Avant-propos
’essaie aujourd’hui de rendre à la France une des formes de poëme les plus essentiellement françaises qui aient existé, cette Ballade de François Villon que Marot garda avec un soin jaloux et que La Fontaine tâchait de ranimer, ne pouvait se décider à laisser mourir, dans un temps où, malgré la réunion des plus grands poëtes, s’était perdu le sentiment du Rhythme lyrique. La Ballade a pour elle la clarté, la joie, l’harmonie chantante et rapide, et elle unit ces deux qualités maîtresses d’être facile à lire et difficile à faire ; car, bien qu’elle pose les problèmes les plus ardus de la , contenus tous dans l’obligation d’écrire quatre couplets sur des rimes pareilles, que fournit à grand’peine la langue française, elle a ce mérite infini qu’une Ballade bien faite (de Villon) semble au lecteur n’avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur.
Il n’est pas besoin de dire que la langue du xv et celle d’aujourd’hui sont absolument différentes entre elles ; or quiconque transporte des formes de poëme d’un idiome dans un autre, doit, comme Horace le fit pour les Grecs, accepter de ses devanciers toutes leurs traditions, même dans le choix des sujets. Ainsi ai-je dû agir, et cependant mon effort fût demeuré stérile si je n’eusse été de mon temps dans le cadre archaïque, et si dans la strophe aimée de Charles d’Orléans et de Villon je n’eusse fait entrer le Paris de Gavarni et de Balzac, et l’âme moderne ! En un mot, j’ai voulu non évoquer la Ballade ancienne, mais la faire renaître dans une fille vivante qui lui ressemble, et créer la Ballade nouvelle. Si j’ai réussi dans mon entreprise, et plaise à Dieu qu’il en soit ainsi ! j’y aurai bien peu de mérite, venant après les grands lyriques de ce siècle, qui, façonnant les esprits comme les rhythmes, nous ont à l’avance taillé et aplani le peu de besogne qu’ils nous ont laissée à achever. Pourtant, je sens en moi une sorte de petit orgueil d’ouvrier, en venant restituer un genre de poëme sur lequel Victor Hugo n’a pas mis sa main souveraine : car, en fait de forme à renouveler, il nous a laissé si peu de chose à tenter après lui !
Pour l’intelligence même des poëmes qui suivront, il était indispensable de donner au lecteur une Histoire de la Ballade ; mais ceci est œuvre d’érudit et de savant. Avec une compétence que personne ne mettra en doute, mon excellent ami Charles Asselineau a bien voulu entreprendre ce travail si intéressant, et il me semble qu’il a définitivement élucidé et épuisé la question, dans les pages qu’on va lire.
Juin 1873.
Texte entier
’essaie aujourd’hui de rendre à la France une des formes de poëme les plus essentiellement françaises qui aient existé, cette Ballade de François Villon que Marot garda avec un soin jaloux et que La Fontaine tâchait de ranimer, ne pouvait se décider à laisser mourir, dans un temps où, malgré la réunion des plus grands poëtes, s’était perdu le sentiment du Rhythme lyrique. La Ballade a pour elle la clarté, la joie, l’harmonie chantante et rapide, et elle unit ces deux qualités maîtresses d’être facile à lire et difficile à faire ; car, bien qu’elle pose les problèmes les plus ardus de la , contenus tous dans l’obligation d’écrire quatre couplets sur des rimes pareilles, que fournit à grand’peine la langue française, elle a ce mérite infini qu’une Ballade bien faite (de Villon) semble au lecteur n’avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur.
