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PAUL BOURGET
I
SENSATIONS
DE
NOUVELLE-FRANCE
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Six heures du matin, et, dans le Pullman qui me roule vers Montréal, je viens de m’éveiller. Le train s’est arrêté à une petite gare où vaguement je lis, au-dessus de la porte, le nom de Des Rivières. Nous sommes au Canada, et nous entrons dans le Canada français.
Lorsqu’on voyage d’une façon sérieuse, il est toujours utile, comme on sait, de noter avec soin ses premières impressions d’arrivée en pays nouveau. Pour peu surtout que le voyageur soit favorablement disposé, il recevra là, en ces courts instants, dans son for intérieur, des secousses plus ou moins profondes — en argot de journaliste on appelle cela des chocs — dont le rappel lui sera plus tard précieux pour l’aider à dégager la formule de tout ce qu’il aura vu et ressenti.
Je regarde donc attentivement où je suis. À travers la vitre tout embuée par la fraîcheur de ce matin d’octobre, mes yeux se promènent sur une vaste plaine se déroulant, sans une brisure, jusqu’à une ligne de bois touffus qui masque l’horizon. La montée prochaine de l’aurore se devine aux reflets de plus en plus vifs que prend, tout là-bas, la barre du jour. Une brume diaphane flotte encore, par endroits, au-dessus des prés, et va s’épaississant au fond des coulées.
Peu de signes de vie encore. Sur le quai de la gare un homme va et vient, somnolent, traînant les jambes, et aide une pauvre femme chargée de marmaille à monter en wagon. Près de la porte, et assis à croupetons sur une caisse, un autre homme — un paysan, je crois — indifférent à tout, l’œil atone, à petits coups sa première pipe du matin.
Un peu plus loin se dresse une humble d’habitant, où il n’y a qu’un instant, à une fenêtre, et dans un claquement sec de volets, j’ai vu se montrer un groupe d’enfants joufflus, aux tignasses emmêlées, et aux yeux encore de sommeil. À quelques pas de là, au dehors, une femme des champs — la mère, sans doute — est en train de puiser de l’eau à un puits rustique, et les seaux viennent de remonter à la surface dans tout un grincement de chaînes rouillées et mouillées.
Le mot choc serait peut-être ici excessif, appliqué à la petite secousse intime que je reçois devant ce tableau si reposé, je dirais même si bucolique. Ce que je sens glisser en moi est plutôt comme un assoupissement de tout mon être, et cela est d’autant plus délicieux que je ne fais que sortir d’un séjour de plusieurs mois au milieu de la vie si surchauffée des États-Unis.
Au levant, par-dessous le liséré or et rose de l’aurore, fuse un premier jet de soleil, et du coup la femme au puits grandit, se transfigure, jusqu’à m’apparaître, tranchant ainsi sur ce fond de lumière, comme l’une de ces créations qu’affectionnait tant le peintre Millet. Traduite en termes plus concrets, cette sensation m’avertit que j’ai dû faire depuis la veille un fier bout de chemin, puisque je me trouve soudain transporté en un pays d’Amérique où l’on se donne encore la peine d’aller puiser de l’eau au dehors de chez soi. Combien loin, en effet, ne suis-je pas par exemple, en ce moment, de ces mille et une ingéniosités savantes qui, dans les moindres bourgs du Massachusetts, ont aboli l’effort dans tous les actes de la vie domestique, et ont asservi la matière à nos moindres fantaisies.
Le train se remet en marche, et, des deux côtés, la plaine toujours rase et plate se déroule dans un lent mouvement d’éventail. Sur les prés déjà roussis par les premières gelées, les rayons du soleil courent en reflets diaprés. Parfois, au passage, frissonne un bouquet d’arbres, où, parmi les ramures sombres des sapins, éclatent les taches pourpre-sang des érables. Puis la plaine, interminablement plate et rase, reprend à nouveau, à peine tachetée çà et là de quelques maisons de ferme, écrasées au bord des routes. Soudain, à un tournant de la voie, très au loin, la flèche d’une église se dresse, d’une gracilité tenue dans cet air ouaté d’automne. L’église elle-même apparaît ensuite, affichant des airs prétentieux de cathédrale, qui étonnent le regard dans cette plaine dénudée où les choses ont un caractère saisissant de pauvreté douce et résignée.
