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Œuvres complètes de Bernard Palissy

Bernard Palissy · 1844 · Free in the US

163,956 words · about 11 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
Bernard Palissy
Language
French
Published
1844
Length
163,956 words · about 11 h 29 min
Sections
34 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (34)
  1. À Monsieur Alexandre Brongniart under 1 min
  2. Notice historique sur la vie et les ouvrages de Bernard Palissy about 44 min
  3. Note sur les précédentes éditions des œuvres de Bernard Palissy about 4 min
  4. Recepte véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier leurs thrésors about 1 min
  5. À Monseigneur le mareschal de Montmorancy, chevalier de l’Ordre du Roi, etc. about 4 min
  6. À ma très chère et honorée dame, Madame la Royne mère about 2 min
  7. À Monseigneur le duc de Montmorancy, pair et connestable de France about 3 min
  8. Au lecteur about 5 min
  9. Recepte véritable, etc. about 2 h 46 min
  10. De la ville de forteresse about 17 min
  11. À Maistre Bernard Palissy about 1 min
  12. À très haut et très puissant sieur le sire Anthoine de Ponts about 3 min
  13. Advertissement aux lecteurs about 4 min
  14. Des Eaux et fontaines about 1 h 15 min
  15. Du Mascaret qui s’engendre au fleuve de Dourdongne about 6 min
  16. Au lecteur about 2 min
  17. Traité des Métaux et alchimie about 52 min
  18. Traité de l’Or potable about 10 min
  19. Du Mitridat ou Thériaque about 7 min
  20. Des Glaces about 7 min
  21. Des Sels divers about 17 min
  22. Du Sel commun about 17 min
  23. Des Pierres about 1 h
  24. Des Terres d’argile about 13 min
  25. De l’Art de terre, de son utilité : des esmaux et du feu about 30 min
  26. Pour trouver et connoistre la terre nommée marne, etc. about 53 min
  27. Coppie des escrits qui sont mis au dessouz des choses merveilleuses que l’auteur a mises par ordre en son cabinet, etc. about 14 min
  28. Extrait des sentences principales contenues au présent livre under 1 min
  29. Explication des mots plus difficiles under 1 min
  30. Avertissement de l’éditeur about 6 min
  31. Déclaration des abus et ignorances des médecins, etc. about 1 min
  32. À noble seigneur Claude de Gouffier, comte de Caruasz, etc. about 1 min
  33. Espitre au lecteur about 10 min
  34. Déclaration des abus et ignorances des médecins about 57 min

Continue:

À Monsieur Alexandre Brongniart

En préparant une nouvelle édition des Œuvres de Bernard Palissy, j’ai eu surtout pour objet de rendre plus populaire le nom et les écrits de l’un des hommes dont la France a le plus à se glorifier. En plaçant cette édition sous vos auspices, j’ai pensé à réunir deux noms chers aux sciences comme aux beaux arts, et auxquels la céramique moderne doit ses plus larges développements. Permettez-moi d’ajouter, Monsieur, que j’y ai vu aussi l’heureuse occasion de vous offrir un témoignage public de ma haute estime et de mon profond respect.

Notice historique sur la vie et les ouvrages de Bernard Palissy

Le nom de Bernard Palissy est vaguement empreint dans la mémoire de toutes les personnes qui s’occupent de sciences naturelles, d’agriculture, de physique, de chimie, ou qui ont étudié l’histoire des arts. On sait en général qu’il vécut au seizième siècle, qu’il était potier de terre, et qu’il découvrit le vernis des faïences. On sait que l’ardeur qu’il mit à cette recherche le retint long-temps dans la misère la plus profonde, mais qu’il finit par atteindre son but, et qu’il fut l’inventeur de ces rustiques figulines auxquelles les amateurs attachent aujourd’hui un assez haut prix. Ce que l’on sait moins généralement, c’est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de littérature, sans connaissance de l’antiquité, sans secours d’aucune espèce, à l’aide des seuls efforts de son génie et de l’observation attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines modernes sur les sciences et les arts ; qu’il émit, sur une foule de hautes questions scientifiques, les idées les plus hardies et les mieux fondées ; qu’il professa le premier en France l’histoire naturelle et la géologie ; qu’il fut l’un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à renverser le culte aveugle du moyen âge pour les doctrines de l’antiquité ; que cet ouvrier, sans culture et sans lettres, a laissé des écrits remarquables par la clarté, l’énergie, le coloris du style ; qu’enfin cet homme, simple et pur, mais puissant par le génie, fournit l’exemple de l’un des plus beaux caractères de son époque, et qu’il expia par la captivité et la mort sa persévérance courageuse et sa fermeté dans ses croyances.

