Front matter
Tome VII à XII, 1903-1904
Tome XV à XVIII, 1906-1907-1908
Tome XXIII (non paru)
Avertissement
En présentant au public français cette édition nouvelle, et qui doit être considérée comme définitive, des Œuvres Complètes de Léon Tolstoï, nous croyons devoir en faire ressortir très brièvement le caractère, ainsi que les titres qui la désigneront à l’approbation des écrivains et des penseurs. D’autre part, nous indiquerons le plan que nous nous proposons de suivre dans la mise à jour des volumes dont elle se composera, et nous énumérerons le contenu de chacun de ces volumes.
L’œuvre de Tolstoï est trop connue et trop considérable, sa portée et son influence, aujourd’hui universelles, sont trop indiscutées pour que nous ayons à insister sur ces divers points. Nous nous bornerons à citer un seul fait : en Russie, un érudit, M.Zédlinsky, a entrepris de réunir tout ce qui a été écrit sur Léon Tolstoï, en Russie seulement. Or, M.Zédlinsky a déjà publié sur ce sujet sept forts volumes, et son travail s’arrête actuellement à l’année 1870. Trente années — les plus importantes — du labeur littéraire de l’illustre écrivain sont encore à parcourir et viendront ajouter à cette monographie.
Mais le point capital sur quoi nous tenons à appeler l’attention du lecteur averti est le suivant :
Notre édition des Œuvres Complètes de Léon Tolstoï peut, en quelque sorte, être regardée comme inédite, et voici pourquoi. On sait que la censure, en Russie, est plus que sévère. Dans les ouvrages des écrivains russes, elle anéantit tous les passages qui lui déplaisent, quelles qu’en soient la nature ou les proportions. L’acheteur de ces livres ne peut donc se former de leur contenu qu’une idée tout à fait imparfaite, et qui ne répond plus à la conception des auteurs. C’est ainsi que, comme l’explique plus loin M.Paul Birukov, on s’est longtemps mépris sur la signification des livres de Tolstoï, sur le sens et la portée des pensées qu’il y exprimait. Depuis que des traductions, publiées un peu partout, ont aidé à leur diffusion, quelques lacunes ont pu être comblées : jamais ou presque jamais un lecteur ou un critique n’a eu sous les yeux un texte qui fut véritablement sincère et conforme à l’original, qui, en un mot, n’eût pas été tronqué en maint endroit.
Et cette affirmation ne vise en aucune manière la bonne foi ou le talent des traducteurs, ou du moins de certains d’entre eux, car nous sommes obligés de faire ici une exception, que de nombreux faits rendent légitime, et qui révèle que Tolstoï n’a pas eu à souffrir que des sévérités de la censure. Il a paru en effet mainte édition française d’ouvrages de Tolstoï que les avaient remaniés à leur guise, retranchant et raturant d’importants fragments des textes. En cet avertissement, nous ne citerons aucun exemple de ces interpolations qui seront toutes, au fur et à mesure de la publication des volumes composant notre édition, mentionnées dans un index bibliographique annexé à chacun de ces volumes. Nous signalerons, dans cet index, les passages qui, figurant dans notre traduction, ont été omis ou retranchés dans les traductions françaises parues jusqu’à ce jour. Ces traductions ne sont donc pas sincères, soit par la faute de la censure, soit par la faute des traducteurs — mais non pas, repétons-le, de tous les traducteurs.
La publication que nous offrons au public français vient donc à son heure. Elle est complète à un double point de vue, d’abord parce qu’elle embrasse tous les travaux littéraires du comte Tolstoï, ensuite parce que la pensée de l’auteur y sera toujours respectée, y apparaîtra avec son caractère propre, son entière personnalité, et dans les mêmes conditions que si elle n’avait jamais été déformée et mutilée par les censeurs ou les traducteurs.
Notre édition des Œuvres Complètes de Léon Tolstoï comprendra quarante volumes de quatre cents pages environ. La traduction, aussi littérale que possible, sera faite d’après les textes révisés et comparés par M.Paul Birukov, sur les manuscrits originaux de Tolstoï. Ces manuscrits sont pieusement conservés par M.V.Tchertkov, qui, expulsé de Russie pour son trop grand dévouement à la cause des Doukhobors, est parvenu à conserver ces précieuses archives ; elles sont actuellement à Christchurch, où il habite.
