PRÉFACE
Je viens de passer cinq à six mois à la campagne où je comptais m’ennuyer, et où j’ai trouvé de quoi me distraire et m’occuper agréablement. J’ai employé quelques moments à jeter sur le papier, ce qui se passait autour de moi ; c’est cette espèce de Journal que je publie aujourd’hui. J’eus quelques entretiens qui peuvent passer pour économiques, moraux, physiques ; je rendrai compte de tout cela. Si ce petit Ouvrage peut plaire au Public, je rends un grand service, en ce moment où l’on a tant de peine à s’amuser: s’il ne lui plaît pas, il n’y aura rien d’extraordinaire, et autant vaut que ce soit moi qui l’ennuie qu’un autre.
SANFREIN, OU MON DERNIER SÉJOUR À LA CAMPAGNE
CHAPITRE PREMIER. Éducation de SANFREIN
Des affaires que je tais, parce qu’elles n’intéressaient personne, m’obligèrent de résider quelque temps à la campagne, chez un oncle appelé la Prime-heure. En arrivant, je trouvai Monsieur mon oncle, homme débon- naire, mais singulièrement vif et précipité dans tout ce qu’il faisait; Madame son épouse, qui avait justement ce qu’il faut de mérite pour s’en croire infiniment; leur fille, Mademoiselle Cécile, sans contredit la meilleure pièce du ménage; et Monsieur Sanfrein, qui toujours fut le plus bizarre des hommes, et qui, dans ce moment, était amoureux de Cécile, pour le malheur de l’un et de l’autre. Ce Sanfrein fait un rôle trop considérable dans ce que j’ai à vous raconter; je ne puis me dispenser de vous faire le récit de sa vie mémorable.
Les hommes, je ne sais par quel vice attaché à leur constitution, inclinent toujours à ce qui leur est défendu, et s’éloignent naturellement de ce qui leur est prescrit: Sanfrein avait ce défaut supérieurement. Il fut confié dès ses plus tendres années à un homme intelligent qui avait élevé beaucoup de jeunes gens, et qui sembla pour celui-ci, dès qu’il en connut le naturel. Jamais cet homme sage n’avait usé de la tyrannie préceptorale, il n’en usa pas même avec Sanfrein. Il prit le parti de se plier à ce caractère décidé, et de lui faire faire par inclinaison ce qu’il n’eût jamais fait par devoir. Sans cesse il lui donnait des conseils, jamais il ne lui prescrivit rien, et quelquefois il lui défendait ce qu’il voulait en obtenir. Au surplus, Sanfrein avait de l’esprit et de la pénétration; il fit dans ses études des progrès considérables et les fit avec aisance; car pour se gêner en rien, cela était au dessus de ses forces. Avec les connaissances et l’usage d’un écolier, Sanfrein entra dans le monde à l’âge de seize à dix- huit ans. Son maître en le congédiant, voulut encore le haranguer. « Je crois, lui dit-il, vous avoir inspiré trop d’attachement à l’honneur et à la probité, pour que vous puissiez jamais descendre à aucune bassesse. Mais cela ne suffit pas à la société; elle exige encore qu’on se soumette à des règles de décence, de modération et de sagesse, qui, pour être moins essentielles que ce qu’on appelle devoirs, n’en ont guerre moins d’influence. Ce joug paraîtra dur à votre esprit d’indépendance, mais il s’adoucira insensiblement et pèsera plus, si, pendant quelque temps, vous vous y soumettez avec courage. Songez que vous allez vivre avec des hommes qui ont les mêmes passions que vous, et le même droit à les satisfaire. Songez qu’ils y ont mis des bornes, pour votre bien et celui des autres. Songez que sortir de ces bornes, c’est manquer à la société, c’est se rendre indigne de l’estime et de la considération de ses concitoyens; c’est s’exposer à jeter de l’amertume sur tout le cours de sa vie ». Sanfrein, avec un caractère indomptable, avait un esprit droit, il sentit toute l’importance d’une telle leçon, entra parfaitement dans les vues de son maître, prit une ferme résolution de suivre en tout des avis si sages, et médita longtemps sur le genre de vie qu’il devait embrasser. Il avait un frère qui, en vertu de la sublime qualité d’aîné, s’était emparé de tout le bien qu’il aurait dû partager, et laissait à Sanfrein une pension très modique. Celui-ci crut que l’Église pourrait réparer l’injustice de la loi. Il se mit sur la voie des bénéfices, en petit rabat et avec de la vocation comme bien d’autres. Ce n’est pas à moi d’examiner si la politique se comporte sagement, je dois seulement observer que son usage est assez souvent de faire payer à l’Église, des services rendus au monde profane: Sanfrein eut un Abbaye, parce que son frère avait un Régiment et servait utilement sa patrie.
