Chapitre1
ALBERT
RÉCIT
I
À trois heures de la nuit, cinq jeunes gens riches entraient pour s’amuser dans un bal de Pétersbourg.
On buvait beaucoup de champagne, la plupart des hôtes étaient très jeunes, il y avait de jeunes et jolies femmes, le piano et le violon jouaient sans interruption une polka après l’autre. Les danses et le bruit ne cessaient pas. Mais chacun éprouvait de l’ennui, de la gêne, et, on ne sait pourquoi (comme il arrive souvent), on sentait que tout cela n’était pas bien et n’était pas du tout ce qu’il fallait.
Plusieurs fois, on essaya d’aviver la gaité, mais la gaité feinte était pire que l’ennui.
Un des cinq jeunes gens, le plus mécontent de soi-même, des autres et de la soirée, se leva avec un sentiment de dégoût, chercha son chapeau et sortit avec l’intention de partir en catimini.
Dans l’antichambre il n’y avait personne, mais dans une chambre voisine, à travers la porte il entendit deux voix qui discutaient. Le jeune homme s’arrêta et se mit à écouter.
— On ne peut pas entrer… là-bas il y a des hôtes, — disait une voix de femme.
— On ne peut pas, là-bas il y a des invités, — disait une autre voix de femme.
— Laissez-moi, je vous en prie ; mais ce n’est rien, — suppliait la voix faible d’un homme.
— Mais je ne puis vous laisser sans la permission de madame, — disait la femme. — Où allez-vous ? Ah !…
La porte s’ouvrit et sur le seuil se montra un homme d’étrange aspect. En apercevant un hôte, la bonne cessa de le retenir, et l’étrange figure, saluant timidement, en chancelant sur ses jambes courbées, entra dans la chambre. C’était un homme de taille moyenne, au dos voûté, aux longs cheveux en désordre. Il avait un pardessus court, des pantalons étroits déchirés, des bottes éculées, pas cirées. Une cravate semblable à une corde enlaçait un long cou blanc. Une chemise sale sortait des manches, au-dessus des mains maigres. Mais, malgré la maigreur extraordinaire du corps, le visage était frais, blanc et même une légère rougeur les joues entre la barbe et les favoris noirs. Les cheveux non peignés, relevés, découvraient un front pas très haut et extraordinairement pur. Les yeux sombres, fatigués, regardaient droit, humblement et en même temps avec gravité.
Leur expression se confondait agréablement avec celle des lèvres fraîches, un peu arquées, dont on apercevait les coins au-dessous de la moustache rare.
Après quelques pas il s’arrêta, se tourna vers le jeune homme et sourit. Il sourit comme avec effort, mais quand le sourire éclaira son visage, le jeune homme, sans savoir lui-même à quoi, sourit aussi.
— Qui est-ce ? — demanda-t-il tout bas à la bonne quand la figure étrange disparut dans la chambre d’où l’on entendait les danses.
— C’est un musicien du théâtre, un fou, — répondit la bonne. — Il vient parfois chez ma maîtresse.
— Où es-tu parti. Delessov ? — criait-on en ce moment dans la salle.
Le jeune homme qu’on appelait Delessov retourna dans la salle.
Le musicien se tenait près de la porte ; il observait les danseurs, et son sourire, son regard, ses trépignements témoignaient du plaisir que lui donnait ce spectacle.
— Eh bien quoi ! Dansez donc vous aussi, — lui dit un des hôtes. Le musicien salua et regarda la maîtresse de la maison d’un air interrogateur.
— Allez, allez, puisque ces messieurs vous invitent, — intervint la maîtresse.
Les membres faibles, maigres du musicien, tout à coup commencèrent à s’agiter violemment, et en clignant les yeux, avec un sourire, il se mit à sauter par la salle, lourdement, gauchement. Au milieu du quadrille, un officier très gai qui dansait fort bien et avec animation, par hasard, se heurta au musicien.
