractérisent les diverses périodes de sa prodigieuse existence, telle qu’elle s’est formée dans le mystère, sanctifiée dans la religion, produite dans les affaires publiques, et manifestée au grand jour par les travaux de la science et de l’apostolat.
1863. En publiant les premières éditions de cet ouvrage, nous étions loin de prévoir que les aberrations de nos temps, poussées à l’excès, s’appuieraient sur saint Bernard pour combattre le pouvoir temporel des Papes. C’est cependant ce qu’une fausse érudition a tenté de nos jours. On a extrait des divers écrits de notre Saint quelques phrases incomplètes, incohérentes ; et, par un procédé facile, on en a tiré une doctrine subversive que la vie entière de saint Bernard désavoue et réprouve.
En effet, toutes ses lettres, ses discours, ses enseignements, aussi bien que son intervention personnelle dans les affaires publiques, attestent l’inflexible dévouement qu’il a mis au service du Saint-Siège ; et si d’une part nous lisons avec émotion les conseils ascétiques qu’il a donnés aux Pontifes dont il était le guide spirituel, pour les porter au détachement des choses de la terre et à la modération dans l’exercice de l’autorité suprême ; d’une autre part, nous constatons le zèle ardent et persévérant avec lequel il revendiquait les titres sacrés de la royauté terrestre des Pontifes romains.
Saint Bernard, en ce point, ne diffère d’aucun autre docteur de l’Église ; car je ne sache pas que jamais nul d’entre eux se soit mépris sur le sens des deux glaives que Jésus-Christ a laissés entre les mains de saint Pierre. Comment aurait-il pu méconnaître la signification du symbole de cette double puissance, lui qui l’a expliquée, publiée à la face du monde pour confondre les sophistes du xii ? « C’est une injure solennelle qu’on a faite à saint Bernard, » s’écrie en cette circonstance le grand et éloquent Évêque de Nîmes. Bien loin d’avoir approuvé les agresseurs de la souveraineté temporelle des Papes, saint Bernard les a poursuivis et flétris ; il a soulevé contre eux la conscience publique, aussi bien que les armes des princes chrétiens ; il a sacrifié son repos, il a épuisé ses forces et sa vie dans la défense de la sainte cause qui unit ensemble le sceptre royal à la houlette du Pasteur suprême.
Interprète fidèle de l’Évangile et de l’Église, il a soutenu la prééminence spirituelle et temporelle du successeur du Prince des Apôtres, placé par la main divine au sommet de la socièté catholique, afin que nulle puissance de la terre ne s’élève au-dessus de la puissance de Dieu, et que la couronne du Vicaire de Jésus-Christ abrite et consacre toutes les autres couronnes.
Il est hors de doute que l’Église, avec l’assistance perpétuelle de l’Esprit-Saint, accomplirait ses glorieuses destinées, lors même que le monde lui refuserait une pierre pour reposer sa tête. Mais ce qui n’est pas moins manifeste, c’est que la Providence, dans l’intérêt des peuples et des rois, a voulu placer le Chef de l’Église dans une sphère éminente et indépendante, d’où son action médiatrice pût s’étendre avec une souveraine impartialité sur tout l’univers, et subordonner les gouvernements des hommes à la royauté de Dieu.
Telle est la doctrine des saints ; nous verrons avec quel éclat saint Bernard l’a professée.
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L’idée première, l’idée-mère, pour ainsi dire de l’histoire humaine, c’est l’idée de l’unité du genre humain. Mais cette unité n’est point un être de raison, une abstraction logique, une généralisation opérée par le travail de la pensée ; c’est un être réel et véritable, une grande existence ayant sa vie propre, individuelle, complète.
Le genre humain est un dans son principe et dans sa nature ; il a été créé un, constitué dans l’unité, organisé en un seul corps : il a été personnifié en Adam, l’homme primitif, embrassant en lui les races et les espèces ; l’homme-genre, engendrant toutes les générations humaines, et formant, avec la totalité de ses descendants, l’humanité générale ou le genre humain.
Cette idée simple, mais fondamentale, inscrite sur le frontispice des Livres sacrés, est comme le dogme de l’histoire. Sans elle, point de lignée vitale entre les hommes et les générations d’hommes, point de tradition vivante entre les âges et les siècles, point de liaison nécessaire et sympathique entre les nations et les peuples ; sans elle point de transmissions, point de solidarité, point de causalité, nulle communauté d’origine, de nature, de loi, de destinée entre les individus et les sociétés. Le dogme de cette unité, qui domine tout à la fois les enseignements de la religion et ceux de la vraie philosophie, est donc aussi la base, le point de départ de l’histoire.