CAHPITRE II. SANFREIN, Libertin
L’Abbé Sanfrein méditait sans cesse sur la dernière leçon de son maître et de jour en jour s’affermissait dans la sage résolution de ne jamais sortir des bornes que son état lui prescrivait. Dès qu’il fut pourvu de son bénéfice, il fit une ré- flexion très-sensée, c’est qu’il fallait prendre des plaisirs, pour pouvoir y mettre cette modération et cette décence qu’il se proposait de garder en toute rigueur. « Je me suis assez nourri de réflexions, dit-il; ma tête regorge de sages maximes. Et je ne crois pas qu’on puisse être plus affermi que moi dans les principes de la saine Morale. Entrons enfin dans le monde, voyons ce que j’ai à combattre, et essayons nos forces ». Sanfrein commença par fréquenter les Spectacles, et, comme il avait de l’esprit, il prit un goût singulier pour la Comédie. Il ne pouvait se lasser d’admirer, et le génie des Auteurs, et le talent des Acteurs. Certaine Actrice, surtout l’enchantait. Il fit connaissance avec elle, seulement pour lui dire de temps à autre, qu’il était un de ses plus zélés admirateurs*. Cette discrète Demoiselle s’attira bientôt toute l’estime de Sanfrein, et finit par se charger de l’administration des deux tiers du revenu de son Abbaye. Sans aimer le jeu, Sanfrein joua; comment s’en dispenser dans le monde ? Mais il jouait de petits jeux, et cela pour remplir les vides qui peuvent se rencontrer dans la journée. S’il jouait quelquefois gros jeu, ce n’était que par condescendance, quand il rencontrait de ces gens qui ne peuvent s’amuser des petits intérêts. Je ne sais par quel malheur, quand on se prête de temps en temps à de gros jeux, on prend bientôt du dégoût pour les petits. C’est ce qui arriva à l’Abbé Sanfrein ; par degrés il tomba dans la fureur du jeu. Il aimait la bonne compagnie, quoiqu’il ne le choisit pas toujours parfaitement. Sa table était bien servie, mais sans superfluité. Il avait des Vins du meilleur cru et de la meilleure année. Sans haïr la table, sans en faire sa passion, qu’il y tenait plus ou moins, selon qu’il tenait plus ou moins, selon qu’il voyait que ses conviés s’y amusaient. Peu à peu il prit du goût pour les longues séances, devint un des grands connaisseurs en Vin, et l’un de ceux qui en usaient le plus. Ainsi, le modéré et le presque Philosophe Sanfrein, ne donna d’abord que dans trois excès, le jeu, le vin, et les femmes. Il s’était abandonné tout naturellement aux circonstances, il n’y pensait pas ; et quand il vint à faire réflexion, il fut tout étonné du genre de vie qu’il menait. Engagé dans les plaisirs beaucoup plus qu’il n’eût pu prévoir, il sentit bien qu’il n’aurait jamais assez de forces pour s’en débarrasser, et ne perdit point son temps à faire d’inutiles efforts. Mais toujours occupé de ce que son état exigeait, il s’appliqua sérieusement à sauver les apparences, et à mettre le plus de décence qu’il lui serait possible, dans l’extérieur de sa conduite. Il se fit donc un devoir de jeter le voile sur toutes les libertés qu’il prenait. Quand il se livrait à ses goûts, il était sûr du secret. On ne peut pas concevoir comment, dès le lendemain, toutes les actions étaient connues et publiées, et (comme on peut croire) avec des notes et des additions autant qu’il en fallait. Cependant Sanfrein qui croyait jouir du mystère, se comportait en public avec une discrétion qui étonnait ceux qui le connaissaient, et à laquelle on se prêtait avec des égards dont il était enchanté. Il avait raison de vouloir en imposer; il ne voulait pas scandaliser : on avait raison de le laisser croire qu’il réussissait; on ne voulait pas le chagriner.