Il n’est pas besoin de dire que la langue du xv et celle d’aujourd’hui sont absolument différentes entre elles ; or quiconque transporte des formes de poëme d’un idiome dans un autre, doit, comme Horace le fit pour les Grecs, accepter de ses devanciers toutes leurs traditions, même dans le choix des sujets. Ainsi ai-je dû agir, et cependant mon effort fût demeuré stérile si je n’eusse été de mon temps dans le cadre archaïque, et si dans la strophe aimée de Charles d’Orléans et de Villon je n’eusse fait entrer le Paris de Gavarni et de Balzac, et l’âme moderne ! En un mot, j’ai voulu non évoquer la Ballade ancienne, mais la faire renaître dans une fille vivante qui lui ressemble, et créer la Ballade nouvelle. Si j’ai réussi dans mon entreprise, et plaise à Dieu qu’il en soit ainsi ! j’y aurai bien peu de mérite, venant après les grands lyriques de ce siècle, qui, façonnant les esprits comme les rhythmes, nous ont à l’avance taillé et aplani le peu de besogne qu’ils nous ont laissée à achever. Pourtant, je sens en moi une sorte de petit orgueil d’ouvrier, en venant restituer un genre de poëme sur lequel Victor Hugo n’a pas mis sa main souveraine : car, en fait de forme à renouveler, il nous a laissé si peu de chose à tenter après lui !
Pour l’intelligence même des poëmes qui suivront, il était indispensable de donner au lecteur une Histoire de la Ballade ; mais ceci est œuvre d’érudit et de savant. Avec une compétence que personne ne mettra en doute, mon excellent ami Charles Asselineau a bien voulu entreprendre ce travail si intéressant, et il me semble qu’il a définitivement élucidé et épuisé la question, dans les pages qu’on va lire.
Juin 1873.
mi lecteur, donne-moi l’accolade, Car j’ai pour toi beſogné, Dieu merci. Comme Villon qui polit ſa Ballade Au temps jadis, pour charmer ton ſouci J’ai façonné la mienne, & la voici. Je ne dis pas que les deux font la paire, Et contenter tout le monde & ſon père Eſt malaiſé, chacun garde ſon rang ! Mais voire ! avec ces rimes, je l’eſpère, Tu peux auſſi te faire du bon ſang.
Juin 1873.
E veux chanter ma ballade à mon tour ! Ô Poésie, ô ma mère mourante, Comme tes fils t’aimaient d’un grand amour Dans ce Paris, en l’an mil huit cent trente ! Pour eux les docks, l’autrichien, la rente, Les mots de bourse étaient du pur hébreu ; Enfant divin, plus beau que Richelieu, Musset chantait, Hugo tenait la lyre, Jeune, superbe, écouté comme un dieu. Mais à présent, c’est bien fini de rire.
C’est chez Nodier que se tenait la cour. Les deux Deschamps à la voix enivrante Et de Vigny charmaient ce clair séjour. Dorval en pleurs, tragique et déchirante, Galvanisait la foule indifférente. Les diamants foisonnaient au ciel bleu ! Passât la Gloire avec son char de feu, On y courait comme un juste au martyre, Dût-on se voir écrasé sous l’essieu. Mais à présent, c’est bien de rire.
Des joailliers connus dans Visapour Et des seigneurs arrivés de Tarente Pour Cidalise ou pour la Pompadour Se provoquaient de façon conquérante, La brise en fleur nous venait de Sorrente ! À ce jourd’hui les rimeurs, ventrebleu ! Savent le prix d’un lys et d’un cheveu ; Ils comptent bien ; plus de sacré délire ! Tout est conquis par des fesse-Mathieu : Mais à présent, c’est bien fini de rire.
En ce temps-là, moi-même, pour un peu, Féru d’amour pour celle dont l’aveu Fait ici-bas les Dante et les Shakspere, J’aurais baisé son brodequin par jeu ! Mais à présent, c’est bien fini de rire.
Janvier 1862.
boire j’aime un compagnon, J’aime une franche gaillardise, J’aime un broc de vin bourguignon, J’aime de l’or dans ma valise, J’aime un verre fait à Venise, J’aime parfois les violons ; Et surtout, pour faire à ma guise. J’aime les filles de Châlons.
