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Réflexions et Maximes (Vauvenargues)

marquis de Vauvenargues Luc de Clapiers · 1857 · Free in the US

28,775 words · about 2 h 1 min to read

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About this book

Author
marquis de Vauvenargues Luc de Clapiers
Language
French
Published
1857
Length
28,775 words · about 2 h 1 min
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4 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (4)
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  2. 1-330 about 43 min
  3. 331-700 about 54 min
  4. 701-945 about 23 min

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Front matter

Comme il y a des gens qui ne lisent que pour trouver des erreurs dans un écrivain, j’avertis ceux qui liront ces Réflexions que, s’il y en a quelqu’une qui présente un sens peu favorable à la piété, l’Auteur désavoue ce mauvais sens, et souscrit le premier à la critique qu’on en pourra faire ; il espère cependant que les personnes désintéressées n’auront aucune peine à bien interpréter ses sentiments. Ainsi lorsqu’il dit : La pensée de la mort nous trompe, parce qu’elle nous fait oublier de vivre, il se flatte qu’on verra bien que c’est de la pensée de la mort, sans la vue de la Religion qu’il veut parler. Et encore ailleurs, lorsqu’il dit : La conscience des mourants calomnie leur vie, il est fort éloigné de prétendre qu’elle ne les accuse pas souvent avec justice ; mais il n’y a personne qui ne sache que toutes les propositions générales ont leurs exceptions. Si on n’a pas pris soin ici de les marquer, c’est parce que le genre d’écrire que l’on a choisi, ne le permet pas. Il suffira de confronter l’auteur avec lui-même pour connaître de la pureté de ses principes.

J’avertis encore les lecteurs que toutes ces pensées ne se suivent pas, mais qu’il y en a plusieurs qui se suivent, et qui pourraient paraître obscures, ou hors d’œuvre, si on les séparait. On n’a point conservé dans cette édition l’ordre qu’on leur avait donné dans la première ; on en a retranché plus de deux-cents maximes ; on en a étendu quelques-unes, et on en a ajouté un petit nombre.

1-330

1. Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

2. L’esprit de l’homme est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu’il ne peut lier.

3. Lorsqu’une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c’est la marque pour la rejeter.

4. La clarté orne les pensées profondes.

5. L’obscurité est le royaume de l’erreur.

6. Il n’y aurait point d’erreurs qui ne périssent d’elles-mêmes, rendues clairement.

7. Ce qui fait souvent le mécompte d’un écrivain, c’est qu’il croit rendre les choses telles qu’il les aperçoit ou qu’il les sent.

8. On proscrirait moins de pensées d’un ouvrage, si on les concevait comme l’auteur.

9. Lorsqu’une pensée s’offre à nous comme une profonde découverte, et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons souvent que c’est une vérité qui court les rues.

10. Il est rare qu’on approfondisse la pensée d’un autre ; de sorte que, s’il arrive dans la suite qu’on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu’elle est nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépendances qu’on avait laissé échapper.

11. Si une pensée ou un ouvrage n’intéressent que peu de personnes, peu en parleront.

12. C’est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

13. Les fortunes promptes en tout genre sont les moins solides, parce qu’il est rare qu’elles soient l’ouvrage du mérite : les fruits mûrs mais laborieux de la prudence sont toujours tardifs.

14. L’espérance anime le sage, et leurre le présomptueux et l’indolent, qui se reposent inconsidérément sur ses promesses.

15. Beaucoup de défiances et d’espérances raisonnables sont trompées.

16. L’ambition ardente exile les plaisirs, dès la jeunesse, pour gouverner seule.

17. La prospérité fait peu d’amis.

18. Les longues prospérités s’écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l’été sont emportées par un jour d’orage.

19. Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison.

20. La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse.

21. La guerre n’est pas si onéreuse que la servitude.

22. La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer.

23. Les prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples.

24. Il n’est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature.

25. Avant d’attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements.

26. Les abus inévitables sont des lois de la nature.

27. Nous n’avons pas [le] droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons.

28. On ne peut être juste, si on n’est humain.

29. Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où l’on cherche avant toutes choses la commodité.

