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LETTRE SUR LE PROGRÈS DES SCIENCES,
Par Monſieur de Maupertuis.
voulois comparer ce petit nombre de pages à ce qu’a fait ce grand homme, auquel, dans les ouvrages les plus longs, on ne peut pas reprocher la prolixité. Ce que je me propoſe eſt fort différent de ce qu’il s’étoit propoſé. Il conſidéroit toute la connoiſſance humaine comme un édifice dont les Sciences doivent former les différentes parties ; il rangea chaque partie dans ſon ordre, & fit voir ſa dépendance avec les autres & avec le tout : examinant enſuite
Introduction
voulois comparer ce petit nombre de pages à ce qu’a fait ce grand homme, auquel, dans les ouvrages les plus longs, on ne peut pas reprocher la prolixité. Ce que je me propoſe eſt fort différent de ce qu’il s’étoit propoſé. Il conſidéroit toute la connoiſſance humaine comme un édifice dont les Sciences doivent former les différentes parties ; il rangea chaque partie dans ſon ordre, & fit voir ſa dépendance avec les autres & avec le tout : examinant enſuite
Comme perſonne ne ſait mieux que vous juſqu’où nos connoiſſances ; perſonne auſſi ne jugeroit mieux de ce qui y manque & des moyens pour remplir ce vuide, ſi des ſoins encore plus importans permettoient à votre vue de ſe tourner toute de ce : mais puiſqu’un eſprit tel que le vôtre ſe doit à tout, & ne ſe doit à chaque choſe qu’à proportion du degré d’utilité dont elle eſt, permettez-moi de vous envoyer ces réflexions ſur les progrès dont il me ſemble qu’actuellement les Sciences auroient le plus de beſoin ; afin que ſi vous portez ſur les choſes que je propoſe, le même jugement que moi, vous puiſſiez en mettre quelques-unes en exécution. Quel tems pour cela ſeroit plus propre que celui où le plus grand Monarque, après tant de victoires remportées ſur ſes ennemis, fait jouir ſes peuples du repos & de l’abondance de la paix, & les a comblés de tant de ſortes de bonheur, que déſormais rien ne peut être ajouté à ſa gloire que par des moyens dont la nature eſt d’être inépuiſables ?
Il y a des ſciences ſur leſquelles la volonté des Rois n’a point d’influence immédiate : elle n’y peut procurer d’avancement, qu’autant que les avantages qu’elle attache à leur étude, peuvent multiplier le nombre & les efforts de ceux qui s’y appliquent. Mais il eſt d’autres ſciences qui, pour leur progrès, ont un beſoin néceſſaire du pouvoir des Souverains ; ce ſont toutes celles qui exigent de plus grandes dépenſes que n’en peuvent faire les particuliers, ou des expériences qui dans l’ordre ordinaire ne ſeroient pas pratiquables. C’eſt ce que je crois qu’on pourroit faire pour le progrès de ces ſciences, que je prens la liberté de vous propoſer.
Article 1
Tout le monde ſçait que dans l’hémiſphère méridional il y eſpace inconnu où pourroit être placée une nouvelle partie du monde
plus grande qu’aucune des quatre autres : & aucun Prince n’a la curioſité de faire découvrir ſi ce ſont des terres ou des mers qui rempliſſent cet eſpace, dans un ſiécle où la navigation eſt portée à un ſi haut point de perfection ! Voici quelques réflexions à faire ſur cette matière.
Comme dans tout ce qui eſt connu du Globe, il n’y a aucun eſpace d’une auſſi vaſte étendue que cette plage inconnue, qui ſoit tout occupé par la mer, il y a beaucoup plus de probabilité qu’on y trouvera des terres, qu’une mer continue. À cette réflexion générale, on pourroit ajouter les relations de tous ceux qui, navigant dans l’hémiſphère auſtral, ont apperçu des pointes, des caps, & des ſignes certains d’un Continent dont ils n’étoient pas éloignés. Le nombre des journaux qui en font mention eſt trop grand pour les citer ici ; quelques-uns de ces caps les plus ſont déjà marqués ſur les cartes.