Ce n’est pas au bord du Lignon Qu’elles vont laver leur chemise. Elles ont un épais chignon Que tour à tour frise et défrise L’aile du vent et de la brise : De la nuque jusqu’aux talons, Tout le reste est neige et cerise, J’aime les filles de Châlons.
Même en revenant d’Avignon On admire leur vaillantise. Le sein riche et le pied mignon, L’œil allumé de convoitise, C’est dans le vin qu’on les baptise. Vivent les cheveux drus et longs ! Pour avoir bonne marchandise, J’aime les filles de Châlons !
, un chevreau court au cytise ! Matin et soir, dans vos salons Vous raillez ma fainéantise : J’aime les filles de Châlons.
Janvier 1862.
gloriole est une viande creuse. Rire à des yeux emplis de diamants, Baiser le front d’une vierge amoureuse, Être ébloui par les bleus firmaments, Fuir la douleur entre des bras charmants, Boire un vin vieux bien vierge de teinture, Aimer une humble et forte créature, Dormir son saoul sur un bon matelas, Sur les murs nus clouer de la peinture. C’est le moyen d’avoir joie et soulas.
Pleurer d’amour dans la nuit ténébreuse, Voir un beau sein tout chargé d’ornements, Cueillir la rose avec la tubéreuse. Causer de rien, comme font les amants, Tailler la pourpre en nobles vêtements,
Être ravi par l’humaine structure, Sucer le lait de la mère Nature, Quand l’or s’en va ne pas crier : Hélas ! Prendre en tout temps Rabelais pour lecture, C’est le moyen d’avoir joie et soulas.
Mordre en vainqueur la pomme savoureuse, Ouïr au loin le bruit des instruments, Rêver aux jours où rayonnait Chevreuse, Errer superbe au pays des romans, Chérir le calme et ses enchantements, Louer la grâce à la riche ceinture, Tenir son cœur tout prêt à l’aventure, Au mois d’avril fumer près des lilas, Polir des vers pour la race future, C’est le moyen d’avoir joie et soulas.
, je fuis le monde et sa torture. Je resterai (Dieu veille à ma pâture !) Épris des vers, des lys, des falbalas, Tranchons le mot, de la littérature ; C’est le moyen d’avoir joie et soulas.
Janvier 1862.
ne vois que marionnettes Comme celles de Fagotin. L’un est amoureux des planètes, Cet autre court dès le matin Pour un bracelet florentin Ou pour un livre d’alchimie. Moi qui me fie à mon destin, Je ne veux du tout que ma mie.
On peut s’aller pendre aux sonnettes Pour obtenir un picotin ; On peut débiter des sornettes Avec l’aplomb d’un libertin ; On peut s’enivrer au festin ; On arrive à l’Académie Avec un livre clandestin ; Je ne veux du tout que ma mie.
Ils se pâment pour des nonnettes Qui font leur babil enfantin À la façon des serinettes. Pourvu qu’elles aient l’air mutin, Des hommes de Romorantin Couvrent la plus sèche momie De diamants et de satin : Je ne veux du tout que ma mie.
Que Rothschild garde son butin, Leverrier son astronomie, Et monsieur Nisard son latin, Je ne veux du tout que ma mie.
Janvier 1862.
au beau front, muse sereine, Plus de satire, j’y consens. N’offensons pas avec ma haine Le calme éther d’où tu descends. Je chante en ces vers caressants Une lèvre de pourpre, éclose Sous l’éclair des cieux rougissants, Ici tout est couleur de rose.
Ma guerrière a le front d’Hélène. Son long regard aux feux puissants Resplendit comme une phalène. Tout est digne de mes accents : Là, sur ces contours frémissants Où le rayon charmé se pose, La neige et les lys fleurissants ; Ici tout est couleur de rose.