Le train court toujours, dans un long bruissement qui peu-à-peu berce et endort la pensée. …Et toujours monte, monte, du soleil, de la terre, et des arbres, l’étincellement radieux de cette belle journée d’automne, s’épandant à flots dans la splendeur de l’Indian Summer…
II
À Montréal depuis trois jours. C’est une belle ville, une très belle ville même, et qui mérite certes bien son titre de « Métropole du Dominion. » On me dit, cependant, que le cœur du Canada français bat surtout à Québec, dans la vieille cité de Champlain, et que je ne dois pas m’attendre à trouver ici autre chose qu’un décalque de l’une de ces cités yankees comme il en est tant poussé, depuis un demi-siècle, aux États-Unis.
Pour tout dire, c’est bien là, en effet, la première impression ressentie, et la puissance d’absorption de la grande République voisine se perçoit facilement à mille et un détails. Ici, comme là-bas, c’est ce même premier aspect de neuf, de hâtif, avec çà et là la même extravagance de hauts édifices. Les rues, aussi, revêtent la même physionomie affairée, et les mêmes cars électriques y glissent dans une rapidité de rêve. Du reste, la frontière, qui sépare les deux pays, est purement illusoire, et, n’étaient certaines formalités puériles de douane, le touriste aurait peine à croire qu’il est passé en pays étranger. Même la monnaie — ce casse-tête du voyageur en Europe — se chiffre ici, comme aux États-Unis, en « dollars » et « cents ». Seulement, sur les pièces d’argent, l’effigie de la reine Victoria remplace la déesse de la liberté, et voilà tout.
Ce n’est qu’à la longue, et en rassemblant de multiples observations, que l’on finit par dégager la dominante de cette ville, dominante où se retrouvent, avec la « rage d’arriver » des yankees, le bel équilibre anglo-saxon, joint à la grâce et à l’urbanité française. En observant, par exemple, les voyageurs d’un car électrique, on s’aperçoit bien vite que les gens n’ont plus ici cette absence de regard, ou plutôt ce regard figé en dedans et comme reflué vers une pensée intérieure, que l’on rencontre si souvent aux États-Unis, surtout parmi les hommes. Le « chacun pour soi » si féroce des Américains fait place ici à une certaine détente, et les yeux, se cherchent, animés d’une flamme réelle de sociabilité. Volontiers même, en un mot, et n’était un dernier reste de flegme britannique, des conversations oiseuses s’engageraient entre voisins, absolument comme dans nos omnibus de Paris.
Je ne sais en outre si je me trompe, mais il me semble que le fameux « go ahead » de là-bas a aussi laissé échapper, en passant la frontière, un peu de sa turbulence et de son intensité. Tous des Canadiens appartiennent bien, à la vérité, à l’Amérique, par l’effort continu qui les pousse en avant, mais on dirait que leur volonté y est pour peu de chose, et qu’ils se laissent plutôt entraîner dans l’action de l’énorme force centrifuge dont l’axe est à New-York. L’air de passivité, et comme de douce inertie, répandu ici sur la plupart des physionomies, me frappe d’autant plus que je ne fais que sortir d’un commerce de plusieurs mois avec les Yankees, dont la caractéristique est bien plutôt, comme on sait, une suffisance pleine de morgue hautaine. Voici qu’un qualificatif se présente, à ce propos, pour rendre ma pensée. Me rappelant que le Canada est encore une colonie, je me suis souvenu qu’une loi mystérieuse finit toujours par façonner les individus, non-seulement sur la nature extérieure de leur pays, mais en outre sur les institutions qui les régissent. Or donc, les Canadiens, non plus, n’ont pas échappé à cette loi, et, pour en revenir au qualificatif en question, je trouve que tout le monde, ou guère s’en faut, a ici l’air colonial à un fort apparent.