Les jambes faibles, fatiguées, perdirent leur aplomb, et le musicien, après quelques pas de côté, tomba de tout son long sur le parquet. Malgré le bruit fort, sec, produit par la chute, au premier moment, presque tous riaient.
Mais comme le musicien ne se relevait pas, les rieurs se turent, même le piano s’arrêta et Delessov accourut le premier avec la maîtresse de céans, vers le musicien. Il était allongé sur le coude et sans expression regardait le sol. Quand on l’eut soulevé et mis sur une chaise, d’un geste rapide de sa main osseuse il rejeta les cheveux de son front et se mit à sourire sans répondre aux questions :
— Monsieur Albert ! monsieur Albert ! — disait la maîtresse du logis, — vous vous êtes fait mal ? Où ? Voilà je vous disais bien qu’il ne fallait pas danser. Il est si faible, — continua-t-elle en aux hôtes. — Il peut à peine marcher, comment pourrait-il danser !
— Qui est-ce ? — demanda-t-on à la maîtresse.
— Un pauvre homme, un artiste, un très bon garçon, mais un miséreux, comme vous voyez.
Elle disait cela sans se gêner près du musicien.
Le musicien se ressaisit et, comme s’effrayant de quelque chose, repoussa ceux qui l’entouraient.
— Ce n’est rien. — fit-il tout à coup en se levant de la chaise avec un effort évident.
Et pour prouver qu’il ne souffrait pas du tout, il se rendit au milieu de la chambre, voulut faire quelques sauts, mais il chancela et serait tombé de nouveau si on ne l’avait soutenu.
Tous semblaient gênés ; tous le regardaient en silence.
Le regard du musicien s’éteignit de nouveau et oubliant évidemment tous les assistants, de sa main, il frottait son genou. Tout à coup il releva la tête, avança sa jambe tremblante, du même geste banal de tout à l’heure, rejeta ses cheveux et s’approchant du violoniste lui prit son instrument.
— Ce n’est rien, — répétait-il de nouveau en agitant le violon. — Messieurs, faisons de la musique.
— Quel étrange visage, — disaient entre eux les hôtes.
— Il y a peut-être un grand talent dans cette créature malheureuse, — dit quelqu’un.
— Oui, malheureuse, malheureuse, — prononçait un troisième.
— Quel beau visage !… Il y a en lui quelque chose d’extraordinaire, — dit Delessov. — Voilà, nous verrons.
Chapitre2
II
Cependant, Albert, sans faire attention à personne, marchait lentement le long du piano et accordait le violon serré contre son épaule. Ses lèvres se plissaient avec une expression indifférente, on ne voyait pas ses yeux ; mais son dos osseux et étroit, son cou long et blanc, ses jambes arquées, sa tête noire chevelue avaient un aspect étrange, mais on ne sait pourquoi, pas du tout ridicule. Après avoir accordé le violon, il prit bravement l’accord et, soulevant la tête, s’adressa au pianiste qui se préparait à l’accompagner.
— Mélancolie. G. Dur, — lui fit-il avec un geste impérieux.
Puis, comme pour demander pardon de ce geste, il sourit doucement et avec ce sourire, promena un regard circulaire sur le public.
Relevant ses cheveux de la main qui tenait l’archet, Albert s’arrêta devant le coin du piano et d’un mouvement lent fit glisser l’archet sur les cordes. Un son pur, délicat emplit la chambre ; le silence était absolu.
Les sons de ce motif coulaient librement, élégamment ; dès le premier, comme une lumière claire, inattendue, tranquille, éclaira tout à coup le monde intérieur de chacun de ceux qui écoutaient. Pas une seule note fausse ou exagérée ne trompait l’attention des auditeurs. Les sons étaient purs, harmonieux et graves. Tous les assistants, en silence, avec un tremblement d’espoir, suivaient leur développement. De cet état d’ennui des distractions bruyantes, et du sommeil de l’âme, soudain, ces hommes se trouvaient transportés, sans s’en apercevoir, dans un autre monde qu’ils avaient tout à fait oublié. Dans leur âme, tantôt naissait le sentiment de la contemplation douce du passé, tantôt le souvenir passionné de quelque chose d’heureux, tantôt le besoin illimité de puissance et de splendeur, tantôt le sentiment de la soumission, de l’amour non satisfait, et de la tristesse.
