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Pérégrinations d’une paria

Flora Tristan · 1838 · Free in the US

354,796 words · about 24 h 51 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1838 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Pérégrinations_d’une_paria&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Flora Tristan
Language
French
Published
1838
Length
354,796 words · about 24 h 51 min
Sections
27 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (27)
  1. Front matter under 1 min
  2. II. La république et les trois présidents about 1 h 19 min
  3. III. Les couvents d’Aréquipa about 49 min
  4. IV. Bataille de Cangallo about 41 min
  5. VI. Mon départ d’Aréquipa about 16 min
  6. VII. Un hôtel français à Lima about 23 min
  7. VIII. Lima et ses mœurs about 48 min
  8. IX. Les bains de mer ; une sucrerie about 18 min
  9. Errata about 1 min
  10. I. Don Pio de Tristan et sa famille about 32 min
  11. Page de titre under 1 min
  12. Table des matières under 1 min
  13. V. Une tentation about 39 min
  14. X. L’ex-présidente de la république about 33 min
  15. II. La Praya about 44 min
  16. III. La vie de bord about 1 h 9 min
  17. IV. Valparaiso about 18 min
  18. VI. Islay about 29 min
  19. VII. Le désert about 38 min
  20. VIII. Aréquipa about 1 h 47 min
  21. Aux Péruviens about 3 min
  22. Avant-propos about 15 min
  23. I. Le Mexicain about 20 min
  24. Page de titre under 1 min
  25. Préface about 13 min
  26. V. Le Léonidas about 11 min
  27. Texte entier about 12 h 25 min

Continue:

Front matter

PÉRÉGRINATIONS

D’UNE

PARIA

II. La république et les trois présidents

Il me serait difficile d’exposer à mes lecteurs les causes de la révolution qui éclata à Lima en janvier 1834, et des guerres civiles qui en furent la suite. Je n’ai jamais pu comprendre comment les trois prétendants à la présidence pouvaient fonder leurs droits aux yeux de leurs partisans. Les explications que mon oncle m’a données, à cet égard, n’ont pas été bien . Quand je questionnais Althaus à ce sujet, il me répondait en riant : — Florita, depuis que j’ai l’honneur de servir la république du Pérou, je n’ai pas encore vu un président dont le titre ne fût très contestable… Parfois il s’en est trouvé jusqu’à cinq qui se disaient être légalement élus.

En résumé, voici ce que j’ai pu saisir. La présidente Gamarra, voyant qu’elle ne pouvait plus maintenir son mari au pouvoir, fit porter, par ses partisans, comme candidat, Bermudez, une de ses créatures, et il fut élu président. Ses antagonistes alléguèrent, je ne sais pour quelles raisons, que la nomination de Bermudez était nulle, et, de leur côté, ils nommèrent Orbegoso. Alors les troubles éclatèrent.

Je me rappelle que, le jour où la nouvelle en arriva de Lima, j’étais malade et couchée sur mon lit, tout habillée, causant avec ma cousine Carmen sur le vide des choses humaines ; il pouvait être quatre heures. Tout à coup, Emmanuel se précipite dans la chambre avec un air effaré et nous dit : — Vous ne savez pas ce qui se passe ? le courrier vient d’apporter la nouvelle qu’il y a eu une affreuse révolution à Lima ! un massacre épouvantable ! On en a été tellement révolté ici, qu’il vient de se faire spontanément un mouvement général. Tout le peuple est rassemblé sur la place de la cathédrale ; le général Nieto est nommé commandant du département. C’est une confusion à ne savoir que croire et qui entendre. Mon père m’envoie chercher mon oncle Pio.

— Eh bien ! dit ma cousine sans s’émouvoir et tout en secouant la cendre de son cigare, va raconter tout cela à don Pio de Tristan. Voilà des événements qui l’intéressent, lui qui peut craindre de payer pour les battants ou les battus. Mais, quant à nous, que nous importe ? Florita n’est-elle pas étrangère ? Et moi qui ne possède plus un maravédis, qu’ai-je besoin de savoir si l’on s’égorge pour Orbegoso, Bermudez ou Gamarra ?

