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Chapitre I. Des premières connaissances d’un homme borné au sens de l’odorat.
Chapitre II. Des opérations de l’entendement dans un homme borné au sens de l’odorat, et comment les différents degrés de plaisir et de peine sont le principe de ces opérations.
Chapitre III. Des désirs, des passions, de l’amour, de la haine, de l’espérance, de la crainte et de la volonté dans un homme borné au sens de l’odorat.
Avis important au lecteur
’ai oublié de prévenir ſur une choſe que j’aurois dû dire, & peut-être répeter dans pluſieurs endroits de cet Ouvrage ; mais je compte que l’aveu de cet oubli vaudra des répétitions, ſans en avoir l’inconvénient. J’avertis donc qu’il eſt de ſe mettre exactement à la place de la Statue que nous allons obſerver. Il faut commencer d’exiſter avec elle, n’avoir qu’un ſeul ſens, quand elle n’en a qu’un ; n’acquérir que les idées qu’elle acquiert, ne contracter que les habitudes qu’elle contracte : en un mot, il faut n’être que ce qu’elle eſt. Elle ne jugera des choſes comme nous, que quand elle aura tous nos ſens & toute notre expérience ; & nous ne jugerons comme elle, que quand nous nous ſuppoſerons privés de tout ce qui lui manque. Je crois que les Lecteurs, qui ſe mettront exactement à ſa place, n’auront pas de peine à entendre cet Ouvrage ; les autres m’oppoſeront des difficultés ſans nombre.
On ne comprend point encore ce que c’eſt que la Statue que je me propoſe d’obſerver ; & cet avertiſſement paroîtra ſans doute
mais ce ſera une raiſon de plus pour le remarquer, & pour s’en ſouvenir.
Si je n’ai rien dit de la diviſion de ce Traité, c’eſt parce que cette précaution m’a paru ſuperflue. Un coup d’œil ſur la Table, qui eſt à la fin du Tome II, fera connoître le plan que j’ai ſuivi.
Dessein de cet ouvrage
ous ne ſaurions nous rappeler l’ignorance, dans laquelle nous ſommes nés : c’eſt un état qui ne laiſſe point de traces après lui. Nous ne nous ſouvenons d’avoir ignoré, que ce que nous nous ſouvenons d’avoir appris ; & pour remarquer ce que nous apprenons, il faut déjà ſavoir quelque choſe : il faut s’être ſenti avec quelques idées, pour obſerver qu’on ſe ſent avec des idées qu’on n’avoit pas. Cette mémoire réfléchie, qui nous rend aujourd’hui ſi ſenſible le paſſage d’une connoiſſance à une autre, ne ſauroit donc remonter juſqu’aux premieres : elle les ſuppoſe au contraire, & c’eſt là l’origine de ce penchant que nous avons à les croire nées avec nous. Dire que nous avons appris à voir, à entendre, à goûter, à ſentir, à toucher, paroît le paradoxe le plus étrange. Il ſemble que la nature nous a donné uſage de nos ſens, à l’inſtant même qu’elle les a formés ; & que nous nous en ſommes toujours ſervi ſans étude, parce qu’aujourd’hui nous ne ſommes plus obligés de les étudier.
J’étois dans ces préjugés, lorſque je publiai mon Eſſai ſur l’origine des connoiſſances humaines. Je n’avois pu en être retiré par les raiſonnemens de Locke ſur un aveugle-né, à qui on donneroit le ſens de la vue ; & je ſoutins contre ce Philoſophe, que l’œil juge naturellement des figures, des grandeurs, des ſituations & des diſtances.
Vous ſavez, Madame, à qui je dois les lumieres, qui ont enfin diſſipé mes préjugés : vous ſavez la part qu’a eu à cet ouvrage une perſonne qui vous étoit ſi chere, & qui étoit ſi digne de votre eſtime & de votre amitié. C’eſt à ſa mémoire que je le conſacre, & je m’adreſſe à vous, pour jouir tout à la fois & du plaiſir de parler d’elle, & du chagrin de la regretter. Puiſſe ce monument perpétuer le ſouvenir de votre amitié mutuelle, & de l’honneur que j’aurai eu d’avoir part à l’eſtime de l’une & de l’autre.
