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UN VOYAGEUR
DES
PAR
Avis au lecteur
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Mon intention n’est pas de donner comme un héros celui dont je raconte ici les aventures. Le but que je me propose, est de conserver à la postérité un souvenir des voyages que faisaient autrefois nos Canadiens dans les pays du Nord, plutôt que de faire la biographie d’un individu. Mais, pour peindre le genre de vie de nos anciens voyageurs, il me fallait un type, j’en avais un sous la main, je l’ai pris. J’ai vécu près de lui pendant douze ans. Comme tous les vieillards, il aimait à rappeler le passé ; il m’a souvent raconté des aventures de voyageurs. Sa mémoire était heureuse, et il se souvenait d’une foule d’incidents arrivés soit à lui-même, soit à ses compagnons, alors qu’il habitait le Nord-Ouest. Sa vie ressemble à celle de tous nos anciens Canadiens engagés au service des compagnies de traite.
L’existence de quelques-uns a pu être plus mouvementée que celle de quelques autres, mais, en somme, ils avaient tous à supporter les mêmes misères et à courir les mêmes dangers ; de sorte qu’en lisant la biographie de Jean-Baptiste Charbonneau, on aura une idée assez exacte de la vie que menaient tous nos trappeurs des pays d’en haut.
Dans sa longue carrière, Charbonneau s’étant trouvé mêlé à des épisodes très intéressants de l’histoire du Nord-Ouest ; je profiterai de cette circonstance pour faire connaître certains faits qui ne s’éloignent pas trop du petit cadre que je me suis tracé.
De temps à autre, j’abandonnerai mon homme sur une grève, pour aller faire une excursion dans les prairies ou dans les bois, quitte à le reprendre après un détour de quelques lieues.
Le lecteur, en suivant mon voyageur dans ses longues et pénibles marches, si souvent accompagnées de privations et de dangers, se demandera : d’où venait cet attrait que trouvaient presque tous nos coureurs des bois à un tel genre de vie ? quel charme les attachait donc à ce pays où ils avaient à essuyer tant de misères ? comment se fait-il que la plupart d’entre eux oublièrent le sol natal et ne songèrent plus à revoir le Canada ?
Plus d’une fois je me suis adressé la même question, à la vue de ces contrées sauvages qui, alors surtout, étaient loin d’offrir l’aspect enchanteur des rives du Saint-Laurent.
La seule explication possible de ce goût étrange qui faisait abandonner si gaiement la vie civilisée pour la vie sauvage, était l’a- mour d’une liberté sans contrôle. Il est bien vrai que le serviteur engagé aux compagnies marchandes n’était pas complètement libre de ses mouvements : il devait à ses maîtres un rude travail pendant plusieurs années ; mais les courses qu’il faisait à travers les immenses plaines ; les horizons sans bornes qui se déroulaient devant lui ; le ciel pur dont on jouit presque continuellement au Nord-Ouest ; tout cela lui faisait oublier les liens de servitude qui le retenaient captif ; il se croyait libre du moment qu’il était hors de la vue de ses maîtres, et cela lui suffisait.
Bien peu, parmi ces voyageurs du Nord, retournèrent au pays ; les uns périrent dans ces expéditions et laissèrent leurs os dans les déserts ; les autres se marièrent, et leurs familles furent l’origine des Métis de la Rivière-Rouge.
Aux misères physiques qu’ils eurent à endurer se joignit pendant longtemps le triste sort de mourir sans les secours de la religion.
Puis, cette vie vagabonde les rendit presque tous aussi insouciants sur leur avenir que le sont les hommes de la race indienne ; de sorte que, après bien des années passées dans un travail pénible, ils n’avaient rien économisé pour mettre leurs vieux jours à l’abri de la pauvreté.
Charbonneau, dont nous racontons les aventures, n’a pas fait exception à cette règle : il est mort dans l’indigence. Heureusement, il rencontra des âmes charitables qui lui offrirent un asile à la fin de sa vie. Il mourut en bon chrétien, c’est l’essentiel.
