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Œuvres de Hervey (trad Le Tourneur)

Edward Young · 1827 · Free in the US

35,528 words · about 2 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Edward Young
Language
French
Published
1827
Length
35,528 words · about 2 h 29 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)

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Notice sur Hervey

James Hervey, contemporain d’Young, et l’un de ses plus célèbres imitateurs, naquit à Hardingston, en Angleterre, en 1714. Après des progrès rapides dans les langues vivantes, il prit les ordres et succéda à son père dans la cure de Weston-Favel, village de la province de Northampton. Devenu père lui-même d’une nombreuse famille, il consacra tous ses instans aux augustes mais obscures fonctions de son état, et il serait mort inconnu, sans quelques ouvrages qui attirèrent sur lui l’attention de ses compatriotes. Ce sont ses talens qui ont sauvé de l’oubli ses vertus évangéliques. Tandis que l’Angleterre admirait ses Méditations, lui dans sa retraite distribuait aux pauvres les sommes considérables qu’il en retirait.

Si Hervey n’a pas tout le feu et le génie d’Young, il s’en faut bien qu’il soit dénué d’imagination, de sentiment et même d’énergie. Ses Tombeaux respirent une sensibilité douce qui pénètre et attendrit par degrés. De temps en temps il lui échappe des mouvemens et des traits sublimes. Plus généralement, c’est un charme invincible et naturel qui attire l’âme du lecteur à la suite de la sienne. Aussi y plus d’une mère, plus d’un fils, lui paieront le tribut de leurs larmes.

Ses Méditations sur divers sujets, le plus célèbre de ses ouvrages, sont d’un genre beaucoup moins grave que les Tombeaux. Elles ont de l’élévation, de la douceur, et obtinrent un succès prodigieux en Angleterre.

Ces deux ouvrages sont ici en abrégé. Saus vouloir rabaisser le mérite de certains morceaux, on n’a pas jugé convenable de les laisser subsister. À quoi bon, par exemple, conserver des passages dévots et une foule de citations de la Bible ? Nous possédons assez de livres édifians et pieux sans avoir besoin d’en emprunter aux protestans. Il faut souvent rendre aux auteurs anglais le service de corriger leur abondance : les pertes les enrichissent, et la traduction devient quelquefois pour leurs ouvrages un miroir qui recueille et concentre dans un foyer brûlant mille traits de lumières qui, auparavant dispersés et enveloppés de nuages, restaient sans chaleur et sans effet.

Hervey s’éteignit à l’âge de quarante-cinq ans, emportant au tombeau les regrets de sa famille et des nombreux indigens dont il avait été le soutien et la consolation.

Les Tombeaux

e voyageais sans affaires dans la province de Cornouaille : ma route me conduisit dans un de ses villages les plus peuplés, et je m y arrêtai.

Il est dans la vie certains jours où l’homme sent plus de penchant pour méditer que pour agir. Nous étions dans la saison de l’automne, saison qui excite à la rêverie, et qui plus que les autres porte les âmes sensibles à la douce mélancolie. La beauté extérieure de l’église avait attiré mes regards ; cette disposition de mon âme y conduisit mes pas.

Ses portes, comme celle des cieux, étaient ouvertes à tout le monde, et ne refusaient personne. J’entre, et bientôt sous ces voûtes sombres, dans leur paix profonde, mon âme se remplit d’une foule de pensées sérieuses et teintes d’une tristesse qui avait sa douceur ; je me plongeai dans la méditation.

Son vaisseau était antique. Que de siècles écoulés déjà, depuis que les mains qui l’ont bâti sont en poussière ! Il s’élevait au milieu d’un cimetière vaste, isolé, loin du tumulte et du bruit. L’édifice était spacieux et d’une belle structure ; tout son ensemble respirait une noble simplicité. Un rang de colonnes régulières partageait sa longueur, et soutenait sa voûte avec majesté. La lumière, affaiblie dans son passage, n’introduisait qu’un demi-jour qui donnait aux objets un air plus grave et plus sérieux. Le silence, la solitude du lieu, redoublaient mon émotion, et rendaient son aspect plus solennel et plus auguste. Une terreur religieuse s’emparait insensiblement de mon âme. À mesure que j’avançais morne et pensif dans sa profondeur, je sentais dans mon cœur toutes mes passions se calmer et s’éteindre ; je voyais les riantes images du monde s’effacer de ma mémoire, comme les songes légers à l’instant du réveil.