Les sons, ou tendres et plaintifs, ou rapides et désespérés, en se mêlant librement, coulaient et coulaient l’un après l’autre, si gracieux, si forts et si captivants qu’on n’entendait plus des sons, mais qu’en l’âme de chacun débordait un torrent de poésie, de beauté ressentie depuis longtemps mais exprimée pour la première fois. À chaque note, Albert grandissait de plus en plus. Il était loin d’être laid ou grotesque. Le violon serré sous le menton, en écoutant les sons avec une expression d’attention passionnée, tantôt il agitait nerveusement ses jambes, tantôt il se redressait de toute sa taille, tantôt, d’attention, il pliait le dos. Son bras gauche plié semblait momifié dans sa position et seuls ses doigts osseux remuaient nerveusement ; son bras droit se mouvait lentement, d’une façon presque insensible, élégante. Son visage portait une félicité parfaite, enthousiaste. Ses yeux brillaient d’une flamme claire et sèche, ses narines frémissaient, ses lèvres rouges s’entr’ouvraient de plaisir.
Parfois la tête s’inclinait davantage sur le violon, les yeux se fermaient et le visage, mi-caché par la chevelure, s’éclairait d’un sourire de bonheur. Parfois il se redressait rapidement, avançait la jambe, et son front pur et le regard brillant qu’il jetait autour de la salle étaient empreints de fierté, de noblesse, de la conscience de son pouvoir.
Une fois le pianiste se trompa et prit faussement un accord ; une souffrance physique s’exprima dans toute la personne et dans le visage du musicien. Il s’arrêta pour une seconde et frappant du pied avec une expression de colère enfantine, il cria : « molt ce molt ». Le pianiste reprit la mesure ; Albert ferma les yeux, sourit, et de nouveau, oubliant visiblement et soi-même et les autres, avec béatitude il s’adonna à son jeu.
Tous ceux qui étaient dans la salle pendant qu’Albert jouait, observaient un silence religieux et semblaient ne vivre et ne respirer que par ces sons. L’officier rieur était assis, immobile, sur une chaise, près de la fenêtre, et fixait sur le parquet un regard sans vie, et parfois soupirait profondément. Les jeunes filles, tout à fait silencieuses, étaient assises le long des murs et seulement de temps en temps, avec de l’approbation qui arrivait jusqu’à l’étonnement, se regardaient entre elles. Le visage large, souriant de la maîtresse du logis s’épanouissait de plaisir. Le pianiste, les yeux rivés sur le visage d’Albert, tâchait de le suivre, et sa peur grande de se tromper se lisait dans toute sa personne tendue. Un des hôtes qui avait bu plus que les autres était couché sur le divan et tâchait de ne pas se mouvoir pour ne pas trahir son émotion. Delessov éprouvait une sensation inaccoutumée. Un cercle froid quelconque, tantôt se resserrant, tantôt s’élargissant, entourait sa tête ; les racines des cheveux lui devenaient sensibles ; un froid glacé parcourait son dos et gagnait de plus en plus sa gorge ; de fines aiguilles lui piquaient le nez et le palais, et des larmes, à son insu, mouillaient ses joues. Il se secouait, essayait, sans être aperçu, de les refouler, les essuyait mais de nouvelles larmes se montraient et coulaient sur son visage. Par une étrange coïncidence des impressions, les premiers sons du violon d’Albert transportèrent Delessov à sa prime jeunesse.
