01
(À propos du congrès de Zurich.)
Le monde socialiste fut bien surpris par l’attitude de la majorité légalitaire du congrès soi-disant de l’internationale en 1893. Mais personne n’a soulevé depuis une question intéressante à résoudre : — la conduite de la majorité fut-elle une simple bévue, commise par les délégués, ou fut-elle le résultat logique de tout ce qu’on prêche depuis des années sous le nom de socialisme « scientifique », une conséquence éclatante d’une tactique de légalisme, de réformes mesquines et de groupements purement politico-électoraux ?
Heureusement pour nous, Engels lui-même nous a donné la réponse.
« Il y a juste cinquante ans, disait-il à la dernière séance du congrès, que Marx et moi avons fait nos premières armes. C’était à Paris, en 1843, dans une revue qui s’appelait les Annales franco-allemandes. À ce moment, le socialisme n’était représenté que par de petites sectes… Cette année-ci marque encore un autre anniversaire : celui du congrès socialiste tenu il y a vingt ans et dans lequel nous avons arrêté le plan de campagne poursuivi jusqu’ici sans changement et sans défaillance. C’était en 1873. Nous nous sommes recueillis, nous avons arrêté un plan de conduite, et vous voyez où nous en sommes aujourd’hui… Restons fermement unis dans notre ligne de conduite générale, et la victoire sera à nous. »
C’est bien clair, n’est-ce pas ? Il est évident que le monde socialiste ne fut surpris que grâce à son ignorance de la ligne de conduite de la majorité, et que le chef du « socialisme scientifique » se glorifie justement de cette attitude prévue depuis cinquante ans et arrêtée depuis vingt ans. Alors, voyons ce que Marx et Engels ont apporté de nouveau dans la conception socialiste et quel fut le caractère du congrès de 1872. Avant tout, je tiens beaucoup à établir que Marx, révolutionnaire et défenseur du prolétariat, Marx, polémiste incomparable, qui mit toute sa science économique au service du peuple, reste une grande figure dans l’histoire du développement du socialisme moderne. Et ce n’est pas pour diminuer les services rendus par lui à l’émancipation de la classe ouvrière que je tiens à donner un bref aperçu de ses idées socialistes en 1843-48. Non, je veux tout simplement voir si les prétentions monstrueuses d’Engels ont quelque confirmation dans le passé et quel était l’ensemble de leur doctrine à l’époque indiquée.
Nous savons que, de 1839 à 1848, il existait en France un large mouvement révolutionnaire avec tendance nettement socialiste. Ses publications inondaient le pays. Proudhon, Leroux, Considérant, Sand, Auguste Comte, Lamennais, Barbès, Blanqui, et Blanc, prêchaient des doctrines socialistes souvent différentes les unes des autres, mais qui toutes étaient goûtées par la masse ouvrière. Louis Blanc surtout était populaire. C’est pour son projet Organisation du travail que le peuple le porta en triomphe comme membre du gouvernement provisoire du 24 février 1848. Dans son journal Revue du Progrès, fondé en 1839, Louis Blanc commença la publication de son système de socialisme d’État, doctrine toute neuve à cette époque. Il disait que la question sociale serait résolue par un État démocratique seulement ; que le peuple doit, avant tout, conquérir le pouvoir politique, prendre dans ses propres mains le pouvoir législatif, mais que la lutte politique doit être subordonnée à l’émancipation économique et sociale du peuple. La dernière est le but, la première un simple moyen. Une fois l’État conquis, on doit abolir tout privilège, toute organisation sociale capitaliste, et les remplacer par une organisation d’ateliers nationaux, et par le crédit gratuit aux associations autonomes. Les ateliers constitués, le « crédit aux pauvres » mis en pratique, l’État n’avait pas le droit de s’immiscer dans la vie propre des associations, qui devaient s’organiser sur la base communiste avec la devise : De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. C’est en quelques mots la doctrine de Louis Blanc. On voit que la social-démocratie de nos jours… mais laissons Engels lui-même nous faire connaître ce qu’avec Marx, ils prêchèrent après Louis Blanc.
