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Légendes du nord-ouest

Georges Dugas · 1912 · Free in the US

38,608 words · about 2 h 42 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Georges Dugas
Language
French
Published
1912
Length
38,608 words · about 2 h 42 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)
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Les soussignés ont acquis de C. O. Beauchemin & Fils la propriété du présent ouvrage.

à vous, mes chers enfants, que je dédie cette seconde série de mes légendes du Nord-Ouest.

C’est dans le but de vous intéresser et de vous édifier que je les ai écrites. En les lisant, peut-être vous inspireront-elles l’idée d’aller un jour à la suite des missionnaires travailler à la conquête des âmes, dans les pays sauvages où j’ai recueilli ces légendes.

00

à vous, mes chers enfants, que je dédie cette seconde série de mes légendes du Nord-Ouest.

C’est dans le but de vous intéresser et de vous édifier que je les ai écrites. En les lisant, peut-être vous inspireront-elles l’idée d’aller un jour à la suite des missionnaires travailler à la conquête des âmes, dans les pays sauvages où j’ai recueilli ces légendes.

Quoi qu’il en soit, si l’un de vous était plus tard appelé par Dieu à ce saint ministère, je me permettrai de lui donner un conseil : c’est celui d’être fidèle à noter dès le commencement de sa car- rière apostolique tous les traits édifiants dont il sera témoin ou qu’il entendra raconter. Après quelques années, il trouvera là une mine précieuse dont il sentira l’utilité dans une foule de circonstances.

01

lit, aux actes des Apôtres, un exemple frappant de la bonté de Dieu, procurant le salut aux âmes droites, qui n’ont point volontairement mis d’obstacles à l’action de la grâce.

Un officier de la reine d’Éthiopie cheminait seul sur son char, en lisant un passage du prophète Isaïe. Cet homme qui était encore païen, mais observateur de la loi naturelle, désirait connaître la vérité. Ne comprenant rien aux paroles du prophète, il exprime dans son cœur le désir d’être éclairé et à l’instant même Dieu fait pour lui un miracle éclatant. Un ange est envoyé du ciel pour avertir l’apôtre Saint-Philippe de se rendre sur la route de Gaza, et d’y instruire cet officier de la reine d’Éthiopie, afin qu’il pût recevoir le baptême.

Si nous pouvions voir toutes les voies admirables par lesquelles Dieu amène chaque jour certaines âmes à la connaissance de l’Évangile, nous serions remplis d’étonnement, et, les impies qui accusent la divine providence de priver une multitude d’hommes des moyens de salut, cesseraient leurs blasphèmes.

Voici un trait touchant de cette bonté paternelle de Dieu pour ceux qui ont l’âme droite et qui suivent fidèlement les lumières de la loi naturelle gravée dans le cœur de tous les hommes.

Un jour, un missionnaire oblat, accompagné de quelques sauvages, chevauchait dans les grandes prairies de l’Ouest : il était en route pour une mission.

Le temps était beau et la sérénité de l’atmosphère permettait de découvrir les objets au loin sur la plaine. Tout à coup il s’arrête pour interroger ses guides, il vient d’apercevoir des tentes sauvages à une grande distance dans la prairie.

« — Que voit-on là-bas, leur dit-il ; est-ce un camp ? aurait-on loin pour s’y rendre ?

— Ce sont des Pieds-Noirs qui sont campés là, répondit un des sauvages ; ils sont à plusieurs milles de nous ; je crois qu’il ne faut pas penser à les aller visiter, cela nous retarderait trop.

— Quelle distance y a-t-il d’ici là, reprit le missionnaire ? — Oh ! pas moins que six milles. Nous ferons mieux, mon père, de continuer notre route ». Le guide qui n’avait pas envie de s’arrêter exagérait un peu la distance.

« C’est bien, dit le missionnaire, marchons » ; puis il se mit à réciter son bréviaire.

Après quelques minutes cependant, il s’arrêta de nouveau ; il était inquiet ; une voix intérieure lui disait, qu’il avait là du bien à faire et qu’il ne devait pas passer ce petit camp sauvage sans s’arrêter un moment.

« Arrêtez, dit-il à ses guides ; rien ne nous presse après tout ; nous avons du temps pour arriver à la mission ; quand bien même nous serions en retard de quelques heures, personne n’en souffrira ; d’ailleurs les chevaux sont à moi, et c’est moi qui vous paie. Allons visiter ces loges que nous voyons là-bas ».