Quelle tendre voix de sirène, Au soir, aux astres pâlissants Dira la blancheur de ma reine ? Éteignez-vous, cieux languissants ! Ô chères délices ! je sens Se poser sur mon front morose Les longs baisers rafraîchissants ! Ici tout est couleur de rose.
Que de trésors éblouissants Et dignes d’une apothéose ! Fleurs splendides, boutons naissants, Ici tout est couleur de rose.
Juin 1861.
s’écrie avec un air de gloire : À moi le sac, à moi le million ! Je veux jouir, je veux manger et boire. Donnez-moi vite, et sans rébellion, Ma part d’argent ; on me nomme Lion. Les Dieux sont morts, et morte l’allégresse, L’art défleurit, la muse en sa détresse Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier, Et cependant tu demandes, maîtresse, Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.
Ô Piéride, ô fille de Mémoire, Trouvons des vers dignes de Pollion ! Non, mon ami, vends ta prose à la foire. Il s’agit bien de chanter Ilion ! Cours de ce pas chez le tabellion.
Les coteaux verts n’ont plus d’enchanteresse ; On ne va plus suivre la Chasseresse Sur l’herbe fraîche où court son lévrier. Si, nous irons, ô Lyre vengeresse. Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.
Et Galatée à la gorge d’ivoire Chaque matin dit à Pygmalion : Oui, j’aimerai ta barbe rude et noire, Mais que je morde à même un galion ! Il est venu, l’âge du talion : As-tu de l’or ? voilà de la tendresse. Et tout se vend, la divine caresse Et la vertu ; rien ne sert de prier ; Le lait qu’on suce est un lait de tigresse. Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.
Siècle de fer, crève de sécheresse ; Frappe et meurtris l’Ange à la blonde tresse. Moi, je me sens le cœur d’un ouvrier Pareil à ceux qui florissaient en Grèce. Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.
Juillet 1861.
au front d’or, farouche Aganippide, Je chanterai le Lys, aux Dieux pareil, Le Lys charmant, le Lys au cœur splendide. Dès qu’il fleurit, la Nature en éveil, Comme à son roi, lui demande conseil. Couche de nacre où s’éveille l’Aurore, Noble palais que bat la mer sonore, Blanc coudrier qui sait plaire à Phyllis, Pommier en fleur qui de rayons se dore, Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.
La nuit, au bord de la source limpide, Le Lys s’endort d’un superbe sommeil, Près du flot bleu qui doucement se ride. Tel, en songeant, dort sous un dais vermeil Un roi d’Asie en son riche appareil.
Neige étendue aux rives du Bosphore, Clair vêtement qu’un sein aigu colore, Temple de Tyr ou d’Héliopolis, Lotus divin dont le flot se décore, Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.
Tel, ô guerrière, ô blanche Tyndaride, Le sable est fier de baiser ton orteil, Le Lys joyeux, riant, de pleurs humide, Se dresse, orgueil du monde, à son réveil, Et resplendit dans l’éclair du soleil. Perle gisant dans l’or du sable more. Urne que tient la svelte choéphore, Marbre vivant ciselé par Scyllis, Nymphe au beau sein compagne du centaure, Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.
exalté, grande fleur, je t’adore. Cygne rêvant, contour pur de l’amphore, Nuit d’argent, voile éthéré des willis. Col de Vénus, pieds nus de Terpsichore, Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.
Juin 1861.
est toute caprice, et moi J’adore son œil qui pétille, Et je sens des bonheurs de roi Rien qu’à lui baiser la cheville. Elle s’habille, elle babille. M’appelle avec son regard bleu. Et puis s’enfuit comme une anguille Jamais ne vîtes si beau jeu.
Je marche, comme à Fontenoy, Contre la folle qui frétille, Et la voici presque en émoi. Puis elle s’envole et grappille Une praline à la vanille : On dirait que je parle hébreu ! La bonne heure qu’elle gaspille ! Jamais ne vîtes si beau jeu.
