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Introduction à la connaissance de l’esprit humain

marquis de Vauvenargues Luc de Clapiers · 1857 · Free in the US

16,233 words · about 1 h 8 min to read

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About this book

Author
marquis de Vauvenargues Luc de Clapiers
Language
French
Published
1857
Length
16,233 words · about 1 h 8 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Front matter under 1 min
  2. Discours préliminaire about 3 min
  3. Livre premier about 25 min
  4. Livre deuxième about 25 min
  5. Livre troisième about 15 min

Continue:

Front matter

LIVRE PREMIER.

LIVRE DEUXIÈME.

LIVRE TROISIÈME.

Discours préliminaire

Toutes les bonnes maximes sont dans le monde, dit Pascal, il ne faut que les appliquer ; mais cela est très-difficile. Ces maximes n’étant pas l’ouvrage d’un seul homme, mais d’une infinité d’hommes différents qui envisageaient les choses par divers côtés, peu de gens ont l’esprit assez profond pour concilier tant de vérités, et les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées. Au lieu de songer à réunir ces divers points de vue, nous nous amusons à discourir des opinions des philosophes, et nous les opposons les uns aux autres, trop faibles pour rapprocher ces maximes éparses et pour en former un système raisonnable. Il ne paraît pas même que personne s’inquiète beaucoup des lumières et des connaissances qui nous manquent. Les uns s’endorment sur l’autorité des préjugés et en admettent même de contradictoires, faute d’aller jusqu’à l’endroit par lequel ils se contrarient ; et les autres passent leur vie à douter et à disputer, sans s’embarrasser des sujets de leurs disputes et de leurs doutes.

Je me suis souvent étonné, lorsque j’ai commencé à réfléchir, de voir qu’il n’y eût aucun principe sans contradiction, point de terme même sur les grands sujets dans l’idée duquel on convint. Je disais quelquefois en moi-même : Il n’y a point de démarche indifférente dans la vie ; si nous la conduisons sans la connaissance de la vérité, quel abîme ! Qui sait ce qu’il doit estimer, ou mépriser, ou haïr, s’il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal ? et quelle idée aura-t-on de soi-même, si l’on ignore ce qui est estimable ? etc.

On ne prouve point les principes, me disait-on. Voyons s’il est vrai, répondais-je ; car cela même est un principe très-fécond, et qui peut nous servir de fondement.

Cependant j’ignorais la route que je devais suivre pour sortir des incertitudes qui m’environnaient ; je ne savais précisément ni ce que je cherchais, ni ce qui pouvait m’éclairer ; et je connaissais peu de gens qui fussent en état de m’instruire. Alors j’écoutai cet instinct qui excitait ma curiosité et mes inquiétudes, et je dis : Que veux-je savoir ? que m’importe-t-il de connaitre ? Les choses qui ont avec moi les rapports les plus nécessaires,

sans doute ? Or, où trouverai-je ces rapports, sinon dans l’étude de moi-même et la connaissance des hommes, qui sont l’unique fin de mes actions et l’objet de toute ma vie ? Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions, mes affaires, tout roule sur eux ; si j’existais seul sur la terre, sa possession entière serait peu pour moi : je n’aurais plus ni soins, ni plaisirs, ni désirs ; la fortune et la gloire même ne seraient, pour moi que des noms ; car il ne faut pas s’y méprendre : nous ne jouissons que des hommes, le reste n’est rien. Mais, continuai-je, éclairé par une nouvelle lumière : qu’est-ce que l’on ne trouve point dans la connaissance de l’homme ? Les devoirs des hommes rassemblés en société, voilà la morale ; les intérêts réciproques de ces sociétés, voilà la politique ; leurs obligations envers Dieu, voilà la religion.