30. Il est fort différent de rendre la vertu facile pour l’établir, ou de lui égaler le vice pour la détruire.

31. Nos erreurs et nos divisions, dans la morale, viennent quelquefois de ce que nous considérons les hommes comme s’ils pouvaient être tout à fait vicieux ou tout à fait bons.

32. Il n’y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d’erreur.

33. Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes, bonnes et vicieuses tour à tour.

34. Nous ne connaissons pas l’attrait des violentes agitations : ceux que nous plaignions de leurs embarras, méprisent notre repos.

35. Personne ne veut être plaint de ses erreurs.

36. Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillants.

37. Les jeunes gens connaissent plutôt l’amour que la beauté.

38. Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts.

39. La coutume fait tout, jusqu’en amour.

40. Il y a peu de passions constantes, il y en a beaucoup de sincères. Cela a toujours été ainsi ; mais les hommes se piquent d’être constants ou indifférents, selon la mode, qui excède toujours la nature.

41. La raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte.

42. Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.

43. C’est une preuve de petitesse d’esprit lorsqu’on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable : les grandes âmes aiment naturellement tout ce qui est digne de leur estime.

44. L’estime s’use comme l’amour.

45. Quand on sent qu’on n’a pas de quoi se faire estimer de quelqu’un, on est bien près de le haïr.

46. Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs n’en ont qu’une feinte dans les affaires : c’est la marque d’un naturel féroce, lorsque le plaisir ne rend point humain.

47. Les plaisirs enseignent aux princes à se familiariser avec les hommes.

48. Le trafic de l’honneur n’enrichit pas.

49. Ceux qui nous font acheter leur probité ne nous vendent ordinairement que leur honneur.

50. La conscience, l’honneur, la chasteté, l’amour et l’estime des hommes sont à prix d’argent : la libéralité multiplie les avantages des richesses.

51. Celui qui fait rendre ses profusions utiles a une grande et noble économie.

52. Les sots ne comprennent pas les gens d’esprit.

53. Personne ne se croit propre, comme un sot, à duper un homme d’esprit.

54. Nous négligeons souvent les hommes sur qui la nature nous donne ascendant, qui sont ceux qu’il faut attacher et comme incorporer à nous, les autres ne tenant à nos amorces que par l’intérêt, l’objet du monde le plus changeant.

55. Il n’y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt.

56. L’intérêt fait peu de fortunes.

57. Il est faux qu’on ait fait fortune, lorsqu’on ne sait pas en jouir.

58. L’amour de la gloire fait les grandes fortunes entre les peuples.

59. Nous avons si peu de vertu, que nous nous trouvons ridicules d’aimer la gloire.

60. La fortune exige des soins. Il faut être souple, amusant, cabaler, n’offenser personne, plaire aux femmes et aux hommes en place, se mêler des plaisirs et des affaires, cacher son secret, savoir s’ennuyer la nuit à table, et jouer trois quadrilles sans quitter sa chaise : même après tout cela, on n’est sûr de rien. Combien de dégoûts et d’ennuis ne pourrait-on s’épargner, si on osait aller à la gloire par le seul mérite !

61. Quelques fous se sont dit à table : il n’y a que nous qui soyons bonne compagnie ; et on les croit.

62. Les joueurs ont le pas sur les gens d’esprit, comme ayant l’honneur de représenter les hommes riches.

63. Les gens d’esprit seraient presque seuls, sans les sots qui s’en piquent.

64. Celui qui s’habille le matin avant huit heures pour entendre plaider à l’audience, ou pour voir des tableaux étalés au Louvre, ou pour se trouver aux répétitions d’une pièce prête à paraître, et qui se pique de juger en tout genre du travail d’autrui, est un homme auquel il ne manque souvent que de l’esprit et du goût.