III
Montréal se déroule aux pieds du Mont Royal — d’où le nom de la ville — montagne de peu d’élévation, mais fort bien boisée, très pittoresque, et du sommet de laquelle on obtient une vue superbe sur tout le pays d’alentour.
Je viens de faire cette ascension, et c’est de la grande terrasse, qui forme l’extrémité de la route carrossable, que j’écris ces lignes.
L’admirable spectacle ! Dans un ciel d’une pureté idéale, absolument inconnue à nos climats brumeux du nord de l’Europe, le soleil vient de marquer le zénith, et, tout autour de moi, les choses vibrent et palpitent dans l’embrasement du midi. Là-bas le St-Laurent, le beau fleuve géant, semble une énorme coulée de lave, où crépitent des écailles de feu. À mes pieds, l’océan des toits de la ville, avec les dômes et les clochers étincelants de ses nombreuses églises. Puis, partout, l’orgie des couleurs automnales : les feuilles mourantes se revêtant d’or pâle, de jaune orange, de rouge vineux, ou encore de l’éclatant rouge-pourpre particulier aux érables.
De l’autre côté du fleuve la campagne infinie plonge dans les lointains, masquée d’un côté à l’horizon par de petites montagnes, dont les tons violâtres se détachent avec une netteté de joujoux dans l’air pur et vif. Plus en face, et très au loin, se dessinent les premiers contreforts du Vermont et les premiers vallonnements descendant jusqu’au Lac Champlain. Et toujours, et partout, derrière tout cela, l’œil devine les immensités qui sont le propre de ce continent américain.
Que de délices, que nous ne connaîtrons jamais, ne devaient-ils pas éprouver jadis, tous ces découvreurs doublés d’aventuriers, qui partant autrefois de ce même Montréal que j’ai là en ce moment sous les yeux, se lançaient à la trouvaille de cet inconnu. Qui dira les enivrements de cette vie d’émotions et de dangers, où chaque jour les cœurs et les âmes s’agrandissaient, s’épandaient davantage, devant le déroulement, à l’infini, de ces paysages toujours neufs, toujours vierges, toujours superbes. On m’a déjà dit qu’un de mes ancêtres avait été, dans le temps, l’un de ces coureurs-des-bois. Cela doit être, car comme celui-là, et obéissant à un reste d’atavisme que je sens palpiter en moi, je voudrais fuir, moi aussi, ce terre-à-terre où je m’étiole, et me perdre, me fondre, dans ces lointains bleutés qui me semblent être les portiques d’un autre monde.
Oui, de quelle plume raconter tous ces enivrements, dont des demi-dieux, seuls, eussent été dignes. Mais, que dis-je, n’étaient-ils pas aussi quelque peu demi-dieux, tous ces preux de l’âge héroïque du Canada, que la divine nature saisissait ainsi par tous ses ensorcellements magiques, qu’elle faisait siens, qu’elle s’incorporait pour ainsi dire, qu’elle rendait chaque jour meilleurs et plus grands. Oh ! meilleurs, surtout. Chaque matin d’alors, quand ces voyageurs reprenaient la marche en avant, avec quelle allégresse attendrie ne devaient-ils pas remercier l’Éternel de leur avoir fait la vie si belle, si vibrante, et avec quels flots d’effusion ne devait-elle pas monter à leurs lèvres, la prière si connue : « Notre Père qui êtes aux cieux… » Même, la maladie leur était épargnée. Quand ils mouraient, ce n’était pas comme nous, pauvres « civilisés », qui nous consumons, nous décharnons peu-à-peu, objets de commisération, sinon de répugnance pour nos proches. Non, quand ceux-là mouraient, c’était comme les élus du Ciel, c’est-à-dire surpris en pleine vie, en pleine vaillance. La balle ou le javelot d’un ennemi les terrassait, et ils tombaient alors de leur long, s’identifiant seulement davantage avec la terre nourricière, la bonne terre chaude qui peu-à-peu, à petites gorgées, leur buvait tout leur sang, et dans laquelle tout leur être de chair et d’os se dissolvait, se fondait, pour devenir une chose impondérable, impalpable, passée dans l’âme des fleurs, des plantes et des bois.