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Chapitre I
Jean-Baptiste Charbonneau naquit à Boucherville, dans la province de Québec, le 25 décembre 1795, du mariage de Joseph Charbonneau et de Marguerite Lamoureux. Son père, honnête cultivateur, occupait une terre située à quelques arpents du village ; sa famille, comme presque toutes les familles canadiennes, était nombreuse : Joseph Charbonneau était père de onze enfants.
Quand Jean-Baptiste, dont nous allons nous occuper, eut atteint l’âge de 12 ans, son père, qui n’avait pas le moyen de lui donner une terre, songea à lui faire apprendre un métier, pour le mettre en état de gagner sa vie. Il le plaça à Montréal chez un maître maçon nommé Larochelle, et là, tout jeune qu’il était, Jean-Baptiste commença à manier la truelle et l’équerre.
Pendant quatre ans, il fut apprenti maçon. Soixante ans après avoir quitté Montréal, il se souvenait encore des maçonneries auxquelles il avait travaillé, et il prétendait que personne n’avait fait de meilleur travail que lui, ni rien bâti de plus solide.
Cependant ce genre de vie ne pouvait convenir à son caractère ; il avait besoin d’émotions, et la monotonie du cordeau alignant des pierres l’exaspérait ; il songeait à se trouver une autre carrière allant mieux à ses aptitudes et à ses goûts, quand une circonstance favorable se présenta d’elle-même.
C’était en l’année 1812 ; les Américains, comme on le sait, jetaient alors des regards d’envie sur les rives du Saint-Laurent, et formaient le dessein de faire passer le Canada sous le drapeau étoilé.
Le gouvernement anglais fit un appel à la jeunesse canadienne, et Charbonneau, heureux d’échanger la truelle pour le fusil, et le tablier pour l’uniforme du soldat, courut s’offrir pour défendre le drapeau britannique menacé.
Si, au physique, Charbonneau n’était pas d’une stature gigantesque ni d’une force herculéenne, il était, au moral, d’une ardeur et d’une intrépidité sans pareilles. Jamais la vue du danger ne le fit reculer. Prompt comme la poudre quand son amour-propre était piqué, il se serait fait tuer pour accomplir un devoir. Il était taillé pour jouer sa vie sur un champ de bataille.
Jean-Baptiste s’enrôla donc gaiement dans la compagnie du capitaine Wilbrenner, de Boucherville, et il alla passer l’hiver au camp de la Prairie de la Madeleine.
Au printemps, la nouvelle arriva que les Américains se préparaient à franchir les frontières du Canada pour s’avancer sur Montréal. La compagnie dans laquelle servait Charbonneau reçut l’ordre d’aller immédiatement occuper le fort de Chambly, parce qu’on craignait l’attaque de ce côté-là ; mais ce n’était qu’une fausse alerte, et, après quelques semaines passées au fort de Chambly, la compagnie revint au camp de Laprairie.
Pour le moment, on crut que les Américains avaient renoncé à leur projet d’envahissement. Le gouvernement fit avertir les capitaines des diverses compagnies de renvoyer une partie des volontaires dans leurs foyers ; Charbonneau fut du nombre de ceux qui reçurent leur congé ; il revint dans sa famille, sans blessures, mais aussi sans épaulettes.
On ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que le danger n’était pas passé ; on appela de nouveau les soldats sous les drapeaux. Dans toutes les campagnes il y eut le tirage au sort, et tous ceux qui étaient en état de porter les armes vinrent plonger la main dans l’urne de Bellone.
