Front matter
Lettre (+) de M. Sulzer à M. Formey
Monsieur,
N’ayant pas assez de crédit sur vous pour empêcher la publication de ce petit ouvrage dans une langue où j’airai des censeurs beaucoup plus rigoureux que je n'ai eu en Allemagne, je vous prie au moins de me faire la grâce d'avertir vos les critiques. Je les ai écrites dans l’intention d'amuser un ami auquel je pou- vais communiquer toutes mes pensées, même les moins mûres.
Première considération : Sur l’échelle des êtres créés
Ceux qui savent déterminer le juste prix des sciences ont reconnu depuis longtemps que la connaissance de la nature, et surtout la partie de cette connaissance qu’on nomme l’histoire naturelle, est une des sciences les plus belles et les plus utiles. Son utilité ne se borne pas seulement à nous procurer des connaissances fort utiles à la société et aux arts mais, en nous découvrant en partie les lois de la nature et la manière dont ce vaste univers est gouverné, elle nous permet de percer en quelque manière le voile qui cache l’auteur de tant de merveilles. Les découvertes faites depuis cent ans dans cette science, lorsqu’elles sont méditées par un esprit philosophique, donnent de grandes lumières qui nous mènent à découvrir, ou du moins à conjecturer, ce qui paraît uniquement réservé à l’auteur de la nature.
Soit que nous contemplions la nature en grand soit que nous descendions dans les plus petits détails, nous trouverons toujours non seulement de quoi remplir notre esprit d’admiration mais de quoi nous instruire des vérités les plus importantes. Une observation que j’ai faite depuis peu d’après Leuwenhoek m’a fait faire bien des réflexions qui me paraissent assez importantes pour vous les communiquer. Voici l’observation dont il s’agit.
Leuwenhoek, ce scrutateur assidu de la nature, a découvert le premier que cette matière blanchâtre qui se met autour de nos dents est toute pleine d’animalcules. J’ai voulu m’assurer moi-même de la vérité de cette assertion. Dans ce dessein j’ai fait un microscope dont le diamètre est d’un quart de ligne ou de la 48e partie d’un pouce de France. Je m’en suis servi pour examiner cette matière que les aliments laissent autour de nos dents malgré toutes les précautions qu’on peut prendre pour les nettoyer et j’ai suivi exactement le procédé de Leuwenhoek. J’ai trouvé non seulement que sont rapport et la description qu’il donne de ces animalcules étaient justes mais encore, après bien des expériences, je suis venu à bout de connaître exactement la figure et la grandeur des plus petits d’entre eux, qu’il n’avait pas pu déterminer. La plus grande partie de leur corps est ronde et ils avec cela une petite queue fort courte de sorte que toute leur figure ressemble assez à celles des petites grenouilles que nous voyons dans les prairies lorsqu’elles viennent d’éclore.
Leur grandeur me paraît comme celle d’un grain de poudre à canon de la plus petite espèce. Et, comme mon microscope grossit des millions de fois les objets, il est clair que dans un espace de la grandeur d’un grain de poudre il peut y a avoir plusieurs millions de ces animalcules. Chose aussi véritable qu’elle paraîtra incroyable à la plupart des hommes.
Je viens présentement à mon but et je vais vous proposer les idées qui sont nées dans mon esprit à cette occasion. Je dirai d’abord ce que je pense au sujet des œuvres de la nature, après quoi j’indiquerai les réflexions morales que j’ai faites la-dessus.