Je me prosterne, j’adore l’éternelle majesté qui remplit l’immensité des cieux, et que ne peut enfermer l’enceinte des temples que nos faibles mains élèvent sur la terre… Ensuite, mes regards tombèrent sur une inscription que grava sans doute l’architecte qui, satisfait d’avoir conduit son ouvrage à sa perfection, en exprima sur la pierre sa reconnaissance.

Oh ! que la reconnaissance est estimable, surtout quand elle a pour objet le bienfaiteur suprême ! c’est le sentiment le plus pur qui puisse entrer dans le cœur de l’homme ; c’est le principe le plus noble qu’il puisse donner à ses actions. Le repentir suppose le crime, la prière marque l’impuissance ; mais la reconnaissance est une vertu désintéressée, généreuse, céleste. Oui, ce sentiment sublime est le seul qui suive l’homme dans les cieux, où il n’y a plus ni pardon ni grâces à demander.

Un objet plus sérieux s’empara bientôt de toute mon attention. J’aperçois le pavé du temple couvert d’un bout à l’autre de caractères et d’épitaphes pressées. Je crus voir en ce moment déployé devant moi le terrible rouleau d’Ezéchiel, dont les pages lugubres ne renfermaient que deuil, lamentations et malheurs. Ces fatales écritures importunaient mes yeux. et semblaient les solliciter de lire leur muet langage. Eh ! que veulent-ils m apprendre, ces tristes interprètes ? Hélas ! ils veulent me dire que sous leur étroite surface furent déposées quelques portions d’argile, qui, maintenant insensibles, mais autrefois animées, eurent le mouvement, la vie et la parole. « Nous sommes chargées, me disent-elles, d’en conserver les noms. Sans nous, sans cette pierre fidèle qui parle d’eux encore, leurs noms et leur mémoire seraient déjà tombés dans un oubli éternel. »

Grand Dieu ! me dis-je alors à moi-même, dans quelle position me trouvé-je ! Autour de moi la majesté du Créateur ! Sous mes pieds les ossemens de mes semblables ! C’est bien en ce moment que je peux m’écrier : Oh ! que ce lieu est auguste et terrible ! C’est bien ici qu’il convient à l’homme d’etre sérieux, et de tenir son âme ouverte aux inspirations de la sagesse !

Mortels, c’est sur les tombeaux qu’il faut venir étudier ce qu’il vous importe de connaître. Au milieu d’un monde bruyant et du tumulte des affaires, vous ne pouvez entendre cette grande leçon. Venez dans ces demeures silencieuses, et votre âme, alors tranquille, sera frappée de ia voix qui s’élève du fond de ces urpies. C’est ici que le plus grand des maîtres, le tombeau, tient son école de vérité. Viens donc, attention calme, viens recueillir mes pensées. Et toi, esprit céleste, éclaire mon âme d’un de tes rayons, afin que je lise utilement ces pages instructives, et que j’apprenne à mourir.

En examinant ce dépôt de la mort, j’y vois l’amas d’une foule d’hommes entassés péleméle sans distinction et sans ordre. Comme ils dorment ensemble, tous en paix, tous amis ! Ni le rang, ni la place ne sont plus disputés dans cette maison de deuil. Nul n’y paraît empressé d’être salué le premier, et la poussière de l’homme du peuple est sans respect pour la poussière des grands. Le vieillard plein d’années et d’expérience, qui vivant était regardé comme l’oracle de son siècle, ne se plaint point d’être étendu aux pieds d’un enfant. Ici le serviteur et le maître portent la même livrée ; ici l’indigent repose d’un sommeil aussi doux que le plus riche propriétaire. Une tombe de gazon pour le pauvre ; un sépulcre de pierre, orné de vaines figures, pour le riche, voilà tout ce qui les distingue.

Pourquoi donc, me disaient mes pensées, pourquoi faire tant de bruit pour la supériorité ou la préséance, puisque la mort doit si tôt nous rendre tous égaux ? Pourquoi chercher à nous élever en abaissant les autres, puisque, dans peu de jours, nous serons tous rangés de niveau dans la tombe, et ne formant qu’une même poussière ? Ah ! puisse cette réflexion humilier mon orgueil, et l’abaisser aussi bas que le sera dans peu ma demeure !