Emmanuel se retira. Peu de temps après, Joaquina entra.

— Sainte Vierge ! mes sœurs, savez-vous le malheur qui vient encore frapper notre pays ? La ville est en révolte ; un nouveau gouvernement s’établit, et les misérables qui sont à la tête de l’insurrection vont pressurer les malheureux propriétaires. Mon Dieu ! quelle calamité !

— Tu as raison, dit Carmen ; dans de circonstances, on est presque satisfait de ne pas être propriétaire : car il est dur de donner son argent pour faire la guerre civile lorsqu’on pourrait l’employer à soulager des malheureux. Mais que veux-tu ? c’est le revers de la médaille.

Vinrent ensuite mon oncle et Althaus. Tous les deux étaient visiblement inquiets : mon oncle, parce qu’il craignait qu’on ne lui fît donner de l’argent ; mon cousin, parce qu’il hésitait à se prononcer pour l’un ou l’autre parti. Tous deux avaient également beaucoup de confiance en moi, et, dans cette position embarrassante, ils me demandèrent mon avis.

Mon oncle, s’approchant tout près de moi, me dit avec abandon : — Ma chère Florita, je suis bien inquiet ; conseillez-moi ; vous avez des aperçus justes en tout, et vous êtes réellement la seule personne ici avec laquelle je puisse parler de choses aussi graves. Ce Nieto est un misérable sans honneur, un mange-tout, un homme faible qui va se laisser mener par l’avocat Baldivia, homme très capable, mais intrigant et révolutionnaire forcené. Ces brigands-là vont nous rançonner, nous autres propriétaires, Dieu sait jusqu’à quel point. Florita, il m’est venu une idée : si demain matin j’allais, de bonne heure, offrir à ces voleurs deux mille piastres, et en même temps leur proposer de faire une levée d’argent sur tous les autres propriétaires, ne trouvez-vous pas que cela me donnerait l’apparence d’être de leur bord, et aurait peut-être pour résultat d’empêcher qu’ils ne me taxassent aussi fortement ? Chère enfant, qu’en pensez-vous ?

— Mon oncle, je trouve votre idée excellente : seulement je pense que la somme que vous offrez n’est pas assez forte.

— Mais, Florita, vous me croyez donc aussi riche que le pape ? Comment ! ils ne se contenteraient pas de dix mille francs ?

— Mon cher oncle, songez donc que leurs exigences seront relatives aux fortunes. Vous sentez que si vous, l’homme le plus riche de la ville, ne donnez que dix mille francs, d’après cette proportion, leurs rentrées ne seraient pas considérables ; ils ne feraient pas une forte prise, et je crois pouvoir vous dire que leur intention est de faire une rafle de main de maître.

— Comment cela ? Savez-vous quelque chose ?

— Pas précisément ; mais j’ai des indices.

— Ah ! ma Florita, mettez-moi au courant. Althaus est serré avec moi ; jamais je ne peux en tirer un mot. Ce petit Emmanuel me boude ; tous deux vous aiment beaucoup ; tâchez qu’ils vous tiennent toujours bien informée. Je vais rentrer chez moi ; je me dirai malade ; car, dans ces circonstances, je n’ose parler ; il suffirait d’une parole pour me compromettre.

Mes rapports avec Baldivia m’avaient fait juger de l’homme : en apprenant qu’il était dans le gouvernement qui s’organisait, je présumais bien que les propriétaires seraient exploités ; c’est ce qui me fit parler avec autant d’assurance à mon oncle.

Quand il fut sorti, Althaus s’approcha de moi, à son tour, et me dit : — Cousine, renvoyez tout ce monde qui vous fatigue : je voudrais causer avec vous. Je suis dans une position des plus embarrassantes. Je ne sais quel parti prendre.

J’appelai ma cousine Carmen et la priai de renvoyer tous ces visiteurs, lesquels, croyant me faire plaisir, venaient s’établir dans ma chambre et augmentaient beaucoup mon mal de tête par leur bruyante conversation. Tout le monde se retira ; et, dix minutes après, Althaus rentra.