De telles garanties d’authenticité et de sincérité nous semblent assez méritoires et dignes d’attention pour que le lecteur désireux de bien connaître et de suivre, dans toutes les phases de sa puissante évolution, un écrivain de la valeur et du talent de Tolstoï, nous pardonne d’avoir insisté plus longuement peut-être que nous ne l’aurions voulu, sur le caractère d’inédit et d’intégrité littéraire par où se distingue, à nos yeux, la présente publication, dont notre plus cher désir sera de faire un monument utile et durable.
Pour ne rien omettre, ajoutons qu’à chaque volume seront annexés des notes bibliographiques et des renseignements inédits, qui nous seront fournis par M.Paul Birukov.
Voici l’ordre de publication que nous pensons suivre, avec cette réserve toutefois que des modifications y pourront être apportées en cas de besoin.
Vol. I. — 1 L’Enfance. Nouvelle. 1852 ; — 2 L’Adolescence. Nouvelle. 1854.
Vol. II. — 1 La Jeunesse. Nouvelle. 1855-1857 ; — 2 La Matinée d’un seigneur rural. Nouvelle. 1852.
Vol. III. — 1 Les Cosaques. Nouvelle du Caucase. 1852 ; — 2 Sébastopol, en décembre 1854 et en mai et août 1855. (1854-1856.)
Vol. IV. — 1 L’Invasion. Récit d’un volontaire. 1852 ; — 2 La Coupe en forêt. Récit d’un sous-officier. 1854-1855 ; — 3 Une Rencontre dans le détachement avec une connaissance de Moscou. 1856 ; — 4 Une tourmente de neige. Récit. 1856 ; — 5 Le Journal d’un marqueur. Nouvelle. 1856 ; — 6 Deux hussards. Nouvelle. 1856; — 7 Albert. Récit. 1856 ; — 8 Du Journal du prince Nekhludov. Lucerne. 1857 ; — 9 Trois morts. Récit. 1859.
Vol. V. — 1 Le bonheur de famille. Roman. 1859 ; — 2 Polikouchka. Nouvelle. 1860 ; 3 Kholstomier. Histoire d’un cheval. 1861 ; — 4 Les Décembristes. Extrait d’un roman en projet. 1861.
Vol. VI, VII, VIII, IX, X, XI. — Guerre et Paix. Roman. 1864-1869.
Vol. XII. — 1 Articles pédagogiques du Journal de Iasnaïa Poliana. 1862 ; — 2 L’École de Iasnaïa Poliana, en novembre et décembre. 1862.
Vol. XIII. — 1 Contes et traductions pour les enfants. 1869-1872 ; — 2 Sur l’Instruction du peuple ; 1875.
Vol. XIV, XV, XVI, XVII. — Anna Karénina.
Vol. XVIII. — Les Confessions. 1879-1881 ; — 2 Récits populaires. 1881-1886.
Vol. XIX. — Critique de Théologie dogmatique.
Vol. XX, XXI, XXII. — Les Évangiles. 1881-1882.
Vol. XXIII. — 1 En quoi consiste ma foi. 1883 ; — 2 L’Église et L’État. 1883.
Vol. XXIV — 1 Récit succinct des Évangiles. 1883 ; — 2 Lettre à N. N. 1884 ; — 3 La Doctrine des douze Apôtres. 1884.
Vol. XXV. — 1 Article sur le recensement. 1885 ; — 2 Que nous faut-il faire ? 1885-1886.
Vol. XXVI. — 1 La mort d’Ivan Ilitch. 1884-1886 ; — 2 Marchez dans la lumière pendant qu’il y en a. 1887 ; — 3 Sonate à Kreutzer et post-face. 1889; — 4 Nicolas Palkine. 1889.
Vol. XXVII. — 1 Sur la vie. 1887 ; — 2 Sur la vie et la mort. (Première variante.) 1887 ; — 3 Sur la vie et la mort. (Deuxième variante.) 1887 ; — 4 Pensées sur le sens de la vie. — 5 Le Travail manuel et l’activité intellectuelle. Lettre à un Français. 1888 ; — 6 Préface pour les œuvres de Bondarev. 1888.