IV
On a bien fait de me prévenir que Montréal était surtout une ville anglaise, ou anglo-américaine, comme on voudra, car, à la vérité, et sans cet avertissement, la déconvenue eût été pour moi par trop amère de constater avec quelle rapidité la France perdait ici du terrain, dans ces mêmes lieux où, il n’y a pas bien longtemps encore, elle régnait en souveraine maîtresse. Je dis « il n’y a pas bien longtemps », pour parler d’une manière relative. En effet, qu’est-ce en somme qu’une période de cinquante, de soixante, de cent ans même dans l’histoire. Il semble que les événements, qui se sont déroulés durant ce laps de temps, soient si rapprochés de nous, qu’avec un peu d’efforts on pourrait les toucher du doigt.
Ici donc, et en dépit de la légende, tout est anglais, ou à peu près, les rues, les maisons, les gens. Partout aussi ce sont les syllabes anglaises qui résonnent à l’oreille, qu’on voit s’étaler sur les enseignes, avec un air de se sentir absolument chez elles. Et ces choses n’existent pas seulement de surface : on sent que l’antique Nouvelle-France est profondément atteinte dans tout son être national, c’est-à-dire dans tout ce qui pouvait constituer son tempérament, son caractère, et son individualité. C’est ce qu’exprimait fort exactement, il n’y a pas longtemps, , écrivain canadien quelque peu frondeur, quand il disait : « Ici, le commerce, l’industrie, la finance, les arts, les métiers, et jusqu’à l’éducation, jusqu’aux habitudes, jusqu’à la manière de dire « Bonjour » et de se moucher, tout est anglais. »
Et pourtant les Canadiens-Français forment à Montréal les cinquièmes de la population, et alliés, m’a-t-on dit, à leurs co-religionnaires Irlandais, ils en arriveraient facilement aux trois quarts. Bien entendu, ici, je n’envisage, qu’à l’état purement hypothétique, cette possibilité d’une alliance franco-irlandaise, car s’il est un fait avéré, bien qu’assez bizarre, c’est que tout ce qui est français a le don de hérisser particulièrement l’Irlandais, même jusqu’au point de le faire passer par-dessus sa haine de l’Anglais. Non, si j’en parle, c’est afin de mieux faire ressortir le d’infériorité numérique dans lequel se trouve la population anglo-saxonne de Montréal, sans compter que celle-ci ne peut guère s’appuyer sur le pays d’alentour, qui est encore province presque entièrement française.
Eh ! bien, malgré tout cela, c’est cette minorité même qui domine, subjugue, écrase tout le reste. Et cette minorité n’est pas une oligarchie, car le Canada jouit d’institutions parlementaires bien définies, et conçues dans un esprit très large. Il y a là, d’ailleurs, dans cet effacement graduel d’une nationalité, hier encore assez vivace, plus qu’une résultante d’intrusion souveraine de conquérant en pays conquis. J’y vois aussi l’indice, sinon d’une essence supérieure, certainement d’aptitudes naturelles mieux développées, et surtout mieux dirigées, du moins quant à ce qui a trait à outiller l’homme moderne pour affronter le struggle for life contemporain. En un mot le vice, qui ronge à peu cette Nouvelle-France, me semble initial, et c’est à l’éducation qu’il faut remonter pour porter le fer dans la plaie.