— Florita, je ne sais que faire. Pour lequel de ces trois gredins de présidents dois-je prendre parti ?

— Cousin, vous n’avez pas le choix. Puisqu’ici on reconnaît Orbegoso, il vous faut marcher sous ses bannières et le commandement de Nieto.

— Voilà justement ce qui me fait enrager. Ce Nieto est un âne, présomptueux comme tous les sots et qui se laissera gouverner par cet avocassier Baldivia ; tandis que, du côté de Bermudez, il y a quelques soldats avec lesquels je pourrais marcher.

— Soit ; mais Bermudez est à Lima et vous êtes à Aréquipa. Si vous refusez de marcher avec ceux-ci, ils vont vous destituer, vous rançonner et vous vexer en tout.

— Voilà ce que je crains. Que pense don Pio sur la durée de ce gouvernement ? Je ne lui dis rien parce qu’il m’a menti tant de fois que je ne crois plus à aucune de ses paroles.

— Au moins, cousin, vous croyez à ses actes : ce qui doit vous déterminer, c’est que don Pio accorde assez de durée à ce gouvernement pour lui offrir de l’argent. Demain, il ira porter 4, 000 piastres à Nieto.

— Il vous l’a dit ?

— Oui, cher ami.

— Oh ! alors, cela change les choses. Vous avez raison, cousine. Quand un homme politique comme don Pio offre 4,000 piastres à Nieto, un pauvre soldat comme moi doit accepter la place qui lui est offerte, de chef d’état-major. Demain, avant huit heures, je serai chez le général. Peste soit du métier ! Moi, Althaus ! forcé de servir sous un homme que, lorsque j’étais lieutenant dans l’armée du Rhin, je n’aurais pas voulu pour simple caporal !… Ah ! bande de voleurs ! si je peux parvenir à me faire payer, seulement la moitié de ce que vous me devez pour les travaux que je vous ai faits et que vous êtes incapables d’apprécier, je jure bien de quitter votre maudit pays pour ne plus le revoir.

Althaus, une fois lancé, se déchaîna contre les trois présidents ; l’ancien Gamarra, le nouveau Orbegoso, et, enfin, celui en possession du pouvoir, Bermudez. Il les méprisait tous trois également. Mais, bientôt après, il vit les choses du côté plaisant et me dit, à ce sujet, les bouffonneries les plus originales.

Après qu’Althaus m’eut quittée, mes pensées prirent un cours plus sérieux. Je ne pus m’empêcher de déplorer les malheurs de cette Amérique espagnole où, en aucun lieu, un gouvernement protecteur des personnes et des propriétés ne s’est encore établi d’une manière stable ; où, de toutes parts, accourent, depuis vingt ans, les hommes de violence qui, voyant en Europe l’arène des combats fermée par les progrès de la raison humaine, vont en Amérique y fomenter les haines, prennent parti dans les querelles, prolongent les résistances par leur coopération et perpétuent ainsi les calamités de la guerre. Ce n’est pas actuellement pour des principes que se battent les Américains-Espagnols, c’est pour des chefs qui les récompensent par le pillage de leurs frères. La guerre ne s’est jamais montrée sous un aspect plus dégoûtant, plus méprisable : elle ne cessera ses ravages dans ces malheureux pays que lorsque rien n’y tentera plus sa cupidité, et ce moment n’est pas éloigné. Arrivera enfin le jour fixé par la Providence où ces peuples seront unis sous la bannière du travail. Puissent-ils alors, au souvenir des calamités passées, prendre en une sainte horreur les hommes de sang et de rapine ! Que les croix, les étoiles, les décorations de toute espèce, dont les couvrent leurs maîtres, ne soient, à leurs yeux, que des stigmates d’infamie ; qu’ils les repoussent de partout et n’accueillent que la science et le talent appliqués au bonheur des hommes.