Charbonneau s’exécuta de bonne grâce ; mais cette fois il fut heureux, si l’on peut appeler heureux celui qui est exempt de servir la patrie au moment du danger. Son numéro le dispensait du service militaire. À sa place, plus d’un se serait réjoui, et aurait repris le chemin de son village en bénissant son sort. Jean-Baptiste Charbonneau avait d’autres sentiments ; comme les fiers Romains d’autrefois, il se trouva humilié de la part qui lui revenait ; il avait honte d’aller jouir des douceurs du foyer, pendant que ses camarades allaient exposer leur vie au champ de l’honneur. Son père, Joseph Charbonneau, qui avait tiré au sort comme les autres, se trouvait à partir pour l’armée : l’occasion pa- rut belle à Jean-Baptiste de montrer son courage et sa générosité.
« Mon père, dit-il, le sort n’est pas juste, il faut le corriger : vous allez me donner votre place ; la famille a besoin de vous à la maison, tandis qu’elle peut se passer de moi facilement ; d’ailleurs, je suis jeune et vous êtes vieux, la place me conviendra mieux qu’à vous ; la famille y gagnera et la patrie ne perdra rien. »
Le père hésita pendant quelques moments avant d’accepter l’échange ; il avait son brin de fierté ; cependant, vaincu par l’insistance de son fils, il céda, et Jean-Baptiste partit pour Châteauguay.
Si l’on en croit les récits que lui-même faisait de cette campagne, il se conduisit en brave.
D’ailleurs, tout le monde en Canada sait fort bien que cette petite poignée de soldats qui sauva le pays à la bataille de Châteauguay, ne pouvait être composée que de braves : leur résistance héroïque le prouve suffisamment.
Charbonneau faisait partie du détachement commandé par les capitaines Lévêque et Debartzch ; ce fut celui qui partit le premier pour se porter à la rencontre du général Hampton.
Le lendemain du départ, ce détachement fut rejoint par le lieutenant-colonel de Salaberry avec ses voltigeurs et une compagnie de milice canadienne. De Salaberry partit en avant avec les voltigeurs, laissant en arrière les miliciens, qui agissaient comme réserve. Il rencontra bientôt les sentinelles avancées de l’armée américaine. Aussitôt nos soldats firent halte et se retranchèrent dans les bois.
Quelques moments après commença une fusillade entre l’avant-garde de l’armée américaine et les voltigeurs ; mais de Salaberry, voyant la supériorité numérique des Américains, dépêcha en toute hâte un officier pour aller chercher quelques miliciens.
« Je fus, dit Jean-Baptiste Charbonneau, un de ceux qui allèrent au secours des soldats du colonel de Salaberry. Une tranchée construite à la hâte barrait le chemin par où s’avançaient les troupes du général Hampton, et protégeait suffisamment les Canadiens. Trente-six miliciens, du nombre desquels j’étais, furent placés à gauche du chemin, en avant du retranchement, de manière à ce que les Américains pussent être attaqués de front et de flanc en même temps. Le terrain était bien boisé en cet endroit. Les miliciens avaient l’ordre de se tenir cachés, et d’attendre la deuxième décharge de l’armée américaine avant d’ouvrir le feu, afin que la fumée de la poudre ne leur permît pas de découvrir notre présence, mais surtout notre petit nombre. Ces ordres furent gardés avec une exactitude admirable. Je me souviens de cela comme si la chose s’était passée hier. À peine étais-je à mon poste, que j’entendis un officier américain nous crier : Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons vous faire aucun mal. Ce fut une balle qui lui porta la réponse. »
Après la victoire de Châtauguay, les autorités militaires songèrent à construire des forts sur les frontières, aux endroits les plus exposés à l’invasion américaine. Charbonneau, qui pouvait servir le pays avec la truelle et avec l’épée, partit pour la Rivière-aux-Raisins, afin d’y travailler aux fortifications qu’on voulait élever sur ce point. De là, il vint faire quelques réparations à celles de Chambly, puis enfin il retourna dans sa famille à Boucherville.
Il ne demeura pas longtemps tranquille au foyer paternel ; il avait besoin de mouvement. La guerre étant finie, il tourna ses regards vers les pays du nord, appelés les pays d’en haut.