Vol. XXVIII. — Œuvres dramatiques : 1 La Puissance des Ténèbres. 1886 ; — 2 Les Fruits de l’Instruction. 1887 ; 3 Le premier Bouilleur.
Vol. XXIX. — 1 La Fête de l’Instruction. 1889 ; — 2 Pourquoi les hommes s’étourdissent-ils ? 1889 ; — 3 Il est temps de se ressaisir. 1889 ; — 4 Le Premier échelon. 1892 ; — 5 Articles sur la famine. 1890-1892.
Vol. XXX. — Le Royaume de Dieu est en vous. 1891-1893.
Vol. XXXI. — 1 Ça coûte cher ; — 2 Le Café de Surate ; 3 Françoise ; — 4 Karma ; — 5 Lettre de Mazzini sur l’Immortalité ; — 6 Lettre de Lise Burns. 1893 ; — 7 Préface à la Tocologie ; — 8 Préface aux œuvres de Guy de Maupassant. 1894 ; — 9 Préface au Journal d’Amiel ; — 10 Le Non-Agir. 1894 ; 11 La Religion et la Morale ; — 12 Christianisme et Patriotisme. 1894.
Vol. XXXII. — 1 L’Ouvrier Emélian et le Tambour vide. 1892 ; — 2 Le Patron et l’Ouvrier. 1895 ; — 3 Trois paraboles. 1895 ; — 4 Post-face au livre « La vie et la mort de Drojgine. » 1894 ; — 5 Post-face à la brochure « La persécution des Chrétiens en 1895 — 6 Post-face à la brochure « Au secours ». — 7 L’Approche de la fin ; — 8 Le Chrétien et l’État. 1896 ; — 9 Carthago delenda est. — 10 Les deux guerres ; — 11 Lettres diverses. 1890-1895.
Vol. XXXIII. — 1 La Doctrine chrétienne. 1897 ; — 2 Pensées sur Dieu. 1885-1900 ; — 3 Lettres diverses.
Vol. XXXIV. — 1 Qu’est-ce que l’art ? 1897-1898 ; — 2 Pensées sur l’art. (Variantes et lettres.) 1890-1900.
Vol. XXXV, XXXVI. — Résurrection. 1899-1900.
Vol. XXXVII. — 1 L’Esclavage contemporain. 1900 ; — 2 Où est l’issue ? 1901 ; — 3 Le faut-il ainsi ? 1901 ; — 4 Sur la question sexuelle. — 5 L’Unique moyen. 1901 ; — 6 Raison, Foi, Prière. 1901.
Vol. XXXVIII, XXXIX. — Lettres.
Vol. XL. — Biographie de L.-N. Tolstoï.
Nous devons ajouter que les mots en français qui se trouvent dans l’original figurent en petites capitales dans notre texte ; que les mots soulignés dans le texte original par l’auteur figurent en italiques dans notre texte ; et que les noms russes qui, faute d’équivalents en français, ne pourraient être traduits, seront accompagnés d’une note explicative.
En terminant, nous adressons nos plus sincères remerciements à MM. V.Tchertkov et P.Birukov, avec le concours desquels nous pouvons donner cette traduction définitive des Œuvres complètes du Comte L.Tolstoï.
Janvier 1902.
J.-W. Bienstock. P.-V. Stock.
Préface
PRÉFACE
POUR L’ÉDITION EN LANGUE FRANÇAISE
des
ŒUVRES COMPLÈTES DE LÉON TOLSTOÏ
L’année 1902, qui marquera le cinquantenaire littéraire de Léon-Nicolaïevitch Tolstoï, nous semble particulièrement propice pour faire le bilan de son œuvre ; et c’est pourquoi nous saluons, avec joie et reconnaissance, cette édition complète des œuvres de Léon Tolstoï, qui, faite sur un plan déterminé, n’a encore sa semblable en aucune langue, pas même, à notre regret et à notre honte, en langue russe.