Occupé de ces grandes vues, je me proposai d’abord de parcourir toutes les qualités de l’esprit, ensuite toutes les passions, et enfin toutes les vertus et tous les vices qui, n’étant que des qualités humaines, ne peuvent être connus que dans leur principe. Je méditai donc sur ce plan, et je posai les fondements d’un long travail. Les passions inséparables de la jeunesse, des infirmités continuelles, la guerre survenue dans ces circonstances, ont interrompu cette étude. Je me proposais de la reprendre un jour dans le repos, lorsque de nouveaux contre-temps m’ont ôté, en quelque manière, l’espérance de donner plus de perfection à cet ouvrage. Je me suis attaché, autant que j’ai pu, dans cette seconde édition, à corriger les fautes de langage qu’on m’a fait remarquer dans la première ; j’ai retouché le style en beaucoup d’endroits. On trouvera quelques chapitres plus développés et plus étendus qu’ils n’étaient d’abord : tel est celui du Génie. On pourra remarquer aussi les augmentations que j’ai faites dans les Conseils à un jeune homme, et dans les Réflexions critiques sur les poëtes, auxquels j’ai joint Rousseau et Quinault, auteurs célèbres dont je n’avais pas encore parlé. Enfin on verra que j’ai fait des changements encore plus considérables dans les Maximes. J’ai supprimé plus de deux cents pensées, ou trop obscures, ou trop communes, ou inutiles. J’ai changé l’ordre des maximes que j’ai conservées ; j’en ai expliqué quelques-unes, et j’ai ajouté quelques autres, que j’ai répandues indifféremment parmi les anciennes. Si j’avais pu profiter de toutes les observations que mes amis ont daigné faire sur mes fautes, j’aurais rendu peut-être ce petit ouvrage moins indigne d’eux ; mais ma mauvaise santé ne m’a pas permis de leur témoigner par ce travail le désir que j’ai de leur plaire.

Livre premier

Ceux qui ne peuvent rendre raison des variétés de l’esprit humain, y supposent des contrariétés inexplicables. Ils s’étonnent qu’un homme qui est vif, ne soit pas pénétrant ; que celui qui raisonne avec justesse, manque de jugement dans sa conduite ; qu’un autre qui parle nettement, ait l’esprit faux, etc. Ce qui fait qu’ils ont tant de peine à concilier ces prétendues bizarreries, c’est qu’ils confondent les qualités du caractère avec celles de l’esprit, et qu’ils rapportent au raisonnement des effets qui appartiennent aux passions. Ils ne remarquent pas qu’un esprit juste, qui fait une faute, ne la fait quelquefois que pour satisfaire une passion, et non par défaut de lumière ; et lorsqu’il arrive à un homme vif de manquer de pénétration, ils ne songent pas que pénétration et vivacité sont deux choses assez différentes, quoique ressemblantes, et qu’elles peuvent être séparées. Je ne prétends pas découvrir toutes les sources de nos erreurs sur une matière sans bornes : lorsque nous croyons tenir la vérité par un endroit, elle nous échappe par mille autres ; mais j’espère qu’en parcourant les principales parties de l’esprit, je pourrai observer leurs différences essentielles, et faire évanouir un très-grand nombre de ces contradictions imaginaires qu’admet l’ignorance. L’objet de ce premier livre est de faire connaître, par des définitions et par des réflexions fondées sur l’expérience, toutes ces différentes qualités des hommes qui sont comprises sous le nom d’esprit. Ceux qui recherchent les causes physiques de ces mêmes qualités, en pourraient peut-être parler avec moins d’incertitude, si on réussissait dans cet ouvrage à développer les effets dont ils étudient les principes.

Il y a trois principes remarquables dans l’esprit : l’imagination, la réflexion, et la mémoire.

J’appelle imagination le don de concevoir les choses d’une manière figurée, et de rendre ses pensées par des images. Ainsi l’imagination parle toujours à nos sens ; elle est l’inventrice des arts et l’ornement de l’esprit.

La réflexion est la puissance de nous replier sur nos idées, de les examiner, de les modifier ou de les combiner de diverses manières. Elle est le grand principe du raisonnement, du jugement, etc.

La mémoire conserve le précieux dépôt de l’imagination et de la flexion. Il serait superflu de s’arrêter à peindre son utilité non contestée : nous n’employons dans la plupart de nos raisonnements que des réminiscences ; c’est sur elles que nous bâtissons ; elles sont le fondement et la matière de tous nos discours. L’esprit que la mémoire cesse de nourrir s’éteint dans les efforts laborieux de ses recherches. S’il y a un ancien préjugé contre les gens d’une heureuse mémoire, c’est parce qu’on suppose qu’ils ne peuvent embrasser et mettre en ordre tous leurs souvenirs, parce qu’on présume que leur esprit, ouvert à toute sorte d’impressions, est vide, et ne se charge de tant d’idées empruntées, qu’autant qu’il en a peu de propres : mais l’expérience a contredit ces conjectures par de grands exemples, et tout ce qu’on peut en conclure avec raison, est qu’il faut avoir de la mémoire dans la proportion de son esprit, sans quoi on se trouve nécessairement dans un de ces deux vices, le défaut ou l’excès.