Quelques mois avant la révolution du 24 février 1848, la Ligue communiste allemande publia le fameux « Manifeste Communiste » rédigé par Marx et Engels. Les moyens pratiques recommandés au peuple étaient formulés comme suit :
1. L’expropriation de la terre et l’emploi de la rente pour les dépenses de l’État.
2. Un lourd impôt progressif sur les revenus.
3. L’abolition du droit d’héritage.
4. La confiscation des biens des émigrés et des révoltés.
5. La concentration du crédit entre les mains du gouvernement par le moyen d’une banque d’État et par un monopole exclusif.
6. La centralisation des moyens de transport dans les mains de l’État.
7. L’augmentation du nombre des fabriques de l’État et des instruments de travail ; la culture et l’amélioration de la terre d’après un plan général.
8. Le travail obligatoire pour tous ; l’organisation d’une armée du travail, spécialement pour l’agriculture.
C’est avec ce programme que Marx et Engels commencèrent leur propagande socialiste et révolutionnaire. Que les gens impartiaux jugent chez qui les idées humanitaires et sociales ont été conçues plus largement : ou chez Louis Blanc, avec sa devise : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », et avec les associations autonomes, ou chez Marx et Engels, avec leur « monopole exclusif », la « culture de la terre d’après un plan général » et l’« organisation d’une armée du travail spécialement pour l’agriculture » ?
De quoi se vante donc Engels ? Je comprends que l’on fête l’anniversaire de la publication du Manifeste de Robert Owen en 1813, parce qu’il proclamait des idées socialistes réellement larges et humanitaires. Mais glorifier la date d’apparition sur l’horizon politique d’Engels avec ses idées rétrogrades et sa tactique maintes fois néfaste !… Excusez du peu.
Étudions à présent l’autre date glorieuse, celle de 1872-73, l’époque à laquelle on « arrêta un plan de conduite » qui aboutit à Zurich aux déclarations que l’on sait et dont le seul résultat possible est de soutenir le système gouvernemental actuel, basé qu’il est sur l’exploitation capitaliste et sur un militarisme inconnu dans le passé.
Il faut dire que nous sommes un peu surpris qu’Engels trouve matière à féliciter Marx et lui-même au sujet des derniers congrès de l’Internationale. La gloire réelle de Marx, c’est la rédaction des considérants et des statuts généraux de la grande Association ; elle correspond à la période qui s’écoule, de 1864 à 1869, jusqu’au congrès de Bâle — l’apogée de Marx. Autant que l’on sait, les congrès de 1872 et 1873 laissèrent des souvenirs amers chez Marx, qui vit bien que leur résultat était une condamnation à mort de sa fraction centraliste-étatiste. En vérité, depuis cette époque, la fraction marxiste de l’internationale cessa d’exister et les congrès tenus jusqu’à 1882 le furent exclusivement par les fédéralistes-bakounistes connus sous le nom d’anarchistes. Mais si Marx ne fut pas content du résultat du congrès de 1872, Engels, au contraire, triompha, car depuis longtemps il méditait de provoquer une scission dans l’internationale. Imbu des idées rétrogrades que nous avons citées plus haut, Engels avait voué une haine implacable au parti fédéraliste-anarchiste, surtout aux membres de l’« Alliance socialiste internationale ». Les fédéralistes dominaient dans l’internationale en Suisse, en Belgique, en Espagne, en Italie.
Engels, en sa qualité de membre du Conseil général de l’Internationale et comme membre correspondant pour l’Espagne, écrivait, le 24 juillet 1872, au conseil fédéral espagnol une lettre incroyable, dans laquelle il réclamait « une liste de tous les membres de l’Alliance » et qui se terminait par cette phrase : « À moins de recevoir une réponse catégorique et satisfaisante par retour du courrier, le Conseil général se verra dans la nécessité de vous dénoncer publiquement… » etc. (Voir Mémoire de la Fédération Jurassienne, page 250.) Engels écrivit cette lettre sans demander l’opinion des autres membres du Conseil. Le Conseil, sur l’avis de Jung et de Marx, ne donna pas suite à cette lettre, fameuse désormais.