CHAPITRE III. SANFREIN, Dévot
L’ABBÉ Sanfrein en était là de sa conduite assez peu raisonnable et de ses sages réflexions, lorsque le Colonel, son frère, vint à mourir. Sanfrein avait le cœur sensible, et fut frappé de cet événement au point qu’il faillit de perdre la tête, tant et si peu qu’il en eût. Il s’enferma et ne voulut plus voir personne. Ce ne fut qu’au bout de trois mois, que quelques uns de ses plus intimes amis trouvèrent le moyen de pénétrer jusqu’à lui. en peu de jours, ils achevèrent d’adoucir une douleur que le temps avait déjà calmée. Ils lui firent entendre que c’était donner trop de temps à des regrets superflus; qu’il fallait enfin reparaître parmi les hommes qui s’étonnaient d’un chagrin si opiniâtre et si inutile, et revoir ses amis dont les amusements languissaient depuis qu’il ne les partageait plus. Sanfrein ne put se refuser au monde qui le redemandait, à ses amis qui soupiraient. « On veut que je reparaisse dans la société, je le veux bien, dit-il, mais j’entends n’avoir plus aucune sorte de contrainte, donner un livre cours à mes fantaisies, et ne plus avoir à mes oreilles cette décence si gênante, et ces reproches éternels. Peu de jours après il remit son bénéfice, quitta ce qu’il avait gradé de l’accomplissement ecclésiastique, se logea et se meubla convenablement à ses desseins, et de là jeta un coup d’œil sur tous les plaisirs qu’il se promettait, pour juger par lequel il devait commencer. Qui l’eût cru ? le point de vue n’était point favorable. Les plaisirs avaient perdu pour Sanfrein, tout leur attrait. Il les vit, ou tels qu’ils sont, ou tels qu’il faut se les figurer pour n’en être plus touché. L’extrême liberté avec laquelle il allait en jouir, en avait émoussé tout le piquant. Il en fut rassasié, dès qu’il les put goûter sans gêne. Il crut d’abord que c’était un dégoût momentané, et que cela pas- serait; erreur, cela ne passa point, et son dégoût persista. Voilà donc Sanfrein sans plaisirs, sans habitudes et qui ne tient à rien. Jamais il ne fut si fou, que quand il se proposa fermement d’être sage ; et jamais il ne fut si sage que quand il se proposa d’être fou. Il était ainsi fait, et bien des gens lui ressemblent : Dieu prenne en bonne part leur amendement. Autrefois Abbé libertin qui s’amusait de tout; aujourd’hui Laïque sensé qui s’ennuie. Sanfrein, qui plus que jamais a le temps de faire des réflexions, en fait de très profondes sur la nature, et le peu de solidité des plaisirs des sens, et conçoit qu’il n’est d’autres ressources pour lui que n’est d’autres que les plaisirs de l’esprit, les Sciences et les Beaux-Arts. Il se prit donc d’une belle passion pour les Peintres, les Musiciens, et tous les Artistes célèbres, pour les Poètes, les Philosophes, et tous les Gens de Lettres quelconques. Sa réputation fut bientôt faite, c’était un amateur, un connaisseur du premier ordre. Il voulut aussi être Protecteur, et le fut, comme on voit assez. Il était sans cette environné de plans, de desseins, d’esquisses de tableaux. Celui-ci lui lisait une historiette indécente, et cet autre un traité de Morale. Ce dernier le servait suivant son goût, car Sanfrein amait la Morale à la folie. Il fit lui-même un petit Ouvrage que toute la société trouva charmant ; mais dont le Public jugea autrement. Je ne sais pourquoi les agréments dont on ne doit jamais manquer dans la société des grands hommes, ne répondent pas tou- jours à l’idée qu’on s’en était faite. Sanfrein, ennuyé de tout ce monde d’Artistes et de Savants, retomba dans le vide, et fut à son ordinaire des réflexions à perte de vue. « Où en suis-je, disait-il, et que vais-je devenir ? Les plaisirs des sens ont passé pour moi comme une ombre. Les plaisirs de l’esprit n’ont pu les remplacer. Je me sens dans l’âme un vide qui me tue. On me l’avait