Aussitôt que je me rappelle l’idée de ces animalcules, l’étonnante multiplicité des œuvres de la nature se présente à mon esprit. Je vois que la nature diversifie son art en autant de manières et qu’elle le déploie en autant d’endroits que la chose est possible. Qu’on passe en revue les trois règnes de la nature, le règne minéral, le règne végétal et le règle animal, quelle inconcevable quantité de créatures ! Combien de centaines et même de milliers de sels ne découvrons-nous pas dans le règne minéral, qui ont tous leur figure particulière et leur espèces ? Quelle diversité de pierres, de métaux et d’autres minéraux ! Si nous passons au règne végétal, notre admiration s’accroître beaucoup. Il n’y a guère plus d’un siècle qu’on a commencé à étudier sérieusement la botanique. Cependant on a déjà la description de plus de 30 000 espèces différentes de plantes, dont le nombre se multiplie de jour en jour. Et ceux qui ont quelques légères connaissances sur ce sujet m’avouèrent sans difficulté que toutes les plantes connues jusqu’à présent ne sont probablement que la plus petite partie de celles qui existent. Et que dirai-je des créatures animées ? Le soin qu’on a apporté à leur examen n’égale pas à beaucoup près les peines qu’on a prises à l’égard des plantes. Néanmoins on y voit aussi et on y admire l’étendue de la nature. On connaît actuellement quelques milliers d’espèces d’insectes sans les animalcules innombrables qu’on ne peut apercevoir que par les microscopes. Qui verrait sans surprise le nombre prodigieux des habitants de la mer ? D’ailleurs il est aisé de juger que ce que nous connaissons n’est rien au prix [auprès] du tout. Quel spectacle ne serait-ce pas pour nous que de voir exposés sur un plan tous les insectes qui sont cachés sous les plantes, dans les animaux et dans les autres choses ? Et à quel point notre étonnement ne s’augmenterait-il pas si nous pouvions voir le fond de la mer tout à découvert en une fois ? Que serait-ce si nous arrivions à d’autres planètes ? Que dirions-nous des différents lieux où la nature manifeste son art ? Nous ne saurions tourner les yeux d’aucun côté sans percevoir un magasin de créatures vivantes ou de plantes et il ne faut pas douter que l’air même n’en soit rempli. Au moins quelques observations semblent rendre la chose certaine. Ainsi la proposition que nous avons avancée est suffisamment fondée.
Je découvre ensuite ici que la nature réunit plusieurs utilités dans un même sujet, qui vont aboutir enfin toutes à l’utilité générale. Cette même bouche, qui sert de passage aux aliments nécessaires pour la nourriture de notre corps, cette même langue, qui nous sert à les avaler, sont aussi employées à mettre au jour les pensées de notre cœur. On peut les considérer encore comme un ornement de notre corps. Enfin, elles fournissent une habitation à un monde innombrable de créatures animées. C’est là le caractère de toutes les œuvres de la nature. Comme une machine naturelle résulte de l’assemblage d’une multitude d’autres machines, dont aucune homme n’est capable de déterminer le nombre, de même l’utilité totale de chaque créature est composée d’une infinité d’usages particuliers.
En troisième lieu j’aperçois que la nature distingue ses œuvres par des différences renfermées dans des limites fort étroites. La nature de ses ouvrages est telle que leurs perfections vont en s’élevant d’une manière presque imperceptible. Commençons par le plus bas étage. Les moindres créatures sont sans contredit les choses inanimées, la terre et les pierres. Cette classe se divise en une infinité d’espèces, dont l’ordre dans lequel elles se suivent à l’égard de la perfection est telle que les deux espèces qui se touchent n’ont que des différences très légères et presque inobservables. Mais la perfection de ces êtres va en croissant par des degrés innombrables jusqu’à ce qu’à la fin les créatures inanimées atteignent presque à la perfection des corps les plus grossièrement organisés. Que l’on considère les sels et les autres pierres arrangées régulièrement, qui forment les principales espèces de choses inanimées, et qu’on les mette visa à vis des moindres plantes (+), on n’y apercevra que fort peu de différence. Dans les premières on voit une structure extraordinairement régulière, mais il n’y a ni mouvement intérieur ni vie ; au lieu que dans les autres on remarque quelque trace légère de mouvement et il semble que la nature n’ait pu resserrer davantage des bornes qui séparent le règne minéral d’avec le règne végétal.
En examinant ce dernier, nous y observons un ordre tout semblable : les moindres plantes semblent s’élever seulement tant soit peu au-dessus des pierres les plus parfaites, et cette perfection s’accroît par plusieurs milliers de degrés de manière qu’une espèce diffère toujours fort peu de celle qui la suit ou la précède immédiatement, tant qu’enfin la perfection des plantes est poussée jusqu’au point de paraître égales aux moindres d’entre les animaux. La différence des plantes et des animaux consiste en ceci, c’est que les unes sont destituées de sentiment et de mouvement local, au lieu que les animaux sont doués de ces prérogatives. Telles sont donc les bornes posées entre les plantes et les animaux. Mais qu’elles sont étroites ! car on voit des plantes qui ont une apparence de sentiment (+) et des animaux qui semblent inanimés (+). Il y a des animaux que tous les siècles précédents ont pris pour des plantes ou même pour des pierres.