Il est beau sans doute de voir l’artiste, aux prises avec les difficultés de son art, ou avec les obstacles matériels qui s’opposent à la production de sa pensée, sortir victorieux de cette lutte, après une longue période d’efforts, de misère et de souffrances ; mais il ne l’est pas moins de voir l’homme d’une origine obscure, dépourvu des secours de l’instruction et de l’étude, jeter sur tout ce qui l’entoure le coup d’œil de l’observateur et du philosophe, pénétrer les mystères de la nature, saisir les principes des vérités éternelles, renverser les erreurs accréditées de son époque, et pressentir la plupart des découvertes qui feront l’avenir et la gloire des siècles plus éclairés. C’est avec ce double mérite que Palissy se présente aux regards de la postérité. Les événements de sa vie, dont quelques-uns furent racontés par lui-même, montrent tout ce que peut le génie fécondé par une âme ferme, un esprit droit et un cœur pur. Leur simple récit nous semble le moyen le plus naturel d’appeler sur ses travaux l’intérêt dont ils sont si dignes, et sur sa personne le respect, l’admiration que commande toujours un beau caractère uni aux plus précieux talents.

Un pauvre village du Périgord, situé à peu de distance de la petite ville de Biron, entre le Lot et la Dordogne, donna naissance à Bernard Palissy. Ce village, appelé La Chapelle-Biron, renferme encore, dit-on, une famille qui descend de cet homme célèbre, et une tuilerie fort ancienne, établie dans le même lieu, portait encore naguère le nom de Tuilerie de Palissy. Des documents, assez peu d’accord entre eux, font remonter sa naissance au commencement du seizième siècle. Ainsi d’Aubigné prétend qu’à sa mort, arrivée , il était âgé de quatre-vingt-dix ans, tandis que, selon Lacroix du Maine, il florissait à Paris , âgé de soixante ans et plus. En rapprochant diverses circonstances parmi celles que Palissy rapporte lui-même, la version la plus vraisemblable et la plus généralement adoptée rapporterait la date de sa naissance à l’.

On ne possède aucun détail sur ses parents ni sur sa première éducation. Il paraît que, dès son enfance, il travaillait à la vitrerie, qui comprenait alors la préparation, l’assemblage des vitraux colorés, ainsi que la peinture sur verre. Doué d’une aptitude particulière aux arts du dessin, il conçut de bonne heure la pensée d’élever ses travaux d’artisan à la hauteur des œuvres d’un artiste. Aussi, tout en peindant des images, comme il dit, pour exister, il étudiait les grands maîtres de cette belle école italienne, qui, dès le siècle précédent, avait donné à la renaissance des arts une si vigoureuse impulsion. Il s’exerçait en même temps à l’architecture, et pratiquait la géométrie. « On pensoit, dit-il, que je fusse plus sçavant en l’art de peinture que je n’estois, qui causoit que j’estois souvent appelé pour faire des figures (des plans) dans les procès. » C’était une nouvelle ressource un peu plus profitable que l’art de composer des vitraux.

Cependant, pour l’homme qui se sent capable de fournir une large carrière, le pays natal ne saurait long-temps suffire ; Palissy se mit donc à voyager. Il alla d’abord dans les Pyrénées, et s’arrêta quelque temps à Tarbes. Les accidents naturels de ce beau pays le frappèrent vivement, et peut-être est-ce là le point de départ de son goût ardent pour la géologie et les sciences naturelles. Il parcourut ensuite quelques autres provinces de France, puis la Flandre, les Pays-Bas, les Ardennes et les bords du Rhin, en ouvrier nomade, exerçant à la fois la vitrerie, la pourtraiture et l’arpentage ; mais aussi observant partout la topographie, les accidents du sol, les curiosités naturelles ; parcourant les montagnes, les forêts, les rives des fleuves ; visitant les carrières et les mines, les grottes et les cavernes ; en un mot, demandant partout à la nature elle-même le secret des merveilles qu’elle offrait à son admiration et à son étude. L’éducation scientifique de Palissy, au lieu de commencer par les livres, partait ainsi des bases les plus certaines, les plus fécondes : l’expérience et l’observation.