La Compagnie des Indes de France envoya, il y a quelques années, chercher des Terres Auſtrales entre l’Amérique & l’Afrique. Le Capitaine Lozier qui étoit chargé de cette expédition, navigant vers l’eſt, entre ces deux parties du monde, trouva pendant une route de des ſignes continuels de terres voiſines, & apperçut enfin, vers le 52degré de , un cap où les glaces l’empêchèrent de débarquer.
Si l’on ne cherchoit des Terres Auſtrales que dans la vue d’y trouver un port pour la navigation des Indes orientales comme c’étoit l’objet de la Compagnie, on pourroit faire voir qu’on n’avoit pas pris les meſures les plus juſtes pour cette entrepriſe, qu’on l’a trop tôt abandonnée, & l’on pourroit auſſi donner quelques conſeils pour mieux réuſſir : mais comme on ne doit pas borner la découverte des Terres Auſtrales à l’utilité d’un tel port, & que même je crois que ce ſeroit un des moindres objets qui devroient la faire entreprendre ; les terres ſituées à l’eſt du cap de Bonne-eſpérance, mériteroient beaucoup plus d’être cherchées que celles qui ſont entre l’Amérique & l’Afrique.
En effet, on voit par les caps qui ont été apperçus, que les Terres Auſtrales à l’eſt de l’Afrique s’approchent beaucoup plus de l’équateur, & qu’elles s’étendent juſqu’à ces climats où l’on trouve les productions les plus précieuſes de la Nature.
Il ſeroit difficile de faire des conjectures un peu fondées, ſur les productions & ſur les habitans de ces terres ; mais il y a une remarque bien capable de piquer la curioſité, & qui pourroit faire ſoupçonner qu’on y trouveroit des choſes fort de celles qu’on trouve dans les quatre autres parties du monde. On eſt aſſuré que trois de ces parties, l’Europe, l’Afrique & l’Aſie, ne forment qu’un ſeul continent : l’Amérique y eſt peut-être jointe ; mais ſi elle en eſt ſéparée, & que ce ne ſoit que par quelque détroit, il aura toûjours pû y avoir une communication entre ces quatre parties du monde : les mêmes plantes, les mêmes animaux, les mêmes hommes auront dû s’y de proche en proche autant que la différence des climats leur aura permis de vivre & de ſe multiplier, & n’auront reçu d’altérations que celles que cette différence aura pû leur cauſer. Mais il n’en eſt pas de même des eſpèces qui peuvent ſe trouver dans les Terres Auſtrales, elles n’ont pû ſortir de leur continent. On a fait pluſieurs fois le tour du Globe, & l’on a toûjours laiſſé ces terres du même côté : il eſt certain qu’elles ſont iſolées, qu’elles forment, pour ainſi dire, un nouveau monde à part, dans lequel on ne peut prévoir ce qui ſe trouveroit. La découverte de ces terres pourroit donc offrir de grandes utilités pour le commerce, & de merveilleux ſpectacles pour la Phyſique.
Au reſte, les Terres Auſtrales ne ſe bornent pas à ce grand continent, ſitué dans l’hémiſphère auſtral. Il y a vraiſemblablement entre le Japon & l’Amérique un grand nombre d’iſles dont la découverte pourroit être bien importante. Croira-t-on que ces précieuſes épices devenues néceſſaires à toute l’Europe, ne croiſſent que dans quelques-unes de ces iſles, dont une ſeule nation s’eſt emparée ? Elle-même peut-être en connoît bien d’autres qui les produiſent également, mais qu’elle a grand intérêt de ne pas faire connoître.
C’eſt dans les iſles de cette mer que les voyageurs nous aſſurent avoir vû des hommes Sauvages ; des hommes velus, portant des queues, une eſpèce mitoyenne entre les singes & nous. J’aimerois mieux une heure de converſation avec eux, qu’avec le plus bel-eſprit de l’Europe.
Mais ſi la Compagnie des Indes s’attachoit à chercher, pour ſa navigation, quelque port dans les Terres Auſtrales entre l’Amérique & l’Afrique, je ne crois pas qu’elle dût être rebutée par le peu de ſuccès de la première entrepriſe : il me ſemble au contraire que la relation du voyage du Capitaine Lozier pourroit engager la Compagnie à la pourſuivre ; car il s’eſt aſſuré de l’exiſtence de ces terres, il les a vues : s’il n’en a pû approcher de plus près, ç’a été par des obſtacles qui pouvoient être évités ou vaincus.