La célébrité de Tolstoï, depuis sa première œuvre, insérée dans une revue russe et signée modestement : L.T., n’a fait que croître pendant ces cinquante années, et de nos jours a atteint un degré que nul écrivain, d’aucun pays, ne dépassa jamais. Tout ce que la despotique administration russe a pu inventer pour limiter l’influence de Tolstoï n’a servi qu’à augmenter sa gloire. Et le dernier acte de cette oppression, en plaçant Tolstoï sur un très haut piédestal, le fit « cette ville située sur une montagne qui ne peut être cachée. » Nous parlons de l’excommunication qui n’a fait que séparer Tolstoï de ces ténèbres sur le fond desquelles, avec une clarté encore plus puissante et incomparable, brille son génie.
Selon nous, Tolstoï doit sa réputation universelle à ce qu’au fur et à mesure du développement de sa vie spirituelle, il a, dans ses œuvres littéraires, embrassé de plus en plus le domaine de l’esprit humain, et a atteint cette profondeur d’analyse et de création, d’où, comme de la source générale, découlent toutes les branches de l’intellectualité humaine : la science et la philosophie ; la religion et l’art ; la sociologie et la morale. C’est pourquoi chacune des œuvres de Tolstoï possède un intérêt si captivant, est si répandue, et suscite tant de bruit.
À la science et à l’art il demande d’être accessibles aux masses, d’être utiles aux peuples ; dans la philosophie et la religion, il cherche le sens de la vie ; à la sociologie, il donne des bases morales, et pour la morale il demande l’importance sociale.
La première publication en langue française des œuvres de Tolstoï date du commencement de 1877. C’était la traduction du roman « Le Bonheur de Famille » publiée à Petersbourg sous le titre « Macha » ; et en 1873 parut également à Pétersbourg la traduction de « Les Cosaques ». En 1879, à Paris, fut imprimée à cinq cents exemplaires la traduction incomplète de Guerre et Paix, qui attira peu l’attention du lecteur français. Mais quand parut la belle critique de M.Melchior de Voguë, le nom de Tolstoï se répandit en France et y acquit rapidement la célébrité.
Dans cette courte préface, il ne nous est pas loisible d’entrer dans l’analyse détaillée, critique, des œuvres de Tolstoï ; nous n’en donnerons qu’un aperçu général, puis nous dirons ce qui distingue cette présente édition de toutes les autres.
Par leur contenu, par leur forme et par les circonstances qui accompagnèrent leur apparition, les œuvres de Tolstoï se partagent d’une manière très nette en deux groupes correspondant à deux périodes très différentes de l’activité littéraire de l’auteur.
La première période, d’environ trente ans, va de 1852 à 1881. L’autre, qui compte maintenant vingt ans, va de 1881 à nos jours. Par le fond et par la forme, la première période est principalement la période des belles-lettres ; la deuxième est par excellence celle de la religion, de la philosophie, du publicisme.
On peut en outre faire ressortir des différences encore plus profondes et plus essentielles, quant au contenu, entre les œuvres de ces deux périodes.
Malgré la diversité des images artistiques et la profondeur de la pensée qui caractérisent les œuvres tolstoïennes du premier groupe, le lecteur n’y trouvera ni une conception nette du monde, ni un type parfait exprimant l’un ou l’autre la conviction de l’auteur. Toutes les œuvres de cette période sont pénétrées de l’esprit d’analyse, de la recherche de la vérité. Les types qui s’y rencontrent n’expriment qu’un des côtés de la conception, encore incertaine, que l’auteur a du monde, et, avec intention, il y fait polémiquer ses héros comme pour chercher à tirer lui-même une conséquence de ces chocs d’opinions, ou pour laisser aux lecteurs la liberté de le faire. Tels sont les types d’Irteniev et de Nekhludov dans l’Enfance, l’Adolescence, la Jeunesse ; tels sont Pierre et le prince André dans Guerre et Paix. Ailleurs on trouve déjà des types sceptiques qui portent en eux-mêmes cette dualité ; par exemple Olénine, dans Les Cosaques, le frère de Levine dans Anna Karénine, etc.