Imaginer, réfléchir, se souvenir, voilà donc les trois principales facultés de notre esprit. C’est là tout le don de penser, qui précède et fonde les autres. Après vient la fécondité, puis la justesse, etc.

Les esprits stériles laissent échapper beaucoup de choses, et n’en voient pas tous les côtés ; mais l’esprit fécond, sans justesse, se confond dans son abondance, et la chaleur du sentiment qui l’accompagne est un principe d’illusion très à craindre ; de sorte qu’il n’est pas étrange de penser beaucoup et peu juste.

Personne ne pense, je crois, que tous les esprits soient féconds, ou pénétrants, ou éloquents, ou justes, dans les mêmes choses : les uns abondent en images, les autres en réflexions, les autres en citations, etc., chacun selon son caractère, ses inclinations, ses habitudes, sa force, ou sa faiblesse.

La vivacité consiste dans la promptitude des opérations de l’esprit. Elle n’est pas toujours unie à la fécondité : il y a des esprits lents, fertiles ; il y en a de vifs, stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la faiblesse de leur mémoire, ou de la confusion de leurs idées, ou enfin de quelque défaut dans leurs organes, qui empêche leurs esprits de se répandre avec vitesse. La stérilité des esprits vifs, dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu’ils manquent de force pour suivre une idée, ou de ce qu’ils sont sans passions ; car les passions fertilisent l’esprit sur les choses qui leur sont propres, et cela pourrait expliquer de certaines bizarreries : un esprit très-vif dans la conversation, qui s’éteint dans le cabinet ; un génie perçant dans l’intrigue, qui s’appesantit dans les sciences, etc. C’est aussi par cette raison que les personnes enjouées, que tous les objets frivoles intéressent, paraissent les plus vives dans le monde. Les bagatelles qui soutiennent la conversation, étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, et lui fournissent une occasion continuelle de paraître. Ceux qui ont des passions plus sérieuses, étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.

La pénétration est une facilité à concevoir, à remonter au principe des choses, ou à prévenir leurs effets par une vive suite d’inductions. C’est une qualité qui est attachée comme les autres à notre organisation, mais que nos habitudes et nos connaissances perfectionnent : nos connaissances, parce qu’elles forment un amas d’idées qu’il n’y a plus qu’à réveiller ; nos habitudes, parce qu’elles ouvrent nos organes, et donnent aux esprits un cours facile et prompt.

Un esprit extrêmement vif peut être faux, et laisser échapper beaucoup de choses par vivacité ou par impuissance de réfléchir, et n’être pas pénétrant ; mais l’esprit pénétrant ne peut être lent ; son vrai caractère est la vivacité et la justesse unies à la réflexion.

Lorsqu’on est trop préoccupé de certains principes sur une science, on a plus de peine à recevoir d’autres idées sur la même science et une nouvelle méthode ; mais c’est là encore une preuve que la pénétration est dépendante, comme je l’ai dit, de nos habitudes. Ceux qui font une étude puérile des énigmes, en pénètrent plutôt le sens que les plus subtils philosophes.

La netteté est l’ornement de la justesse ; mais elle n’en est pas inséparable. Tous ceux qui ont l’esprit net, ne l’ont pas juste : il y a des hommes qui conçoivent très-distinctement, et qui ne raisonnent pas conséquemment ; leur , trop faible ou trop prompt, ne peut suivre la liaison des choses, et laisse échapper leurs rapports. Ceux-ci ne peuvent assembler beaucoup de vues, et attribuent quelquefois a tout un objet ce qui convient au peu qu’ils en connaissent. La netteté de leurs idées empêche qu’ils ne s’en défient ; eux-mêmes se laissent éblouir par l’éclat des images qui les préoccupent ; et la lumière de leurs expressions les attache à l’erreur de leurs pensées.

La justesse vient d’un sentiment du vrai formé dans l’âme, accompagné du don de rapprocher les conséquences des principes, et de combiner leurs rapports. Un homme médiocre peut avoir de la justesse à son degré, un petit ouvrage de même. C’est sans doute un grand avantage, de quelque sens qu’on le considère : toutes choses en divers genres ne tendent à la perfection qu’autant qu’elles ont de justesse.

