Front matter
, Paris : Guillaumin, 1839.
1817
PETIT VOLUME.
On a fait bien des écrits dans le genre de La Bruyère et de La Rochefoucauld ; on en fera beaucoup encore, et la matière ne sera pas épuisée. Quelle matière que l’homme et la société, nos goûts et nos travers, nos ridicules et nos vices, nos intérêts et nos actions !
L’expérience du monde ne se compose pas du nombre de choses qu’on a vues, mais du nombre de choses sur lesquelles on a réfléchi. Combien d’hommes, après de grands voyages et une longue vie, n’en sont pas plus avancés !
Quand on ne sait que ce qu’on a appris, on peut être un savant et un sot. Il faut de plus savoir ce qu’on a deviné.
S’élever à des considérations générales c’est, à la vue d’un fait, remonter à la loi dont ce fait n’est qu’une conséquence. Newton voit tomber une pomme : il rapproche ce fait d’un autre ; en calcule la marche ; et il en conclut la tendance des corps à tomber les uns vers les autres : de là la gravitation universelle. Socrate méprise Anitus ; Anitus fait périr Socrate : dès là vous déplorez cette loi de notre nature : les hommes ne pardonnent jamais le mépris.
Lorsqu’une fois on a pris l’habitude de généraliser facilement, et qu’on le fait avec un jugement passablement sain, on peut ensuite descendre de la loi générale à des faits particuliers même inconnus. C’est ainsi que Newton a prédit les aberrations des planètes qu’on n’avait pas encore observées de son tems ; et le tems a justifié les prédictions de Newton. C’est ainsi que la connaissance de la nature humaine, fait prévoir les aberrations des hommes, même avant qu’elles n’arrivent.
La fermeté de caractère, quand elle se trouve jointe à la faculté de généraliser, fait les hommes supérieurs. Ceux-là savent penser ; et en même tems ils savent agir.
À mesure que l’intelligence , les considérations relatives aux personnes prises individuellement, frappent moins et les généralités davantage. Un enfant, un esprit peu cultivé, ne font attention qu’aux individus ; il faut être plus avancé pour s’intéresser aux masses. Chaque personne est un être réel qui frappe les sens ; tandis qu’une nation est un être de raison dont les maux, les besoins, l’opinion ne frappent que l’esprit.
Pourquoi les arrêts de la postérité sont-ils presque toujours justes ? Les hommes à venir auront-ils un meilleur jugement que les hommes de ce tems ? Probablement non. Mais ils seront désintéressés dans nos affaires ; ils auront notre instructions et nos idées, et les leurs par-dessus. Ils seront plus âgés et plus expérimentés que nous qui le sommes plus que nos ancêtres ; car ce ne sont pas les Grecs et les Romains qui sont à présent les anciens, les vieillards : c’est nous autres. Enfin la postérité a l’immense avantage de juger l’événement qui ne se trompe jamais. Aussi l’homme qui prévoit le mieux l’issue de chaque affaire, juge-t-il comme la postérité.
Quand on cite un fait comme étant la cause d’un autre, uniquement parcequ’il l’a précédé, c’est comme si l’on disait que les Romains ont fait la conquête du monde parcequ’ils consultaient les poulets sacrés.
Il faut de plus prouver rigoureusement que l’effet est lié à la cause.
Sur les frontières de la Suisse et de la Savoie, au pied du mont Salève, est un grand village nommé Chène, dont une moitié est catholique, et dépend de la Savoie, et l’autre moitié est protestante. Il y a peu d’années le feu prit à la partie catholique et menaçait de la consumer en totalité. Les habitans coururent à l’église et se mirent en prières. La partie protestante accourut avec des secours, et l’incendie fut éteint. Les catholiques attribuèrent l’effet à leurs prières ; les protestans à leurs secours.
Nous raisonnons souvent de la même manière dans de plus grandes affaires et de plus vastes incendies.
Je ne crois pas qu’il faille attacher trop d’importance aux petites causes. Elles amènent par fois de grands événemens ; mais c’est lorsque ces grands événemens sont mûrs pour arriver. Elles sont causes occasionnelles, et non pas efficientes. Un souffle fait tomber une poire ; il est cause de cet événement, si vous voulez ; mais ce n’est pas le souffle qui a produit la poire ; c’est la terre, le soleil, et le tems ; le tems ! Élément si important dans toutes les choses de ce monde !