Mais pourrois-je ne pas à ce ſuccès, quand je ſonge combien ce Traité eſt à elle ? Les vues les plus exactes & les plus fines qu’il renferme, ſont dûes à la juſteſſe de ſon eſprit & à la vivacité de ſon imagination ; qualités qu’elle réuniſſoit dans un point, où elles paroiſſent preſque incompatibles. Elle ſentit la néceſſité de conſidérer ſéparément nos ſens, de diſtinguer avec préciſion les idées que nous devons à chacun d’eux, & d’obſerver avec quels progrès ils s’inſtruiſent, & comment ils ſe prêtent des ſecours mutuels.
Pour remplir cet objet, nous imaginâmes une Statue intérieurement comme nous, & animée d’un eſprit privé de toute eſpéce d’idées. Nous ſupposâmes encore que l’extérieur tout de marbre ne lui permettoit l’uſage d’aucun de ſes ſens, & nous nous réſervâmes la liberté de les ouvrir à notre choix aux différentes impreſſions dont ils ſont ſuſceptibles.
Nous crûmes devoir commencer par l’odorat, parce que c’eſt de tous les ſens celui qui paroît contribuer le moins aux connoiſſances de l’eſprit humain. Les autres furent enſuite l’objet de nos recherches, & après les avoir conſidérés & enſemble, nous vimes la Statue devenir un animal capable de veiller à ſa conſervation.
Le principe qui détermine le développement de ſes facultés, eſt ſimple ; les Senſations mêmes le renferment : car toutes étant néceſſairement agréables ou déſagréables, la Statue eſt intéreſſée à jouir des unes & à ſe dérober aux autres. Or, on ſe convaincra que cet intérêt ſuffit pour donner lieu aux opérations de l’entendement & de la volonté. Le jugement, la réflexion, les déſirs, les paſſions, &c. Ne ſont que la Senſation même qui ſe tranſforme différemment. C’eſt pourquoi il nous a paru inutile de ſuppoſer que l’ame tient immédiatement de la nature toutes les facultés dont elle eſt douée. La nature nous donne des organes, pour nous avertir par le plaiſir de ce que nous avons à rechercher, & par la douleur de ce que nous avons à fuir. Mais elle s’arrête là ; & elle laiſſe à l’expérience le ſoin de nous faire contracter des habitudes, & d’achever l’ouvrage qu’elle a commencé.
Cet objet eſt neuf, & il montre toute la ſimplicité des voyes de l’Auteur de la nature. Peut-on ne pas admirer, qu’il n’ait fallu que rendre l’homme ſenſible au plaiſir & à la douleur, pour faire naître en lui des idées, des déſirs, des habitudes & des talens de toute eſpece ?
Il y a ſans doute bien des difficultés à ſurmonter, pour développer tout ce ſyſtême ; & j’ai ſouvent éprouvé combien une pareille entrepriſe étoit au-deſſus de mes forces. Mademoiſelle Ferrand m’a éclairé ſur les principes, ſur le plan & ſur les moindres détails ; & j’en dois être d’autant plus reconnoiſſant, que ſon projet n’étoit ni de m’inſtruire, ni de faire un Livre. Elle ne s’appercevoit pas qu’elle devenoit Auteur, & elle n’avoit d’autre deſſein que de s’entretenir avec moi des choſes auxquelles je prenois quelque intérêt. Auſſi ne ſe prévenoit-elle jamais pour ſes ſentimens ; & ſi je les ai preſque toujours préférés à ceux que j’avois d’abord, j’ai eu le plaiſir de ne me rendre qu’à la lumiere. Je l’eſtimois trop, pour les adopter par tout autre motif ; & elle-même, elle en eût été offenſée. Cependant il m’arrivoit ſi ſouvent de reconnoître la ſupériorité de ſes vûes, que mon aveu ne pouvoit éviter d’être ſoupçonné de trop de complaiſance. Elle m’en faiſoit quelquefois des reproches ; elle craignoit, diſoit-elle, de gâter mon ouvrage ; & examinant avec ſcrupule les opinions que j’abandonnois, elle eût voulu ſe convaincre, que ſes critiques n’étoient pas fondées.