Je recevais hier, de tout cela, une impression très nette et très vive, et par un hasard bien inattendu. J’errais hier après-midi dans une rue retirée, mais fort belle et bordée de résidences somptueuses, lorsque soudain, à ma droite, des cris joyeux attirèrent forcément mes regards sur un groupe de jeunes gens courant, se culbutant dans un immense parc, et se disputant avec acharnement la possession d’un ballon en caoutchouc, qui voletait de ci de là sous l’effort de poussées vigoureuses de pieds et de mains. Je ne fus pas long à deviner que j’assistais alors à une partie de ce foot ball si cher aux universités anglaises. Les jouteurs étaient tous des jeunes gars, à peine entrés dans l’adolescence, mais témoignant d’une telle intensité de vie, d’une telle turbulence de belle et saine jeunesse, que, malgré lui, le passant le plus indifférent devait s’arrêter et les regarder avec un plaisir attendri. J’appris par la suite que c’étaient là des élèves de l’Université McGill, qui prenaient leur récréation habituelle de chaque après-dîner.
Il était écrit sans doute que la leçon serait complète, car, un peu plus loin, je rencontrai les élèves du Collège de Montréal, défilant deux par deux, en route pour une promenade. Non, jamais je n’oublierai l’impression de malaise subit que je ressentis à la vue de ces collégiens en tuniques étriquées, marchant d’un air monacal et recueilli, et se poussant nonchalamment les pieds à travers les amas de feuilles mortes qui couvraient les trottoirs. J’eus comme la sensation brusque d’un cortège de ratés et de fruits secs, que plus tard la vie impitoyable broierait sans merci. Ah ! les pauvres petites âmes, comprimées par une discipline de fer, combien j’enviai alors pour elles le sort de mes rudes du McGill, lâchés à travers champs, libres et fiers dans tout l’épanouissement de leur belle jeunesse.
Mon ami Pierre de Coubertin a déjà fait le même rapprochement dans son livre Les Universités Transatlantiques, et si à mon tour je m’y suis arrêté, c’est bien parce que le problème qui en découle est plus attachant qu’il n’y paraît au premier abord. Le fait par lui-même est bien banal — la rencontre de potaches de deux collèges rivaux — mais on sent ici malgré soi qu’il faut regarder au-dessus et au-delà. Il ne s’agit plus même seulement de deux races quelconques, jetées en face l’une de l’autre par le des événements, mais bien plutôt de deux civilisations types, dont l’une, incapable de se transfuser du sang nouveau, reste oscillante et indécise, tandis que l’autre, grâce à sa souplesse et à ses facultés d’assimilation, rebondit sur la route des siècles à venir avec un regain d’ardente et impétueuse jeunesse.
Ce qu’il faut surtout voir, dans les jeux athlétiques de mes jeunes Anglais du McGill, c’est une certaine exagération de force, d’initiative et de volonté, bien à sa place dans cette Amérique où l’activité humaine, poussée à son maximum d’intensité, marque le point de départ d’une nouvelle évolution dans l’histoire du globe. On a même trouvé un qualificatif pour cette évolution, et on l’a appelée l’Anglo-Américanisme. Durant longtemps, le Canada français a dû à des circonstances particulières, comme aussi à sa situation géographique, d’être tenu à l’écart du mouvement vertigineux d’hommes et de choses qui partout, aux alentours, battait son plein. Mais voici que maintenant la montée débordante est à ses portes, et il se trouve que, par la trempe particulière de son être national, c’est-à-dire par tout ce qui peu-à-peu a forgé et édifié son tempérament, il reste absolument sans ressources et sans armes.
Pour tout dire, en un mot, l’irruption anglo-saxonne, au Canada, vient enfin de mettre en évidence une vérité qu’on ne soupçonnait jusqu’ici que vaguement, et cette vérité c’est que l’éducation, par trop séminariste, que reçoivent les Canadiens-Français, devait inévitablement, à la longue, mettre ces derniers sur un pied réel d’infériorité vis-à-vis de leurs adversaires. Dans les collèges canadiens-français, on donne trop de part au dilettantisme classique, et à l’alanguissement qu’amène la contemplation prolongée du passé. Forcément, aussi, dans ces collèges, l’élève s’imprègne peu-à-peu de l’esprit ambiant, esprit en grande partie dirigé dans un sens de soumission absolue et de détachement des choses de ce monde. Et c’est pourtant dans la mêlée de ce même monde — et un monde, encore, qui, comme en Amérique, exige du neuf, de l’exubérant, presque de l’agressif — qu’il lui faudra plus tard, avec sa diathèse de passivité, lutter, vivre, se pousser des coudes et des pieds, engager enfin l’âpre combat pour l’existence. Or, on le sait, les peuples qui mettent l’effort entier de leur volonté dans la seule conquête d’une autre vie meilleure, ces peuples-là les puissants de ce monde en font des générations humiliées et craintives, et ils les exploitent et les volent, en attendant qu’ils les mangent à belles dents.