En voyant la détermination bien arrêtée du Père, les guides ne firent plus d’objections et tournèrent bride dans la direction du camp.

Après une demi-heure de marche on était auprès des sauvages.

Ceux-ci, quoiqu’infidèles, manifestèrent une grande joie en voyant arriver le missionnaire qu’ils connaissaient et qu’ils respectaient.

Chez tous les sauvages on éprouve une grande satisfaction à nourrir abondamment ses hôtes. Pour l’indien, faire manger copieusement un visiteur c’est la plus grande des politesses ; il est tout honteux s’il n’a pas à poser devant lui un plat surchargé de viande, et plus le visiteur mange de bon appétit, plus celui qui le reçoit se trouve honoré.

Cette fois le petit camp où s’arrêtait le missionnaire avait de quoi faire honneur à ses hôtes ; aussi le chef n’eut rien de plus pressé que d’annoncer cette bonne nouvelle : Tu arrives bien, mon Père, lui dit-il ; nous ne faisons pas pitié aujourd’hui ; nous avons de la viande en quantité ; nous sommes contents de te voir ; dételle les chevaux et assieds-toi avec nous.

Ceux qui accompagnaient le Père n’étaient pas fâchés d’avoir fait ce petit détour car il est rare que l’appétit fasse défaut aux voyageurs dans les prairies.

Pendant que le dîner s’apprêtait, le missionnaire prit place au milieu des sauvages rangés en cercle et leur adressa la parole pour les exhorter à se faire chrétiens et à prier le Maître de la vie. Ils écoutèrent attentivement, comme d’ailleurs ils le font toujours. Le sauvage a cela de particulier, qu’il n’interrompt jamais celui qui lui parle. Sous ce rapport, il l’emporte en savoir-vivre sur beaucoup d’hommes civilisés ; il s’étonnerait fort s’il lui était donné d’assister aux séances tapageuses de l’assemblée délibérante à Paris. On peut dire à l’indien tout ce qu’on veut ; il attend patiemment pour prendre la réplique que l’orateur ait fini de parler.

Après l’instruction du Père, tout le monde du camp alla prendre part au dîner qu’on venait de servir sur l’herbe. Tous firent honneur au festin.

Pendant ce temps-là personne n’avait l’air de savoir que dans une tente voisine il y avait un mourant. À l’arrivée du Père on avait dit que toutes les familles, dans le camp, étaient en bonne santé.

Le repas terminé, le missionnaire voyant que pour le moment, il n’avait plus rien à faire chez ces sauvages, dit à ses hommes de seller les chevaux pour se remettre en route.

On se donna de part et d’autre des poignées de mains, et les voyageurs étaient à la veille de monter sur leurs chevaux quand un sauvage s’approcha du Père et lui dit :

« — Si tu avais le temps de venir voir un vieillard malade qui se trouve tout près d’ici ; nous lui avons parlé de toi et il désire te voir avant de mourir. — Où est-il, demande le missionnaire tout étonné ? Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela plus tôt ? Vous auriez dû me conduire auprès de lui tout d’abord quand je suis arrivé. — Oh ! c’est que, vois-tu, reprit le sauvage, cet homme est bien vieux et qu’il est presque mort ; tiens ! il est seul dans cette petite tente, entre et tu vas le trouver ».

Le missionnaire dit à ses gens de l’attendre un moment ; pour lui, il se hâta d’entrer dans la petite tente qu’on venait de lui désigner.

Un vieillard, à la figure placide, était étendu sur le sol nu ; à le voir, on s’apercevait bien vite qu’en effet il n’en avait pas pour longtemps à vivre. À l’aspect de l’homme de la prière, son regard sembla se ranimer ; un sourire de joie se répandit sur sa figure et il fit un effort pour tendre la main au Père. Celui-ci se mit à genoux, prit dans ses deux mains, la main décharnée du pauvre sauvage mourant et lui demanda s’il était content de voir un prêtre.

« — Père, dit-il, il y a déjà longtemps que ce désir est dans mon cœur ; je suis heureux de te voir et de te parler ; maintenant je vais mourir tranquille.

— Mais, reprit le missionnaire, il ne suffit pas, pour aller se présenter avec confiance devant le grand Maître de la vie, d’avoir seulement vu l’homme de la prière ; il y a autre chose à faire pour être bien reçu de lui. Tu n’as jamais été instruit de la religion des blancs, et tu n’as pas encore prié.

