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Essai sur l’origine des langues

Jean-Jacques Rousseau · 1782 · Free in the US

10,285 words · about 43 min to read

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French
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1782
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Contents (9)

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CHAPITRE PREMIER. Des divers moyens de communiquer nos pensées

A parole distingue l’homme entre les animaux : le langage distingue les nations entr’elles ; on ne connoît d’où est un homme qu’après qu’il a parlé. L’usage & le besoin font apprendre à chacun la langue de son pays ; mais qu’est-ce qui fait que cette langue est celle de son pays & non pas d’un autre ? Il faut bien remonter pour le dire, à quelque raison qui tienne au local, & qui soit antérieure aux mœurs mêmes : la parole, étant la premiere institution sociale ne doit sa forme qu’à des causes naturelles.

Si-tôt qu’un homme fut reconnu par un autre pour un Être sentant, pensant & semblable à lui, le desir ou le besoin de lui communiquer ses sentimens & ses pensées lui en fit chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instrumens par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l’institution des signes sensibles pour exprimer la pensée. Les inventeurs du langage ne firent pas ce raisonnement, mais l’instinct leur en suggera la conséquence.

Les moyens généraux par lesquels nous pouvons agir sur les sens d’autrui se bornent à deux ; savoir, le mouvement & la voix. L’action du mouvement est immédiate par le toucher ou médiate par le geste ; la premiere ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance, mais l’autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue & l’ouie pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés.

Quoique la langue du geste & celle de la voix soient également naturelles, toutefois la premiere est plus facile & dépend moins des conventions : car plus d’objets frappent nos yeux que nos oreilles, & les figures ont plus de variété que les sons ; elles sont aussi plus expressives & disent plus en moins de tems. L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessein. Il put inventer aussi la parole, mais moins heureusement. Peu content d’elle, il la dédaigne, il a des manieres plus vives de s’exprimer. Que celle qui traçoit avec tant de plaisir l’ombre de son Amant lui disoit de choses ! Quels sons eût-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette ?

Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle ; ce n’est pas de ceux-là que je veux parler. Il n’y a que les Européens qui gesticulent en parlant. On diroit que toute la force de leur langue est dans leurs bras ; ils y ajoutent encore celle des poumons & tout cela ne leur sert de gueres. Quand un Franc s’est bien démené, s’est bien le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, & l’écrase d’une sentence.

Depuis que nous avons appris à gesticuler, nous avons oublié l’art des pantomimes, par la même raison qu’avec beaucoup de belles grammaires nous n’entendons plus les symboles des Égyptiens. Ce que les anciens disoient le plus vivement, ils ne l’exprimoient pas par des mots mais par des signes ; ils ne le disoient pas, ils le montroient.

Ouvrez l’histoire ancienne vous la trouverez pleine de ces manieres d’argumenter aux yeux, & jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu’on auroit pu mettre à la place. L’objet offert avant de parler, ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit en suspends & dans l’attente de ce qu’on va dire. J’ai remarqué que les Italiens & les Provençaux, chez qui pour l’ordinaire le geste précéde le discours, trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter & même avec plus de plaisir. Mais le langage le plus énergique est celui où le signe a tout dit avant qu’on parle. Tarquin, Trasibule abattant les têtes des pavots, Alexandre appliquant son cachet sur la bouche de son favori, Diogene se promenant devant Zénon ne parloient-ils pas mieux qu’avec des mots ? Quel circuit de paroles eût aussi bien exprimé les mêmes idées ? Darius engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du Roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris & cinq fleches : le Héraut remet son présent en silence & part. Cette terrible harangue fut entendue, & Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes, plus elle sera menaçante moins elle effrayera ; ce ne sera plus qu’une gasconade dont Darius n’auroient fait que rire.