Dans les œuvres de cette période, nous ne rencontrons pas la critique sévère de l’ordre de choses . Il est vrai que le flair artistique de l’auteur souligne souvent, avec une ironie amère, les diverses coutumes et les amusements des riches, et les institutions qu’on croit utiles et sacrées. Mais parfois l’auteur lui-même se laisse entraîner par ses descriptions, et entraîne avec lui le lecteur, et nous peint, sous des couleurs attrayantes, ce qu’ensuite il condamnera impitoyablement. Il faut remarquer dans ses récits militaires, par exemple, que le sentiment artistique de Tolstoï ne lui a pas permis, même dans cette période qui n’est pas complètement définie pour lui, de descendre au-dessous de l’objectivité ; ainsi, il ne dit nulle part que la guerre est un mal, mais en la décrivant, il reste jusqu’à tel point fidèle à la réalité, que le mal de la guerre ressort de lui-même.
Les œuvres de la deuxième période sont, premièrement, la critique sévère, énergique, de l’ordre de choses actuel, et, deuxièmement, l’exposé, sous forme de sermon, d’un idéal positif de perfection ; et cette conception parfaite du monde se reflète dans les types artistiques qu’il dépeint pendant cette période. Ces types nous montrent tantôt la chute morale d’un intellectuel de notre temps, par exemple, Ivan Ilitch, les héros de la Sonate à Kreutzer, ceux de Résurrection ; tantôt ils représentent l’homme chez lequel s’est opérée déjà une transformation psychologique, par exemple Nekhludov, de Résurrection, le Pamphile de Marchez dans la Lumière ; ou ils nous font assister à l’évolution de la chute au relèvement, comme avec Nikita, de la Puissance des Ténèbres, et l’héroïque et immortelle figure de Katucha de Résurrection.
Avec beaucoup de justesse, Tolstoï dit que le héros principal de ses œuvres, c’est la Vérité. En présentant cette vérité, Tolstoï a pu, par un don à lui spécial, unir l’objectivité impartiale à l’appréciation subjective qu’il a mise dans tout ce qu’il a écrit, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est là toute sa méthode artistique, celle qui domine dans toutes ses œuvres, de l’une et de l’autre période.
Comme un rayon lumineux, dans toutes les œuvres de Tolstoï passe l’impression de l’amour qu’il accorde à ses types du peuple. Décrit-il les domestiques-serfs, ou la campagne, ou les soldats à Sébastopol, les sectaires ou les forçats, on sent partout qu’il les considère comme les vrais hommes, comme les héros, comme les saints, comme nos maîtres et nos éducateurs par les souffrances qu’ils ont endurées et par la foi que nous avons perdue et qu’ils conservent pieusement.
Mais Tolstoï n’idéalise pas le peuple russe. Le réalisme qui lui est particulier ne le quitte jamais, et le sentiment de franchise et de véracité ne lui permet pas de se taire sur le côté sombre de la vie du peuple. S’il présente les justes du peuple, à côté de cela, il écrit La Puissance des Ténèbres, où, avec une rudesse impitoyable, il dépeint la grossièreté, la superstition, la sauvagerie qui va jusqu’à la cruauté ; mais il introduit dans le cœur des malfaiteurs qu’il peint, l’étincelle divine qui les retient de la perte définitive. Et pour cette impartialité, pour cette vérité, douce ou amère, avec laquelle il présente la vie intérieure et extérieure du peuple, le peuple aime Tolstoï.
Les œuvres des deux périodes diffèrent beaucoup par les circonstances qui ont accompagné leur apparition. Tandis que les œuvres de la première période parurent normalement, d’abord dans une revue, et ensuite en volumes, les œuvres de la deuxième période, pour la plupart, furent ou tout à fait défendues, ou à tel point déflorées par la censure russe, qu’on pouvait à peine les reconnaître.
Ces circonstances ont causé de grandes erreurs dans la critique des œuvres de cette période.
Premièrement : comme la censure effaçait toutes les dénonciations des violences et du mensonge des gouvernements et de l’Église et laissait les dénonciations des violences et du mensonge des institutions sociales, ces œuvres tronquées permirent souvent, aux critiques peu clairvoyants ou partiaux, d’accuser Tolstoï d’opinions réactionnaires, et de le déclarer le soutien du mal clérical et gouvernemental.