La place me manque pour donner les détails des intrigues menées par Engels, Lafargue, Outine et tant d’autres contre les fédéralistes et contre Bakounine et James Guillaume spécialement. Disons seulement que ces intrigues amenèrent la scission de l’internationale qui eut lieu au congrès de triste mémoire de 1872. En général, on ne connaît pas beaucoup la manière dont ce congrès fut convoqué. Il suffit de dire que Marx et Engels donnèrent l’ordre au délégué Sorge, de la section allemande de New-York, de ramasser des mandats en blanc en aussi grande quantité qu’il pourrait. Sorge en apporta réellement beaucoup. Ils furent distribués à droite et à gauche aux partisans de Marx et d’Engels. Mais ce qui fut un comble, c’est que ces messieurs amenèrent avec eux comme membres du Conseil général de l’internationale des hommes qui n’avaient jamais fait partie d’aucune section, et même le fameux ami intime d’Engels, Multman Barry, le correspondant du Standard et l’agent des conservateurs anglais. Avec une majorité composée de la sorte, ils exclurent Bakounine, Guillaume et avec eux les fédérations jurassienne, espagnole, italienne, belge, anglaise. Avec Marx, Engels, Barry et autres restèrent seulement les Allemands et quelques groupes isolés dans les différents pays. Tous les éléments actifs et révolutionnaires se rallièrent aux fédéralistes-anarchistes et ce sont eux qui continuèrent jusqu’en 1882 à convoquer les congrès de l’internationale.
Quelles dates évoqua Engels ! Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’une majorité légalitaire, issue de bases aussi glorieuses, pactisât à Zurich avec les gouvernements, battît les indépendants et prêchât la guerre ?…
02
Pour avoir une idée plus nette de la conduite de Marx et d’Engels comme inspirateurs du Conseil général de l’Internationale, il faut voir quelle fut leur attitude pendant la Commune de Paris.
Le 3 avril 1871, le Conseil général de l’Internationale de Londres écrivait à Paris : Les citoyens, membres du bureau de Paris, sont invités, vu l’état des choses, à adresser au bureau central à Londres des rapports journaliers.
Demander des rapports à des gens qui se battent ! Mais pourquoi des rapports ?
Du 9 avril : Nous attendons le résultat pour vous donner nos instructions.
Au moins Bismarck et l’empereur Guillaume, qui prétendaient commander, étaient présents sur le champ de bataille ! Mais le Comité général, dirigé par Marx et Engels, aimait mieux rester en sécurité, les pieds sur les chenets, et donner des instructions. Et quelles instructions !
Du 4 avril : Ne créez pas d’agitations inutiles en province.
Du 9 avril : D’ici là, laissez agir les républicains et ne vous compromettez en rien.
Ou bien : La lutte est définitivement engagée. Nous comptons sur vous pour la soutenir.
Mais le comble de l’absurdité, c’est que ces gens, avides de pouvoir, voulaient aussi contrôler le mouvement de chaque combattant socialiste. Ainsi :
Du 23 mars : Gardez Gobert à Lyon, Henriet avec vous et envoyez Estein à Marseille.
Du 24 mars : Envoyez Cluseret à Paris (beau cadeau, ma foi ! qu’ils lui faisaient).
Du 20 mars : En présence des difficultés qui entravent le départ pour Lyon des citoyens Assi et Mortier, le citoyen Landeck est délégué à Marseille et à Lyon avec pleins pouvoirs.