Ses voyages étaient terminés . De retour dans son pays natal, Palissy alla se fixer à Saintes, et s’y maria. Quelques années plus tard, déjà surchargé de famille et luttant contre la misère, le hasard fit tomber entre ses mains une coupe de terre émaillée d’une grande beauté. Aussitôt il conçoit la pensée d’imiter ce travail, et de se livrer à un art entièrement nouveau pour lui. On sait qu’à cette époque la poterie n’était point recouverte de vernis, ou du moins que cet art, déjà pratiqué en Italie, à Faenza et à Castel-Durante, n’était point encore connu en France. Palissy vient à penser que, s’il parvenait à découvrir le secret de cet émail, il pourrait élever l’art de la poterie à un degré de perfection inconnu jusqu’alors. Le voilà donc livré à cette recherche, mais en aveugle, « comme un homme qui taste en ténèbres, » attendu qu’il n’avait aucune connaissance ni des matières ni des procédés. C’est dans son traité de () qu’il faut lire l’admirable récit de ses tentatives, des difficultés qu’il eut à vaincre, et des maux qu’il eut à souffrir pendant le cours de seize années, avant d’avoir réussi à donner toute la perfection désirable aux ouvrages sortis de ses mains. Ce n’est pas sans une admiration mêlée d’attendrissement qu’on peut lire les pages sublimes dans lesquelles il raconte avec autant de simplicité que de grandeur la longue série de ses efforts et de ses misères. Forcé de préluder à La recherche de son nouvel art par la connaissance des terres argileuses, la construction des fourneaux, l’art du modeleur, du potier, du mouleur, et l’étude de la chimie, qu’il fut obligé, comme il dit, « d’apprendre avec les dents, » c’est-à-dire en s’imposant les plus dures, les plus cruelles privations, il faut le voir poursuivre sa pensée avec une ardeur, une constance à toute épreuve ; consacrant ses veilles, ses économies, sa santé, et jusqu’aux choses nécessaires à sa subsistance, à ses recherches incessantes ; déçu à chaque instant dans son espoir, mais retrouvant tout son courage à la moindre lueur de succès, et dans cette lutte de l’intelligence, de la volonté, contre les obstacles matériels, parvenir enfin à lasser la mauvaise fortune et à faire triompher sa pensée créatrice.

Cependant il lui fallait subvenir aux besoins d’une nombreuse famille, soutenir les reproches des siens, les représentations de ses amis, les sarcasmes de ses voisins, et continuer à exercer ses talents ordinaires, afin « d’eschapper le temps » qu’il employait à la recherche de son nouvel art. , des commissaires chargés d’établir la gabelle en Saintonge l’appelèrent pour lever le plan des îles et des marais salants de la province. « Cette commission parachevée, dit-il, je me trouvay muny d’un peu d’argent, et je reprins l’affection de poursuyure à la recherche desdits emaux. » Le voici donc de nouveau livré à des essais innombrables ; il passe les nuits et les jours à rassembler, à combiner toutes les substances qu’il croit propres à son objet ; il pulvérise, broie, mélange ces drogues dans toutes les proportions ; il en couvre des fragments de poterie, il les soumet à toutes les épreuves, à tous les degrés de cuisson. Mécontent des fours ordinaires à poterie, il construit de ses propres mains des fourneaux semblables à ceux des verriers ; il va chercher la brique, l’apporte sur ses épaules, pétrit la terre, maçonne lui-même ses fourneaux, les emplit de ses ouvrages, allume le feu, et attend le résultat. Mais, ô déception ! tantôt le feu est trop faible, tantôt il est trop ardent ; ici l’émail est à peine fondu, là il se trouve brûlé ; les pièces sont déformées, brisées, ou bien elles sont couvertes de cendre. À chaque difficulté nouvelle, il faut trouver un expédient, un remède ; et il en trouve de si ingénieux, de si efficaces, que l’art les a adoptes pour toujours. Mais des obsta- cles d’une autre nature viennent s’ajouter aux premiers : c’est le manque d’argent, de bois et de matières. Il imagine de nouvelles ressources, il redouble d’ardeur, il réunit tous ses moyens, et déjà, plus assuré de sa réussite, il entreprend une nouvelle fournée mieux entendue et plus considérable que les précédentes, car il avait employé huit mois à exécuter les ouvrages dont elle devait se composer, et consacré plus d’un mois, jour et nuit, à la préparation de ses émaux. Cela fait, il met le feu à sa fournée, et l’entretient pendant six jours et six nuits, au bout desquels l’émail n’était pas encore fondu. Désespéré, il craint de s’être trompé dans les proportions des matières, et il se met à refaire de nouveaux mélanges, mais sans laisser refroidir son appareil. Il pile, broie, combine ses ingrédients, et les applique sur de nouvelles épreuves, en même temps qu’il pousse et active la flamme en jetant du bois par les deux gueules du fourneau. C’est alors qu’un nouveau revers, le plus grand de tous, vient l’atteindre : il s’aperçoit que le bois va lui manquer. Il n’hésite pas : il commence par brûler les étais qui soutiennent les tailles de son jardin ; puis il jette dans la fournaise ses tables, ses meubles, et jusqu’aux planchers de sa maison. L’artiste était ruiné, mais il avait réussi !