Le lendemain, mon oncle entra chez moi dès le matin ; j’étais assoupie. — Chère Florita, me dit-il, pardonnez-moi, si je vous dérange d’aussi bonne heure : comment allez-vous ? avez-vous un peu reposé cette nuit ?

— Non, mon oncle, j’ai une agitation fébrile qui me prive de tout sommeil ; ma douleur de tête ne me quitte point, et je me sens extrêmement faible.

— Je ne m’en étonne pas, vous ne mangez rien ; croyez-vous que ce soit avec des oranges, du café et un peu de lait que vous allez vous remettre des dures fatigues de votre long voyage. Joaquina ni moi n’osons vous contrarier ; mais nous souffrons de voir la manière dont vous vous traitez. Carmen a raison de vous appeler fleur de l’air ; en effet, vous ne ressemblez pas mal à cette plante, qui s’alimente de l’air seulement.

— Mon oncle, toute ma vie j’ai vécu de même, et néanmoins je me suis toujours assez bien portée ; je crois que c’est à l’air du volcan qu’il faut attribuer ma maladie. Et vous, mon oncle, vous paraissez inquiet, souffrant ; seriez-vous malade aussi ?

— Non, mon enfant ; toutefois je n’ai pas dormi de la nuit, ces événements m’ont bouleversé. Florita, j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit ; je crains que 2,000 piastres ne soient pas assez ; mais 4,000, c’est énorme !

— Oui, sans doute ; mais Althaus m’a dit, hier, qu’ils ne prenaient cet argent qu’à titre de prêt.

— Ah ! ah ! eux aussi se servent des grands mots ! ils appellent cela des prêts !… effrontés coquins ! Bolivar donnait aussi à ses exactions le nom de prêt. Et qui donc m’a rendu ou songé à me rendre les 25,000 piastres que l’illustre libertador m’a prises lorsqu’il est venu ici ? C’était également à titre de prêt que le général Sucre nous prenait notre argent ; je n’ai cependant jamais revu les 10,000 piastres qu’il m’a ainsi empruntées. Ah ! Florita, de pareilles impudences me font sortir de mon caractère. Venir voler les gens, chez eux, à main armée, et, à l’infamie ajoutant la dérision, enregistrer les sommes volées sous la dénomination de prêt, voilà qui passe toute effronterie…

— Mon oncle, quelle heure est-il ?

— Huit heures.

— Eh bien, je vous engage à partir, car je sais qu’on doit, à dix heures, publier par la ville l’ordonnance qui met à contribution les propriétaires.

— Vraiment ? Alors je n’ai pas de temps à perdre ; je me décide pour 4,000 piastres.

Ainsi, pensais-je, par un équilibre providentiel, l’argent que l’iniquité me refuse, la violence le ravit ; si je pouvais croire à une vengeance divine, n’en verrais-je pas là un exemple ? Mon oncle n’est-il pas frappé dans ce qu’il a de plus cher ? comme si Dieu eût voulu que l’injustice fût à son tour victime de l’injustice ?

Mon oncle revint tout content.

— Ah ! Florita, comme j’ai bien fait d’agir selon vos conseils. Figurez-vous que ces coquins ont déjà fait leur liste. Le général m’a très bien reçu ; mais ce Baldivia avait l’air de deviner le motif qui me faisait venir ; son regard semblait me dire : « Vous nous apportez votre argent par crainte que nous ne vous en demandions davantage ; vous n’y gagnerez rien. » Heureusement je suis aussi fin que lui.