Je conviens que de très petits événemens ont eu de graves conséquences ; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une arête, et qu’il en eut été étouffé, il est probable que la conquête de l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès-lors point de ces royaumes grecs fondés en Syrie, en Égypte, point de Cléopâtre, la bataille d’Actium n’eut pas été perdue par Antoine ; Auguste ne serait pas monté sur le trône du monde, etc. mais il serait arrivé des événemens analogues, parceque l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre était changée. César lui-même se fut-il noyé en passant le Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage ; Rome devait être gouvernée par le sabre parceque les Romains avaient été trop avides de triomphes militaire ; et si ce n’eût été par le sabre de César, c’aurait été par un autre.
Rien ne choque plus les gens médiocres que le mépris qu’ils vous voient faire de quelque usage reçu. Quel crime en effet de ne pas respecter ce qu’ils trouvent si respectable ! Cela leur fait trop sentir qu’ils n’ont ni l’esprit de penser par eux-mêmes, ni, en supposant qu’ils pensent, le courage d’agir d’après leur façon de voir. C’est leur reprocher leurs infirmités, c’est leur faire une mortelle injure.
Une des plus grandes preuves de médiocrité, c’est de ne pas savoir reconnaître la supériorité là où elle se trouve réellement.
Il y a une espèce de communion entre les gens d’esprit et de mérite. Ils se comprennent tout de suite. Certaines époques de leurs vies ont eu des rapports dès avant qu’ils se soient connus. Les hommes et les événemens, sans qu’ils aient eu besoin de se parler, leur ont inspiré des réflexions pareilles ; ils se retrouvent dans les livres, dans les mémoires laissés par quelques uns d’entr’eux. Les gens médiocres n’entrent point dans cette communauté, malgré tous les efforts qu’on peut faire pour les y admettre. Ils ne la comprennent pas : c’est une rêverie pour eux : ce n’est rien.
Le public demande à un écrivain dont il achète le livre, de lui donner du neuf ; et le public se fâche quand on lui donne quelque chose qui choque les idées reçues ; cette contradiction est sur-tout bien sensible en morale, où tout ce qui est reçu, est excessivement commun, et où tout ce qui ne l’est pas, quoique vrai, fait rejaillir un certain degré de blâme sur l’écrivain qui le hasarde.
Qui osera dire que les seules actions coupables sont celles dont il résulte quelque mal ; et qu’il n’y a de vertueux que ce qui est utile ? Qui osera le dire ? Ce ne sera pas moi.
Ce n’est pas une preuve de la vérité d’une opinion qu’elle soit adoptée. Ce fut une opinion bien générale pendant un tems que les épreuves par le duel et par les élémens, qu’on appelait jugemens de Dieu, étaient la meilleure de toutes les jurisprudences, puisque Dieu qui est la justice même et qui est tout puissant, ne pouvait laisser condamner un innocent. Quel tribunal lisait mieux dans les cœurs ? Quel plus intègre ? Quel plus indépendant de l’influence des hommes ? Hé bien y a-t-il maintenant un seul homme dans les cinq parties du monde, qui veuille prendre la défense des jugemens de Dieu ?
La plus belle pensée, la plus neuve, la plus utile, n’obtiendront jamais en public autant qu’un lieu-commun de morale.
Pour n’être surpris de rien, il ne faut pas être moins sot que pour être surpris de tout. Si un certain fonds d’instruction et de réflexions est nécessaire pour comprendre comment une chose qui paraît un prodige, n’est qu’une conséquence très naturelle de la nature des hommes ou des choses, dans d’autres circonstances il faut une profonde sagacité pour comprendre combien ce qui paraît tout simple, est au-dessus de la portée ordinaire des capacités humaines, ou enfin quel concours difficile de circonstances il a fallu pour produire un tel effet.
L’usage est la loi des gens médiocres, comme les proverbes sont la morale du peuple. Mais les proverbes valent mieux que l’usage.
Il ne laisse pas d’être humiliant pour l’homme qui a le plus d’esprit et d’instruction, de penser qu’il n’y a pas de sot qui ne puisse lui apprendre quelque chose.