Cependant des chagrins contre lesquels l’âme la plus ferme ne trouve pas toujours des armes venaient incessamment l’assaillir. Accablé de dettes, chargé d’enfants, persécuté par ceux-là même qui l’eussent dû secourir, il sent un moment fléchir son courage ; mais aussitôt, faisant un appel à son âme, il retrouve sa force, et se remet à l’œuvre avec une nouvelle ardeur. Telle était alors sa détresse qu’ayant pris un ouvrier pour l’aider dans ses travaux les plus pénibles, il se vit au bout de quelques mois dans l’impossibilité de le nourrir. Bien qu’il fût sur le point d’entreprendre une nouvelle fournée, il fallut renvoyer son aide, et, faute d’argent pour le payer, il se dépouilla de ses vêtements et les lui donna pour son salaire.

À travers tant et de si cruelles épreuves, Palissy s’appro- chait incessamment du but qu’il s’était proposé. Ses belles poteries, ses pièces rustiques, ses statuettes charmantes étaient fort goûtées ; ses ouvrages commençaient à être recherchés des grands seigneurs, et la variété de ses talents lui avait déjà valu quelques hautes protections. Le connétable de Montmorency ayant été chargé, , d’aller réprimer la révolte de Saintonge, eut occasion de voir et d’admirer les ouvrages de Palissy. Il se prit d’affection pour sa personne, et le chargea de travaux importants. Quelques années plus tard l’artiste devait presque la vie à son illustre protecteur.

Le calvinisme commençait alors à se propager dans les provinces du midi. Palissy, homme religieux et d’une grande sévérité de mœurs, fut frappé des vertus et de la conduite austère des premiers propagateurs de la nouvelle secte. L’ardeur et la générosité de son âme le rangèrent parmi les partisans des nouvelles doctrines, et lui firent adopter, avec un certain enthousiasme, une réforme qui semblait s’appliquer à la morale plus qu’aux dogmes, et aux pratiques extérieures plus qu’aux principes fondamentaux du christianisme. Il s’associa avec quelques autres artisans pour former à Saintes une église, dans laquelle chacun d’eux expliquait à son tour les maximes de l’Évangile. Doué d’une éloquence naturelle, plein de la Bible et des prophètes, l’énergie et la constance de son caractère devaient en faire un apôtre rempli de zèle : aussi il paraît qu’il s’acquit dans la prédication une certaine célébrité, et l’on peut remarquer, surtout dans ses premiers écrits, que son style est souvent empreint des formes et des images bibliques. Cependant la sécurité des nouveaux prosélytes ne tarda pas à être troublée. L’édit , qui punissait de mort le crime d’hérésie et défendait aux juges de modérer la peine, commença à jeter l’alarme parmi les protestants. , le parlement de Bordeaux en ordonna l’exécution dans son ressort. Palissy, qui avait obtenu du duc de Montpensier une sauvegarde, se montra le courageux défenseur de ses coreli- gionnaires, et se dévoua plus d’une fois pour les sauver. Le comte de La Rochefoucauld, général de l’armée royale en Saintonge, déclara son atelier un lieu de franchise. C’était, dit un de ses biographes, une sorte de droit d’asile accordé au génie ; mais ce privilége ne fut pas long-temps respecté. Malgré la protection de , Palissy fut enlevé pendant la nuit par les officiers de justice, et conduit dans les prisons de Bordeaux. Son atelier fut démoli, et le grand artiste eût été infailliblement envoyé au supplice sans l’intervention du Connétable, qui, tout-puissant auprès de Catherine, obtint du roi, par l’entremise de sa mère, qu’il fût rendu à la liberté. On lui accorda en même temps le brevet d’inventeur des rustiques figulines du roi. Ce titre, en l’arrachant à la juridiction du parlement de Bordeaux, attribuait au grand conseil la connaissance de sa cause, ce qui équivalait à un ajournement indéfini.