Je veux la quereller, ma foi ! Mais sa colère est si gentille ! Allons, c’est moi qui fais la loi, Je la caresse et je la pille. Mais elle remet sa mantille, M’effleure de sa lèvre en feu, Et pleure pour ma peccadille : Jamais ne vîtes si beau jeu.
Je baise une larme qui brille, Un bout de dentelle, un cheveu ; Elle rit, la méchante fille ! Jamais ne vîtes si beau jeu.
Février 1861.
beau baptême et la belle commère ! Quels jolis yeux ! disaient les assistants. On rôtissait les bœufs entiers d’Homère Et l’on ouvrait la porte à deux battants. Bonne Alizon ! même après tant de temps, Quand je la vois, mon âme en est tout aise. Elle a des yeux d’enfer, couleur de braise, Et le sein rose et des lys à foison ; Elle est savante avec ses airs de niaise. Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !
En ce temps-là, mordant l’écorce amère, Dans mon pays de forêts et d’étangs, J’étais encore un coureur de chimère. Elle, on eût dit un matin de printemps ! Mais, à la fin, voici qu’elle a trente ans.
Ses grands cheveux sont blonds, ne vous déplaise ! Et longs et fins, et lourds, par parenthèse, À n’y pas croire. Ô la riche toison ! À la tenir on sait ce qu’elle pèse. Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !
Oh ! comme fuit cette enfance éphémère ! Mon Alizon, dont les cheveux flottants Étaient si fous, regarde, en bonne mère, Ses petits gars, forts comme des titans, Courir pieds nus dans les prés éclatants. Elle travaille, assise sur sa chaise. Ne croyez pas surtout qu’elle se taise Plus qu’un oiseau dans la belle saison, Et sa chanson n’est pas la plus mauvaise. Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !
Avec un rien, on la fâche, on l’apaise. Les belles dents à croquer une fraise ! J’en étais fou pendant la fenaison. Elle est mignonne et rit quand on la baise, Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !
Juin 1861.
Paris, fou de poudre de riz, Veut qu’on se plâtre en manière de cygne, Et qu’il a fait ses plaisirs favoris De ces gotons qui se peignent un signe, Je tourne bride et change ma consigne. Loue avec nous, Amour, méchant garçon, La gerbe d’or qui sera ta moisson ; Viens, lorsqu’on suit les saintes jouvencelles Qui vont tressant leurs voix à l’unisson, Il sied de boire en l’honneur des pucelles.
Le parfumeur vend les Jeux et les Ris Et sous les yeux on se trace une ligne. On badigeonne un front comme un lambris ; C’est trop de luxe et je m’en sens indigne. Qu’on me ramène à la feuille de vigne !
Oh ! quelle gloire, ignorer sa leçon ! Balbutier l’immortelle chanson ! Rien n’est cruel et divin comme celles Que fait rougir un timide frisson : Il sied de boire en l’honneur des pucelles.
Les vierges sont des cœurs et des esprits, Et la candeur sereine les désigne. Leurs francs appas sont comme un gai pourpris Jonché de rose et de blancheur insigne ; Le lys les nomme et la neige les signe. Leurs bras polis sont froids comme un glaçon Et le Désir niche dans le buisson De leurs cheveux, où brillent des parcelles D’or, ouvragé d’une riche façon. Il sied de boire en l’honneur des pucelles.
Il faut se rendre et leur payer rançon, Lorsque Vénus, guidant son enfançon, Dans leurs yeux noirs jette des étincelles. Le vin bouillonne ; allons, verse, échanson, Il sied de boire en l’honneur des pucelles.
Avril 1861.
qui tins la lyre et le glaive, Et qui marchais, rouge d’éclairs, Dans l’action et dans le rêve, Ô rude forgeron des vers Qui faisaient tressaillir les mers, Âme de héros courroucée Qui t’exhalais en hymnes fiers, Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?