Dans les animaux la perfection s’élève pareillement par une infinité de degrés jusqu’aux hommes que la raison distingue des brutes. Mais combien sont encore resserrées ces limites puisqu’on voit d’un côté des hommes presque dénués de raison et de l’autre des animaux qui en ont toutes les apparences (+). C’est ainsi que les créatures croissent insensiblement en perfection et que l’on a peine à saisir ce qui distingue de plus parfait du moins parfait. Il est même à présumer que ces bornes, tout étroites qu’elles nous paraissent, diminuent encore à l’infini par l’interposition des créatures innombrables de plusieurs milliers d’autres monde. c’est ainsi que la nature laisse apercevoir l’infini comme le caractère distinctif de son adorable auteur.
Passons des choses visibles aux choses invisibles. Nous avons vu la constitution des objets visibles de cette terre et la diversité incroyable de choses qui se trouvent dans l’échelle des créatures depuis les moindres jusqu’à l’homme. Prenons à présent l’essor et perdons-nous dans l’abîme de cette distance infinie qu’il y a entre nous et l’Etre suprême. O que de gloire et de perfection ne se découvre pas ici à nos yeux ! Un nouveau monde invisible, tout resplendissant de l’éclat le plus vif des légions sans nombre d’esprits différents, dont la perfection éclipse entièrement celle de tout le genre des choses terrestres. Toute la splendeur, toute la magnificence, toute la perfection de notre monde, n’est au prix [auprès] de ce monde invisible que comme une goutte d’eau comparée à l’océan.
Le genre humain n’est pas le début de la nature ; elle avait déjà essayé son art sur une infinité d’autres créatures. Mais ce n’est pas aussi sa conclusion, son dernier effort ; car la nature pousse toujours ses opérations aussi loin qu’elles peuvent aller et ne laisse aucun degré vide. Quelle multitude innombrable de créatures glorieuses ne doit-il pas y avoir, qui nous surpassent en perfection ; De nous à l’infini, l’espace est infiniment grand. [La pensée plus rapide que le temps, que le son, que le vent, que la lumière, ne saurait parcourir cet espace, elle s’y perd avant que d’en découvrir les bornes (+).] Cette immense étendue serait-elle vide, n’y aurait-il rien pour la remplir ? Non, comme parmi les hommes toutes les conditions ne se réduisent pas à celles de roi et de mendiant, ou parmi les animaux toutes les classes aux lions et aux vermisseaux ; de même les créatures intelligentes ne se bornent pas aux anges d’un ordre excellent et aux faibles humains. Toute est rempli. Tout est plein d’esprits. ceux du plus bas ordre diffèrent peu de nous. Ceux du rang le plus élevé approchent aussi près de l’infini que la créature peut atteindre au créateur. Entre deux se trouvent des classes sans nombre de ces natures supérieures, dont l’une est toujours un peu plus parfaite que l’autre.
Quel spectacle étonnant ! Quelle chaîne infinie !
Esprits purs dans les cieux, hommes, poissons, oiseaux,
Habitants de la terre, et des airs et des eaux,
Insectes différents, que l’œil découvre à peine.
Brisez une de ces anneaux qui forment cette chaîne,
De l’assemblage entier l’équilibre est perdu,
et tout dans la chaos se trouve confondu (+).
Je me représente ces millions d’esprits supérieurs comme plusieurs centaines de milliers de sociétés qui ont toutes le même but, savoir la gloire du créateur et leur bonheur réciproque. Nous autres hommes, nous avons aussi la même destination. mais quels ne sont pas leurs avantages par dessus nous ? Combien ces esprits excellents ne possèdent-ils pas de prérogatives, que le rang que nous tenons dans l’échelle des êtres n’a pas permis à la nature de nous accorder ? Elle nous a donné des choses qu’elle a refusée aux bêtes. Mais elle a fait divers présents à ces esprits, dont nous sommes privés. Ils ont plus de connaissance, plus d’intelligence, plus de pénétration que nous. Notre corps a cinq sens par le moyen desquels il peut apercevoir les objets extérieurs ; ils en ont peut-être deux ou trois fois davantage, ou du moins ceux qu’ils possèdent sont plus forts et plus exquis. ces propriétés inconcevables d’une infinité de lignes courbes, que nos génies les plus sublimes ne découvrent que par des calculs accablants et à force de peines, les intelligences supérieures les aperçoivent sans le secours d’aucune suite de raisonnements. Quels ne doivent donc pas être les trésors de leur connaissance et de leur sagesse ?