A dix heures, on publia par la ville el bando (mandement fait à cri public) ; non, jamais de ma vie je n’ai vu une telle rumeur ! Althaus vint chez moi, riant comme un fou : — Ah ! cousine, que vous êtes heureuse de ne pas avoir d’argent ! aujourd’hui ceux qui en ont font une mine bien pitoyable, et j’aurais peine à vous voir, vous, qui êtes si gentille, faire une telle grimace ! Maintenant me voilà chef de l’état-major du généralissime Nieto ; cela me vaut déjà 800 piastres ! L’aimable docteur Baldivia avait porté sur son bando Manuela Florez d’Althaus pour la modique somme de 800 piastres ; mais, comme tout, dans cet heureux temps, se fait au nom du pouvoir militaire, le dit bando est arrivé à mon bureau et, avant de le signer, j’ai eu la bonne idée de lire les noms des victimes. Parvenu à celui de mon illustre épouse, je l’ai rayé sans cérémonie, et suis allé chez le général où, criant bien fort, j’ai dit que je trouvais très extraordinaire qu’on eût porté ma femme pour 800 piastres, quand la sienne, ni celles des autres membres du gouvernement suprême, ne figuraient pas sur le bando pour un réal. Maître Baldivia a voulu répliquer, en disant « que la nièce de don Pio… » — Ici, me suis-je écrié, en l’interrompant avec véhémence, on ne doit pas voir la nièce de don Pio, mais seulement la femme du chef d’état-major Althaus ; et si les loups se mangent entre eux, ma foi, alors, au diable ! j’en jette la peau, et vais hurler dans une autre tanière. — En prononçant ces paroles, de ma douce voix, j’ai fait sonner mon sabre par terre et retentir mes éperons d’une telle force, que le moine a pris sa plume pour rayer le nom de ma femme. Le trouvant bâtonné, il a pincé les lèvres, a pâli, et son regard cherchait à pénétrer d’où provenait mon assurance ; mais, de même qu’à Waterloo, j’étais ferme comme un roc, et, le regardant en face, je lui ai dit : — Camarade, dans cette affaire, chacun de nous aura sa besogne : à vous de fabriquer les bandos qui extorqueront l’argent des bourgeois, et à moi de les faire exécuter. Je pense qu’en cette circonstance mon sabre sera aussi utile que votre plume. Le camarade a compris…, et je vous assure, Florita, que cette sortie soldatesque, comme vous allez la nommer, a fait un très bon effet.

Vers midi, ma cousine Carmen entra avec l’expression d’une joie concentrée :

— Florita, je viens vous chercher ; chère amie, levez-vous ; il faut absolument que vous veniez vous asseoir à la fenêtre de mon salon pour jouir avec moi du spectacle qu’offre la rue de Santo-Domingo, voilà de ces événements à faire figurer dans votre journal : j’ai déjà pris note pour vous des deux plus curieux. Vous allez vous envelopper dans votre manteau, vous couvrirez votre tête de votre grand voile noir, je garnirai le rebord de la fenêtre de tapis et de coussins ; vous serez là comme sur votre lit, et nous nous amuserons comme des reines.

— Mais, cousine, que se passe-t-il donc dans la rue de Santo-Domingo ?…

— Ce qui se passe ! le spectacle le plus amusant qu’on puisse voir ; vous verrez tous ces propriétaires, avec des sacs d’argent sous les bras, la figure pâle, allongée, allant comme des gens que l’on mène à un auto-da-fé. Ha ! venez vite, Florita ; dans ce moment nous perdons beaucoup.

Entraînée par ses instances, j’allai m’installer à sa croisée. Carmen avait raison ; je trouvai à y faire d’intéressantes observations.

Ma cousine est remplie de cet esprit sourdement méchant, assez ordinaire chez les êtres qui n’osent pas se mettre en lutte ouverte contre la société dont ils ont été victimes : elle saisit avec empressement toutes les occasions de se venger de cette même société qu’elle hait ; aussi accostait-elle chaque individu qui passait devant nous, et se plaisait-elle à lui retourner le poignard dans la plaie.

— Comme vous voilà chargé, señor Gamio ! Où allez-vous donc porter ces grands sacs de piastres ?… vous auriez là de quoi acheter une jolie petite chacra pour chacune de vos filles.

— Comment, dona Carmen, vous ne savez donc pas qu’ils ont eu l’iniquité de m’imposer pour 6000 piastres !!

— Vraiment, señor Gamio ! Ah ! cela est affreux !!… ; un père de famille, un homme si rangé, si économe, qui se prive du nécessaire pour entasser sacs sur sacs : voilà qui est d’une injustice révoltante !

