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Olivier (Henri de Latouche)

Henri de Latouche · 1826 · Free in the US

42,642 words · about 2 h 59 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Henri de Latouche
Language
French
Published
1826
Length
42,642 words · about 2 h 59 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

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Tout le monde a connu la comtesse de R. qui vient de mourir, il y a peu d’années, dans un âge très-avancé. Veuve à dix-sept ans d’un vieil époux qui aurait pu être son père, elle avait, deux ans après, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, épousé en secondes noces Olivier de R., que distinguaient sa naissance, sa fortune et tous les avantages personnels. Cet hymen avait été célébré dans un château appartenant à la famille de R. ; la société en avait été informée par des avis très-solennellement et très-régulièrement donnés ; mais les seuls, les plus proches, avaient assisté à la cérémonie, et depuis lors on n’apprit plus rien des deux époux. Seulement on sut, au bout de quelque temps, que le comte de R. avait disparu. parlèrent de sa mort, d’autres de sa fuite ; mais personne ne put jamais acquérir à cet égard une certitude. Madame de R., malgré sa grande fortune, encore accrue par son mariage, vivait dans la retraite la plus profonde, avec une mère fort âgée et fort infirme. La vie du château de R. était singulièrement monotone ; ceux qui l’habitaient ne se révélaient au dehors que par le bien qu’ils faisaient, et les abondantes aumônes qu’ils répandaient par les mains du curé, le seul étranger qui fût admis dans leur intérieur.

La mère de madame de R. mourut. On dit qu’elle avait été consumée d’un chagrin secret. Madame de R., à peine âgée de vingt-deux ans, ne pouvait rester seule dans une retraite aussi profonde où tout d’ailleurs contribuait à attrister ses souvenirs. Elle fut obligée de revenir à Paris se placer sous la protection de sa tante, la seule parente qui lui restât. Mais, par malheur, cette dame, quoique d’un âge fort avancé, était de ces personnes qui, seules, ne veulent pas s’apercevoir qu’elles ont vieilli. Elle avait tous les goûts de la jeunesse, et son salon, ouvert pendant toute l’année, n’était pas même fermé dans les jours de l’été où Paris devient tout-à-fait désert. C’était donc là un complet changement pour madame de R. Dès qu’elle parut dans cette société, elle y fit une profonde sensation. Veuve, ou du moins passant pour telle, riche et fort agréable encore, malgré les traces visibles d’un chagrin profond, elle fut bientôt entourée d’hommages, et le fut jusqu’à en être accablée. Mais elle mit dans sa conduite une telle réserve et une mesure si parfaite que, sans blesser personne, elle sut maintenir chacun dans les termes de la convenance la plus exacte et se faire aimer autant qu’estimer. Quoique de nombreuses et brillantes propositions de mariage lui eussent été faites, elle les avait toujours repoussées avec une obstination dont on était d’autant plus surpris, qu’elle ne paraissait fondée sur aucun motif. On ne lui connaissait point d’attachement : le seul homme qu’elle parût distinguer un peu était celui qui écrit ces lignes ; mais jamais il ne vint à l’esprit de personne d’en concevoir même un soupçon injurieux à madame de R. ; je ne fais même cette réflexion que pour ceux qui ne me connaissent pas : ses amis et les miens savent quel lien sacré m’attachait à elle.

Dix ans environ se passèrent ainsi, sans qu’il survînt rien d’important dans la vie de madame de R. Sa position avait d’abord paru assez extraordinaire, et l’on avait cherché par tous les moyens possibles à en pénétrer le mystère ; mais depuis que l’âge lui avait enlevé une partie de ses , on avait pris son parti de la laisser à ses goûts chéris de solitude et de retraite.