Quand le Lévite d’Éphraïm voulut venger la mort de sa femme, il n’écrivit point aux Tribus d’Israël ; il divisa le corps en douze pieces & les leur envoya. À cet horrible aspect ils courent aux armes en criant tout d’une voix : non, jamais rien de tel n’est arrivé dans Israël, depuis le jour que nos peres sortirent d’Égypte jusqu’à ce jour. Et la Tribu de Benjamin fut exterminée. De nos jours l’affaire tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries eût traîné en longueur, & le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. Le Roi Saül revenant du labourage dépeça de même les bœufs de sa charrue, & usa d’un signe semblable pour faire marcher Israël au secours de la ville de Jabès. Les Prophêtes des Juifs, les Législateurs des Grecs offrant souvent au peuple des objets sensibles, lui parloient mieux par ces objets qu’ils n’eussent fait par de longs discours, & la maniere dont Athénée rapporte que l’orateur Hyperide fit absoudre la courtisane Phryné sans alléguer un seul mot pour sa défense, est encore une éloquence muette, dont l’effet n’est pas rare dans tous les tems.

Ainsi l’on parle aux yeux bien mieux qu’aux oreilles : il n’y a personne qui ne sente la vérité du jugement d’Horace à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquens sont ceux où l’on enchâsse le plus d’images, & les sons n'ont jamais plus d'énergie que quand ils font l'effet des couleurs.

Mais lorsqu'il est question d'émouvoir le cœur & d'enflammer les passions, c'est toute autre chose. L'impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés, vous donne une bien autre émotion que la présence de l'objet même, où d'un coup-d'œil vous avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue, en voyant la personne affligée vous serez difficilement ému jusqu'à pleurer ; mais laissez-lui le tems de vous dire tout ce qu'elle sent, & bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n'est qu'ainsi que les scenes de tragédie font leur effet (*)

[* J'ai dit ailleurs pourquoi les malheurs feints nous touchent bien plus que les véritables. Tel sanglote à la tragédie qui n'eût de ses jours pitié d'aucun malheureux. L'invention du Théâtre est admirable pour énorgueillir notre amour-propre de toutes les vertus que nous n'avons point.]

La seule pantomime sans discours vous laissera presque tranquille ; le discours sans geste vous arrachera des pleurs. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accens, & ces accens qui nous font tressaillir, ces accens auxquels on ne peut dérober son organe, pénétrent par lui jusqu'au fond du cœur, y portent malgré nous les mouvemens qui les arrachent, & nous font sentir ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l'imitation plus exacte, mais que l'intérêt s'excite mieux par les sons.

Ceci me fait penser que si nous n'avions jamais eu que des besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais & nous faire entendre parfaitement, par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, ou qui même auroient marché mieux à leur but : nous aurions pu instituer des loix, choisir des chefs, inventer des arts, établir le commerce, & faire en un mot, presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La langue épistolaire des Salams (*)

[* Les Salams sont des multitudes de choses les plus communes, comme une orange, un ruban, du charbon, &c. dont l'envoi forme un sens connu de tous les Amans dans les pays où cette langue est en usage.]

transmet, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanteries orientale à travers les harems les mieux gardés. Les muets du Grand-Seigneur s'entendent entr'eux, & entendent tout ce qu'on leur dit par signes, tout aussi-bien qu'on peut le dire par le discours. Le sieur Pereyre, & ceux qui, comme lui, apprennent aux muets, non-seulement à parler, mais à savoir ce qu'ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre langue non moins compliquée, à l'aide de laquelle ils puissent leur faire entendre celle-là.

Chardin dit qu'aux Indes les Facteurs se prenant la main l'un à l'autre, & modifiant leurs attouchemens d'une maniere que personne ne peut appercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret, toutes leurs affaires sans s'être dit un seul mot. Supposez ces Facteurs aveugles, sourds & muets, ils ne s'entendront pas moins entr'eux. Ce qui montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs, un seul suffiroit pour nous former un langage.