— Oui, vous le savez, si je me suis privé pour amasser ; eh bien ! voilà les fruits de mes économies partis d’un seul coup ! ils m’enlèvent tout !

— Et encore, don José, si vous en étiez quitte pour cette somme ?…

— Hé ! mais croyez-vous donc qu’ils m’en prendront d’autres ?

— Don José, nous vivons dans un temps où les honnêtes gens n’ont pas la liberté de parler ; il faut recommander son ame à la sainte Vierge, et prier pour les malheureux qui ont de l’argent…

Le senor Gamio, les larmes dans les yeux, tremblant de crainte, quitta la croisée de Carmen avec le désespoir dans le cœur.

Après lui vint à passer le señor Ugarte, homme aussi riche que mon oncle, mais beaucoup plus avare. Dans les temps ordinaires, Ugarte va avec des bas bleus, des souliers percés et un habit rapiécé ; ce jour-là, exaspéré par la douleur de l’avare, peut-être la plus forte de toutes les douleurs, il avait mis, croyant de cette manière en imposer sur ses richesses, tout ce qu’il avait de plus déguenillé ; accoutré de haillons de toutes couleurs, son extérieur, sa mine étaient des plus grotesques. En le voyant, je ne pus m’empêcher de partir d’un éclat de rire. Je cachai ma tête dans mon voile, pendant que ma cousine, habituée à maîtriser ses émotions, faisait parier ce pauvre riche qu’on eût pris pour un mendiant, et qui cependant possède 5 à 6 millions de fortune.

— Pourquoi donc, señor don Ugarte, vous éreintez-vous à porter des sacs de ce poids ? N’avez-vous pas un nègre ou un âne qui pût vous éviter cette peine ?

— Y pensez-vous, dona Carmen, confier des sacs d’argent à un nègre ! Aidez-moi un peu à poser ces sacs sur votre croisée ; il y a là 10,000 piastres !! dona Carmen, et presque tout en or !!…

— Oh ! señor, la couleur n’y fait rien ; mais je conçois qu’il est dur de se dépouiller ainsi de belles onces qui reposaient tranquillement au fond de quelque cave, pour les donner à des gens qui vont les faire circuler.

— Les donner ! dites donc qu’ils me les volent ! car, comme la Vierge est au ciel avec son Fils très saint, si ce n’est qu’ils m’ont menacé de me mettre en prison, et que, pendant mon emprisonnement, ma femme aurait pu me dérober mon argent, je me serais fait brûler, plutôt que de leur donner un maravédis ! Mon pauvre argent ! ma seule consolation ! ils me le prennent !

L’insensé, dans le paroxysme de sa douleur, se mit à pleurer en contemplant ses sacs comme une mère en présence de son enfant mort. — Ma cousine rentra dans le salon pour rire tout à son aise. Quant à moi, je considérais ce malheureux avec un sentiment de pitié ; je le croyais atteint d’aliénation mentale, et la démence excite tout mon intérêt, toute ma compassion. Mais bientôt je ne vis plus en lui que le vil esclave de l’or, l’homme sans cœur pour ses semblables, s’isolant de tout, étranger aux plus chères affections de notre nature, et je ressentis le plus profond mépris pour ce misérable qui, riche de 6 millions, se couvrait de sales haillons. Cette guerre civile, pensais-je, est dans les décrets de la Providence ; les extorsions du pouvoir militaire auront au moins pour résultat immédiat de faire circuler des métaux dont l’unique utilité est dans la circulation, en attendant qu’un besoin unanime d’ordre et de sûreté amène l’établissement d’un gouvernement protecteur.

Ma cousine, qui était revenue à la croisée, offrit un cigare à Ugarte, sachant que c’était le meilleur moyen de le rappeler à lui-même ; Ugarte n’offre jamais de cigares à personne, il a toujours, au contraire, oublié les siens, afin qu’on lui en fasse la charité ; c’est un maravédis d’économisé.

— Tenez, señor don Ugarte, voilà un beau cigare de la Havane de contrebande ; il coûte deux sous.