La sagesse est le fondement de la vertu. Que penserons-nous donc de la vertu des êtres qui nous surpassent si fort en sagesse ? Prenez ce que les hommes ont jamais exécuté de plus grand, ce n’est qu’un jeu d’enfant pour ces intelligences. O que d’actions glorieuses n’aurions-nous pas à admirer si nous pouvions lire leurs annales ! Mais je ne saurais aller plus loin ; les principaux avantages par lesquels les esprits du premier ordre l’emportent sur nous sont sans doute tels que l’esprit humain ne saurait les deviner par aucune conjecture, parce que nous n’avons rien ici bas qui puisse nous y conduire par voie d’analogie.
Revenons présentement à nous-mêmes et voyons l’utilité que nous pouvons retirer de cette méditation.
Quand je me représente l’échelle presque infinie des intelligences supérieures, il naît en moi une notion si sublime de la majesté et de la grandeur de Dieu, que mon entendement s’y absorbe. Quelle idée que celle d’une armée de tant de millions d’esprits, dont le moindre s’élève beaucoup au-dessus de ce que tous les hommes peuvent concevoir de plus excellent ! Quelle ne doit pas être la grandeur de l’esprit qui les a tous faits et qui les a doués de perfections si glorieuses ! Quel monarque que celui devant lequel un nombre innombrable d’esprits très excellents se prosternent avec le plus profond respect pour célébrer ses louanges et lui adresser leurs prières ! Je me sens animé d’un ardent désir d’imiter ces êtres parfaits et de m’abattre avec eux devant un si grand maître : je regarde comme mon souverain bien d’entrer en société avec eux. C’est sans contredit un grand honneur pour les hommes que l’Etre suprême ne se soit pas borné à créer, pour l’honorer, ces armées célestes, qui sont si excellentes au prix [auprès] de nous, mais qu’il nous ait compris dans la même destination, nous esprits si faibles d’un ordre si bas. Néanmoins ce ne sont pas ces êtres de premier ordre dans les vertus supérieures desquels il prend tout son bon plaisir et qu’il veut seuls honorer de sa communion. Moi-même, chétive créature, je jouirai de cette prérogative : moi-même, faible mortel, je puis être l’objet du bon plaisir du roi des siècles ; il daigne m’inviter aussi à sa communion ; il me permet de l’appeler son père ; il soutient ce caractère en me délivrant de tous les dangers auxquels je me trouve exposé ; il a même eu soin de moi dès les temps éternels. Grand Dieu ! qu’est-ce que l’homme, que tu te souviennes ainsi de lui et du fils de l’homme que tu en prennes tant de soin ? n’avais-tu pas assez fait éclater ton infinie bonté par la création de tant de millions d’esprits glorieux ? As-tu pu juger une espèce aussi inférieure que la nôtre digne d’être l’objet de ton amour ? Tant de grâces m’assurent que les hommages, quelques faibles qu’ils soient, te seront agréables.
Encore si je pouvais imiter mon Créateur à cet égard et aimer toutes les autres créatures, quoique placées au-dessous de moi. Combien ai-je peu de sujet de m’élever au-dessus des autres et d’où pourrais-je tirer désormais des motifs à l’orgueil ? Ci-devant je m’imaginais être une des créatures les plus excellentes de Dieu. Mais je découvre à présent quelle était mon illusion. Je me trouve au plus bas étage et je puis tout au plus me vanter de précéder un peu les créatures destituées de raison. Encore cela n’a pas toujours lieu, car il y a bien des choses en quoi elles possèdent des avantages que je n’ai pas. Au contraire je vois au-dessus de moi une multitude d’intelligences supérieures dont je ne saurais concevoir le nombre. Fusse-je le plus grand des hommes, je ne puis entrer en aucune comparaison avec elles. Je déteste présentement l’orgueil comme un fruit de l’ignorance et je déplore la misère de ceux que cette folie domine. Autrefois, quand j’étais dans quelque besoin, il me semblait que toute la nature devait s’émouvoir pour me soulager ; mais aujourd’hui j’admire avec une humble reconnaissance que Dieu en ait tant fait pour moi. [Ce bel ordre devrait-il être rompu ? Et pour qui ? Pour toit chétif vermisseau ? O folie ! O arrogance ! O crime (+).] Autrefois, en contemplant la voûte magnifique du firmament, je me disais à moi-même avec une ridicule vanité : il faut que tu sois quelque chose de bien distingué puisque de pareils objets ont été faits pour te recréer et que toute la nature n’est destinée qu’à ton service. Je suis, continuais-je dans ma folle et vaine ignorance, je suis le seul être pour la satisfaction duquel le Tout-Puissant a construit l’édifice de l’univers et y a établi l’ordre qu’on