— Père, répond le moribond, tu vois dans quel état je suis ; voici que je pars ; je n’ai plus que quelques heures à vivre, il est trop tard pour apprendre tout ce que tu veux m’enseigner. D’ailleurs, j’ai toujours aimé le grand Maître de la vie, et je n’ai jamais rien fait pour lui faire de la peine. Toutes les fois que mon cœur m’a dit qu’une chose était mal, j’ai évité de la faire. Le Maître de la vie est bon ; j’espère qu’il me prendra en pitié ».

De telles paroles, dans la bouche d’un pauvre sauvage infidèle, touchaient le missionnaire jusqu’aux larmes ; il comprit que la divine providence l’avait conduit auprès de cette âme droite, pour lui faire connaître la vérité et lui ouvrir les portes du ciel.

« — Mon frère, dit-il au sauvage, il ne faut pas un temps bien long pour t’apprendre ce qui est nécessaire, avant d’aller voir le Maître de la vie ; veux-tu seulement m’écouter, et croire ce que je vais te dire ? Fais de moi tout ce que tu voudras, dit le sauvage, je m’abandonne à toi.

— Eh bien, je vais rester ici toute la nuit pour te préparer à mourir ». Le missionnaire alla dire à ses guides de déseller les chevaux et de se préparer à camper en cet endroit ; que pour lui il avait à préparer au baptême un sauvage mourant, et, sans perdre un instant, il s’établit auprès de son malade.

Pendant le reste de la journée et durant une partie de la nuit, il lui expliqua les principaux mystères de la religion ; le sauvage écoutait attentivement pour ne pas perdre une parole.

Sur le matin, comme il paraissait baisser beaucoup, le missionnaire jugea qu’il était prudent de lui administrer le sacrement de baptême. Aussitôt que l’eau sainte eut coulée sur son front, il saisit dans ses deux mains la croix du missionnaire, puis fixant sur le crucifix un regard plein d’amour pour son Dieu, il dit ces paroles : « Ah !… si je t’avais connu plus tôt, comme je t’aurais aimé » !

Un instant après, il rendait son âme à Dieu et se présentait devant ce Maître de la vie, à qui jamais il n’avait voulu faire de peine, et qui, à ce moment suprême, lui ouvrait le ciel par un miracle de sa miséricorde.

Le missionnaire repartit du camp, l’âme remplie de joie, et tout pénétré de reconnaissance pour un Dieu infiniment bon, qui ne laisse jamais manquer personne des moyens de salut.

-

02

1870 fut remarquable au Nord-Ouest par le terrible fléau de la picote qui décima les tribus des Pieds-Noirs et des Cris. Cette affreuse maladie, qui porte partout l’épouvante et la terreur, produit chez les sauvages des scènes de désolation indescriptibles. Seuls, les missionnaires qui en ont été les témoins peuvent en avoir une idée.

Les soins hygiéniques que prennent les peuples civilisés pour contrôler les ravages de cette maladie, ne sont pas même soupçonnés chez les sauvages. Logés sous de misérables tentes, où la température varie comme en plein air ; exposés nuit et jour aux courants froids des vents qui soufflent presque continuellement sur ces immenses plaines ; dépourvus de tout remède ; manquant souvent de nourriture, on comprend avec quelle rapidité ils deviennent les victimes du fléau de la picote.

Aussi de tous ceux qui en sont atteints, presque pas un seul en échappe. On en a vu qui allaient se jeter dans l’eau froide, pour calmer l’ardeur de la fièvre qui les brûle au commencement de la maladie ; la mort, on se l’imagine bien, suivait de près de telles imprudences ; mais le sauvage est comme un enfant, il fera des choses qui le tueront, du moment qu’il espérera trouver un soulagement passager à son mal.

Un vieux missionnaire, le R. P. Lacombe, qui a passé sa vie dans les missions du Nord-Ouest, et qui se trouvait au milieu de ces tribus quand le fléau de la picote les ravagea en 1870, nous a raconté des scènes qui font frémir d’horreur.

Aussitôt que dans une loge quelqu’un était pris par l’épidémie, vite, tous les autres se hâtaient de fuir et abandonnaient le malheureux à son triste sort. C’était partout une véritable épouvante.