Suivant les statuts de l’internationale, son Comité général n’avait que des fonctions purement administratives et ne devait servir que comme bureau central pour la correspondance des différentes organisations nationales. Le Conseil n’avait en rien à intervenir dans les affaires intérieures de chaque pays. Pourtant, sous la direction de Marx et d’Engels, il s’arrogea peu à peu d’autres droits, comme de guider les organisations ouvrières et il en arriva en folie de dictature à envoyer des ordres comme ceux que nous venons de lire : Pleins pouvoirs sur Marseille et Lyon à un illustre inconnu ! (Et quel tact ! Deux Allemands déléguant un bonhomme à nom allemand pour diriger les socia- listes français, tandis que l’empereur, les princes allemands et Bismarck étaient à Versailles !)
Dès 1870, des membres intelligents de l’Internationale, comme Guillaume et Bakounine, avaient déjà vu percer cette tendance dangereuse et ridicule à vouloir s’ériger en dictateurs internationaux. Ils formèrent un courant contraire qui peu à peu se dessina ; les protestations s’élevèrent de plus en plus nombreuses et violentes : de là date la haine que la coterie marxiste voua aux fédéralistes, surtout à Guillaume et à Bakounine. Cette coterie employa toute son énergie et toute l’autorité dont elle put se saisir ; elle ne s’en tint pas aux menaces. Nous avons vu comment elle s’assura de la majorité au congrès de 1872, à la Haye, et leur pamphlet : L’Alliance internationale, paru à cette époque, est un exemple unique de calomnies et d’absurdités.
Après la scission au congrès de la Haye de l’internationale, les deux fractions suivirent deux tactiques bien différentes. Tandis que les fédéralistes accentuaient de plus en plus la lutte sur le terrain économique et révolutionnaire, les partisans d’un État centralisé, qui en 1873 avaient arrêté un programme d’action légale et parlementaire, étaient entraînés par les événements politiques et par la lutte électorale dans la voie de modération et de compromissions que l’on connaît. On sait jusqu’à quel point, au congrès de Gotha, la social-démocratie allemande poussa l’esprit de conciliation entre les revendications socialistes et l’ordre social actuel et l’État ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que l’ancienne qualification de « socialiste révolutionnaire » fût devenue gênante pour tous ces messieurs, députés et conseillers. Il fallut trouver un autre qualificatif, mieux adapté à leur nouvelle conception du socialisme, à leur récente et si distinguée situation de législateurs.
Le mot voulu se trouva : au lieu de « socialisme révolutionnaire », on commença à employer l’expression « socialisme scientifique », tout comme s’il existait un socialisme des ignorants : probablement celui de Saint-Simon, d’Owen, de Proudhon et de Tchernychevsky. Malheureusement, l’adjectif « scientifique » se prête à un malentendu, car ce sont justement les défenseurs des iniquités de l’organisation capitaliste qui ont toujours le mot de « science » à la bouche ; d’un autre côté ; depuis longtemps en Allemagne une certaine classe de réformateurs à l’eau de rose, endormeurs patentés, se sont fait connaître sous le nom de socialistes de la chaire — Katheder Sozialist.
Il fallait absolument se distinguer de ces savants officiels. Alors commença la création d’une légende sur leur science à eux, exclusivement à eux, et basée sur les découvertes spéciales dues aux fondateurs de la social-démocratie. Au lieu de dire tout simplement que le développement colossal de la culture intellectuelle nous oblige à accomplir un changement radical dans l’organisation capitaliste et étatiste, et que la science tout entière, dans les recherches des hommes indépendants, condamne le mode de production et de consommation individuelle, ils voulurent s’attribuer tout le mérite d’une science spéciale : la science de la social-démocratie. L’affirmation est outrecuidante, elle ne tient pas debout dès qu’on est assez audacieux pour la regarder de près : la science réelle se rattache à toutes les vérités connues, et agit dans toutes les branches du savoir humain en entraînant par une pression irrésistible tous les esprits indépendants…
Nous allons voir si leur science a ce caractère.