Ceux qui veulent tout définir ne confondent pas le jugement et l’esprit juste ; ils rapportent à ce dernier l’exactitude dans le raisonnement, dans la composition, dans toutes les choses de pure spéculation ; la justesse dans la conduite de la vie, ils l’attachent au jugement.

Je dois ajouter qu’il y a une justesse et une netteté d’imagination ; une justesse et une netteté de réflexion, de mémoire, de sentiment, de raisonnement, d’éloquence, etc. Le tempérament et la coutume mettent des différences infinies entre les hommes, et resserrent ordinairement beaucoup leurs qualités. Il faut appliquer ce principe à chaque partie de l’esprit ; il est très-facile à comprendre.

Je dirai encore une chose que peu de personnes ignorent : on trouve quelquefois, dans l’esprit des hommes les plus sages, des idées par leur nature inalliables, que l’éducation, la coutume, ou quelque impression violente, ont liées irrévocablement dans leur mémoire. Ces idées sont tellement jointes, et se présentent avec tant de force, que rien ne peut les séparer ; ces ressentiments de folie sont sans conséquences, et prouvent seulement, d’une manière incontestable, l’invincible pouvoir de la coutume.

Le bon sens n’exige pas un jugement bien profond ; il semble consister plutôt à n’apercevoir les objets que dans la proportion exacte qu’ils ont avec notre nature, ou avec notre condition. Le bon sens n’est donc pas à penser sur les choses avec trop de sagacité, mais à les concevoir d’une manière utile, à les prendre dans leur vrai côté.

Celui qui voit avec un microscope, aperçoit sans doute dans les choses plus de qualités ; mais il ne les aperçoit point dans leur proportion naturelle avec la nature de l’homme, comme celui qui ne se sert que de ses yeux. Image des esprits subtils, il pénètre souvent trop loin : celui qui regarde naturellement les choses a le bon sens.

Le bon sens se forme d’un goût naturel pour la justesse et la médiocrité ; c’est une qualité du caractère, plutôt encore que de l’esprit. Pour avoir beaucoup de bon sens, il faut être fait de manière que la raison domine sur le sentiment, l’expérience sur le raisonnement.

Le jugement va plus loin que le bon sens ; mais ses principes sont plus variables.

La profondeur est le terme de la réflexion. Quiconque a l’esprit véritablement profond, doit avoir la force de fixer sa pensée fugitive, de la retenir sous ses yeux pour en considérer le fond, et de ramener à un point une longue chaîne d’idées : c’est à ceux principalement qui ont cet esprit en partage, que la netteté et la justesse sont [le] plus nécessaires. Quand ces avantages leur manquent, leurs vues sont mêlées d’illusions et couvertes d’obscurités ; et néanmoins, comme de tels esprits voient toujours plus loin que les autres dans les choses de leur ressort, ils se croient aussi bien plus proches de la vérité que le reste des hommes ; mais ceux-ci ne pouvant les suivre dans leurs sentiers ténébreux, ni remonter des conséquences jusqu’à la hauteur des principes, ils sont froids et dédaigneux pour cette sorte d’esprit qu’ils ne sauraient mesurer. Et même entre les gens profonds, comme les uns le sont sur les choses du monde, et les autres dans les sciences ou dans un art particulier, chacun préférant son objet dont il connaît mieux les usages, c’est aussi de tous les côtés matière de dissension.

Enfin, on remarque une jalousie encore plus particulière entre les esprits vifs et les esprits profonds, qui n’ont l’un qu’au défaut de l’autre ; car les uns marchant plus vite, et les autres allant plus loin, ils ont la folie de vouloir entrer en concurrence, et ne trouvant point de mesure pour des choses si différentes, rien n’est capable de les rapprocher.