Il paroît encore par les mêmes observations, que l'invention de l'art de communiquer nos idées, dépend moins des organes qui servent à cette communication, que d'une faculté propre à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, & qui, si ceux-là lui manquoient, lui en feroit employer d'autres à la même fin. Donnez à l'homme une organisation tout aussi grossiere qu'il vous plaira ; sans doute il acquerra moins d'idées ; mais pourvu seulement qu'il y ait entre lui & ses semblables quelque moyen de communication par lequel l'un puisse agir, & l'autre sentir, ils parviendront à se communiquer enfin tout autant d'idées qu'ils en auront.

Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, & jamais aucun d'eux n'en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d'entr'eux qui travaillent & vivent en commun, les Castors, les Fourmis, les Abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entre-communiquer, je n'en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des Castors & celle des Fourmis sont dans le geste & parlent seulement aux yeux. Quoi qu'il en soit, par cela même que les unes & les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises ; les animaux qui parlent les ont en naissant, ils les ont tous, & par-tout la même : ils n'en changent point, ils n'y font pas le moindre progrès. La langue de convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal ; & pourquoi les animaux n'en font point. Cette seule distinction paroît mener loin : on l'explique, dit-on, par la différence des organes. Je serois curieux de voir cette explication.

Chapitre II

Il est donc à croire que les besoins dicterent les premiers gestes, & que les passions arracherent les premieres voix. En suivant, avec ces distinctions, la trace des faits, peut-être faudroit-il raisonner sur l'origine des langues tout autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la marche didactique qu'on imagine dans leur composition. Ces langues n'ont rien de méthodique & de raisonné ; elles sont vives & figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de Géometres, & nous voyons que ce furent des langues de Poëtes.

Cela dût être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventerent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paroît insoutenable. L'effet naturel des premiers besoins, fut d'écarter les hommes & non de les rapprocher. Il le faloit ainsi pour que l'espece vînt à s'étendre, & que la terre se peuplât promptement, sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, & tout le reste fût demeuré désert.

De cela seul il suit avec évidence que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes ; il seroit il seroit absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premieres voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accens, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, & voilà pourquoi les premieres langues furent chantantes & passionnées avant d’être simples & méthodiques. Tout ceci n’est pas vrai sans distinction, mais j’y reviendrai ci-après.

CHAPITRE III. Que le premier langage dut être figuré

Comme les premiers motifs qui firent parler l’homme furent des passions, ses premieres expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n’appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que long-tems après.

Or, je sens bien qu’ici le lecteur m’arrête, & me demande comment une expression peut être figurée avant d’avoir un sens propre, puisque ce n’est que dans la translation du sens que consiste la figure. Je conviens de cela ; mais pour m’entendre il faut substituer l’idée que la passion nous présente au mot que nous transposons ; car on ne transpose les mots que parce qu’on transpose aussi les idées : autrement le langage figuré ne signifieroit rien. Je réponds donc par un exemple.

Un homme sauvage en rencontrant d’autres se sera d’abord effrayé. Sa frayeur lui aura fait voir ces hommes plus grands & plus forts que lui-même ; il leur aura donné le nom de géans. Après beaucoup d’expériences, il aura reconnu que ces prétendus géans n’étant ni plus grands ni plus forts que lui, leur stature ne convenoit point à l’idée qu’il avoit d’abord attachée au mot de géant. Il inventera donc un autre nom commun à eux & à lui, tel par exemple que le nom d’homme, & laissera celui de géant à l’objet faux qui l’avoit frappé durant son illusion. Voilà comment le mot figuré naît avant le mot propre, lorsque la passion nous fascine les yeux, & que la premiere idée qu’elle nous offre n’est pas celle de la vérité. Ce que j’ai dit des mots & des noms est sans difficulté pour les tours de phrases. L’image illusoire offerte par la passion se montrant la premiere, le langage qui lui répondoit fut aussi le premier inventé ; il devint ensuite métaphorique quand l’esprit éclairé, reconnaissant sa premiere erreur, n’en employa les expressions que dans les mêmes passions qui l’avoient produite.