Écoutez les affirmations des « penseurs » et des publicistes officiels du parti :
« Les lois de la production capitaliste découvertes par Marx, lisons-nous dans la biographie d’Engels (Neue Zeit., année, 8), sont aussi stables que celles de Newton et de Kepler pour le mouvement du système solaire. »
« C’est à Marx, dit Engels, que nous sommes redevables de deux grandes découvertes :
« La divulgation du secret de la production capitaliste par l’explication de la plus-value ;
« La conception matérialiste de l’histoire (Engels, Le Développement du socialisme scientifique).
« …En 1845, nous avons (Marx et Engels) décidé de nous adonner aux recherches nécessaires pour élaborer l’explication matérialiste de l’histoire, découverte par Marx (Préface de Ludwig Feuerbach, par Engels). »
Dans une polémique contre Dühring, nous trouvons chez Engels : « … Si Dühring entend dire que tout le système économique de nos jours… est le résultat de l’antagonisme entre les classes, de l’oppression…, alors il répète des vérités devenues lieux communs depuis l’apparition du « Manifeste Communiste » (rédigé par Marx et Engels). »
Racontant l’histoire de l’évolution de leur jeunesse, Engels dit naïvement : « Ce qui est bien remarquable, c’est que nous ne fûmes pas les seuls à découvrir la dialectique matérialiste. L’ouvrier Joseph Dietzgen a fait la même découverte… ( Feuerbach). » Après une pareille outrecuidance, il semble que l’on puisse tirer l’échelle. Mais non, les adeptes de ces deux penseurs vont beaucoup plus loin. Ils affirment que leurs maîtres furent les premiers à appliquer la méthode dialectique aux recherches et études historiques, économiques et sociologiques, grâce… à quoi ils ont trouvé la loi de concentration capitaliste, — une sorte de fatalisme économique. C’est encore eux qui « ont créé un parti socialiste, le plus révolutionnaire que l’histoire ait jamais connu » (la social-démocratie). « Il faut étudier la brochure d’Engels : Feuerbach, parce qu’elle est le plus complet exposé de la philosophie de ces deux penseurs » (Plekhanoff, préface) ; il faut que l’humanité s’occupe sérieusement des moindres faits et gestes de leur jeunesse, car « elles sont les premiers pas du socialisme scientifique » (Neue Zeit., Biographie d’Engels).
Ces citations sont assez claires, mais il y a mieux. Nous savons à présent que ce furent Engels et Marx qui découvrirent les lois éternelles de la vie sociale. Et personne avant eux ne soupçonnait même l’existence de ces lois ? — Personne, nous affirment les social-démocrates.
« L’Allemagne, dit Bebel, a entrepris le rôle d’un guide dans la lutte gigantesque de l’avenir. Elle est même prédestinée à ce rôle par son développement et sa position géographique… Ce n’est pas un simple hasard que ce soient les Allemands qui aient découvert la dynamique du développement de la société actuelle, et aient jeté les bases scientifiques du socialisme. Parmi ces Allemands, la première place appartient à Marx et à Engels ; après eux vient Lassalle, comme organisateur de la masse ouvrière (La Femme, conclusion).
Cette admirable citation d’un caractère complètement social-démocratique par sa vantardise nous apprend enfin sur quoi Marx et Engels fondaient leur prétention à une dictature universelle : l’Allemagne est à la tête de l’humanité, eux sont deux gloires de leur pays, par conséquent ils étaient au-dessus de l’humanité toute ignorante…
03
Mais est-ce vrai que l’humanité ignorât, soit la méthode dialectique, soit l’idée de plus-value ? Vico, Volney et les Encyclopédistes, Augustin Thierry, Buckle, Blanqui, Quételet et tant d’autres n’ont-ils pas eu quelque idée de l’influence des facteurs économiques sur l’histoire de l’humanité ? Est-ce que Rogers n’a pas écrit son grand ouvrage : Six siècles de travail et de salaire, et comme résumé n’a-t-il pas publié son volume : L’interprétation économique de l’histoire ? Et si les vérités poursuivies par les hommes indépendants, si la science des penseurs qui n’aspiraient ni à la dictature, ni à la papauté, si cette science existait réellement avant l’arrivée en scène de Marx et d’Engels, alors comment faut-il qualifier les auteurs de toutes ces citations ? Tous ces Bebel, Bernstein,
Kautsky, Plekhanoff, Engels, etc., ont-ils écrit les passages cités par simple ignorance, ou sous l’influence de moteurs complètement étrangers aux recherches scientifiques ?