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Tout le monde a connu la comtesse de R. qui vient de mourir, il y a peu d’années, dans un âge très-avancé. Veuve à dix-sept ans d’un vieil époux qui aurait pu être son père, elle avait, deux ans après, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, épousé en secondes noces Olivier de R., que distinguaient sa naissance, sa fortune et tous les avantages personnels. Cet hymen avait été célébré dans un château appartenant à la famille de R. ; la société en avait été informée par des avis très-solennellement et très-régulièrement donnés ; mais les seuls, les plus proches, avaient assisté à la cérémonie, et depuis lors on n’apprit plus rien des deux époux. Seulement on sut, au bout de quelque temps, que le comte de R. avait disparu. parlèrent de sa mort, d’autres de sa fuite ; mais personne ne put jamais acquérir à cet égard une certitude. Madame de R., malgré sa grande fortune, encore accrue par son mariage, vivait dans la retraite la plus profonde, avec une mère fort âgée et fort infirme. La vie du château de R. était singulièrement monotone ; ceux qui l’habitaient ne se révélaient au dehors que par le bien qu’ils faisaient, et les abondantes aumônes qu’ils répandaient par les mains du curé, le seul étranger qui fût admis dans leur intérieur.

La mère de madame de R. mourut. On dit qu’elle avait été consumée d’un chagrin secret. Madame de R., à peine âgée de vingt-deux ans, ne pouvait rester seule dans une retraite aussi profonde où tout d’ailleurs contribuait à attrister ses souvenirs. Elle fut obligée de revenir à Paris se placer sous la protection de sa tante, la seule parente qui lui restât. Mais, par malheur, cette dame, quoique d’un âge fort avancé, était de ces personnes qui, seules, ne veulent pas s’apercevoir qu’elles ont vieilli. Elle avait tous les goûts de la jeunesse, et son salon, ouvert pendant toute l’année, n’était pas même fermé dans les jours de l’été où Paris devient tout-à-fait désert. C’était donc là un complet changement pour madame de R. Dès qu’elle parut dans cette société, elle y fit une profonde sensation. Veuve, ou du moins passant pour telle, riche et fort agréable encore, malgré les traces visibles d’un chagrin profond, elle fut bientôt entourée d’hommages, et le fut jusqu’à en être accablée. Mais elle mit dans sa conduite une telle réserve et une mesure si parfaite que, sans blesser personne, elle sut maintenir chacun dans les termes de la convenance la plus exacte et se faire aimer autant qu’estimer. Quoique de nombreuses et brillantes propositions de mariage lui eussent été faites, elle les avait toujours repoussées avec une obstination dont on était d’autant plus surpris, qu’elle ne paraissait fondée sur aucun motif. On ne lui connaissait point d’attachement : le seul homme qu’elle parût distinguer un peu était celui qui écrit ces lignes ; mais jamais il ne vint à l’esprit de personne d’en concevoir même un soupçon injurieux à madame de R. ; je ne fais même cette réflexion que pour ceux qui ne me connaissent pas : ses amis et les miens savent quel lien sacré m’attachait à elle.

Dix ans environ se passèrent ainsi, sans qu’il survînt rien d’important dans la vie de madame de R. Sa position avait d’abord paru assez extraordinaire, et l’on avait cherché par tous les moyens possibles à en pénétrer le mystère ; mais depuis que l’âge lui avait enlevé une partie de ses , on avait pris son parti de la laisser à ses goûts chéris de solitude et de retraite.

La révolution vint, et dispersa toute la société où vivait Madame de R. Elle se trouva seule, absolument seule, car je fus moi-même forcé de m’expatrier. À mon retour, mon premier soin fut de me rendre auprès d’elle. J’y trouvai installé un homme qu’on appelait seulement Monsieur, sans aucune autre qualification. Il portait un habit d’une extrême simplicité, mais son air et toutes ses manières étaient remplis de noblesse : quoique ses cheveux fussent entièrement blancs, ses traits paraissaient plutôt flétris par les chagrins ou les travaux, que par les années.

Habitué à recevoir les confidences de madame de R., et à ne jamais les provoquer, j’attendis qu’elle me parlât de son nouvel hôte ; elle ne m’en dit pas une seule parole.

Quelques années s’écoulèrent sans que madame de R. vît, excepté moi, d’autres personnes que l’étranger. On avait pour lui les plus grands égards ; il était silencieux et recueilli ; il ne sortit pas une seule fois de l’hôtel pendant le séjour qu’il y fit. Il en occupait un appartement tout-à-fait isolé ; un seul domestique avait le droit d’y entrer : c’était un vieux valet de chambre qui avait eu de tout temps la confiance absolue de madame de R.

Cependant la révolution avait cessé : l’ordre renaissait en France, et l’étranger disparut un jour sans que j’eusse été plus instruit de son départ que je ne l’avais été de son arrivée.