Chapitre IV

Des caractères distinctifs de la premiere langue & des changemens qu’elle dut éprouver.

Les simples sons sortent naturellement du gosier, la bouche est naturellement plus ou moins ouverte ; mais les modifications de la langue & du palais, qui font articuler, exigent de l’attention, de l’exercice ; on ne les fait point sans vouloir les faire ; tous les enfans ont besoin de les apprendre & plusieurs n’y parviennent pas aisément. Dans toutes les langues, les exclamations les plus vives sont inarticulées ; les cris, les gémissemens sont de simples voix ; les muets, c’est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarticulés. Le Père Lami ne conçoit pas même que les hommes en eussent pu jamais inventer d’autres, si Dieu ne leur eût expressément appris à parler. Les articulations sont en petit nombre ; les sons sont en nombre infini, les accens qui les marquent peuvent se multiplier de même. Toutes les notes de la musique sont autant d’accens. Nous n’en avons, il est vrai, que trois ou quatre dans la parole ; mais les Chinois en ont beaucoup davantage : en revanche ils ont moins de consonnes, À cette source de combinaisons ajoutez celle des tems ou de la quantité, & vous aurez non-seulement plus de mots, mais plus de syllabes diversifiées que la plus riche des langues n’en a besoin.

Je ne doute point qu’indépendamment du vocabulaire & de la syntaxe, la premiere langue, si elle existoit encore, n’eût gardé des caractères originaux qui la distingueroient de toutes les autres. Non-seulement tous les tours de cette langue devoient être en images, en sentimens, en figures ; mais dans sa partie mécanique elle devroit répondre à son premier objet, & présenter aux sens, ainsi qu’à l’entendement, les impressions presque inévitables de la passion qui cherche à se communiquer.

Comme les voix naturelles sont inarticulées, les mots auroient peu d’articulations ; quelques consonnes interposées, effaçant l’hiatus des voyelles, suffiroient pour les rendre coulantes & faciles à prononcer. En revanche les sons seroient très-variés, & la diversité des accens multiplieroit les mêmes voix ; la quantité le rhythme, seroient de nouvelles sources de combinaisons ; en sorte que les voix, les sons, l’accent, le nombre, qui sont de la nature, laissant peu de chose à faire aux articulations, qui sont de convention, l’on chanteroit au lieu de parler ; la plupart des mots radicaux seroient des sons imitatifs ou de l’accent des passions, ou de l’effet des objets sensibles : l’onomatopée s’y feroit sentir continuellement.

Cette langue auroit beaucoup de synonymes pour exprimer le même être par ses différens rapports (*) ; elles auroit peu d’adverbes & de mots abstraits pour exprimer ces mêmes rapports. Elle auroit beaucoup d’augmentatifs, de diminutifs, de mots composés, de particules explétives pour donner de

(*) On dit que l’arabe a plus de mille mots différens pour dire un chameau, plus de cent pour dire un glaive, &c. la cadence aux périodes & de la rondeur aux phrases ; elle auroit beaucoup d’irrégularités & d’anomalies ; elle négligeroit l’analogie grammaticale pour s’attacher à l’euphonie, au nombre, à l’harmonie, & à la beauté des sons. Au lieu d’argumens elle auroit des sentences ; elle persuaderoit sans convaincre, & peindroit sans raisonner ; elle ressembleroit à la langue chinoise à certains égards ; à la grecque, à d’autres ; à l’arabe, à d’autres. Étendez ces idées dans toutes leurs branches, & vous trouverez que le Cratyle de Platon n’est pas si ridicule qu’il paroît l’être.