Ce désir d’y faire un voyage était assez naturel chez lui, car il avait du sang de voyageur dans les veines. Son grand-père avait fait partie, dans sa jeunesse, d’une expédition à la Rivière Rouge, et les récits de ses courses lointaines, brodés et embellis, avaient éveillé le goût des aventures dans l’esprit de Jean-Baptiste ; il voulut marcher sur les traces de son ancêtre, et s’éloigner un peu du clocher de sa paroisse.
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Chapitre II
C’était au printemps de l’année 1815, époque où les deux compagnies de traite, celle du Nord-Ouest et celle de la baie d’Hudson, rivalisaient de ruse pour accaparer le commerce des fourrures.
Depuis longtemps ces marchands avaient compris l’avantage qui résultait pour leur commerce, à s’entourer de serviteurs canadiens, parce que ceux-ci supportaient mieux les fatigues que les Européens, et parce qu’ils savaient, surtout, s’attirer l’affection des sauvages.
Tous nos trappeurs canadiens étaient bien vus des tribus indiennes. De tout temps, depuis l’établissement du Canada, les indigènes recherchèrent l’amitié des Canadiens et des Français. Chez eux le nom de Français signifiait ami.
Les tribus ennemies, entre elles, tenaient beaucoup à se faire les alliées des Français ; ces pauvres sauvages n’attendaient en retour ni argent ni présents ; ils se trouvaient assez honorés de cette amitié.
Une des causes des rapides succès de la compagnie du Nord-Ouest, fut le personnel dont elle sut s’entourer ; la presque totalité de ses serviteurs était des Canadiens-Français et des Métis français.
Il est resté, jusqu’à aujourd’hui, chez les sauvages, une espèce d’antipathie pour le nom anglais. C’est tellement le cas, que, lorsqu’un sauvage veut insulter quelqu’un, il l’appelle Anglais (Saganâche en indien).
Chaque printemps, à Lachine et dans la banlieue de Montréal, quelques semaines avant le départ des voyageurs pour la Rivière-Rouge, il y avait des embaucheurs qui recrutaient des jeunes gens pour les compagnies de traite.
Au village de Lachine, où se trouvaient les grands dépôts de marchandises et de pelleteries, les vieux trappeurs qui avaient déjà vu le Nord-Ouest, se réunissaient pour préparer les provisions et le chargement des canots. Pendant quinze jours, c’était, pour ces vieux loups du Nord, une suite de fêtes et de divertissements ; ils invitaient tous leurs amis, et faisaient bombance ; on aurait dit qu’ils tenaient à dépenser jusqu’à leur dernier sou, et à partir le gousset complètement vide.
La boisson coulait à flots ; le soir il y avait bal. Pendant ces moments-là, chacun racontait une histoire, fausse ou vraie, d’un fait passé dans les pays sauvages. C’était presque toujours du merveilleux. Selon un dicton populaire, les voyageurs n’avaient jamais vu de petits loups, pour dire qu’ils n’avaient vu que des choses extraordinaires.
D’après le tableau qu’ils traçaient, tout le voyage, depuis Lachine jusqu’à la Rivière-Rouge, ne devait être qu’une partie de plaisir, un vrai pique-nique.
La navigation sur les lacs et les rivières, les campements à la belle étoile sur les grèves, les paysages sans cesse renouvelés qui se déroulaient aux regards étonnés du voyageur ; la chasse dans les prairies, cette chasse si abondante qu’un homme tant soit peu adroit se procurait, en moins d’une demi-heure, avec son fusil, de quoi vivre dans l’abondance durant six mois ; enfin la liberté, ce rêve de tout jeune homme impatient du joug de l’autorité ; tout cela était représenté de façon à éblouir la jeunesse, et à lui donner le vertige. Toutes ces narrations poétiques étaient préparées d’avance, pour entraîner ceux qui consentaient à y prêter l’oreille.