J’eus encore la même discrétion que la première fois, et je vis que madame de R. m’en savait gré. Elle me dit même quelques paroles qui me firent croire qu’elle réservait cette confidence pour un autre temps.

Depuis cette époque, son existence n’offrit rien de bien remarquable. Seulement elle recevait fréquemment des lettres, que son vieux domestique allait chercher à la poste. Les dernières qui lui parvinrent ainsi parurent lui causer un profond chagrin ; peu de temps après je la vis, ainsi que toute sa maison, prendre le deuil.

Mais elle ne le porta pas , car elle fut bientôt saisie d’une maladie inflammatoire, et les médecins jugèrent que son état était sans remède. Peu de jours avant sa mort, elle me dit : « J’ai eu un secret pour vous, mon ami ; je vous ai promis de vous le révéler ; mais ma faiblesse m’en ôte le moyen. Je veux cependant acquitter ma parole : » alors me montrant une petite cassette qui était auprès du chevet de son lit : « Vous trouverez dans cette boîte des papiers qui vous diront ce que j’ai toujours voulu vous apprendre, sans pouvoir m’y déterminer. Je n’ai plus que ce moyen de vous instruire d’un secret que j’aurais désiré dérober au monde, mais que des intérêts sacrés me commandent de ne pas anéantir avec moi. Je confie ce dépôt à votre discrétion et à votre amitié, car il ne me regarde pas seule, il concerne encore une autre personne… » Je vis que cette pensée l’oppressait. Elle ne put achever cette conversation ; le soir même elle n’existait plus.

Abîmé de douleur par la perte de ma meilleure amie, je ne songeai à ouvrir ce coffre mystérieux que lorsque ce soin fut devenu impérieusement nécessaire pour l’exécution et même pour l’intelligence de l’acte qui contenait l’expression de ses dernières volontés. J’y trouvai des lettres, des actes, des extraits, dont la lecture me causa un étonnement inexprimable. Je compris le motif de la qu’elle eue pour moi, et j’avais résolu de garder éternellement le secret dont elle me rendait dépositaire. Mais le soin de sa mémoire et une affaire malheureusement trop célèbre, m’obligèrent à mettre quelques personnes ainsi que les magistrats d’un tribunal de province dans la confidence de plusieurs de ces pièces. Je fus même obligé de m’en dessaisir quel- ques , et je ne fus pas peu surpris en apprenant qu’il s’en publiait secrètement des extraits. Comme ils étaient tous d’une infidélité manifeste et défigurés de la manière la plus grossière, je crois remplir un devoir en rectifiant des erreurs accréditées par la malveillance, ou tout au moins par une ignorance maladroite qui voulait spéculer sur la curiosité publique.

Texte entier

Tout le monde a connu la comtesse de R. qui vient de mourir, il y a peu d’années, dans un âge très-avancé. Veuve à dix-sept ans d’un vieil époux qui aurait pu être son père, elle avait, deux ans après, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, épousé en secondes noces Olivier de R., que distinguaient sa naissance, sa fortune et tous les avantages personnels. Cet hymen avait été célébré dans un château appartenant à la famille de R. ; la société en avait été informée par des avis très-solennellement et très-régulièrement donnés ; mais les seuls, les plus proches, avaient assisté à la cérémonie, et depuis lors on n’apprit plus rien des deux époux. Seulement on sut, au bout de quelque temps, que le comte de R. avait disparu. parlèrent de sa mort, d’autres de sa fuite ; mais personne ne put jamais acquérir à cet égard une certitude. Madame de R., malgré sa grande fortune, encore accrue par son mariage, vivait dans la retraite la plus profonde, avec une mère fort âgée et fort infirme. La vie du château de R. était singulièrement monotone ; ceux qui l’habitaient ne se révélaient au dehors que par le bien qu’ils faisaient, et les abondantes aumônes qu’ils répandaient par les mains du curé, le seul étranger qui fût admis dans leur intérieur.