Pour tout secours, on laissait au malade étendu sur la terre nue, un petit vase rempli d’eau et une poignée de nourriture. Le pauvre abandonné se résignait à son sort, et quand les petites provisions étaient épuisées, il n’avait plus qu’à attendre la mort, au milieu de souffrances atroces.

Empesté par la corruption dont son corps était couvert ; enveloppé d’un essaim de mouches qui le tourmentaient continuellement, ses derniers moments avaient quelque chose d’horrible. Ces cadavres, ainsi abandonnés, devenaient la proie des chiens, quand les missionnaires n’étaient pas là pour les enterrer. Le R. P. Lacombe a lui-même donné la sépulture à des corps qui avaient été traînés dans des halliers, et dont les chairs tombaient en décomposition. Il fallait un dévouement héroïque pour accomplir un tel devoir de charité.

Pendant que cette épidémie sévissait chez les sauvages au Nord-Ouest, des caravanes de voyageurs, au service de la compagnie de la Baie-d’Hudson, traversaient les prairies pour aller approvisionner les différents forts. En passant dans le voisinage des camps sauvages, ces voyageurs se trouvaient très exposés à contracter la maladie et à la transporter avec eux. Il est vrai qu’on avait soin cette année-là de n’acheter aucune pelleterie des sauvages, de crainte de communiquer la peste.

Toutes les mesures de prudence étaient prises pour empêcher qu’elle ne fût transportée dans la colonie de la Rivière-Rouge, où elle eût causé de terribles ravages ; cependant, malgré tout, la maladie fit des victimes parmi les voyageurs qui traversèrent les prairies durant l’épidémie.

Un jeune Métis du nom de Pépin, âgé d’environ seize ans, faisait partie d’une caravane qui revenait du fort Edmonton vers la fin de juillet. Sa mère, qui était veuve et chargée d’une nombreuse famille, demeurait à St-Boniface sur les bords de la rivière Rouge. Au printemps, elle avait laissé partir son fils dans l’espoir qu’il pourrait gagner quelque argent qui lui aiderait à soulager sa misère.

Lorsque la caravane fut sur le point d’entrer dans la colonie de la Rivière-Rouge, à une distance d’à peu près quatre-vingts milles de St-Boniface, le jeune Pépin, qui se sentait mal à l’aise depuis plusieurs jours, fut pris d’une forte fièvre qui l’obligea à se coucher dans une voiture, ne pouvant plus suivre les autres à pied.

Le lendemain, tout son corps commençait à se couvrir de pustules ; il avait la picote.

Quand le soir, la caravane s’arrêta pour camper, ce fut un grand sujet d’embarras que de savoir ce qu’on allait faire du malade. Il restait encore quatre grandes journées de marche à faire pour arriver à St-Boniface (avec des bœufs on ne parcourt ordinairement que vingt milles par jour). Dans la prairie, il n’y avait aucune habitation pour le loger et lui donner les soins que requérait son état. D’un autre côté, le traîner sur une misérable charrette, exposé pendant toute la journée à l’ardeur des rayons du soleil, c’était s’exposer à le rendre presque mort dans la colonie, et à répandre la contagion partout sur son passage. Ce n’est pas une petite que d’introduire un fléau comme celui de la picote au milieu d’une population. Que faire ?

Le jeune homme, qui les entendait délibérer sur son sort, leur dit : « Vous n’avez nul besoin de vous inquiéter à cause de moi. Je ne voudrais pas être la cause de la mort des autres, et je sais qu’en entrant dans la colonie, je propagerai la picote dans les familles ; il vaut mieux que je me sacrifie seul. Vous allez donc m’abandonner ici, et vous continuerez votre voyage sans moi. Préparez-moi un petit abri avec des feuillages pour me garantir contre les rayons du soleil ; laissez-moi un vase d’eau et un peu de nourriture ; quant au reste, je m’abandonne à Dieu qui aura pitié de moi ; je ne désire qu’une chose : c’est d’avoir le bonheur de voir un missionnaire avant de mourir ».

Les gens de la caravane se sentaient émus de pitié pour ce pauvre malade ; il leur répugnait de l’abandonner ainsi au milieu d’un désert, privé de tout secours. Néanmoins, comme Pépin pressait pour qu’on le déposât à terre, on finit par se rendre à ses instances ; on le coucha à quelque distance du chemin, et la caravane se remit en marche pour la Rivière-Rouge.