— Merci, señora, vous me faites là un véritable cadeau ; c’est pour moi une réelle jouissance de fumer un bon cigare, mais vous sentez que je ne puis y mettre ce prix.

— Hélas ! señor, avec le quart d’un de ces sacs, il y aurait de quoi acheter des cigares de la Havane gros comme les tours de Santo-Domingo ; mais, après de pareilles spoliations, vous voilà privé pour toute votre vie de bons cigares.

— Eh ! ce qu’il y a de plus horrible, dona Carmen, c’est de voir l’injustice avec laquelle on me traite ; m’imposer à 10,000 piastres ! moi, pauvre homme qui n’ai pas un habit à mettre. Mes ennemis me disent riche ; moi riche ! Sainte Vierge ! parce que j’ai deux ou trois petites propriétés, qui me coûtent plus qu’elles ne me rapportent ; il est notoire que, depuis six ans, je n’ai pas reçu une piastre de mes fermiers. Le peu d’argent comptant que j’avais, je l’ai prêté à des gens qui ne me le rendent pas ; enfin, c’est au point que souvent ma femme n’a pas de quoi aller au marché.

— Et cependant, señor, depuis ce matin dix heures, et il n’est que midi, vous avez retrouvé ces sacs d’or dans quelques coins…

Le pauvre fou regarda ma cousine avec un air épouvanté.

— Qui donc vous l’a dit ?

— Vous ne l’ignorez pas ; tout se sait dans ce pays-ci ; on va même jusqu’à dire que vous avez, dans votre cave, un tonneau plein d’or ?

— Sainte Vierge ! quelle méchanceté ! quelle calomnie ? Quoi ! mes ennemis vont jusqu’à dire que j’ai un tonneau plein d’or ? Ah ! mais il n’y a plus moyen d’y tenir ! Dona Carmen, vous n’en croyez rien, n’est-ce pas ?… Mademoiselle, ce sont des mensonges infâmes ! ne les croyez pas ?… Saint Joseph ! ils me feront perdre la tête !

L’insensé se rechargea de ses sacs ; sa figure prit l’expression d’une sombre folie ; ses muscles se contractèrent ; il tremblait de tous ses membres ; on voyait qu’il souffrait horriblement. Ce mendiant, pliant sous le poids de son or, s’éloigna aussi vite que le lui permettait son fardeau.

— Carmen, vous êtes bien méchante ; vous êtes cause que ce malheureux deviendra tout à fait fou.

— Eh ! la grande perte que ferait le pays ! Un pareil homme suffit pour déshonorer la ville où il est né. N’est-ce pas révoltant de voir un millionnaire, couvert des haillons de la misère, entasser toujours pour ne jamais jouir, et priver les malheureux de travail en enfouissant ses richesses. La ville renferme cinq ou six individus énormément riches, et c’est à qui d’entre eux sera le plus cancre ; ce sont autant de sangsues qui aspirent incessamment l’or et l’argent de la société et ne lui en rendent rien.

L’indignation de Carmen était fondée. Dans les pays où l’argent, comme véhicule du travail, est mis par l’établissement des banques usant de papiers monétaires à la portée de tous ceux qui ont de l’industrie, l’avare est un fou dont tout le monde se rit ; mais, dans les pays arriérés, où l’or a conservé toute sa puissance, l’avare est un ennemi public qui arrête la circulation de la monnaie et rend le travail onéreux ou impossible même par l’exorbitance de ses exigences ; qu’on ne s’étonne donc pas que les masses exploitées par la cupidité de uns se réjouissent et appuient, de leurs forces, les extorsions du pouvoir ; elles se vengent de celles que chaque jour elles endurent. L’invention des temps modernes la plus féconde en résultats est peut-être, après l’imprimerie, celle des papiers monétaires ; ils sont venus mettre un frein à la puissance de l’or en lui faisant concurrence ; ils ont rendu l’acquisition des richesses toujours possible au travail habile et constant ; en un mot, ils ont anéanti l’usure et l’esclavage du talent. Dans tous les pays où le système de crédit public ne mettra pas l’argent ou le signe qui le représente à la portée du travail, les gens à argent seront aussi odieux au peuple qu’ils l’étaient aux Romains, que les Juifs au peuple du moyen-âge, et, en toutes occasions, il se montrera disposé à prêter son appui au pouvoir qui les dépouillera.