La mère de madame de R. mourut. On dit qu’elle avait été consumée d’un chagrin secret. Madame de R., à peine âgée de vingt-deux ans, ne pouvait rester seule dans une retraite aussi profonde où tout d’ailleurs contribuait à attrister ses souvenirs. Elle fut obligée de revenir à Paris se placer sous la protection de sa tante, la seule parente qui lui restât. Mais, par malheur, cette dame, quoique d’un âge fort avancé, était de ces personnes qui, seules, ne veulent pas s’apercevoir qu’elles ont vieilli. Elle avait tous les goûts de la jeunesse, et son salon, ouvert pendant toute l’année, n’était pas même fermé dans les jours de l’été où Paris devient tout-à-fait désert. C’était donc là un complet changement pour madame de R. Dès qu’elle parut dans cette société, elle y fit une profonde sensation. Veuve, ou du moins passant pour telle, riche et fort agréable encore, malgré les traces visibles d’un chagrin profond, elle fut bientôt entourée d’hommages, et le fut jusqu’à en être accablée. Mais elle mit dans sa conduite une telle réserve et une mesure si parfaite que, sans blesser personne, elle sut maintenir chacun dans les termes de la convenance la plus exacte et se faire aimer autant qu’estimer. Quoique de nombreuses et brillantes propositions de mariage lui eussent été faites, elle les avait toujours repoussées avec une obstination dont on était d’autant plus surpris, qu’elle ne paraissait fondée sur aucun motif. On ne lui connaissait point d’attachement : le seul homme qu’elle parût distinguer un peu était celui qui écrit ces lignes ; mais jamais il ne vint à l’esprit de personne d’en concevoir même un soupçon injurieux à madame de R. ; je ne fais même cette réflexion que pour ceux qui ne me connaissent pas : ses amis et les miens savent quel lien sacré m’attachait à elle.

Dix ans environ se passèrent ainsi, sans qu’il survînt rien d’important dans la vie de madame de R. Sa position avait d’abord paru assez extraordinaire, et l’on avait cherché par tous les moyens possibles à en pénétrer le mystère ; mais depuis que l’âge lui avait enlevé une partie de ses , on avait pris son parti de la laisser à ses goûts chéris de solitude et de retraite.

La révolution vint, et dispersa toute la société où vivait Madame de R. Elle se trouva seule, absolument seule, car je fus moi-même forcé de m’expatrier. À mon retour, mon premier soin fut de me rendre auprès d’elle. J’y trouvai installé un homme qu’on appelait seulement Monsieur, sans aucune autre qualification. Il portait un habit d’une extrême simplicité, mais son air et toutes ses manières étaient remplis de noblesse : quoique ses cheveux fussent entièrement blancs, ses traits paraissaient plutôt flétris par les chagrins ou les travaux, que par les années.

Habitué à recevoir les confidences de madame de R., et à ne jamais les provoquer, j’attendis qu’elle me parlât de son nouvel hôte ; elle ne m’en dit pas une seule parole.

Quelques années s’écoulèrent sans que madame de R. vît, excepté moi, d’autres personnes que l’étranger. On avait pour lui les plus grands égards ; il était silencieux et recueilli ; il ne sortit pas une seule fois de l’hôtel pendant le séjour qu’il y fit. Il en occupait un appartement tout-à-fait isolé ; un seul domestique avait le droit d’y entrer : c’était un vieux valet de chambre qui avait eu de tout temps la confiance absolue de madame de R.

Cependant la révolution avait cessé : l’ordre renaissait en France, et l’étranger disparut un jour sans que j’eusse été plus instruit de son départ que je ne l’avais été de son arrivée.

J’eus encore la même discrétion que la première fois, et je vis que madame de R. m’en savait gré. Elle me dit même quelques paroles qui me firent croire qu’elle réservait cette confidence pour un autre temps.

Depuis cette époque, son existence n’offrit rien de bien remarquable. Seulement elle recevait fréquemment des lettres, que son vieux domestique allait chercher à la poste. Les dernières qui lui parvinrent ainsi parurent lui causer un profond chagrin ; peu de temps après je la vis, ainsi que toute sa maison, prendre le deuil.

Mais elle ne le porta pas , car elle fut bientôt saisie d’une maladie inflammatoire, et les médecins jugèrent que son état était sans remède. Peu de jours avant sa mort, elle me dit : « J’ai eu un secret pour vous, mon ami ; je vous ai promis de vous le révéler ; mais ma faiblesse m’en ôte le moyen. Je veux cependant acquitter ma parole : » alors me montrant une petite cassette qui était auprès du chevet de son lit : « Vous trouverez dans cette boîte des papiers qui vous diront ce que j’ai toujours voulu vous apprendre, sans pouvoir m’y déterminer. Je n’ai plus que ce moyen de vous instruire d’un secret que j’aurais désiré dérober au monde, mais que des intérêts sacrés me commandent de ne pas anéantir avec moi. Je confie ce dépôt à votre discrétion et à votre amitié, car il ne me regarde pas seule, il concerne encore une autre personne… » Je vis que cette pensée l’oppressait. Elle ne put achever cette conversation ; le soir même elle n’existait plus.