CHAPITRE V. De l’Écriture

Quiconque étudiera l’histoire & le progrès des langues verra que plus les voix deviennent monotones, plus les consonnes se multiplient, & qu’aux accens qui s’effacent, aux quantités qui s’égalisent, on supplée par des combinaisons grammaticales & par de nouvelles articulations : mais ce n’est qu’à force de tems que se font ces changemens. À mesure que les besoins croissent, que les affaires s’embrouillent, que les lumieres s’étendent, le langage change de caractère ; il devient plus juste & moins passionné ; il substitue aux sentimens les idées, il ne parle plus au cœur, mais à la raison. Par là même l’accent s’éteint, l’articulation s’étend ; la langue devient plus exacte, plus claire, mais plus traînante, plus sourde, & plus froide. Ce progrès me paroît tout-à-fait naturel.

Un autre moyen de comparer les langues & de juger de leur ancienneté se tire de l’écriture, & cela en raison inverse de la perfection de cet art. Plus l’écriture est grossiere, plus la langue est antique. La premiere maniere d’écrire n’est pas de peindre les sons, mais les objets mêmes, soit directement, comme faisoient les Mexicains, soit par des figures allégoriques, comme firent autrefois les Égyptiens. Cet état répond à la langue passionnée, & suppose déjà quelque société & des besoins que les passions ont fait naître.

La seconde maniere est de représenter les mots & les propositions par des caractères conventionnels ; ce qui ne peut se faire que quand la langue est tout-à-foit formée & qu’un peuple entier est uni par des lois communes ; car il y a déjà ici double convention : telle est l’écriture des Chinois ; c’est là véritablement peindre les sons & parler aux yeux.

La troisième est de décomposer la voix parlante à un certain nombre de parties élémentaires, soit vocales, soit articulées, avec lesquelles on puisse former toutes les mots & toutes les syllabes imaginables. Cette maniere d’écriture, qui est la nôtre, a dû être imaginée par des peuples commerçans, qui, voyageant en plusieurs pays & ayant à parler plusieurs langues, furent forcés d’inventer des caractères qui pussent être communs à toutes. Ce n’est pas précisément peindre la parole, c’est l’analiser.

Ces trois manieres d’écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous lesquels on peut considérer les hommes rassemblés en nations. La peinture des objets convient aux peuples sauvages ; les signes des mots & des propositions, aux peuples barbares, & l’alphabet, aux peuples policés.

Il ne faut donc pas penser que cette derniere invention soit une preuve de la haute antiquité du peuple inventeur. Au contraire, il est probable que le peuple qui l’a trouvée avoit en vue une communication plus facile avec d’autres peuples parlant d’autres langues, lesquels du moins étoient ses contemporains & pouvoient être plus anciens que lui. On ne peut pas dire la même chose des deux autres méthodes. J’avoue cependant que, si l’on s’en tient à l’histoire & aux faits connus, l’écriture par alphabet paroît remonter aussi haut qu’aucune autre. Mais il n’est pas surprenant que nous manquions de monumens des tems où l’on n’écrivoit pas.

Il est peu vraisemblable que les premiers qui s’aviserent de résoudre la parole en signes élémentaires oient fait d’abord des divisions bien exactes. Quand ils s’aperçurent ensuite de l’insuffisance de leur analise, les uns, comme les Grecs, multiplierent les caractères de leur alphabet, les autres se contenterent d’en varier le sens ou le son par des positions ou combinaisons différentes. Ainsi paraissent écrites les inscriptions des ruines de Tchelminar, dont Chardin nous a tracé des ectypes. On n’y distingue que deux figures ou caractères (*), mais de diverses grandeurs & posés en différens sens.

« Des gens s’étonnent, dit Chardin, que deux figures puissent faire tant de lettres : mais pour moi je ne vois pas là de quoi s’étonner si fort, Cette langue inconnue, & d’une antiquité presque effrayante, devoit pourtant être alors bien formée, à en juger par la perfection des arts qu’annoncent la beauté des caractères & les monumens admirables où se trouvent ces inscriptions. Je ne sais pourquoi l’on parle si peu de ces étonnantes ruines : quand j’en lis la description dans Chardin, je me crois transporté dans un autre monde. Il me semble que tout cela donne furieusement à penser.