Si elle avoit pris elle-même la plume, cet ouvrage prouveroit mieux quels étoient ſes talens. Mais elle avoit une délicateſſe, qui ne lui permettoit ſeulement pas d’y penſer. Contraint d’y applaudir, quand je conſidérois les motifs qui en étoient le principe ; je l’en blâmois auſſi, parce que je voyois dans ſes conſeils ce qu’elle auroit pu faire elle-même. Ce Traité n’eſt donc malheureuſement que le réſultat des converſations que j’ai eues avec elle, & je crains bien de n’avoir pas toujours ſu préſenter ſes penſées dans leur vrai jour. Il eſt fâcheux qu’elle n’ait pas pu m’éclairer juſqu’au moment de l’impreſſion ; je regrette ſurtout qu’il y ait deux ou trois queſtions, ſur leſquelles nous n’avons pas été entiérement d’accord.
La juſtice que je rends à Mademoiſelle Ferrand, je n’oſerois la lui rendre, ſi elle vivoit encore. Uniquement jalouſe de la gloire de ſes amis, & regardant comme à eux tout ce qui pouvoit en elle y contribuer ; elle n’auroit point reconnu la part qu’elle a à cet ouvrage, elle m’auroit défendu d’en faire l’aveu, & je lui aurois obéi. Mais aujourd’hui dois-je me au plaiſir de lui rendre cette juſtice ? C’eſt tout ce qui me reſte dans la perte que j’ai faite d’un conſeil ſage, d’un critique éclairé, d’un ami sûr.
Vous le partagerez avec moi, ce plaiſir, Madame, vous qui la regretterez toute votre vie ; & c’eſt auſſi avec vous que j’aime à parler d’elle. Toutes deux également eſtimables, vous aviez ce diſcernement qui démêle tout le prix d’un objet aimable, & ſans lequel on ne ſait point aimer. Vous connoiſſiez la raiſon, la vérité & le courage qui vous formoient l’une pour l’autre. Ces qualités ſerroient les nœuds de votre amitié, & vous trouviez toujours dans votre commerce cet enjoûment, qui eſt le caractere des ames vertueuſes & ſenſibles.
Ce bonheur devoit donc finir ; & dans ces momens qui devoient en être le terme, il falloit qu’il ne reſtât d’autre conſolation à votre amie, que de n’avoir point à vous ſurvivre. Je l’ai vûe ſe croire en cela fort heureuſe. C’étoit aſſez pour elle de vivre dans votre mémoire. Elle aimoit à s’occuper de cette idée ; mais elle eût voulu en écarter l’image de votre douleur. Entretenez-vous quelquefois de moi avec Madame De Vaſſé, me diſoit-elle, & que ce ſoit avec une ſorte de plaiſir. Elle ſavoit qu’en effet la douleur n’eſt pas la ſeule marque des regrets ; & qu’en pareil cas plus on trouve de plaiſir à penſer à un ami, plus on ſent vivement la perte qu’on a faite.
Que je ſuis flatté, Madame, qu’elle m’ait jugé digne de partager avec vous cette douleur & ce plaiſir ! Que je le ſuis de l’honneur que vous me faites de porter le même jugement ! Pouviez-vous l’une & l’autre me donner une plus grande preuve de votre eſtime & de votre amitié ?
Première partie
§. I. Es connoiſſances de notre Statue, bornée au ſens de l’odorat, ne peuvent s’étendre qu’à des odeurs. Elle ne peut pas plus avoir les idées d’étendue, de figure, ni de rien qui ſoit hors d’elle, ou hors de ſes Senſations, que celles de couleur, de ſon, de ſaveur.
§. 2. Si nous lui préſentons une roſe, elle ſera par rapport à nous une Statue qui ſent une roſe ; mais par rapport à elle, elle ne ſera que l’odeur même de cette fleur.
Elle ſera donc odeur de roſe, d’œillet, de jaſmin, de violette, ſuivant les objets qui agiront ſur ſon organe. En un mot, les odeurs ne ſont à ſon égard que ſes propres modifications ou manières d’être ; & elle ne ſauroit ſe croire autre choſe, puiſque ce ſont les ſeules Senſations dont elle eſt ſuſceptible.
§. 3. Que les Philoſophes à qui il paroît ſi évident que tout eſt matériel, ſe mettent pour un moment à ſa place ; & qu’ils imaginent comment ils pourroient ſoupçonner qu’il exiſte quelque choſe, qui reſſemble à ce que nous appelons matière.