y observe. A présent je suis certain que je tiens le moindre rang parmi une multitude innombrable de créatures pour l’usage et pour le plaisir desquelles ce monde a été créé. Et peut-être n’y aurait-il qu’une légère différence dans l’état présent des choses quand le genre humain tout entier aurait été exclu de la création. Cette méditation m’abaisse et humilie mon orgueil. Mais je passe à une autre qui me console et qui me ramène au désir de la véritable et solide gloire. La voici. Ces milliers de sociétés d’intelligences parfaites seront peut-être (+) avec le temps comme fondues et réunies en une seule société, dont Dieu sera le chef, et dont j’aurai le bonheur d’être membre. Je veux donc consacrer tous mes soins à me préparer d’avance d’une manière convenable à cette glorieuse société. Elle est trop sublime et trop pure pour moi ; je suis trop souillé et trop misérable pour elle ; c’est pourquoi Dieu m’a placé d’abord ici-bas, afin que le temps de cette vie me servît d’épreuve et de préparation. S’il m’eût d’abord élevé dès mon origine, à ce haut état qui m’attend, quelle figure aurais-je fait dans cette glorieuse société ? Mais de quelle nature sont les moyens que je puis employer pour m’y préparer [?]. Ce ne saurait être qu’en travaillent à acquérir de plus en plus les qualités et augmenter les perfections par rapport auxquelles les intelligences supérieures l’emportent sur moi. Ce sera donc mon unique occupation tant qu’il plaira à mon Créateur de me laisser dans l’école d’apprentissage de cette vie. J’étendrai continuellement les bornes de mon entendement et de mes connaissances, mais de manière que mes vertus fassent des progrès qui soient proportionnés à mes lumières.
Seconde considération : Sur l’ordre de la nature
La saison dans laquelle nous nous rencontrons (i) est la plus propre de toutes à remplir d’une véritable satisfaction ceux qui aiment la vue des œuvres de la nature. Vous êtes renfermé, mon cher ami, dans les murailles d’une ville, au milieu du tumulte d’un peuple toujours en mouvement ; et mille autres affaires inconnues aux habitants de la campagne ne vous laissent pas le loisir de savourer les agréments d’un printemps qu’on remarque à peine dans l’enceinte de vos murs. Je jouis au contraire du bonheur si peu estimé de voir toutes les beautés que la nature étale dans nos campagnes : bonheur cependant auquel les biens qui sont l’objet de la cupidité des hommes ne sauraient être comparés. N’est-il pas juste que je vous en rende en quelque sorte participant ? Vous n’êtes pas du nombre de ceux qui n’ont aucun goût pour ces plaisirs et qui les regardent comme tout à fait insipides. Je sais que vous vous y livreriez avec moi si les fonctions de votre emploi vous le permettaient.
Je veux donc vous proposer quelques considérations qui me comblent de joie toutes les fois que la nature met sous mes yeux l’ordre admirable qu’elle observe. Je choisirai pour objet de mes méditations le règne végétal, qui a tant d’étendue et de magnificence.
Si pour notre bonheur commun vous étiez actuellement ici, vous verriez comment toutes plantes, chacune dans l’ordre qui lui est assigné, développent leurs feuilles et leurs fleurs et font tous les préparatifs nécessaires à l’heureuse production du fruit qu’elles doivent porter. Tout ce que l’on y observe est merveilleux ; tout annonce une parfaite sagesse, un art infini, qui a réglé leur disposition et leur figure. Mais rien n’est plus propre à exciter en moi ces réflexions morales que vous aimez tant que le bel ordre que la nature suit à l’égard du temps dans lequel elle fournit aux plantes les moyens de se développer et de devenir fécondes. Comme autrefois, lorsque les eaux du Déluge eurent englouti l’ancien monde, les animaux sortaient de l’Arche de Noé, paire par paire pour repeupler la terre, de même la nature fait reparaître successivement les plantes sur la face de la terre, après l’espèce de destruction que les rigueurs de l’hiver en avaient faite. D’un bout de l’année à l’autre, une espèce de plante vient succéder à celle qui l’ a précédée et paraît à son tour sur cet immense théâtre. Avant qu’une première espèce ait pour ainsi dire quitté la couche nuptiale (+), il s’en montre déjà une autre, qu’une troisième relève à son tour, et ainsi de suite, chacune dans l’ordre auquel elle est assujettie. Tandis que quelques unes sont déjà en état de nourrir leur fruit et de l’amener à maturité, la nature e excite d’autres à se mettre entrain et à préparer leur fruit pour le temps auquel les autres auront déjà atteint leur but.