toujours bien dit, le cœur humain est au-dessus de tous ces objets. Ils peuvent l’occuper pour quelque temps, mais ils ne le remplissent jamais. Il est fait pour des désirs plus sublimes et des plaisirs plus purs. La Religion seule peut le combler d’un bonheur, qu’il cherche en vain partout ailleurs. Ouvre les yeux Sanfrein, reconnais tes erreurs, et mets-toi sur la bonne voie ». Si Sanfrein était prompt dans ses résolutions, il ne l’était pas moins dans l’exécution. Le voilà aussi dévot qu’il avait été libertin, et il était autant propre à l’un qu’à l’autre. Sa conversation fit du bruit; certains honnêtes gens en étaient touchés, et lui applaudissaient sincèrement; certains autres honnêtes gens en riaient; il eut à essuyer les bons mots de ses anciens amis, et les épigrammes des Poètes de sa connaissance : quelques personnes sensées qui le connaissaient, n’en étaient point surprises, ne disaient rien et attendaient la fin de tout cela.
CHAPITRE IV. Faute de SANFREIN
Six mois se passèrent dans de pieux exercices et de contemplations qui ne finissaient point. Sanfrein n’était plus reconnaissable: un jour qu’il revenait d’un perlerinage où il avait édifié tous ceux qui avaient eu le bonheur de le voir et d’admirer sa ferveur, il passa tout près de la maison d’un certain Senior Libertini, avec leuel il avait été autrefois en liaison. C’était un vieux libertin qui suivait alors par habitude, un genre de vie qu’il avait jadis embrassé par goût. Il faisait encore de ses anciens plaisirs; à chaque instant il se disait à lui-même, cela est charmant, cela est délicieux, mais il ne pouvait se le persuader. Son corps amaigri et fluet, semblait se perdre en longueur, et ne conservait de substance que celle que l’abus des plaisirs n’avait pu lui enlever. C’était comme la carcasse d’un feu d’artifice tiré du jour précédent. Il était une heure après-midi; Sanfrein avait jeûné; la faim le pressait: il entra, fut accueilli et caressé. On le mit à table, c’était un vendredi, on servit en gras et en maigre. On peut bien penser que Sanfrein ne balança pas à prendre son parti; il n’avait encore touché à rien qui pût rompre l’abstinence, il n’avait pas même été tenté, et il n’était fâché de n’avoir pas eu ce mérite-là, lorsqu’on servit le rôt, et, entre autres pièces, deux perdreaux des plus appétissants. C’était dans la nouveauté; Sanfrein n’en avait point encore vu de l’année; il les aimait singulièrement, et ce jour même il lui était défendu d’en manger, nouveau motif, et plus capable qu’un autre de lui en faire naître la plus forte envie. Au premier coup d’œil il tressaillit: était-ce de joie ? Était-ce du danger ? C’est ce que j’ignore. Les yeux fixés sur les perdreaux, la bouche béante, la main levée vers le plat fatal, Sanfrein resta comme en équilibre entre les devoirs de l’abstinence, et les saillies de son appétit. Senior, qui lisait dans l’âme de Sanfrein, prend un perdreau, le coupe précipitamment, en goûte et se récite sur la saveur. Sanfrein, toujours dans la même attitude, n’y put tenir. « J’en essaierai la grosseur d’une lièvre, dit-il, je goûterai sans avaler, et il n’y aura point de mal ». Il prend une aile, en détache un morceau et le savoure, savoure. Malheureusement, en roulant dans sa bouche, l’essai fut intercepté au passage et tomba dans l’estomac, qui le reçut aussi avidement que l’eau reçoit une pierre qui tombe de cinquante pieds de hauts. « Le mal est fait (lui dit Senior, avec autant de gravité que d’envie de rire) continuez ou restez-en là, cela est égal. Puisque l’abstience est rompue, et qu’il n’y a plus à la ménager, si vous m’en croyez, vous mangerez votre perdreau. Il y aurait de la gourmandise, répondit Sanfrein, mais puisque j’en suis là, j’achèverai l’aile que j’ai entamée, et Dieu prenne pitié de nos faiblesses ».