Sans doute parmi ces débris confus de l’humanité, il se trouve des hommes qui vécurent ennemis. La mort, cet arbitre qui juge sans appel, a étendu sa main sur les deux parties, et a terminé les querelles de la vie. Le tombeau les a réconciliés. Peut-être que leurs ossemens, à mesure que le temps les brise et les dissout, se rapprochent, s’embrassent et mêlent ensemble leur poussière. Oh ! puissions-nous apprendre de ces cendres réconciliées à ne pas éterniser le souvenir des injures, à calmer la fièvre de nos ressentimens, et à étouffer tout esprit de vengeance ! Ah ! que ne voit-on régner parmi les vivans cette union, cette paix, qui régnent dans la société des morts !

Mais quel est celui que couvre cette pierre dont la blancheur pure paraît être l’emblème de l’innocence ? Approchons. C’est un enfant qui reçut et rendit presque au même instant son âme tendre et fugitive. Il n’a point connu la peine et la douleur ; il ne s’est arrêté qu’un moment aux portes de la vie, et aussitôt il a dit un adieu rapide au temps et à la terre, et s’est élancé du berceau dans la tombe. Qu’a-t-il donc entrevu dans notre monde de si rebutant et de si insupportable, pour en sortir si brusquement ? serait-ce que ce jeune étranger, lorsqu’il goûta la vie, trouva la coupe trop amère, et, détournant la tête, refusa d’en boire davantage ? Dégoûté par ce premier essai, il aura fui du monde pour se sauver dans la paix du tombeau, qui lui sembla plus douce et plus tranquille.

Heureux et rapide passager, à peine tu quittas le rivage, que tu te vis entrer dans le port ! Plus que toi pourtant ils méritent d’être heureux, ceux qui ont surmonté les flots et les tempêtes d’un long et dangereux trajet, qui ont soulagé dans la route les compagnons de leurs travaux, et laissé l’exemple de leur courage aux voyageurs qui les suivent.

Mais n’en sois point jaloux. Novice accepté sans avoir subi d’épreuve, tu fus exempté de sentir la plus légère atteinte de tous ces maux dont sont accablés tes parens qui te survivent. Heureux enfant, tu ne les as point connus, ces maux cruels qui arrachent de fréquens soupirs au courage le plus constant ! Tu n’as point senti ces traits déchirans que laissent si souvent dans nos cœurs les plus doux plaisirs, alors qu’ils expirent.

Tristes parens, quittez ce deuil, et séchez vos pleurs. Pourquoi vous affliger de ce que votre enfant est couronné par la victoire, avant même d’avoir combattu ? Peut-être que le suprême Arbitre des événemens prévoyait dans l’avenir quelque piège inévitable où succomberait sa jeunesse, ou qu’il a voulu le sauver de quelque affreux revers que lui réservait la vie. Pourquoi vous plaindre de sa tendre prévoyance ? Que lui reprochez-vous ? C’est une jeune fleur qu’il a pris soin de renfermer dans la serre et de sauver, avant que le tonnerre commençât à gronder, et que la saison des orages fût arrivée. Ah ! souvenez-vous que cet enfant si cher n’est pas perdu, mais qu’il est seulement soustrait au mal futur.

Et nous, qui sommes condamnés à supporter le poids du jour et de la chaleur, ne soyons pas découragés ; songeons qu’il est plus glorieux d’être entrés dans la lice, et qu’un combat plus long donne un plus grand prix à k victoire. Le maître qui doit nous payer nos travaux sait les apprécier. Remplissons notre tâche, et reposons-nous sur lui du salaire.

Ici sont ensevelis les délices d’une mère passionnée, et l’espoir évanoui d’un tendre père. Ce jeune homme croissait heureusement, comme une plante arrosée avec soin. Mais lorsque le cèdre altier commence à alonger sa cime, dans l’âge où il allait devenir l’orgueil de la forêt et le roi des arbres qui l’environnaient, la hache, hélas ! s’attache à sa racine. Le coup fatal est porté ; il tombe, et ses rameaux superbes sont étendus et souillés dans la poussière. Ainsi tomba ce jeune homme au printemps de ses jours, entraînant dans sa chute et les flatteuses espérances d’un père, et les projets ambitieux de la mère qui le porta dans son sein.