Ce furent les glaces qui l’empêchèrent d’. Il fut ſurpris d’en trouver au 50degré de latitude, pendant le ſolſtice d’été. Il devoit ſçavoir, que toutes choſes d’ailleurs égales, dans l’hémiſphère auſtral le froid eſt plus grand en hiver, & le chaud plus grand en été, que dans l’hémiſphère ſeptentrional ; parce que, quoique ſous une même latitude pour l’un & l’autre hémiſphère la poſition de la ſphère ſoit la même, les diſtances de la Terre au Soleil ne ſont pas les mêmes dans les ſaiſons correſpondantes. Dans notre hémiſphère, l’hiver arrive lorſque la Terre eſt à ſa plus petite diſtance du Soleil, & cette circonſtance diminue la force du froid : dans l’hémiſphère auſtral, au contraire, on a l’hiver lorſque la Terre eſt à ſon plus grand éloignement du Soleil, & cette circonſtance augmente la force du froid. Mais il eût été encore plus néceſſaire de penſer, que dans tous les lieux où la ſphère eſt oblique, les tems les plus chauds n’arrivent qu’après le ſolſtice d’été, & qu’ils arrivent d’autant plus tard que les climats ſont plus froids. Cela eſt connu de tous les phyſiciens, & de tous ceux qui ont voyagé vers les poles. Dans l’hémiſphère ſeptentrional, on voit ſouvent en plein ſolſtice la glace couvrir encore des mers, où un mois après on n’en trouveroit pas un atôme : on y reſſent même de grandes chaleurs ; & c’eſt dans ce tems-là, c’eſt-à-dire, au tems du plus grand froid dans l’hémiſphère oppoſé, qu’il faut entreprendre d’approcher des terres voiſines des poles. Dans ces climats, dès que les glaces commencent une fois à fondre, elles fondent très-vîte ; & en peu de jours la mer en eſt délivrée. Si donc, au lieu d’arriver au tems du ſolſtice aux latitudes où cherchoit ces terres, il fût arrivé un mois plus tard, il y a toute apparence qu’il n’eût trouvé aucune glace.
Au reſte, les glaces ne ſont point, pour aborder une terre, des obſtacles invincibles. Si elles ſont flottantes, les pêcheurs de baleines, & tous ceux qui ont fait des navigations dans le nord, ſçavent qu’elles n’empêchent pas de naviguer : & quant aux glaces qui tiennent aux terres, les habitans des bords des golfes de Finlande & de Bothnie ont tout l’hiver des routes ſur les glaces, & y pratiquent ſouvent des chemins par préférence à ceux qu’ils pourroient ſe faire ſur la terre. Les du nord ont encore une pratique aſſez ſimple & aſſez ſûre, lorſqu’ils ſont obligés de ſéjourner ſur des glaces qui commencent à ſe briſer ; c’eſt d’y tranſporter des bateaux légers, qu’ils traînent par-tout où ils vont, & dans leſquels ils peuvent aller d’une glace à l’autre.
Toutes ces choſes ſont fort connues dans les pays du nord : & ſi ceux que la Compagnie des Indes avoit envoyés chercher les terres auſtrales, euſſent eu plus de connoiſſance du phyſique de ces climats, & des reſſources qu’on y emploie, il eſt à croire qu’en arrivant plus tard ils n’auroient pas trouvé de glaces ; ou que les glaces qu’ils trouvèrent ne les auroient pas empêchés d’aborder une terre qui, ſelon leur relation, n’étoit éloignée d’eux que d’une ou deux lieues.