§. 4. On peut donc déja ſe convaincre qu’il ſuffiroit d’augmenter ou de diminuer le nombre des ſens, pour nous faire porter des jugemens tout différens de ceux, qui nous ſont aujourd’hui ſi naturels ; & notre Statue bornée à l’odorat, peut nous donner une idée de la claſſe des êtres, dont les connoiſſances ſont le moins étendues.
§. 1. la premiere odeur, la capacité de ſentir de notre Statue eſt toute entiere à l’impreſſion qui ſe fait ſur ſon organe. Voilà ce que j’appelle attention.
§. 2. Dès cet inſtant elle commence à jouir ou à ſouffrir : car ſi la capacité de ſentir eſt toute entiere à une odeur agréable, c’eſt jouiſſance ; & ſi elle eſt toute entiere à une odeur déſagréable, c’eſt ſouffrance.
§. 3. Mais notre Statue n’a encore aucune idée des différens changemens, qu’elle pourra eſſuyer. Elle eſt donc bien, ſans ſouhaiter d’être mieux ; ou mal, ſans ſouhaiter d’être bien. La ſouffrance ne peut pas plus lui faire déſirer un bien qu’elle ne connoît pas, que la jouiſſance lui faire craindre un mal qu’elle ne connoît pas davantage. Par conſéquent, quelque deſagréable que ſoit la premiere Senſation, le fut-elle au point de bleſſer l’organe & d’être une douleur violente, elle ne ſauroit donner lieu au deſir.
Si la ſouffrance eſt en nous toujours accompagnée du déſir de ne pas ſouffrir, il ne peut pas en être de même de cette Statue. La douleur eſt avant le déſir d’un état différent, & elle n’occaſionne en nous ce déſir, que parce que cet état nous eſt déjà connu. L’habitude que nous avons contractée de la regarder comme une choſe, ſans laquelle nous avons été, & ſans laquelle nous pouvons être
fait que nous ne pouvons plus ſouffrir, qu’auſſitôt nous ne déſirions de ne pas ſouffrir, & ce déſir eſt inſéparable d’un état douloureux.
Mais la Statue qui au premier inſtant ne ſe ſent que par la douleur même qu’elle éprouve, ignore ſi elle peut ceſſer de l’être, pour devenir autre choſe, ou pour n’être point du tout. Elle n’a encore aucune idée de changement, de ſucceſſion, ni de durée. Elle exiſte donc ſans pouvoir former des déſirs.
§. 4. Lorſqu’elle aura remarqué qu’elle peut ceſſer d’être ce qu’elle eſt, pour redevenir ce qu’elle a été ; nous verrons ſes déſirs naître d’un état de douleur, qu’elle comparera à un état de plaiſir, que la mémoire lui rappellera. C’eſt par cet artifice que le plaiſir & la douleur ſont l’unique principe, qui déterminant toutes les opérations de ſon ame, doit l’élever par dégrés à toutes les connoiſſances, dont elle eſt capable ; & pour démêler les progrès qu’elle pourra faire, il ſuffira d’obſerver les plaiſirs qu’elle aura à déſirer, les peines qu’elle aura à craindre, & l’influence des uns & des autres ſuivant les circonſtances.
§. 5. S’il ne lui reſtoit aucun ſouvenir de ſes modifications, à chaque fois elle croiroit ſentir pour la premiere : des années entieres viendroient ſe perdre dans chaque moment préſent. Bornant donc toujours ſon attention à une ſeule maniere d’être, jamais elle n’en compareroit deux enſemble, jamais elle ne jugeroit de leurs rapports : elle jouiroit ou ſouffriroit, ſans avoir encore ni déſir ni crainte.
§. 6. Mais l’odeur qu’elle ſent, ne lui échappe pas entiérement, auſſitôt que le corps odoriférant ceſſe d’agir ſur ſon organe. L’attention qu’elle lui a donnée, la retient encore ; & il en reſte une impreſſion plus ou moins forte, ſuivant que l’attention a été elle-même plus ou moins vive. Voilà la mémoire.
§. 7. Lorſque notre Statue eſt une nouvelle odeur, elle a donc encore préſente celle qu’elle a été le moment précédent. Sa capacité de ſentir ſe partage entre la mémoire & l’odorat ; & la premiere de ces facultés eſt attentive à la Senſation paſſée, tandis que la ſeconde eſt attentive à la Senſation préſente.