Ordinairement, c’était pendant ces jours de fête que les engagements se signaient. Les pauvres jeunes gens de la campagne, qui n’avaient jamais dépassé les limites de leur paroisse, regardaient avec admiration leurs anciens camarades, devenus voyageurs, portant ceinture à flèche et mocassins brodés, fêtés comme des princes, et jouant avec l’argent.
« Voilà ce que c’est, se disaient-ils, que d’avoir vu du pays : on roule gros, et l’on connaît beaucoup de choses. Voyez comme on est considéré ! Moi aussi je veux faire un voyage au Nord, et quand je reviendrai au pays, j’aurai, comme mes amis, des his- toires à raconter ; on viendra me fêter, et j’émerveillerai par mes récits garçons et fillettes. »
Si la plupart de ceux qui s’engagèrent pour le Nord furent trompés sur le sort qui les attendaient, il faut dire aussi que tous ne se déterminèrent pas à partir, poussés par le même motif.
Pour les uns, c’était le désir de jouir de la liberté illimitée qu’ils croyaient entrevoir dans les déserts de l’Ouest. La vie sauvage leur souriait ; il leur semblait que là-bas, débarrassés de tout frein, vêtus comme l’Indien, couchant avec lui sous la tente, et chassant comme lui pour vivre, ils n’auraient plus rien à désirer ; pour les autres, c’était l’envie de faire figure quand ils reviendraient au Canada.
Lorsque les jours de fête étaient finis, et que le temps de songer au départ était venu, les recrues commençaient à réfléchir et à regretter leur folie. Dans la chaleur du vin, ils s’étaient liés sans trop songer aux tristes conséquences qui s’en suivraient. Maintenant, revenus à eux, ces pauvres jeunes gens versaient des larmes et demandaient aux agents des compagnies de vouloir bien leur rendre la liberté, offrant de remettre l’argent avancé sur le salaire promis.
Vains regrets ! les bourgeois n’étaient pas hommes à se laisser attendrir par des lamentations. Ceux qui ont connu les vieux traiteurs de pelleteries, savent qu’une peau de castor seule avait la vertu de toucher leur cœur ; aussi jamais ils ne consentaient à résilier un contrat fait avec un serviteur. Le service d’un bon Canadien dans toute la force de l’âge, était pour eux un fonds trop riche à exploiter pour y renoncer par un simple sentiment de pitié. Le jour du départ arrivé, le nouveau voyageur devait, bon gré mal gré, monter en canot, et refouler son chagrin au fond du cœur.
Jean-Baptiste Charbonneau, qui avait été soldat, et qui ne quittait pas le nid pour la première fois, partit assez gaiement ; il savait, d’ailleurs, qu’un homme de sa condition ne devait pas s’attendre à avoir toutes ses aises, et il voulait partir, coûte que coûte, comme il le disait, quitte à réfléchir plus tard sur les inconvénients.
L’avant-veille de son départ seulement, il annonça à sa famille son engagement pour une durée de trois années.
Le cinq mai 1815, il fit ses adieux au Canada, qu’il ne devait plus revoir. Il faisait partie de la fameuse brigade dirigée par Collin Robertson. Celui-ci, l’hiver précédent, avait été chargé par lord Selkirk d’aller établir, au delà du grand lac Athabaska, des postes de traite pour faire opposition au commerce de la compagnie du Nord-Ouest. Charbonneau montait à la Rivière-Rouge avec Robertson, mais il n’était pas destiné pour se rendre au fond du Nord avec le reste de l’expédition.
Le jour du départ, une foule de personnes se rendaient à Lachine pour être témoins du spectacle. Les voyageurs avaient soin de refouler leur chagrin au fond du cœur par de copieuses libations.
Quand les canots étaient chargés et que la flottille était prête, un hourra solennel, poussé par toutes les poitrines, faisait retentir les échos d’alentour, puis, au chant cadencé d’une chanson canadienne, les bras vigoureux des rameurs lançaient les embarcations sur le fleuve.