Viens parmi nous ! combats sans trêve. Il en faut de ces cris amers Que tu répandais sur la grève. La Muse, ivre des maux soufferts, S’en va cacher dans les déserts Sa lyre pour jamais blessée. Toi que ravivent ses concerts, Où dors-tu, grande ombre
Ton laurier perd sa mâle sève, Ô maître, par ses flancs ouverts. Reviens, comme un dieu qui se lève, Pour guérir ceux qui te sont chers, Abriter sous tes rameaux verts Le martyre de la Pensée Que déchirent ces noirs hivers. Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?
Que ton courroux brûle mes chairs ! Donne-moi ta haine amassée Sur la terre et dans les enfers. Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?
Décembre 1861.
le sais bien que Cythère est en deuil ! Que son jardin, souffleté par l’orage, Ô mes amis, n’est plus qu’un sombre écueil Agonisant sous le soleil sauvage. La solitude habite son rivage. Qu’importe ! allons vers les pays fictifs ! Cherchons la plage où nos désirs oisifs S’abreuveront dans le sacré mystère Fait pour un chœur d’esprits contemplatifs : Embarquons-nous pour la belle Cythère.
La grande mer sera notre cercueil ; Nous servirons de proie au noir naufrage. Le feu du ciel punira notre orgueil Et l’aquilon nous garde son outrage. Qu’importe ! allons vers le clair paysage !
Malgré la mer jalouse et les récifs, Venez, partons comme des fugitifs, Loin de ce monde au souffle délétère. Nous dont les cœurs sont des ramiers plaintifs, Embarquons-nous pour la belle Cythère.
Des serpents gris se traînent sur le seuil Où souriait Cypris, la chère image Aux tresses d’or, la vierge au doux accueil ! Mais les amours sur le plus haut cordage Nous chantent l’hymne adoré du voyage. Héros cachés dans ces corps maladifs, Fuyons, partons sur nos légers esquifs, Vers le divin bocage où la panthère Pleure d’amour sous les rosiers lascifs : Embarquons-nous pour la belle Cythère.
Rassasions d’azur nos yeux pensifs ! Oiseaux chanteurs, dans la brise expansifs, Ne souillons pas nos ailes sur la terre. Volons, charmés, vers les Dieux primitifs ! Embarquons-nous pour la belle Cythère.
Mai 1861.
, partez sans moi ; l’Amour vous suit Pour faire fête à votre belle hôtesse. Vous dites donc qu’on aura cette nuit Souper au vin du Rhin, grande liesse Et cotillon chez une poëtesse. Que j’aime mieux dans les quartiers lointains, Au grand soleil ouvert tous les matins, Ce cabaret flamboyant de Montrouge Où la servante a des yeux libertins ! Vive Margot avec sa jupe rouge !
On peut trouver là-bas, si l’on séduit Quelque farouche et svelte enchanteresse, Un doux baiser pris et donné sans bruit, Même, au besoin, un soupçon de caresse ; Mais, voyez-vous, Margot est ma déesse.
J’ai tant chéri ses regards enfantins, Et les boutons de rose si mutins Qu’on voit fleurir dans son corset qui bouge ! Sa lèvre est folle et ses cheveux châtains : Vive Margot avec sa jupe rouge !
J’ai quelquefois grimpé dans son réduit Où le vieux mur a vu mainte prouesse. Elle est si rose et si fraîche au déduit, Quand rien ne gêne en leur rude allégresse Son noble sang et sa verte jeunesse ! Le lys tremblant, la neige et les satins Ne brillent pas plus que les blancs tétins Et que les bras de cette belle gouge. Pour égayer l’ivresse et les festins, Vive Margot avec sa jupe rouge !
, chacun nous suivons nos destins. Restez ce soir dans les salons hautains De Cidalise, et je retourne au bouge, Aux gobelets, aux rires argentins. Vive Margot avec sa jupe rouge !