C’est ainsi que la nature nous fournit pendant tout le cours de l’année des pleurs et des fruits. Aucun jour n’est dénué de ses œuvres. Les plantes éprouvent continuellement ses soins. Avant que d’avoir mené les unes à leur dernière perfection, elle prend déjà les autres par la main et fait les arrangements nécessaires pour les conduire à la même fin. Au cœur même de l’hiver, elle n’est pas oisive ; elle prépare, dans l’ombre presque ténébreuse des vastes et tranquilles forêts, un jardin dont les habitants souterrains (+) de la terre font leurs délices.
Voulez-vous découvrir, mon cher ami, pourquoi la nature procède ainsi pendant toute l’année ? Faites seulement attention à l’utilité qui résulte de cette activité perpétuelle. Quand vous l’aurez reconnue, vous serez sûr d’être instruit des vues du Créateur. Le règne végétal sert à l’usage des hommes et des animaux. les premiers en tirent outre la nourriture le plaisir ; les autres s’en nourrissent simplement. Voilà tout le mystère. Posez ce principe et vous serez en état de rendre raison de ce que j’ai dit des opérations continuelles de la nature. Je ne parle pas au reste des raisons physiques ; je ne prétends pas vous découvrir la cause efficiente qui amène les arbres à la maturité de leurs fruits, les uns plus tôt, les autres plus tard. Ce serait là sans contredit une belle découverte, mais elle ne fait présentement rien à mon but, je borne mon examen aux causes finales. La bonté du Créateur voulait procurer aux hommes une espèces de nourriture et une source de plaisir. C’est pourquoi il a ordonné à la nature de ne pas développer toutes les plantes à la fois, mais successivement ; car autrement ses vues n’auraient pas été remplies. Comment les hommes auraient- ils le temps de rassembler toutes leurs provisions si les fruits parvenaient tous ensemble à maturité ? Comment pourraient-ils les conserver pour leur usage puisqu’il y en a plusieurs dont la saveur est de courte durée ; et que deviendrait le plaisir que nous trouvons dans leur attente et dans leur goût délicieux ? Les cerises et les autres fruits d’été seraient-ils agréables au milieu de l’hiver ? Le vin ne se tournerait-il pas en vinaigre si les raisins d’où l’on exprime cette précieuse liqueur mûrissaient pendant les ardeurs de l’été ? Quel serait le sort de tant de millions de pauvres animaux pour lesquels la bonté du Créateur ne s’intéresse pas moins que pour l’homme ? Comment se tireraient-ils d’affaire si tous les fruits venaient en même temps ? Il y a quantité d’espèces qui ne se nourrissent que de fleurs, d’où tireraient-elles leur subsistance s’il n’y avait des fleurs à trouver que pendant un ou deux mois ?Pourraient-elles en faire des amas qui suffisent pour le reste de l’année ? Il est vrai que la plupart des insectes n’ont pas besoin d’aliments pendant l’hiver et leur corps est fait de telle manière que pendant les temps où il leur serait impossible de trouver de la nourriture ils sont plongés dans un profond sommeil qui ne leur permet de sentir aucun besoin. Mais en été, cela ne saurait avoir lieu et la chaleur éveille tous ces animaux endormis. Il est donc certain qu’une autre disposition de la nature ferait beaucoup souffrir les hommes et les bêtes et les réduirait même à mourir de faim. Ainsi nous sommes en droit de dire que la nourriture des hommes et des animaux est la raison capitale pour laquelle le Créateur a donné à la nature cette activité continuelle dans la production des plantes.