Ah ! ce dut être un spectacle déchirant, de voir ces tristes parens conduire au tombeau le corps inanimé de leur fils ! Il me semble que je les vois encore abîmés dans la tristesse, debout sur les bords de cette tombe, immobiles et ressemblant à des statues qui versent des pleurs. Oh ! quels énergiques tableaux de douleurs ! Non, ce n’est point une illusion, je suis mêlé dans la foule qui suit ce convoi funèbre ; j’entends les cris de cette mère désolée ; j’entends ses derniers adieux à ce fils tant chéri d’elle. Tandis que la triste cérémonie s’achève, je la vois muette et stupide, appuyée, abandonnée dans les bras de l’époux qui partage ses maux. Mais bientôt son cœur ne peut plus soutenir le poids qui l’oppresse. Ce silence la tue ; la tendresse l’entraîne au bord de la tombe ; toute son âme est dans ses yeux ; elle plonge ses regards sur le cercueil. Penchée sur la fosse, elle veut voir encore une fois son fils, avant que la tombe se ferme sur lui ; elle le voit, et s’écrie, dans des accens qu’interrompent mille fois ses sanglots : « Adieu, mon fils ! mon fils ! mon cher enfant ! Ah ! plût à Dieu que je fusse morte au lieu de toi ! Cher fils, adieu ; adieu pour ja- mais avec toi tout mon bonheur sur la terre. Rien ne pourra me consoler ; j’irai pleurant tous les jours de ma vie, jusqu’à ce que la douleur m’entraîne dans la tombe. »

Pères et mères, si vous aimez vos enfans, si vos entrailles s’émeuvent à la vue de ces gages de vos tendresses conjugales, je vous en conjure, n’épargnez rien pour les former à la vertu. Alors, s’ils vivent, vous goûterez de la joie, et vous ne resterez point sans consolations, s’il vous faut les perdre. Si la durée de leurs jours est prolongée, ils seront l’appui de votre vieillesse, et leur société sera comme un baume qui adoucira l’amertume de vos derniers ans. Si la mort tranche le fil de leur vie, vous pourrez sans désespoir les confier à la terre, et vous remporterez l’espérance de les revoir un jour heureux et immortels.

Ah ! je sens avec vous combien il est cruel pour une mère de se voir séparée d’un fils qui tenait à son cœur par tous les liens les plus tendres, d’un fils qu’elle avait tant de fois pressé de ses bras caressans, qui faisait le plaisir de ses yeux, et le soutien de sa famille, de le voir tout à coup arraché de son sein, et précipité dès sa jeunesse dans l’affreux séjour de la mort.

Voici un monument qui m’annonce un événement bien tragique. Quatre figures, dans l’attitude de la douleur, l’air morne et chagrin, penchent sur la tombe leurs têtes affligées. Il n’est pas possible de les contempler sans que la tristesse qui respire sur ces marbres insensibles ne se communique au cœur. Lisons… Hélas ! c’est un jeune homme de vingt-huit ans. Dans la vigueur de la santé, dans la force de la jeunesse, une mort soudaine l’a terrassé. Ah ! sans doute il était loin de songer alors que son heure fatale fût si proche. Et en effet, qui eût pu soupçonner que cet astre brillant dût s’éclipser pour jamais au milieu de sa course ? Il avait la démarche de la force, le visage fleuri de la santé ; tout annonçait aux yeux des mortels le présage certain d’une longue suite d’années. Lui-même il envisageait avec complaisance la longue perspective des plaisirs qui allaient se succéder pour lui sur la terre, lorsqu’un coup inattendu l’écrase comme le frêle vermisseau qui meurt entre nos doigts.

Ô désespoir ! il touchait à son heure nuptiale. Plein de l’idée de son bonheur, son cœur disait, en soupirant d’amour : « Encore quelques jours, et je vais posséder l’objet de mes vœux. Je pourrai dire enfin, elle est à moi la beauté qui me charme : je pourrai jouir en elle de tout ce que mon cœur désire. »

Si dans le délire où l’égarait ce songe enchanteur, un ami fidèle lui eût seulement montré le tombeau de loin, lui eût parlé du terme où tout finit, qu’il eût été choqué de sa réflexion importune, qu’il eût trouvé sa voix sinistre ! Eh bien, tandis qu’il sentait ses veines animées de tout le feu de la vie, que sa tête était enivrée des illusion d’une félicité imaginaire, il chancelait sur le bord de l’abîme : il fait un pas de plus dans l’avenir, il y tombe ! Ô vicissitude affreuse ! la fête de ses noces s’est changée en lugubres funérailles ! Ô infortune à jamais déplorable ! faire naufrage au port, périr à la vue du bonheur ! Quel monument frappant j’ai là sous mes yeux de l’humaine fragilité ! Ô vous que la jeunesse enivre, et qui vivez sans soin de l’avenir, approchez, lisez cette date, et ne vous répondez plus du lendemain.