Février 1861.
comme toi, fleur d’amour, Eut cet adorable enjouement, Cette lèvre dont le contour M’attire comme un doux aimant, Et tout ce resplendissement D’un incomparable trésor, Prunelles de clair diamant, Sourcils d’ébène et frisons d’or.
Tes cheveux, en chaque détour, Ont comme le bruissement Du flot bleu qui baigne la tour. En toi, pour des regards d’amant Tout est le miracle charmant Que ton âme embellit encor, Roses, neiges, enchantement, Sourcils d’ébène et frisons d’or.
Et tout nous ravit tour à tour, Roses faites d’embrasement, Cheveux plus vermeils que le jour, Sein plus blanc que le pur froment, Yeux profonds, qu’emplit fièrement De lumière, un profond décor D’étoiles et de firmament, Sourcils d’ébène et frisons d’or.
Ô chère joie ! ô cher tourment ! Ma strophe au gracieux essor Mêle, en son éblouissement, Sourcils d’ébène et frisons d’or !
Février 1861.
sont trois sœurs, trois blondes, mais Lucy Est un peu fauve, et Lise est un peu rousse. Jeanne au beau front par le doute obscurci Est la plus fière, et Lucy la plus douce. Dans le jardin, sur un tapis de mousse, Nous devisons comme des écoliers ; Ce sont parfois des contes par milliers, Puis je sertis de folles rimes, voire Des madrigaux pour leurs petits souliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
Lucy me fait songer et Jeanne aussi ; Et qu’un rayon de lumière éclabousse Le front vermeil de Lise, me voici Charmé : l’Amour, ayant vidé sa trousse, Trouve à souhait des traits que rien n’émousse
Dans ses grands yeux pensifs et singuliers. Lucy soupire et me dit : Vous parliez, Parlez encor ; trouvez-nous quelque histoire. Le soleil rit sur les blancs escaliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
Lise est ma joie et mon plus cher souci, Lucy m’attire et Jeanne me repousse, Mais je l’adore et j’ai le cœur transi Dès qu’elle pleure et qu’elle se courrouce Pour un baiser sur l’ongle de son pouce. Puis, en jouant avec ses lourds colliers, Je dis à Lise : Enfant, si vous vouliez ! Elle répond : Ami, songe à la gloire. Lucy me cueille un fruit des espaliers, Et Marinette est là qui verse à boire.
, une fois il faut que vous alliez Dans ce jardin, pour voir humiliés L’or, le saphir, les diamants, l’ivoire. Tous les rubis de vos fins joailliers. Et Marinette est là qui verse à boire.
Avril 1861.
chante encor, l’essaim railleur des fées, Bien protégé par l’épine et le houx Que le zéphyr caresse par bouffées. Diane aussi, l’épouvante des loups, Au fond des bois cache son cœur jaloux. Son culte vit dans plus d’une chaumière. Quand les taillis sont baignés de lumière, À l’heure calme où la lune paraît, Échevelée à travers la clairière, Diane court dans la noire forêt.
De nénufars et de feuilles coiffées, La froide nixe et l’ondine aux yeux doux Mènent le bal, follement attifées, Et près du nain, dont les cheveux sont roux, Les sylphes verts dansent et font les fous.
On voit passer une figure altière, Et l’on entend au bord de la rivière Un long sanglot, un soupir de regret Et des pas sourds qui déchirent du lierre : Diane court dans la noire forêt.
Diane, au bois récoltant ses trophées, Entend le cerf gémissant fuir ses coups Et se pleurer en plaintes étouffées. Un vent de glace a rougi ses genoux ; Ses lévriers, ivres de son courroux, Sont accourus à sa voix familière. La grande Nymphe à la fauve paupière Sur son arc d’or assujettit le trait ; Puis, secouant sa mouvante crinière, Diane court dans la noire forêt.