Deuxièmement : les œuvres interdites par la censure étaient répandues en manuscrits ou en lithographies, recopiées souvent avec des fautes graves sous d’autres titres ou en extraits. C’est sous cet aspect qu’elles passaient à l’étranger, où elles étaient insérées en russe ou traduites en langues étrangères. Dans ces traductions elles étaient encore déformées. Soit par esprit de parti, soit dans un but commercial, on les abrégeait, les titres étaient changés et en général elles étaient toujours soumises au bon gré des éditeurs. Sans parler de l’inexactitude des traductions, les traducteurs, soit faute de le connaître, soit par négligence, ne prenaient pas en considération l’ordre chronologique des écrits de Tolstoï et donnaient simultanément des œuvres appartenant à la première période et des œuvres récentes, ce qui autorisait les critiques à tirer des conclusions tout à fait erronées sur le développement des idées de Tolstoï.
Les choses se passèrent ainsi jusqu’en 1897 ; mais à cette époque un des amis les plus intimes de Tolstoï, Vladimir-Grigorievitch Tchertkov, qui a consacré toute sa vie à réunir et à éditer les œuvres de Tolstoï, fut expulsé de Russie. Avec les difficultés les plus grandes, Tchertkov parvint à transporter à l’étranger ses archives contenant, entre autres, tous les manuscrits de L.-N.Tolstoï.
Conformant ses actes à ses principes, Tolstoï a déclaré qu’il ne reconnaissait pas de propriété littéraire pour ses œuvres postérieures à 1881. (Il avait déjà donné à sa famille la jouissance des œuvres antérieures.) Ce fait contribua aussi, indirectement, à la négligence apportée aux traductions et aux éditions des œuvres de Tolstoï. Pour y remédier, Tolstoï a décidé d’envoyer à Tchertkov, pour être éditées, traduites et répandues, toutes ses nouvelles œuvres qui ne peuvent être publiées intégralement en Russie.
Et Tchertkov fait tout son possible pour que les copies qui sortent de chez lui soient conformes à l’original. Ainsi sont atteintes les deux conditions nécessaires : l’intégralité de l’œuvre et son expansion. Les archives de Tchertkov ayant été maintes fois violées par la police russe, un certain nombre de manuscrits très précieux ont été perdus, aussi ces archives mêmes ne sont-elles pas absolument complètes.
Nous qui, personnellement, avons collaboré à la formation de ces archives et qui avons aidé à les compléter, connaissons bien leur inestimable valeur et les quelques lacunes qu’elles présentent. Grâce à l’amabilité de M.Tchertkov et à l’initiative de l’éditeur, M.Stock, nous aurons la possibilité de réunir dans la présente édition, première en son genre, tout ce que Tolstoï a écrit et dont il a autorisé la publication. En y joignant les variantes et en corrigeant les fautes qui ont pu se glisser dans les manuscrits, nous espérons faire de cette édition complète des œuvres de Tolstoï un monument définitif et si possible irréprochable.
La publication des volumes de cette édition suivra autant que possible l’ordre chronologique ; des modifications ne seront apportées à cet ordre que si l’unité des sujets ou les nécessités de la publication l’exigent. Nous nous proposons de grouper les matériaux dont nous disposons en volumes de 350 à 450 pages, et l’œuvre complète comptera ainsi environ 40 volumes.
L’éditeur espère pouvoir donner un volume tous les deux mois, ou une œuvre entière, même comprenant plusieurs volumes.
Nous espérons compléter chaque volume de notes bibliographiques qui feront connaître au lecteur quelques circonstances intéressantes relatives à l’apparition et à la composition de l’œuvre, ainsi que les indications de la bibliographie française.
Nous avons aussi entrepris d’écrire une biographie de Tolstoï qui formera l’un des volumes de cette édition. Pour faire cette biographie aussi complète et exacte que possible, nous nous sommes adressé au public russe, à tous ceux qui ont eu quelque relation avec Tolstoï, en leur demandant de nous fournir des matériaux, tels que souvenirs, lettres, et tous les renseignements touchant la vie de L.Tolstoï. Nous nous permettons d’adresser la même demande au public français, et nous accueillerons ses indications avec la plus profonde reconnaissance.
Ainsi nous tâcherons de faire tout ce qui dépendra de nous pour donner au lecteur l’image exacte du grand vieillard dans sa vie intérieure et extérieure, dans ses œuvres nombreuses et fertiles.
Paul Birukov.
Onex, janvier 1902.