Le travail le plus rude était le partage des novices ; là comme à la guerre, il fallait gagner ses épaulettes. Toutes les nouvelles recrues étaient décorées pour la première année du nom peu poétique de mangeurs de lard. L’origine de ce sobriquet venait, paraît-il, des plaintes exprimées par les conscrits, quand ils se voyaient réduits à n’avoir pour
toute nourriture, le long de la route, qu’une maigre ration de maïs (blé-d’Inde lessivé).
Les Canadiens de nos campagnes sont accoutumés à manger de la viande de porc bouillie dans la soupe, mets que les habitants, affamés par leurs rudes travaux des champs, trouvent délicieux. Aussi, dès que les nouveaux voyageurs se voyaient privés de ce bon plat de famille qu’ils avaient savouré autrefois avec délices, ils se lamentaient comme les Hébreux au souvenir des oignons d’Égypte, et répétaient tristement ce refrain : Ah ! si nous avions du lard !
Pendant les deux mois que durait le voyage de Montréal à la Rivière-Rouge, c’était toujours la même plainte qui revenait.
La pitance allouée pour chaque jour, consistait en une pinte de maïs lessivé et une once de graisse ; chacun pouvait y joindre de l’eau à discrétion. Avec cela le travail était rude, et les journées longues. La brigade ne s’arrêtait que pour le dîner. On comprend qu’un tel métier paraissait dur aux novices, et que le souvenir de la soupe et du lard leur faisait faire de sérieuses réflexions, quand arrivait l’heure des repas.
Les voyageurs attachés au service des compagnies se divisaient en plusieurs classes : les commis, les interprètes, les guides, les conducteurs de canots, enfin les rameurs, qui étaient ordinairement les mangeurs de lard, ou les novices.
Les conducteurs de canots étaient subdivisés en deux catégories : les pilotes ou timoniers formaient la première, les rameurs formaient la seconde.
Chaque canot, en partant de Lachine, portait, outre les hommes d’équipage, avec chacun son bagage pesant quatre-vingt-dix livres, six cents livres de biscuit, deux cents livres de petit-salé, trois boisseaux de fèves, deux toiles cirées pour protéger les marchandises contre la pluie, une voile, une haussière, une hache, une chaudière, une éponge pour ôter l’eau qui s’introduisait au fond de l’embarcation, une certaine quantité de brai, d’étoupe et d’écorce, pour les réparations en cas d’avarie.
Quand un Européen voyait pour la première fois ces frêles embarcations, tellement chargées que le plat-bord dépassait de six pouces à peine le niveau de l’eau, il ne croyait pas qu’il fût possible d’éviter un naufrage, surtout en songeant aux mille difficultés de la route ; mais les Canadiens savaient si bien manier l’aviron, et dirigeaient un canot avec tant d’adresse, que rarement il y avait un accident à déplorer.
En quittant Lachine, on se rendait d’abord à Sainte-Anne, à l’extrémité occidentale de l’Île de Montréal. Quoique la distance ne soit que de quinze milles, cependant c’était toujours en cet endroit que se faisait le premier campement, et les canotiers n’étaient censés commencer le voyage qu’en partant de Sainte-Anne. Avant de quitter cette place, ils allaient faire une prière à l’église, saluer la bonne sainte Anne et se mettre sous sa protection. À cette époque, ce sanctuaire était à peu près le dernier qu’ils rencontraient sur leur route.
Le lendemain on faisait vraiment les adieux au Canada : le voyage était commencé. La route offrait plus d’un danger. Pour éviter les chutes et les rapides, il y avait à faire de nombreux portages. Les voyageurs de la dernière classe, c’est-à-dire les rameurs, étaient les seuls employés à cette besogne de portefaix.
Dès que le canot arrivait à la tête d’un rapide, on l’arrêtait à vingt ou trente pas de la grève, de peur de le heurter sur des cailloux qui l’auraient percé et coulé à fond.