65. Nous sommes moins offensés du mépris des sots, que d’être médiocrement estimés des gens d’esprit.

66. C’est offenser quelquefois les hommes que de leur donner des louanges, parce qu’elles marquent les bornes de leur mérite ; peu de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu’on les apprécie.

67. Il est difficile d’estimer quelqu’un comme il veut l’être.

68. On doit se consoler de n’avoir pas les grands talents, comme on se console de n’avoir pas les grandes places : on peut être au-dessus de l’un et de l’autre par le cœur.

69. La raison et l’extravagance, la vertu et le vice ont leurs heureux : le contentement n’est pas la marque du mérite.

70. La tranquillité d’esprit passerait-elle pour une meilleure preuve de la vertu ? La santé la donne.

71. Si la gloire et si le mérite ne rendent pas les hommes heureux, ce que l’on appelle bonheur mérite-t-il leurs regrets ? Une âme un peu courageuse daignerait-elle accepter ou la fortune, ou le repos d’esprit, ou la modération, s’il fallait leur sacrifier la vigueur de ses sentiments, et abaisser l’essor de son génie ?

72. La modération des grands hommes ne borne que leurs vices.

73. La modération des faibles est médiocrité.

74. Ce qui est arrogance dans les faibles est élévation dans les forts ; comme la force des malades est frénésie, et celle des sains est vigueur.

75. Le sentiment de nos forces les augmente.

76. On ne juge pas si diversement des autres que de soi-même.

77. Il n’est pas vrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les richesses.

78. Pauvres et riches, nul n’est vertueux ni heureux, si la fortune ne l’a mis à sa place.

79. Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l’esprit.

80. On tire peu de services des vieillards.

81. Les hommes ont la volonté de rendre service, jusqu’à ce qu’ils en aient le pouvoir.

82. L’avare prononce en secret : Suis-je chargé de la fortune des misérables ? et il repousse la pitié qui l’importune.

83. Ceux qui croient n’avoir plus besoin d’autrui deviennent intraitables.

84. Il est rare d’obtenir beaucoup des hommes dont on a besoin.

85. On gagne peu de choses par habileté.

86. Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents.

87. Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places ; mais la nature, qui ne les en a pas rendus capables, fait aussi qu’ils se tiennent très-contents dans les dernières.

88. On méprise les grands desseins lorsqu’on ne se sent pas capable des grands succès.

89. Les hommes ont de grandes prétentions et de petits projets.

90. Les grands hommes entreprennent les grandes choses, parce qu’elles sont grandes ; et les fous, parce qu’ils les croient faciles.

91. Il est quelquefois plus facile de former un parti, que de venir par degrés à la tête d’un parti déjà formé.

92. Il n’y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé : les caprices de la nature ne sont pas si frêles que les chefs-d’œuvre de l’art.

93. On peut dominer par la force, mais jamais par la seule adresse.

94. Ceux qui n’ont que de l’habileté ne tiennent en aucun lieu le premier rang.

95. La force peut tout entreprendre contre les habiles.

96. Le terme de l’habileté est de gouverner sans la force.

97. C’est être médiocrement habile que de faire des dupes.

98. La probité, qui empêche les esprits médiocres de parvenir à leurs fins, est un moyen de plus de réussir pour les habiles.

99. Ceux qui ne savent pas tirer parti des autres hommes sont ordinairement peu accessibles.

100. Les habiles ne rebutent personne.

101. L’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire ; la plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé.

102. Il faut tout attendre et tout craindre du temps et des hommes.

103. Les méchants sont toujours surpris de trouver de l’habileté dans les bons.

104. Trop et trop peu de secret sur nos affaires témoignent également une âme faible.

105. La familiarité est l’apprentissage des esprits.

106. Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons à nous-mêmes.

107. Les maximes des hommes décèlent leur cœur.

108. Les esprits faux changent souvent de maximes.

109. Les esprits légers sont disposés à la complaisance.

110. Les menteurs sont bas et glorieux.

111. Peu de maximes sont vraies à tous égards.

112. On dit peu de choses solides lorsqu’on cherche à en dire d’extraordinaires.

113. Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nous-mêmes.