Appendice
APPENDICE
I
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES DE M. P. BIRUKOV
1 Traductions étrangères des œuvres de L. N. Tolstoï.
En publiant ce premier volume des œuvres complètes de L.-N. Tolstoï, nous croyons intéressant de faire connaître au public français, comment, par son puissant talent, L. Tolstoï a fait la conquête pacifique du monde. Le tableau suivant fait par un de ses admirateurs et contrôlé par nous au British Muséum, nous en donne une idée. Ce tableau nous montre en quelle année chaque peuple a, pour la première fois, traduit en sa langue les œuvres de L. Tolstoï. Les noms des peuples sont disposés dans l’ordre chronologique :
1 | Anglais | en 1862.
2 | Danois | — 1875.
3 | Allemand | — 1875.
4 | Slovaque | — 1876.
5 | Serbe | — 1877.
6 | Français | — 1878.
7 | Hongrois | — 1878.
8 | Américain (E. U.) | — 1878.
9 | Tchèque | — 1881.
10 | Petit-Russien | — 1884.
11 | Bulgare | — 1884.
12 | Suédois | — 1885.
13 | Finlandais | — 1885.
14 | Arménien | — 1885.
15 | Galicien | — 1886.
16 | Italien | — 1886.
17 | Hollandais | — 1887.
18 | Corelles | — 1887.
19 | Grouzine | — 1887.
20 | Khorvate | — 1887.
21 | Sarde | — 1887.
22 | Norwégien | — 1888.
23 | Espagnol | — 1889.
24 | Esthonien | — 1889.
25 | Letton | — 1890.
26 | Lithuanien | — 1891.
27 | Polonais | — 1891.
28 | Portugais | — 1892.
29 | Roumain | — 1894.
30 | Arabe | — 1894.
31 | Esclavon | — 1895.
32 | Turc | — 1895.
33 | Chinois | — 1895.
34 | Esperantiste (langue internationale projetée) | — 1895.
35 | Tatar | — 1896.
36 | Japonais | — 1896.
37 | Grec | — 1897.
38 | Hébreu | — 1897.
Ce tableau demande un supplément : dans l’encyclopédie russe de Brockhaus et Efron, à l’article sur Tolstoï écrit par S.-A. Venguerov, on trouve les chiffres suivants : « Des traductions éditées à part, et qui représentent une minime partie de ce qu’on a traduit de Tolstoï dans les journaux et dans les revues, plus de 200 ont paru en langue allemande ; en français, près de 150 ; en anglais, environ 120 ; en suédois et danois, 50 ; en toutes les autres langues, même en japonais et en tatar, de 1 à 20. Ce qui a été écrit sur Tolstoï ne peut être évalué même approximativement. Avec le grand intérêt qui s’attache à ses moindres gestes, le nombre des articles de journaux sur Tolstoï en Russie et à l’étranger dépasse des milliers ; quant aux articles de revues, il en paraît des centaines chaque année ». (Dictionnaire, volume XXXIII, page 456.)
2 Les premiers essais littéraires de Tolstoï.
En 1851, Tolstoï quitta son domaine d’Iasnaïa Poliana, où il était resté presque trois ans sans aucun déplacement, et alla au Caucase. De là, pendant l’été de 1852, il envoya à la rédaction de la revue « Le Contemporain » (Sovremennik) sa première œuvre, une nouvelle, l’Enfance.
À propos de cet envoi, une correspondance s’établit entre Tolstoï et le poète Nékrasov qui était alors directeur de cette revue. Nous citons plus bas quatre lettres très intéressantes de Nékrasov à Tolstoï, que nous empruntons à la revue : Suppléments littéraires de Niva, février 1898. On verra par ces lettres que Tolstoï avait caché à Nékrasov le nom de l’auteur de la nouvelle ; et celui-ci fut obligé de rappeler plusieurs fois à Tolstoï les règlements de la censure, demandant que le nom de l’auteur d’œuvres insérées dans la revue fût connu de la rédaction. Mais Tolstoï persista à cacher son nom et ne s’avoua que plus tard l’auteur de la nouvelle. Nékrasov apprécia immédiatement le talent du nouvel auteur. Les premières lettres de Nékrasov à Tolstoï sont un peu réservées, mais dans les dernières, écrites déjà après « l’Adolescence », « la Matinée d’un seigneur rural », « l’Invasion », « la Coupe en Forêt », et quelques-uns des récits de Sébastopol, perce déjà l’admiration envers le jeune écrivain.