Les rameurs, sans hésiter, se mettaient à l’eau ; deux d’entre eux saisissaient les pinces du canot pour le tenir immobile. S’il y avait dans l’embarcation un bourgeois ou un commis, il se faisait transporter à terre sur les épaules d’un vigoureux et solide voyageur ; les autres se hâtaient de porter à la grève toutes les pièces. Aussitôt que le canot était vidé, quatre, six, ou huit hommes le portaient sur leurs épaules à l’extrémité du portage. Là, ceux qui étaient désignés pour tenir l’embarcation en bon état, l’examinaient avant de la remettre à flot. Pour charger le canot, on usait des mêmes précautions que pour le décharger ; il était porté dans l’eau à quelques pas du rivage, deux hommes lui servaient d’ancre, et à mesure que les colis arrivaient, ils étaient replacés avec soin au fond de l’embarcation.
Au printemps, quand les glaçons flottent encore sur les rivières, quand la bise est froide, et que les rayons du soleil ne sont pas assez ardents pour attiédir l’atmosphère, un bain de cette nature, prolongé pendant quel- ques heures, et répété plusieurs fois le jour, doit faire éprouver de douloureuses sensations à celui qui le subit. Cependant c’était à cette cruelle nécessité qu’étaient soumis les canotiers pendant toute la durée du voyage. Quand l’opération du transbordement était finie, le rameur reprenait sa place dans l’embarcation, sans avoir un moment pour tordre ses habits ruisselants d’eau. Si les portages se succédaient rapidement, le pauvre malheureux était condamné à être trempé et grelottant jusqu’au soir.
Le transport des colis d’un bout du portage à l’autre avait heureusement, pour ces circonstances, le bon effet de raviver la chaleur du sang et de réchauffer les membres engourdis par l’eau glacée. Un de ces colis (nous l’avons dit plus haut) pesait de quatre-vingt-dix à cent livres. Un homme de moyenne force et peu accoutumé à soulever ces fardeaux, n’en portait que deux à la fois ; mais ceux dont les muscles étaient solides et qui voulaient faire étalage de leur force, en portaient jusqu’à cinq et six. D’anciens voyageurs assurent avoir vu de ces hommes qui en enlevaient huit sans se gêner. Au moyen d’une courroie de cuir suspendue sur leur tête, et rejetée en arrière, ils réussissaient à se placer cette charge sur le dos, et, au pas accéléré, ils la transportaient au bout du portage. Le nom d’un nommé José Paul a été longtemps célèbre dans le Nord pour des exploits de ce genre. Les sentiers que sui- vaient les voyageurs étaient quelquefois à peine praticables pour des hommes libres de leurs mouvements. Tantôt on côtoyait le bord escarpé d’un rocher au pied duquel était un abîme ; tantôt on traversait un marécage où le pied s’enfonçait dans la vase ; ailleurs, c’était une côte abrupte qu’on avait à gravir avec la charge sur le dos.
De Montréal au lac Nipissing, c’était au moins trente-six portages qu’on avait à passer ; de là au lac Huron, il y en avait huit
pour descendre la rivière des Français. Plus loin, du fort William au lac Winnipeg, ils étaient pour le moins aussi nombreux et quelquefois plus fatigants ; aussi celui qu’on appelait le Grand-Portage, à Kaministigouia, avait trois lieues de long.
Outre les fatigues causées par ce travail rude et continuel, les voyageurs avaient à supporter les piqûres de myriades de moustiques, qui les harcelaient nuit et jour ; souvent ils en étaient enveloppés comme d’un nuage.
Ordinairement c’est vers la fin de juin que ces insectes font leur apparition. Ceux qui n’ont jamais été dans les bois, et le long des lacs ou des rivières de ces contrées septentrionales, n’ont aucune idée des tourments que peut causer cette armée de petits ennemis ailés. Ils sont si nombreux quelquefois et si altérés de sang, qu’ils font périr, les animaux sauvages, tels que le chevreuil et l’orignal. Il est même arrivé que des chevaux ont succombé sous les dards de ces milliers de cousins, qui leur couvraient littéralement tout le corps. À la veille de la pluie, quand le temps est sombre, on voit des nuages de moustiques tellement épais qu’il devient impossible de garder une lampe ou une chandelle allumée ; c’est à peine alors si on parvient à les éloigner un peu, au moyen d’une forte fumée.