Article 2
Ce n’eſt point donner dans les viſions ni dans une curioſité ridicule que de dire que cette terre des Patagons, ſituée à l’extrémité auſtrale de l’Amérique, mériteroit d’être examinée. Tant de relations dignes de foi nous parlent de ces géans, qu’on ne ſauroit guère raiſonnablement douter qu’il n’y ait dans cette région des hommes dont la taille eſt fort différente de la nôtre. Les Tranſactions philoſophiques de la Société royale de Londres parlent d’un crâne qui devoit avoir à un de ces géans, dont la taille, par une comparaiſon très-exacte de ſon crâne avec les nôtres, devoit être de dix ou douze pieds. À examiner philoſophiquement la choſe, on peut s’étonner qu’on ne trouve pas entre tous les hommes que nous connoiſſons, la même variété de grandeur qu’on obſerve dans pluſieurs autres eſpèces : pour ne s’écarter que le moins qu’il eſt poſſible de la nôtre, d’un ſapajou à un gros ſinge il y a plus de différence que du plus petit Lappon au plus grand de ces géans dont les voyageurs nous ont parlé.
Ces hommes mériteroient ſans doute d’être connus : la grandeur de leur corps ſeroit peut-être la moindre choſe à obſerver ; leurs idées, leurs connoiſſances, leurs hiſtoires ſeroient bien encore d’une autre curioſité.
Article 3
Après la découverte des terres auſtrales, il en eſt une autre toute oppoſée qui ſeroit à faire dans les mers du nord : c’eſt celle de quelque paſſage qui rendroit le chemin des Indes beaucoup plus court que celui que tiennent les vaiſſeaux, qui ſont juſque ici obligés de doubler les pointes méridionales de l’Afrique ou de l’Amérique. Les Anglois, les Hollandois, les Danois ont ſouvent tenté de découvrir ce paſſage, dont l’utilité n’eſt pas douteuſe, mais dont la poſſibilité eſt encore indéciſe. On a cherché ce paſſage au nord-eſt & au nord-oueſt, ſans l’avoir pû trouver : cependant ces tentatives infructueuſes pour ceux qui les ont faites, ne le ſont pas pour ceux qui voudroient pourſuivre cette recherche ; elles ont appris que s’il y a un paſſage par l’un ou l’autre de ces deux côtés où on l’a cherché, il doit être extrêmement difficile : il faudroit paſſer par des détroits qui dans ces mers ſeptentrionales ſont preſque toûjours bouchés par les glaces.
L’opinion à laquelle ſont revenus ceux qui ont cherché ce paſſage, eſt que ce ſeroit par le nord même qu’il le faudroit tenter. Dans la crainte d’un trop grand froid ſi on s’élevoit trop vers le pole, on ne s’eſt point aſſez éloigné des terres, & l’on a trouvé les mers fermées par les glaces ; ſoit que les lieux par où l’on vouloit paſſer ne fuſſent en effet que des golfes, ſoit que ce fuſſent de véritables détroits. C’eſt une eſpèce de paradoxe de dire que plus près du pole, on eût trouvé moins de glaces & un climat plus doux : mais outre quelques relations qui aſſurent que les Hollandois s’étant fort approchés du pole, avoient en effet trouvé une mer ouverte & tranquille, & un air tempéré, la phyſique & l’aſtronomie le peuvent faire croire. Si ce ſont de vaſtes mers qui occupent les régions du pole, on y trouvera moins de glaces que dans des lieux moins ſeptentrionaux, où les mers ſeront reſſerrées par les terres ; & la préſence continuelle du ſoleil ſur l’horiſon pendant ſix mois, peut cauſer plus de chaleur que ſon peu d’élévation n’en fait perdre.
Je croirois donc que ce ſeroit par le pole même qu’il faudroit tenter ce paſſage. Et dans le même tems qu’on pourroit eſpérer de faire une découverte d’une grande utilité pour le commerce, c’en ſeroit une curieuſe pour la connoiſſance du globe, que de ſavoir ſi ce point autour duquel il tourne eſt ſur la terre ou ſur la mer ; d’y obſerver les phénomènes de l’aimant dans la ſource d’où ils ſemblent partir ; d’y décider ſi les aurores boréales ſont cauſées par une matière lumineuſe qui s’échappe du pole ; ou du moins ſi le pole eſt toûjours inondé de la matière de ces aurores.