La délicatesse vient essentiellement de l’âme : c’est une sensibilité dont la coutume, plus ou moins hardie, détermine aussi le degré. Des nations ont mis de la délicatesse où d’autres n’ont trouvé qu’une langueur sans grâce ; -ci au contraire. Nous avons mis peut-être cette qualité à plus haut prix qu’aucun autre peuple de la terre ; nous voulons donner beaucoup de choses à entendre sans les exprimer, et les présenter sous des images douces et voilées ; nous avons confondu la délicatesse et la finesse, qui est une sorte de sagacité sur les choses de sentiment. Cependant la nature sépare souvent des dons qu’elle a faits si divers : grand nombre d’esprits délicats ne sont que délicats ; beaucoup d’autres ne sont que fins ; on en voit même qui s’expriment avec plus de finesse qu’ils n’entendent, parce qu’ils ont plus de facilité à parler qu’à concevoir. Cette dernière singularité est remarquable ; la plupart des hommes sentent au delà de leurs faibles expressions : l’éloquence est peut-être le plus rare comme le plus gracieux de tous les dons.

La force vient aussi d’abord du sentiment, et se caractérise par le tour de l’expression ; mais quand la netteté et la justesse ne lui sont pas jointes, on est dur au lieu d’être fort, obscur au lieu d’être précis, etc.

Rien ne sert au jugement et à la pénétration comme l’étendue de l’esprit. on peut la regarder, je crois, comme une disposition admirable des organes, qui nous donne d’embrasser beaucoup d’idées à la fois sans les confondre.

Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels ; il saisit d’un coup d’œil tous les rameaux des choses ; il les réunit à leur source et dans un centre commun ; il les met sous un même point de vue ; enfin il répand la lumière sur de grands objets et sur une vaste surface.

On ne saurait avoir un grand génie, sans avoir l’esprit étendu ; mais il est possible qu’on ait l’esprit étendu sans avoir du génie ; car ce sont deux choses distinctes. Le génie est actif, fécond ; l’esprit étendu, fort souvent, se borne à la spéculation ; il est froid, paresseux, timide.

Personne n’ignore que cette qualité dépend aussi beaucoup de l’âme, qui donne ordinairement à l’esprit ses propres bornes, et le rétrécit ou l’étend, selon l’essor qu’elle-même se donne.

Le mot de saillie vient de sauter ; avoir des saillies, c’est passer sans gradation d’une idée à une autre qui peut s’y allier ; c’est saisir les rapports des choses les plus éloignées, ce qui demande sans doute de la vivacité et un esprit agile. Ces transitions soudaines et inattendues causent toujours une grande surprise : si elles se portent à quelque chose de plaisant, elles excitent à rire ; si à quelque chose de profond, elles étonnent ; si à quelque chose de grand, elles élèvent ; mais ceux qui ne sont pas capables de s’élever, ou de pénétrer d’un coup d’œil des rapports trop approfondis, n’admirent que ces rapports bizarres et sensibles que les gens du monde saisissent si bien ; et le philosophe, qui rapproche par de lumineuses sentences les vérités en apparence les plus séparées, réclame inutilement contre cette injustice : les hommes frivoles, qui ont besoin de temps pour suivre ces grandes démarches de la réflexion, sont dans une espèce d’impuissance de les admirer, attendu que l’admiration ne se donne qu’à la surprise, et vient rarement par degrés.

Les saillies tiennent en quelque sorte dans l’esprit le même rang que l’humeur peut avoir dans les passions. Elles ne supposent pas nécessairement de grandes lumières, elles peignent le caractère de l’esprit. Ainsi ceux qui approfondissent vivement les choses ont des saillies de réflexion ; les gens d’une imagination heureuse, des saillies d’imagination ; d’autres, des saillies de mémoire ; les méchants, de méchanceté ; les gens gais, de choses plaisantes, etc.

Les gens du monde qui font leur étude de ce qui peut plaire, ont porté plus loin que les autres ce genre d’esprit ; mais, parce qu’il est difficile aux hommes de ne pas outrer ce qui est bien, ils ont fait du plus naturel de tous les dons un jargon plein d’affectation. L’envie de briller leur a fait abandonner par réflexion le vrai et le solide, pour courir sans cesse après les allusions et les jeux d’imagination les plus frivoles ; il semble qu’ils soient convenus de ne plus rien dire de suivi, et de ne saisir dans les choses que ce qu’elles ont de plaisant, et leur surface. Cet esprit, qu’ils croient si aimable, est sans doute bien éloigné de la nature, qui se plaît à se reposer sur les sujets qu’elle embellit, et trouve la variété dans la fécondité de ses lumières, bien plus que dans la diversité de ses objets. Un agrément si faux et si superficiel, est un art ennemi du cœur et de l’esprit, qu’il resserre dans des bornes étroites ; un art qui ôte la vie de tous les discours en bannissant le sentiment qui en est l’âme, et qui rend les conversations du monde aussi ennuyeuses qu’insensées et ridicules.