Par les citations précédentes, nous savons que l’humanité est redevable à Marx et à son ami Engels de :
L’application de la méthode dialectique aux recherches sociologiques ;
La découverte de la plus-value ignorée par la science avant eux ;
L’explication matérialiste de l’histoire ;
Et, comme couronnement de l’édifice, la loi sur la concentration du capital, « l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit. »
(Voir Capital, 342.)
Avant tout, je demande pardon aux ouvriers, surtout aux socialistes-internationalistes, de mon excursion involontaire et peu attrayante dans le domaine des légendes et des prétentions soi-disant « scientifiques ». Mais cette tâche s’impose à nous. Quand, au nom du socialisme scientifique, on prêche de nos jours l’adoration de l’État tout-puissant, l’autorité, l’ordre, la discipline, la subordination et autres qualités en honneur dans les casernes ; quand on ridiculise l’idée d’émancipation, d’affranchissement et de solidarité par l’étiquette d’utopie, et que chaque exposé des idées humanitaires et socialistes est taxé d’ignorance, il faut bien se rendre compte et chercher où se trouve la vérité…
La science, cette grande science des naturalistes avec ses systèmes d’évolution, de transformisme et de matérialisme monistique qui répugnent tant à Engels, fut créée et se développe d’après la méthode inductive, et tous les grands esprits scientifiques ignorèrent et même condamnèrent la méthode dialectique. Je défie les social-démocrates de me nommer un seul savant de notre siècle qui se soit servi de la méthode dialectique dans les recherches scientifiques, à moins que ce ne fût dans la métaphysique allemande.
Est-ce que Lamarck, Geoffroy-Saint-Hilaire, Lyell, Darwin, Hæckel, Helmholtz, Huxley et autres ont élaboré la grande philosophie évolutionniste d’après la méthode dialectique ?
Quételet et Mill, Morgan et Buckle, Main et Tylor, Spencer, Guyau et Bain ont-ils fait leurs généralisations de sociologie, de logique, d’éthique et de philosophie moderne autrement que d’après la méthode inductive ? Qui connaît un peu l’histoire du développement de la science moderne doit reconnaître que tous les grands esprits ont répudié la méthode dialectique.
« La méthode de généralisation dialectique de ces philosophes (métaphysiciens), — dit le professeur Wundt — sur laquelle ils basèrent l’infaillibilité de leur doctrine, nous apparaît comme une enveloppe artificielle et répulsive qui dénature toute idée. » Une autre autorité, une vraie gloire de l’Allemagne et de l’humanité, Gœthe n’était pas favorable non plus à la méthode si chère à Engels et à ses disciples.
L’esprit scientifique de Gœthe ne pouvait évidemment admettre cette fameuse méthode avec laquelle le pour et le contre sont prouvés avec égale facilité. Il comprenait qu’il n’y a qu’une méthode de recherche : la méthode scientifique.
Une hypothèse est faite, elle est vérifiée par la méthode inductive et devient théorie lorsque la cause rationnelle des rapports établis par induction a été démontrée par la méthode déductive.
Pour comble, cette méthode de raisonnement n’est pas neuve. Engels lui-même dit quelque part que Descartes et Spinoza, Rousseau et Diderot, et que le contemporain de Hegel, Charles Fourier, s’en servaient admirablement bien. Tous ces philosophes, surtout le dernier, ont sacrifié leurs travaux à des recherches dans les domaines de la philosophie sociale et du socialisme. Comment donc est-il arrivé que Marx, Engels et l’ouvrier allemand Dietzgen ont été obligés de la découvrir à nouveau ?