Abîmé de douleur par la perte de ma meilleure amie, je ne songeai à ouvrir ce coffre mystérieux que lorsque ce soin fut devenu impérieusement nécessaire pour l’exécution et même pour l’intelligence de l’acte qui contenait l’expression de ses dernières volontés. J’y trouvai des lettres, des actes, des extraits, dont la lecture me causa un étonnement inexprimable. Je compris le motif de la qu’elle eue pour moi, et j’avais résolu de garder éternellement le secret dont elle me rendait dépositaire. Mais le soin de sa mémoire et une affaire malheureusement trop célèbre, m’obligèrent à mettre quelques personnes ainsi que les magistrats d’un tribunal de province dans la confidence de plusieurs de ces pièces. Je fus même obligé de m’en dessaisir quel- ques , et je ne fus pas peu surpris en apprenant qu’il s’en publiait secrètement des extraits. Comme ils étaient tous d’une infidélité manifeste et défigurés de la manière la plus grossière, je crois remplir un devoir en rectifiant des erreurs accréditées par la malveillance, ou tout au moins par une ignorance maladroite qui voulait spéculer sur la curiosité publique.

Olivier, comte de R., venait d’obtenir du Roi le régiment de …, objet de l’ambition de tout ce qu’il y avait de colonels. Tous les protecteurs et toutes les puissances de la cour avaient été employés en cette circonstance, et on ne fut pas médiocrement surpris, quand on apprit que la préférence avait été donnée à l’un des plus dignes, mais à l’un des moins protégés.

Lorsque la nomination, fut faite, on crut découvrir qu’elle était due en grande partie à la baronne de B., qui avait un grand crédit auprès de , et qui avait pris à cette affaire un intérêt tout-à-fait particulier.

Parmi les compétiteurs du colonel de R., il en était un, marquis de St.-H., qui, soit qu’il eût plus de droits, ou plus de justes espérances, témoignait plus haut que personne l’humeur qu’il en éprouvait, et le faisait même en termes assez injurieux pour son rival préféré. Ce dernier en fut informé, et il écrivit à qu’il serait à ses ordres aussitôt qu’il le voudrait.

La rencontre eut lieu peu de jours après ; était connu par son adresse à l’escrime, et c’est un talent dont il avait eu à faire un trop fréquent usage. Olivier ne s’était jamais battu qu’à l’armée. Les deux champions étaient dignes l’un de l’autre, mais il était évident que avait sur Olivier l’avantage d’une plus grande habitude et d’une main plus exercée. Aussi, ce dernier se tenait-il sur la défensive, content de parer les coups avec une grande adresse, et surtout avec un imperturbable sang-froid. Comme s’animait encore par la résistance imprévue qu’il éprouvait, il fit des fautes dont Olivier profita avec beaucoup d’habileté, en le blessant au bras, de telle façon qu’il lui devint presque impossible de se servir de son épée. Il était dès lors à la disposition absolue de son adversaire, qui tout aussitôt cessa le combat.

Cette affaire avait excité une extrême curiosité. Tous ceux dont les espérances avaient été trompées y prenaient un intérêt fort naturel, et il est permis de douter qu’ils aient fait des vœux bien pour Olivier. Ce fut donc avec un étonnement mêlé de chagrin qu’ils virent l’avantage qu’il avait obtenu.

Cette aventure eut, comme on peut le croire, un grand éclat, et fit un honneur infini à celui qui en était le héros. Il devint l’objet d’un intérêt général ; comme la bravoure et l’adresse dont il venait de faire preuve étaient encore rehaussées par l’attitude la plus modeste, et par ce qu’on apprit des soins dévoués qu’il avait donnés à , les succès qu’il obtint ne tardèrent pas à devenir de l’engouement. Tout, à cette époque, était déjà tellement agité en France qu’il n’y avait plus de place dans les esprits pour les calmes : l’estime était bientôt de l’enthousiasme, comme le dénigrement devenait de la fureur.