V
En route pour Québec, en suivant la rive nord du St-Laurent, et par voie de la vieille ville de Trois-Rivières, où je m’arrêterai jusqu’à demain.
Depuis le matin le temps s’est mis à la pluie, et il tombe de là-haut une bruine fine et drue, dans laquelle se brouillent, se noient tous les objets. Seuls les feuillages des bois, avivés par l’eau qui ruisselle, gardent leurs notes éclatantes. Même parfois, aux endroits où les morsures de l’automne se sont montrées les plus corrosives, on dirait de véritables coulées de sang, un beau sang pourpre qui, remonté des troncs, s’égoutte vers la terre. Comme on sent bien, aujourd’hui, que la nature agonise, et que bientôt ce sera la fin impitoyable, inexorable de l’été.
On traverse de nombreux villages, où sonnent des noms bien français. Puis, le train à peine reparti, le même paysage grave et triste se déroule devant nous. Et toujours plus avant, à travers de subites déchirures dans le léger brouillard de la pluie, se devine la plaine immense, infinie, qui se rattachera plus loin aux prairies du vaste Ouest. De temps à autre, à droite, le regard embrasse le fleuve-roi, dont les flots, aux reflets maintenant ardoisés, roulent pesamment sous le ciel bas. Çà et là des bouquets de pins élancés et fiers ; puis des souches calcinées, restes d’un brûlé de forêt, et des ormes, des hêtres, des érables, où toujours aussi je retrouve la même orgie de teintes diaprées. On pourrait croire que tout cela est d’une monotonie agaçante, presque désespérante. Je trouve, au contraire, que c’est très grand, très viril aussi, et bien dans le ton de cette énorme Amérique où tout semble encore taillé à l’emporte-pièce.
VI
Au dîner, ce soir, chez un ami qui exerce à Trois-Rivières les fonctions de consul d’un petit pays européen, je reçus, sous forme d’adieu, un conseil qui me donne beaucoup à réfléchir.
« Comment, me dit-il, vous êtes aux États-Unis depuis un an, et vous venez de m’avouer que ce n’est qu’au dernier moment que vous avez songé à venir au Canada. Et encore, vous ne nous faites qu’une visite volante d’une quinzaine, juste ce qu’il en faut pour avoir l’occasion, au retour, de dire aux Parisiens que vous avez poussé votre pointe, vous aussi, jusqu’au St-Laurent.
Puis, allumant un nouveau cigare : —
« Eh ! bien, là, vraiment, ajouta-t-il, je vous aurais supposé plus de flair. Car enfin, êtes-vous, oui ou non, l’homme de vos livres, c’est-à-dire un chercheur d’inédit, un extracteur de quintessences, un écrivain sans cesse à l’affût de matières à dissertations genre Disciple, tout cela pour être enchâssé sous la couverture saumon de rigueur à 3 fr. 50. Mais, mon bon, nous avons de ces choses à revendre en ce pays. Le Canada ! mais c’est la dernière note tant soit peu pittoresque dans toute l’uniformité grise et terne de l’Amérique du Nord, et il me semble que, si j’étais auteur, je n’aurais guère à me battre les flancs bien longtemps, ainsi que vous faites dans votre vieille Europe, pour trouver ici le sujet d’un livre, soit poésie, roman, ou humour.