Je ne parle point ici de certaines difficultés attachées à cette navigation. Plus on approche du pole, plus les ſecours qu’offre la ſcience du pilote diminuent ; & au pole même, pluſieurs ceſſent tout à fait. On pourroit donc éviter ce point fatal : mais ſi l’on y étoit arrivé, il faudroit commencer ſa route en quelque ſorte au hazard, juſqu’à ce qu’on s’en fût éloigné d’une diſtance qui permît de reprendre l’uſage des règles de la navigation. Je ne m’étends pas ſur cela, je ne me ſuis propoſé que de vous parler des découvertes qui m’ont paru les plus importantes ; c’eſt après le choix que vous en ferez qu’on pourroit diſcuter les moyens qu’on croiroit les plus convenables pour l’exécution. Mais ſi un grand Prince deſtinoit tous les ans deux ou trois vaiſſeaux à ces entrepriſes, la dépenſe ſeroit peu conſidérable : indépendamment du ſuccès, elle ſeroit utile pour former les capitaines & les pilotes à tous les événemens de la navigation ; & il ne ſeroit guère poſſible qu’entre tant de choſes qui reſtent inconnues ſur notre globe, on ne parvînt à quelque grande découverte.
Article 4
Lorſque l’on conſidère l’uſage qu’on fait de la direction de l’aimant vers le pole, on ne peut guère s’empêcher de croire que cette merveilleuſe propriété lui a été donnée, pour conduire le navigateur. Mais puiſque cette propriété, qui n’eſt encore connue qu’imparfaitement, nous déjà tant d’utilité, il y a grande apparence qu’elle nous en procureroit encore davantage, ſi elle étoit entièrement connue.
La direction de l’aimant en général vers le pole, ſert à diriger nos routes : mais les écarts de cette direction, ſoumis ſans doute à quelque loi encore peu connue, ſeront vraiſemblablement de nouveaux moyens que la nature réſerve au navigateur, pour lui faire connoître le point du globe où il ſe trouve.
L’Angleterre donna autrefois à , le commandement d’un vaiſſeau deſtiné au progrès des ſciences maritimes. Après une navigation dans les deux hémiſphères, ce grand Aſtronome ébaucha ſur le globe le trait d’une ligne, dans laquelle toutes les aiguilles aimantées ſe dirigeoient exactement vers le nord, & en s’écartant de laquelle, on voyoit croître leurs déclinaiſons. Une telle ligne bien conſtatée, pourroit en ſorte ſuppléer à ce qui nous manque pour la connoiſſance des longitudes ſur mer : par la déclinaiſon de l’aiguille, obſervée dans chaque lieu, l’on jugeroit de la poſition orientale ou occidentale de ce lieu.
D’autres Géographes ont cru que la ligne de n’étoit pas unique ſur le globe, qu’il s’en trouvoit encore quelqu’autre qui avoit le même avantage. Comme la déclinaiſon de l’aimant dans un même lieu, ces lignes ſans déclinaiſon ne doivent pas demeurer dans une poſition conſtante : mais ſi, comme il eſt vraiſemblable, leur mouvement eſt régulier, & ſi nous parvenons à le connoître, leur utilité ſera toûjours la même. Il faut avouer que les travaux de n’ont pas mis la choſe dans une parfaite évidence : mais peut-on eſpérer que de ſi grandes entrepriſes s’achèvent dans une première tentative ? & pour une d’une pareille importance, peut-on épargner les moyens ?
On ne ſauroit donc trop recommander aux navigateurs de faire partout où ils pourront, les obſervations les plus exactes ſur la déclinaiſon de l’aiguille aimantée : ces obſervations leur ſont déjà néceſſaires pour connoître la vraie direction de leur route, & ils les font ; mais ils ne les font pas avec le ſoin néceſſaire, quoiqu’on leur en ait donné les moyens, en remarquant les précautions qu’il faut prendre pour obſerver l’amplitude & l’azimuth avec le plus d’avantage qu’il eſt poſſible, & en perfectionnant avec ſuccès les compas de variation.