L’année suivante, , Palissy publiait à La Rochelle son ouvrage intitulé : . C’est sans doute pendant les tristes jours de sa captivité, et tandis que son atelier renversé ne lui permettait plus de se livrer à ses travaux ordinaires, que fut composé ce petit volume, d’un intérêt si piquant, si varié, et qui semble résumer toutes les pensées, tout le caractère de son auteur. Son âme naïve, mais énergique, son coup d’œil droit et plein de sagacité, son génie artistique, ses goûts, ses opinions, ses connaissances, et jusqu’aux promesses qu’il fait à l’avenir, tout s’y révèle et s’y retrouve à la fois. Et que l’on ne fasse pas à cet ouvrage le reproche d’être sans ordre et sans liaison dans les idées ; Palissy ne composait pas un livre, un traité dogmatique, comme l’entendent de nos jours les hommes de science ; il ne faisait qu’émettre ses pensées, ses observations, ses receptes, ainsi qu’il les appelle, dans l’ordre où tout cela se succédait dans son esprit ou dans sa mémoire ; à la vérité, sans plan arrêté à l’avance, sans préten- tion didactique, mais suivant l’enchaînement le plus simple et le plus naturel. Il touche à tous les sujets, il les effleure successivement, il semble se livrer à de continuelles digressions ; mais, quelque disparates qu’elles paraissent au premier aspect, il est facile de voir que, dans son esprit, toutes ces idées sont intimement liées entre elles et se subordonnent à une pensée primordiale. Son premier objet, dit-il, est de se montrer reconnaissant envers ses bienfaiteurs ; or, dans l’impossibilité de leur offrir un meilleur témoignage de sa gratitude, il leur adresse les résultats de ses méditations et de sa longue expérience. Il veut, en mettant en lumière des secrets qu’il croit propres à multiplier les biens et les vertus des hommes, obéir à ce divin précepte : « Que chacun ait à manger son pain au labeur de son corps, et à répandre les talents que Dieu lui a donnés. » Il faut peu d’efforts, selon nous, pour saisir la suite naturelle des idées qu’il développe dans ce petit livre, et pour montrer leur rapport avec la pensée principale qui le préoccupait en l’écrivant.