« Ah ! l’humoriste, surtout, quelle veine pour lui ! On parle du soleil du Midi, et de ses effets exhilarants sur les têtes chaudes des Provençaux. Mais il faut voir le soleil du Nord ici à l’œuvre, et comme, dans les blancs resplendissements de nos hivers, et les embrasements torrides de nos étés, ce diable de soleil vous a comme cela une façon de faire sourdre de partout de nouveaux Tartarins, qui rendraient des points — et des fameux, encore — à leur célèbre aïeul de Tarascon. Ah ! Daudet, pends-toi vite de dépit, toi qui n’a pas découvert le Canada.
Et mon ami le consul allait, allait toujours : —
« Et Ferdinand Fabre, donc, poursuivit-il, quels pendants il aurait, parmi nous, à son Lucifer et à son Abbé Tigrane ! Quels drames intimes, quelles intenses analyses dans tout ce monde du clergé canadien, la grande, peut-être l’unique puissance de ce pays. Que de tempêtes sous crânes, que d’états d’âmes, réclamant leur romancier psychologue. Et le champ est si vaste, voyez-vous, depuis le chanoine grandissant à l’ombre d’une cathédrale et aspirant à la mitre ; depuis l’abbé instituteur brûlant son activité dans un séminaire, ou encore le curé bonasse et crédule enfoui dans un trou de campagne — trois types que nous possédons, comme en Europe — ; jusqu’à l’abbé financier, quelque chose comme celui mis en scène dans Les Courbezon, mais avec une teinte bien accentuée de modernisme, même de « fin de siècle » ; jusqu’au curé colonisateur, à la fois bûcheron, médecin, et pasteur, qu’on ne trouve que sur les défrichements avancés, et dont tout l’être fruste et rude vibre à l’unisson de la nature vierge du Grand Nord ; jusqu’au missionnaire, enfin, l’humble prêtre toujours consumé du feu divin du prosélytisme, et qui vit et meurt là-bas, tout au fond du Nord-Ouest, dans des solitudes effroyables, aux longs hivers figés en des immobilités de néant. Ces trois derniers, l’Europe ne pourrait en offrir de semblables, parce qu’ils sont une floraison naturelle de ce sol qui, s’il a bu autrefois avec avidité le sang des Jogues, des Brébeuf et des Lallemand, a fini aussi par nous communiquer la rage du dieu Dollar. Et jeté, à travers tout cela, le déchaînement des intrigues, des sourdes convoitises, des rancunes sans cesse attisées entre les diverses communautés de réguliers dont le flot monte, monte toujours, couvrant le pays de monastères, s’épandant à l’aise dans cette vallée du St-Laurent que traverse et soulève une foi si vive, si naïve, une foi d’un autre âge. Comme du temps des fameux démêlés entre Jésuites et Récollets, que de scénarios passionnels à tracer, et qui attendent encore leur Sixte Le Tac. Tout un monde, vous dis-je.
Mon interlocuteur feuilletait alors, tout le temps, d’une main fiévreuse, un album de photographies. Il tomba enfin en arrêt sur ce qu’il cherchait, et, me montrant du doigt la figure d’un vieillard aux traits dignes et austères : —
« Tenez, fit-il, vous en ferez, du pays, en long et en large, avant de rencontrer un caractère comme celui-là. C’est , évêque actuel de Trois-Rivières, dont l’omnipotence s’étend sur la ville, et bien loin aux alentours, comme un manteau de plomb. Regardez-moi cette ligne de front se plissant en un pli vertical ; ces sourcils , couvrant des yeux hardis et francs, à la prunelle d’un éclat froid de métal ; puis cette bouche, serrée à la commissure des lèvres en une volonté implacable. Vous en concluez instinctivement, n’est-ce-pas, que vous êtes en présence de quelqu’un ? et vous ne vous trompez pas. C’est un violent, un opiniâtre, mais c’est aussi un fort et un puissant. Ancien missionnaire, et ennemi des demi-mesures, il nous rudoie et malmène tous ici comme jadis ses sauvages, et l’on sent que, s’il eût vécu au temps de l’Inquisition, il eût ordonné le bûcher, pour sauver un principe, avec la même tranquillité d’âme qu’il apporte à entreprendre la lecture quotidienne de son bréviaire. Sa ville épiscopale, ici, est régie monastiquement, et pour un peu on nous commanderait le coucher de neuf heures, au couvre-feu. Des frivolités de Montréal bien peu d’échos nous parviennent, arrêtées ici par un cercle infranchissable ; et nous en arrivons peu-à-peu à ressembler à l’une de ces villes mortes dont parle la légende, à quelque nouvelle Avignon, par exemple, sommeillant dans un doux crépuscule, dans l’enveloppement berceur de ses cloches de vieux couvents et monastères.