Lui, pas jeune, fatigué de la vie, tout à coup se sentait un garçon de dix-sept ans, joli, content de soi, bébête, inconscient et heureux. Il se rappelait son premier amour pour sa cousine en robe rose, le premier aveu dans l’allée de tilleuls, l’ardeur et le charme incomparable d’un baiser furtif ; il se rappelait la magie et les mystères incompris de la nature qui l’entourait alors. Dans son imagination qui revenait en arrière, au milieu d’un brouillard d’espoirs infinis, de désirs vagues, de la foi inébranlable en la possibilité d’un bonheur impossible, elle brillait.
Tous les moments inappréciés de cette époque, l’un après l’autre, s’évoquaient devant lui, mais non comme le moment insipide du présent qui fuit, mais comme des images qui s’arrêtent, grandissent, reproduisant le passé. Avec bonheur il les contemplait et pleurait, il pleurait non pas à cause du temps passé, qu’il eût pu mieux employer (si on lui rendait ce temps, il ne s’engagerait pas à le mieux employer), mais parce que ce temps passé ne reviendrait jamais. Les souvenirs naissaient d’eux-mêmes et le violon d’Albert disait toujours la même chose. Il disait : « Pour toi est passé pour toujours le temps de la force, de l’amour et du bonheur ; il est passé à jamais. Pleure ce passé, pleure-le de toutes tes larmes ; meurs dans tes larmes sur ce passé. C’est le plus grand bonheur qui te reste »
À la fin de la dernière variation, le visage d’Albert devint rouge, ses yeux brillèrent sans s’éteindre, de grosses gouttes de sueur coulèrent sur ses joues. Les veines de son front se gonflèrent, tout son corps s’agita de plus en plus, ses lèvres pâles ne se refermèrent déjà plus et toute sa personne exprima l’avidité enthousiaste de la jouissance.
Avec un mouvement désespéré de tout le corps, en secouant ses cheveux, il baissa le violon, et avec un sourire de majesté fière et de bonheur, il regarda les assistants. Ensuite son dos se voûta, sa tête retomba, ses lèvres se plissèrent, ses yeux s’éteignirent et, honteux de soi-même, en regardant autour timidement, et s’empêtrant, il passa dans l’autre salle.
Chapitre3
III
Quelque chose d’étrange se passait en tous les assistants, et quelque chose d’étrange se sentait dans le silence de mort qui suivit le jeu d’Albert. C’était comme si chacun voulait et ne pouvait exprimer ce que signifiait tout cela. Qu’est-ce que cela signifie ? une salle claire et chaude, des femmes capiteuses, l’aube derrière les fenêtres, le sang ému et l’impression pure des sons ? Mais personne n’essayait de dire ce que signifiait cela. Au contraire, presque tous, ne se sentant pas la force de se mettre tout à fait hors de ce que leur avait fait découvrir la nouvelle impression, se révoltaient contre elle.
— En effet, il joue vraiment bien, dit l’officier.
— Admirable ! répondit ; en cachette il essuyait ses joues avec sa manche.
— Cependant, messieurs, il est temps de partir, fit en se ressaisissant un peu, celui qui était couché sur le divan. Il faudrait lui donner quelque chose, messieurs. Faisons une quête. Albert était alors assis seul dans l’autre chambre, sur le divan. Les coudes appuyés sur ses genoux osseux, ses mains sales en sueur, il frottait son visage, ébouriffait ses cheveux, et se souriait d’un sourire heureux. La collecte était fructueuse. Delessov se chargea de la lui remettre.
En outre, l’idée était venue à Delessov, sur qui la musique avait produit une impression forte, inaccoutumée, de faire du bien à cet homme. Il avait songé à le prendre chez lui, à le vêtir, à lui trouver une position quelconque, enfin à l’arracher à sa pénible situation.
— Quoi, vous êtes fatigué ? demanda-t-il en s’approchant de lui. Albert sourit.