Ainsi il annonce, en débutant, qu’il cherche un lieu propre à établir un jardin, qui serait destiné à récréer son esprit fatigué du spectacle des maux publics, et à servir de retraite dans les jours de persécution. En se promenant au bord de la Charente, il s’imagine entendre des chœurs de jeunes vierges chantant le du Roi-Prophète, et il songe d’abord à reproduire dans un vaste tableau les admirables descriptions de ce psaume. Puis il vient à penser qu’il vaudrait mieux représenter en nature toutes ces merveilles, et faire de ce délicieux jardin comme un lieu de refuge en temps de calamités publiques. Il s’étend à cette occasion sur l’utilité de l’agriculture, et regrette que la terre soit généralement cultivée avec si peu d’intelligence. Il montre que la philosophie, c’est-à-dire l’observation attentive de la nature, est indispensable à ceux qui s’en occupent, et il donne en passant quelques bons préceptes à ce sujet, fruits de ses remarques particulières. C’est là entre autres qu’il place sa théorie chimique des engrais, et qu’il recommande à l’égard des fumiers une pratique excellente trop long-temps ignorée ou négligée par les agriculteurs. Il prescrit le meilleur mode de couper les bois et la saison la plus propre à cette opération ; il examine les causes de la configuration du sol, la variété des terrains, les différentes formes des pierres, des gemmes, des cristaux ; il émet sur la théorie des sels une idée neuve et hardie, et en généralise la définition plus qu’aucun chimiste ne l’avait fait avant lui. Il explique l’origine des fontaines, la manière dont les pierres précieuses et les métaux sont engendrés dans le sein de la terre. Enfin, revenant à son sujet primitif, il donne le dessin, l’ordonnance générale du jardin et de l’agréable retraite qu’il se propose d’édifier. C’est alors que, laissant toute carrière à son imagination capricieuse et poétique, il décrit non-seulement les dispositions générales de ce lieu de délices, mais aussi la construction des cabinets qu’il place dans ses divers compartiments. Il ne manque pas de les orner d’ouvrages en terre cuite, peinte, émaillée, et de toutes ces pièces qu’il nomme rustiques, parce qu’elles représentaient de petits monuments champêtres, des rochers, des fontaines, des bosquets, des animaux et des coquillages. Il n’avait garde de négliger d’y réunir les beaux effets de l’architecture monumentale aux dispositions naturelles des plantes et des arbres. Ne perdant jamais de vue la pensée morale et religieuse, il orne toutes ses constructions de maximes tirées de l’Écriture, afin qu’au milieu des riantes délices de ce lieu enchanteur l’homme ne puisse jamais oublier son origine, ses devoirs, et la Providence, auteur de tous ces biens. Chemin faisant, il s’égaie par d’excellents traits de satire sur les fourbes, les simoniaques, les sinécures ecclésiastiques, l’avarice et la cupidité. C’est pour fuir tous ces maux, tous ces vices, qu’il veut se retirer dans l’asile, objet de son rêve poétique, et que, dans son illusion, il regarde comme déjà créé. Alors, dans une sorte d’extase, il peint les merveilles de la végétation, il admire l’instinct des animaux, il assiste à leurs jeux, il jouit avec ravissement des scènes agrestes que son imagination lui représente, et il s’écrie que l’homme est bien fou de méconnaître les charmes de la vie des champs. Il se prend de pitié pour ces laboureurs qui, dédaignant l’art auquel ils doivent leur fortune, élèvent leurs fils pour d’autres conditions et s’exposent ainsi eux-mêmes au mépris de leurs enfants, tandis que la culture de la terre est abandonnée aux plus ignorants et aux plus incapables. Pour lui, il estime les moindres bourgeons des plantes au-dessus des mines d’or et d’argent ; il souffre de voir que l’on abatte les forêts sans en replanter d’autres, tandis qu’en bonne pratique c’est le contraire qu’il faudrait ordonner. Il plaint l’aveuglement des grands seigneurs qui n’estiment les forêts que pour le plaisir de la chasse, ou les revenus qu’elles rapportent, et qui s’appliquent à inventer de nouvelles armes de guerre, de destruction, au lieu de perfectionner les outils d’agriculture, en général si négligés, si mal appropriés à leur emploi. Et pourquoi n’apporterait-on pas au perfectionnement des ustensiles d’agriculture le même soin qu’à ceux des autres arts, tandis qu’il faudrait y faire servir les instruments les plus ingénieux, et jusqu’à ceux qu’emploient l’architecture et la géométrie ? Là-dessus, notre artiste-poète aborde une digression aussi spirituelle que piquante. Après avoir énuméré les principaux instruments de la géométrie et des arts, il suppose qu’il s’élève entre eux un débat touchant leur prééminence. Le compas veut l’emporter sur la règle, qui, à son tour, est rabaissée par l’aplomb, lequel voit son rang contesté par la fausse équerre, le niveau et l’astrolabe. Palissy veut leur faire entendre, que, quel que soit leur mérite respectif, ils sont tous subordonnés au génie, à la volonté de l’homme, qui les a inventés. Les outils soutiennent qu’ils sont loin de devoir obéissance et soumission à un être qui lui-même n’est composé que de méchanceté et de folie. Pour le prouver, ils prient leur juge de se servir d’eux afin de mesurer la tête de quelques hommes parmi ceux qui semblent les plus dignes de respect. Palissy se livre à cet examen, qui donne lieu à des remarques pleines de verve satirique et d’une philosophie aussi profonde qu’ingénieuse. Voyant ses mesures constamment en défaut, et ne pouvant reconnaître par ce moyen la cause des bizarreries contenues dans les têtes qu’il examine, il a recours à la philosophie alchimistale. Il les soumet au creuset, à l’alambic, à la coupelle, et finit par y découvrir, « d’une part la cholère noire et pernicieuse, l’ambition et la superbité de l’autre. » Enfin, ayant examiné de plus près, il trouve que « c’est l’avarice et l’ambition qui rendent tous les hommes fous, après leur avoir pourri la cervelle. » Comme la dernière tête qu’il analyse est celle d’un conseiller de Parlement, coupable à ses yeux d’avoir sévi contre ses coreligionnaires, il en prend occasion de faire l’histoire de l’établissement à Saintes de l’église protestante, et des persécutions qui en furent la suite ; ce qui le ramène naturellement à son premier objet : la fondation d’une cité de refuge en cas « d’esmotions, de guerres civiles ou de malheurs publics. » Cette cité est une forteresse dont il trace le plan, après en avoir emprunté l’idée à certains coquillages dont la forme met l’animal qui en est revêtu à l’abri des attaques de tous les autres animaux.