« Eh ! bien, malgré cela — peut-être même à cause de cela, je ne sais plus — nous l’aimons et le chérissons, cet homme, sans cesser de le craindre, parce qu’on le sait dominé dessous par une immense bonté ; parce qu’on devine que si, d’une part, il serait le premier, le cas échéant, à ordonner le bûcher, il ne reculerait pas non plus, d’autre part, à affronter les flammes pour sa foi, ou à s’y jeter pour sauver son prochain ; parce que, en un mot, il comprend en lui une entité bien complète, absolument logique et intransigeante avec elle-même, un homme à convictions, enfin, ce qui nous manque tant aujourd’hui, en cette époque de compromissions et d’émiettements de consciences ; ce que vous-même, quoi que vous disiez, vous admirez à un si haut degré, car sans cela comment auriez-vous pu mettre sur pied cet admirable personnage de votre Cosmopolis, ce comte manchot, ancien zouave pontifical, dont la calme et catholique sérénité plane de si haut au-dessus des turpitudes et vilenies des autres acteurs de votre livre.
Et, au moment de nous quitter ; —
« Je vous ai déjà glissé un mot de la catastrophe de St-Alban, au printemps dernier, et de la belle cérémonie religieuse que notre évêque avait alors présidée. Creusez ce fait-divers, et plongez là-dedans au plus profond possible, en apportant à cet examen toute votre pénétration d’artiste, et tous vos procédés de dissection littéraire. La chose en vaut surtout la peine pour vous, qui avez si peu de temps à consacrer à votre voyage, car vous trouverez là, amassés en un tout bien concret, les éléments nécessaires pour vous aider à prendre une première vue d’ensemble des dessous de cet étrange pays. Je dis « une première vue », car je garde l’espoir que, puisqu’il vous faut repartir, vous nous reviendrez avant peu, et cette fois-là, pour un long séjour. Ah ! le beau livre, que je ne puis que sentir vaguement, et que je ferais alors si j’étais à votre place. »
Et sur ce, nous nous quittâmes définitivement.
Toutes ces choses me reviennent en ce moment de la nuit, où, accoudé sur le boulevard qui longe le fleuve, je cherche à mettre un peu d’ordre dans ma pensée. Le ciel, lavé par la pluie d’aujourd’hui, laisse resplendir toute une limaille étincelante d’étoiles, et la nuit est si belle, bien qu’aiguisée par un froid frisquet, que je viens de faire un long détour avant de regagner mon hôtel. La rue principale de Trois-Rivières, percée verticalement au fleuve, s’ouvre en un long boyau d’un noir d’encre, que trouent çà et là quelques becs de gaz clignotants. Tout dort et repose, et tout-à-l’heure, en passant près d’un long corps de bâtiments entourés de hauts murs, et que je sais être un vieux couvent d’Ursulines construit du temps des Français, j’eus la vision bien nette de cette ville de la légende dont m’a parlé mon ami le consul. Les premiers jours d’arrivée à New York, et devant le spectacle de la prodigieuse activité américaine, je m’étais une fois demandé, avec effarement, de quelle manière on pouvait bien s’y prendre, en Amérique, pour mourir. Combien doux, maintenant, il me serait de faire ici la halte suprême, et de me sentir m’en aller dans toute cette grisaille confuse de calme-bonheur, de tranquillité résignée, qui forme cette nuit comme l’atmosphère de cette vieille ville !…
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The end
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