Or, le péché, principe de corruption, pénétra dans les sources des générations humaines ; car, dit l’Apôtre, comme le péché est entré dans le monde par un seul homme, et par le la mort, ainsi la mort est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. Ce vice originel eut pour conséquence la dissolution des liens vivants de l’unité, et par suite, la séparation des éléments qui la constituent, amena la multiplication du genre humain par les voies de la concupiscence.
Adam devint multiple ; mais cette multiplicité, opérée sous l’action du péché, dut être ramenée à l’unité sous l’influence de la grâce ; et les générations charnelles, conçues et enfantées dans l’iniquité, durent être rappelées, par les voies de l’esprit, à l’unité spirituelle et immortelle.
De là deux grandes phases, deux lois, deux voies, deux mouvements contraires dans la vie de l’humanité sur la terre : mouvement centrifuge, qui porte le dedans au dehors, versant, dispersant dans le monde extérieur les éléments individuels de la race d’Adam ; puis, mouvement centripète, refluant vers le centre, ramenant les hommes du dehors au dedans, de la chair à l’esprit, de la multiplicité à l’unité.
Ces deux mouvements se manifestent dans toutes les sphères, dans toutes les existences de la nature, dans toutes les lois de la vie ; ils caractérisent profondément le monde ancien et le monde nouveau ; ce sont les deux tables de la loi de Dieu : l’une a été brisée, l’autre subsiste éternellement. Sous l’empire de ces deux lois s’accomplit l’histoire des individus et des peuples, l’histoire de l’homme et du monde.
Dans le monde ancien, en effet, tout tendait à la multiplication des races humaines, à la dispersion des peuples. Croissez et multipliez, et remplissez la terre. Telle est la loi qui domina le monde jusqu’à l’époque où le Fils de Dieu naquit parmi les enfants des hommes.
À cette époque, le genre humain était parvenu à la plénitude de son développement naturel ; il s’était déployé sur la surface de la terre ; il s’était épanoui comme un cercle immense qui arrive à sa plus large extension. Alors, au centre de cette sphère vivante, au cœur même de l’humanité, au milieu des temps, parut le Christ, le Sauveur des hommes.
L’avènement de Jésus-Christ, auquel aboutissaient les développements de la premiere phase de l’histoire, termine l’ère ancienne : la terre a produit son fruit. Le mouvement d’expansion diminue, et le second mouvement commence : mouvement d’attraction qui, de tous les points de la circonférence, reflue vers le centre, comme vers un foyer puissant qui attire les élèments épars des races humaines, les réunit, les absorbe pour les reconstituer en unité. Qu’ils soient un ! Telle est la loi qui régit l’ère nouvelle ; c’est l’ere du retour, l’ère de la rénovation ; et pour employer un mot significatif, c’est l’ère de l’unification, opposée à celle de la multiplication du premier âge. Quand j’aurai été élevé en haut, disait Jésus-Christ, j’attirerai tout à moi. Et l’Apôtre publie que les choses anciennes sont passées ; que tout a été renouvelé.
La vérité de ces deux lois, fondée d’ailleurs sur la parole des Livres saints, se justifie par l’histoire. La prodigieuse multiplication et la dissémination rapide des habitants de la terre est le grand fait de l’antiquité ; toutes les données historiques le démontrent. La dispersion des peuples, la distinction des races, la diversite des langues, la divergence des cultes, des mœurs, des croyances ; le morcellement des empires, les barrières étroites et l’étroit patriotisme qui s’interposaient entre les nations et les peuples ; les institutions sociales, telles que la polygamie, la répudiation, la servitude des femmes, la gloire attachée à la paternité, à la fécondité : tout, en un mot, avait pour but de fractionner l’espèce humaine en favorisant sa propagation ; d’établir des lignes de démarcation entre les individus, les castes, les tribus, les familles, les états, les nations, les empires. Le plan providentiel se montre d’une manière plus saillante encore dans l’établissement des enfants d’Israël. Ce peuple normal qui, à tous égards, devait servir d’exemple au reste des hommes, fut renfermé dans les montagnes de la Judée où il vécut complétement isolé des autres peuples. Là, plus qu’ailleurs, on trouve des lois précises, impérieuses, dont l’objet est d’encourager, de forcer en quelque sorte l’extension des familles ; chez eux la vertu du célibat est inconnue ou réprouvée ; la paternité est un honneur, la stérilité un opprobre.