N’est-il pas évident que tous ces détails ? pour n’être point liés par un plan systématique, n’en présentent pas moins une série assez naturelle de réflexions et d’idées ? La forme du dialogue montre, d’ailleurs, que l’auteur n’avait en vue qu’une sorte de conversation, avec toute la liberté qu’elle comporte dans l’ordre des pensées. C’est une mosaïque qui se prêtait merveilleusement à l’exposition de ses sentiments, de ses méditations, de ses vues, où pouvait se déployer toute la richesse de son imagination et la singularité de son esprit. C’est un terrain encore vierge où il déposait le germe des sujets dont l’étude devait le préoccuper dans tout le cours de sa vie.

Presque immédiatement après cette publication, Palissy quitta la Saintonge et vint s’établir à Paris. C’est à partir de cette époque que, devenu maître de son art, il donna à ses ouvrages tous les développements, toute la perfection que lui inspirèrent son goût et son génie. On sait quels efforts avait faits , pour naturaliser en France les arts de l’Italie qui, dès le siècle précédent, s’étaient élevés à une si prodigieuse hauteur. L’école française avait répondu par de nobles efforts à l’appel, aux encouragements de son souverain. Jean Goujon, Pierre Lescot, Germain Pilon, Cousin, Bullant, Ducerceau et une foule d’autres s’étaient montrés les dignes élèves, puis les heureux émules de Léonard de Vinci, de Fra Jocondo, d’André del Sarto, de Primaticcio, de Cellini et des différents maîtres qui s’étaient succédé en France, sous le de ce monarque ami des arts. Palissy, né dans une province éloignée, n’avait point été élevé à cette grande école, qu’il ne put connaître qu’à l’époque de ses voyages. Mais dès qu’il fut à portée d’en apprécier l’heureuse direction, il se rangea aussitôt parmi les disciples de ces illustres maîtres : aussi remarque-t-on qu’il s’inspira partout des chefs-d’œuvre de l’art italien, et retrouve-t-on dans la plupart de ses ouvrages l’élégance, la pureté des formes et la richesse des ornements qui caractérisent ceux du Primatice, du Rosso et surtout de Benvenuto Cellini. Les plus importants de ces ouvrages, ou du moins ceux de la plus grande dimension, servaient à la décoration des jardins, des pièces d’eau, des grottes, des fontaines, ou à l’ornement des habitations somptueuses. C’est à ceux-là surtout que Palissy donnait le nom de rustiques figulines, parce qu’ils représentaient des objets rustiques, des rochers, des grottes, des arbres, des animaux et quelquefois des personnages ; le tout en relief ou en ronde-bosse et recouvert d’un émail coloré. Il reste à peine aujourd’hui quelques traces des pièces de cette classe. Elles ornaient dans le temps les châteaux de Chaulnes et de Nesle en Picardie, de Reux en Norman- die, de Madrid au bois de Boulogne, et surtout le château d’Écouen, où Palissy avait déployé toutes les richesses de son art, pour embellir l’habitation de son protecteur, le connétable de Montmorency. À peu près à la même époque, il travailla à la décoration des jardins du palais des Tuileries, que Catherine de Médicis venait de faire construire, et c’est probable- ment à cette circonstance qu’il dut le bonheur d’échapper aux massacres de la Saint-Barthélemy.