Un écrivain qui veut se faire estimer long-tems et au-delà de sa vie, doit, outre le talent et les lumières, avoir de la conscience et de la probité ; car il lui est difficile, impossible peut-être, de les feindre longtems avec succès. Qu’arrive-t-il alors ? Il est méprisé avant le siècle révolu… que dis-je ? avant sa vie terminée. Il jouit de sa honte.
Le seul moyen d’inspirer de l’intérêt aux autres hommes, c’est de paraître s’intéresser à eux. Mais ici le semblant n’est-il pas plus difficile que la réalité ; et peut-on paraître s’intéresser aux autres, si véritablement on ne s’y intéresse pas un peu ?
En écrivant ne portons pas de ces jugemens que la postérité puisse infirmer. Plus on a de mérite, et plus il faut y prendre garde : si votre nom doit rester, la tache restera. Boileau du fond de la tombe ne peut plus effacer ce qu’il a dit de Quinault. Il faut surtout se défier de l’entraînement de l’opinion au moment qu’on écrit : elle exerce toujours plus ou moins d’influence sur notre manière de sentir ; excepté chez les esprits très élevés, dont l’horizon s’étend au loin.
L’auteur qui est homme du monde et convive aimable, est rarement connu de la postérité. Manque-t-il de connaissances, d’esprit, de talent ? Non sans doute ; mais le centre de ses combinaisons, c’est le goût de son cercle auquel il veut plaire. Remarquez qu’il en est ainsi même quand l’écrivain est homme de mérite, et sa cotterie célèbre par l’esprit et le savoir. Elle a toujours des intérêts, des affections, des opinions régnantes, que chacun de ses membres a perpétuellement en vue, et auxquelles il est impossible qu’il n’attache pas plus d’importance que tout cela n’en mérite. Mais le globe tourne ; la génération disparaît ; d’autres intérêts, de nouveaux rapports succèdent aux premiers. Voyez alors quel immense avantage a eu l’écrivain solitaire : il n’a reçu le reflet d’aucune lueur du moment ; il a observé, il a décrit, au moral ou au physique, la nature des choses qui ne change point, et qui intéresse toujours.
On peut dire au sujet de beaucoup de sociétés et de conversations :
C’est avoir profité que savoir s’y déplaire.
Lorsqu’un auteur dit que c’est pour le cercle étroit de ses amis qu’il écrit des vers sans prétention, et autres apologies de cette trempe, tout bas je réponds : Tant pis. Pourquoi écrire des choses qui ne valent pas la peine d’être lues, et si elles ne sont pas dignes du public, pourquoi en donner la préférence à ses amis ? À qui persuadera-t-on que lorsqu’on imprime c’est pour n’être pas lu ?
Les lettres de madame de Sévigné, en partant deux fois par semaine, se succédaient peut-être un peu trop rapidement. Cela ne laissait pas aux événemens importans le tems de se présenter ; et elle envoyait souvent à deux cents lieues des récits qui ne méritaient pas de passer au-delà du château voisin. Elle le sent elle-même ; elle dit : Quand je relis mes lettres, je suis toujours tentée de les brûler en voyant les bagatelles que je mande. Mais dans ces cas-là la forme valait mieux que le fonds ; un fonds léger fesait naître chez elle une foule d’idées, de sentimens, et la conduisait à des découvertes dans la nature humaine. Dès-lors tout devient important.
Montesquieu distingue dans la société deux sortes d’hommes : ceux qui amusent par opposition avec ceux qui pensent. Ah ! Montesquieu, pourquoi oubliez-vous la troisième et la plus nombreuse espèce ? celle qui ne pense ni n’amuse.
Je veux devenir un homme de bonne compagnie. Voyons ; que faut-il faire ?
Amuser, ne blesser aucun amour-propre.
Que faut-il de plus ?
Rien.
Vous plaisantez.
Nullement.
Un homme qui aurait malversé dans ses emplois, qui aurait sacrifié son pays par un vil intérêt, n’est certainement pas admis dans la bonne compagnie.
Pourquoi non, s’il a eu l’adresse d’esquiver le scandale, s’il est riche, s’il a des titres, des plaques et des rubans ?…
Puisqu’il en est ainsi, vive la bonne compagnie pour faire le bonheur d’un pays !