Pendant le jour, les voyageurs novices, occupés à manier l’aviron, subissaient de copieuses saignées, et malheur à eux s’ils osaient se plaindre, l’épithète de mangeur de lard, unique emplâtre pour calmer leurs douleurs, leur était immédiatement appliquée. Le plus sage était de tout endurer sans se plaindre et de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le soir, les voyageurs campaient sur la grève, et dormaient comme ils pouvaient, exposés durant la nuit à la pluie, au vent, et aux maringouins ; cependant, il fallait se hâter de profiter de la nuit telle qu’elle était, car elle n’était pas longue. La brigade campait très tard et repartait de grand matin. Le guide donnait le signal du réveil dès la pointe du jour ; or au mois de juin, sous ces latitudes, l’aurore suit de très près le crépuscule.
Ce n’était pas par le cri du Benedicamus Domino que le guide réveillait ses hommes. Le signal était celui-ci : Lève, lève, nos gens ! Alors les voyageurs se hâtaient de ployer les tentes des bourgeois et des commis, remettaient les canots à l’eau, et après les avoir chargés, reprenaient l’aviron pour ne le déposer qu’à l’heure du déjeuner, ou au premier portage, s’il s’en rencontrait un. Le portage amenait un peu de variété, mais ne donnait pas de repos.
Dans les canots, les chefs avaient continuellement les yeux sur les rameurs, pour les stimuler s’ils les voyaient se relâcher un moment.
La vitesse de la marche était calculée d’avance, et les campements étaient fixés tout comme les stations sur une ligne de chemin de fer. En partant à telle heure de tel endroit, on devait arriver à telle autre heure dans un autre, et, à moins d’accidents, on savait au juste le nombre de jours que durerait le voyage de Montréal à la Rivière-Rouge.
Charbonneau racontait encore, dans sa vieillesse, combien il avait trouvé les journées longues et le métier rude durant les premières semaines, et combien de fois il avait regretté amèrement les joies du foyer, le bon pain de famille et son lit sous le toit paternel.
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Chapitre III
Après une marche de cinquante jours, la brigade arriva au lac Winnipeg, où elle s’arrêta environ une semaine. Il n’y avait pas de fort à cet endroit ; c’était seulement un poste où les canots du nord et ceux du lac Supérieur se rencontraient chaque année. De là on expédiait vers les différents postes de l’intérieur les paquets de marchandises apportés de Montréal, et les canots qui retour- naient au lac Supérieur rapportaient les charges de fourrures que les embarcations d’Athabaska et de l’Île-à-la-Crosse avaient descendues au lac Winnipeg. C’était aussi de ce poste que les voyageurs prenaient différentes directions ; mais avant de se séparer, ils prenaient une semaine de repos pour fêter ensemble. La compagnie, en cette circonstance, distribuait une petite ration de rhum et des vivres plus abondants ; on échangeait le blé-d’Inde pour le pémikan, nourriture un peu plus substantielle, mais peu agréable au goût.
Les novices avaient encore besoin de quelques semaines d’épreuve pour se faire au nouveau régime. L’unique nourriture dans le Nord, durant les voyages, était le pémikan, auquel, le plus souvent, on donnait le nom de toro.
Quand les chargements furent échangés, chacun se mit en route pour le poste qui lui était assigné. Collin Robertson confia à un nommé Clark, commis pour la compagnie de la baie d’Hudson, le soin de conduire l’expédition au lac Athabaska et à la rivière la Paix, tandis que lui-même, accompagné de quelques hommes, au nombre desquels se trouvait Charbonneau, remonta la rivière Rouge jusqu’au fort Douglas, lieu de sa résidence.
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