Parmi les personnes qui lui furent acquises en cette occasion, le chevalier de St.-H., guéri de sa blessure, fut un de ceux qui lui témoignèrent les plus grands . Une étroite amitié se forma désormais entre eux, et ils avaient en effet tout ce qui peut fonder des liaisons durables, c’est-à-dire des comme des avantages tout-à-fait opposés.

Olivier était blond, d’une agréable figure ; plus d’une femme se serait fait honneur de son teint. Son caractère naturellement lent et froid, ne s’animait que dans les grandes occasions, mais en quelque sorte le plus tard possible, et son esprit ressemblait à son caractère ; rempli de connaissances, d’instruction, il paraissait sommeiller pour ne se réveiller que par intervalles. Du reste, élégant et noble dans toutes ses manières, il possédait presque toutes les qualités qui font un cavalier accompli. C’était un homme duquel on aurait pu dire, comme autrefois de , qu’il ne lui manquait que des défauts.

Ce n’étaient pas les défauts qui manquaient à de St.-H., mais il n’avait pourtant que ceux qui, prenant leur source, dans la légèreté d’esprit, ne sont point incompatibles avec un bon cœur et une âme honnête. César était aussi impétueux et aussi bouillant qu’Olivier était flegmatique et réfléchi. L’un parlait et agissait même souvent avant d’avoir pensé ; l’autre semblait être, au contraire, livré à une méditation et à une incertitude continuelles. Dans la plupart des actions de leur vie, l’un était la tête, l’autre le bras, et tous deux s’étaient souvent fort bien trouvés de cette association.

La confiance était entière et réciproque entre les deux amis… excepté sur un point, sur le chapitre de amours. César racontait tout en ce genre à Olivier, et il amplifiait même plutôt qu’il ne retranchait ; Olivier au contraire était en cela d’une grande réserve et mystérieux à l’excès. César l’en plaisantait souvent, il l’en grondait même quelquefois ; mais comme il prenait ce silence pour une discrétion exagérée, son amitié ne s’en offensait pas. Autant Olivier était secret à cet égard, autant César était inconséquent et léger. Son bonheur amoureux aurait même perdu la moitié de son prix si le monde n’en eût point été informé, aussi avait-il grand soin de faire en sorte qu’on n’ignorât aucun de ses trophées. Il tenait très-exactement état de toutes les lettres qu’il recevait ; il les faisait copier soigneusement avec dates, apostilles, tables et commentaires sur un registre particulier. Il avait sur ce point et, dit-on, sur ce point seul, un ordre vé- ritablement admirable, disant que cela le mettait fort à son aise lorsqu’il fallait en finir. Il citait avec complaisance tous les tours qu’il avait faits, ne se faisant aucun scrupule d’orner un peu la vérité. Il lui arrivait même quelquefois de s’emparer des anecdotes anonymes qu’il recueillait, pour peu qu’elles lui parussent piquantes, et à force de les répéter, il finissait par se persuader qu’elles étaient devenues sa propriété. C’est peut-être dans ce nombre qu’il faut placer une de celles qu’il racontait avec le plus de plaisir et dont il était le plus fier. Il avait eu, disait-il, une correspondance de deux mois avec une personne dont il avait essayé et fait la conquête par vengeance. Il en avait reçu plus de cinquante lettres auxquelles il avait répondu sans les ouvrir, et lorsque l’explosion arriva il eut la satisfaction bien douce de pouvoir les lui renvoyer comme il les avait reçues, c’est-à-dire toutes cachetées.

Chacun appréciera de semblables procédés selon ses impressions particulières. Certes, de nos jours, ils seraient jugés plus sévèrement qu’à l’époque dont nous parlons, mais alors ils étaient sinon excusés, du moins expliqués par l’exemple. On les blâmait peut-être tout haut, mais on en riait tout bas, et quelques-unes des femmes qui avaient le plus crié à l’horreur, se disaient qu’il fallait avoir un mérite bien particulier pour être en droit de tenir une semblable conduite. On assure même que plusieurs, après avoir témoigné la plus bruyante indignation contre « les registres et, les copies certifiées, » sont venues elles-mêmes grossir le volume de ces archives amoureuses.