Comme nous terminions les réflexions que l’avarice du señor Ugarte avait provoquées, don Juan de Goyenèche s’approcha de nous. Il était tellement défait, que je crus qu’il allait tomber. Carmen l’invita à entrer.

— Je vais chez don Pio, dit-il ; j’espère qu’il pourra me prêter de l’argent, autrement Dieu sait ce qu’il va arriver de notre famille. Vous savez, mesdames, que ces gens… (dona Carmen, il n’y a pas de danger qu’on nous entende ? regardez donc à la fenêtre si quelqu’un ne nous écouterait pas), vous savez qu’ils ont eu l’impudence d’imposer notre vénérable frère, l’évêque, à 20,000 piastres ! ma sœur a été taxée à 5,000 et moi à 6,000. Ainsi, voilà 31,000 piastres enlevées, d’un seul coup, à notre fortune ! Ah ! Florita ! combien donnerais-je pour être à la place de notre frère Mariano ! Il est tranquille, lui ; jouit paisiblement, à Bordeaux, de ses revenus : ce n’est pas d’aujourd’hui que je me repens de lui avoir acheté tous les biens qu’il possédait ici, et, plus que jamais, depuis cette révolution, je déplore l’insigne folie que j’ai faite de m’être enchaîné dans ce pays.

— Don Juan, dit ma cousine, tout ceci n’est qu’un orage ; lorsqu’il sera passé, vous roi. Par sa dignité, votre frère est ici le premier, comme vous l’êtes par vos richesses. Cette position éminente, la retrouveriez-vous en France, où le nombre des grandes fortunes ne permet pas qu’on en distingue aucune ?

— Ah ! dona Carmen, l’avantage d’être quelque chose dans un pays de révolution coûte trop cher pour qu’on ne préfère pas l’obscurité à la vaine jouissance d’une pareille distinction. Songez à ce que nous a coûté chaque apparition d’un nouveau gouvernement ; le libertador Bolivar a enlevé à notre maison 40,000 piastres, le général Sucre, 30,000, San Martin, tout ce que mon frère Mariano possédait à Lima, et maintenant voilà Nicto et Baldivia qui ont pris à tâche de nous ruiner,

— Cousin, il faut un peu de philosophie. Les billets gagnants et perdants sortent de la roue de la fortune ; on ne peut toujours se saisir des premiers. Votre père est venu dans ce pays sans rien ; il y a amassé de grands biens ; votre frère, don Emmanuel, aujourd’hui comte de Guaqui, a, dit-on, 20 millions à lui ; tout cela provient du Pérou : croyez-vous réellement, don Juan, que si votre père fût resté en , vos frères seraient, l’un, évêque, et l’autre grand d’Espagne ?

J’interrompis la maligne Carmen, qui se plaisait à torturer cet autre Ugarte.

— Cousin, lui dis-je, cet argent vous sera fidèlement rendu ; mon oncle Pio en est convaincu ; aussi prêterait-il à ce gouvernement tout ce qu’il voudrait.

— Alors, Florita, dites-moi, je vous prie, pourquoi notre gracieux cousin ne lui a prêté que 4,000 piastres, quand, dit-on, il a conseillé à Baldivia de nous en faire prêter trente et un mille ?

— Mon cousin, il ne faut pas ajouter foi aux on dit ; on en rapporte peut-être de vous qui ne seraient pas plus agréables pour mon oncle.

— Mais, Florita, convenez au moins que cette disproportion est choquante ; tout le monde sait que don Pio est plus riche que moi, et…

— Don Juan, dit Carmen, il paraît que c’est le jour où il ne se trouve que des pauvres à Aréquipa ; nous venons de voir passer Ugarte qui n’avait pas de souliers aux pieds…

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