Tandis que sa jeune épouse préparait le lit nuptial, qu’elle l’ornait de ses plus riches pa- rures, qu’elle arrangeait de ses mains le duvet où son bien-aimé devait reposer sa tête, l’impitoyable mort… Ah ! ne vous fiez point à la jeunesse, à la santé : il n’est de certain et d’immuable que le Dieu qui ne change point : la mort lui préparait un autre lit dans la terre : c’est à celui-là qu’il est porté, non pas au milieu d’un cortège d’amis joyeux et folâtres, mais dans un froid cercueil, suivi d’une longue file de visages en deuil et dans un morne silence : c’est dans ce lit de terre qu’il doit passer seul une longue, une éternelle nuit !

Peut-être qu’en ce moment sa jeune amante achève sa parure, dans l’attente de son bienaimé ; peut-être que dans l’impatience dont son cœur est pressé, elle porte sur la plaine des regards inquiets, murmure de ses lenteurs, et s’étonne de ne pas voir son char voler vers elle. Elle est loin de penser que son amant n’a plus rien de commun avec les choses de la terre, et qu’il ne lui reste pas même un souvenir de sa tendre Lucinde. Va, vierge infortunée et cruellement déçue, va pleurer l’instabilité des choses humaines ; apprends à ton cœur à n’aspirer désormais qu’après des biens immuables et sûrs. Ton aimable, ton cher Fidelio dort maintenant dans d’autres embrassemens ; il ne sera point amoureusement pressé de tes bras ; il est étreint des bras glacés de la mort, dans l’oubli, dans l’éternel oubli de ce monde et de toi.

À ce spectacle, l’homme est tenté d’élever la voix, d’insulter la mort de ses cris, et de reprocher à ce tyran sa cruauté bizarre. Elle se plaît à renverser l’ordre de la nature ; et lorsqu’elle cherche des victimes, elle se fait un jeu barbare de prendre par la fin le registre des vivans. La cruelle passera, la faux suspendue et sans frapper, sur la couche d’un vieillard décrépit qu’elle y laisse languir, pour courir moissonner l’enfance qui ne fait que d’éclore à la vie, la jeunesse dans sa fleur épanouie, l’adulte dans la vigueur et la pleine maturité de l’âge.

« Ô enfans des hommes, au milieu de la vie, vous êtes dans la mort ; nul ne peut échapper à ses coups. Soudain et rapide comme la foudre, le trait nous atteint et nous renverse en un clin d’œil. Il n’est point d’autre sûreté que d’être toujours prêts ; nul ne peut deviner la victime qui sera frappée la première. Encore une fois, soyez toujours prêts. » Ô avertissement terrible ! il me semble l’entendre retentir de tombe en tombe comme un tonnerre, et porter l’effroi dans mon âme.

Eh ! voici encore un tombeau qui me le répète. C’est un homme enlevé de la vie, sans qu’il ait eu le loisir de prendre congé de ses amis, étonnés de pleurer sa mort imprévue. Cet infortuné fut tué par un coup du hasard.

Un coup du hasard ! Mortels aveugles, ce coup est parti d’une main bien sûre, mais invisible. C’est Dieu qui conduit ce que vous appelez hasard. Rien n’arrive par l’effet d’une aveugle fatalité ; il n’est point d’événemens que n’ait prévus, que n’ait fait naître la sagesse éternelle. Le Dieu qu’environnent les messagers de la mort signe l’ordre, et l’envoie exécuter. L’accident qui nous semble fortuit n’est que l’agent de ses décrets suprêmes. Un homme bande l’arc, et tire une flèche à l’aventure, disait le monarque impie qui en fut atteint et blessé à mort. Il le croyait ; il se trompait. Nous ne voyons que l’événement, et le Dieu qui en est l’auteur se dérobe à nos yeux. Doctrine consolante qui doit sécher les pleurs que nous versons sur la perte de nos amis, qui doit aussi nous inspirer une calme intrépidité au milieu des plus grands périls.