Il fallait avant que l’œuvre de la Rédemption et de la réédification de l’unité humaine pût s’opérer, que chaque peuple fût livré à lui-même ; qu’il épuisât, par le fractionnement de ses membres, sa force propre. Il fallait, avant que la greffe divine fût implantée dans la moëlle du cèdre, que l’arbre humain déployât avec plénitude ses rameaux et ses branches multiples.
La main providentielle, comme l’illustre architecte de Tyr qui édifia le temple de Jérusalem, voulut préparer, et en quelque sorte façonner à part, les divers éléments qui durent entrer, à la suite des temps, dans la structure de l’édifice vivant et immortel.
Quand, après quarante siècles, la préparation est achevée, le Verbe divin s’incarne dans le produit le plus pur des races humaines. Il naît d’une Vierge conçue sans péché, ; il est la racine d’une nouvelle humanité, le commencement de l’homme nouveau, le foyer sublime qui attire tout à lui. Alors le mouvement de dissémination s’arrète ; la loi change ; une révolution profonde et universelle s’opère sur la face du monde. « Ne considèrez plus les choses anciennes, dit le prophète, car voici que tout va être renouvelé. »
En effet, dès l’entrée de l’ère nouvelle, nous voyons les hommes de toutes nations et de toutes tribus se fondre ensemble. « Les Parthes, les Mèdes, les Élamites, les peuples de la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont et l’Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l’Égypte la Lybie, les Romains, les Crétois, les Arabes, tous entendent l’annonce des merveilles de Dieu. »
Quand on embrasse la diversité et la multutude des peuples que la parole apostolique appelle à l’unité, on pressent la réalisation des prophéties : « Le loup habitera avec l’agneau ; le léopard se couchera près du chevreau ; le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble ». Tout tend à la fusion dans tous les ordres de choses. Des voies de communications qui vont aboutir à Rome s’ouvrent de toutes parts, et mettent en rapport des peuples jusqu’alors inconnus. Les hérauts de la parole divine sillonnent ces voies dans tous les sens ; et sous leurs pas, les murs de séparation tombent, les montagnes s’abaissent, les distinctions de tribus, de castes, d’étrangers, de barbares, d’esclaves, j’allais dire d’hommes et de femmes, disparaissent ; puisque la réconciliation, l’union et la paix est annoncèée à tous : « Jésus-Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux ». Et partout où la loi nouvelle pénètre, les choses anciennes déclinent ; les mœurs, les antiques usages, les coutumes séculaires se transforment. Évidemment c’est une réaction foncière qui s’accomplit dans la vie de l’humanité.
Aussi les sociétés et leurs institutions subissent des modifications essentielles ; la polygamie est réprouvée, le divorce aboli ; la monogamie ennoblit le mariage et constitue la famille ; la femme, affranchie, reprend sa dignité avec la liberté que l’Évangile lui présente la chasteté purifie les mœurs ; le célibat, embrassé var une multitude de chrétiens, devient la condition des vocations supérieures ; la maternité est entourée d’honneur et de respect ; et, au dessus de la maternité, plane une vertu angélique : la virginité, qui élève les âmes à la perfection du ciel. Tous ces faits attestent l’affaiblissement de la loi charnelle et le commencement du retour à l’unité de l’esprit. Or, comment le genre humain, fractionné à l’infini, peut-il redevenir un ? Comment les membres disséminés de ce grand corps seront-ils rétablis en une vivante unité ? Quel est le mystère de cette organisation nouvelle ? C’est la question qu’un naïf personnage adressa au divin Maître.