— Vous avez un vrai talent. Vous devriez vous occuper sérieusement de la musique, jouer en public.
— Je boirais volontiers, dit Albert comme s’éveillant.
Delessov apporta du vin ; le musicien en but avidement deux verres.
— Quel bon vin ! dit-il.
— Cette Mélancolie, quel beau morceau ! dit Delessov.
— Oh ! oui, oui, répondit en souriant Albert. Mais permettez… je ne sais pas à qui j’ai l’honneur de parler, peut-être êtes-vous comte ou prince, ne pourriez-vous pas me prêter un peu d’argent ? Il se tut un moment. — Je n’ai rien… — je suis pauvre… je ne pourrai vous le rendre.
Delessov rougit ; il se sentait gêné et se hâta de remettre au musicien l’argent recueilli.
— Je vous remercie beaucoup, fit Albert en saisissant l’argent. Et maintenant allons faire de la musique, je jouerai tant que vous voudrez, seulement donnez-moi quelque chose à boire, à boire, ajouta-t-il en se levant.
Delessov lui apporta encore du vin et l’invita à s’asseoir près de lui.
— Excusez-moi, si je vous parle franchement, dit Delessov. Votre talent m’a tant intéressé. Il me semble que vous êtes dans une situation pénible ?
Albert regardait tantôt Delessov, tantôt la maîtresse du logis qui venait d’entrer dans la chambre.
— Permettez-moi de vous offrir mes services, continua Delessov. Si vous avez besoin de quelque chose… je serais très heureux si, provisoirement, vous vous installiez chez moi ; je suis seul et peut-être pourrais-je vous être utile.
Albert sourit et ne répondit rien.
— Pourquoi ne remerciez-vous pas ? intervint la maîtresse du logis. C’est donc un bienfait pour vous, seulement je ne vous y engage pas, continua-t-elle en s’adressant à Delessov, et en hochant négativement la tête.
— Je vous suis très reconnaissant, dit Albert, en serrant dans ses mains humides la main de Delessov. Mais, maintenant, je vous prie, allons faire de la musique.
Les hôtes étaient déjà près de partir et, malgré toutes les exhortations d’Albert, ils sortirent dans l’antichambre.
Albert dit adieu à la maîtresse du logis, prit son chapeau usé à larges bords, une vieille almaviva d’été, son seul manteau d’hiver, et avec Delessov sortit sur le perron.
Quand Delessov s’assit avec sa nouvelle connaissance dans la voiture et sentit cette odeur repoussante de vin et de crasse dont le musicien était imprégné, il commença à regretter son acte, se reprocha la douceur enfantine de son cœur et son manque de raison. En outre tout ce que disait Albert était si sot et si banal, et à l’air il était devenu si ivre, que Delessov ressentit du dégoût : « Que ferai-je de lui ? » pensa-t-il.
Au bout d’un quart d’heure, Albert se tut, son chapeau tomba à ses pieds, lui-même s’affalait dans le coin de la voiture, et commençait à ronfler. Les roues grinçaient avec régularité sur la neige, la lumière faible de l’aube traversait à peine les vitres gelées de la voiture.
Delessov regarda son voisin. Le long corps enveloppé du manteau gisait inerte près de lui. Il semblait à Delessov qu’une tête allongée, avec un grand nez noir, se balançait sur ce corps. Mais en regardant de plus près, il vit que ce qu’il prenait pour le nez et le visage, était les cheveux, et que le vrai visage était plus bas. Il s’inclina et distingua les traits du visage d’Albert. Alors la beauté du front et de la bouche fermée, calme, le frappa de nouveau. Sous l’influence de la fatigue, des nerfs, de l’heure avancée sans sommeil, et de la musique entendue, Delessov, en regardant ce visage, se transportait de nouveau dans ce monde béni, entrevu cette nuit. De nouveau il se rappelait le temps heureux et magnanime de la jeunesse et il cessait de regretter son acte. À ce moment il aimait Albert sincèrement, ardemment, et se promettait fermement de lui faire du bien.