Qu’il est court le passage du temps à l’éternité ! Le pauvre Chrémile ! hélas ! je m’en souviens encore ; il se lève d’une table de jeu, et il tombe dans la nuit de la mort. Hier, Corinne se livrait à la joie dans un bal brillant ; sa gai té folâtre animait toute l’assemblée ; ses grâces et sa parure charmaient tous les yeux ; aujourd’hui, pâle et défigurée, son corps est étendu sans mouvement dans un cercueil, et va grossir la poussière des morts. Le jeune Atticus ne vivait que dans l’espoir de jouir du palais qu’il venait de faire construire ; impatient de s’y voir établi, il hâtait la fin de l’ouvrage ; il n’en jouira pas une heure ! Le plus beau jour en éclaire les superbes appartemens ; mais les yeux du maître sont déjà fermés à la lumière. Il n’ira point rêver sous l’ombrage de ses jardins si magnifiquement plantés ; il est descendu dans les sombres vallées de la mort

Tandis que je médite au milieu de ces tombeaux, une foule de mortels périssent en cet instant d’une mort aussi tragique. L’œil de l’Être qui plonge sur ce globe, et d’un regard embrasse tous ses habitans, y voit à cette heure même une foule de désastres et de deuils ! L’un sans vie tombe de son siège, et ne répond plus aux cris de ses parens consternés. L’autre expire sous l’arbre même où il était venu se reposer et jouir de la vue d’un paysage agréable. D’autres sont frappés, retournant pleins d’impatience et de joie dans leur patrie, dans leurs foyers, qu’ils ne reverront plus. Ceux-là sont arrêtés avec le gain de l’injustice entre les mains ; ceux-ci dans l’acte même de la débauche ou de la cruauté.

Ah ! quelle foule de dangers et d’écueils imprévus, inévitables, assiègent notre frêle existence ? Un coursier fougueux renverse son cavalier, et l’écrase sur la pierre. Un édifice s’écroule, et ensevelit les passans sous ses ruines ; une ardoise fatale se détache du toit, tombe et nous tue. L’atome le plus léger peut détruire la constitution la plus robuste : que dis-je ? la mort est dans l’air que nous respirons, dans l’aliment qui nous nourrit, dans le sang qui nous anime. Le repos nous est mortel comme le travail ; nous périssons d’abondance comme de besoin ; partout la mort s’insinue et circule dans les sources mêmes de la vie.

Et toi aussi, infortunée Sophronie, que je trouve ici !… Le marbre noir dont ce pilier est revêtu m’apprend qu’on déposa dans ce lieu les restes de cette mère tant pleurée qui mourut en donnant la vie. Ô calamité trop souvent répétée ! Le rejeton naît, et la tige meurt ! L’enfant respire le premier souffle de la vie, la mère exhale le dernier ! elle expire au milieu du sourire maternel ! Ô vue touchante, le même instant la voit mère et cadavre insensible ! Heureuse encore, si elle n’expire pas dans des douleurs inutiles et cruelles, et si son sein ne devient pas le tombeau de son enfant ! Mais que dis-je ? ah ! ce malheur est le moins déplorable ! Il vaut mieux pour ce frêle étranger qu’il soit arrêté dans son passage du néant à l’être, que d’entrer dans la vie pour y être accueilli par l’infortune. Il vaut mieux qu’il reste enseveli dans le sein qui l’a conçu, que d’être exposé sur la mer orageuse du monde à la merci de ses hasards, privé de la tendre mère qui eût affermi les pas de son enfance, et servi de guide à sa jeunesse.

La beauté du marbre et des figures qui l’environnent distingue ce monument de tous les autres. Sans doute qu’il fut élevé par une main savante que conduisait un cœur sensible ; sans doute que le sculpteur arrosa son ouvrage de ses pleurs, et ne crut jamais faire assez pour honorer la mémoire de la triste Sophronie. Cette draperie d’une blancheur éblouissante et pure, ce poli parfait et si doux au toucher, ces ornemens délicats et finis, mais simples et sans faste, tout rappelle, tout exprime aux yeux sa beauté, son innocence, sa candeur, la douceur de son caractère, la bonté de son cœur ; elle était un modèle de toutes les vertus !