114. On ne s’amuse pas longtemps de l’esprit d’autrui.

115. Les meilleurs auteurs parlent trop.

116. La ressource de ceux qui n’imaginent pas est de conter.

117. La stérilité de sentiment nourrit la paresse.

118. Un homme qui ne dîne ni ne soupe chez soi, se croit occupé, et celui qui passe la matinée à se laver la bouche, et à donner audience à son brodeur, se moque de l’oisiveté d’un nouvelliste, qui se promène tous les jours avant dîner.

119. Il n’y aurait pas beaucoup d’heureux, s’il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.

120. Lorsqu’une chose ne peut nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.

121. Il y a plus de mauvais conseils que de caprices.

122. Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux : il n’y a point de siècle et de peuple qui n’aient établi des vertus et des vices imaginaires.

123. La raison nous trompe plus souvent que la nature.

124. La raison ne connaît pas les intérêts du cœur.

125. Si la passion conseille quelquefois plus hardiment que la réflexion, c’est qu’elle donne plus de force pour exécuter.

126. Si les passions font plus de fautes que le jugement, c’est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés.

127. Les grandes pensées viennent du cœur.

128. Le bon instinct n’a pas besoin de la raison, mais il la donne.

129. On paie chèrement les moindres biens, lorsqu’on ne les tient que de la raison.

130. La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs.

131. Personne n’est sujet à plus de fautes que ceux qui n’agissent que par réflexion.

132. On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil.

133. La conscience est la plus changeante des règles.

134. La fausse conscience ne se connaît pas.

135. La conscience est présomptueuse dans les saints, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc. : organe obéissant du sentiment qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent.

136. La conscience des mourants calomnie leur vie.

137. La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.

138. La nature épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades, et arrête la volubilité de leur esprit ; et ceux qui redoutaient la mort sans péril, la souffrent sans crainte.

139. La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu’à l’amour de la vie.

140. On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.

141. Il est injuste d’exiger d’une âme atterrée et vaincue par les secousses d’un mal redoutable, qu’elle conserve la même vigueur qu’elle a fait paraître en d’autres temps. Est-on surpris qu’un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir ? Ne serait-il pas plus étrange qu’il fût encore le même homme qu’en pleine santé ? Si nous avons la migraine, si nous avons mal dormi, on nous excuse d’être incapables ce jour-là d’application, et personne ne nous soupçonne d’avoir toujours été inappliqués : refuserons-nous à un homme qui se meurt le privilége que nous accordons à celui qui a mal à la tête ? et oserons-nous assurer qu’il n’a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu’il en aura manqué à l’agonie ?

142. Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.

143. La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre.

144. Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m’en inquiète ; mais si quelque importun me rend visite, et m’empêche de sortir ou de m’habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m’ennuyer une demi-heure.

145. La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d’affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l’oisiveté, l’abandon et l’oubli d’eux-mêmes.

146. Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance !

147. Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit ; au contraire, on rêve, la veille, à ce que l’on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux ; on n’oserait même laisser au hasard la disposition de quelques heures, et l’on a raison ; car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s’il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace ? Mais ce qu’on n’oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l’on dit : Si la mort finit tout, pourquoi se donner tant de soins ? Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l’avenir ; c’est-à-dire : Nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées, et de pourvoir à l’intervalle qui est entre nous et la mort.

148. Ni le dégoût n’est une marque de santé, ni l’appétit n’est une maladie ; mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps ; mais on juge de l’âme sur d’autres principes : on suppose qu’une âme forte est celle qui est exempte de passions ; et, comme la jeunesse est plus ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre ; et on place la force de l’homme dans sa décadence.

149. L’esprit est l’œil de l’âme, non sa force. Sa force est dans le cœur, c’est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d’agir et de vouloir. Suffit-il d’avoir la vue bonne pour marcher ? Ne faut-il pas encore avoir des pieds, et la volonté avec la puissance de les remuer ?