Si nous passons au plaisir de la vue et de l’odorat que le Créateur s’est proposé de faire goûter aux hommes dans la nature, nous trouverons de nouvelles raisons qui demanderaient des arrangements semblables à ceux que nous observons. Il fallait non seulement faire paraître toutes les fleurs dans leur plus grande beauté, mais encore donner ce spectacle pendant le courts entier de l’année, afin que l’homme ne fût pas limité dans la jouissance de ce plaisir par un court espace de temps. Au printemps où l’homme promène ses pas, pour faire la revue de tout ce que la bonté du Créateur prépare pour sa nourriture, il aperçoit les fleurs dans toute leur pompe et plus brillantes que le plus superbe monarque de l’univers ne peut l’être dans toute sa gloire. Vers l’été, où les regards de l’homme se tournent principalement sur les semences, mille belles fleurs s’offrent encore pour le réjouir. Une espèce succède à l’autre, chacune suivant son ordre, aussi loin que la vue de l’homme peut s’étendre. Quand les frimas de l’hiver viennent nous renfermer dans nos maisons, afin qu’après les avoir essuyés nous soyons plus sensibles à l’impression que feront sur nous au printemps suivant les beautés de la nature, il croît pourtant pendant ce temps-là d’autres productions qui ne frappent pas la vue de l’homme mais qui ont leur utilité. Nous apercevons donc ici de nouveau, mon cher ami, que le plaisir de l’homme est une des fins que Dieu s’est proposées en réglant l’ordre de la nature.
Telle est la loi suivant laquelle le Créateur a rangé l’ordre de la nature. Tout y concourt, autant qu’il est possible, à procurer la nourriture aux hommes et aux animaux et à ouvrir de plus aux premiers une source seconde d’agréments. C’est cette loi qui a placé certaines plantes avec leurs fleurs et leurs fruits au printemps, d’autres en été, d’autres enfin en automne et en hiver. Par la chaque chose a son temps assigné pour paraître lorsqu’elle est le plus utile : c’est ce qui fait que quelques unes sont comme ensevelies, tandis que d’autres brillent de tout leur éclat. Voyez comme une loi unique a réglé tout à la fois tant de choses différentes. La même raison qui place une partie des plantes au printemps renvoie l’autre à l’automne. Tant de milliers de plantes sont assujetties à une même loi. Nous trouvons la notion de l’ordre partout où une chose est disposée suivant des règles uniformes ; et nous appelons confus ce dont nous voyons une partie ici, l’autre là, sans aucune règle générale qui en détermine la place. Or, le vaste jardin du Créateur nous présentant toutes choses réglées suivant une loi, nous sommes en droit de dire que tout y est dans le plus bel ordre, en tant que chaque chose paraît dans son temps.
Réfléchissons un peu, mon cher ami, sur cette proposition et faisons la servir de principe à quelques réflexions morales.
Order is Heav’n’s great Law,
dit notre Pope (+),
L’ordre, cet inflexible et grand législateur
Qui des décrets du Ciel est le premier auteur.
Pourrait-il bien y avoir une autre loi qui convînt à l’Etre suprême, que l’ordre qui découvre en Dieu une immutabilité nécessaire ? L’ordre qui plaît tant à toutes les créatures intelligentes, l’ordre d’où la beauté tire son origine, l’ordre par lequel seul une chose peut parvenir à son but ? Aussi cet ordre est la loi que le Créateur s’est prescrite à lui-même dans tous ses ouvrages, qui par cette raison sont si beaux et si parfaits. L’Etre immuable ne s’écarte jamais de cette règle. Ce n’est pas dans les plantes seules que nous sommes appelés à l’admirer, toutes les œuvres du Tout-Puissant nous la découvrent. En effet quel ordre admirable n’apercevons- nous pas dans l’édifice de l’univers et dans chacune de ses parties ? Toutes les planètes ne se meuvent-elles pas suivant la même loi ? N’est-ce pas ce qui les retient chacune dans leur orbite ? Tous les petits vaisseaux du corps humain ne dépendent-ils pas d’une règle commune ? Examinez tout ce qui tombe sous vos yeux, prenez sans chois la première des œuvres du Créateur que vous rencontrerez. Considérez sa disposition, épluchez suivant les règles de l’art les plus sévères sa figure et sa constitution, vous trouverez de l’ordre partout et vous ne trouverez qu’ordre. Ainsi, l’ordre est la seule chose qui plaise à l’Etre suprême. Nous ayant fait à son image, il nous a aussi imprimé l’amour de l’ordre. Quand nous découvrons l’ordre quelque part, nous sommes forcés d’y prendre plaisir, sans savoir pourquoi et comment cela arrive ; c’est une suite de la nature de notre âme.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Essais de physique appliqués à la morale.