Nékrasov avait alors trente-trois ans, et Tolstoï, vingt-sept. Toute la rédaction du Contemporain partageait l’opinion de Nékrasov sur les œuvres du débutant, et quand Tolstoï, après son séjour au Caucase et à Sébastopol, arriva en 1856 à Pétersbourg, on l’y reçut à bras ouverts, comme un écrivain sur lequel on fonde de grandes espérances.
Lettres de Nékrasov à Tolstoï.
(a) Sans date.
« Monsieur,
» J’ai lu votre manuscrit (l’Enfance), il contient tant de choses intéressantes que je l’insérerai. Ne sachant pas la suite, je ne puis le dire absolument, mais il me semble que son auteur a du talent. En tous cas, les idées de l’auteur, la simplicité et la réalité du sujet sont des qualités indiscutables dans cette œuvre. Si dans les parties suivantes, (comme il faut s’y attendre,) il y a plus de vivacité et de mouvement, ce sera un beau roman. Je vous demande de m’envoyer la suite. Votre roman et votre talent m’intéressent. Je vous conseillerais de ne pas vous cacher derrière des initiales, mais de commencer à signer immédiatement votre nom, si toutefois vous n’êtes pas un hôte de passage dans la littérature. J’attends votre réponse.
» Veuillez agréer l’assurance de ma considération distinguée.
(b) Saint-Pétersbourg, 5 septembre 1852.
« Monsieur,
» Je vous ai écrit au sujet de votre Nouvelle, mais maintenant, je crois devoir ajouter quelques mots. Je l’ai donnée à composer pour le numéro 9 du Contemporain, et en relisant cette nouvelle dans les épreuves et non dans le manuscrit raturé je l’ai trouvée beaucoup mieux qu’elle ne m’avait paru à première lecture. Je puis affirmer que son auteur a du talent. Cette conviction, pour vous, un commencant, est actuellement l’essentiel. Le numéro du Contemporain, avec votre nouvelle, paraîtra à Pétersbourg demain, et n’arrivera probablement pas chez nous (je l’enverrai à votre adresse) avant trois semaines. De la nouvelle quelque chose (peu cependant) est supprimé… rien n’y est ajouté.
Bientôt je vous écrirai plus en détail, maintenant je n’ai pas le temps. J’attends votre réponse, et je vous demande de m’envoyer la suite si vous l’avez.
« P. S. — Bien que je devine, cependant je vous prie de m’écrire le nom de l’auteur de la Nouvelle, j’ai besoin de le savoir, c’est nécessaire selon la règle de notre censure. »
(c) Saint-Pétersbourg, 30 octobre 1852.
« Monsieur,
» Je vous prie de m’excuser d’avoir tardé à répondre à votre dernière lettre ; j’ai été très occupé. Quant à la question d’argent, je me suis tu sur ce sujet dans mes lettres précédentes pour la cause suivante : dans nos meilleures revues, depuis longtemps existe l’habitude de ne pas payer, pour la première Nouvelle, un auteur qui commence et que la Revue présente pour la première fois au public. À cette habitude se sont soumis jusqu’ici tous ceux qui ont commencé leur carrière littéraire dans le Contemporain ; comme : Gontcharov, Droujinine, Avdeiev et les autres. À cette même habitude furent soumises de leur temps mes premières œuvres et celles de Panaiev. Je vous propose la même chose sous la condition que pour vos œuvres futures, je vous donnerai tout de suite le prix supérieur, celui que reçoivent nos auteurs les plus célèbres, (très peu nombreux), c’est-à-dire 50 roubles pour une feuille d’impression. J’ai aussi tardé à vous écrire parce que je ne pouvais vous faire cette proposition avant de contrôler mon impression par le jugement du public. Ce jugement a été on ne peut plus favorable pour vous, et je suis très heureux de ne pas m’être trompé en jugeant votre première œuvre, et avec plaisir, je vous propose maintenant les conditions sus-mentionnées.
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The end
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