, il est temps, fuyons cette poussière Du carrefour, et la forêt de pierre. Sous le feuillage et sous l’antre secret, Nous trouverons la ville hospitalière ; Diane court dans la noire forêt.
Novembre 1861.
frémit, la brise pure, Dans ce beau jardin de féerie Où le ruisseau jaseur murmure. Le printemps affolé varie Sa merveilleuse broderie, L’eau chante sous les passerelles ; Tout tressaille dans la prairie À la façon des tourterelles.
Les arbres dans l’allée obscure Où babille la causerie Laissent leur jeune chevelure Flotter avec coquetterie. C’est le temps où le ciel vous crie D’oublier chagrins et querelles, Et de vivre en galanterie À la façon des tourterelles.
L’insecte court dans la verdure. Le bois est plein de rêverie ; La nymphe a quitté sa ceinture, Le sylphe avec idolâtrie Baise la pelouse fleurie, Les fleurs ont ouvert leurs ombrelles ; Enfants, il faut qu’on se marie À la façon des tourterelles.
La colombe murmure et prie Et chuchote sur les tourelles : Mariez-vous, belle Marie, À la façon des tourterelles.
Avril 1861.
je pars et voici le navire. Adieu, Paris joyeux ! adieu, tombeau ! Vis sans savoir que Misère soupire, Maigre, et saignant sur son vieil escabeau, Et ses seins nus mal couverts d’un lambeau. Vis dans ta haine et dans ton avarice ; Moi, je m’envole au gré de mon caprice. La voile s’enfle, éprise de l’éther, Et, délivré, j’invoque ma nourrice, La mer aux flots tumultueux, la mer !
Adieu, prison où pleura mon martyre ! Adieu, Gobsecks à l’âme de corbeau ! La vague est là qui me berce et m’attire ; L’archer divin, jeune, féroce et beau, A sur la mer secoué son flambeau.
Dans sa splendeur, comme une impératrice, Elle sourit, la grande séductrice ; Et je respire, ivre du gouffre amer, Pour que son souffle odorant me guérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer !
J’entends passer comme un accord de lyre. Ô lovelace en habit bleu barbeau, Féru d’amour pour une tirelire, Paris, adieu ! garde tes Mirabeau, Et Ferraris et Juliette Beau ! Amuse-toi ; que ton été fleurisse. J’ai sous mes pieds la sainte inspiratrice Dont l’âpre haleine a pénétré ma chair, La grande mer, la mer consolatrice, La mer aux flots tumultueux, la mer !
Toi, cœur blessé, ferme ta cicatrice. L’algue éplorée aux verts cheveux lambrisse Le roc ; je vois briller au soleil clair La verte plaine où le flot se hérisse, La mer aux flots tumultueux, la mer !
Mai 1861.
qu’au beau temps appelé Renaissance Un statuaire, habile ciseleur, En ce château fit par réminiscence Des anciens Grecs, vierge à la lèvre en fleur, Vois le soleil qui baise ta pâleur. Puisque son œil amoureux te festoie, Que devant lui ta chevelure ondoie ! Montre ton corps superbe au fier dessin, Et, sous le vent caressant qui tournoie, Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
Ah ! la splendeur de ton adolescence Et ton regard terrible et cajoleur Éveilleront par leur seule puissance Le geai folâtre et le merle siffleur Et tout le gai renouveau querelleur.
Car, pour revivre, il suffit qu’on te voie ! Dans le feuillage adouci qui verdoie Et de qui l’ombre emplit le clair bassin, Que ta blancheur sous les rayons chatoie ! Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
Fais resplendir en leur magnificence, Pour cet Avril ruisselant de chaleur, Tes charmes nus, dont la sainte innocence Fait oublier le crime et la douleur. Malgré le doux printemps ensorceleur, Notre âge affreux sous la tristesse ploie ; Cette Euménide a fait de lui sa proie, Il est malade, il veut un médecin. Ah ! pour guérir le mal qui le foudroie, Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.
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The end
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