Les différentes inclinaiſons de l’aiguille aimantée en différens lieux ont fait penſer à d’habiles hydrographes, qu’on en pourroit encore tirer quelque nouveau moyen pour connoître ſur mer les lieux où l’on eſt. Ces obſervations qui ont donné lieu à de ſavantes recherches ſont encore plus difficiles à exécuter que celles de la déclinaiſon, & ne peuvent guère ſe faire en mer avec l’exactitude
mais il faudroit les faire ſur terre dans toutes les différentes régions : car autre choſe eſt de faire des obſervations pour découvrir une théorie, ou d’en faire pour ſe ſervir d’une théorie déjà connue.
Article 5
Telles ſont les principales découvertes à tenter par mer : il en eſt d’autres dans les terres qui mériteroient auſſi qu’on les entreprît. Ce continent de l’Afrique, ſitué dans les plus beaux climats du monde, autrefois habité par les nations les plus nombreuſes & les plus puiſſantes, rempli des plus ſuperbes villes ; tout ce vaſte continent nous eſt preſqu’auſſi peu connu que les terres auſtrales. Nous arrivons ſur les bords, nous n’avons jamais pénétré dans l’intérieur du pays : cependant ſi l’on conſidère ſa poſition dans les mêmes climats que les lieux de l’Amérique les plus fertiles en or & en argent : ſi l’on penſe aux grandes richeſſes de l’ancien monde, qui en étoient tirées, à l’or même que quelques Sauvages, ſans induſtrie en tirent encore ; on pourra croire que les découvertes qui ſe feroient dans le continent de l’Afrique, ne ſeroient pas infructueuſes pour le commerce. Si on lit ce que les anciennes hiſtoires nous rapportent des ſciences & des arts des peuples qui l’habitoient ; ſi l’on conſidère les monumens qu’on en voit encore dès que l’on aborde aux rivages de l’Égypte, on ne pourra douter que ce pays ne fût bien digne de notre curioſité.
Article 6
Ce n’eſt pas ſans raiſon qu’on a compté parmi les merveilles du monde, ces maſſes prodigieuſes de terre & de pierre, dont l’uſage pourtant paroît ſi frivole, ou du moins nous eſt reſté ſi inconnu. Les au lieu de vouloir inſtruire les autres peuples, ſemblent n’avoir jamais penſé qu’à les étonner : il n’eſt cependant guère vraiſemblable que ces pyramides énormes n’aient été deſtinées qu’à renfermer un cadavre ; elles cachent peut-être les monumens les plus ſinguliers de l’hiſtoire & des ſciences de l’Égypte. On raconte qu’il y a , un Calife curieux fit tant travailler pour en ouvrir une, qu’on parvint à y découvrir une petite route qui conduit à une ſalle, dans laquelle on voit encore un coffre de marbre, ou une eſpèce de cercueil ; mais quelle partie ce qu’on a découvert occupe-t-il d’un tel édifice ? n’eſt-il pas fort probable que bien d’autres choſes y ſont renfermées ? L’uſage de la poudre rendroit aujourd’hui facile, le bouleverſement total d’une de ces pyramides, & le Grand-Seigneur les abandonneroit ſans peine à la moindre curioſité d’un roi de France.
J’aimerois cependant bien mieux que les rois d’Égypte euſſent employé ces millions d’hommes qui ont élevé les pyramides dans les airs, à creuſer dans la terre des cavités, dont la profondeur répondît à ce que les ouvrages de ces Princes avoient de giganteſque. Nous ne connoiſſons rien de la terre intérieure ; nos plus profondes mines entament à peine ſa première écorce. Si l’on pouvoit parvenir au noyau, il eſt à croire qu’on trouveroit des matières fort différentes de celles que nous connoiſſons, & des phénomènes bien ſinguliers. Cette force tant diſputée, qui, répandue dans tous les corps, explique ſi bien toute la Nature, n’eſt encore connue que par des expériences faites à la ſuperficie de la Terre ; il ſeroit à ſouhaiter qu’on pût en examiner les phénomènes dans ces profondes cavités.