Dans la fièvre qui le brûlait, le malade eut bien vite avalé l’eau qu’on lui avait laissée ; mais, comme il se sentait trop faible ensuite pour aller en chercher de la nouvelle, il dut se résigner à souffrir l’ardeur de la soif qui le dévorait. Ce fut un terrible martyre qu’il endura, car pendant le jour, à cette soif brûlante venait s’ajouter le malaise causé par une chaleur suffocante, et les piqûres de milliers de mouches qui lui couvraient littéralement tout le corps.

Durant trois longs jours et trois longues nuits, il eut à souffrir ces tortures sans pouvoir se donner le plus léger soulagement.

Le quatrième jour, il avait plutôt la mine d’un cadavre en putréfaction que d’un être vivant. Son visage, recouvert d’une épaisse croûte, ne laissait plus apercevoir ni la bouche ni les yeux. La mort approchait ; il en sentait déjà les étreintes, et le prêtre, qu’il demandait à Dieu de lui envoyer, n’arrivait pas. Confiant dans l’infinie bonté de Dieu qui accepte les souffrances en expiation des fautes, il se résignait à mourir sans les secours de la sainte Église, quand tout à coup, il entend une voix qui lui adresse la parole.

Par une providence toute spéciale, le R. P. Lestang, missionnaire à St-Boniface, s’était mis en route peu de jours auparavant pour aller donner une mission au lac Qu’Appelle, et il passait ce matin-là sur le chemin au bord duquel était couché l’infortuné Pépin. Étonné de voir cette petite loge de feuillage à demi séché, le Rev. Père avait voulu s’assurer s’il n’y avait pas là quelqu’un à qui son ministère pourrait être utile, et c’était lui qui adressait la parole au malade.

« Vous êtes un Père, dit Pépin, confessez-moi bien vite ; je vais mourir ; j’ai été laissé ici il y a quatre jours, parce que j’ai la picote ».

Malgré toute la répugnance que pouvait inspirer la vue d’un tel malade et l’odeur repoussante qui s’échappait de tout son corps, le missionnaire se mit à genoux et entendit la confession du mo- ribond. Il prit ensuite quelques moments pour le préparer à la mort, et lui donna l’absolution.

« J’ai bien soif, lui dit le malade, pourriez-vous me donner à boire ? voici un petit vase qu’on m’avait laissé rempli, mais il y a longtemps qu’il est vide ».

Le Rév. Père partit aussitôt pour aller puiser de l’eau à une distance d’environ deux arpents ; il se hâta, mais quand il revint le malade venait d’expirer. Ses souffrances étaient finies, le Dieu infiniment bon avait accepté son héroïque sacrifice et lui avait conservé la vie tout juste assez longtemps pour recevoir l’absolution du prêtre.

Le bon missionnaire s’agenouilla pour prier ; puis avant de continuer sa route, il creusa une fosse et y déposa les restes de ce généreux enfant.

-

03

avant l’arrivée des missionnaires au Nord-Ouest, des voyageurs canadiens avaient apporté dans ce pays des objets de piété, et s’ils n’en avaient pas enseigné l’usage aux femmes indiennes qu’ils avaient épousées, la connaissance de ces objets ne leur était pas étrangère.

Un commis de la Baie d’Hudson, Fleury Deschambault, monté très jeune dans les pays du Nord, et mort à un âge avancé, possédait encore à la fin de sa vie le chapelet qu’il avait reçu de , supérieur du collège de Mont- réal, au jour de sa première communion.

Ce chapelet existe encore ; il est devenu une relique de famille.

Monsieur Deschambault fit, dans le Nord, de nombreux voyages pour la traite des pelleteries ; il porta toujours avec lui son chapelet et jamais il n’eut la malchance de l’égarer. Il le récitait tous les jours et même on assure qu’il le faisait réciter à ceux qui demeuraient avec lui.

Pendant les nombreuses années qu’il passa au service de la compagnie de la Baie d’Hudson, loin de tous secours religieux, son chapelet fut sa sauvegarde contre le danger d’y perdre la foi, et son unique consolation dans l’isolement où il se trouva très souvent. Sa fidélité à le réciter lui valut non seulement la grâce de garder la foi, mais lui mérita aussi les secours pour demeurer fervent catholique, malgré le milieu protestant dans lequel il vécut.

Sur la fin de sa carrière, son chapelet était encore son arme favorite. Frappé par la mort lorsqu’il revenait de l’église, il tomba au milieu d’un champ qu’il traversait. Ceux qui allèrent à son secours le trouvèrent avec son chapelet à la main. Il eut le bonheur avant d’expirer, de recevoir les derniers sacrements de la main de Sa Grandeur .