L’art d’écrire ne tient point à celui de parler. Il tient à des besoins d’une autre nature, qui naissent plus tot ou plus tard

puisque les lettres de notre alphabet, qui sont au nombre de vingt-trois, ne sont pourtant composées que de deux lignes, la droite et la circulaire, c’est-à-dire qu’avec un C et un I on fait toutes les lettres qui composent nos mots. »

(+) « Ce caractère paraît fort beau, et n’a rien de confus ni de barbare. L’on dirait que les lettres ont été dorées ; car il y en a plusieurs, et surtout des majuscules, où il paraît encore de l’or : et c’est assurément quelque chose d’admirable et d’inconcevable que l’air n’ait pu manger cette dorure durant tant de siècles. Du reste ce n’est pas merveille qu’aucun de tous les savans du monde n’ait jamais rien compris à cette écriture, puisqu’elle n’approche en aucune manière d’aucune écriture qui soit venue à notre connaissance ; au lieu que toutes les écritures connues aujourd’hui, excepté le chinois, ont beaucoup d’affinités entre elles, et paraissent venir de la même source. Ce qu’il y a en ceci de plus merveilleux est que les Guèbres, qui sont les restes des anciens Perses, et qui en conservent et perpétuent la religion, non-seulement ne connaissent pas mieux ces caractères que nous, mais leurs caractères n’y ressemblent pas plus que les nôtres. D’où il s’ensuit, ou que c’est un caractère de cabale, ce qui n’est pas vraisemblable, puisque ce caractère est le commun et naturel de l’édifice en tous endroits, et qu’il n’y en a pas d’autre du même ciseau ; ou qu’il est d’une si grande antiquité que nous n’oserions presque le dire. » En effet, Chardin ferait présumer, sur ce passage, que, du temps de Cyrus et des Mages, ce caractère était déjà oublié, et tout aussi peu connu qu’aujourd’hui. selon des circonstances tout-à-foit indépendantes de la durée des peuples, & qui pourroient n’avoir jamais eu lieu chez des nations très-anciennes. On ignore durant combien de siècles l’art des hiéroglyphes fut peut-être la seule écriture des Égyptiens ; & il est prouvé qu’une telle écriture peut suffire à un peuple policé, par l’exemple des Mexicains, qui en avoient une encore moins commode.

En comparant l’alphabet cophte à l’alphabet syriaque ou phénicien, on juge aisément que l’un vient de l’autre ; & il ne seroit pas étonnant que ce dernier fût l’original, ni que le peuple le plus moderne eût à cet égard instruit le plus ancien. Il est clair aussi que l’alphabet grec vient de l’alphabet phénicien ; l’on voit même qu’il en doit venir. Que Cadmus ou quelque autre l’oit apporté de Phénicie, toujours paroît-il certain que les Grecs ne l’allerent pas chercher & que les Phéniciens l’apporterent eux-mêmes : car, des peuples de l’Asie & de l’Afrique, ils furent les premiers & presque les seuls qui commercerent en Europe, & ils vinrent bien plutôt chez les Grecs que les Grecs n’allerent chez eux : ce qui ne prouve nullement que le peuple grec ne soit pas aussi ancien que le peuple de Phénicie.

D’abord les Grecs n’adopterent pas seulement les caractères des Phéniciens, mais même la direction de leurs lignes de droite à gauche. Ensuite ils s’aviserent d’écrire par sillons, c’est-à-dire, en retournant de la gauche à la droite, puis de

Je compte les Carthaginois pour Phéniciens, puisqu’ils étoient une colonie de Tyr. la droite à la gauche, alternativement (*). Enfin ils écrivirent, comme nous faisons aujourd’hui, en recommençant toutes les lignes de gauche à droite. Ce progrès n’a rien que de naturel : l’écriture par sillons est, sans contredit, la plus commode à lire. Je suis même étonné qu’elle ne se soit pas établie avec l’impression ; mais étant difficile à écrire à la main, elle dut s’abolir quand les manuscrits se multiplierent.