Article 7
Nous ne pouvons guère douter que pluſieurs nations des plus éloignées n’aient bien des connoiſſances qui nous ſeroient utiles. Quand on conſidère cette longue ſuite de ſiècles pendant leſquels les Chinois, les Indiens, les Égyptiens ont cultivé les ſciences ; & les ouvrages de l’art qui nous viennent de leurs pays, on ne peut s’empêcher de regretter qu’il n’y ait pas plus de communication entre eux & nous. Un Collége où l’on trouveroit raſſemblés des hommes de ces nations bien inſtruits dans les ſciences de leur pays & qu’on inſtruiroit dans la langue du nôtre, ſeroit ſans doute un bel établiſſement, qui ne ſeroit pas fort difficile. Peut-être n’en faudroit-il pas exclurre les nations les plus ſauvages.
Article 8
Toutes les nations de l’Europe conviennent de la néceſſité de cultiver une langue, qui, quoique morte depuis longtems, ſe trouve encore aujourd’hui la langue de toutes la plus univerſelle, mais qu’il faut aller chercher le plus ſouvent chez un Prêtre ou chez un Médecin. Si quelque Prince vouloit, il lui ſeroit facile de la faire revivre ; il ne faudroit que confiner dans une même ville tout le latin de ſon pays, ordonner qu’on prêchât, qu’on n’y plaidât, qu’on n’y jouât la Comédie qu’en latin. Je crois bien que le Latin qu’on y parleroit ne ſeroit pas celui de la Cour d’Auguſte, mais auſſi ce ne ſeroit pas celui des ; & la jeuneſſe qui viendroit de bien des pays de l’Europe dans cette ville, y apprendroit en un an plus de latin qu’elle n’en apprend en cinq ou ſix ans dans les Colléges.
Article 9
Il ſemble qu’on ne tire point aſſez d’avantages de ces magnifiques Obſervatoires, de ces excellens inſtrumens, de ce grand nombre d’obſervateurs habiles qu’on a dans différens lieux de l’Europe. On diroit que la plûpart des Aſtronomes croient leur art fini, & ne font plus que répéter par une eſpèce de routine les obſervations des hauteurs du ſoleil, de la lune, & de quelques étoiles, avec leurs paſſages par le méridien. Ces obſervations ont bien leur utilité, mais il ſeroit à ſouhaiter que les Aſtronomes ſortiſſent de ces limites.
On croyoit que les étoiles qu’on appelle Fixes, étoient toujours vûes dans les mêmes points du ciel. Des obſervations plus ſoigneuſes & plus exactes, faites dans ces derniers tems, nous ont appris qu’outre l’apparence du mouvement qui reſulte de la préceſſion des , les étoiles avoient encore un autre mouvement apparent. Quelque Aſtronome précipité en conclut une parallaxe pour l’orbe annuel : un plus habile, celui-là même qui avoit découvert ce mouvement, fit voir qu’il étoit indépendant de la parallaxe, & en trouva la véritable cauſe dans la combinaiſon du mouvement de la lumière avec le mouvement de la Terre. Le même a découvert encore l’apparence d’un nouveau mouvement à peine ſenſible, qu’il attribue avec beaucoup de probabilité à l’ de la lune ſur le ſphéroïde terreſtre. Mais n’y a-t-il point un mouvement réel dans quelques étoiles ? Quelques Aſtronomes en ont déjà découvert ou ſoupçonné un, & il eſt à croire que ſi l’on s’appliquoit davantage à cette recherche, on découvriroit quelque choſe de plus : ſoit que ces étoiles ſoient aſſez déplacées par les planètes ou les comètes qui peuvent faire leurs révolutions autour d’elles, ſoit que quelques-unes de ces étoiles ſoient elles-mêmes des planètes lumineuſes de quelque corps central, opaque ou inviſible pour nous.
Enfin n’y auroit-il point quelque étoile réellement fixe, dont le mouvement apparent nous découvriroit la parallaxe de l’orbe annuel ? La trop grande diſtance où les étoiles ſont de la Terre, cache cette parallaxe dans celles que l’on a obſervées ; mais eſt-ce une preuve qu’aucune des autres ne la pourroit laiſſer apercevoir ? On s’eſt attaché aux étoiles les plus lumineuſes comme à celles qui étant les plus proches de la Terre, ſeroient les plus propres à cette découverte ; mais pourquoi les a-t-on cru les plus proches ? Ce n’eſt que parce qu’on les a toutes ſuppoſées de la même grandeur & de la même matière : mais qui nous a dit que leur & leur grandeur fuſſent les mêmes dans toutes ? L’étoile la plus petite ou la moins brillante pourroit être celle qui eſt la plus proche de nous.