§. 8. Il y a donc en elle deux manieres de ſentir, qui ne different, que parce que l’une ſe rapporte à une Senſation actuelle, & l’autre à une Senſation qui n’eſt plus, mais dont l’impreſſion dure encore. Ignorant qu’il y a des objets qui agiſſent ſur elle, ignorant même qu’elle a un organe ; elle ne diſtingue ordinairement le ſouvenir d’une Senſation d’avec une Senſation actuelle, que comme ſentir foiblement ce qu’elle a été, & ſentir vivement ce qu’elle eſt.
§. 9. Je dis ordinairement, parce que le ſouvenir ne ſera pas toujours un ſentiment foible, ni la Senſation un ſentiment vif. Car toutes les fois que la mémoire lui retracera ſes d’être avec beaucoup de force, & que l’organe au contraire ne recevra que de legeres impreſſions ; alors le ſentiment d’une Senſation actuelle ſera bien moins vif, que le ſouvenir d’une Senſation qui n’eſt plus.
§. 10. Ainſi donc qu’une odeur eſt préſente à l’odorat par l’impreſſion d’un corps odoriférant ſur l’organe même, une autre odeur eſt préſente à la mémoire, parce que l’impreſſion d’un autre corps odoriférant ſubſiſte dans le cerveau, où l’organe l’a tranſmiſe. En paſſant de la ſorte par deux manieres d’être, la Statue ſent qu’elle n’eſt plus ce qu’elle a été : la connoiſſance de ce changement lui fait rapporter la premiere à un moment différent de celui où elle éprouve la ſeconde : & c’eſt là ce qui lui fait mettre de la différence entre exiſter d’une maniere & ſe ſouvenir d’avoir exiſté d’une autre.
Comment elle eſt active & paſſive. Elle eſt active par rapport à l’une de ſes manieres de ſentir, & paſſivepar rapport à l’autre. Elle eſt active, lorſqu’elle ſe ſouvient d’une Senſation, parce qu’elle a en elle la cauſe qui la lui rappelle, c’eſt-à-dire, la mémoire. Elle eſt paſſive au moment qu’elle éprouve une Senſation, parce que la cauſe qui la produit eſt hors d’elle, c’eſt-à-dire, dans les corps odoriférans qui agiſſent ſur ſon organe. Elle ne peut pas faire la différence de ſes deux états. Mais ne pouvant ſe douter de l’action des objets extérieurs ſur elle, ellene ſauroit faire la différence d’une cauſe qui eſt en elle, d’avec une cauſe qui eſt au dehors. Toutes ſ es modifications ſont à ſon égard, comme ſi elle ne les devoit qu’à elle-même ; & ſoit qu’elle éprouve une Senſation, ou qu’elle ne faſſe que ſe la rappeler ; elle n’apperçoit jamais autre choſe, ſinon qu’elle eſt ou qu’elle a été de telle maniere. Elle ne ſauroit, par conſéquent, remarquer aucune différence entre l’état où elle eſt active, & celui où elle eſt toute paſſive.
La mémoire devient en elle une habitude. Cependant plus la mémoire aura occaſion de s’exercer, plus elle agira avec facilité. C’eſt par là que la Statue ſe fera une habitude de ſe rappeler ſans effort les changemens par où elle a paſſé, & de partager ſon attention entre ce qu’elle eſt & ce qu’elle a été. Car une habitude n’eſt que la facilité de répéter ce qu’on a fait, & cette facilité s’acquiert par la réitération des actes.Elle compare. Si après avoir ſenti à pluſieurs repriſes une roſe & un oeillet, elle ſent encore une fois une roſe ; l’attention paſſive qui ſe fait par l’odorat, ſera toute à l’odeur préſente de roſe, & l’attention active, qui ſe fait par la mémoire, ſera partagé e entre le ſouvenir qui reſte des odeurs de roſe & d’oeillet. Or, les manieres d’être ne peuvent ſe partager la capacité de ſentir, qu’elles ne ſe comparent : car comparer n’eſt autre choſe que donner en même-temps ſon attention à deux idées.