Jésus lui répondit : « Vous êtes docteur en Israël, et vous ignorez ces choses ? En vérité, je vous le dis, si un homme ne renaît de l’eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit. Comme donc Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé en haut, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. »
Sans doute, les membres du vieil Adam ne sauraient physiquement se constituer en un seul corps, ni se réharmoniser synthétiquement selon la chair. Ce qui est sujet à vieillir se fane, se flétrit et tombe comme la fleur des champs ; mais il y a dans l’homme quelque chose qui ne vieillit pas, parce que son âme est immortelle. C’est par l’âme, par l’esprit, par l’être radical de l’homme, et non point par ses formes et ses enveloppes extérieures, que la fusion universelle doit s’accomplir ; c’est dans l’âme, dans le foyer central de l’humanité, que le germe divin a été implanté. La graine de sénevé, la plus petite des semences, devient un grand arbre à l’ombre duquel les oiseaux du ciel se rassemblent ; ainsi se développe la semence de l’arbre de vie déposée dans l’homme. Jésus-Christ est descendu sur la terre pour remonter au ciel ; il s’élève comme une branche de grâce sur le tronc de l’humanité déchue, attirant à lui, pour les entrelacer ensemble, tous les rejetons d’Adam qui s’y rattachent par la foi, qui participent à sa sève, et s’unissent à sa vie.
L’antique ennemi de l’homme avait divisé pour régner : le Sauveur du monde règne pour unir. Adam, par sa chute, était tombé dans la multiplicité : le Christ, élevé sur la Croix, ramène la multiplicité à l’unité. Le genre humain s’était épuisé dans une postérité innombrable ; sa force était brisée, son cœur vide : le Verbe divin y descend pour allumer un nouveau foyer de vie ; il ranime tout le corps, réchauffe les membres languissants, guérit les plaies, et y verse un vin qui réjouit le cœur de l’homme ; il restaure les organes, il fonde un admirable corps mystique dont les diverses parties sont liées ct cimentées par son sang qui, de son cœur ouvert, jaillit et coule à tra- vers les générations et les âges, jusqu’à la consommation des siécles.
La nouvelle humanité, le genre humain régénéré, renouvelé, reconstitué en unité, hàtons-nous de le dire, c’est l’Église.
L’Église, selon la définition de l’Apôtre, est le corps de Jésus-Christ et la plénitude de Celui qui opère tout en tous ; c’est le nouvel homme naissant et se développant au sein du vieil Adam ; c’est le genre humain se réorganisant dans une nouvelle harmonie.
Telle est l’idée de l’Église.
Il n’est pas possible de comprendre le sens de l’histoire ecclésiastique, si l’on n’envisage cette idée dans sa vivante réalisation. Il faut voir Jésus-Christ dans l’Église et l’Église dans Jésus-Christ, selon ses propres paroles : « Je suis en vous, et vous êtes en moi. Demeurez en moi, et moi en vous. » Il faut voir dans l’Église la continuation de la vie même de Jésus-Christ, le développement de son humanité, la plénitude du corps dont il est le chef et dont nous sommes les membres ; car nous sommes tous, continue l’Apôtre, les os de ses os et la chair de sa chair.
Alors s’expliquent les paroles de l’Évangile qui marquent la communauté de vie entre le Maître et les disciples, l’identité de leurs destinées, la solidarité de leurs actes, la communication de leurs souffrances, la participation à la même gloire. « Je vous envoie, dit Jésus-Christ, comme j’ai été envoyé… Je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu’eux soient sanctifièés dans la vérité… Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi, afin qu’ils soient un tous ensemble, comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous ; qu’ils soient de même un en nous… Je leur ai communique la gloire que vous m’avez donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un… Je suis en eux et vous en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité, et que le monde sache que vous m’avez envoyé et que vous les aimez comme vous m’avez aimé… Mon Père, je désire que là où je suis, là soient aussi ceux que vous m’avez donnés… Je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître encore, afin qu’ils aient en eux le même amour dont vous m’avez aimé, et que je sois moi-même en eux. »
Ainsi se propage et se perpétue dans l’Église catholique la vie de Jésus-Christ. Les disciples reproduisent le Maître ; ils opèrent son œuvre ; ils parlent sa parole, manifestent sa vertu, et exercent sa puissance. De là les merveilles des saints : Jésus-Christ vit en eux.
L’Histoire de l’Église, partant de ce point de vue élevé, présenterait le développement vivant, progressif, analytique, pour ainsi dire, de l’humanité régénérée : on la verrait croître et grandir à travers le temps et l’espace, en grâce et en sagesse, en âge et en force, en lumière et en sainteté, sous les mêmes conditions que chaque homme ; à la seule différence que ce qui se fait pour l’individu avec des années, se fait pour l’humanité avec des siècles. À chaque âge, à chaque phase de la vie humanitaire, on verrait poindre des facultés propres à cet âge et les besoins qui y correspondent ; à chaque degré de maturité, on constaterait des progrès nouveaux avec de nouvelles grâces ; en un mot, on verrait les nations et les peuples, à mesure que l’Église les embrasse dans son sein et se les incorpore, passer par les divers âges de l’enfance, de l’adolescence, de la jeunesse, de la maturité, et concourir tous à l’édification de la grande unité humaine qui s’élabore en ce monde et se consomme au ciel.