À cela près, était, sur tout le reste, un homme d’honneur et d’une délicatesse accomplie. On a parlé de sa bravoure ; elle n’était surpassée par aucune autre ; il était même susceptible d’application à des affaires sérieuses. Il avait quelque temps résidé, en qualité de cavalier d’ambassade, auprès de son oncle, envoyé de France à…… et il avait su prendre assez d’empire sur lui-même pour réussir on ne peut davantage au milieu d’une nation sérieuse et réfléchie : il y avait soutenu de la manière la plus distinguée le caractère du véritable gentilhomme français.

Nous avons dit comment l’amitié la plus vive s’établit entre ces deux jeunes gens. Olivier blâmait souvent César de sa conduite, et ce dernier plaisantait son ami sur sa sagesse digne des temps antiques, mais qui, selon lui, était presqu’un travers à l’époque où ils vivaient. « Crois-tu, disait Olivier, trouver le bon- heur dans toutes ces dissipations ? — Le bonheur ? je ne sais, mais le plaisir à coup sûr, et rien n’approche plus du bonheur que le plaisir. — Rien n’en est plus loin, mon ami, car le vrai bonheur n’existe que dans l’accomplissement de tous les devoirs, et le plaisir ne se trouve guère que dans leur violation. — Eh ! crois-tu donc en dégoûter par là ? — Non pas des étourdis comme toi ; mais la raison te viendra peut-être quelque jour, et tu seras alors de mon avis. — Cela m’étonnera bien moi-même ; dans tous les cas, je tâcherai que ce soit le plus tard possible. »

Leurs entretiens roulaient souvent sur le mariage. Olivier s’en montrait tout-à-fait le partisan en théorie, tandis que César en était l’ennemi déclaré. « Si, comme on n’en saurait douter, le véritable amour ne peut naître que de l’estime, disait Olivier, comment le concevoir hors des liens du mariage ? — Il serait fort doux sans doute de pourvoir estimer ce qu’on aime, mais il n’est pas toujours aussi aisé d’aimer ce qu’on estime, et d’ailleurs l’amour est-il un sentiment qui raisonne ? — C’est aussi là ce qui fait qu’il est la cause de tant de folies, bien plus de la plupart des malheurs des hommes. Eh ! combien n’en avons-nous pas vu dont il a causé la ruine et changé toutes les destinées ? combien de fois n’a-t-il pas arrêté l’essor du talent, du génie même ? qui ne sait les maux qu’il a causés, les désordres qu’il a produits ? — Et pourquoi ne pas parler des vertus qu’il a inspirées ? — ’elles ne sont que des exceptions, et que tout autre enthousiasme dans un cœur noble les aurait également fait naître. — Que de belles actions n’a-t-il pas produites ? — Que de crimes n’a-t-il pas enfantés ? — Il élève l’âme. — Il abaisse la raison. — Il exalte l’esprit. — Il flétrit le cœur. — Il enflamme. — Il dévore. » Eh ! qui songe à nier le pouvoir de l’amour, continuait Olivier ; mieux que personne peut-être je toute sa puissance, (et il disait ces mots avec un accent particulier) « mais ne peut-on le concevoir que dans des liens illégitimes que le bon ordre et la société désavouent ? Oui, le véritable amour n’est que dans le mariage, et peut-on alors imaginer quelque chose au monde de plus doux ? — Oui s’il pouvait exister, mais rien n’est plus rare que d’en trouver des exemples, depuis que l’hymen est devenu un arrangement d’ambition pour les familles, une spéculation comme une autre, où celle des convenances qu’on consulte le moins est celle des époux l’un pour l’autre. Dès que le mariage devient un devoir, il ne peut tarder à devenir une chaîne. — Et l’amour n’en est-il pas une souvent bien plus pesante encore ? — Mais celle-là du moins, elle est toujours supportable, ’elle est volontaire. »

Ainsi raisonnaient les deux amis, et chacun mettait fort exactement en pratique les préceptes qu’il professait. César faisait tout pour mériter chaque jour davantage sa réputation qui était presque arrivée au point de ne pouvoir plus croître. La constance était devenue pour lui un être de raison ; il ne trouvait plus de bonheur que dans le changement, et telles étaient les mœurs de cette époque, qu’on n’attirait sur soi aucun blâme tant qu’on ne trompait que… des femmes.

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