Androphile a toujours procuré peu de divertissement à ceux qui ont essayé de le mystifier. Quel parti tirer en ce genre d’un homme qui regarde le monde comme une mystification perpétuelle, où les mystificateurs font, les uns le rôle de gens d’esprit, les autres celui de grands seigneurs, et tous le rôle d’honnêtes gens ?
Damis a lu un livre dont les idées lui ont paru neuves et justes ; Damis en convient ; il vante l’auteur comme devant faire autorité. Vous vous imaginez que Damis a adopté ces mêmes idées, qu’elles ont rectifié les siennes, qu’il en va faire la règle de ses discours, de ses actions… Il n’y a pas seulement songé ; l’instruction a passé au travers de sa tête ; rien n’est demeuré. Vous lui en faites l’observation : Tout cela est bon pour les livres, répondit-il — Têtebleu ! ce qui, dans les livres, n’est pas pour passer dans la pratique, n’est bon à rien.
La franchise de l’expression caractérise le grand écrivain et déplaît toujours aux esprits médiocres.
Quand la réputation de l’écrivain est bien consacrée, qu’elle impose, on s’en plaint tout doucement : Montaigne heureusement est voilé par son vieux langage. — Voltaire aurait mieux fait, dans plusieurs de ses écrits, de parier moins nettement sur certains sujets. — J. J. Rousseau pousse quelquefois la franchise trop loin. Mais avant que ces réputations fussent affermies, comme on aurait traité ces pauvres grands hommes ! ou plutôt comment ne les a-t-on pas traités ! Quel cynisme, quelle impudence ! Je ne sais s’ils n’ont pas été souvent des scélérats dont en bonne justice on devait débarrasser la société.
Tout auteur (j’entends de ceux qui écrivent d’après le monde et non d’après les livres) s’il est évidemment de bonne foi, et s’il a eu raison dans deux ou trois occasions, a le droit de n’être jamais jugé sans examen : car on n’a pas raison trois fois uniquement par hasard.
Il vaut mieux lire deux fois un bon ouvrage, qu’une-fois un mauvais.
Certains hommes qui ont des talens, du mérite, ne se plaisent que dans la société de leurs inférieurs, afin d’y briller. Mauvais calcul : en se frottant contre des gens d’esprit, on gagne toujours quelque chose ; en se frottant contre des sots, on dégénère.
Il ne peut s’établir de solide amitié entre deux savans, deux hommes de lettres, qu’autant que l’un et l’autre cherchent la vérité de bonne foi et avec quelque capacité. La vérité est un point unique qui les rapproche sans cesse. L’erreur est multiple ; et courant après elle, ils tirent chacun de leur côté.
Les seule amis solides sont ceux qu’on acquiert par des qualités solides. Les autres sont des convives, ou des compagnons, ou des complices.
Dans la conversation, pour convaincre, ce qu’il faut, ce n’est point de coordonner ses idées, d’en faire un système lié et gradué qui est le chef-d’œuvre de l’éloquence écrite. Il faut songer moins au sujet dont on parle, qu’aux personnes à qui l’on parle, tirer ses argumens des opinions de son interlocuteur et lui montrer, fût-ce par des sophisme, que ce qu’on veut lui persuader est la conséquence de sa manière de voir. La conversation exige de la ruse, parcequ’on n’y a presque jamais affaire qu’à des esprits étroits, personnels et prévenus. Dans les écrits au contraire, il faut dire de son mieux, être clair et franc, parcequ’on a pour juge le public impartial, et la postérité qui l’est encore plus.
N’avez-vous point de bonnes raisons à donner contre votre ? tirez-vous d’affaire par un trait d’esprit, (si vous pouvez). Avez-vous tort ? donnez-lui un ridicule. — Voilà un précepte abominable. — J’en conviens. — Pourquoi le donnez-vous ? — Parcequ’il n’apprendra rien aux coquins et qu’il émousse leurs armes.
Règle générale : l’homme qui comprend une plaisanterie, a de l’esprit. Entend-il la plaisanterie ? il en a encore davantage.
La Rochefoucauld dit que l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Ne pourrait-on de même dire de ces écrits où l’on s’efforce de prouver que les préjugés sont utiles, que ce sont des hommages que l’extravagance rend à la raison ?