Mais, bien que l’alphabet grec vienne de l’alphabet phénicien, il ne s’ensuit point que la langue grecque vienne de la phénicienne. Une de ces propositions ne tient point à l’autre, & il paroît que la langue grecque étoit déjà fort ancienne, que l’art d’écrire étoit récent & même imparfoit chez les Grecs. Jusqu’au siège de Troie, ils n’eurent que seize lettres, si toutefois ils les eurent. On dit que Palamède en ajouta quatre, & Simonide les quatre autres. Tout cela est pris d’un peu loin. Au contraire le latin, langue plus moderne, eut, presque dès sa naissance, un alphabet complet, dont cependant les premiers Romains ne se servoient gueres, puisqu’ils commencerent si tard d’écrire leur histoire, & que les lustres ne se marquoient qu’avec des clous.

Du reste il n’y a pas une quantité de lettres ou élémens de la parole absolument déterminée ; les uns en ont plus, les autres moins, selon les langues & selon les diverses modifications qu’on donne aux voix & aux consonnes. Ceux qui ne comptent que cinq voyelles se trompent fort : les Grecs en

V. Pausanias, Arcad. Les Latins, dans les commencemens, écrivirent de même ; et de là, selon Marius Victorinus, est venu le mot de versus. écrivoient sept, les premiers Romains six (*), MM. de Port-Royal en comptent dix, M. Duclos, dix-sept ; & je ne doute pas qu’on n’en trouvât beaucoup davantage, si l’habitude avoit rendu l’oreille plus sensible & la bouche plus exercée aux diverses modifications dont elles sont susceptibles. À proportion de la délicatesse de l’organe, on trouvera plus ou moins de modifications, entre l’a aigu & l’o grave, entre l’i & l’e ouvert, &c. C’est ce que chacun peut éprouver, en passant d’une voyelle à l’autre par une voix continue & nuancée ; car on peut fixer plus ou moins de ces nuances & les marquer par des caractères particuliers, selon qu’à force d’habitude on s’y est rendu plus ou moins sensible ; & cette habitude dépend des sortes de voix usitées dans le langage, auxquelles l’organe se forme insensiblement. La même chose peut se dire à peu près des lettres articulées ou consonnes. Mais la plupart des nations n’ont pas fait ainsi ; elles ont pris l’alphabet les unes des autres, & représenté, par les mêmes caractères, des voix & des articulations très-différentes. Ce qui fait que, quelque exacte que soit l’orthographe, on lit toujours ridiculement une autre langue que la sienne, à moins qu’on n’y soit extrêmement exercé.

L’écriture, qui semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui l’altère ; elle n’en change pas les mots, mais le génie ; elle substitue l’exactitude à l’expression. L’on rend ses sentimens quand on parle, & ses idées quand on écrit. En écrivant, on est forcé de prendre tous les mots dans l’acception

Vocales quas græce septem, Romulus sex, usus posterior quinque commemorat, y velut græce rejecta. Mart. Capel : l. III. commune ; mais celui qui parle varie les acceptions par les tons, il les détermine comme il lui plaît ; moins gêné pour être clair, il donne plus à la force ; & il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde long-tems la vivacité de celle qui n’est que parlée. On écrit les voix & non pas les sons : or, dans une langue accentuée, ce sont les sons, les accens, les inflexions de toute espèce, qui font la plus grande énergie du langage, & rendent une phrase, d’ailleurs commune, propre seulement au lieu où elles est. Les moyens qu’on prend pour suppléer à celui-là étendent, allongent la langue écrite, et, passant des livres dans le discours, énervent la parole même. En disant tout comme on l’écrirait, on ne fait plus que lire en parlant.

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