150. La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu’un des deux et renonce à l’autre, se prive inconsidérément d’une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

151. Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l’esprit .

152. Si les hommes n’avaient pas aimé la gloire, ils n’avaient ni assez d’esprit ni assez de vertu pour la mériter.

153. Aurions-nous cultivé les arts sans les passions ? et la réflexion, toute seule, nous aurait-elle fait connaître nos ressources, nos besoins, et notre industrie ?

154. Les passions ont appris aux hommes la raison

155. Dans l’enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers, le sentiment a toujours précédé la réflexion et en a été le premier maître.

156. Qui considérera la vie d’un seul homme, y trouvera toute l’histoire du genre humain, que la science et l’expérience n’ont pu rendre bon.

157. S’il est vrai qu’on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public.

158. Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards.

159. Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l’hiver.

160. Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres, est qu’ils veulent leur bien.

161. Il est injuste d’exiger des hommes qu’ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu’ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

162. Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude.

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163. Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran.

164. Ce qui n’offense pas la société n’est pas du ressort de sa justice.

165. C’est entreprendre sur la clémence de Dieu, de punir sans nécessité.

166. La morale austère anéantit la vigueur de l’esprit, comme les enfants d’Esculape détruisent le corps, pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.

167. La clémence vaut mieux que la justice.

168. Nous blâmons beaucoup les malheureux des moindres fautes, et les plaignons peu des plus grands malheurs.

169. Nous réservons notre indulgence pour les parfaits.

170. On ne plaint pas un homme d’être un sot, et peut-être qu’on a raison ; mais il est fort plaisant d’imaginer que c’est sa faute.

171. Nul homme n’est faible par choix.

172. Nous querellons les malheureux, pour nous dispenser de les plaindre.

173. La générosité souffre des maux d’autrui, comme si elle en était responsable.

174. L’ingratitude la plus odieuse, mais la plus commune et la plus ancienne, est celle des enfants envers leurs pères.

175. Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d’estimer nos bonnes qualités, s’ils osent seulement s’apercevoir de nos défauts.

176. On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l’impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire ; nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que [le] pourrait faire la vertu.

177. Les princes font beaucoup d’ingrats, parce qu’ils ne donnent pas tout ce qu’ils peuvent.

178. La haine est plus vive que l’amitié, moins que l’amour.

179. Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu’à titre d’amis, ils nous les doivent, et nous ne pensons point du tout qu’ils ne nous doivent pas leur amitié.

180. On n’est pas né pour la gloire, lorsqu’on ne connaît pas le prix du temps.

181. L’activité fait plus de fortunes que la prudence.

182. Celui qui serait né pour obéir, obéirait jusque sur le trône.

183. Il ne paraît pas que la nature ait fait les hommes pour l’indépendance.

184. Pour se soustraire à la force, on a été obligé de se soumettre à la justice : la justice ou la force, il a fallu opter entre ces deux maîtres ; tant nous étions peu faits pour être libres.

185. La dépendance est née de la société.

186. Faut-il s’étonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux, s’ils pensent même ainsi de leurs semblables, et si la fortune accoutume les puissants à ne compter qu’eux sur la terre ?

187. Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible, et la même règle est suivie par les animaux, par la matière, par les éléments, etc., de sorte que tout s’exécute dans l’univers par la violence ; et cet ordre, que nous blâmons avec quelque apparence de justice, est la loi la plus générale, la plus absolue, la plus immuable, et la plus ancienne de la nature.

188. Les faibles veulent dépendre, afin d’être protégés : ceux qui craignent les hommes aiment les lois.

189. Qui sait tout souffrir peut tout oser.

190. Il y a des injures qu’il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur.

191. Il est bon d’être ferme par tempérament, et flexible par réflexion.

192. Les faibles veulent quelquefois qu’on les croie méchants ; mais les méchants veulent passer pour bons.

193. Si l’ordre domine dans le genre humain, c’est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus fortes.

194. La loi des esprits n’est pas différente de celles des corps, qui ne peuvent se maintenir que par une continuelle nourriture.

195. Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs ; et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l’homme.

196. Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.

197. Notre dégoût n’est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs, comme nous aimons à le croire, mais un épuisement de nos propres organes, et un témoignage de notre faiblesse.

198. Le feu, l’air, l’esprit, la lumière, tout vit par l’action ; de là la communication et l’alliance de tous les êtres ; de là l’unité et l’harmonie dans l’univers. Cependant cette loi de la nature, si féconde, nous trouvons que c’est un vice dans l’homme ; et, parce qu’il est obligé d’y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu’il est hors de sa place.

199. L’homme ne se propose le repos que pour s’affranchir de la sujétion et du travail ; mais il ne peut jouir que par l’action, et n’aime qu’elle.

200. La fruit du travail est le plus doux des plaisirs.

201. Où tout est dépendant, il y a un maître : l’air partient à l’homme, et l’homme à l’air ; et rien n’est à soi ni à part.

202. Ô soleil ! ô pompe des cieux ! qu’êtes-vous ? Nous avons surpris le secret et l’ordre de vos mouvements. Dans la main de l’Être des êtres, instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde, sur qui vous régnez, mériterait-il nos hommages ? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion, les arts, la morale et les sciences, tout cela, que peut-il paraître ? Un atôme presque invisible, qu’on appelle l’homme, qui rampe sur la face de la terre, et qui ne dure qu’un jour, embrasse en quelque sorte d’un coup d’œil le spectacle de l’univers dans tous les âges.

203. Quand on a beaucoup de lumières, on admire peu ; lorsque l’on en manque, de même. L’admiration marque le terme de nos connaissances, et prouve moins, souvent, la perfection des choses, que l’imperfection de notre esprit.

204. Ce n’est pas un grand avantage d’avoir l’esprit vif, si on ne l’a juste : la perfection d’une pendule n’est pas d’aller vite, mais d’être réglée.

205. Parler imprudemment et parler hardiment, est presque toujours la même chose ; mais on peut parler sans prudence, et parler juste ; et il ne faut pas croire qu’un homme a l’esprit faux, parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de son humeur lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.

206. Il y a plus de sérieux que de folie dans l’esprit des hommes. Peu sont nés plaisants ; la plupart le deviennent par imitation, froids copistes de la vivacité et de la gaîté.

207. Ceux qui se moquent des goûts sérieux aiment sérieusement les bagatelles.

208. Différent génie, différent goût : ce n’est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.

209. On juge des productions de l’esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l’on achète une bague, on dit : celle-là est trop grande, l’autre est trop petite ; jusqu’à ce qu’on en rencontre une pour son doigt. Mais il n’en reste pas chez le joaillier, car celle qui m’est trop petite va fort bien à un autre.

210. Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n’a pas ordinairement assez d’égard à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

211. J’aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d’effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles ; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l’éloquence et l’étroite liaison des arts. Je dis d’un homme qui rapproche ainsi les choses humaines, qu’il a un grand génie, si ses conséquences sont justes ; mais, s’il conclut mal, je présume qu’il distingue mal les objets, ou qu’il n’aperçoit pas d’un seul coup d’œil tout leur ensemble, et qu’enfin quelque chose manque à l’étendue ou à la profondeur de son esprit.

212. On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d’esprit ; car l’une agrandit ses sujets, et l’autre, par l’abus des épisodes et par le faste de l’érudition, les anéantit.

213. Quelques exemples, rapportés en peu de mots et à leur place, donnent plus d’éclat, plus de poids, et plus d’autorité aux réflexions ; mais trop d’exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l’unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu’on les détourne de l’objet principal, et qui, d’ailleurs, ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure : il faut saisir d’un coup d’œil la véritable preuve de son discours, et courir à la . Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s’arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C’est à eux d’amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration, et sans goût.

214. Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

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