Monsieur, vous avez écrit sur l’économie politique ; je présume que votre ouvrage est fort bon ; mais vous me permettrez de ne pas vous croire sur parole. Avant de lire votre livre, je veux étudier ce qui a été écrit avant vous sur le même sujet ; et juger ensuite si vous avez raison.
Vous faites bien, monsieur, de ne pas me croire sur parole ; je vous en loue hautement ; mais avant d’aller admirer le nouvel édifice que vous venez d’élever, je vous demande la permission de l’encombrer de terres et de gravois ; et après qu’il sera enseveli, je veux le dégager moi-même, afin de mieux juger de la beauté de ses formes et de la commodité de ses distributions.
Monsieur, ne pouvez-vous, dès-à-présent, en juger d’après votre goût et d’après l’usage auquel il est destiné ?
Ne pouvez-vous juger de mon livre, sur la seule autorité de votre raison et sur l’observation des faits ?
Ce ne sont pas les prédicateurs seulement qui prêchent d’une façon et qui agissent d’une autre : ce sont les philosophes, ce sont les littérateurs ; pourquoi ? Ils sont hommes avant d’être apôtres, penseurs, ou gens de lettres. Que de belles poëtiques précèdent de mauvais ouvrages ! Diderot n’a-t-il pas dit que plus la vérité est impérieuse par elle-même, plus elle doit se montrer réservée ? Et quel écrivain a poussé plus loin le cynisme de l’expression ?
J’ai eu lieu de connaître un auteur de roman qui ne se piquait pas d’avoir un style correct, ni même élégant, ni de peindre avec vérité les mœurs et les caractères des hommes, ni de corriger leurs vices, leurs travers, toutes qualités dont il fesait peu de cas ; mais il se piquait d’avoir beaucoup d’imagination, car il disait qu’on en trouvait un peu dans ses ouvrages. Aussi était-ce la qualité qu’il prisait pardessus toutes les autres. Mais y avait-il réellement de l’imagination dans ses romans ? Oh non ! L’imagination ne consiste pas à produire une foule de personnages et d’événemens ; il faut encore, quant aux événemens, avoir trouvé, sans longueurs, le moyen de les amener, de les rendre vraisemblables ; il faut qu’ils soient naturels sans être communs, intéressans sans déclamation, neufs sans bizarrerie, et tellement liés au sujet, qu’ils en fassent ressortir l’effet. Et quant aux personnages, il ne suffit pas que leurs caractères soient atroces ou divinement parfaits, ou qu’ils aient des goûts et des travers comme on n’en a point ; mais ils doivent frapper, par leur ressemblance avec la nature, être utiles à l’action, valoir la peine d’être peints, agir et parler conformément à leur caractère, à leur sexe, à leur âge, à leur profession. Quand il y a de tout cela dans un roman, les événemens fussent-ils simples, il s’y trouve de l’imagination, et celle-là seule est une qualité rare et précieuse.
Dans un auteur fécond, chaque situation, chaque fait rappelle une foule d’idées et de sentimens, et lorsqu’en même tems cet auteur a du goût et de l’art, ces idées, ces sentimens fortifient l’impression principale. Ainsi lorsque Camoëns dans la Lusiade, peint le départ de Vasco de Gama et de ses compagnons pour une navigation hasardeuse, il les représente préparant leurs ames à la mort par des prières, et accompagnés par de longues processions de religieux qui font des vœux pour eux. Il peint la foule qui remplit le rivage, des mères, des épouses, des sœurs. Il répète le discours d’une mère à son fils qui part, d’une épouse à son époux, d’un sage vieillard qui démêle les causes et les suites d’une si vaste entreprise, la vanité de la gloire, les désastres qui accompagnent les conquêtes. C’est plus que de raconter un embarquement.
Dans la peinture que Virgile fait du sac de Troie, lorsqu’Énée se rend au palais de Priam pour le défendre contre les Grecs qui l’assiégent, il y pénètre par une porte dérobée. Combien cette circonstance qui n’est qu’explicative de la narration, se trouve relevée par l’observation qu’il fait que c’était par ce chemin que, dans des tems plus heureux, Andromaque avait coutume de conduire Astyanax auprès de Priam ! À l’instant le lecteur fait un rapprochement de ces momens de tranquillité et de bonheur, avec les horreurs du massacre que décrit le poëte ; et cette pensée a quelque chose d’attendrissant, comme tout ce qui tient aux regrets.