CHAPITRE V. Repentir de SANFREIN
À peine Sanfrein eut pris congé qu’il sentit toute l’imprudence de sa conduite, et l’énormité de sa faute. Dès le lendemain, la douleur dans l’âme, et détestant de bon cœur Senior Libertini, et tous les perdreaux de la terre; il alla trouver son Directeur: je suis le plus criminel des hommes, il lui dit-il. Et sur cela il lui raconta, comme malheureusement il s’était trouvé que le jour précédent était un vendredi; comme plus malheureusement encore, au retour d’un pèlerinage, ayant faim, il était entré et avait dîné chez Libertini; comme très malheureusement enfin, avec la plus forte résolution de garder l’abstinence, il était arrivé qu’il avait mangé une aile de perdreau. « Que me dites-vous là, Monsieur Sanfrein, reprit le Directeur tout effrayé. Quoi ! Vous connaissez si peu la portée de ce que vous faites ? Si vous n’aviez que trahi le meilleur de vos amis, ou calomnié horriblement le plus honnête homme de la terre, vous ne sortiriez point de mes mains, que vous ne fussiez net comme la prunelle de l’œil. Mais vous avez mangé une aile de perdreau, il n’est pas en mon pouvoir de vous absoudre, et vous avez rendu mes mains paralytiques. Le Grand-Pénitencier peut seul vous relever de l’horrible chute que vous venez de faire; vous êtes dans un cas réservé ». Sanfrein, plus contrit que jamais, et se frappant impitoyablement la poitrine, alla trouver le Péni- tencier qui le traita avec toute la sévérité qu’exigeait une faute si grève, et lui enjoint, pour réparation, de faire beaucoup d’aumônes. Sanfrein était naturellement compatissant, il n’avait pas attendu cet ordre pour s’attendrir sur le sort des malheureux; c’était un des plus grands aumôniers qu’il y eût. Dès qu’il fit l’aumône par devoir, il ne la fit plus par goût. Le voilà qui commence à calculer ce qu’il donne; car il voulait être libéral, et non pas prodigue. Il regardait à qui il donnait, il voulait bien placer ses largesses. Des pauvres qui se présentaient, l’un était encore jeune et pouvait travailler ; lui donner, c’est eût été favoriser la fainéantise; l’autre avait un air décidé ; ceux-là n’ont jamais de besoins pressants; c’était aux pauvres honteux qu’il voulait surtout distribuer ses largesses. Enfin, à force de prendre des cautions, il ne fit presque plus d’aumônes. Sanfrein craignit que son cœur ne s’endurcit tout à fait, si l’on continuait de lui faire un devoir de s’attendrir. Il retourna au Pénitencier et lui conta comment, au lieu de multiplier ses aumônes, ainsi qu’il se l’était très sincèrement proposé, il se trouvait qu’il les diminuait tous les jours, à son grand étonnement. « Monsieur Sanfrein, lui dit le Pénitencier, pour vous toucher sur le sort des malheureux, et