Le goût est une aptitude à bien juger des objets du sentiment. Il faut donc avoir de l’âme pour avoir du goût ; il faut avoir aussi de la pénétration, parce que c’est l’intelligence qui remue le sentiment. Ce que l’esprit ne pénètre qu’avec peine ne va pas souvent jusqu’au cœur, ou n’y fait qu’une impression faible ; c’est là ce qui fait que les choses qu’on ne peut saisir d’un coup d’œil ne sont point du ressort du goût.

Le bon goût consiste dans un sentiment de la belle nature ; ceux qui n’ont pas un esprit naturel ne peuvent avoir le goût juste.

Toute vérité peut entrer dans un livre de réflexion ; mais dans les ouvrages de goût, nous aimons que la vérité soit puisée dans la nature ; nous ne voulons pas d’hypothèses ; tout ce qui n’est qu’ingénieux est contre les règles du goût.

Comme il y a des degrés et des parties différentes dans l’esprit, il y en a de même dans le goût. Notre goût peut, je crois, s’étendre autant que notre intelligence ; mais il est difficile qu’il passe au delà. Cependant ceux qui ont une sorte de talent, se croient presque toujours un goût universel ; ce qui les porte quelquefois jusqu’à juger des choses qui leur sont les plus étrangères. Mais cette présomption, qu’on pourrait supporter dans les hommes qui ont des talents, se remarque aussi parmi ceux qui raisonnent des talents, et qui ont une teinture superficielle des règles du goût, dont ils font des applications tout à fait extraordinaires. C’est dans les grandes villes, plus que dans les autres, qu’on peut observer ce que je dis : elles sont peuplées de ces hommes suffisants qui ont assez d’éducation et d’habitude du monde pour parler des choses qu’ils n’entendent point : aussi sont-elles le théâtre des plus impertinentes décisions ; et c’est là que l’on verra mettre à côté des meilleurs ouvrages, une fade compilation des traits les plus brillants de morale et de goût, mêlés à de vieilles chansons et à d’autres extravagances, avec un style si bourgeois et si ridicule que cela fait mal au cœur.

Je crois que l’on peut dire, sans témérité, que le goût du plus grand nombre n’est pas juste : le cours déshonorant de tant d’ouvrages ridicules en est une preuve sensible. Ces écrits, il est vrai, ne se soutiennent pas ; mais ceux qui les remplacent ne sont pas formés sur un meilleur modèle : l’inconstance apparente du public ne tombe que sur les auteurs. Cela vient de ce que les choses ne font d’impression sur nous que selon la proportion qu’elles ont avec notre esprit ; tout ce qui est hors de notre sphère nous échappe, le bas, le naïf, le sublime, etc. Il est vrai que les habiles réforment nos jugements ; mais ils ne peuvent changer notre goût, parce que l’âme a ses inclinations indépendantes de ses opinions ; ce que l’on ne sent pas d’abord, on ne le sent que par degrés, comme l’on fait en jugeant. De là vient qu’on voit des ouvrages critiqués du peuple, qui ne lui en plaisent pas moins ; car il ne les critique que par réflexion, et il les goûte par sentiment. Que les jugements du public, épurés par le temps et par les maîtres, soient donc, si l’on veut, infaillibles ; mais distinguons-les de son goût, qui paraît toujours récusable.

Je finis ces observations : on demande, depuis longtemps, s’il est possible de rendre raison des matières de sentiment : tous avouent que le sentiment ne peut se que par expérience ; mais il est donné aux habiles d’expliquer sans peine les causes cachées qui l’excitent. Cependant bien des gens de goût n’ont pas cette facilité, et nombre de dissertateurs qui raisonnent à l’infini, manquent du sentiment, qui est la base des justes notions sur le goût.

On peut dire en général de l’expression, qu’elle répond à la nature des idées et par conséquent aux divers caractères de l’esprit. Ce serait néanmoins une témérité de juger de tous les hommes par le langage. Il est rare peut-être de trouver une proportion exacte entre le don de penser et celui de s’exprimer. Les termes n’ont pas une liaison nécessaire avec les idées : on veut parler d’un homme qu’on connaît beaucoup, dont le caractère, la figure, le maintien, tout est présent à l’esprit, hors son nom qu’on ne peut rappeler ; de même de beaucoup de choses dont on a des idées fort nettes, mais que l’expression ne suit pas : de là vient que d’habiles gens manquent quelquefois de cette facilité à rendre leurs idées, que des hommes superficiels possèdent avec avantage.