Dans les pièces de théâtre, dans les romans, qui sont enfans de même lignage, on ne veut aucune scène, aucun trait qui ne serve à l’action. Les plus belles situations, les plus magnifiques tirades, les plus beaux vers, s’ils ne marchent au but, sont une tache, glacent le spectateur. Ainsi parlent Horace, Boileau et la raison. — La raison ! Et comment, s’il vous plaît ? Dans la nature que l’art se propose d’imiter, combien n’y a-t-il pas de paroles perdues ! L’imitation n’est pas parfaite, s’il n’y en a point de telles dans l’imitation. — Un instant : entendons-nous : le spectateur veut bien de l’imitation, mais il ne veut pas que tout y entre. Il faut lui donner non pas tout ce qui s’est fait, tout ce qui s’est dit ; non pas même tout ce qui s’est fait de beau et s’est dit de bien ; mais seulement les choses qu’il désire savoir, après lesquelles il soupire. Or quelles sont-elles ces choses ? Celles qui intéressent le personnage auquel il s’intéresse ; celles qui influent sur son sort. Voilà ce qu’il souhaite pour le moment, et non l’esprit de l’auteur, ses conceptions, et ses descriptions. Que si vous n’avez pas su rendre vos personnages intéressans, c’est encore pis.
Le style est à la pensée ce que la physionomie est à la figure. Il n’embellit pas une pensée fausse ; mais il rend plus vive, plus attrayante, une belle pensée. Les traits communs du visage peuvent être relevés par une physionomie heureuse ; de même une pensée vulgaire reçoit du lustre de l’expression. La bonne fortune par excellence est de pouvoir prêter de la vie à ce qui est beau, rendre piquant ce qui est estimable, et donner du charme à ce qui est neuf.
En lisant on veut que le langage soit harmonieux, même lorsqu’on lit seul, tout bas, dans son cabinet. L’harmonie de Racine enchante sans qu’on prononce les mots. On se représente, je crois, le plaisir qu’on aurait à les prononcer. Un style dur, sec et rocailleux au contraire, fait peur de la peine qu’on éprouverait à parler ce qu’on a sous les yeux.
Quand on voit un aussi bon esprit que Montaigne affirmer que la poésie française ne peut aller au-delà de ce qu’ont fait Ronsard et du Bellay, on peut pardonner à ces gens qui vont prêchant que nos devanciers ont tout fait en tous genres.
C’est un triste avantage que la correction toutes les fois qu’elle ôte au style l’aisance, l’originalité, la concision. Les langues sont remplies d’incorrections consacrées. Du moment que Montaigne a dit : Les princes veulent aussi légèrement que nous, mais ils peuvent plus que nous, tout feseur de dictionnaire a dû mettre le mot vouloir parmi les verbes neutres aussi bien que parmi les verbes actifs. C’est aux grands écrivains à faire la langue et aux grammairiens à tenir registre. Mais pour qu’une hardiesse soit enregistrée, elle doit être heureuse et nécessaire.
Si c’est un grand secret de savoir sacrifier à propos les idées qui ont le moins d’importance, c’en est un non moins précieux de savoir sacrifier dans l’expression, tout ce qui n’est pas indispensable pour le sens. Rien ne donne au langage plus de hardiesse et de rapidité. L’esprit du lecteur est entraîné ; il suit avec plaisir un guide dont le char vole et lui fait découvrir en peu de minutes, une vaste étendue de pays et une multitude d’objets. L’auteur qui exprime tout, se traîne ; on ne le sent pas avancer ; on s’impatiente à ses côtés ; on voudrait le devancer ; on bâille ; on l’abandonne.
Un traducteur ne doit pas seulement entendre la langue qu’il explique ; il doit en sentir les délicatesses et les beautés. Comment nous -il l’équivalent d’une beauté qu’il n’aurait pas apperçue ? Il doit être bon écrivain dans sa langue, car il faut se faire lire ; il doit même avoir un talent assez souple, pour prendre des formes analogues à celles de son modèle, et savoir au besoin remplacer des expressions, des tours, des images, par d’autres plus convenables au génie de sa langue, et qui réveillent dans l’esprit des lecteurs, des sensations pareilles à celles que l’auteur original a fait naître chez les siens. Étonnez-vous après cela que les bonnes traductions soient si rares !