vous instruire sur les devoirs de l’humanité, je vous enjoins d’aller régulièrement à tous les sermons qui se feront dans votre Paroisse… Ce n’était pas une grande affaire pour Sanfrein, il aimait les sermons, et n’en manquait pas un. S’il a cru me donner une pénitence bien rigide, disait-il, il s’est assurément trompé. Mais quelle qu’elle soit, songerons à nous y soumettre avec la plus grande exactitude ». Le lendemain, il se sentit un mal de tête, léger à la vérité, mais s’il eût été libre, il ne serait point allé au sermon, au moins se l’imaginait-il ainsi : il y alla parce qu’il le fallait, et n’y fit pas grand profit. Le jour suivant il se trouva dans une presse [paresse?] horrible, il n’était point à portée de bien entendre ; le sermon lui pesa ; il sentit combien il était gênant d’être lié. Un autre jour un Orateur qui ne disait rien, et ne finissait point de discourir, l’ennuya si profondément, qu’il prit en aversion tous Prédicateurs quelconques. À compter de ce jour-là, il ne trouva pas un sermon supportable. Le style était trop enflé, trop ram- pant, trop recherché, trop populaire, trop précis, trop diffus, trop méthodique, trop embrouillé; la voix de l’Orateur trop sourde, trop perçante, trop lente, trop précipitée ; le geste trop varié, trop uniforme, trop affecté, trop négligé: c’était autant de supplices pour lui. Enfin, dégoûté des sermons, comme on ne l’est point, il fut plus d’un mois sans en entendre aucun. Il ne pouvait même souffrir le son de la cloche qui les annonçait. Il fallut revoir Monsieur le Pénitencier, qui, l’ayant écouté et considéré de la tête aux pieds, lui dit: « Savez-vous, Monsieur Sanfrein, que vous êtes un homme à [p] eu près insupportable. Quoi, vous ne pouvez pas gagner la moindre chose sur vous ! Il est assez inutile de rien vous vous prescrire, si vous ne voulez vous soumettre à rien. Mais à tout péché miséricorde : faisons un arrangement pour l’avenir, et ne parlons plus du passé. Écoutez : si vous connaissez quelque chose pour laquelle vous ayez une répugnance décidée, dites-le-moi, je vais vous l’interdire, peut-être pour cette fois vous soumettez-vous ». Sanfrein lui répondit qu’il en connaissait une; que depuis ce fâcheux vendredi et l’essai de ce perdreau, qui était si difficile à digérer, il avait pris une telle aversion pour la maison de Senior Libertini, pour qu’il ne pouvait la voir sans une force de convulsion ; que s’il trouvait bon de lui prescrire de ne jamais y remettre le pied, il obéirait sûrement avec la plus grande ponctualité.
« Je le veux bien, reprit le Pénitencier: je vous enjoins donc de ne plus retourner chez Senior. Adieu: Souvenez-vous de votre promesse, et gardez-vous de revoir jamais l’étang aux carpes ».