Juge. Dès qu’il y a comparaiſon, il y a jugement. Notre Statue ne peut être en même-temps attentive à l’odeur de roſe & à celle d’oeillet, ſans appercevoir que l’une n’eſt pas l’autre ; & elle ne peut l’être à l’odeur d’une roſe qu’elle ſent, & à celle d’une roſe qu’elle a ſentie, ſansappercevoir qu’elles ſont une même modification. Un jugement n’eſt donc que la perception d’un rapport entre deux idées, que l’on compare. Ces opérations tournent en habitude. à meſure que les comparaiſons & les jugemens ſe répetent, notre Statue les fait avec plus de facilité. Elle contracte donc l’habitude de comparer & de juger. Il ſuffira, par conſéquent, de lui faire ſentir d’autres odeurs, pour lui faire faire de nouvelles comparaiſons, porter de nouveaux jugemens, & contracter de nouvelles habitudes.
Elle devient capable d’étonnement. Elle n’eſt point ſurpriſe à la premiere Senſation qu’elle é prouve : car elle n’eſt encore accoutumée à aucune ſorte de jugement.
Elle ne l’eſt pas non plus, lorſque ſentant ſucceſſivement pluſieurs odeurs, elle ne les apperçoit chacune qu’un inſtant. Alors elle ne tient à aucun des jugemensqu’elle porte ; & plus elle change, plus elle doit ſe ſentir naturellement portée à changer. Elle ne le ſera pas davantage, ſi par des nuances inſenſibles nous la conduiſons de l’habitude de ſe croire une odeur à juger qu’elle en eſt une autre : car elle change ſans pouvoir le remarquer. Mais elle ne pourra manquer de l’être, ſ i elle paſſe tout à coup d’un état auquel elle étoit accoutumée, à un état tout différent, dont elle n’avoit point encore d’idée.
Cet étonnement donne plus d’activité aux opérations de l’ame. Cet étonnement lui fait mieux ſentir la différence de ſes manieres d’être. Plus le paſſage des unes aux autres eſt bruſque, plus ſon étonnement eſt grand, & plus auſſi elle eſt frappée du contraſte des plaiſirs & des peines qui les accompagnent. Son attention déterminée par des plaiſirs & par des peines qui ſe font mieuxſentir, s’applique avec plus de vivacité à toutes les Senſations qui ſe ſuccedent. Elle les compare donc avec plus de ſoin : elle juge donc mieux de leurs rapports. L’étonnement augmente, par conſéquent, l’activité des opérations de ſon ame. Mais puiſqu’il ne l’augmente, qu’en faiſant remarquer une oppoſition plus ſenſible entre les ſentimens agréables & les ſentimens déſagréables, c’eſt toujours le plaiſir & la douleur qui ſont le premier mobile de ſes facultés.
Idées qui ſe conſervent dans la mémoire. Si les odeurs attirent chacune également ſon attention, elle ſe conſerveront dans ſa mémoire, ſuivant l’ordre où elles ſe ſeront ſuccédées, & elles s’y lieront par ce moyen.
Si la ſucceſſion en renferme un grand nombre, l’impreſſion des dernieres, comme la plus nouvelle, ſera la plus forte ; celle des premieres s’affoiblira par des degrésinſenſibles, s’éteindra tout-à-fait, & elles ſeront comme non avenues.
Mais s’il y en a qui n’ont eu que peu de part à l’attention, elles ne laiſſeront aucune impreſſion après elle, & elles ſeront auſſi-tôt oubliées qu’apperçues.
Enfin, celles qui l’auront frappée davantage, ſe retraceront avec plus de vivacité ; & l’occuperont ſi fort, qu’elles ſeront capables de lui faire oublier les autres.
Liaiſon de ces idées. La mémoire eſt donc une ſuite d’idées, qui forment une eſpece de chaîne. C’eſt cette liaiſon qui fournit les moyens de paſſer d’une idée à une autre, & de ſe rappeler les plus éloignées. On ne ſe ſouvient, par conſéquent, d’une idée qu’on a eue, il y a quelque tems, que parce qu’on ſe retrace avec plus ou moins de rapidité les idées intermédiaires.