D’autres catholiques, dans ces pays sauvages, imitèrent la belle pratique de

Madame Lajimonière, la première canadienne qui vint à la Rivière-Rouge (1806), emporta avec elle son chapelet, qu’elle aussi récitait tous les jours. Elle racontait dans sa vieillesse que, grâce à cette pratique, elle avait été délivrée plus d’une fois de dangers imminents.

Un jour, une bande de sauvages cris, qui s’étaient mis en campagne pour aller lever des chevelures, trouvèrent Madame Lajimonière seule dans une petite loge, au milieu de la prairie ; ils l’auraient probablement massacrée, comme les étrangers qu’ils rencontraient ; mais, l’ayant vue à genoux dans sa tente, récitant pieusement son chapelet, ils la respectèrent et passèrent outre.

Un monsieur Rowand, qui fut, pendant de nombreuses années, bourgeois dans la compagnie de la baie d’Hudson, avait comme d’autres emporté son chapelet au Nord-Ouest. Pendant cinquante ans qu’il voyagea, il le portait toujours avec lui dans ses courses ; seulement, il le mettait au fond de sa valise. À ceux qui préparaient sa malle, il avait soin de dire : « N’oubliez pas d’y mettre mon chapelet ». Il sentait que c’était une protection.

La première fois qu’il se départit de cet objet de piété, ce fut pour le donner à une de ses filles. Mais on dirait que cette séparation lui fût fatale. Il se mettait en route pour un long voyage, à peine avait-il fait quelques lieues, qu’il fut frappé de mort subite.

Les premiers missionnaires : et , avaient apporté avec eux, entre autres objets de piété, des chapelets, quand ils vinrent à la Rivière-Rouge. Ils enseignèrent aux métis à réciter cette prière et on peut dire que cette dévotion fut chère aux premiers néophytes de ces missions. Dans leurs voyages de chasse à la prairie, hommes et femmes portaient un chapelet ; ils ne furent pas tous aussi soigneux de cet objet que l’avait été . Dieu sait combien il s’en perdit sur les chemins suivis par les bandes de chasseurs ; cependant ils n’étaient pas lents à les remplacer par des neufs dès qu’ils pouvaient s’en procurer, et ils ne marchandaient jamais sur le prix. En attendant, ils se servaient quelquefois d’une petite ficelle, sur laquelle ils faisaient autant de nœuds qu’il y a de grains au chapelet. C’était un moyen ingénieux de se guider.

Voici un fait bien touchant de la confiance que ces bonnes âmes avaient à la récitation du chapelet ; je l’ai entendu raconter moi-même à la Rivière-Rouge, et j’ai connu intimement l’un des person- nages dont il est question dans ce récit.

La seconde année après l’arrivée de à Pembina, en l’année 1820, trois hommes et une femme étaient campés par un beau soir d’automne sur les bords de la rivière au Sel, à trente milles environ au sud des frontières américaines.

Deux de ces hommes venaient d’arriver du Canada. Ils avaient entrepris de venir à la Rivière-Rouge, pour y voir un de leurs cousins, Joseph Dauphinais, rendu depuis deux ans dans les pays d’en haut ; il y était déjà marié à une métisse, et c’était cette femme qui était campée avec eux.

Les nouveaux arrivés étaient Pratte et Jenthon, tous deux de Berthier, diocèse de Montréal.

Leur intention n’était pas de se fixer dans le pays ; ils voulaient tout simplement y passer l’hiver et retourner au Canada au printemps.

La chasse à cette époque était très abondante à la prairie, et Pembina se trouvait pour ainsi dire entouré de troupeaux de buffalos ; à deux ou trois journées de marche de ce poste, on les rencontrait par bandes innombrables. Dauphinais conduisait ses deux cousins à la prairie pour leur donner une idée du genre de vie que menaient les chasseurs.

Une première nuit passée sous la tente au milieu de ces immenses solitudes, impressionnait vraiment l’âme du voyageur. Les prairies, alors, n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui ; la civilisation en a banni tout le cachet de leur sauvage grandeur.

Quand l’indien en était seul le maître et qu’il les parcourait en tous sens, comme un grand seigneur son domaine, elles avaient une majesté qui causait un sentiment de frayeur et dont les plus hardis ne pouvaient pas toujours se défendre.