Mais hélas ! belle infortunée, que t’ont servi tant d’attraits et de charmes, que t’ont servi l’éclat dont étincelaient tes yeux, et les chastes plaisirs de ta jeunesse fleurie, et le lustre de ta naissance ! Tous ces dons brillans n’ont pu te secourir contre les violences de l’inexorable mort ; ni l’estime universelle et méritée de tes amis, ni la tendresse de ton époux ivre d’amour, ni tes vertus irréprochables, n’ont pu t’ob tenir un jour de plus.

Ces lampes qui brûlent dans le silence, ce cœur enflammé, ces palmes qui fleurissent, cette couronne qui brille, toutes ces images qui vivent sur le marbre, expriment à l’œil intelligent la vigilance de sa foi, la ferveur de sa piété, sa victoire sur le monde, et le diadème céleste que le juge suprême réserve à son front triomphant.

Qu’il était heureux l’époux dont cette femme vertueuse partageait la couche et les destins ! Leurs âmes, dans un accord parfait, savaient s’entendre et se répondre. Que leurs entretiens étaient doux et tendres ! L’hymen les tenait unis avec des hens de fleurs ; ils goûtaient tous les biens de l’union conjugale. Toutes leurs peines, tous leurs plaisirs étaient communs. Point de joie que cette société ne rendît plus délicieuse ; point d’affliction que ce partage ne rendît plus légère. Pour jouir d’un bonheur parfait, il ne leur manquait plus que de se voir renaître dans des enfans, de les voir croître et s’élever autour d’eux ; que de retrouver les traits de l’épouse et de l’époux mêlés sur leurs visages innocens, et de s’aimer encore plus dans ces images vivantes. « Accorde-nous ce don, disaient-ils au ciel, unissant leurs prières, et nos vœux seront comblés ; non, nous ne te demanderons plus rien. »

Hélas ! que les mortels sont aveugles sur l’avenir ! qu’ils savent peu discerner ce qui leur est réellement avantageux ! Si les enfans semblent à deux époux une chaîne de fleurs, dont la vue et le parfum réjouiront leur cœur et leurs yeux, la mort ou le malheur sauront bien s’y enlacer, et y déposer de l’amertume. Lorsque notre âme se passionne pour un objet, et fatigue le ciel de sa prière importune, le ciel peut nous répondre : « Vous ne savez « pas ce que vous demandez ! » La Providence retient-elle dans ses mains le bien que nous la pressons de nous abandonner ? C’est par pitié qu’elle nous le refuse : son refus nous annonce que ce sera la cause de nos larmes ou l’instrument de notre perte. Nous sommes des malades dont le goût dépravé rejette l’aliment qui portait la santé, et choisit le poison qui recèle la mort. L’imagination en délire nous promet dans la possession d’un objet un bonheur sans mélange. Ce bien vient dans nos mains… c’est un malheur.

Apprenons donc à modérer nos désirs ; ne nous passionnons jamais pour telle ou telle forme de bonheur. Reposons-nous sans volonté sur l’éternelle sagesse, et laissons-la choisir pour nous les événemens de notre vie. Obéir à ses lois, e’est être parfoitement libre : attendre tout en paix de sa bonté, c’est assurer notre bonheur y et nous épargner des regrets.

Quelle est cette pierre isolée et simple, posée sans appareil sur la terre ? Modeste et sans ornemens, elle paraît placée par la main économe de la médiocrité. J’aperçois seulement une courte inscription, mais les caractères en sont effacés, j’ai peine à en saisir le sens. Monument infidèle, as-tu laissé périr le nom qu’on te chargea de conserver ? ou bien ces lettres seraient-elles usées par les larmes d’une famille désolée qui serait venue souvent pleurer sur ce tombeau ? Regardons de plus près. Ah ! c’est un père dont les cendres sont ici ! un père chéri, enlevé à ses faibles enfans avant qu’il les eût établis dans le monde, avant qu’il eût achevé d’affermir leurs vertus et leurs principes.

Oui, voilà le malheur le plus déplorable, le plus compliqué de maux qui se soit encore offert âmes réflexions ! La chambre où expire un père de famille présente le spectacle le plus touchant et le plus triste qu’il soit possible d’imaginer. Je le vois sur son lit funèbre, ce père tendre, cet époux fidèle, cet ami généreux, luttant avec la mort, et près de succomber. L’art est à bout : la maladie l’a vaincu : furieuse, elle achève de briser et de rompre les derniers fils d’une vie si chère, et les liens les plus sensibles encore qui attachent son cœur à ses enfans et à son épouse.

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