Ses ouvrages de moyenne et de petite dimension ornaient les appartements et figuraient sur les dressoirs, les buffets, les tables et les consoles. Ce sont des vases, des aiguières avec leurs bassins, des statuettes, des groupes pleins de grâce et de mouvement, des coupes, des vidercomes, des salières, des écritoires, des flambeaux, des corbeilles, de grands et de petits plats sculptés, enfin des bassins rustiques chargés de fruits, de coquillages, de poissons et de reptiles, représentés avec une vérité de formes et de coloris qui font l’admiration des hommes de l’art. D’autres plats présentent des bas-reliefs d’un fini remarquable, des sujets tirés de la mythologie ou de l’histoire sainte. Les ouvrages de cette série sont moins rares que les précédents. Le musée de Paris, le musée céramique de Sèvres, et les collections particulières de quelques amateurs éclairés, en renferment de très-belles épreuves. Toutes ces pièces sont remarquables par l’harmonie des sujets, l’élégance des formes, le fini de l’exécution, et sont enrichies d’ornements pleins d’imagination et de goût. Leur rareté n’ajoute donc rien à leur mérite réel, qui justifie seul l’empressement avec lequel elles sont recherchées.

À travers les rudes épreuves qu’il avait eu à subir et les travaux incessants que les difficultés de l’art ou les rigueurs de la fortune lui avaient imposés, Palissy n’avait pas pour cela négligé ses études chéries. L’histoire naturelle, l’agriculture, la physique du globe et la chimie n’avaient jamais cessé d’être les sujets de ses expériences et de ses méditations. Riche des faits nombreux qu’il avait observés et recueillis, il songeait depuis long-temps à les rendre publics ; mais ne sachant pas, grâce à son ignorance des langues anciennes, si les philosophes de l’antiquité avaient eu sur les mêmes sujets des opinions analogues ou contraires aux siennes, il résolut de faire la démonstration publique de ses théories et d’appeler à ses leçons les hommes les plus éclairés de l’époque. C’était une sorte d’expédient à l’aide duquel il voulait s’assurer si ses vues étaient fondées, en provoquant à leur sujet la critique et les objections des érudits. Cependant, il avait rassemblé tous les objets naturels propres à confirmer ses idées à l’égard de certains phénomènes physiques, particulièrement sur la formation des cristaux, les pétrifications et les principes de la géologie. Ce cabinet d’histoire naturelle, le premier qui eût été formé à Paris, était disposé, non d’après une méthode générale, systématique, mais dans l’ordre des démonstrations qui faisaient l’objet de son cours. Ces leçons étaient également les premières conférences publiques qui avaient lieu sur les sciences physiques et naturelles. Et n’est-ce pas un tableau digne du plus haut intérêt que celui d’un simple potier de terre, d’un homme sans culture, sans connaissance de l’antiquité, venant exposer les résultats de ses découvertes en présence de tout ce que la capitale renfermait alors de savants, provoquer la critique, les argumentations sur les sujets les plus ardus ; et tout cela, non dans l’intérêt de sa gloire, mais dans celui de la science et de la vérité ! sorte d’académie, de congrès scientifique, où chacun avait le droit de relever les fautes de l’orateur, mais où l’on ne vit jamais s’élever la moindre contradiction. On peut juger de la hardiesse, de la singularité d’une telle entreprise, en voyant la plupart des savants de son époque, et même des siècles qui l’ont suivie, s’étonner avant tout que l’on pût posséder quelque science, quelque talent, sans avoir appris le latin et le grec. Palissy s’en étonna d’abord lui-même et essaya parfois de s’en excuser, puis il en prit son parti et alla même jusqu’à montrer à ce sujet un dédain assez piquant. C’est ainsi que dans l’un de ses dialogues, Practique, suivant son habitude, après avoir harcelé Théorique, pulvérisé ses faux raisonnements et renversé ses systèmes préconçus, finit par lui lancer cette apostrophe : « Or, vas quérir à présent tes philosophes latins, pour me donner argument contraire, lequel soit aussi aisé à connoistre comme ce que ie mets avant. »

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