Sujet de prix pour une académie par quel moyen pourrait-on un mauvais traducteur de gâter un bel ouvrage, et un méchant écrivain de déflorer un sujet heureux ?
On entend dire quelquefois que le talent du style n’est que celui du verbiage, que l’essentiel est le fonds des idées. Cela paraît vrai ; cela paraît incontestable ; et cela est faux. Le même fait n’est plus le même fait, selon qu’il vous est transmis par un homme d’esprit ou par un sot, par un égoïste ou par une âme sensible ; ils en ont eux-mêmes été diversement affectés ; ils ont vu, dans la même chose, deux choses différentes. C’est pour cela qu’avec le même fonds, tel auteur paraît ridicule, ou bien fait bâiller, ou bien révolte ; et que tel autre intéresse, charme, attire. C’est Pradon ; c’est Racine.
Qu’un écrivain vulgaire vous dise : « Aux yeux des courtisans une grande fortune compense la bassesse de l’extraction, l’absence de toute éducation et de toute délicatesse », c’est fort bien ; voilà une idée commune revêtue d’une livrée commune. Mettez-la entre les mains d’un grand écrivain, il en fera ressortir la vérité, la gravera dans votre mémoire, fera sourire votre malice, et couvrira de honte ceux qui seraient tentés d’encenser trop effrontément la fortune ; enfin il vous dira : « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : C’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille. »
L’exagération dans les discours révèle la faiblesse, comme le charlatanisme décèle l’ignorance. Celui qui fait parade de ses forces, s’en défie.
Une louange sans délicatesse répugne même à celui qui en est l’objet, pour peu qu’il ait de goût et d’élévation : faut-il s’étonner qu’elle déplaise au lecteur indifférent ? Le public s’intéresse si peu à ceux qu’on loue, que la louange, à ses yeux, n’a de prix que par le mérite de l’exécution ; on approuve alors le talent de l’auteur, la manière dont il s’est tiré d’un pas difficile, dont il a relevé par la forme l’insipidité du fonds.
On veut aussi de la délicatesse dans la censure. Une épigramme grossière révolte. On pardonne aux ruses d’un athlète qui embarrasse adroitement son adversaire pour le renverser : on est indigné s’il l’assomme.
Je dirais volontiers de la plaisanterie comme de la musique : un peu fait plaisir, quand elle est bonne ; davantage fatigue ; et ces deux divertissemens trop prolongés, excèdent.
La musique où il n’y a pas de chant, n’est que du bruit qu’on fait en mesure. Mais la musique la plus chantante, la plus belle, la mieux exécutée, fatigue toujours au bout de quelque tems… du moins ceux qui l’écoutent. À une soirée où l’on fesait d’excellente musique, mais un peu trop prolongée, quelqu’un s’adressant à une femme connue par son esprit, lui dit : N’êtes-vous pas ravie ?… — Ravie ? Non, pas précisément, répondit-elle, mais je prends mon plaisir en patience.
La plus belle ode n’apprend rien et n’amuse guères. C’est la sonate de la littérature… Qu’est-ce donc quand elle est mauvaise !
Un savant est un homme qui sait de la chose dont il s’occupe, tout ce qu’on peut en savoir au moment présent, qui est celui où les connaissances humaines sont le plus avancées. Un érudit sait ce qu’on en savait quand elles étaient au berceau.
Entre un penseur et un érudit il y a la même différence qu’entre un livre et une table des matières.
Voyez ce mathématicien : il n’a jamais fait un mauvais calcul, et n’a pas une idée juste. Il tire toujours des conséquences rigoureuses d’un principe faux. Il calcule bien sur des observations mal faites. La géométrie ne fournit pas la matière du calcul : c’est l’observation ; et les qualités de l’observateur ne sont pas les mêmes que celles du calculateur. Pour arriver à la vérité, l’essentiel est de voir les choses, fondement de tout calcul, non telles qu’on les souhaite, mais telles qu’elles sont, au moral comme au physique. Calculez ensuite ou raisonnez là-dessus, si cela vous amuse : vous pourrez encore vous tromper ; mais vous n’aurez pas commencé par là.
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The end
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