Nos trois chasseurs étaient assis auprès de leur tente plantée là pour la nuit et causaient ensemble du pays natal.

Quand ils eurent bien fumé et fini de raconter toutes leurs nouvelles, ils laissèrent leur feu s’éteindre et allèrent se reposer. Une robe de buffle étendue sur l’herbe servait de lit. Pratte et Jenthon eurent bientôt fermé l’œil. Quand on a marché toute une journée à la prairie, on dort plus profondément, couché sur le sol, que le délicat citadin sur l’édredon le plus mollet.

Dès que Dauphinais vit ses compagnons endormis, il se leva sans bruit, raviva les charbons à demi éteints, et se mit à genoux pour faire sa prière.

La femme de Dauphinais ne s’était pas encore couchée. À quelques pas de la tente, à demi cachée dans l’obscurité, elle tenait en ses mains un chapelet, qu’elle récitait pieusement.

Quand Dauphinais eut terminé sa prière, moins longue que celle de sa femme, mais non moins fervente, il alluma sa pipe et continua à veiller auprès du feu. Il était là depuis quelques minutes lorsque Pratte, qui dormait peut-être un peu inquiet, s’éveilla. Il fut surpris de voir son ami assis auprès du feu, au lieu d’être à dormir sous sa tente. « — Que fais-tu donc là ? lui demanda-t-il. Est-ce que tu ne te couches pas cette nuit ?

— J’attends, lui répondit-il, que ma femme ait fini de réciter son chapelet ; lui prend du temps, d’ailleurs il est prudent de se tenir ici sur ses gardes, car nous sommes dans le pays des Sioux, et à chaque instant ces sauvages peuvent nous surprendre. Ce sont des voisins dont il faut se défier. Ils sont toujours en course pour surprendre des ennemis et pour eux tout étranger est un ennemi. À l’heure où l’on s’y attend le moins, ils fondent sur nous. Il est prudent de veiller pour ne pas être attaqués à l’improviste. Repose-toi cette nuit, et demain ce sera ton tour pour faire sentinelle ».

Cette déclaration ne donnait guère à Pratte l’envie de dormir ; l’idée de se voir exposé à tomber sous le scalpel d’un Sioux, n’était pas un calmant. Il sentit le besoin de se mettre sous la garde de Dieu et de ne pas se coucher comme un païen. Rien n’éveille la foi comme l’imminence d’un danger, il se mit donc à genou, fit une fervente prière, puis, un peu rassuré par le sang-froid de Dauphinais, il ferma l’œil de nouveau.

Dès que le jour parut, Dauphinais éveilla ses amis et leur dit : « Hier soir je vous ai avertis que nous sommes sur les terres des Sioux et, par conséquent, exposés à chaque instant à rencontrer ces dangereux ennemis. Je n’ai pas besoin de vous répéter que nous devons nous tenir sur nos gardes. Aujourd’hui, nous avons besoin de chasser, mais il ne serait pas prudent de laisser ma femme seule sous la tente. Je vais partir avec Jenthon, tandis que Pratte restera au camp. Nous serons de retour ce soir, pas trop tard ».

Les deux chasseurs n’étaient pas moins exposés au danger que ceux qui restaient pour garder la tente. Que pouvaient faire deux hommes contre une bande de sauvages, ou même contre deux ou trois en embuscade, et rampant sous l’herbe comme des serpents ?

Malgré tout, ces amis espéraient bien se revoir le soir tous les quatre sous la tente.

La chasse fut heureuse. Le soir venu, Dauphinais et Jenthon revenaient, portant sur leur dos une charge de viande choisie dans les meilleures parties de l’animal abattu. À cette époque d’abondance, le chasseur ne prenait du buffalo que les parties les plus grasses et les plus délicates, le reste était abandonné aux carnassiers de la prairie.

En traversant un petit ruisseau desséché qui se trouvait sur leur route, les deux chasseurs remarquèrent des pistes d’homme toutes fraîches.

En les examinant, Dauphinais remarqua qu’elles venaient tout droit du camp où il avait laissé sa femme avec Pratte.

« Ces traces, dit-il à Jenthon, ne me disent rien de bon. Les Sioux ne sont pas loin ; ce sont eux qui ont passé par ici. Je crains fort qu’ils n’aient découvert notre tente et n’aient fait quelque mauvais coup. Hâtons-nous d’arriver ».

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