Que les députés, philosophes et publicistes du socialisme scientifique l’expliquent aux ignorants…
04
Armés de cette méthode, rejetée par la science, ces élèves de l’école réactionnaire et métaphysique de Hegel ont découvert la plus-value.
Qu’est-ce que la plus-value ?
« Il nous fut — dit Engels — démontré (par Marx) que la forme fondamentale de la production capitaliste et de l’exploitation de l’ouvrier est l’appropriation de travail non payé ; c’est-à-dire, l’ouvrier reçoit pour son travail moins que le patron ne reçoit en en vendant le produit. » Voyons s’il est vrai que les socialistes et l’économie politique aient ignoré, avant l’apparition du Capital en 1867, que la richesse de la bourgeoisie est due au travail non rétribué.
Déjà au siècle dernier, nous trouvons des définitions très exactes de cette part retenue par le patron sur le salaire du travailleur. « Les physiocrates, dit Denis (Histoire des systèmes socialistes), désignaient bien nettement la partie retenue par le patron, le propriétaire et tous les exploiteurs. Ils l’appelaient, comme Adam Smith, le produit net. Ce grand fondateur de l’économie politique démontre incomparablement mieux que Marx que toute la richesse est le produit du travail, et jamais il n’a approuvé, au point de vue moral, que le producteur fût ainsi privé de son produit net.
Au commencement de ce siècle, de Sismondi, dans son ouvrage célèbre : Nouveaux Principes d’économie politique, a démontré que si l’on déduit les frais de production de la valeur d’échange d’un produit, il en restera un excédent approprié par le capitaliste. Cet excédent du travail, Sismondi l’appelle le surplus-value. Traduit en allemand, ce sera le mehrwerth de Marx, c’est-à-dire la plus-value du texte français du Capital. L’ouvrage de Sismondi apparut en 1819, c’est-à-dire un an avant la naissance d’Engels. Sismondi, quoique homme d’opinion avancée et libérale, n’était pas socialiste, et cette définition de la surplus-value fut faite par lui comme le résultat de recherches simplement scientifiques.
Mais combien fut supérieure la conception de la plus-value et de la vraie cause de la misère du peuple chez les socialistes de l’époque de Sismondi ! Et surtout chez Robert Owen et son ami William Thompson… Les blagueurs du socialisme scientifique répètent d’après Engels que Robert Owen était un utopiste, une sorte de rêveur illuminé. C’est complètement faux. D’abord chez Thomas More lui-même, chez cet utopiste classique et auteur de l’Utopie, il n’y a pas de place pour la fantaisie. Un des plus remarquables savants de son époque, ami intime d’Érasme de Rotterdam, homme de génie positif, More indiqua le premier que dans la société, basée sur le principe d’exploitation et de la propriété individuelle, il y a à peine un cinquième de la population qui travaille utilement, et que si l’humanité savait s’organiser sur le principe de la solidarité, — un travail de six heures par jour serait plus que suffisant pour créer le bien-être et l’abondance. Les gens de bonne foi ont reconnu depuis longtemps que son ouvrage est « le premier monument du socialisme moderne ».
Moins rêveur, si c’est possible, fut le fondateur du socialisme et du mouvement ouvrier de notre siècle, Robert Owen (1771-1858). Le premier, il conçut et établit que puisque le savoir humain est le résultat des impressions du milieu extérieur sur les nerfs et qu’il n’y a pas d’idées innées ou préconçues, le caractère de l’homme doit être aussi le résultat des influences du milieu et des conditions sociales dans lesquels l’individu naît et vit. « Alors, dit-il, ce n’est pas l’homme qui est responsable, mais la société et les conditions extérieures. Il faut changer l’ordre social actuel pour alléger les souffrances de l’humanité. » Et pendant toute sa longue vie, il travailla à ce changement des conditions économiques. Dans son usine de New-Lanark, il organisa pour les ouvriers une existence qui, de nos jours encore, serait considérée comme heureuse ; il fonda les premiers jardins d’enfants et soutint Bell et Lancaster dans leurs premiers pas, ainsi que Fulton et son bateau à vapeur ; il attira l’attention, éveilla la compassion de Ricardo, de Bentham et de beaucoup d’autres sur l’esclavage des enfants et des femmes dans les fabriques et provoqua en 1802 la première loi de législation du travail. En 1815, alors que l’ouvrier travaillait 14, 16 et 18 heures par jour, il organisa le comité des 10 heures, lequel, aidé par des hommes de cœur comme Oastler, lord Ashley et autres, finit par aboutir, en 1847, au vote de la loi des 10 heures. (Cette loi n’est pas encore votée en Allemagne où fleurit le socialisme scientifique.)