Chapitre4
IV
Le lendemain matin, quand on l’éveilla pour aller au service, Delessov, avec un étonnement désagréable, aperçut autour de lui son vieux paravent, son vieux valet et sa montre sur la table. « Et bien, que voulais-je donc voir si ce n’est ce qui m’entoure d’habitude ? » se demanda-t-il. Alors, il se rappela les yeux noirs et le sourire heureux du musicien, le motif de la « Mélancolie », et toute la nuit étrange de la veille repassa dans son imagination.
Cependant il n’avait pas le temps de se demander s’il avait eu tort ou raison de prendre chez soi le musicien. En s’habillant, il faisait mentalement la répartition de sa journée. Il prit du papier, donna les ordres nécessaires pour la maison, en se hâtant mit son manteau et ses galoches. En passant devant la salle à manger, il regarda dans la porte. Albert, le visage enfoui dans l’oreiller, en désordre, dans une chemise déchirée, sale, dormait d’un sommeil de mort sur le divan de maroquin où on l’avait installé hier soir sans connaissance. « Quelque chose ne va pas », pensa involontairement Delessov.
— Va, je te prie, de ma part, chez Borazovskï, et demande-lui son violon pour deux jours. Pour lui… — fit-il au valet — Quand il s’éveillera, fais-lui boire du café et donne-lui quelque chose de mon linge et de mes vieux habits. En général, satisfais-le bien, je t’en prie.
Quand Delessov rentra à la maison, tard le soir, à son étonnement il ne trouva pas Albert.
— Où donc est-il ? — demanda-t-il à son valet.
— Aussitôt après dîner, il est parti — répondit le valet. — Il a pris le violon et s’en est allé en promettant de revenir dans une heure et il n’est pas encore là.
— Ta, ta, ta, c’est fâcheux ! — prononça Delessov — Pourquoi l’as-tu laissé sortir, Zakhar ?
Zakhar était un valet pétersbourgeois qui servait Delessov depuis huit ans. Delessov en célibataire vivant seul lui confiait malgré lui ses intentions et aimait à avoir son opinion sur chacune de ses entreprises.
— Comment aurais-je osé ne le pas laisser ? répondit Zakhar, en jouant avec son cachet en breloque. Si vous m’aviez dit, Dmitri Ivanovitch, de le retenir, j’aurais pu l’amuser à la maison, mais vous avez seulement parlé de l’habit.
— Ta, ta, ta, c’est fâcheux ! Eh bien, qu’a-t-il fait ici sans moi ?
Zakhar sourit.
— Vraiment on peut dire que c’est un artiste, Dmitri Ivanovitch. Aussitôt éveillé il a demandé du madère, ensuite il s’est amusé tout le temps avec la cuisinière et le valet du voisin. Il est si drôle ; cependant un bon caractère. Je lui ai donné du thé, apporté le dîner, il ne voulait rien manger ; seulement il m’invitait tout le temps. Et comme il joue du violon ! Ça c’est vrai, qu’un tel artiste il n’y en a pas même chez Izler. On peut garder un artiste pareil. Quand il a joué « Voguons en descendant la mère Volga, » ma foi, c’était comme un homme qui pleure. Trop beau ! Même tous les domestiques de la maison sont venus dans notre antichambre pour l’écouter.
— Eh bien, l’as-tu habillé ? — interrogea le maître.
— Sans doute, je lui ai donné une de vos chemises de nuit et mon pardessus. On peut aider un homme pareil, c’est vraiment un bon garçon. — Zakhar sourit. — Il m’a demandé tout le temps quel grade vous avez, si vous avez des connaissances importantes et combien d’âmes de paysans ?
— C’est bon, c’est bon ; seulement il faudra le trouver maintenant, et désormais ne lui rien donner à boire, autrement on le rendra pire encore.