Si dans ces pays où il y a un nombre ſuffiſant d’obſervateurs, on diſtribuoit à chacun un certain eſpace du ciel, une zone de deux ou trois degrés parallèle à l’équateur, dans laquelle chacun examinât bien toutes les étoiles qui s’y trouvent, vraiſemblablement on découvriroit bien des phénomènes inattendus.
Rapprochons nous de notre Soleil. Nous voyons Saturne avec cinq Satellites, Jupiter avec quatre, la Terre avec un. Il eſt aſſez probable que ſur ſix planètes, trois ayant des Satellites, les trois autres n’en ſont pas abſolument dépourvues. On a déjà cru en apercevoir quelqu’un autour de Vénus : ces obſervations n’ont point eu de ſuite ; mais on ne pas les abandonner.
Rien n’avanceroit plus ces découvertes que la perfection des téleſcopes. Je ne crois pas qu’on pût promettre de trop grandes récompenſes à ceux qui parviendroient à en faire de ſupérieurs à ceux que l’on a déjà. On a ſi ſouvent fait voir que la connoiſſance de la longitude ſur mer dépendroit d’un tel téleſcope, ou d’une horloge qui conſerveroit l’égalité de ſon mouvement malgré du vaiſſeau, ou d’une théorie exacte de la lune, qu’il me paroît ſuperflu d’en parler encore. Mais je ne ſaurois m’empêcher de dire, qu’on ne peut trop encourager ceux qui ſeroient en état de perfectionner quelqu’un de ces différens moyens.
Article 10
La France a exécuté la plus grande choſe qui ait jamais été faite pour les ſciences lorſqu’elle a envoyé à l’équateur & au pole des troupes de mathématiciens pour découvrir la figure de la Terre. La dernière entrepriſe pour déterminer la parallaxe de la lune par des obſervations faites en même tems à l’extrémité méridionale de l’Afrique, & dans les parties ſeptentrionales de l’Europe, peut être comparée à la première : mais il eſt à ſouhaiter qu’on ne manque pas cette occaſion de lier enſemble les ſolutions de ces deux grands problémes, qui en effet ont entr’eux un rapport très-immédiat.
Les meſures des degrés du méridien priſes en France à de trop petites diſtances les unes des autres, n’avoient pu faire connoître la figure de la Terre, parce qu’outre qu’elles ne pouvoient donner que les courbures du méridien aux lieux obſervés, les différences qui s’y trouvoient, étoient trop peu conſidérables pour que l’on y pût compter. Les qu’on a priſes des degrés du méridien ſéparés par de grandes diſtances, comme de la France au Pérou, ou en Lapponie, n’ont pas à la vérité ce dernier défaut, mais elles ont une partie de la même inſuffiſance ; elles n’ont donné avec certitude que les différentes courbures du méridien dans ces lieux, & ne ſauroient nous aſſurer que dans les intervalles qui les ſéparent, cette courbure ſuive aucune des loix qu’on a ſuppoſées.
Enfin on ne ſauroit par les obſervations pratiquées juſqu’ici connoître la corde de l’arc aux extrémités duquel elles ont été faites ; ce qui pourtant eſt néceſſaire, ſi l’on veut être aſſuré de la figure de la Terre : car le méridien pourroit avoir telles figures, que quoiqu’à des latitudes données les courbures fuſſent telles qu’on les a trouvées, les cordes des arcs compris entre ces latitudes fuſſent pourtant fort différentes : de ce qu’on a conclu, après toutes les opérations faites au Pérou, en France & au pole, il ſe pourroit faire que la corde de l’arc compris entre Quito & Paris, & celle de l’arc entre Paris & Pello, euſſent un rapport ſi différent de celui qu’on a ſuppoſé d’après les courbures, que la figure de la Terre s’écarteroit beaucoup de celle qu’on croit qu’elle a.
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