CHAPITRE VI. Nouveaux embarras de SANFREIN
Bien sûr pour le coup de tenir parole, Sanfrein s’en allait réfélchissant sur les propos du Pénitencier, et entre autres sur ces derniers mots ; gardez-vous de jamais revoir l’étang aux carpes. « Je lui promets, disait-il, de ne retourner de la vie au logis de Libertini, et il vient me parler d’un étang de quatre lieues. Quel rapport de l’un à l’autre ? Ou Monsieur le Grand-Pénitencier ne fait pas sa carte sur le bout du doigt, ou c’est une distraction du pro- mier ordre. Mais qu’importe ? il s’agit de ne plus revoir Senior, et cela n’est pas bien difficile. N’y pensons plus ». Le chemin de Sanfrein terminait le pied d’un coteau, sur le penchant duquel était la maison de Senior. Parvenu à cette colline, il en admira la situation, et se rappela les points de vue admirables qu’elle offrait à chaque pas. Une plate campagne, couverte de hameaux, de plantations, de maisons, de pâturages, de troupeaux de toute espèce, allait se terminer au pied du coteau. Dans la plaine, la vue bornée par les objets voisins, ne pouvait prendre d’étendue ; mais à peine avait-on fait quelques pas sur le coteau, que cette riche et magnifique campagne se déployait à vos yeux. Sanfrein voulut jouir encore une fois du coup d’œil pour n’a y plus penser de la vie. Mais en montant le coteau, il avait la prudence de tenir les yeux baissés, pour ne pas même voir la maison de Senior ; et quand il était parvenu à certaine hauteur, il se jouissait de l’agréable spectacle qu’elle lui offrit. Il monta donc quelques pas ; jamais cette belle vue ne lui avait tant plu. Il avança encore un peu pour découvrire de plus haut et plus à son aise : nouvelle admiration. Bref, tant il monta, qu’à la fin il découvrit l’étang fatal, l’étang aux carpes. A l’instant il tourna la tête en arrière, et vit qu’il n’était qu’à deux pas de la maison de Libertini. Sa rappelant alors le sage propos du Pénitencier, il sentit combien sa curiosité était imprudence, et, frémissant du danger auquel il s’exposait, le pied déjà en l’air, et les bras étendus en avant, il allait descendre en courant ou pluôt en se précipitant, et fuir loin de cette périlleuse colline, lorsque Senior qui se promenait avec deux Demoiselles et deux de ses amis, l’aperçut, court à lui, l’arrête, se plaint de ce qu’il ne l’a vu depuis longtemps, et le félicite de se rencontrer dans un moment si favorable. « Voyez ces deux Nymphes et mes deux amis, qui sont aussi les vôtres, lui dit-il, en n’aurez pas à vous ennuyer ». Sanfrein se défend ; on insiste, on le contraint en quelque sorte. « Voilà, disait-il, une bien malheureuse rencontre. Que faire ? Je ne suis pas le maître, je ne suis pas, on m’entraîne ». Il faisait encore intérieurement ces complaintes, et était sur le point de tenter un dernier effort pour s’échapper et fuir, lorsqu’il entra dans les Jardins de Senior. Jamais il ne les avait vus si beaux. Il les parcourt rapidement, toujours admirant, toujours s’extasiant. Ils n’avoient pourtant rien de plus rare qu’à l’ordinaire, mais la vue lui en était interdite, c’en était assez pour les rendre enchanteurs à ses yeux. Sanfrein fit encore un retour sur lui-même, au moment où l’on vint avertit qu’on allait servir, « J suis né sous une bien fatale étoile, disait-il ; jamais je n’exécute ce que j’ai projeté, jamais je ne fais ce que la fortune ne s’occupe qu’à former des obstacles à tous mes desseins. Qui m’eût dit ce matin que je dînais chez Senior, je l’eusse pris pour un fou : et c’est moi qui le suis. Enfin, me voilà dans la nasse, il faut prendre son parti. Ce serait profaner la sagesse, que la produire ici : soyons extravagant avec ceux qui le sont ; mais soyons-le le moins qu’il sera possible ». C’était un vendredi, jour de mauvais augure pour Sanfrein. On servit, et sans doute, par une attention toute particulière de Senior, il ne parut pas un seul morceau en maigre ; il fallait bien prendre quelque aliment. « Je ne toucherai qu’à un seul mets, dit Sanfrein ». Il avait fait son choix, et mangeait, lorsqu’on servit un morceau qui tenta son appétit indiscret, et le tenta violemment. « Quel mal à quitter un plat pour un autre, dit-il, je goûterai encore de celui-ci ». Quand il eut mangé des deux, Senior lui adressa la parole et lui fit entendre qu’après usé de deux mets, autant valait user de quatre, de six, de tous les autres ; ce qui fut fait. Cependant la conversation s’animait par degrés. Le vin pétillait dans le verre, et achevait son opération dans le cerveau. Déjà les esprits échauffés en bons mots, en rires éclatants, en joie bruyante, lorsque l’on servit le dessert. Là, les chansons libertines, les agaceries assez peu ménagées, et les entreprises préliminaires. On tint table jusqu’au soir, et je ne sais ce qui se passa dans la nuit, peut-être Sanfrein ne s’en souvient-il pas lui-même.