Cette unité, encore une fois, est l’idée qui domine l’Église : elle est dans son esprit, dans ses dogmes, dans sa morale, dans sa discipline, dans son culte, dans sa hiérarchie, dans sa liturgie ; elle est la loi principale, essentielle, qui règle son activité ; elle est le but final de sa tendance, le terme de son développement. Jésus-Christ devait mourir, non-seulement pour la nation, dit saint Jean, mais pour rassembler en un les enfants de Dieu dispersés : l’œuvre du christianisme est une œuvre d’union, et tout concourt à l’accomplissement de cette œuvre divine, les progrés et les conquêtes, aussi bien que les défaites et les révolutions.
« L’Église, dit saint Augustin, ne se développe pas seulement depuis Jésus-Christ et les apôtres, mais depuis Abel, le premier juste égorgé par son frere ; et elle poursuit sa carrière au milieu des persécutions du monde et des consolations de Dieu, tout devant contribuer à son avantage. »
En effet, les persécutions, l’hérésie, le schisme, les défections, les humiliations, les bouleversements, loin de nuire à son unité, la purifient ; car, ajoute le même docteur, les ennemis de l’Église, quelque erreur qui les aveugle ou quelque passion qui les anime, perfectionnent sa patience, sa sagesse, et font surabonder sa charité.
De même que la tentation éprouve chaque fidèle, de même la persécution épure l’Eglise. Ce que la main du jardinier fait pour chaque arbre, la tempête le fait souvent pour tous les arbres de la forêt ; tous s’agitent, tous s’ébranlent ; mais tandis que les uns se brisent et tombent, les autres, dégagés des bois arides, s’affermissent sur leur tronc et reverdissent, quand la saison est venue, avec plus de gräce et de vigueur.
Les grandes épreuves de l’Église, quelle que soit la diversité de leurs caractères, peuvent être assimilées à celle que subit chaque chrétien dans son corps, dans son esprit et dans son âme. Elles correspondent aux trois concupiscences dont parle l’Apôtre : la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l’orgueil de la vie.
La première, selon l’expression de l’Écriture, se fait un dieu du ventre ; et de là, la corruption des mœurs qui amène l’indifférence, l’incrédulité, l’infidélité, les schismes. La seconde se forge un dieu dans son esprit propre ; d’où proviennent la corruption de la foi, l’impièté, l’hérésie. La troisième concupiscence, l’orgueil, renie Dieu ; d’où résulte l’athéisme, qui proclame que Dieu n’est rien ; ou le panthéisme, qui déclare que tout est Dieu.
La concupiscence charnelle attire infailliblement les tribulations de la chair avec leurs suites funestes. Quoiqu’on en dise, les grandes maladies et les grandes misères, les dévastations physiques comme les catastrophes sociales, apparaissent toujours à la suite de la perversité des mœurs, et en sont à la fois les conséquences et le châtiment. Rome tomba, selon la remarque de Montesquieu, quand l’épicurisme commença à s’y introduire ; et l’histoire atteste que, partout et toujours, la chute des trônes et des empires a été précédée par le luxe, la mollesse, l’immoralité des peuples ; que les bouleversements politiques ont toujours été préparés par la soif des richesses, par le délire de l’ambition, par l’enivrement des plaisirs, par les désordres des passions sensuelles. Non point que ces désastres soient des châtiments arbitraires dont Dieu frappe les hommes : ce sont des maux inévitables, nécessaires ; ils arrivent d’après les mêmes lois qui font éclater les orages, quand les nuages s’amoncellent dans l’atmosphère. Or ces maux portent en eux-mêmes leur remède : l’atmosphère s’épure et se renouvelle par la tempête. C’est ainsi que l’Église sort triomphante de cette première épreuve. Les persécutions précipitent, il est vrai, les âmes énervées, les chrétiens de nom ou de circonstance ; mais elles raniment la ferveur des vrais disciples, les détachent de la terre, enflamment l’espérance, accroissent la charité, resserrent l’union, enfantent les martyrs.
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