Le plaiſir conduit la mémoire. à la ſeconde Senſation, lamémoire de notre Statue n’a pas de choix à faire : elle ne peut rappeler que la premiere. Elle agira ſeulement avec plus de force, ſuivant qu’elle y ſera déterminée par la vivacité du plaiſir & de la peine.
Mais lorſqu’il y a eu une ſuite de modifications, la Statue conſervant le ſouvenir d’un grand nombre, ſera portée à ſe retracer préférablement celles qui peuvent davantage contribuer à ſon bonheur : elle paſſera rapidement ſur les autres, ou ne s’y arrêtera que malgré elle.
Pour mettre cette vérité dans tout ſon jour, il faut connoître les différens degrés de plaiſir & de peine, dont on peut être ſuſceptible, & les comparaiſons qu’on en peut faire. Deux eſpeces de plaiſirs & de peines. Les plaiſirs & les peines ſont de deux eſpeces. Les uns appartiennent plus particuliérement au corps ; ils ſont ſenſibles : les autres ſont dans la mémoire & dans toutes les facultés de l’ame ; ilsſont intellectuels ou ſpirituels. Mais c’eſt une différence que la Statue eſt incapable de remarquer. Cette ignorance la garantira d’une erreur, que nous avons de la peine à éviter : car ces ſentimens ne différent pas autant, que nous l’imaginons. Dans le vrai, ils ſont tous intellectuels ou ſpirituels, parce qu’il n’y a proprement que l’ame qui ſente. Si l’on veut, ils ſont auſſi tous en un ſens ſenſibles ou corporels, parce que le corps en eſt la ſeule cauſe occaſionnelle. Ce n’eſt que ſuivant leur rapport aux facultés du corps ou à celles de l’ame, que nous les diſtinguons en deux eſpeces. Différens degrés dans l’un & dans l’autre. Le plaiſir peut diminuer ou augmenter par degrés ; en diminuant, il tend à s’éteindre, & il s’évanouit avec la Senſation. En augmentant au contraire, il peut conduire juſqu’à la douleur, parce que l’impreſſion devient trop forte pour l’organe. Ainſi il y a deux termes dans le plaiſir.Le plus foible eſt où la Senſation commence avec le moins de force ; c’eſt le premier pas du néant au ſentiment : le plus fort eſt où la Senſation ne peut augmenter, ſans ceſſer d’être agréable ; c’eſt l’état le plus voiſin de la douleur. L’impreſſion d’un plaiſir foible paroît ſe concentrer dans l’organe, qui le tranſmet à l’âme. Mais s’il eſt à un certain degré de vivacité, il eſt accompagné d’une émotion qui ſe répand dans tout le corps. Cette émotion eſt un fait que notre expérience ne permet pas de révoquer en doute. La douleur peut également augmenter ou diminuer : en augmentant, elle tend à la deſtruction totale de l’animal. Mais en diminuant, elle ne tend pas, comme le plaiſir, à la privation de tout ſentiment ; le moment, qui la termine, eſt au contraire toujours agréable.
Il n’y a d’état indifférent que par comparaiſon. Parmi ces différens degrés, il n’eſt pas poſſible de trouver un état indifférent :à la premiere Senſation, quelque foible qu’elle ſoit, la Statue eſt néceſſairement bien ou mal. Mais lorſqu’elle aura reſſenti ſucceſſivement les plus vives douleurs & les plus grands plaiſirs, elle jugera indifférentes, ou ceſſera de regarder comme agréables ou déſagréables, les Senſations plus foibles, qu’elle aura comparées avec les plus fortes. Nous pouvons donc ſuppoſer qu’il y a pour elle des manieres d’être agréables & déſagréables dans différens degrés, & des manieres d’être, qu’elle regarde comme indifférentes.