La précision et la justesse du langage dépendent de la propriété des termes qu’on emploie.

La force ajoute à la justesse et à la brièveté ce qu’elle emprunte du sentiment : elle se caractérise d’ordinaire par le tour de l’expression.

La finesse emploie des termes qui laissent beaucoup à entendre ; La délicatesse cache sous le voile des paroles ce qu’il y a dans les choses de rebutant.

La noblesse a un air aisé, simple, précis, naturel.

Le sublime ajoute à la noblesse une force et une hauteur qui ébranlent l’esprit, qui l’étonnent et le jettent hors de lui-même ; c’est l’expression la plus propre d’un sentiment élevé, ou d’une grande et surprenante idée. On ne peut sentir le sublime d’une idée dans une faible expression ; mais la magnificence des paroles avec de faibles idées est proprement du phébus : le sublime veut des pensées élevées, avec des expressions et des tours qui en soient dignes.

L’éloquence embrasse tous les divers caractères de l’élocution : peu d’ouvrages sont éloquents ; mais on voit des traits d’éloquence semés dans plusieurs écrits. Il y a une éloquence qui est dans les paroles, qui consiste à rendre aisément et convenablement ce que l’on pense, de quelque nature qu’il soit ; c’est là l’éloquence du monde. Il y en a une autre dans les idées mêmes et dans les sentiments ; jointe à celle de l’expression c’est la véritable. On voit aussi des hommes que le monde échauffe, et d’autres qu’il refroidit. Les premiers ont besoin de la présence des objets ; les autres d’être retirés et abandonnés à eux-mêmes : ceux-là sont éloquents dans leurs conversations, ceux-ci dans leurs compositions.

Un peu d’imagination et de mémoire, un esprit facile, suffisent pour parler avec élégance ; mais que de choses entrent dans l’éloquence ! le raisonnement et le sentiment, le naïf et le pathétique, l’ordre et le désordre, la force et la grâce, la douceur et la véhémence, etc. Tout ce qu’on a jamais dit du prix de l’éloquence n’en est qu’une faible expression. Elle donne la vie à tout : dans les sciences, dans les affaires, dans la conversation, dans la composition, dans la recherche même des plaisirs, rien ne peut réussir sans elle. Elle se joue des passions des hommes, les émeut, les calme, les pousse et les détermine à son gré : tout cède à sa voix ; elle seule enfin est capable de se célébrer dignement.

Les hommes ne sauraient créer le fond des choses ; ils le modifient. Inventer n’est donc pas créer la matière de ses inventions, mais lui donner la forme. Un architecte ne fait pas le marbre qu’il emploie à un édifice, il le dispose ; et l’idée de cette disposition, il l’emprunte encore de différents modèles qu’il fond dans son imagination pour former un nouveau tout. De même un poëte ne crée pas les images de sa poésie ; il les prend dans le sein de la nature, et les applique à différentes choses pour les figurer aux sens : et encore le philosophe ; il saisit une vérité souvent ignorée, mais qui existe éternellement, pour la joindre à une autre vérité, et en former un principe. Ainsi se produisent en différents genres les chefs-d’œuvre de la réflexion et de l’imagination. Tous ceux qui ont la vue assez bonne pour lire dans le sein de la nature, y découvrent, selon le caractère de leur esprit, ou le fond et l’enchaînement des vérités que les hommes effleurent, ou l’heureux rapport des images avec les vérités qu’elles embellissent. Les esprits qui ne peuvent pénétrer jusqu’à cette source féconde, ou qui n’ont pas assez de force et de justesse pour lier leurs sensations et leurs idées, donnent des fantômes sans vie, et prouvent plus sensiblement que tous les philosophes, notre impuissance à créer. Je ne blâme pas néanmoins ceux qui se servent de cette expression pour caractériser avec plus de force le don d’inventer ; ce que j’ai dit se borne à faire voir que la nature doit être le modèle de nos inventions, et que ceux qui la quittent ou la méconnaissent ne peuvent rien faire de bien.

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