— C’est vrai, — interrompit Zakhar, — évidemment il a une faible santé. Chez nous, chez les maîtres, il y avait un employé qui était comme ça…
Delessov qui connaissait depuis longtemps l’histoire de l’employé, un ivrogne invétéré, ne le laissa pas achever et lui ordonna de tout préparer pour la nuit et d’aller chercher Albert et le ramener.
Il se mit au lit, éteignit la bougie, mais de longtemps ne pouvait s’endormir et pensait toujours à Albert. « Bien que tout cela puisse paraître étrange à beaucoup de mes connaissances, — pensait Delessov, — mais c’est si rare de faire quelque chose de désintéressé qu’il faut remercier Dieu quand un pareil cas se présente, et je n’y manquerai pas. Je ferai tout, absolument tout ce que je pourrai pour l’aider. Peut-être n’est-il pas du tout fou, mais absolument égaré par la boisson. Ça ne me coûtera pas très cher : où il y a à manger pour un, il y a pour deux. Qu’il vive d’abord chez moi, ensuite nous lui trouverons une situation, ou un concert, nous le tirerons du banc de sable et après nous verrons. »
Le sentiment agréable du contentement de soi-même s’emparait de lui après ces réflexions.
« Vraiment je ne suis pas trop mauvais, non, pas du tout, même je suis très bon en comparaison des autres… » pensait-il.
Il s’endormait déjà quand il fut distrait par le bruit de la porte qui s’ouvrait et des pas dans l’antichambre.
« Eh bien, je serai plus sévère avec lui ; ce sera mieux, je dois faire cela, » se dit-il.
Il sonna.
— Eh bien, l’as-tu ramené ? — demanda-t-il à Zakhar qui entrait.
— Un homme piteux, Dmitri Ivanovitch, — fit Zakhar en hochant la tête avec importance et fermant les yeux.
— Quoi ! est-il ivre ?
— Il est très faible.
— Le violon est là ?
— Je l’ai rapporté, la maîtresse l’a donné.
— Eh bien, je t’en prie, ne le laisse pas entrer ici maintenant, mets-le au lit et demain matin veille attentivement à ce qu’il ne sorte pas de la maison.
Mais Zakhar n’était pas encore sorti qu’Albert entrait dans la chambre.
Chapitre5
V
Vous vouliez déjà dormir ? — dit Albert en souriant. — Et moi j’étais là-bas chez Anna Ivanovna, j’ai passé une très agréable soirée. On a fait de la musique, on a ri, il y avait une charmante société. Permettez-moi de boire un verre de quelque chose, — ajouta-t-il en prenant la carafe d’eau qui était sur la table, — seulement pas de l’eau.
Albert était comme la veille : le même beau sourire des yeux et des lèvres, le même front clair, enchanté et les membres faibles. Le pardessus de Zakhar lui allait parfaitement et le col, long, propre, souple de la chemise de nuit encadrait d’une façon pittoresque son cou fin, blanc et lui donnait quelque chose de particulièrement enfantin et innocent. Il s’assit sur le lit de Delessov et, en silence, avec un sourire joyeux et reconnaissant, le regardait.
Delessov examinait les yeux d Albert et de se sentait soudain sous le charme de son sourire. Il cessa de vouloir dormir ; il oublia son désir d’être sévère, et voulait au contraire s’égayer, écouter le musicien et même jusqu’au matin, bavarder amicalement avec lui. Delessov ordonna à Zakhar d’apporter une bouteille de vin, des cigares et le violon.
— Ah ! ça, c’est à merveille, — dit Albert. — Il est encore de bonne heure, faisons de la musique, je jouerai tant que vous voudrez.
Zakhar, avec un plaisir évident, apporta une bouteille de Laffitte, deux verres, des cigarettes douces que fumait Albert, et le violon. Mais au lieu d’aller se coucher, comme son maître le lui ordonnait, lui-même allumant un cigare, s’assit dans la chambre voisine.