Origine du beſoin. Toutes les fois qu’elle eſt mal ou moins bien, elle ſe rappelle ſes Senſations paſſées, elle les compare avec ce qu’elle eſt, & elle ſent qu’il lui eſt important de redevenir ce qu’elle a été. De-là naît le beſoin ou la connoiſſance qu’elle a d’un bien, dont elle juge que la jouiſſance lui eſt néceſſaire. Elle ne ſe connoît donc des beſoins, que parce qu’elle compare la peine qu’elle ſouffre avec les plaiſirs dont elle a joui. Enlevez-lui le ſouvenir de ces plaiſirs, elle ſera mal, ſans ſoupçonner qu’elle ait aucun beſoin : car pour ſentir le beſoin d’une choſe, il faut en avoir quelque connoiſſance. Or, dans la ſuppoſition que nous venons de faire, elle ne connoît d’autre état que celui où elle ſe trouve. Mais lorſqu’elle s’en rappelle un plus heureux, ſa ſituation préſente lui en fait auſſi-tôt ſentir le beſoin. C’eſt ainſi que le plaiſir & la douleur détermineront toujours l’action de ſes facultés. Comment il détermine les opérations de l’ame. Son beſoin peut être occaſionné par une véritable douleur, par une Senſation déſagréable, par une Senſation moins agréable que quelques-unes de celles qui ont précédé ; enfin par un état languiſſant, où elle eſt réduite à une de ſes manieres d’être,qu’elle s’eſt accoutumée à trouver indifférentes. Si ſon beſoin eſt cauſé par une odeur, qui lui faſſe une douleur vive, il entraîne à lui preſque toute la capacité de ſentir ; & il ne laiſſe de force à la mémoire que pour rappeler à la Statue, qu’elle n’a pas toujours été auſſi mal. Alors elle eſt incapable de comparer les différentes manieres d’être, par où elle a paſſé, elle eſt incapable de juger qu’elle eſt la plus agréable. Tout ce qui l’intéreſſe, c’eſt de ſortir de cet état, pour jouir d’un autre, quel qu’il ſoit ; & ſi elle connoiſſoit un moyen qui pût la dérober à ſa ſouffrance, elle appliqueroit toutes ſes facultés à le mettre en uſage. C’eſt ainſi que dans les grandes maladies, nous ceſſons de deſirer les plaiſirs que nous recherchions avec ardeur, & nous ne ſongeons plus qu’à recouvrer la ſanté.
Si c’eſt une Senſation moins agréable qui produiſe le beſoin, il faut diſtinguer deux cas : ou les plaiſirs auxquels la Statuela compare ont été vifs, & accompagnés des plus grandes émotions ; ou ils ont été moins vifs, & ne l’ont preſque pas émue.
Dans le premier cas, le bonheur paſſé ſe réveille avec d’autant plus de force, qu’il différe davantage de la Senſation actuelle. L’émotion qui l’a accompagné, ſe reproduit en partie, & déterminant vers lui preſque toute la capacité de ſentir, elle ne permet pas de remarquer les ſentimens agréables qui l’ont ſuivi ou précédé. La Statue n’étant donc point diſtraite, compare mieux ce bonheur avec l’état où elle juge mieux combien il en eſt différent ; & s’appliquant à ſe le peindre de la maniere la plus vive, ſa privation cauſe un beſoin plus grand, & ſa poſſeſſion devient un bien plus néceſſaire.
Dans le ſecond cas, au contraire, il ſe retrace avec moins de vivacité : d’autres plaiſirs partagent l’attention : l’avantage qu’il offre, eſt moins ſenti : il ne reproduit point, ou que peu d’émotion. La Statue n’eſt donc pas autant intéreſſée à ſon retour,& elle n’y applique pas autant ſes facultés. Enfin, ſi le beſoin a pour cauſe une de ces Senſations, qu’elle s’eſt accoutumée à juger indifférentes : elle vit d’abord ſans reſſentir ni peine ni plaiſir. Mais cet état comparé aux ſituations heureuſes où elle s’eſt trouvée, lui devient bientôt déſagréable, & la peine qu’elle ſouffre, eſt ce que nous appellons ennui. Cependant l’ennui dure, il augmente, il eſt inſupportable, & il détermine avec force toutes les facultés vers le bonheur dont elle ſent la perte. Cet ennui peut être auſſi accablant que la douleur : auquel cas, elle n’a d’autre intérêt que de s’y ſouſtraire ; & elle ſe porte ſans choix à toutes les manieres d’être, qui ſont propres à le diſſiper. Mais ſi nous diminuons le poids de l’ennui, ſon état ſera moins malheureux, il lui importera moins d’en ſortir, elle pourra porter ſon attention à tous les ſentimens agréables, dont elle conſerve quelque ſouvenir ;& c’eſt le plaiſir, dont elle ſe retracera l’idée la plus vive, qui entraînera à lui toutes les facultés.
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The end
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