CHAPITRE VII. SANFREIN, Amoureux
Le lendemain matin, Sanfrein, après quelques heures d’un sommeil agité, encore tout étourdi des plaisirs de la veille, descendit dans un parterre pour respirer un peu à l’aise. À peine eut-il fait quelques pas qu’il entendit ces terribles paroles: quoi ! sitôt avoir revu l’étang aux carpes. Un coup de fondre et cette voix, fut la même chose pour lui. il demeura quelques temps immobile, puis, rappelant peu à peu ses sens, le os courbé et la tête baissée, il se tourna lentement, et comme en tremblant du côté qu’était venu la voix ; il regarde, c’était le Pénitencier qui, dans un coin du parterre, debout, les bras entrelacés sur la poitrine, considérait piteusement Sanfrein. Quelques affaires l’avaient amené chez Senior ; il était venu trop matin, quoique tard, et attendait qu’il fût jour chez Monsieur. Sanfrein ne put tenir à cet aspect : comme emporté par un tour- billon, et toujours courant de toutes ses forces, il sort du parterre, de la maison, des cours, des jardins, des enclos, et enfin du coteau. Il eût fui, je crois, au bout de la terre ; mais ses jambes fatiguées se refusaient à son empressement, et sa respiration précipitée était sur le point de s’éteindre tout à fait ; il se jeta sur le premier gazon qu’il trouva à sa portée. « Malheureux étang aux carpes (s’écria-t-il en s’interrompant à chaque syllabe, pour reprendre haleine) ! Imprudent Sanfrein ! Dangereux Senior ! monde séducteur et perfide ! Je le vois bien, les hommes sont pour moi autant de pierres d’achoppement; je ne puis faire un pas dans la société, que je ne tombe, Je fuirai tout le genre humain, je me cacherai dans une de mes terres ; et si cette solitude n’est pas encore assez profonde, je m’ensevelirai dans quelque désert ». Sanfrein persista dans cette résolution, et se retira dans une de ses terres, voisine de celle de Monsieur de la Prime-heure. Il fut plus de trois moins sans en sortir ni voir personne. Ce temps expiré, il fit quelques visites dans les environs, entre autres, chez Monsieur de la Prime-heure. Il vit Cécile, fut frappé de sa physionomie, et, dès qu’il la connut, il en devint éperdument amoureux. Sanfrein, ému, s’étonne, se cherche, s’examine intimement, se trouve amoureux, et, tout bien considéré, s’applaudit d’une passion si sage et si bien placée. N’eût-on pas une once d’imagination, l’amour en donne un quintal. Voilà Sanfrein qui fait des projets de toute espèce, et se forme des tableaux, comme il l’entend. Tan- tôt il veut reparaître dans le monde avec Cécile, et se fait une fête de lui faire goûter à la Ville, tous ces plaisirs multipliés et variés dont elle n’avait pu même prendre d’idée à la campagne. Tantôt il aime mieux rester dans sa terre, et content de sa société d’une épouse d’un tel mérite, vivre saintement, loin des traces et du désordre des gens du monde. Quelquefois il craignait de ne point trouver de retour du côté de Cécile, mais c’était sur cette réflexion sensée qu’il insistait le moins. Cependant il soupire à chaque moment, fixe de temps en temps des regards passionnés sur Cécile, et hasarde de temps en temps quelques mots attendrissants, qui manquent leur effet.
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The end
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