— Causons plutôt, — dit Delessov au musicien qui prit le violon.
Albert s’assit doucement sur le lit et de nouveau sourit joyeusement.
— Ah ! oui, — dit-il en se frappant tout à coup le front avec la main et prenant une expression curieuse et inquiète (l’expression de son visage précédait toujours ce qu’il voulait dire). Permettez-moi de vous demander… — Il s’arrêta un peu. — Ce monsieur qui était avec vous là-bas, hier soir… Vous l’appelez N.… ce n’est pas le fils du célèbre N. ?
— Son propre fils, — répondit Delessov, ne comprenant pas en quoi cela pouvait intéresser Albert.
— C’est ça, — fit-il en souriant avec satisfaction. — J’ai tout de suite remarqué dans ses manières quelque chose de particulièrement aristocratique. J’aime les aristocrates. Dans l’aristocratie il y a quelque chose de beau et d’élégant. Et cet officier qui danse si bien ? — demanda-t-il. — Il m’a plu beaucoup aussi, il paraît si gai, si noble. — C’est l’aide de camp N. N.
— Lequel ? — demanda Delessov.
— Celui qui m’a heurté quand nous dansions. Ce doit être un brave homme.
— Non, c’est un vaurien, — répondit Delessov.
— Ah non ! — intervint avec chaleur Albert. — En lui il y a quelque chose de bien, très agréable. Et il est bon musicien, — ajouta-t-il ; — il a joué là-bas un morceau d’opéra. Depuis longtemps personne ne m’a tant plu.
— Oui, il joue bien mais je n’aime pas son jeu, — dit Delessov qui voulait amener son interlocuteur à causer musique. — Il ne comprend pas la musique classique ; Donizetti et Bellini, ce n’est donc pas de la musique. Vous êtes probablement de cet avis ?
— Oh ! non, non, excusez-moi, — se mit à dire Albert avec une expression déférente. — La vieille musique est de la musique, et la nouvelle musique c’en est une autre. Dans la nouvelle musique il y a aussi des beautés extraordinaires : « La !? » et la finale de « Lucie !? » Et Chopin !? et Robert !? Je pense souvent… — il s’arrêta en concentrant visiblement ses pensées, — que si Beethoven était vivant, il pleurerait de joie en écoutant : « Somnambule. » Partout il y a du beau. J’ai entendu pour la première fois « Somnambule » quand la Viardot et Rubini étaient ici, c’était, — ah ! — fit-il les yeux brillants et avec un geste des deux mains, comme s’il voulait arracher quelque chose de sa poitrine, — pour un peu plus, on n’aurait pu le supporter…
— Eh bien, comment trouvez-vous l’opéra, maintenant ? — demanda Delessov.
— Bozia est bonne, très bonne, extraordinairement élégante, mais elle ne touche pas là, — il désignait sa poitrine enfoncée. — À une cantatrice, il faut la passion, et chez elle, il n’y en a pas. Elle fait plaisir mais n’empoigne pas.
— Et Lablache ?
— Je l’ai entendu à Paris, dans le « Barbier de Séville », alors il était unique, et maintenant il est vieux. Il ne peut plus être acteur, il est vieux…
— Quoi, il est vieux, mais quand même il est bon dans les morceaux d’ensemble, — dit Delessov. C’était son jugement immuable sur Lablache.
— Comment ! Qu’est-ce que ça fait qu’il soit vieux ! — fit Albert sévèrement. — Il ne doit pas être vieux. L’artiste ne doit pas être vieux. Il faut beaucoup pour l’art, mais principalement le feu sacré, — dit-il, les yeux, brillants, en levant les mains.
Et en effet un feu dévorant, intérieur, brillait dans toute sa personne.
— Ah mon Dieu ! — fit-il tout à coup. — Vous ne connaissez pas Pétrov, le peintre.
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The end
You’ve reached the end of Albert (trad. Bienstock).