Athée, communiste et fédéraliste, R. Owen propageait l’idée que la société elle-même doit organiser la production, la consommation et l’éducation intégrale. Ce fut lui qui, en 1836, fut le fondateur de la « Société de toutes les classes et de toutes les nations » — devancière de l’internationale — dans les séances de laquelle le mot socialisme (mais non « scientifique ») fut employé pour la première fois. En même temps, comme moyen de propagande, il organisa des sociétés coopératives et des marchés libres d’échange avec bons de travail. « Le travail, disait-il aux ouvriers, le 5 décembre 1833, est la source de la richesse et elle pourra rester dans les mains de l’ouvrier lorsque ceux-ci s’entendront à cet effet. » Il déploya une activité surhumaine pour créer cette entente, surtout dans les Trade’s-Unions. En 1833, il réclamait « 8 heures de travail et la fixation d’un minimum de salaire ». La même année, il organisa l’« Union générale des classes productives ». En quelques semaines, on compta plus de 500.000 membres, parmi lesquels il y avait des ouvriers des campagnes et des groupes de femmes. Ceci lui permit de créer en 1834 la fédération de tous les métiers avec le titre « Grand National Trade-Union ». Et réellement grand fut le mouvement. « L’expansion du mouvement trade-unioniste en 1830 et 1834, autant qu’il est à notre connaissance, surpassait même le mouvement de 1871-75. »
Cet organisateur, homme incomparable en modestie, en dévouement à l’émancipation des déshérités, cet esprit positif, on voulut le faire passer pour un rêveur !… et qui ? — les gens qui se disent socialistes, qui répètent quelques formules, quelques revendications isolées, des fragments insignifiants de ses larges conceptions socialistes, de sa noble carrière d’agitateur…
Un autre « utopiste », connu de Marx, un « owenist », W. Thompson, dans son ouvrage : Social Science, Inquiry, etc. (1824), développa la plus-value (surplus en anglais) d’une manière saisissante. Après avoir établi que « la richesse est créée par le travail de l’ouvrier » (3-4), il demande : « Pourquoi alors l’ouvrier ne possède-t-il pas le produit tout entier sans aucune réduction (32) ? — Parce que, répond-il, sous la forme de « rent », profit, etc., on lui enlève son surplus. » Ensuite il pose la question : « Cette spoliation est-elle acceptée volontairement ou imposée par la force ? — La force brutale, répond-il, a toujours été employée pour arracher aux pauvres le produit de leur travail, toute l’histoire nous démontre cette vérité ; on remplirait d’exemples des milliers de pages… Si on admet cette retenue d’une part du produit du travail (surplus) sans le consentement du producteur… on sera disposé à justifier la retenue de n’importe quelle autre part (34-35). » « Sans l’emploi de la force, le monopole ne pourrait pas exister (106). » « Aussi longtemps qu’existera le capitalisme, la société restera dans son état pathologique (449). » Dans son ouvrage : Travail récompensé (1826), Thompson énumère différentes réformes proposées, et dit qu’elles sont toutes des palliatifs, y compris l’assurance et la pension pour les travailleurs ; même le trade-unionisme n’est pas, selon lui, une solution au problème social. Comme ami et disciple d’Owen, il prêche le communisme autonome.
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